Journal de Marie Lenéru/Année 1904

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

G. Crès et Cie (p. 231-237).
◄  1903
1905  ►


ANNÉE 1904

5 février.

Ce que nous sont les yeux… depuis quinze ans je commence à le savoir. À mesure que la visière se relève, tout ce qui est rendu et de ce qui ne se voit pas ! Ce sentiment de séparation que j’avais en regardant toute chose, d’un arbre à maman. Les oreilles, qui séparent des âmes, m’ont moins enlevé peut-être que les yeux qui séparent des corps et des choses.

Je reprends de la vie des images qui pourront durer, et cet appui des souvenirs avait si curieusement disparu. J’ai entièrement perdu trois ou quatre années de ma vie. On a beau se récrier, s’impatienter, chercher, je suis comme un enfant qui ne sait pas sa leçon. En revanche, ce qui a précédé, cela c’est moi pour l’éternité.

« Le bonheur est une invention comme le système des poids et des mesures. » (J. Laforgue).


20 février.

Mme de Staal, Mlle Delaunay, quel charmant sauve-l’honneur pour la catégorie des jeunes filles d’un certain âge. Elle disait dans son portrait par elle-même : « Sa folie a toujours été de vouloir être raisonnable, et comme les femmes qui se sentent gênées dans leur corps s’imaginent être de belle taille, sa raison l’ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup ». Et devant les affres de l’établissement, sa jolie manière de fière partie contractante : « Je, lui fis comprendre que, dans ma situation, à l’âge où j’étais parvenue, on ne me pardonnerait de changer d’état que pour une fortune qui paraîtrait extrêmement avantageuse, et qu’enfin j’étais comme ces antiques qui augmentent de prix par leur ancienneté.

Seulement il fallait rester Mme Delaunay, la fortune de Staal ne valait pas une femme d’esprit.

Je n’ai aucune idée préconçue sur l’amour dont je me défie intensément comme de toute collaboration. Un mariage élégant entre mortels chic, fiers l’un de l’autre, assez raffinés pour tout sauver de leur vie par l’intelligence de la mort. Je ne lui découvre pas d’autre forme souhaitable.

Qu’est-ce qu’il y a dans certains livres ? Ce n’est pas le style, ni le reste ; du talent, il y en a aussi ailleurs. Mais ceux-là, dès qu’on y entre, on y respire une atmosphère spéciale. On les prend mollement comme tout livre à commencer et puis l’on se redresse, on se ranime, on se retrouve, comme s’il arrivait quelqu’un, une visite brillante, un jour de pluie. Je crois que c’est le ton, rareté des raretés, et que « le style » le chasse au lieu de le donner. Le ton pour le style est la physionomie pour la beauté, le mouvement des lignes. À force de sacrifier à la phrase et au mot, ceux qui les écrivent oublient leur allure, leur tournure propre. Pour un surcroît médiocre de métaphysique ils perdent l’autorité nerveuse de la phrase. Je ne remarque cette valeur de ton que chez les écrivains qui ont un physique.

Il faut qu’ils aient dans leur chair le maniement du charme pour le retrouver en écriture. Or, le charme, comme la distinction, est un raffinement du tact, et j’ai bien envie de dire que, pour écrire supérieurement, il faut une aristocratie de geste et de peau. Des exemples : observez la nuance de Flaubert aux Goncourt, de Bourget, d’Hervieu à d’Aurevilly, Curel, de Paul Adam à Barrès, de Renan à Nietzsche, de George Sand à Mathilde Serao, de Marcelle Tinayre à la comtesse de Noailles, de Mme H. de Régnier et celle qui doit venir.


4 mars.

« Vous vivez toujours dans deux ans. » Quand je cesse mon regard à cent mètres, quand je vois où j’en suis et ce qu’il y a derrière. Pour éviter les mouvements sismiques, je pense à une grande duchesse de Russie qui, elle aussi, dut attendre, attendre impérialement. « Dix-huit années d’ennui et de solitude lui firent lire bien des livres. »

« Que m’importe le soir,
Puisque mon âme est pleine
De la vaste rumeur du jour
Où j’ai vécu.
Que d’autres, en pleurant,
Maudissent la fontaine
D’avoir entre leurs doigts
Écoulé son eau vaine,

Où brille au fond l’argent de quelque anneau perdu.



Le souvenir unit, en ma longue mémoire,
La volupté rieuse au souriant amour.
Et le Passé debout me chante, blanche, ou noire,
Sur sa flûte d’ébène ou sa flûte d’ivoire,
Sa tristesse ou sa joie au pas léger ou lourd.

Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre.
Ni de tout le silence et de toute la nuit
Qui sur l’homme à jamais pèse au sépulcre sombre.
Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l’ombre.
Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.

(Henri de Régnier, inscriptions lues au soir tombant.)


8 avril.

Guizot disait à la princesse Lucien qui ne lisait jamais : « Il faut que vous ayez toujours une personne vivante devant vous. » Je la trouvais dans le vrai et disais que les livres sont des faux. N.-B. : Oh ! il y a des personnes qui sont de bien mauvais livres.

Encore Guizot à la princesse : « Je n’ai pas de désirs médiocres. Je n’accueille que les hautes espérances. Je sais me passer de ce qui me manque, mais non pas me contenter au-dessous de mon ambition. Et, dans notre relation de vous à moi, mon ambition a été infiniment plus grande que dans tous les autres intérêts où peut se répandre ma vie. »


Brest, jeudi 28 juillet.

Aucune ville ne ressemble à Brest, aucun des autres ports. Nulle part on n’a fait des rues si étroites et des maisons si hautes. De claires maisons plates et grises qui n’ont même pas la douceur d’être sombres. Elles surplombent, dures et pâles, comme des parois de gorges ; un courant d’air éternel ajoute au malaise des choses étroites et sans proportions.

La Penfeld encaissée, encombrée du matériel de sa marine, les constructions du port en échasses sur le roc, tout est resserré, tout est boyau, chenal, défilé. Et sa prise de large, la promenade du Cours, est une si maigre terrasse devant la rade magnifique et fermée du goulet, que sur ces kilomètres d’Océan et sur ces côtes qui sont de la campagne on respire moins qu en traversant la place de la Concorde.

La ville devrait s’appeler Angustine.

La marine pauvre et triste l’a faite ainsi. Ô marine, ô ma mère ! Des jeunes gens passent dans les rues par larges fronts de casquettes blanches, ils sont lents et, chez eux, ils ont le recueillement du geste et l’ardeur du regard dont on couve et décèle un bonheur, et ce bonheur est le départ.

À dix-huit ans ils savent comment on part, mais pour très loin, pour très longtemps. Mon père à leur âge, s’est promené comme eux dans cette même rue de Siam, mon grand-père et son père aussi.


Le Trez-Hir, 20 septembre.

L’esprit de ces cahiers me fatigue, cela m’ennuie de faire de la tristesse, j’en suis physiquement saturée. Quand je me réveille la nuit et le matin, je ne vois plus un bout par où prendre la vie ; l’instinct, le premier mouvement est pour la détresse. Un peu plus entrée dans la veille, les réactions commencent, cela change, je sais ne pas être plus tragique que cela n’en vaut la peine.

Ce qui me consterne, ce qui m’atterre, ce n’est pas l’avenir qui ne pourrait jamais être que meilleur, fût-ce la pleine vieillesse, mais ces quinze ans que j’ai derrière moi… Un matin, pendant ma fièvre typhoïde, j’ai été surprise, gênée, parce que je ne pouvais pas me rappeler si, toute la nuit, j’avais dormi ou veillé.