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Journal de la comtesse Léon Tolstoï/Tome II/Première partie/Chapitre II

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Chapitre II
Mon voyage à Pétersbourg.

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J’ai quitté Iasnaïa Poliana la nuit du 28 au 29 mars. Arrivée à Moscou le matin, j’ai passé quelques instants avec Liova, puis je suis allée à la Banque d’État convertir du 5 % en 4 %. A 4 heures, j’étais déjà à la gare Nicolas et m’installais très commodément dans un comportiment de deuxième classe avec la femme d’un propriétaire foncier de Mogilev, maréchal de la noblesse de quelque district. Je fis un bon voyage. Quand j’arrivai à Pétersbourg, chez les Kouzminskii, je les trouvai à peine levés. Sacha avait été envoyé en inspection dans les provinces baltiques, Tania s’habillait et les enfants étaient à l’église. Tania et moi avons été heureuses de nous revoir, elle m’a installée dans sa chambre à coucher. Notre premier devoir fut de convoquer Micha Stakhovitch. Ce dernier assura m’avoir écrit pour m’avertir qu’Hélène Grigorievna Chérémétiéva, née Strogonova, fille de Maria Nikolaïevna Lichtenberg et cousine d’Alexandre III, avait fait des démarches et obtenu de l’empereur qu’il consentît à me recevoir. Je sollicitais cette audience afin de prier l’empereur de vouloir bien examiner lui-même les œuvres de Léon Nikolaïévitch. Ou bien cette lettre que Stakhovitch assure m’avoir envoyée s’est perdue, ou bien il ne l’a pas écrite. C’est un homme qui ne dit pas toujours la vérité, aussi m’arrive-t-il de douter de sa parole. Stakhovitch m’a soumis un brouillon de lettre à l’empereur qui m’a vivement déplu. N’empêche que je l’ai pris. Afin que tout soit bien clair, je noterai encore que Chérémétiéva avait entrepris ces démarches pour m’obtenir une audience de l’empereur sur la demande de Sophie Stakhovitch que Chérémiétéva aime beaucoup. Le lendemain de mon arrivée, je suis allée voir Nicolas Nikolaïévitch Strakhov chez lui. Son appartement n’est qu’une magnifique bibliothèque contenant tous les livres collectionnés par lui. Ma visite l’a étonné et réjoui. Ensemble, nous avons cherché en quels termes je devais écrire et parler au souverain. Le projet de lettre élaboré par Stakhovitch lui a déplu autant qu’à moi et vers 5 heures, il m’a apporté son propre projet. Ce deuxième projet ne répondant pas davantage à mon attente que le premier, j’en ai écrit encore un troisième que mon frère Wenceslas a mis au point dès son arrivée. Le 31 mars fut expédiée la lettre suivante :


« Votre Majesté Impériale,

« Je me permets de solliciter humblement de Votre Majesté une audience afin que je puisse adresser personnellement à Votre Majesté une requête concernant mon mari le comte Léon Nikolaïévitch Tolstoï. L’attention bienveillante que Votre Majesté voudra bien m’accorder me permettra de lui exposer les conditions qui pourraient ramener mon mari à ses anciens travaux artistiques et littéraires. Je me permettrai aussi de signaler à Votre Majesté certaines fausses accusations portées contre l’activité de Léon Nikolaïévitch Tolstoï, accusations qui lui sont pénibles et privent de ses dernières énergies spirituelles l’écrivain russe dont la santé décline déjà, mais qui pourrait peut-être encore contribuer, par ses œuvres, à la gloire de sa patrie.

« De Votre Majesté Impériale la fidèle sujette,
« Comtesse Sophie TOLSTAÏA. »


Le 31 mars 1891.


Je ne savais comment faire parvenir cette lettre au souverain. Ma sœur Tania s’adressa par téléphone à l’un de ses bons amis, haut fonctionnaire des postes, Stalkovskii. Dès le lendemain matin, celui-ci nous envoya un courrier porteur d’un message nous promettant que ma lettre serait remise le soir même à l’empereur. En effet, la lettre lui parvint le 1er avril. C’est ce même jour que mourut à Karkhov d’une pleurésie et d’une maladie de cœur la grande-duchesse Olga Féodorovna qui se rendait en Crimée. Cette mort, en connexion étroite avec le mariage de Mikhaïl Mikaïlovitch, fils de la défunte, avec la comtesse de Merenberg sans le consentement du tsar et des parents de Mikhaïl Mikaïlovitch, défrayaient à Pétersbourg toutes les conversations. Partout, on ne parlait que de cela. Conformément à l’usage et à l’étiquette, neuf jours durant toute activité fut suspendue à la cour et la famille impériale resta plongée dans le deuil et l’isolement. De l’appartement des Kouzminskii, nous assistâmes au transfert du corps de la grande-duchesse qui fut conduit de la gare à la forteresse Pierre-et-Paul. L’empereur et Mikhaïl Nikolaïévitch suivaient immédiatement le cercueil [38].
Afin de savoir approximativement en quels termes parler à Alexandre III et comment le prier de laisser paraître le treizième tome des œuvres complètes, je décidai d’aller à la censure demander à Féoktistov les raisons qui en avaient déterminé l’interdiction. Ma sœur Tania m’accompagna. Je saluai Féoktistov que j’avais connu à Moscou, alors que, jeune homme, il venait d’enlever secrètement sa femme et je lui demandai pourquoi la censure avait retenu tout le treizième tome. D’un geste sec et machinal, il ouvrit un livre et se mit à lire d’une voix monotone : De la Vie a été interdit par la censure ecclésiastique sur l’ordre du Saint-Synode. L’article Que devons-nous faire ? par la police. Quant à la Sonate à Kreutzer, elle a été interdite par ordre impérial.
Je répliquai avec chaleur que De la Vie avait déjà paru dans la Semaine sans soulever de la part de la censure la moindre objection ; que les chapitres intitulés Que devons-nous faire ? faisaient partie non du treizième, mais du douzième tome qui avait déjà paru. Il ne restait donc que la Sonate à Kreutzer et j’espérais obtenir de l’empereur qu’il en autorisât la parution.
Visiblement très confus d’apprendre que De la Vie et Que devons-nous faire ? ne figuraient pas entièrement dans le treizième tome, Féoktistov fit appeler son secrétaire à qui il donna ordre d’examiner l’affaire et nous promit une réponse dans deux jours. Je lui reprochai sévèrement l’inattention et la légéreté avec lesquelles s’était comportée la censure envers un écrivain tel que Léon Nikolaïévitch. Sans même lire la table des matières, on nous avait plongés, mon mari et moi, dans un si grand trouble et une si vive inquiétude ! Féoktistov comprit sans doute qu’il avait fait une bêtise et, le 3 avril, il m’apporta lui-même le treizième tome en m’annonçant qu’on pouvait le faire paraître.
C’est aux environs de la même date que le Novoïé Vremia publia la liste des pièces qui devaient être jouées dans les théâtres impériaux au cours de la saison suivante. Parmi ces pièces figuraient les Fruits de la Civilisation de Léon Nikolaïévitch Tolstoï. Sachant que cette pièce avait été interdite sur les scènes impériales, j’allai chercher des informations au Comité des théâtres. Je demandai au fonctionnaire si la direction avait prié l’auteur de l’autoriser à représenter sa pièce. Il me répondit que non. Je me fâchai et lui fis observer que le procédé était par trop simple et fort peu délicat ; j’ajoutai, entre autres choses, qu’à l’avenir c’était avec moi et non avec mon mari que les pourparlers devaient être menés. Le lendemain, le régisseur se présenta chez moi avec un papier sur lequel étaient énumérées les conditions auxquelles la pièce serait jouée dans son théâtre. Je devais contracter des obligations de toutes sortes, par exemple m’engager à ce que la pièce ne fût pas représentée sur des scènes privées. Au cas où cette clause ne serait pas respectée, il me faudrait payer une amende de 2 000 roubles, etc… Ces clauses m’irritèrent à tel point que, dès le lendemain, je retournai au théâtre et déclarai au fonctionnaire que je refusais de contracter aucune obligation, que je préférais que la pièce ne fût pas jouée, bref que je ne signerais rien à aucun prix. Je demandais au fonctionnaire de m’annoncer au directeur. Comme il s’y refusait, je fis cette remarque : « Vous avez d’étranges mœurs. On peut parler à l’empereur, mais il est impossible de voir un directeur de théâtre que ses fonctions obligent à recevoir. » Mon ton hautain lui en ayant imposé, il alla m’annoncer à son supérieur. Je songeai à part moi : « Valets, il suffit de hausser la voix pour vous faire obéir ! » Vsiévolojskii me reçut d’un air dégagé, me présenta son adjoint, un certain Pogojev, tout en me disant : « Ainsi, comtesse, vous ne voulez pas nous donner la pièce ? — Je refuse simplement de contracter des obligations que je ne pourrai pas remplir. — C’est uniquement pour la forme ! — Mais pour moi, c’est une affaire de conscience et je ne signerai rien. » C’est alors que Pogojev se mêla à la conversation : « Si vous ne souscrivez pas à ces conditions, au lieu de toucher 10 % de la recette brute, vous ne touchez que 5 %. » Je sursautai et me tournant vers lui : « Nous ne sommes pas au marché ici et je n’ai pas l’habitude de marchander. Laissons de côté, je vous prie, toutes ces questions d’argent. Elles n’ont pour moi aucun intérêt et elles en ont moins encore pour le comte. Quant à la pièce, je ne vous la donnerai pas. » Puis m’adressant à Vsiévolojskii : « Comment ne comprenez-vous pas, vous qui appartenez au même monde que nous, qu’on ne peut pas traiter Léon Nikolaïévitch Tolstoï comme un auteur de vaudeville ? Nous tous et moi la première, en qualité de sa femme, devons tenir compte des principes de Léon Nikolaïévitch, aussi ne puis-je consentir à ce que cette pièce ne soit jouée sur aucune scène privée. La plus grande joie de l’auteur vient précisément de ce que jusqu’ici, cette pièce ne lui a pas rapporté un centime. En souscrivant à cette clause, j’empêcherais les théâtres privés de représenter cette pièce dans les spectacles de bienfaisance. »
Je discutai avec ardeur. Vsiévolojskii proposa la suppression de quelques articles du contrat. A cela non plus, je ne consentis pas. Il finit par me suggérer de lui écrire une lettre personnelle l’autorisant à jouer cette pièce dans les théâtres impériaux à charge par lui de me verser 10 % de la recette brute.
Mon fils Serge proposa de donner ces sommes aux œuvres de bienfaisance de l’Impératrice Marie. Je l’eusse fait volontiers, mais il me faut tant d’argent pour mes neuf enfants ! Où dois-je en prendre ?
J’ai mis à profit mes loisirs pour aller visiter deux expositions de peinture. Étais-je de mauvaise humeur ou fatiguée, je ne sais, mais les tableaux n’ont fait sur moi que peu d’impression. Tania et moi avons fait des courses, je me suis commandé des robes et ai passé beaucoup de temps avec les miens et avec leurs hôtes. J’ai été heureuse de rencontrer trois fois Alexandra Andréevna Tolstaïa avec qui j’ai beaucoup parlé de religion, de Liovotchka, des enfants et de ma situation dans la famille. Elle n’a cessé de me témoigner tendresse et sympathie. J’ai dîné chez les Stakhovitch, les Mengden, les Trokhimovskii, les Auerbach et chez Alexandra Andréevna Tolstaïa. A part ces sorties, j’ai passé tout mon temps à la maison. On a voulu m’entraîner à un spectacle de la célèbre actrice italienne Éléonora Duse, — mais j’avais les nerfs trop fatigués et ne voulais pas dépenser d’argent. Pendant tout mon séjour à Pétersbourg, je n’ai dormi que cinq heures par nuit.
Enfin le jeudi 12 avril, à bout de patience, je résolus de ne pas attendre davantage une audience de l’empereur. J’étais en mal de la maison, nerveuse, la semaine de la Passion approchait, aussi décidai-je de regagner Iasnaïa Poliana le dimanche suivant. Je m’habillai, me rendis chez Chérémétiéva pous la remercier des démarches qu’elle avait faites et lui dire que je ne pouvais attendre plus longtemps. Chérémétiéva avait alors auprès d’elle la princesse de Meklembourg et croyant qu’on lui annonçait Sophie Andréevna Tolstaïa, la sœur d’Alexandra Andréevna Tolstaïa, ne me reçut pas. J’allai alors chez Sophie Stakhovitch lui dire que je partais dimanche et la prier d’en informer Chérémétiéva afin que celle-ci, à son tour, en informât le tsar. De là, j’allai prendre congé d’Alexandra Andréevna.
A 11 heures du soir, je venais de me mettre au lit lorsqu’on m’apporta un billet de Sophie Stakhovitch. L’empereur, par l’intermédiaire de Chérémétiéva, me faisait dire qu’il me recevrait le lendemain matin, à 11 heures, au palais Anitchkov.
Au premier moment, ce qui m’enchanta c’est l’idée que je pourrais partir dès le lendemain. Je commençai aussitôt à faire ma malle, notai différentes choses et envoyai demander à Mme Auerbach une voiture et un valet de pied. Je me couchai à 3 heures en proie à une vive agitation, mais impossible de m’endormir. Je ne faisais que répéter ce que je devrais dire à l’empereur.
Le matin, je donnai quelques ordres, priai Tania de terminer les emballages, m’habillai et attendis l’heure du départ. Je m’étais fait faire une robe de deuil, un voile et un chapeau de dentelle noire. Douze ou quinze minutes plus tard, je partais. Mon cœur battait légèrement lorsque nous pénétrâmes dans la cour du palais. Tout le monde me rendit les honneurs. Je répondis en saluant.
Dans l’antichambre, je demandai au suisse si l’empereur avait donné ordre de recevoir la comtesse Tolstoï ? Il me répondit que non. Je posai la même question à un autre personnage dont j’obtins la même réponse. Le cœur faillit me manquer. On appela le courrier d’Alexandre III. Alors apparut un jeune homme à l’air avenant, en uniforme rouge vif garni d’or, avec un immense tricorne. A lui encore, je demandai si l’empereur avait donné ordre de recevoir la comtesse Tolstoï ? « Certes, répondit-il, je vous en prie, Excellence, l’empereur, en revenant de l’église, s’est déjà informé si vous étiez ici. » L’empereur avait assisté, quelques minutes auparavant, au baptême de la grande-duchesse Elisabeth Féodorovna qui se convertissait à l’orthodoxie. Le courrier gravit l’escalier en courant. Je le suivis sans mesurer mes forces. Lorsque, arrivé en haut, il se retira me laissant seule, je sentis tout mon sang affluer au cœur et je crus que j’allais mourir à l’instant même. J’étais dans un état terrible. La première idée qui me vint à l’esprit c’est que ma vie avait pourtant plus de prix que toute cette affaire. Puis je songeai que le courrier allait venir, me prier d’entrer chez l’empereur, qu’il ne trouverait plus que mon cadavre ou bien en tout cas, qu’il me serait impossible de dire un mot. Mon cœur battait avec une telle violence qu’il m’était littéralement impossible de respirer, de proférer un son ou un cri. Je m’assis. J’aurais voulu demander à quelqu’un un peu d’eau, mais je ne le pouvais pas. Je me souvins alors que lorsqu’on avait forcé un cheval, on le faisait marcher au pas. Je me levai donc et me mis à marcher lentement. Je n’en éprouvai que fort peu de soulagement. Avec prudence, afin qu’on n’en pût rien voir, je délaçai mon corset, me rassis, et me frictionnai la poitrine. J’évoquai mes enfants. Comment accueilleraient-ils la nouvelle de ma mort ? Par bonheur, le tsar sachant que je n’étais pas encore arrivée, avait reçu un autre visiteur. J’eus ainsi le temps de me ressaisir et de reprendre haleine et même de remettre de l’ordre dans ma toilette. A ce moment, le courrier annonça : « Sa Majesté prie son Excellence la comtesse Tolstoï, d’entrer chez lui. » Je le suivis. Sur le seuil du cabinet du souverain, il s’inclina et se retira. L’empereur s’avança jusqu’auprès de la porte et me rendit la main. Je fis la révérence. Il commença ainsi :
— Excusez-moi, comtesse, de vous avoir fait attendre si longtemps une audience, mais les circonstances ne m’ont pas permis de vous recevoir plus tôt.
— Je suis profondément reconnaissante à Votre Majesté de la faveur qu’elle me fait en voulant bien me recevoir.
Le souverain se mit à parler de mon mari en des termes dont je ne me souviens plus ; puis il me pria de préciser ce que je désirais de lui. Déjà j’avais recouvré le calme et parlais avec assurance :
— Votre Majesté, je remarque depuis quelque temps que mon mari est enclin, comme par le passé, à écrire des œuvres littéraires. Il m’a dit récemment : « Je me suis assez éloigné de mes travaux philosophico-religieux pour pouvoir écrire une œuvre artistique et en ce moment s’élabore dans mon cerveau une œuvre qui, par la forme et l’étendue, sera comparable à Guerre et Paix. » Pourtant, la prévention contre lui ne fait que croître. Ainsi, on avait saisi le treizième tome de ses œuvres complètes dont on vient d’autoriser la publication. On a donné ordre de jouer dans les théâtres impériaux les Fruits de la civilisation que la censure avait condamnés. La Sonate à Kreutzer est interdite…
— Mais elle est écrite de telle sorte que vous-même, sans doute, ne la donneriez pas à lire à vos enfants.
— Par malheur, cette nouvelle pousse les choses à l’excès, mais l’idée fondamentale est celle-ci : l’idéal ne peut jamais être atteint. Si l’absolue chasteté est posée en idéal, alors ce n’est que dans le mariage que l’on peut rester pur.
Lorsque j’annonçai à l’empereur que Léon Nikolaïévitch semblait disposé à s’adonner, comme jadis, au travail artistique, Alexandre III s’est exclamé : « Ah ! que ce serait bien ! Comme il écrit, comme il écrit ! »
Après avoir défini l’idéal tel qu’il est conçu dans la Sonate à Kreutzer, j’ajoutai :
— Comme je serais heureuse si l’interdit qui pèse sur cette œuvre pouvait être levé et si elle pouvait faire partie des œuvres complètes. Ce serait là, à l’égard de Léon Nikolaïévitch, une faveur manifeste qui, peut-être, l’encouragerait au travail.
L’empereur me répondit :
— La nouvelle peut paraître dans les œuvres complètes. Chacun n’est pas en mesure de les acheter, en sorte que la Sonate à Kreutzer ne pourra pas avoir une grande diffusion.
Je ne me rappelle plus à quel propos, mais par deux fois, l’empereur exprima son regret que Léon Nikolaïévitch se soit détaché de l’Église :
— Il surgit chez le simple peuple déjà tant d’hérésies qui ont sur lui une influence néfaste.
— Je puis donner à Votre Majesté l’assurance que mon mari n’a jamais rien prêché au peuple ni à qui que ce soit ; il ne s’est jamais adressé aux paysans. Non seulement il ne cherche pas à répandre ses manuscrits, mais encore il est au désespoir lorsqu’on le fait à son insu. Il est arrivé qu’un jeune homme a volé un manuscrit dans la serviette de mon mari et a copié quelques pages de son journal ; deux ans plus tard, il diffusait le document lithographié. (Je faisais allusion, sans le nommer, à Novociélov et au procédé dont il avait usé avec Nicolas Palkine1).
Le souverain exprima sa surprise et son indignation :
— Comment ? Que c’est mal ! C’est vraiment affreux ! Chacun a le droit d’écrire ce qu’il veut dans son journal, mais voler un manuscrit, c’est une très mauvaise action !
Alexandre III parle avec timidité, d’une voix agréable et chantante. Le yeux et le sourire sont bons et caressants. Il est de grande taille, plutôt gros, mais robuste d’aspect. Il n’a presque plus de cheveux. Les tempes sont trop rapprochées l’une de l’autre. Il m’a un peu rappelé Vladimir Grigoriévitch Tchertkov, surtout par la voix et la manière de parler.
Le souverain m’a demandé ensuite quelle était l’attitude de mes enfants envers les doctrines de leur père ? J’ai répondu qu’ils ne pouvaient que respecter les principes de haute morale que prêchait Léon Nikolaïévitch, que pourtant, je jugeais nécessaire de les élever dans la foi religieuse, que mes enfants et moi avions fait nos dévotions en août dernier, mais à Toula et non chez nous, à la campagne, parce que de nos prêtres, qui devraient être nos pères spirituels, on avait fait des délateurs qui nous avaient faussement dénoncés.
— J’ai entendu parler de cela, remarqua l’empereur.
Ensuite, je racontai que mon fils aîné était chef de district, que le second était marié, vivait sur ses terres et les administrait, que le troisième était étudiant. Quant à mes autres enfants, ils étaient encore à la maison.
Je note encore qu’en parlant de la Sonate à Kreutzer, l’empereur m’avait demandé :
— Votre mari ne pourrait-il pas la modifier quelque peu ?
— Non, Votre Majesté, il ne peut jamais rectifier ses œuvres. Quant à cette nouvelle, il m’a dit qu’elle lui répugnait et qu’il ne pouvait plus en entendre parler.
Le souverain me demanda encore :
— Voyez-vous souvent Tchertkov, le fils de Grégoire Ivanovitch et d’Elisabeth Ivanovna ? En voilà un que votre mari a tout à fait converti.
N’étant pas préparée à cette question, j’hésitai une minute. Puis m’étant ressaisie, je répondis :
— Voilà plus de deux ans que nous ne l’avons pas vu. Sa femme est malade et il ne peut la quitter. Le terrain sur lequel se sont tout d’abord rencontrés Léon Nikolaïévitch et Tchertkov était tout autre que religieux. Mon mari, ayant remarqué que la littérature populaire abondait en livres stupides et immoraux, suggéra à Tchertkov l’idée de la réformer et de lui donner un caractère plus moral et plus instructif. Mon mari écrivit quelques récits pour le peuple qui, après avoir été tirés par millions d’exemplaires, sont aujourd’hui condamnés comme nuisibles et hérétiques. On a édité en outre beaucoup d’ouvrages scientifiques, philosophiques, historiques, etc… L’œuvre était excellente, progressait, mais elle a été en butte aux persécutions :
A cela l’empereur ne répondit rien.
— Votre Majesté, finis-je par dire, si mon mari s’adonne de nouveau à la création artistique et si je fais éditer ses œuvres, ce serait pour moi un insigne bonheur si Votre Majesté consentait à les examiner et à les juger Elle-même.
— J’en serais bien aise, envoyez-moi directement ses œuvres afin que je les lise.
Le souverain parla-t-il encore d’autres choses ? Je ne me le rappelle plus. Il me semble avoir rapporté tous ses propos. Pourtant, je me souviens qu’il a ajouté :
— Rassurez-vous. Tout s’arrangera ! Je suis très content. — Ce disant, il se leva et me tendit la main. Je répondis en m’inclinant :
— Je regrette de n’avoir pas eu le temps de demander à être reçue par l’impératrice. On m’a dit qu’elle était souffrante.
— Non, l’impératrice se porte bien aujourd’hui et elle va vous recevoir. Demandez que l’on vous annonce.
J’allais franchir la porte du cabinet de l’empereur, lorsque celui-ci m’arrêta et me demanda si je resterais longtemps encore à Pétersbourg ?
— Non, Votre Majesté, je pars aujourd’hui.
— Pourquoi si vite ?
— L’un de mes enfants est souffrant.
— Qu’a-t-il donc ?
— La varicelle.
— Ce n’est pas grave. Seulement, il faut veiller à ce qu’il ne prenne pas froid.
— Précisément, Votre Majesté, je crains qu’il ne prenne froid en mon absence. La température est si rigoureuse.
Après avoir fait une fois encore la révérence et non sans que l’empereur m’eût très cordialement serré les mains, je sortis.


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Me revoici dans le petit salon aux meubles tendus de satin rouge [21]. Partout des plantes et des fleurs à profusion. Je n’oublierai jamais ces superbes azalées d’un rouge vif sur lesquelles mes regards s’étaient arrêtés lorsque je croyais mourir [14].
Un laquais d’âge mûr, au type et à l’accent étrangers, se tenait sur le seuil du salon où recevait l’impératrice. De l’autre côté, un nègre en costume national. Auprès du cabinet de l’empereur, il y avait aussi des nègres, au nombre de trois, si je ne m’abuse. Je demandai à être annoncée à la souveraine en ajoutant que l’empereur m’y avait autorisée…
Le laquais me répondit que l’impératrice recevait une dame en ce moment, mais qu’il m’annoncerait dès que celle-ci sortirait.
A quinze ou vingt minutes de là, lorsque la visiteuse fut partie, le laquais m’informa que l’empereur était venu lui-même faire part à l’impératrice de mon désir de la voir. J’entrai. La souveraine s’avança vers moi d’un pas rapide et léger. La couleur de son visage est très jolie ; les cheveux châtain foncé sont lissés avec un soin extrême, comme s’ils étaient collés ; la taille très fine, le cou et les mains aussi ; une robe de laine noire. L’impératrice n’est ni grande ni petite. La voix frappe parce qu’elle est forte et gutturale. La souveraine me donna la main et, de même que l’empereur, m’invita sur-le-champ à m’asseoir :
— Je vous ai déjà vue une fois, n’est-ce pas2 ? demanda-t-elle.
— J’ai eu le bonheur d’être présentée à Votre Majesté il y a de cela quelques années à l’Institut Saint-Nicolas chez Mme Schostag.
— Ah ! certainement, et votre fille aussi. Dites-moi, est-il vrai qu’on vole les manuscrits du comte et qu’on les imprime sans lui en demander la permission. Mais c’est une horreur, c’est très mal, c’est impossible.
— C’est vrai, Votre Majesté, c’est bien triste ! Mais que faire ?
Après quoi, l’impératrice me demanda combien j’avais d’enfants et ce qu’ils faisaient. Je lui exprimai ma joie de savoir que son fils Georges Aleksandrovitch se portait mieux et ajoutai que j’avais pris part à la peine que lui avait causée l’éloignement de ses deux fils dont l’un était si souffrant. Elle me répondit qu’il avait eu une fluxion de poitrine, que la maladie suivait son cours, mais que son fils avait fait une imprudence et lui avait donné de vives inquiétudes. Grâce à Dieu, il est aujourd’hui tout à fait rétabli. J’exprimai mes regrets de n’avoir jamais vu ses enfants. A quoi la souveraine me répondit qu’ils étaient actuellement à Gatchina :
— Ils sont tous si heureux, si bien portants, ajouta-t-elle. Je tiens à ce qu’ils aient des souvenirs heureux de leur enfance.
— Dans une famille comme celle de Sa Majesté, tout le monde doit se sentir heureux.
— Ce petit Michel aux joues roses, il joue (sic) une grande fille de seize ans, ajouta l’impératrice en se levant et en me tendant la main, je suis très contente de vous avoir revue encore une fois.
Je fis la révérence et sortis.
La voiture des Auerbach me ramena chez les Kouzminskii ; j’étais si contente que, sans m’en apercevoir, je grimpai en courant les quatre étages.
Je fus accueillie par ma sœur Tania, puis par Sophie, Mania et Micha Stakhovitch, par Alexandre Mikhaïlovitch ainsi que par tous les enfants Kouzminskii. Force me fut de tout raconter. Chacun prit part à ma joie. C’était à qui me féliciterait. J’expédiai deux télégrammes, l’un à Moscou, l’autre à Iasnaïa Poliana, je déjeunai et, à 3 heures, je pris place dans le train. Tout le monde vint m’accompagner à la gare. En regardant ma sœur Tania, son visage fatigué, en me rappelant toutes les démarches qu’elle avait faites et combien elle avait pris à cœur toute cette affaire, j’éprouvai grand’peine à me séparer d’elle.
J’ai omis de noter qu’Alexandre III, après s’être enquis de l’influence de Léon Nikolaïévitch sur le peuple, avait parlé de la jeunesse qui se convertissait aux idées de Tolstoï. Je lui répondis qu’il s’agissait là presque uniquement de gens qui s’étaient engagés sur une fausse route, qui faisaient une mauvaise politique, que Léon Nikolaïévitch les avait ramenés à la terre, à la non-résistance au mal et à l’amour ; que s’ils n’étaient pas dans le vrai, du moins ils étaient pour le maintien de l’ordre.
Le dimanche 14 avril sont venus m’attendre à la gare de Koursk à Moscou Liova, Dimitri Alekséïévitch Diakov et Dounaïev. Nous avons déjeuné et, une fois encore, j’ai dû tout raconter. Liova et Dimitrii Aleséïévitch m’ont écoutée avec un vif intérêt. Sur le quai, j’ai rencontré Nadia Zinoviéva qui prenait aussi le train. Elle nous a invités à prendre place dans le compartiment réservé pour elle et nous avons voyagé très gaiement : Liova, Nadia, deux dames de Kharkov et moi.
A la maison, j’ai été accueillie par Tania et par les petits. Revenu de Tchépije, Liovotchka était allé m’attendre au jardin d’où il ne rentrait pas. Je suis arrivée plus tôt qu’on ne m’attendait. Macha était dans sa chambre. Je suis très heureuse d’être à la maison. Mais Liovotchka est mécontent de mes aventures et de mon entrevue avec le tsar. Il lui semble que nous avons pris des engagements que nous ne pourrons pas tenir, qu’auparavant l’empereur et lui s’ignoraient, que tout cela peut nous nuire et nous attirer des désagréments.


1. Nouvelle de L. N. Tolstoï.
2. L’impératrice et Sophie Andréevna ont constamment parlé français.


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