Journal des Goncourt/II/Année 1864

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Deuxième volume : 1862-1865p. 173-235).


ANNÉE 1864

1er janvier 1864 — Nous commençons par aller où se trouvent nos vrais parents : au Louvre. C’est fermé… Et ce soir, nous sommes heureux de dîner en famille, dans un cénacle de cabotins, et de recevoir les vœux de bonne année d’un traître du boulevard !

2 janvier — Il me revenait, l’autre nuit, ne dormant pas, une impression de panorama de bataille, impression profonde, étrange, effrayante, pareille à celle que feraient un orage suspendu, un tumulte glacé, un chaos muet et mort. Les bombes éclatant en l’air, ne tombaient pas et demeuraient éternellement éclatantes. Sous le jour tamisé et froid et clair et filtré, les cavaliers se précipitaient, les fantassins s’élançaient, les bras se levaient, les gestes se convulsionnaient, les masses se heurtaient et la Victoire volait sans un bruit, sans un cri, dans une farouche et sinistre immobilité de violence.

On aurait cru voir, en même temps, l’apothéose lumineuse de l’Action et le cadavre glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de bataille éteint, où il semblait qu’on finissait par entendre germer le bruit d’une armée d’âmes, et par apercevoir comme un pâle chevauchement d’ombres, à l’horizon du trompe-l’œil.

3 janvier — Dans le petit salon d’Edouard Fournier, tout plein de monde à ne pas respirer, je m’assieds sur une chaise, près d’une table, en face d’un couple étrange. C’est un homme à longs cheveux gris, d’une jolie figure fatiguée, l’œil vif, souriant et pénétrant et caressant ; une tête d’artiste et de médecin. A ses côtés, le coude sur la table, se tient une femme d’un certain âge, aux beaux traits un peu sauvages, une sorte de médaille de gitana. Elle est coiffée d’un filet couleur feu, elle porte une robe agrémentée de dessins légèrement cabalistiques, et est couverte de bijoux pareils à des amulettes : un costume de nécromancienne vivant dans le monde des peintres. On reconnaît le ménage de la chiromancie, le ménage Desbarolles…

Tous deux vous prennent la main, la tripotent, la retournent, vous plongent le regard dans les yeux. Quelque chose de particulier se passe en vous : on se sent de la gêne comme devant l’inconnu dans lequel on va entrer, et si peu que l’on croie à la bonne aventure, il y a une sorte d’appréhension de se trouver sur la sellette de son avenir.

Et puis la mise en scène est bien faite. Rien de trop théâtral. L’homme en habit noir, et seulement, pour accessoires, deux grandes loupes carrées, que le mari et la femme tiennent en main, et qui semblent, par moments, avoir les lueurs fantastiques des loupes fabriquées par des lunetiers d’Hoffmann.

Desbarolles s’est mis à me conter, ce que ma main lui disait.

Il parle doucement, lentement, par petites phrases qui font entrer, à petits coups, la chose dite. Et cela, il le fait en consultant sa femme qui lui souffle par-ci par-là : un peu de Saturne, un peu de Mercure, des termes de chiromancie… Desbarolles m’a trouvé le sens de la musique ! Diable ! diable !… Il s’est rattrapé en me découvrant une nature de femme très nerveuse, sujette à de fréquentes névralgies, puis le sens de la forme et une assez belle ligne de vie.

En dernier lieu, sur une grosseur développée à la base interne de l’index, il a perçu chez moi, et très développé, le désir de me faire connaître. Ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de dire : « C’est vrai ! »

— Souvent une impression d’enfance donne le pli, le caractère de toute une vie. — On me racontait que Mérimée est un être uniquement fabriqué de la crainte du ridicule, et que cela vient de ceci. Enfant, un jour on le gronda, et, sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tête pleurarde qu’il avait faite à la semonce.

Il se jura qu’on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se séchant à fond.

— La vérité, l’homme, par nature, ne l’aime pas, et il est juste qu’il ne l’aime pas. Le mensonge, le mythe sont bien plus aimables. Il sera toujours plus agréable de se figurer le génie sous la forme d’une langue de feu, que sous l’image d’une névrose.

16 janvier — Il s’est fait un grand changement dans la prostitution.

Tout à l’heure, elle était vagante, ambulante, trottinante, fuyante à l’œil. C’était quelque chose qui vous parlait discrètement, passait, filait dans le lointain. Paris aujourd’hui a une prostitution assise, carrément installée aux cafés des boulevards, en plein gaz, rangée en ligne, faisant front aux passants, et tout à la fois insolente avec le public, et familière avec les garçons à tablier blanc.

— Je me demandais l’autre jour, avec inquiétude, si j’aurais à recommencer la fatigue de cette vie d’ici bas, dans une autre. La peur m’était venue qu’il n’y eût, pour peupler les siècles, qu’un certain nombre déterminé d’âmes, — comparses défilant et repassant de monde en monde, ainsi que les soldats des armées du Cirque, de coulisse en coulisse.

— Le latin est d’essence amoureux et religieux. Il lui faut toujours être à genoux devant un dieu, une femme, un homme, un livre, n’importe quoi enfin.

18 janvier — Chez Magny.

Gautier célébrant la femme insexuelle, c’est-à-dire la femme si jeune, qu’elle repousse toute idée d’enfantement, d’obstétrique… Flaubert, la face enflammée, proclame de sa grosse voix que la beauté n’est pas érotique, que les belles femmes ne sont pas fabriquées à l’effet d’être aimées matériellement, qu’elles ne sont bonnes qu’à dicter des statues, qu’au fond l’amour est fait de cet inconnu que produit l’excitation, et que très rarement produit la beauté. Et là-dessus il développe son idéal, un idéal à la fois si turc, et si crotté, qu’on le plaisante. Sur quoi, il s’écrie qu’il n’a jamais possédé vraiment une femme, qu’il est vierge, que toutes les femmes qu’il a eues, n’ont jamais été que les matelas d’une autre femme rêvée.

Pendant ce, Neftzer et Taine discutent sur le mot concret, s’étonnent de tout ce qu’il renferme, et lâchent à tout moment des mots comme idiosyncrasie…

… Du coït on passe au spleen. Taine déplore cette maladie spéciale de notre profession. Il veut que l’on combatte le spleen avec tous les moyens hygiéniques, de la morale, et une bonne méthode. On a beau lui crier que peut-être tout notre talent n’existe qu’à la condition de cet état nerveux, il va toujours, il veut qu’on réagisse contre ces états d’avachissement et de paresse, qui lui semblent le signe des siècles descendant la pente d’une civilisation, et toujours protestant, il voit la guérison du spleen, le salut et la rénovation des sociétés décadentes, dans l’imitation puérile des mœurs anglaises, dans cette vie de civisme, dans cette adaptation du patriotisme et du pédestrianisme britanniques. — « Oui, lui crie quelqu’un, l’alliance du talent et de la garde nationale. »

L’on rit et l’on part.

27 janvier — Nous sommes heureux, contents, en un état de tranquillité, que nous n’avons pas goûté depuis longtemps. Pas d’inquiétude, d’impatience, de fièvre. Un apaisement de l’esprit, une satisfaction intérieure. Est-ce l’entrée dans la santé morale du succès ?

— Ce que l’homme achète cent mille francs, chez la femme qui vend son corps : la beauté, — il ne l’estime pas dix mille chez la femme qu’il épouse et qui la lui donne par-dessus la dot.

— De quelle manière se fait cet accord, par lequel tous et toutes reconnaissent, à la première vue, qu’on peut blaguer, turlupiner, maltraiter un quelconque. Comment la lâcheté de son âme saute-t-elle aux yeux des plus bêtes ?

Vendredi 29 janvier — Nous allons voir M. de B — — le directeur du Vaudeville, au sujet de notre pièce d’HENRIETTE MARÉCHAL, présentée à ce théâtre. C’est dans une maison de la rue des Colonnes communiquant avec le théâtre. Un de ces escaliers qui font peur aux collégiens allant perdre leur pucelage avec une fille, et une antichambre toute grande ouverte, où il n’y a comme mobilier que des patères à chapeaux ; et dans un coin, sur le carreau, un pain de quatre livres, posé debout. J’ai cru entrevoir l’antichambre de la faillite.

De là, je suis entré dans un salon au luxe fané et banal, aux dorures usées, au velours de coton élimé, aux meubles de Boule pour l’exportation, aux tableaux, modernes semblant achetés dans un passage où, le soir, on économise le gaz, aux petites jardinières en pommes de sapin, ne renfermant rien dedans que de la mousse fausse.

… De là, nous sommes allés chez Carrier, le vieux miniaturiste qui a inoculé à son confrère Saint, et à quelques autres amateurs, le goût du XVIIIe siècle. Il nous montre une tête de La Tour achetée, un sou, à un étalage par terre, et nous parle avec désespoir d’une esquisse de Watteau, donnée de la main à la main, à l’ami Saint pour lui faire plaisir, vendue depuis, 25,000 francs en Angleterre.

On est dégoûté des choses, par ceux qui les obtiennent, des femmes, par ceux qu’elles ont aimés, des maisons où on est reçu, par ceux qu’on y reçoit.

10 février — Mercredi des Cendres… La princesse est encore tout égayée du bal où elle a été hier chez M. de Morny. Elle était vêtue de loques de modèle, arrangées par Eugène Giraud, et avait la figure couverte d’un affreux masque en fil de fer, qui l’a rendue méconnaissable pour tout le monde… Elle parle, avec une effusion charmante, du plaisir qu’elle a eu de rencontrer des hommes impolis, elle qui est, dit-elle, toujours habituée à les trouver la bouche en cœur, — et de s’entendre dire par les femmes, qu’elle était vieille et laide…

Sur la défense que prend le peintre Hébert, d’une femme vivement maltraitée par quelqu’un de la société, le pratique Emile de Girardin lui dit à demi-voix : « Mais vous voulez donc la voir complètement éreintée ? Il ne faut jamais dans le monde défendre un ami, c’est le moyen de faire achever un blessé… On jette bien vite une autre personne en pâture à la conversation. »

14 février — Il y a de monstrueuses fortunes de la banque, où la femme fait quotidiennement la charité, du déjeuner à l’heure du Bois. C’est, par une fonction journalière de l’assistance, par une ponctualité mathématique de la charité, — désarmer Dieu quatre heures par jour.

15 février — Le père Barrière des DÉBATS nous parlait du besoin de distractions grandioses, d’émotions furibondes, dans les temps révolutionnaires. Neuf cent mille livres gagnés par son père, dans son commerce d’orfèvre, furent mangées par lui, au jeu, de 1789 à 1793.

21 février — Je vais voir l’Exposition des dessins de Delacroix.

Toutes les miettes d’études, toutes les raclures de carton, toutes les bribes de crayonnage, tous les ratages, tous les repentirs, tous les essuie-pinceaux du peintre sont là, exposés en grande pompe, religieusement. Il y a vraiment, dans ce moment-ci, un engouement des célébrités défuntes, un amour des riens laissés par elles, qui ressemble à un culte des saintes reliques, — et je ne désespère pas de voir bientôt, vendre aux Commissaires-priseurs, l’empreinte des doigts de pied d’un peintre illustre sur ses dernières chaussettes.

— Souvent les honnêtes femmes parlent des fautes des autres femmes, comme de fautes qu’on leur aurait volées.

— Les contours des visions, dans le rêve, ont un semblant de la ligne diffuse des dessins, trempant dans l’eau… Quel mystère que le rêve, cet état ressemblant à de la mort vivante… Et pourquoi dans le rêve, cette richesse des sensations de la peur, de l’épouvante, qu’on dirait touchée chez nous, par un bouton électrique correspondant à nos fibres intimes ?

— Les choses, depuis le commencement du monde, vont en étant toujours aussi mauvaises, mais en paraissant un peu meilleures.

3 mars — A un bal chez Michelet, où les femmes sont déguisées en nations opprimées, Pologne, Hongrie, Venise, etc., etc. On dirait voir danser les futures révolutions de l’Europe.

8 mars — Une heure du matin. Sur la pendule de ma chambre à coucher est jeté le fichu de ma maîtresse. L’heure me semble voilée de dentelle.

Samedi 12 mars — Nous portons notre volume à Mme Sand. Elle est plus animée, plus vivante, plus causante qu’à notre première visite. Le succès du MARQUIS DE VILLEMER aurait-il fait circuler son sang plus activement ? Elle parle, avec une certaine chaleur, des six cents cartes d’étudiants, reçues le lendemain de la représentation.

De là nous traversons le Luxembourg, et allons chez Michelet.

On resterait des heures à l’entendre battre et remuer des idées, souvent paradoxales, mais qui ne sont jamais les idées courantes et prostituées.

Il vient de se plonger dans les livres sacrés de l’Inde, et il en sort comme ébloui de soleil. Il trouve qu’on s’est trompé sur ces peuples… que leur douceur pour les animaux n’est pas venue de la métempsycose ; bien au contraire, c’est elle, la métempsycose, qui vient de cette douceur : « Ce n’est pas leur foi, dit-il, qui a fait leur cœur, c’est leur cœur qui a fait leur foi ! »

Michelet nous avoue qu’il travaille beaucoup sur les épreuves, parce que l’écriture trompe, parce que dans un moment de passion, il y a des morceaux de calligraphie, écrits d’une écriture émue, auxquels on tient… On voit seulement sur l’épreuve, que cela ne se rapporte ni à ce qui est avant, ni à ce qui est après. « L’épreuve, finit-il par dire, est votre pensée éclairée… » Et il se demande comment, sans cette inspiration matérielle, manuelle de l’écriture, les anciens pouvaient suivre une idée dans toutes ses rédactions, — lui, qui ne peut raisonner qu’avec la plume.

Mme Michelet est là, qui nous déclare aimablement qu’elle se fait une fête de lire notre roman, se plaignant qu’il y ait trop peu de livres qu’on puisse lire sans application, et disant qu’elle a vainement cherché de quoi lire, hier au soir, dans toute la bibliothèque de son mari.

Alors Michelet de s’écrier, avec une charmante bonhomie : « Je lui disais : Tiens, prends mon Homère, mon Dante… enfin je lui offrais les plus belles choses ! ».

… Puis la causerie va à la tristesse moderne, à l’absence de joie, la joie de Rabelais, la joie dont Luther faisait une vertu.

Cette tristesse, Michelet l’attribue à la complexité des idées modernes, à l’embarras du choix entre tant de voies nouvelles de l’esprit, au tiraillement des études en sens divers, et, pour ainsi dire, à la multiplication des horizons autour de notre cerveau :

« Moi, par exemple, ajoute-t-il, vers les trente ans, j’avais d’horribles migraines. Cela tenait à des maux d’estomac, et ceux-ci venaient du nombre de choses diverses que je faisais, des travaux et des études multiples du professorat… Edwards, qui me soignait, disait à ma première femme : « Il se pourrait qu’il devînt fou ou qu’il mourût. » Un séjour de six semaines en Italie n’amenait aucun mieux.

Alors je me suis dit : Eh bien, je ne vais plus lire de livres, je vais en faire, moi aussi ! De ce jour, en me levant, je savais très nettement ce que j’avais à faire, et ma pensée ne portant plus que sur un seul objet à la fois, j’étais guéri ! »

14 mars — Chez Magny, Saint-Victor nous lit, de Dumas fils, une lettre dans laquelle il lui annonce qu’il renonce au théâtre…

Au dessert, Gautier dit :

« C’est singulier, je ne me sens pas père du tout. Je suis bon pour mes enfants. Je les aime, mais pas du tout comme mes enfants… Ils sont là auprès de moi, ils sont dans mes branches : voilà tout… Je ne me fais pas l’effet d’être assez vieux pour qu’ils soient à moi. Il y a en moi une jeunesse, une fraîcheur… Je ne puis croire à mon âge… »

Puis il parle du profond ennui qu’il a toujours éprouvé, de ce tiraillement perpétuel de deux hommes en lui : l’un qui lui dit, quand tous ses effets sont prêts pour aller en soirée : « Couche-toi, qu’est-ce que tu irais faire là ! » Et l’autre qui lui dit, quand il est couché : « Tu aurais dû y aller, tu te serais amusé ! »

15 mars — Un souvenir de mon enfance m’est resté très net. En un voyage avec notre mère à Neufchâteau, dans la salle d’auberge de Gondrecourt, devant moi qu’on tenait sur les genoux, un monsieur demanda une bouteille de champagne, une plume et de l’encre. J’ai longtemps pensé que l’homme de lettres était cela : un monsieur en voyage, écrivant sur une table d’auberge en buvant du champagne. C’est tout le contraire !

— Tous ces jours-ci, à propos de notre livre, tristesse, ennui, angoisse sourde, inquiétude, disposition à voir noir, supputation des mauvaises chances, travail d’écureuil de l’esprit dans le même cercle de pensées de doute, de défaillance, de désespérance. L’horrible vie que cette vie des lettres, où après avoir souffert du doute de l’œuvre, on a encore à souffrir du doute de son succès.

Nous ne nous disons rien, mais nous sentons parfaitement les idées qui nous travaillent, et que nous nous cachons.

20 mars — Saint-Victor, cherchant la cause de la mélancolie que nous éprouvons tous, au printemps, la trouvait dans ce spectacle du renouveau de la nature, que l’homme compare, malgré lui, au non-renouvellement de son être.

— Comme témoignage de la toute-puissance de ce Jupiter-Prudhomme de son temps, le Bertin des DÉBATS, Sainte-Beuve nous apprenait que c’est le seul mortel, non académicien, dont les registres de l’Académie aient mentionné la mort avec regret.

— Quelques détails sur la misère parisienne.

Une raccommodeuse de dentelle, vivant avec le lait, nécessaire pour nettoyer les dentelles noires. Une autre vieille femme se levant à quatre heures du matin, et allant, pendant le carême, retenir à Notre-Dame une chaise, qu’elle revend dix à douze sous… et le reste de l’année coupant des crins de brosse de la même grandeur, triant des pains d’épice, faisant la cuisine et débarbouillant les enfants des marchands ambulants.

21 mars. — …Il est question d’une maîtresse de Sainte-Beuve, nommée Mme W…, qu’il croyait fermement Espagnole, qu’il consultait sur tout ce qui lui arrivait de littérature de l’autre côté des Pyrénées, et qui lui donna des notes sur Calderon, etc., etc. Elle lui avait persuadé qu’elle était Espagnole, d’abord en le lui disant, et surtout en portant un poignard à sa jarretière. Malheureusement elle mourut chez lui, de phtisie, et on découvrit dans ses papiers qu’elle était Picarde.

Et mon interlocuteur appuie sur les incertitudes du critique, ses tergiversations de jugement, sa quête de l’opinion des autres, du jugement des petites dames, et parfois sur l’intimidation morale, produite par l’invasion de grands diables comme Turgan et Feydeau, tombés inopinément chez lui, et qui enlevèrent son article sur FANNY.

Il parle encore fort spirituellement des trois décompositions de physionomie de Sainte-Beuve, de ses trois têtes, qu’il appelle : sa figure Balzac, sa figure Hugo, sa figure Michelet, lorsqu’on parlait de ces trois individualités, qu’il abominait.

5 avril. — En littérature, on commence à chercher son originalité laborieusement chez les autres, et très loin de soi… plus tard on la trouve naturellement en soi… et tout près de soi.

9 avril. — Encore à table, nous nous mettons à causer, à la fin du dîner, après quelques jours de tristesse concentrée, et ces idées se succèdent en nous, et nous partent, en même temps, à l’un et à l’autre des lèvres.

Notre plaie au fond, c’est l’ambition littéraire insatiable et ulcérée, et ce sont toutes les amertumes de cette vanité des lettres, où le journal qui ne parle pas de vous, vous blesse, et celui qui parle des autres, vous désespère.

Et les vides que nous laisse cette existence, toute aux lettres, les entr’actes de notre travail, nous les comblons, oui, bien incomplètement, par cette froide et bonhomme distraction : la collection. Cela nous occupe et ne nous remplit pas.

Enfin il y a une tendresse en nous, qui reste sans issue, sans satisfaction. Nous manquons de deux ou trois maisons bourgeoises, distinguées et affectueuses, où nous pourrions répandre, dégorger tout ce que nous ne donnons pas à la maîtresse, nous qui ne lui donnons guère que de l’habitude, — nous qui, par le fait, ne sommes pas deux, ne sommes point l’un à l’autre une compagnie, nous qui souffrons en même temps des mêmes défaillances, des mêmes malaises, des mêmes maladies morales, nous qui ne sommes à nous deux qu’un isolé, un spleenétique, un névropathe.

Aussi trouvons-nous à la vie, un goût de fadeur, et dans l’ennui d’être, un perpétuel écœurement. Nous sommes comme des gens, qui n’ont entre eux et le suicide, que la trêve de quelques œuvres à faire.

Et au bout de cette reconnaissance et de cet inventaire de nous-mêmes, il nous passe dans la cervelle la fantaisie d’aller à Londres, demain, après-demain, ces jours-ci, nous vautrer en plein dans la prostitution anglaise, dans ces chairs de rêve, dans ces corps de porcelaine, dans cette viande de keepsake.

Au fond, de quoi nous plaindre ? Point de chagrin ! De quoi vivre ! Des malaises qui ne compromettent pas encore la vie ! Une espèce de réputation littéraire. Pourquoi être désolés ? Ah ! pourquoi ? Parce que nous avons des sens trop fins pour être heureux, et des aptitudes merveilleuses pour nous empoisonner le bonheur, sitôt qu’il y en a un semblant en nous.

10 avril. — Nous allons visiter Saint-Denis où nous voyons le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie en vitrail. Les monarchies en redingote et en robe à gigots, ne supportent pas la peinture sur verre.

Le soir chez la princesse, je me trouve, côte à côte, dans un entre-deux de porte, avec le duc de Morny, pâle, et la lèvre inférieure toute tremblotante. On joue dans le salon un petit proverbe de l’homme politique. Il est certainement plus ému qu’au 2 décembre.

Lundi 11 avril. — Chez Magny.

Le duc Pasquier est sur le tapis.

— Un bien petit homme frotté à de grandes choses ! disons-nous.

— Mon Dieu, vous êtes bien durs ! soupire Sainte-Beuve, avec son geste d’apaisement ecclésiastique.

Et voici le défenseur et le champion de cette mémoire, à la tripoter, à la retourner dans tous les sens : « Je ne vous en parlerai pas précisément comme littérateur. Dans la société de Chateaubriand, il était à peine toléré… Des lettres de Joubert, on a retiré toutes les plaisanteries, sous lesquelles Joubert le couvrait de son mépris… Et tenez, vous n’en direz pas plus que n’en a dit Rémusat devant moi, chez Mme *** : « Pasquier n’entend rien à rien, » et après avoir fait l’énumération de tout ce qu’il ignorait, il finit en disant : « Il n’est capable que d’être le ministre de tout cela. » Et puis les éloges académiques… le vénérable prêtre… tout ce qu’a raconté Dufaure… Eh bien, voilà la vérité. Deux heures avant sa mort, il s’est fait lire les CONTES PHILOSOPHIQUES de Voltaire. Il avait du reste passé sa vie à citer des vers de la PUCELLE… toujours faux. C’est vrai !

— Ah ! dis-je à Sainte-Beuve, si je meurs avant vous, Dieu me garde d’être pleuré par vous !

C’est là le plus grand et peut-être le plus malin esprit causé de Sainte-Beuve : l’éreintement dans la défense. Ah ! un terrible empoisonneur d’éloge.

Il passe le reste du dîner à me faire de petites confidences intimes. L’ennui, l’ennui : c’est sa terreur. Il me répète qu’il s’est retranché dans la philosophie de Sénac de Meilhan. Les plaisirs des sens sont pour lui, les seuls.

Il n’a presque plus de relations de société ! Il ne s’est gardé que trois femmes : la princesse, la Païva, Mme de Tourbet. Il travaille de 8 heures à 5 heures, se promène de 5 à 6, pour mériter de l’appétit. Le mardi, il invite à dîner son secrétaire et une petite dame. Le samedi, il va dîner avec une autre chez un mannezingue, où il a commandé d’avance son dîner… Il préfère l’éreintement du travail à l’ennui, au vide…

Une grande discussion s’élève sur le sentiment de la modernité que Saint-Victor déclare ne pas avoir, et dont Gautier se proclame pourri.

Là-dessus Gautier esquisse le type des femmes qu’il a vues, au dernier lundi de l’Impératrice : des femmes maigres, décharnées, plates, osseuses, minces à tenir dans la main, avec un rien de corps, une infiniment petite place sur elles, pour les exercices de l’amour : des femmes au teint de chlorose à l’apparence fantomatique et malsaine, — avec seulement de l’esprit sur la figure.

— Je suis couché avec la migraine, et les bruits des choses au loin, se transforment, se poétisent, arrivent aux sens, idéalisés. Les seaux d’eau dont les cochers lavent les voitures dans les cours, prennent pour moi des bruissements et des fraîcheurs de jets d’eau de l’Alhambra.

— De toutes les peintures modernes, celles qui prennent la plus belle cristallisation, qui se revêtent de la plus riche patine, qui se culottent le mieux en chefs-d’œuvre : ce sont les Decamps.

— Passé la soirée avec Mme Sabatier, la fameuse présidente au merveilleux corps, moulé par Clesinger dans sa Bacchante. Une grosse nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme à l’antique, un peu canaille : une vivandière de faunes.

— Sur le registre des massacres de Septembre, on lit : « Jugé par le peuple et mis en liber… » liber est effacé, et à la place en surcharge, est écrit en mort.

Il y a de ces tragiques ratures dans les destinées.

17 avril — Singulière vie que la nôtre, partagée entre les élégances du passé et les horreurs de notre temps. Nous voilà à étudier un accouchement césarien, en revenant de pousser aux Commissaires-priseurs, des dessins de Gravelot.

25 avril — Chez Magny. Veyne nous dit Gavarni très frappé de son état de maladie… Il craint chez lui certains désordres pulmonaires. Il croit l’avoir décidé à partir pour Pierrefonds et à aller passer l’hiver à Nice. Il doit le mener jeudi chez Trousseau.

27 avril — Nous dînons chez Gautier… ll se trouve là, un ancien, romantique, qui, au temps jadis, fit un voyage en Allemagne avec Sainte-Beuve, et qui nous raconte la façon dont il voyageait, en bon petit bourgeois à la Bouffé, avec un tas d’étiquettes sur toutes ses affaires dans sa malle, des étiquettes comme : chemises plus fines que les autres, bas à ménager.

Jeudi 28 — Un long moment, nous regardons, à travers la clôture de planches, la démolition de la maison de Gavarni, son pauvre atelier éventré…

Gavarni s’est campé dans la petite maison à côté, en un pauvre intérieur, dans l’arrière-boutique d’un épicier de banlieue, où un teinturier occupe le devant.

Il a vu aujourd’hui le docteur Trousseau qui l’a rassuré. En le voyant entrer tout essoufflé, il lui croyait une maladie de cœur, il ne lui a trouvé qu’un catarrhe.

1er mai — Dans le ménage, la femme est presque toujours le dissolvant de l’honneur du mari, j’entends l’honneur dans son sens le plus élevé, le plus pur, le plus idéalement imbécile.

Elle est, au nom des intérêts matériels, la conseillère qui pousse aux abaissements, aux platitudes, aux lâchetés, à toutes les petites misérables transactions de la conscience.

— On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. A peine trouve-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans. Cela juge la vie.

4 mai — Les gens de bourse, en s’enrichissant, deviennent olivâtres. Ils prennent un ton de métal. Il semble qu’ils aient, sous une peau de bilieux, le reflet de l’or.

— Les langues gazouillent, en s’approchant du soleil.

8 mai — Barrière de Clignancourt, à la recherche d’un paysage pour GERMINIE LACERTEUX.

Près des fortifications, au milieu de cahutes, de taudis sauvages de chiffonniers, je vois tout à coup une ruée de populace. Ce monde va à un jeune efflanqué, que trois femmes en haillons tiennent et battent avec des gifles qui cassent, sur sa tête, son chapeau de haute forme. Toute cette foule, semblable à un grouillement d’êtres sortis de terre, amassée en un clin d’œil. Et des enfants loqueteux qui courent, avec de petits rires féroces, pour voir. Et sur le seuil de ces antres de terre et de débris de démolition, des vieillardes si vieilles qu’elles ont comme du blanc de champignon, comme du moisi sur la figure.

Puis tout à coup au milieu de cela, un homme athlétique en blouse, arrivant sur le jeune homme blond, frêle, échigné, se plaçant froidement en face de lui, et lui donnant, de toute la volée de ses poings terribles, des coups en pleine figure, sans que l’autre riposte, et jusqu’à ce qu’il tombe à terre. Toute la plèbe autour, comme à un spectacle, se repaissant de cette tuerie, sans une révolte d’entrailles contre ce lâche égorgement de la faiblesse par la force.

Puis cela disparu, comme cela était venu, ainsi qu’un cauchemar qui a traversé un rêve.

Une heure après, au delà des fortifications, je rencontre le battu, l’assommé, trébuchant dans les ornières de plâtre, allant au hasard en faisant de grands gestes, sans chapeau, sans redingote, des lambeaux de chemise déchirée, voletant autour de lui, et hébété, et semblant ivre, et s’essuyant machinalement, de temps en temps, du revers de sa manche, un œil sanglant, à moitié sorti de l’orbite.

9 mai — Chez Magny.

On ne veut pas que Mirabeau se soit vendu, qu’on l’ait acheté comme le premier venu qui se vend.

Nous renvoyons nos contradicteurs à la correspondance de M. de Bacourt. Sainte-Beuve, très animé, s’écrie que Louis XVI est un cochon, qu’il a mérité la guillotine, pour avoir marchandé un homme de génie comme Mirabeau. Presque toute la société se rallie à cette théorie, en déclarant qu’un Mirabeau échappe aux règles de la petite probité bourgeoise : « Alors, Messieurs, nous écrions-nous, il n’y a plus de morale, de justice chez les historiens en histoire, si vous avez deux mesures, deux balances, l’une pour les hommes de génie, l’autre pour les pauvres diables. Nous croyons que la postérité sera plus démocrate que vous !… »

— « La postérité, fait Sainte-Beuve, c’est cinquante ans ! la postérité, ce sont les gens qui ont connu un homme, qui en parlent, qui le racontent…

— Oui, quand il est mort et encore tout chaud, » dis-je au critique qui vient de proclamer que la postérité, c’est lui !

La conversation est maintenant sur Port-Royal. Saint-Victor s’emporte contre ces crétins qu’il hait. « Fribourg dépose tes haines ! » lui jette, avec un sourire, Sainte-Beuve faisant allusion à son éducation jésuite. Et Renan se met à prendre la défense de Port-Royal, émet le paradoxe que peut-être les grands hommes sont ceux qu’on ne connaît pas, et avoue qu’il admire profondément dans Port-Royal l’ « Invocation aux Inconnus ». Il finit par déclarer que se produire, vient de notre bassesse littéraire, et qu’il n’y a qu’une chose de vraie et d’estimable en ce monde : la sainteté.

Sur cette déclaration il y a une mêlée générale, où tout le monde parle et crie, et l’on entend, sur cet orage de paroles, se détacher le chantonnement de la voix de Gautier, répétant dans son indifférence de la discussion : « Moi je suis fort, j’amène 357 sur la tête de Turc et je fais des métaphores qui se suivent. Tout est là ! »

Puis Soulié raconte que, lors de la révolution de 1848, quelqu’un ayant vu en passant, sur le pont des Arts, un caniche mordre son aveugle, vendit ses rentes, en disant : « C’est la fin du monde ! »

14 mai — A une soirée de bienfaisance chez M. de Morny. Croquis de femmes pris par une porte de salon, entre les épaules de deux habits noirs.

L’une (la duchesse de M…), — une petite nymphe de Fragonard, une figurine, un saxe émacié, une vraie petite porcelaine, à la chair toute claire, toute blanche, toute nacrée, avec des traits d’oiseau dans la plus aristocratique des maigreurs, avec de petites oreilles détachées, du rose d’un coquillage, avec des yeux scintillants, avec une poussière d’or pâle pour cheveux, sur une tête, où des marguerites de diamants sont piquées partout.

L’autre, un chignon de cheveux mordu par un peigne fait de grecques d’or, une nuque ronde comme un fût de colonne ; et de là s’abattant dans une rondeur polie de marbre, les épaules, les omoplates, qui, par la pose un peu renversée de la femme, fuient et s’enfoncent dans la robe, avec des repliements pareils à des courbes d’ailes, des épaules qui donnent vraiment à l’œil la caresse d’une sculpture. Un dos antique du Directoire, et un bout de profil long. Une femme qu’on voit dans une fête de Barras et dans un portrait de Pagnest… Boitelle m’apprend que c’est le dos de Mme de P — —

Une autre. Des traits si délicatement découpés, d’un dessin si caressé et si net, qu’ils semblent comme ciselés aux paupières ; une tête qui a la finesse et la gravure de traits des sculptures de poirier du XVIe siècle, en même temps que des modelages menus de têtes de poupées chinoises.

Une autre. Un médaillon de Syracuse, une mignonne tête, le front étroit, l’arc des sourcils remontant, le petit nez droit, les yeux noirs comme des diamants noirs, la bouche vaguement entr’ouverte dans un sourire de statue. Elle respire, je ne sais quelle grâce grecque, quelle coquetterie antique, distraite, presque lointaine, qu’on se rappelle d’un marbre d’un Musée, et dont sa robe au repos, dessine les plis et la simplicité tombante.

Une autre. De légères boucles de cheveux blonds, semées sur le haut du front, des yeux aux ombres profondes, au blanc bleuâtre, à la prunelle veloutée ; des yeux enfoncés et doucement lumineux entre la paupière du haut, vaguement éclairée comme d’une lueur de veilleuse, d’un reflet d’alcôve, et le dessous de l’œil tout enveloppé de nuit : des yeux qui semblent les yeux du Soir.

18 mai — Henri Monnier tombe chez nous. Il reste jusqu’au dîner, feuilletant nos cartons, regardant nos dessins, et entremêlant son inspection de causeries sur Gavarni, dont il parle comme d’un ami qu’il n’aimerait pas, appuyant sur sa dureté avec ses anciennes maîtresses, et laissant percer le dépit jaloux, qu’il éprouve à les voir encore attachées au souvenir de cet homme.

Sur le seuil de la porte, il nous fait son admirable personnage de Boireau en société : c’est vraiment la photographie de la fange.

Ce soir nous dînons chez la princesse avec Méry, que nous n’avions jamais vu… C’est maintenant un vieillard horriblement laid, avec de gros traits d’ouvrier, des yeux glaireux d’aveugle, une barbe inculte. De ce physique sort une ironie flûtée, des malices paradoxales, des mots de singe de la Cannebière, un feu de paille mouillé, où il y a, des lueurs et des éclairs.

En revenant à pied, il nous entretient spirituellement des choses et des gens de son temps, nous raconte la vente qu’il conclut, au prix de 600 francs, d’un roman du général Hugo, le père de Victor Hugo, qui s’appelait la VIERGE DU MONASTÈRE… Il nous dit ensuite le brusque saut de fortune qu’il fit, presque du matin au soir, lors de son succès de la VILLELIADE, passant d’un déjeuner de trois sous, et d’une chambre qui n’avait de lumière que par la porte, à une richesse de près de 40.000 francs, à un appartement de 500 francs par mois, à une toilette en argent, achetée au Palais-Royal chez Barbichon Walter…

Puis soudain, il nous exalte la beauté merveilleuse, la beauté divinement ingénue de la princesse Mathilde à quatorze ans, lorsqu’il la rencontra, pour la première fois, chevauchant en amazone, à Florence.

Vendredi 20 mai — Type de danseuse entrevue au CHATEAU DES FLEURS.

Grande femme échevelée, l’air poitrinaire et fou, valsant la taille presque entièrement ployée, la tête renversée, les cheveux balayant l’air, pâmée et défaillante, et qui faisait tournoyer indéfiniment sous vos regards, ainsi que sur un oreiller, le visage d’une convalescente, aux yeux demi-fermés, ne laissant voir que le petit point noir de sa pupille, à la bouche ouverte comme un cœur de fleur, où il y aurait de l’ombre.

— On pourrait définir le provincial : l’homme qui n’a ni la mesure ni l’à-propos.

23 mai — Chez Magny.

Sainte-Beuve reproche à Taine d’avoir soumis son HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE à l’examen d’ennemis, d’inférieurs, enchantés de le faire passer sous leur férule et de l’admonester… Et la parole des uns et des autres de monter… et Taine de déclarer que les quatre grands grands hommes, sont : Shakespeare, Dante, Michel-Ange, Beethoven, qu’il dénomme « les quatre cariatides de l’humanité ». — Mais tout cela c’est de la force, et la grâce ? fait Sainte-Beuve. — Et Raphaël, donc ? dit quelqu’un de la société, qui ne saurait pas distinguer une peinture de Raphaël d’une peinture de Rembrandt.

Puis, on cause de la santé des anciens, de l’équilibre du physique antique, de l’hygiène morale des temps modernes, des conditions physiologiques de l’existence dans une cinquantaine d’années. C’est l’occasion pour Taine d’affirmer que la diminution de la sensibilité et la progression de l’activité : voilà ce que doit rapporter l’avenir.

A quoi je réponds : « Vous croyez, vous croyez, Taine, seulement il y a une terrible objection à votre thèse. Depuis que l’humanité marche, son progrès, ses acquisitions sont toutes de sensibilité. Elle se nervosifîe, s’hystérise, pour ainsi dire, chaque jour ; et quant à cette activité dont vous souhaitez le développement, savez-vous si ce n’est pas de là que découle la mélancolie moderne. Savez-vous si la tristesse anémique de ce siècle-ci ne vient pas de l’excès de son action, de son prodigieux effort, de son travail furieux, de ses forces cérébrales tendues à se rompre, — de la débauche de sa production et de sa pensée dans tous les ordres ? »

27 mai — C’est après le dîner que l’homme a le plus d’idées. L’estomac semble dégager la pensée, comme ces plantes qui suent instantanément par les feuilles, l’eau dont on a arrosé leur terreau.

— Une des cent amusantes distractions du fils Cormenin : « Vous n’avez pas d’enfants ? » demande-t-il à une jeune femme, et il ajoute : « Pourquoi ? »

28 mai — Pour nous faire accepter la vie, la Providence a été forcée de nous en retirer la moitié. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du chagrin et de la souffrance, l’homme ne patienterait pas jusqu’à la mort.

29 mai — Il y a de certains épais maris matériels de délicates femmes, qu’on pourrait comparer à ces grossiers auvergnats des Commissaires-priseurs, maniant et montrant, sans les casser, les plus belles et les plus fragiles choses.

— Un petit-cousin vient me voir ce matin, à sa sortie du collège. Il a rendez-vous avec une cocotte qui doit l’emmener, dans sa voiture à elle, à Saint-Germain. Il y a dans ce moment-ci un curieux type de filles de la haute volée, se faisant une clientèle de petits hommes, encore au collège, se préparant ainsi, chez les enfants de parents riches, de futurs entreteneurs.

Le petit-cousin parti, nous avons songé à la marche de l’amour dans nos trois générations. L’aîné de nous avait à l’âge du petit-cousin une piqueuse de bottines, moi une petite lorette à laquelle il arrivait d’avoir trois sous dans sa commode de palissandre ; lui, il a une femme à équipage. C’est bien les trois époques : Louis-Philippe, 1848, l’Empire.

30 mai — Il est bien étrange que ce soit nous, nous entourés de tout le joli du XVIIIe siècle, qui nous livrions aux plus sévères, aux plus dures, aux plus répugnantes études du peuple, et que ce soit encore nous, chez qui la femme a si peu d’entrée, qui fassions de la femme moderne, la psychologie la plus sérieuse, la plus creusée.

2 juin — En chemin de fer pour Gretz, près de Fontainebleau… Il a plu, il fait du soleil. Le ciel, les arbres, les prairies, tout est enveloppé au loin d’une vapeur laiteuse, semblable à un léger blanc de gouache, répandu sur une aquarelle.

Hier j’ai mangé dans de la vaisselle plate, aujourd’hui dans de la terre de pipe ; j’aime ces contrastes.

— A la campagne il semble que le matin, il y ait de l’air neuf.

4 juin — Sur l’eau, à l’ombre, un jardin fermé par une haie de roseaux à la Fragonard, levant leurs lances, d’où retombent si élégamment des tiges brisées, et tout au bord les larges feuilles des nénuphars, offrant et présentant, ainsi que des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs étincelantes de blanc frais à cœur jaune, reflétées dans la rivière lucide.

J’adore ces plantes, ces fleurs aquatiques. L’eau me semble rouler la flore de l’Orient et l’Orient même. Le roseau, le nénuphar me font penser au décor de la porcelaine de Chine, et il y a de l’Asie pour moi au bord de toute rivière.

Ce soir, au bord de l’eau, la crécelle lointaine des rainettes ; par instants, le cri guttural du tire-arache dans les roseaux ; un poisson qui saute ; des arbres qui font dans le ciel une ombre mouillée comme dans l’eau, et dans toute cette nature, la paix de la nuit, de la mort. Je reste là jusqu’à onze heures… Le goût de la campagne chez l’homme, à certains moments, est le besoin de mourir un peu.

— Quelqu’un disait ici que ce qu’on peut appeler le vernis moral de l’ouvrier, dépend de la propreté de son état. Point d’ouvrier plus dégrossi que le charpentier qui peut travailler en chemise blanche. Point d’ouvrier plus brut que le teinturier.

9 juin — A cent pas de moi, bruit vaguement la vanne du moulin ; dans le bois dont les feuilles trempent dans l’eau, des oiseaux chantent, et sur l’autre bord, ainsi que des musiciens se répondant des deux rives, d’autres oiseaux crient parmi les roseaux, croisant leurs hampes frissonnantes.

Et les joncs piqués d’iris jaune, et la feuillée verte, et le ciel bleu, et les nuages blancs, semblables à des ventres de cygnes nageurs dans le ciel, tout se mire et tremble, en reflets remuant dans une moire de lumière, et l’eau qui va, roule la gaieté des choses, la splendeur claire du beau temps, — traversée à tout moment, de la tache faite par le vol rapide d’un oiseau, heureux de vivre.

Un mardi de juin — La sœur de l’aubergiste s’est mariée, hier. Elle a mené les bêtes aux champs, le matin. Il semble qu’ici, pour les paysans, il y ait moins de solennité à se marier qu’à faire couvrir une vache.

A deux heures, j’ai vu arrivant de huit lieues de pays, en carrioles, une bande de parents mâles et femelles. Cela s’est éparpillé dans le jardin. C’était horrible dans la verdure : on aurait dit une noce de Labiche dans un tableau de genre de Courbet. L’une des femmes avait un goitre, de la grosseur de la tête, suspendu dans un mouchoir à carreaux.

A quatre heures, j’ai aperçu dans la cuisine, le marié, habillé de drap, qui se débattait désespérément, sans pouvoir y entrer, avec une paire de gants noisette, d’au moins dix trois quarts.

Puis sont venus d’autres parents en habits de 1814. J’ai cru à une bande de gorilles, grandis dans leurs habits de première communion. On est revenu des formalités. Ici il n’y a pas de messe… La mariée en blanc, avait l’apparence attendrie et hâlée, d’un macaron dans un endroit humide qui pleure.

Ce matin j’ai rencontré la mariée, dans la cour, portant à la main son vase de nuit, et ne paraissant pas plus gênée de sa nuit que de son pot de chambre.

16 juin — S’il revenait, l’abbé Galiani ne manquerait pas de dire devant notre temps :

« Je cherche un homme qui ne fasse pas carrière et profession d’aimer ses semblables, qui ne fonde pas d’hôpitaux, qui ne s’intéresse pas aux classes pauvres, qui ne s’occupe pas de donner des cachets de bain au peuple, qui ne soit pas membre d’une société protectrice de n’importe quoi, des chevaux ou du bagne, un homme qui ne se sacrifie pas aux déshérités, un homme qui ne se dévoue pas au journalisme, à la députation, à la tirade parlée ou écrite en faveur des malheureux, des pauvres, des soufrants, des êtres marqués de misère ou d’infamie, un homme qui ne soit pas bon, un égoïste enfin : — oui, pour l’amour de Dieu, j’en demande un…, je voudrais en voir un, brutal, cynique, sincère. »

18 juin — Cette nuit à deux heures du matin, nous sommes dans le LONG ROCHER, traversant des clairières, où la lune danse comme si elle allait à la cour de la reine Mab, marchant comme à travers un raccourci du Chaos, éclairé par une lumière électrique d’Opéra.

Juin — Il y a ici la maîtresse d’un jeune gentilhomme de province qui fait de la peinture. Cette femme, je l’étudie, parce que pour moi, elle est physiquement et moralement le type de la fille de maison, qu’elle y ait été ou non.

Elle a le front petit, étroit, bombé, les sourcils forts, un peu plantés au hasard et se reliant à travers le haut du nez, le nez fin de ligne, mais canaille, mais ayant, au bout, le retroussement faubourien, la bouche petite, avec des fossettes aux coins, quand elle rit, les dents qui sont blanches, séparées comme si elles étaient limées, les pommettes pareilles à des pommettes fardées avec de la brique, d’un rouge qui annonce un mauvais estomac, se nourrissant de cochonneries, la peau épaisse et tiquetée sur un fond de hâle, une peau restée une peau de campagne, en dépit de toute la parfumerie parisienne. Elle porte rebroussés et relevés très haut, des cheveux bouffants et pommadés qu’on sent gros, et qui lui donnent l’air de ces femmes coloriées dans de petits cadres peints couleur d’or, et qu’on gagne aux macarons. Dans cette femme rien de laid, mais tout, bas de race et de troisième catégorie.

Elle est le matin, en jupe noire, en camisole blanche avec dessus un fichu jaune, le terrible fichu de la fille soumise, — souvent les pieds nus dans ses pantoufles.

Elle dit agréiable, se coucher à bonne heure, un homme veuve. Elle donne poliment et humblement du Monsieur à tout le monde. Elle appelle son amant : petit homme.

Elle n’a nul besoin d’impressionner, nul désir de toucher, nulle ambition d’occuper un homme. Aucune coquetterie chez elle. Elle a l’amabilité banale, et pour ainsi dire publique, de la femme qui ne s’appartient pas.

Elle a voulu, pour boire à table, avoir un litre, et ne boit qu’au litre, parce que cela lui rappelle son enfance, où elle allait tirer le vin au tonneau.

Elle a par moments des absences, qui ressemblent à l’endormement d’un paysan conduisant une charrette, les yeux ouverts.

Elle dort beaucoup le jour et la nuit. Dans la soirée, à la première chandelle qu’elle voit allumée, il faut qu’elle se couche, disant : « Si j’étais riche, j’apprendrais à ne pas dormir le soir ! » Elle fait des siestes de « bestiau », pendant les chauds midis. Par exemple, le petit jour l’éveille et la voit trôlant dans sa chambre ou cousant dans son lit.

Est-elle par hasard dehors, la nuit venue, elle vous dit de cligner des yeux, pour voir, dans la lune, « Judas avec son panier de choux ».

Elle monte, en promenade, sur les cerisiers, pille les petits pois crus ; sa seule passion est la salade.

En parlant, elle s’adresse de l’œil à la domestique qui sert. Elle va toujours à l’inférieur, et glisse toute la journée à la cuisine, tout en étant très sensible à quelqu’un de noble, à du papier armorié, etc., etc. Au théâtre, elle croit que les grands acteurs sont ceux qui jouent les Rois.

Toujours de bonne humeur, sans nulle susceptibilité, elle a seulement, par les temps lourds et orageux, le grognement d’un enfant qui a envie de dormir.

L’homme ne lui tient pas compagnie, il lui faut, ainsi qu’à toute femme qui a passé par la communauté féminine, la société de créatures de son sexe.

Elle est insexuelle. Elle ne s’adresse par rien aux sens de l’homme. Autour d’elle pas la moindre molécule de volupté. Dans sa bouche hardie et libre, jamais aucune allusion aux choses d’amour. Rien du manège coquet, excitant de la femme. Il semble qu’en sortant de la chambre de son amant, elle y laisse son sexe comme un outil de travail.

Nulle pudeur. Elle urine debout à la façon les animaux, et devant vous.

Elle m’a conté son histoire. Elle est du Morvan, près de Château-Chinon.

Une enfance de petite paysanne pillarde et voleuse. Ses parents la croyaient possédée. Pour se punir elle-même, quand elle avait fait quelque chose de mal, elle allait embrasser les latrines… puis recommençait…

Vers les douze ans, elle tombe en puissance d’une tireuse de cartes du pays, une ci-devant vivandière, parcourant le Morvan, en quêtant avec une besace et un panier. Alors la petite dévalise ses parents pour se faire dire la bonne aventure. Lard, salé, farine, tout y passe. Elle se rappelle avoir donné une fois quinze livres de lard pour obtenir le grand jeu, et la sorcière lui prédit qu’elle aurait sept enfants, qu’elle irait sept fois à Paris, et qu’elle mourrait à trente ans. Mais le vol des quinze livres de lard se découvrait, et elle recevait pour tous ses vols une fessée aux orties, qui lui couvrait le derrière de camboules.

Puis à quelques années de là, la voilà dans une petite ville, au comptoir d’un café, où venaient tous les gens du Tribunal. Le procureur du roi l’enlève, l’amène à Autun dans un hôtel, et l’y enferme sous clef, avec un domestique à sa porte, pendant ses absences. Mais un beau jour, à ce qu’elle raconte, elle dévisse avec un couteau la serrure de sa chambre, et file avec 800 francs, à Paris, où elle arrive si neuve, que le cocher qui l’amène à l’hôtel, lui demandant un pourboire, elle le remercie en lui disant : « Merci, je n’ai pas soif ! »

20 juin — Nous faisons notre rentrée à Paris par le dîner Magny, ce dîner dont l’INDÉPENDANCE BELGE a parlé l’autre jour, ainsi qu’on parlerait des soupers du baron d’Holbach.

Taine proclamant qu’il y a dans About, du Marivaux et du Beaumarchais, quelqu’un lui crie : « About, non, il descend de Voltaire… par Gaudissart ! »

Renan est très monté, très parleur ce soir. Il se déchaîne contre la poésie vide des Chinois, des Orientaux… A son appui vient Berthelot, un fort chimiste, un monsieur qui décompose et recompose les corps simples, une espèce de bon Dieu en chambre, quoi !… Mais déjà il n’est plus question de Hugo, c’est Henri Heine qui est sur le tapis. On le voit bien à la figure de Sainte-Beuve. Gautier chante l’éloge physique du poète allemand, et dit que, tout jeune, il était beau comme la beauté même, avec un nez un peu juif : « C’était, voyez-vous, Apollon, mélangé de Méphistophélès ! — Vraiment, dit avec colère Sainte-Beuve, je m’étonne de vous entendre parler de cet homme-là. Un misérable qui prenait tout ce qu’il savait de vous, pour le mettre dans les gazettes… qui a déchiré tous ses amis.

— Pardon, lui dit tranquillement Gautier, moi j’ai été son ami intime, et j’ai toujours eu à m’en louer. Il n’a jamais dit de mal que des gens dont il n’estimait pas le talent… »

Juin — Notre oncle de Courmont nous raconte aujourd’hui son enfance. C’est d’abord dans le lointain, le lointain, le souvenir de l’hôtel de la rue d’Artois, où lors de la guillotinade de son père, il y eut une visite de deux commissaires, pendant laquelle il resta, une demi-journée, emprisonné avec son frère et sa mère, entre les feuilles d’un grand paravent, posé dans l’antichambre.

Il avait à peu près cinq ans. Alors, croit-il se rappeler, on le mettait en pension chez M. Hix, rue Meslay, vers la fin de l’année 1794. C’était le temps de la disette, et on coupait aux pauvres enfants des lichettes de pain insuffisantes. Le petit affamé se faufilait sous la table de la cuisine, et les mains lui démangeant, il restait, des quarts d’heure, à regarder les pommes de terre montant à la surface, dans le bouillonnement d’une grande marmite.

Il souffrait là, et c’était là sa double plainte à sa mère, quand, par hasard, elle venait le voir ; il souffrait de mourir de faim et de coucher à la cave : la rue étant en contre-bas.

Dans cette pension, il était blessé par un petit démocrate en sabots, et on le rapportait à la maison dans une couverture.

On le remettait en pension à Lagny, tout près de leur propriété de Pomponne, alors sous le séquestre. Et le fermier de la propriété apportait, tous les mois, à la pension, le blé, pour le pain des deux enfants, encore très parcimonieusement nourris.

La pension, vendue à une ancienne religieuse et devenue un pensionnat de demoiselles, il était placé avec son jeune frère, rue Popincourt, chez Planche. Toujours la faim, et les grands volant les pains, la nuit, au moyen de fausses clefs.

Et pour toutes visites, les visites de la vieille Reine, la nourrice de sa mère, venant tous les quinze jours et leur apportant à chacun, une brioche de deux sous, un décime de la République à partager entre eux deux, — et leur coupant les ongles.

— M. André, le banquier, avait calculé qu’une rose poussée chez lui, revenait à six francs, un radis à vingt sous.

5 juillet — Rue Saint-Guillaume, au fond de l’île Saint-Louis, ce quartier demeuré du vieux Paris, nous montons les trois étages d’une antique maison, à rampe de bois, quelque logis d’ancien parlementaire.

Dans une grande chambre, qui a deux fenêtres au midi, nous trouvons un vieillard à la tête spirituelle, rappelant le fin et bienveillant profil de Condorcet, gravé par Saint-Aubin. C’est M. Valferdin. Il est là, au milieu de tous les accessoires de sa vie, entre ses baromètres et ses Fragonard, souffrant, malade, asthmatique, sur le bord de la mort, et retrouvant un peu de force et un souffle de voix, pour aller aux tableaux où il nous mène, et les saluer d’un avant-dernier adieu d’admiration.

Au fond d’une alcôve est son lit, tout entouré, tout tapissé de bistres de Frago, qui ont le premier regard du collectionneur s’éveillant, et même souvent, pendant la fièvre des nuits, les longues contemplations de ses insomnies, à la vague lueur d’une veilleuse.

Dans l’amateur, de temps en temps, le savant passe, et à propos de l’équilibre du mouvement chez Fragonard, revient, sur ses lèvres, cette définition de son peintre adoré : « C’est le peintre dynamique ! »

— Le commerce est l’art d’abuser du besoin ou du désir, que quelqu’un a de quelque chose.

10 juillet — Au bord de la mer. Si on me donnait à choisir entre devenir dresseur de chiens savants, mari d’une danseuse ou père d’enfants pianistes, je demanderais à réfléchir.

19 juillet — Ce soir, le soleil ressemble à un pain à cacheter cerise, sur un ciel, sur une mer gris perle. Dans leurs impressions en couleur, les Japonais seuls, ont osé ces étranges effets de nature.

— L’existence au bord de la mer pour les maris, est ce qu’est un jour de garde pour les boutiquiers de Paris. Le casino leur permet la vie de café, les cartes, le petit verre. Le soir dans le grand salon, dont les baies vitrées donnent sur les parties d’écarté, on voit les épouses de ces messieurs, le visage collé à la vitre, les regarder et les attendre, à la fois nerveuses et résignées.

27 juillet — Au-dessous d’un petit chapeau rond, un diadème de plumes de paon, où le vert bleu se mélange avec l’or vert-de-grisé, au-dessous de cet arc-en-ciel de plumage, une tête de jolie blonde cruelle à la diaphanéité rosée ; avec une cravate de dentelle lâchement attachée au cou et sur les épaules, un vestinquin blanc aux soutaches bleues. C’est Mlle D — — la fille du peintre…

Toutes les têtes de femmes sont à demi masquées par un petit voile de dentelle noire, étroit comme un loup, et finissant au sourire qu’il semble chatouiller, en laissant le haut du visage dans une pénombre mystérieuse.

Et partout des robes troussées et relevées en plis rocaille, qui font les jupes courtes, et laissent voir les fines attaches des jambes… Et ce sont encore de longues cannes blanches à la Tronchin, de lourds colliers d’ambre, de grosses boucles d’oreilles, comme en portent les femmes de la Halle, de petits chapeaux d’hommes, des manteaux rouges, des bottines jaunes à grelots, et toute la bigarrure et toute la fantaisie des étoffes écossaises et pyrénéennes, et sur ce carnaval de costumes du matin, la dominante du rouge et du blanc, tachant si joliment la plage blonde, la mer verte, le ciel bleu.

Quel merveilleux tableau pour un vrai peintre de la vie élégante, si le XIXe siècle en avait un !

— En littérature on ne fait bien que ce qu’on a vu ou souffert.

Juillet — Le cidre une boisson qui fait rentrer en soi, qui rend sérieux, ferme et solide, qui fait la tête froide et le raisonnement sec, une boisson qui ne grise que la dialectique des intérêts. Après de la bière, on écrirait un traité sur Hegel ; après du champagne, on dirait des sottises ; après du bourgogne, on en ferait ; — après du cidre, on rédigerait un bail.

— Un livre n’est jamais un chef-d’œuvre, il le devient. Le génie est le talent d’un homme mort.

7 août — Ce soir il y avait bal au Casino. Elle avait mis un corsage décolleté, au décolletage qui montre le tendre entre-deux des seins.

Nous sommes sortis ensemble. Elle était moitié heureuse de sa toilette, comme un enfant, moitié confuse, comme une personne qui se sentirait à peu près nue. Elle cherchait, de sa main libre, à fermer une petite veste qu’elle portait par-dessus, à empêcher de trop voir dessous, sans toutefois la fermer tout à fait. En passant dans la rue, elle a hélé une de ses amies, assise à une fenêtre du rez-de-chaussée, et lui a demandé une épingle, en disant, tout bas : « C’est gênant de montrer sa peau dans la rue ! »

Au salon, nous avons pris une tasse de café, et pendant ce, je ne sais comment, l’épingle s’est défaite. Elle avait un corsage blanc avec des agréments bleus. Une gorgerette en batiste, sous laquelle passait le rosé de sa peau, resserrait encore le peu de chair vivante, montrée aux yeux. Un collier en filigrane d’or, la coupait deux ou trois fois, cette chair, — suspendu sur le sinus de sa gorge… Entre ses deux seins, elle avait placé un œillet rose, à filets pourpre, qui faisait ressortir la blancheur lactée de sa peau, et donnait à l’œillet, l’apparence d’une fleur artificielle.

Et elle sentait l’odeur de l’œillet, en baissant la tête, et en faisant plus creux, le creux de sa gorge. Puis, de temps en temps, elle avait de ces lents errements de main, qui, tour à tour, montraient et cachaient, sous le carmin du bout de ses doigts, le blanc mat de sa peau.

Un moment elle a tiré l’œillet de sa poitrine, l’a longuement senti de ses narines ouvertes, puis me l’a passé, comme une chose qu’elle aurait presque baisée, et m’a dit : « Sentez, j’adore cette odeur. Dans le temps où je faisais des fleurs artificielles, vous savez, pour les églises, je mettais toujours un clou de girofle dans mes œillets ! »

C’est étonnant comme nous, les hommes, même quand nous ne voulons, ne désirons rien d’une femme, nous sommes heureux cependant que l’amitié de cette femme ressemble parfois à de l’amour.

Le soir, elle a été très tendre pour son mari, elle a eu pour lui des caresses, de petits tapotements, que je ne lui avais jamais vu faire en public.

26 juillet — Le ciel, cette nuit, est d’un bleu sourd, qui se perd à l’horizon dans une bande orangée, se dégradant en une pâleur verdissante. Sur cette pâleur s’étale déchiquetée, une frise de petits nuages noirs, qui ressemblent à des découpures de chimères chinoises dans de l’ébène.

21 août — Une singulière figure que cet abbé Migne, ce manufacturier de bouquins catholiques. Il a monté, à Vaugirard, une imprimerie toute pleine de prêtres interdits, de sacripants défroqués, de Trompe-la-mort, en rupture de grâce, qui, à la vue d’un commissaire de police, s’effarouchent vers la porte. Il est forcé de leur crier : « Que personne ne bouge ! Cela ne vous regarde pas, c’est pour une affaire de contrefaçon. »

Il sort de cet imprimerie des encyclopédies orthodoxes, des collections de Pères de l’Église, en cent volumes. Et le commerce de l’abbé se double d’un autre. Il se fait payer par les curés une partie de ses livres en bons de messe, contresignés par l’évêque, bons qui lui reviennent, l’un dans l’autre, à huit sous, et il les revend quarante en Belgique, où le clergé ne peut suffire à toutes les fondations de messe, laissées par la domination espagnole.

22 août — Bizarres créatures que ces femmes russes. Tout est caprice et folie en elles, jusqu’à l’estomac. Des citrons, des tomates, de l’absinthe, du laudanum, c’était l’alimentation de la princesse Narichine, et la duchesse de M — — ne se nourrit que de salade et de bonbons, éprouve des maux de cœur devant le bouillon et la viande, et à ses dernières couches, on n’a pu la faire revenir d’une syncope qu’au moyen d’une bouteille de rhum.

— Peindre dans un roman la blessure que fait à un homme amoureux, la danse de la femme qu’il aime, et plus que la danse et son enlacement, la transfiguration presque courtisanesque, que la sauterie apporte à cette femme, soudainement sortie de son humeur raisonnable, de son caractère tranquille, du sage apaisement de son honnête personne.

1er septembre — On me racontait ceci : Eugène Sue, vieux, fini, usé, faisait en Savoie la cour à Mme de Solms. C’était le soir. La lune le frappa tout à coup en pleine figure, et cette lumière décomposant toute la chimie des teintures de son masque de beau, fit apparaître le dessous effrayant, pour ainsi dire, le cadavre, de son visage.

— Il est peu de douleurs, si grandes qu’elles soient, qui ne soient que douleur ; et j’ai vu peu de larmes derrière les morts, qui ne fussent salies d’un intérêt ou d’une vanité.

2 septembre — Quand Sainte-Beuve est fatigué, et qu’il se dispose à dormir dans la journée, il donne cette consigne à Mme Dufour : « Si le pape venait, vous lui diriez que je n’y suis pas, et si ma pauvre mère revenait, vous lui diriez d’attendre ! »

Sainte-Beuve nous raconte cette anecdote sur Musset. Véron demande à Musset un feuilleton pour le CONSTITUTIONNEL. Musset dit qu’il a en tête une fantaisie et qu’il voudrait 4,000 francs. Véron consent à les lui donner, et les lui remet un matin. Le soir il va dîner chez Véry. Il voit fleurir les escaliers des plus belles fleurs. Il demande qui donne cette fête. Le garçon lui répond : « C’est M. de Musset, » avec un visage tout émerillonné. Il monte voir.

C’était tout un lupanar, auquel le chantre de ROLLA payait une fête de 4, 000 francs. Et quand les femmes arrivèrent, le poète était si saoul, qu’il ne put pas même jouir de son orgie.

— Ce soir, sur le coup de minuit, en passant sur le boulevard, j’attrape ce mot d’un homme à une femme : « Adieu, mon jus d’ananas ! »

— On s’étonne, en lisant l’HISTOIRE AUGUSTE, que les notions du bien, du mal, du juste et de l’injuste aient pu survivre aux Césars, et que les Empereurs romains n’aient pas tué la conscience humaine.

13 septembre — Voir des hommes, des femmes, des salons, des rues. Toujours étudier la vie des êtres et des choses — loin de l’imprimé : c’est la lecture de l’écrivain moderne.

Septembre. — Le défectueux de l’imagination, c’est que ses créations sont rigoureusement logiques. La vérité ne l’est pas. Ainsi, je viens de lire dans un roman, la description d’un salon religieux : tout s’y tient, tout s’y suit, depuis le portrait gravé du comte de Chambord jusqu’à la photographie du pape. Eh bien ! je me rappelle avoir vu, dans le décor sacro-saint du salon du comte de Montalembert, un portrait de religieuse, qui était le costume de comédie d’une de ses parentes, jouant dans une pièce du XVIIIe siècle. Voici l’imprévu, le décousu, l’illogique du vrai.

Fin septembre. — Au milieu de la préoccupation de notre GERMINIE LACERTEUX, du congestionnement du dernier travail, j’ai rêvé que j’allais faire une visite à Balzac, qui était vivant dans une vague banlieue, en une habitation ressemblant, moitié au chalet de Janin, moitié à une villa que j’ai vue, je ne sais plus où.

Il me semblait qu’il y avait eu une grande bataille aux environs, et la maison de Balzac était quelque chose comme le quartier général. Cela m’était dit non par la vue de soldats, mais par ces révélations qu’on tire du fond de soi-même dans les rêves. Toutefois, je me rappelle que j’avais aperçu des faisceaux d’armes dans la cour, et qu’il y avait, dans la pièce où j’attendais, étendues par terre, des cartes militaires.

Balzac arrivait avec la taille massive et la figure monacale de ses portraits. Il portait le costume d’un aumônier d’armée en campagne. Je savais ne l’avoir jamais vu, et il me recevait comme une connaissance. Je lui racontai mon roman, et remarquai chez lui un grand dégoût, quand je l’entretenais d’hystérie…

Puis tout à coup, brusquement, comme cela a lieu dans les songes, j’oubliai ce qui m’amenait, et je lui parlai de ses livres, l’interrogeant sur ce qu’il faisait alors. Dans mon rêve, il était sourd. J’étais obligé de lui crier aux oreilles, et comme les sourds, il parlait si bas, si bas, que je n’entendais qu’une partie de ses réponses. Je lui demandais, si ses romans militaires étaient terminés ? Il me fit un signe de tête négatif, ajoutant : « Non, non… ah ! mon gaillard, je sais à quoi vous faites allusion ! » Et je compris qu’il parlait des maisons de prostitution de la route de Vincennes : « Eh bien ! je les ai vues… mais je n’y ai pas vécu, je n’y ai pas vécu ! » reprit-il tristement.

Ici une lacune semblable au texte de Pétrone dans le SATYRICON.

Et Balzac disait encore : « Ah ! c’est dommage, l’autre jour, Henri Heine, le fameux Heine, le puissant Heine, le grand Heine est venu. Il a voulu monter, sans se faire annoncer. Moi, vous savez, je ne suis pas au premier venu, mais quand j’ai su que c’était lui, toute ma journée, il l’a eue… Si j’avais su votre adresse, je vous aurais écrit, c’est bien malheureux que je n’aie pas su votre adresse ! »

— Ne dirait-on pas qu’en mangeant une banane, on mange mieux qu’un fruit ? Comme tout, depuis l’attache du fruit jusqu’à l’enveloppe, charme l’œil ! Dieu ne me semble avoir fait à la main, et avec un caprice d’artiste, que les arbres d’Orient. Toute notre pauvre et régulière végétation d’Europe, me paraît fabriquée à la mécanique, dans une prison.

1er octobre — Il y a toujours je ne sais quoi de bas et de faux dans les enfants, qui ne sont pas les fils de leurs pères. On dirait que le mensonge, dont leur mère a été obligée d’envelopper sa faute, leur est descendu dans l’âme.

2 octobre — Au passage Mirès, je regarde un éventail en dentelle, qui représente, sur cette toile d’araignée, des colombes becquetant des tulipes : un éventail à la monture de nacre, légère comme la dentelle. Cet éventail m’a révélé tout à coup le procédé pour faire un roman qui me tracassait depuis longtemps : le roman d’amour distingué de la femme comme il faut.

J’ai pensé, en voyant cet éventail, à faire une collection de toutes les élégances matérielles, morales, sentimentales de la femme d’aujourd’hui, et la collection faite, de bâtir mon roman idéal avec le dessus du panier des réalités chic.

— Maintenant que le haut du pavé appartient aux gniafs, aux pignoufs, à des canuts de Lyon devenus millionnaires, à des grands coulissiers de la coulisse, les choses n’ont plus besoin d’être fines, d’être délicates, d’être exquises, il ne leur faut plus que l’apparence de la richesse et de la cherté. Voilà l’explication de l’exécrable nourriture, à l’heure présente, des grands restaurants de ce temps.

— Quelqu’un me racontait, qu’une de ses parentes ayant été nommée dame d’honneur d’une princesse, sous Louis XVI, le jour où elle entra en charge, la dame d’honneur qu’elle remplaçait, lui demanda si elle avait fait sa toilette, et sur son étonnement, lui révéla le secret du mot. Toute dame tenue à un service de cour, prenait, avant de le commencer, un, deux, trois lavements, tant qu’il en fallait enfin, pour n’être plus distraite de son service, de toute la journée.

12 octobre — Nous lisons aujourd’hui, quelques chapitres de notre GERMINIE LACERTEUX à l’éditeur Charpentier.

A l’endroit où Germinie raconte qu’en arrivant à Paris, elle était couverte de poux, Charpentier nous dit qu’il faudra mettre « de vermine » pour le public… Au diable ce public, auquel il faut cacher le vrai et le cru de tout ! Quelle petite-maîtresse est-il donc, et quel droit a-t-il à ce que le roman lui mente toujours… lui voile éternellement tout le laid de la vie ?

13 octobre — C’est maintenant la manie de Gavarni de visiter de grandes propriétés, qu’il rêve d’acheter avec la vente de son terrain d’Auteuil ; oui, des châteaux avec des communs, des écuries, des grands salons, des petits salons, enfin des habitations avec plus de fenêtres à la façade, que n’en pourraient ouvrir et fermer les deux vieilles femmes qui le servent.

Donc ç’a été, pendant tout l’été, des courses de toute la journée, cahotées dans de mauvais fiacres sur les chemins de la banlieue, en compagnie de la dévouée Mlle Aimée, mourante de la poitrine, cette longue et maigre fille à l’éternelle robe noire : couple de moribonds s’appuyant l’un sur l’autre, et que les concierges voyaient, avec une curiosité étonnée, s’essouffler à monter des escaliers, pour visiter, haletants tous les deux, les maisons à vendre.

Un moment il a été sur le point d’acquérir la magnifique propriété de Tamburini, au Bas-Meudon ; aujourd’hui il nous emmène voir le Montalais, la propriété du maréchal Saint-Arnaud, qu’il a envie d’acheter.

Nous l’avons ce vieil ami devant nous, dans la voiture, et nous sommes péniblement remués et frappés au cœur, par sa faiblesse, l’abandon de son corps voûté, les quintes de sa petite toux de gorge qui ne cesse pas, la souffrance qui traverse visiblement l’expression de sa figure, l’absorption qui la fait muette, enfin tout cet aspect navrant d’un homme qui s’en va. Il nous apparaît, pour la première fois, comme quelqu’un vers lequel nous voyons s’approcher la mort, et nos yeux s’attachent involontairement à lui, comme à une personne aimée qu’on va perdre et dont on veut garder le souvenir.

Nous contemplons ce visage fouetté aux pommettes, la lumière fiévreuse du gris de son œil, rayé de filets de sang, cette tête forte, fruste, puissante, pour ainsi dire taillée dans la chair à grands coups d’ébauchoir, s’éclairant, par instants, d’un sourire resté jeune, — d’un sourire qui a, à la fois, de la bonhomie du paysan et de la câlinerie d’une femme.

Arrivé au Montalais, il s’essaye à marcher un peu dans le parc, qui se trouve être une montée presque à pic, coupée par des allées pour les chèvres. Il gravit encore avec un effort infini le grand escalier, au milieu duquel, s’arrêtant las, il nous charge de parcourir les étages supérieurs, et de les lui raconter.

Remonté péniblement dans le fiacre, comme nous lui demandons ses impressions, il nous fait signe qu’il ne peut parler avec une main exsangue, aux ongles encore jaunes de ses habitudes passées de fumeur de cigarettes.

16 octobre. — Croissy. Le parc à neuf heures du soir.

Une allée de haute futaie paraissant emplie d’une lumière électrique, vue à travers un globe dépoli, une lumière vaporeuse et diffuse, effaçant le vert des feuilles, et les baignant dans un fluide pâle et miroitant, semblable à l’eau d’un fleuve qui roule du gaz noyé. — Sur les grands arbres obscurs, çà et là, des bouquets de feuilles ayant, comme les frottis de rousse verdure, faits par le pinceau de Watteau, et dans les petits taillis, tout noirs, un rayon sautillant en maigres zigzagures, coulant sur le revers d’un fossé, s’enfouissant comme une luciole dans une touffe d’herbe. — Près de l’étang, des silhouettes d’arbres, qu’on semble entrevoir à travers la buée d’un carreau. — Comme bruit, rien que la course trotte-menue d’un lapin attardé dans la broussaille, et à toute minute, le bruit de la chute d’une feuille, détachée par l’automne, et qui touche la terre, avec quelque chose du frôlement du pas d’une ombre. — Un silence, mais un silence pourtant vivant par l’insensible friselis des feuilles au haut des arbres, par la sorte de respiration à l’haleine humide, des fourrés endormis. — Des allées sous bois, aux grands espaliers ténébreux, avec d’étroites zébrures de jour sur le chemin, et fermées par une arcade d’ombre, ayant tout au fond, une petite porte de lumière. — Au loin les prairies apparaissant avec le vert incolore, qu’y met la nuit, et tachées des grandes ombres couchées et sommeillantes des chênes de la lisière du bois. — La lune dans le ciel : un diamant dans un lait d’opale. — Une nature couleur de rêve… Le paysage élyséen d’un promenoir d’âmes… Puis, par instants, le ciel se voilant, et le bois devenant d’ébène sous un ciel d’étain…

Assis sur un banc, nous avons passé une heure de pénétrante volupté, à jouir de cette nuitée du bois.

23 octobre — Je retire ceci, comme trop vrai, de mon manuscrit de GERMINIE LACERTEUX, lors de ses couches à la Bourbe.

« Auprès de la cheminée, deux jeunes élèves sages-femmes causaient à demi-voix. Germinie écouta, et avec l’acuité des sens des malades, entendit tout. L’une des élèves disait à l’autre :

« Cette malheureuse naine ! Sais-tu de qui elle était grosse ? de l’hercule de la baraque, où on la montrait !

Juge… Nous étions là toutes dans l’amphithéâtre… Il y avait un monde fou… des étudiants en masse… On avait bouché le jour des fenêtres… C’était éclairé par un réflecteur pour mieux voir… Des matelas avaient été posés en largeur sur la table de l’amphithéâtre… On faisait une grande place sur laquelle le réflecteur donnait… Auprès une table, et tous les instruments de chirurgie… Et puis à côté, de grandes terrines avec des éponges, grosses comme la tête…

M. Dubois est entré, suivi de tout son état-major. Il était tout chose, M. Dubois… Alors, voici un paquet qu’on apporte comme un paquet de linge, et qu’on pose sur les matelas : c’était la naine… Ah ! l’affreuse créature… Figure-toi une vilaine tête d’homme brun sur un énorme corps tout blanc : ça avait l’air de ces grosses araignées, tu sais d’automne…

M. Dubois l’a un peu exhortée…. Elle n’avait pas l’air de comprendre… Et puis il a tiré de sa poche, deux ou trois morceaux de sucre, qu’il a posés, à côté d’elle, sur le matelas.

Alors on a jeté une serviette sur sa tête, pour qu’elle ne se voie pas, pendant que deux internes lui tenaient les bras, et lui parlaient… M. Dubois a pris un scalpel, il lui a fait, comme ça, une raie sur tout le ventre, du nombril en bas… la peau tendue s’est divisée…On a vu les aponévroses bleues comme chez les lapins, qu’on dépiaute. Il a donné un second coup qui a coupé les chairs… le ventre est devenu tout rouge… un troisième… A ce moment, ma chère, ont disparu les mains à M. Dubois… Il farfouillait là dedans… Il a retiré l’enfant… Alors… Ah ! tiens, ça c’était plus horrible que tout… j’ai fermé les yeux… on lui a mis les grosses éponges… elles entraient toutes, toutes… On ne les voyait plus !.. Et puis, quand on les retirait, c’était comme un poisson qu’on vide… un trou, ma chère.

Enfin on l’a recousue, on a noué tout cela avec du fil et des épingles… Ça ne fait rien, je t’assure que je vivrais cent ans, je n’oublierai pas ce que c’est qu’une opération césarienne.

— Et comment va-t-elle, cette pauvre diablesse, ce soir ? demanda l’autre.

— Pas mal… Mais tu verras, elle n’aura pas plus de chance que les autres… Dans deux ou trois jours, le tétanos va la prendre… On lui desserrera les dents, pour commencer, avec une lame de couteau… et puis il faudra les lui casser, pour la faire boire. »

— Mon Dieu, que cette figure de Mme Récamier m’ennuie ! Elle m’apparaît comme la Madone de la conversation.

— En ce siècle, on a fait de tout, un moyen d’arriver, un moyen d’arriver de la philanthropie, un moyen d’arriver de l’horticulture, un moyen d’arriver du canotage, etc., etc.

Aujourd’hui je lis dans un journal, la fondation d’un jury pour la dégustation des huîtres. Croyez-vous que le candidat sollicite cette fonction simplement pour l’honneur d’un diplôme de gourmet ou de fine-gueule ? Non, c’est pour, dans un temps donné, se caser en quelque coin de l’État, ou tout au moins être décoré.

23 octobre — Nous avons eu, ce soir, la curiosité d’entrer dans cette cave, que notre oncle de Courmont loue 8,000 francs : le CAFÉ DES AVEUGLES, un des derniers débris du Palais-Royal et du vieux Plaisir de Paris.

Un caveau bas et étouffant à deux arceaux, où il me semble voir, en bonnets et en casquettes, une population plus vieille de cinquante ans, que celle qui marche sur notre tête. C’est du peuple qui semble avoir appris, tout à l’heure, la victoire d’Austerlitz… Il y a là, le dernier sauvage, sous son diadème de plume, un tapeur de grosse caisse nostalgique, aux paupières lourdes et lassées, exécutant sa musique avec une sorte de suprême indifférence mélancolique. Les aveugles jeunes et vieux, sous le gaz qui leur frappe en plein le crâne, de grandes ombres noires emplissant le creux de leurs yeux, jouent automatiquement quelque chose de criard et de plaintif, comme s’ils pleuraient le soleil.

24 octobre — Le roman depuis Balzac n’a plus rien de commun avec ce que nos pères entendaient par roman. Le roman actuel se fait avec des documents racontés, ou relevés d’après nature, comme l’histoire se fait avec des documents écrits.

Les historiens sont des raconteurs du passé, les romanciers des raconteurs du présent.

25 octobre — Tous ces jours-ci de l’ennui, du gris dans l’âme, un dégoût des choses et des gens, un découragement de la volonté, un malaise de la vie. Après un livre, il y a comme un retrait, un reflux de l’activité de penser et d’agir. On est, comme si on avait jeté en avant de soi, de son âme et de sa cervelle. C’est un peu l’affaissement, la déperdition, — qui doit suivre l’accomplissement d’un crime.

Et puis, plus nous allons, plus nous trouvons insupportable et désespérante la platitude de la vie. Les embêtements bêtes s’y succèdent régulièrement, niaisement, bourgeoisement ; les chagrins, les blessures même de l’existence n’ont pas de surprise. Le matin vous mène au soir sans de l’imprévu. On se demande pourquoi on continue à être et à quoi sert le lendemain.

Tout nous blesse, tout nous taquine les nerfs : ce que nous voyons, ce que nous lisons, ce que nous entendons. Il y a eu le monde des sots au moyen âge, il nous semble vivre dans le monde des gogos et des abonnés… Il nous faudrait, pour nous distraire, je ne sais quel grand sens dessus dessous… que le monde dansât quelques jours sur la tête…

Avec cela une vue nette de cette carrière ingrate, abominable et adorée, les lettres : cette carrière qui vous fait souffrir, comme une maîtresse, qui se donnerait à des domestiques.

— La misère ne fait pas les amers désolés. Elle casse un ressort ; elle brise l’indépendance ; elle domestique au lieu de rébellionner.

— Ni la vertu, ni l’honneur, ni la pureté, ne peuvent empêcher une femme d’être femme, d’avoir, renfermées en elle, les fantaisies et les tentations de son sexe.

Une jeune personne disait devant moi : « On n’est heureux que quand on dort ou que lorsqu’on danse. »

29 octobre — La Comerie… Aujourd’hui, l’horizon à midi, un brouillard crépusculaire et un incessant croassement de corbeaux, enfermant le paysage dans le noir d’un deuil.

On cause des sœurs qui soignent les malades, de celle qui vient de quitter la maison, après avoir fermé les yeux de M. Lefebvre… Cette sœur donnait de féroces détails sur l’ensevelissement à Paris, où se montrent tous les cynismes et toutes les avarices de la richesse, racontant qu’elle avait vu, de ses yeux, ensevelir un fils de grande famille, dans un vieux costume de pierrot.

5 novembre — Le charme des livres de Michelet, c’est qu’ils ont l’air de livres écrits à la main. Ils n’ont pas la banalité, l’impersonnalité de l’imprimé ; ils sont comme l’autographe d’une pensée.

12 novembre — Nous avons hâte d’en finir avec les épreuves de GERMINIE LACERTEUX.

Revivre ce roman nous met dans un état de nervosité et de tristesse. C’est comme si nous réenterrions cette morte… Oh ! c’est bien un douloureux livre sorti de nos entrailles… Même matériellement nous ne pouvons plus le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons écrit : les choses du bouquin et leur horreur, nous cachent les fautes et les coquilles.

Fin novembre — On me parle aujourd’hui d’un homme sortant de Mazas, après une longue incarcération, et qui ne voulut pas se coucher, lorsque la nuit fut venue, ayant la peur de son petit appartement qui lui rappelait sa cellule, et emmenant avec lui, en plein air, en plein champ, des femmes qu’il fit promener avec lui, une partie de la nuit ; — puis soudain, sans raison, l’homme se mit à fondre en larmes, et demanda qu’on le laissât… pour pleurer à son aise.

8 décembre — Deux sœurs, deux créoles, me racontaient qu’en mer, aux oiseaux lassés se reposant un moment sur le navire, elles s’amusaient à attacher des lettres, une sorte de journal intime, adressé aux amis inconnus, et qu’elles écrivaient sur la toile cirée de leurs broderies.

La fraîche imagination que ces pensées de jeunes filles courant le ciel et l’espace, à la patte d’un oiseau !

12 décembre — Pendant que j’étais en train de regarder les tableaux de Tournemine, dans son atelier du Luxembourg, il nous disait que la couleur de l’Orient, de l’Asie Mineure surtout, n’est pas un pétard comme l’a fait Decamps, qu’il a été emporté par son tempérament, par sa nature rageuse. Il a ajouté que dans l’Asie Mineure, pays de hautes montagnes et de plaines inondées une partie de l’année, il existe un brouillard opalisé, dans lequel les couleurs baignent et scintillent comme dans une évaporation d’eau de perle, leur donnant l’harmonie la plus chatoyante… Bref, une poétique palette des MILLE ET UN JOURS.

Il nous disait encore que, lorsque le fils du ministre de Turquie est pris de nostalgie, il vient s’enfermer une journée chez lui, regarde ses tableaux, prend une tasse de café fait à la mode des siens, dans une tasse de son pays, et s’en va plein de son soleil et de sa patrie pour huit jours.

Mercredi 14 décembre — Dîner chez la princesse Mathilde.

A ce dîner assiste un capitaine d’état-major partant pour le Mexique, demain matin. Ses effets sont emballés. Il dîne dans un uniforme qui a fait campagne, un uniforme au glorieux ton d’or bruni par le plein air et la poudre.

Il parle de l’armée mexicaine et conte spirituellement la manière dont elle se recrute : « Avez-vous arrêté un assassin, dit-il, le juge vous demande, si pour punition, vous ne donneriez pas votre agrément à ce qu’il fût condamné à être soldat ? » Il y a encore d’autres moyens d’avoir des soldats au Mexique : celui qui réussit le mieux, c’est de faire de la musique sur une place, puis fermer toutes les issues, et organiser une presse au lasso. Ces moyens ne font pas des soldats bien attachés au drapeau ; loin de là, ils sont toujours prêts à passer pour le plus petit avantage de l’autre côté, si bien que là-bas l’expression déserter n’existe pas ou ne s’emploie jamais… et la peur du passage à l’ennemi est telle, qu’un moment Juarez était forcé de faire surveiller son infanterie par sa cavalerie.

« Puis, ajoute-t-il, là-bas tout grade supérieur dans l’armée est regardé comme une position à exploiter, » et il nous assure qu’au siège de Puebla, « Ortéga vendait de la farine à notre armée… »

Au milieu de la causerie, Girardin entre dans le salon, tout rajeuni. Il vient de faire recevoir aujourd’hui le SUPPLICE D’UNE FEMME à la Comédie-Française, et le publiciste a des yeux de velours pour qui lui parle de sa pièce, de la distribution des rôles.

14 décembre — Une fable me rappelle toujours ces scènes d’animaux empaillés : un duel de grenouilles, une guenon à sa toilette, — qui sont chez les naturalistes.

25 décembre — Au château de d’Osmoy…

A l’affût dans le parc. Les arbres roux, dans un ciel qui semble coloré de la chaude fumée d’un incendie, et la lisière du bois regardant le couchant, comme déchiquetée sur du feu, et toute gazouillante et toute rossignolante du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.

Puis une série de changements mourants de nuances, une succession de pâlissantes agonies de couleurs, parmi lesquelles les arbres passent du ton cannelle au ton d’un dessin à la sanguine brûlée, pendant que dans l’ombre de la nuit tombante, de rouge, le ciel devient peu à peu pâlement et froidement blanc.

Une dernière fois, les oiseaux se mettent à chanter : une traînée de piailleries qui s’allume, part, court tout le bord du bois, puis s’éteint. Un dernier petit cri encore, et tout se tait.

Alors dans l’obscur brouillard de la brume c’est l’inconnu, le mystérieux, le doute inquiétant des formes qui sombrent dans les ténèbres… Le silence s’amasse. Des oiseaux de proie tombent avec leur vol étoupé sur les branches des grands arbres, faisant le bruit de gros flocons de neige… Le ciel n’a plus de jour ni de teinte, et sur cette plaque neutre, les arbres dessinés, en leurs infinies ramures, se lèvent comme d’immenses feuilles de Gorgone.