Journal de Marie Lenéru/Année 1905

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G. Crès et Cie (p. 238-244).
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ANNÉE 1905

Paris, 9 janvier.

Je n’aime pas les révoltés qui sont des victimes, et, par conséquent, ne sont pas des forts. Tant pis pour les « outlaws » qui ne savent pas être les pillards de la société. M. de Talleyrand fut un corsaire autrement effectif que Byron, et Catherine d’Anhalt-Zerht, cette autocrate personne, une féministe un peu plus émancipée que nos modernes revendicatrices.


22 janvier.

Je n’écris plus, je m’oublie, et j’ai tort. Mais que devenir quand la tristesse vous ennuie ?

Je dois me rendre cette justice qu’elle m’a distraite longtemps. Nous avons bien raison de n’aimer que les heureux. Les sinistrés sont dans leur tort. Le bonheur ! le bonheur ! à tel prix que ce soit. Pourquoi ai-je cette invraisemblable expression de bonheur, cette animation de la tournure et des traits ? J’ai la seule atteinte physique qui ne laisse point de trace, elle est invisible comme une plaie morale. Elle vous laisse sournoisement intact et ronge la vie par le dedans.

Je n’admets que le bonheur et je n’en veux plus, parce qu’il faut toujours avoir été heureux, mieux vaut jamais que trop tard.

Il faut, à vingt ans, être en possession de tous les orgueils, les faire aimer par des perfections analogues dans un sexe différent, et puis en voilà pour l’éternité ! Le reste est raccommodage, désordre, subterfuge et à peu près. J’ai trop aimé la vie, la vie pour elle-même, la simple existence qui est remuer, voir, entendre. J’ai gardé, de mon enfance, un si prodigieux souvenir du rire et de la gaieté, profond comme un amour, l’enchantement de tous les jours et de tous les réveils, qu’à moins de les retrouver comme je les avais, je me croirai toujours malade et déchue.

Tous ces gens qui voient, comme des dieux, les détails et les lointains, qui possèdent toute la vie des choses et des êtres, la présence réelle du monde infini, tous ceux qui tressaillent avec les bruits et les voix, le profond ébranlement des voix humaines et des voix musicales qui suffiraient à elles seules. Comment ne tremblent-ils pas, ne s’écrient-ils pas de bonheur d’un sommeil à l’autre ? Ils se croiraient obligés d’être poètes ou bien peut-être ivrognes pour tirer à ce point parti d’eux-mêmes.

Je ne demande moi que les choses que les yeux me rendent chaque jour, j’abandonne les êtres qu’il faut entendre, et rien que ce lendemain attendu me donne la fièvre et me vengerait de la mort.


6 août.

J’y ai mis le temps, mais je prends l’amour de la normalité, de la vie de tout le monde, selon les plus vulgaires lois naturelles et sociales… Tout ce qui aurait pu être celle qui serait moi, si une petite fille de treize ans n’avait pas dîné un jour, en voyage, dans une maison où une autre petite fille allait avoir la rougeole.

Je ferme les yeux le matin quand je me réveille dans le soleil et le balancement des arbres du parc répété dans toutes les glaces, je ferme les yeux et je vois ce qui serait. Je me réveillerais à Tamaris, Alger ou Pera, comme dans mon enfance, au sifflet des canonnières, à l’ébranlement des salves.

Je serais seule parce qu’il serait de garde ou en campagne. Les enfants, de huit à dix ans, chanteraient ; « Shew fly, don’t bother me » sur l’air de la oupa-oupa, ou l’un de ces airs créoles dont on ne savait jamais que les premiers mots. Ma bretonne me dirait : « Madame, la rade est consignée » comme on parle du tonnerre ou du jugement dernier, ou bien « Monsieur a fait dire par le vaguemestre qu’il enverrait la baleinière pour onze heures. » Je passerais mes journées sur la galerie avec les journaux ou les revues du carré, les côtes et la ville seraient lointaines, la mer profonde et transparente, les bâtiments, sur rade, « éviteraient » avec les heures. En levant les yeux, là où j’avais Pera, j’aurais maintenant les côtes d’Asie, je suivrais les mouvements de la rade, les embarcations d’où l’on salue. Deux matelots, sur ma tête, laveraient interminablement une baleinière. De temps en temps j’aurais des visiteurs : le médecin, le second, l’abbé. Les toc-tocs du timonier ne me gêneraient même plus. « Commandant, le canot major va accoster. »

Je serais simple et sans désirs, mais quelle que fût la situation dans la hiérarchie terrestre, je retrouverais à bord mon rang de fille de France.


29 novembre.

Je n’écris plus parce que ce n’est pas travailler et que je ne sais plus m’en aider à me refaire un moral.

Un moral ! Est-ce bien moi qui n’en ai plus ? Je ne souhaite plus rien, je travaille sans désirer le succès et ce succès, si je le rencontre, je ne désire pas le poursuivre.

Je ne désire que les ensembles, une vie qui serait complète de toutes parts, et pour cela une accumulation de résultats encore si lointaine, lointaine…

Malgré tout ce qu’on pourrait croire, je suis trop humaine pour mon état et je crois tout perdre, parce que le normal ne m’est pas arrivé.

Les normaux, qui sont la pluralité, donnent leurs définitions et nous les en croyons avec superstition.

Pourquoi me démoraliser par idée préconçue et succomber par préjugé à la « tendresse du regret » ? Au fond qu’y a-t-il dans cette vie normale en toute lucidité ?

Il y a certainement le mariage heureux. Mais dans le plus beau mariage, et surtout s’il s’agit de la femme, préserve-t-on cette énergie vitale de la solitude vers laquelle se portent si étrangement nos préférences ?

Enfant, l’on ne tient aucun compte, on méprise même tout à fait les saintetés qui ne furent pas vierges. Plus tard, on s’attache moins sans doute à l’intégrité absolue, mais nous en avons le goût, la secrète préférence des vies libres. Toutes proportions gardées, considérez ce qui se passe en vous quand vous dites : Wagner ou Louis de Bavière, George Sand ou l’Impératrice d’Autriche, Ernest Renan ou Gustave Flaubert ? Et le dirai-je, la présence de Luclle n’explique-t-elle pas toute la distance de Camille Desmoulins à Saint-Just ?

Ce qui nous porte les uns vers les autres, ce que nous ressentons pour les vivants ou pour les morts, pour ceux qu’on rencontre ou pour ceux qu’on admire, c’est, à tel degré qu’on vous dira, toujours de l’amour, de l’amour qui se heurte au seuil des intimités. Donnez un amour à Marie Bashkirtseff et dites si vous ne la détruisez pas. Faites de Charlotte Corday la maîtresse de Barbaroux et vous ridiculisez son acte.

À Mme X… Puisque vous nommez Nietzsche, j’ai bien envie de vous répondre à sa manière : « Oui, j’ai écrit dangereusement, mais de tout ce qui est beau en ce monde, qu’est-ce qui n’est pas redoutable ? Le Christianisme n’a-t-il pas été prêché dangereusement ? » Y a-t-il vraiment dans la mort telle que l’impliquent les grands enthousiasmes, de quoi déshonorer le fanatisme ? On ne fera jamais pis que braver sa mort et celle des autres. Est-ce donc si grave ? et vaudrait-il mieux vivre sans martyre et sans foi ?

En définitive je suis allée à Saint-Just, comme Barrès à Bonaparte, « sans parti pris social ni moral » pour lui demander « de l’élan » et savez-vous, Madame, que Barrès, à qui je n’avais rien envoyé, m’a félicitée dans les 24 heures de « ces pages exaltantes » ?

Moins on pensera comme Saint-Just, plus la réprobation sera énergique, plus on devra se redire avec l’Imitation : « Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc qu’il y en ait de plus ardent à leur perte que tu ne l’es à te sauver et pour qui leur passion, leur crime, a plus d’attrait que n’en a pour toi la vérité. »