Journal d’un bibliophile/Les romans canadiens — Les auteurs français

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Imprimerie « La Parole » limitée (p. 101-).


XIX

Les romans canadiens — Les auteurs français


Souvent, on m’a posé cette question : « Avez-vous lu tous ces livres là ? »

Peut-on calculer ce qu’on peut lire dans l’espace de quarante-cinq ans d’une vie de collectionneur.

Je pourrais en dire beaucoup sur ce que j’ai lu et même un peu sur ce que je n’ai pas lu.

J’ai aimé à dépenser mes heures de loisirs en compagnie de bons livres.

J’ai trouvé mon plaisir dans ce passe-temps qui me charmait.

Je m’enivrais dans cette solitude, tranquille dans cette vie intérieure du chez-soi, loin du bruit ou des distractions frivoles et sans profit.

Le roman canadien aurait été le genre de lecture ayant le plus d’attrait pour moi, dans les premières années de ma jeunesse, mais, comme les éditions en étaient limitées, il devenait rare et il était difficile de s’en procurer.

Les romans de l’Escuyer et de Doutre étaient introuvables. « Nelida », de Phil. Lorrain, et les « Drames de l’Amérique du Nord », d’Émile Chevalier, écrits à la diable, ne disaient rien comme œuvre nationale. De bons romans furent publiés par Chauveau, Gérin-Lajoie, de Gaspé, de Boucherville, Bourassa et Marmette, puis suivirent Laure Conan, Lespérance, Lemay, Houle, Dick, Gagnon, Tardivel, Roy et Routhier.

Entre temps, des auteurs français, tels que Paul Féval fils, Jules Verne, Bornier, Raoul de Navery, nous donnaient des scènes de la vie canadienne où ils représentaient les habitants de notre contrée comme des gens vivant dans un pays glacé, sous des tentes gardées par des ours ; ce n’était pas riche !

Armand, d’Ivoi, Boussenard, Léonville nous ont donné des aventures cocasses de rencontres entre les sauvages sanguinaires et les bandits mexicains.

Il y avait cependant toujours un Canadien, trappeur, guide adroit et hardi, habillé de fourrure de bison et chassant dans les contrées torrides du Texas et de la Californie.

Ce n’est que dernièrement que les auteurs français ont découvert que le Canada pouvait fournir ample matière à de bons romans, et par son peuple vertueux, bon et industrieux, et par son climat varié : Printemps ensoleillés, étés chauds, automnes un peu gris, mais compensés par les magnifiques moissons dorées qui s’engrangent pour les mois de l’hiver, rigoureux il est vrai, mais dont le froid infuse la santé et la vigueur dans le corps des robustes habitants du pays.

Et que dire de ces paysages féeriques, ces forêts d’érables et pins géants, de ces rivières et de ces lacs poissonneux, de ce magnifique St-Laurent qui perce et divise en deux la province de Québec, laissant évaporer ses airs salins en fertilisant les riches plaines qu’il traverse ?

Oui ! il y a encore aujourd’hui d’autres Maria Chapdelaine, comme il y a eu jadis des Madeleine de Verchère, des de la Jammerais, des Évangéline.

Comme il y en aurait long à raconter sur l’amour affectueux de la jeune fille, sur le courage et le dévouement de la mère canadienne… Presqu’autant d’héroïnes que de noms donnés.

* * *

Une fois, un ami complaisant m’avait prêté un roman du fameux écrivain Émile de Richebourg. J’étais jeune et sans expérience sur de telles productions.

Le lendemain, j’eus à comparaître devant le tribunal de la famille. Je fus jugé et condamné à retourner le livre avec sentence suspendue, si jamais j’y revenais.

La leçon fut bonne et je me tins pour averti. Je recevais de bons journaux et certaines critiques raisonnées sur les auteurs et les romanciers français qui achevèrent de me convaincre.

Je n’ai jamais cherché à connaître les œuvres de Voltaire, de Rousseau, de Renan ou d’Anatole France.

La lecture d’une couple de romans d’Alexandre Dumas me prouva que ce farceur, outre les nombreuses scènes d’immoralité que contenaient ses œuvres, persistait à amoindrir le caractère sacré de ceux qui ont mission d’élever le moral dans l’âme de l’individu.

Ma curiosité ne fut jamais assez éveillée pour que je me complusse à déguster du Balzac, du Kock, du Sand, qui furent cependant surpassés par le triste ordurier Zola, ce prétendu réaliste qui a empesté, sali et abaissé tout ce qu’il y avait de plus noble et de plus généreux dans l’âme de l’homme ; ce fut un traître à la nation française tout entière.

Que l’assommoir de ce gargotier ne retombe que sur ses admirateurs panthéonniens.

De mes premières lectures d’auteurs français, « Le loup blanc » et « Roger Bontemps », de Paul Féval, étaient aussi captivants et intéressants que la gargouille des auteurs plus haut nommés.

Les vendeurs dans le temple faisaient moins triste besogne que les trafiquants de sales productions qui corrompent les âmes, ternissent l’honneur de tout un peuple, pour la satisfaction de recevoir de l’argent.

Louis Fréchette disait qu’il aimait mieux sentir le parfum de la rose que de renifler les odeurs de ces brasseurs d’égouts.