Journal d’un bibliophile/La collection, c’est notre histoire

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Imprimerie « La Parole » limitée (p. 41-44).


IX

La collection, c’est notre histoire


Plusieurs personnes m’ont demandé, par la suite, si j’éprouvais du regret de m’être séparé de mes livres.

Sans doute, j’éprouvais du regret comme toute personne qui se sépare de choses, de parents ou d’amis qui lui ont été chers.

Mais ce regret était plus que compensé par l’assurance que mes livres étaient dans une voûte de sûreté et entre des mains qui sauraient les faire servir au but pour lequel je m’étais imposé tant de travail, de recherches et de sacrifices.

Je n’étais pas millionnaire et j’ai accepté avec reconnaissance l’offre de l’Association Canado-Américaine.

La Société Historique de Boston avait délégué des représentants pour offrir cinquante mille dollars à Monsieur Gagnon, de Québec, pour sa collection, mais celui-ci a préféré sacrifier vingt mille dollars pour la vendre aux Pères de Saint-Sulpice, de Montréal, afin qu’elle puisse demeurer en terre canadienne.

La collection Gagnon est riche en autographes de Champlain et autres fondateurs de la colonie française au Canada, mais le prix reçu pour le nombre de volumes ($30,000) était hors de proportion comparativement à ma collection vu le grand nombre de duplicatas qui y étaient contenus.

N’empêche que cette collection était la plus riche qui existât en ce pays.

Une autre magnifique et précieuse collection, la collection Mallet, a été achetée par l’Union St-Jean-Baptiste, de Woonsocket. R.-I., et a été placée au collège des Assomptionnistes, à Worcester, Mass., où elle continue à s’augmenter, entourée de tous les soins que requiert sa valeur.

Tout peuple qui n’a pas d’histoire est un corps sans âme et, pour nous, ces collections parsemées ici et là, si riches en histoire de notre pays, serviront toujours à démentir les dénigreurs de notre race et de nos traditions.

Je suis parfaitement convaincu que ma collection a déjà rendu d’appréciables services et qu’elle est appelée à en rendre encore bien d’autres dans l’avenir.

Des lettres très flatteuses ont été écrites par des personnages en vue sur l’ensemble de l’œuvre. Deux écrivains éminents ont eu l’avantage d’en apprécier la valeur en s’y documentant pour des écrits qu’ils ont produits.

Un comité de la cour Ferdinand Gagnon, de Nashua, est venu chercher des données sur son patron et il est reparti satisfait.

En 1922, le gardien de la collection m’écrivait la lettre suivante qui se passe de commentaires :

Mon cher ami,

Il faut que je vous raconte quelque chose. L’abbé Vaccarest a découvert que la première église catholique dans le New Hampshire a été fondée à Claremont, en 1824, par le Révérend Virgil Barber, S. J. Celui-ci était un ancien ministre presbytérien converti au catholicisme en 1818, ordonné prêtre à Boston le 3 décembre 1822 par Mgr de Cheverus. Or, durant l’hiver de 1824, le Père Barber se rendit dans la Province de Québec pour solliciter des souscriptions au profit de sa petite mission de Claremont. Et ceci est attesté par une lettre du Père Barber lui-même, dans les Annales des Ursulines de Québec, ainsi que par les mémoires de Mgr de Goesbriand. Il s’ensuit que les Canadiens français de la Province de Québec ont fourni leur quote-part pour l’établissement de la première paroisse catholique du New Hampshire. La petite église de Claremont, qui fut le berceau du catholicisme dans notre État, existe encore. Elle a été restaurée par Mgr Guertin, il n’y a pas longtemps. Le Père Barber était marié avant sa conversion. Lorsqu’il se fit prêtre, sa femme s’en alla chez les religieuses Visitandines, à Georgetown, trois de ses filles entrèrent chez les Ursulines, à Québec et Trois-Rivières, et la quatrième s’en fut trouver sa mère à Georgetown.

N’est-ce pas que tout cela est intéressant ? Le français possède en quelque sorte des droits historiques dans notre État, par le fait que les Canadiens français ont aidé de leurs deniers à bâtir l’église-mère qui, durant les années à suivre, devait rallier autour de son clocher tant de nos compatriotes.

Adolphe Robert.