Journal d’un bibliophile/Un ex-maire — Une curieuse brochure

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Imprimerie « La Parole » limitée (p. 97-100).


XVIII

Un ex-maire — Une curieuse brochure


Un ancien cultivateur de la province de Québec, émigré aux États-Unis, me confiait, un jour, qu’il avait été colon dans une paroisse très éloignée des grandes villes.

Or, depuis assez longtemps, il était question, parmi les citoyens de l’endroit, de lui confier la charge de maire de la paroisse.

C’était vraiment un homme doué d’une intelligence supérieure.

« Cependant, disait-il, je ne pouvais convenablement accepter cette charge, puisque je ne possédais aucune instruction, ne sachant même ni lire ni écrire. L’insistance de mes amis fut telle que je dus, malgré moi, accepter l’honneur.

« J’avais profité de l’occasion qu’un ami allait à la ville, pour me procurer trois livres : un abécédaire, une grammaire et un dictionnaire, afin d’acquérir, avec l’aide de ma femme, certains rudiments d’instruction qui me permettraient de lire convenablement et de signer mon nom. J’avais la ferme intention de me mettre à l’œuvre immédiatement, mais : « l’homme propose et Dieu dispose ! »

« Le soir que je reçus mes livres d’étude, j’y jetai un coup d’œil de satisfaction, pris une première leçon et les déposai sur ma table avant de me mettre au lit.

« J’avais compté sans le chat et le chien. Durant la nuit, le chat, en tirant sur le tapis, fit glisser mon abécédaire et ma grammaire sur le parquet, et, le matin, mon chien, encore très jeune et ignorant lui aussi des beautés de l’instruction, s’était mis à éventrer, à effeuiller, à déchirer, à déchiqueter et à éparpiller en atomes ces précieux amis d’un jour.

« Pour compléter le désastre, le lendemain, au dîner, ma femme, en servant la soupe, sortit du chaudron un objet qui était loin d’être un morceau de lard salé : c’était mon dictionnaire, que mon jeune fils, âgé de trois ans, y avait jeté, sans que sa maman en eût connaissance. Mon dictionnaire ne contenait plus qu’un seul mot : « bouillie ».

« Il me fallait attendre une autre occasion pour remplacer ces livres de malheur.

« D’ailleurs, il était trop tard, car je devais prendre ma charge de maire à quelques jours de là, et, aussi, les colons de cette époque, établis sur des terres nouvelles, n’avaient pas toujours dollars et shellings pour de telles dépenses.

« Donc, pour le moment, ma femme me montra à signer mon nom et je remis à plus tard le plaisir de goûter aux charmes de l’instruction.

« Mon discours d’introduction fut un court mais franc merci aux amis. Ils furent obligés de me subir tel que j’étais, ignorant en matière d’instruction, mais rempli de bonne volonté.

« Une chose que je ne puis m’expliquer, c’est qu’il n’y eut jamais de chicane de conseillers, durant mon terme d’office. Nous étions tous à peu près de même force en fait d’instruction, ignorant même l’art de chicaner. »

* * *

Je m’étais rendu au presbytère de la paroisse Ste-Marie, de Manchester, à propos d’un terrain que je voulais acquérir de Mgr Pierre Hevey.

J’étais en pourparlers à ce propos, lorsqu’une femme d’un certain âge se fit annoncer.

Ne sachant ni lire ni écrire, elle venait demander conseil au curé de la paroisse, au sujet d’une petite brochure qu’elle avait trouvée dans la chambre de son jeune fils.

Cette brochure avait pour titre : « Les trois voyageurs ». Elle était d’un certain Jules Bonin et avait été publiée à Springfield, vers 1884, si ma mémoire ne fait pas défaut.

Plus tard, je me procurai cette brochure, quel gâchis !

Je ne sais si l’auteur avait voulu imiter Gallant, dans ses « Mille et une nuits », mais tout était pêle-mêle, dans cette courte mais trop longue narration, qui n’avait ni forme ni fond, ni queue ni tête, qui disait beaucoup de sottises et finissait sans rien dire.

J’ai vu des œuvres qui demandaient commisération, mais aucune n’avait atteint ce degré de nullité littéraire.

Un professeur allemand enseignant le « parisian french » n’aurait jamais pu surpasser cela.

Le curé Hevey prit la brochure, y jeta un coup d’œil rapide, garda un air sérieux et la remit à la femme en disant que son jeune garçon s’y connaissait peut-être mieux que lui sur les récits d’aventures extraordinaires, mais que pour lui c’était se donner beaucoup de mal et perdre son temps que de déchiffrer des casse-têtes chinois et des pyramides d’Égypte.


J’ai lu ce livre. Je n’ai pu en comprendre le sens. D’ailleurs j’ai à peu près oublié ce qu’il contenait. Mais, comme aventures extraordinaires et compliquées, cela ne pourra probablement jamais être égalé.