Journal d’un bibliophile/La séparation

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Imprimerie « La Parole » limitée (p. 37-).


VIII

La séparation


Le glas de la séparation avait donc sonné. Tous les soirs, je préparais quelques boîtes que, le lendemain, je transportais à leur nouveau local.

Je tenais à les transporter moi-même, car, dans un déménagement antérieur, ceux qui avaient fait le transport du ménage m’avaient chipé ou perdu en route cinq beaux volumes.

Un livre, c’est si facile à enlever ; j’étais devenu prudent et défiant de tout le monde.

Un par un, je palpais mes livres et je les classais en séries.

C’est ainsi que j’avais réuni les œuvres de nos historiens : Bédard, Brasseur de Bourbourg, David, Dent, Taillon, Ferland, Garneau, Gérin-Lajoie, Joyal, Rameau, Tanguay, Turcotte, etc…

Combien d’idées et de petits détails me revenaient à la mémoire à chaque volume touché.

Quelquefois, aussi, un volume à belle reliure me rappelait tel souvenir, comme le fait suivant :

Une dame m’avait vendu quelques volumes et parmi le nombre se trouvait un gros in-folio paré d’une reliure des plus attrayantes.

— Celui-là, me dit-elle, je ne le vends pas, je le garde comme parure sur ma table de salon.

J’y jetai les yeux. C’était un livre écrit par un auteur pornographe, écumeur de bas fonds et calomniateur de tout ce qu’il y a de plus noble et de plus élevé.

C’était tout ce qu’il pouvait y avoir de plus bête et de plus dégradant en fait de littérature.

— Vous me donneriez de l’argent pour l’emporter, dis-je, et je n’en voudrais pas. Vous-même, savez-vous bien ce que contient ce volume ?

— Je ne l’ai jamais lu, me répondit-elle, mais il a une si belle couverture.

Oui, c’était une bien belle reliure, mais son contenu, du venin empoisonné, enveloppé dans du satin.

Elle ne savait pas lire, mais, par crainte que, plus tard, ses jeunes enfants en vinssent à jeter les yeux sur ce livre, elle prit le volume devant moi, et, sans plus d’égard pour la précieuse couverture, le jeta au feu.

Je la félicitai pour son acte d’épuration et son sacrifice.

Si toutes les mères canadiennes avaient le même courage de dérober, aux regards de la jeunesse avide, tous les livres pervers, quelle somme de bien elles accompliraient.

Puisque je suis à parler de femmes canadiennes, j’ajouterai quelques mots sur nos auteurs féminins.

J’ai déjà parlé de l’admirable « Relation de Mère Marie de l’Incarnation » [1], la première supérieure des Ursulines de Québec. Il y a aussi les « Relations des Ursulines de Québec », quatre volumes ; celles des Ursulines de Trois-Rivières, trois volumes ; de bonnes biographies des premières éducatrices de la Nouvelle-France : Mlle Mance, Jeanne Leber, Marguerite Bourgeois, etc. Chez les auteurs plus récents : Laure Conan, mon auteur favori ; aussi Mme Leprohon, Françoise, Gaétane de Montreuil, Bibaud, Duval, Madeleine, Fadette et toutes les tantes et cousines qui ont leur petit coin, pour instruire la jeunesse, dans presque tous les journaux de la province de Québec et du dehors.

Tous ces beaux noms d’auteurs se sont peut-être éloignés de ma vue par leurs œuvres, mais je les ai conservés dans ma mémoire.

  1. Une édition de cette œuvre a été vendue en 1919, dans une enchère à New-York pour la somme de $235.00 et c’était la deuxième édition publiée en 1691. La première édition, publiée en 1678 et que je possédais, avait beaucoup plus de valeur.