Journal des Goncourt/II/Année 1865

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Deuxième volume : 1862-1865p. 239-332).


ANNÉE 1865

5 janvier — Sainte-Beuve a vu une fois le premier Empereur. C’était à Boulogne : il était en train de pisser. N’est-ce pas un peu dans cette posture-là qu’il a vu et jugé depuis tous les grands hommes ?

— J’ai gardé pour cette femme, à peine entrevue, je ne sais quel désir vague, et qui parfois me revient sur une note douce, et tendre. Des femmes vous laissent, on ne sait pourquoi, comme une petite fleur dans les pensées. Et je la regarde.

Peut-être est-ce ce qu’il y a de meilleur et de plus suave dans l’amour, que ces yeux qui se cherchent et se trouvent, et s’isolent et se mêlent, au milieu de tant de monde, seuls au monde, un moment… Et ce jeu est surtout charmant, quand la femme est obligée de vous regarder, sans en avoir l’air, vous jette un sourire sous sa lorgnette, met son manteau et ses fourrures lentement, sur le bord de sa loge, et vous jette un regard, gai, triste et doux.

Il y a des regards de femme, n’est-il pas vrai, qu’on ne changerait pas contre toute la femme ?

12 janvier — Je pense que la meilleure éducation littéraire d’un écrivain, serait, depuis sa sortie du collège jusqu’à 25 ou 30 ans, la rédaction sans convention de ce qu’il verrait, de ce qu’il sentirait… rédaction dans laquelle il s’efforcerait d’oublier le plus possible ses lectures.

En sortant du Ministère de la Guerre, où je viens de parcourir les correspondances du maréchal de Noailles et de Louis XV, je fais cette réflexion que la dignité humaine disparaît des monarchies avec les aristocraties. Ça a l’air d’un paradoxe et ce n’en est pas un.

— Il est bien rare qu’on se dévoue gratuitement à spiritualiser ses semblables. On démêle presque toujours, au fond des théories du beau, du bien, de l’idéal, l’aspiration à une place, à une chaire, à un bon logement, — pour le théoricien.

13 janvier — Chez Peters, j’entends mon voisin de table dire : « Il y a trois choses supérieures au Mexique : le tabac, le café, la vérole. »

— A l’ELDORADO… Une grande salle circulaire, aux deux rangs de loges, salle plaquée d’or et de faux marbre, des lustres aveuglants de lumière, un café noir de chapeaux d’hommes, entremêlés de quelques bonnets de femmes de la barrière et de quelques képis d’enfants, et au fond un théâtre.

Là-dessus un comique, en habit noir, a mimé quelque chose ressemblant à la danse de Saint-Guy de l’idiotisme. La salle était enthousiasmée, délirante…

Je ne sais, mais il me semble que nous approchons d’une révolution. Le rire est si malsain, qu’il faudra un grand bouleversement, du sang pour assainir jusqu’au comique.

— … Que d’heures, il y a une dizaine d’années, que d’heures aux UFFIZI, à regarder les Primitifs, à contempler ces femmes, ces longs cous, ces fronts bombés d’innocence, ces yeux cernés de bistre, longuement et étroitement fendus, ces regards d’ange et de serpent coulant sous les paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces minceurs pointues du menton, ce roux ardent de cheveux où le pinceau effile des lumières d’or, ces pâles couleurs de teints fleuris à l’ombre, ces demi-teintes doucement ombrées de verdâtre et comme baignées d’une transparence d’eau, ces mains fluettes et douloureuses où jouent des lumières de cire : tout ce musée de virginales physionomies maladives, qui montrent sous la naïveté d’un art la Nativité d’une Grâce.

S’abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces couleurs pieuses et faites pour peindre de l’idéal, c’était un charme qui nous prenait tous les jours, et tous les jours, nous ramenait vers ces robes bleues ou roses, ces robes de ciel.

Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d’œuvre mûrs n’enfoncent pas en vous un si parfait souvenir de figures : seules, ces femmes peintes des Primitifs s’attachent à vous comme la mémoire d’êtres rencontrés dans la vie.

Elles vous reviennent ainsi qu’une tête de morte que vous auriez vue, éclairée et dorée au matin, par la flamme mourante d’un cierge.

16 janvier — Peu de gens connaissent ce grand bonheur de regarder des dessins anciens, en fumant des cigares opiacés : c’est mêler le nuage de la ligne au rêve de la fumée.

17 janvier. — Notre GERMINIE LACERTEUX a paru hier.

Nous sommes honteux d’un certain état nerveux d’émotion. Se sentir l’outrance morale que nous avons, et être trahis par des nerfs, par une faiblesse maladive, une lâcheté du creux de l’estomac, une chifferie du corps. Ah ! c’est bien malheureux de n’avoir pas une force physique adéquate à sa force morale… Se dire qu’il est insensé d’avoir peur, qu’une poursuite, même non arrêtée, est une plaisanterie ; se dire encore que le succès immédiat nous importe peu, que nous sommes sûrs d’avoir été agrégés et jumellés pour un but et un résultat, et que ce que nous faisons, tôt ou tard sera reconnu… et pourtant passer par des découragements, avoir les entrailles inquiètes : c’est la misère de nos natures si fermes dans leurs audaces, dans leurs vouloirs, dans leur poussée vers le vrai, mais trahies par cette loque en mauvais état, qui est notre corps.

Après tout, ferions-nous sans cela ce que nous faisons ? La maladie n’est-elle pas pour un peu dans la valeur de notre œuvre ?

— Je me demandais comment était née la justice dans le monde ?

Je passais aujourd’hui sur un quai. Des gamins jouaient. Le plus grand a dit :

« II faut faire un tribunal… c’est moi le tribunal ! »

— En peinture, il y a toujours une espèce de déconsidération pour le peintre de tempérament : soit en haut de l’échelle : Rubens, soit en bas : Boucher.

La solide estime est réservée aux peintres qui n’étaient pas nés pour l’être : exemple Flandrin, etc., etc.

— Il y a des écrivains dont tout le talent ne fait jamais rêver au delà de ce qu’ils écrivent. Leur phrase emplit l’oreille d’une fanfare, et c’est tout.

Mercredi 18 janvier. — Ce soir à dîner, chez la princesse, on parlait de la désolation, au temps jadis, du bonhomme Sauvageot, se lamentant sur la destinée de ses bibelots, de ses trésors de goût, à la pensée qu’ils pouvaient tomber entre les mains imbéciles d’un banquier.

Un grand éloge à faire de la princesse, c’est que la causerie avec les femmes bêtes, avec les sots, enfin que l’ennui l’ennuie — et, chose plus curieuse, lui plombe le teint à l’instar d’une peinture du Guerchin. Rien n’était plus drolatique, ce soir, que sa figure de crucifiement se tournant vers notre conversation avec le grand et le séduisant savant, qui s’appelle Claude Bernard, pendant qu’elle était obligée de répondre à deux diseuses de rien.

Et les deux femmes parties, elle s’écrie : « Vraiment, ce serait assez de se galvauder dans le monde jusqu’à trente ans, mais à cet âge-là on devrait avoir sa retraite, et n’être plus bonne aux choses assommantes de la société. »

19 janvier. — Nous sommes assez bien caractérisés et résumés par les trois choses que nous donnons, ce mois-ci, au public : GERMINIE LACERTEUX, le fascicule d’HONORÉ FRAGONARD, l’eau-forte : LA LECTURE.

— Comme le passé s’évapore ! Il arrive un moment dans la vie, où comme dans les exhumations, on pourrait ramasser les restes de ses souvenirs et de ses amis, dans une toute petite bière, dans un bien petit coin de mémoire.

— Les ballons, à force de monter, trouvent un ciel noir, où rien ne se voit plus… C’est à ce ciel que la science finira par arriver.

26 janvier. — La main maigre de l’un de nous, entre les doigts de laquelle brûle un cigare tordu, roulé sur une cuisse de négresse, un cigare plein d’exotisme et d’opium me fait penser ceci :

Un peintre qui fait poser par un modèle les mains d’un portrait, ne sait pas son métier. Rien ne désigne plus un homme que sa main. C’est là qu’apparaît plus nettement l’individualité de l’organisme de chacun, cette personnalité de construction, qui empêche les monteurs de squelettes, de jamais confondre dans le tri de leurs matériaux, le plus petit os d’un corps avec celui d’un autre corps.

Il y a la signature du caractère et la griffe du talent dans cette main de l’homme. Nerveuse, vibrante, impressionnable, elle semble, au bout du bras, une extrémité palpitante, emmanchée, embranchée à la pensée et au cœur.

Comme elles vivent, comme elles parlent, comme elles sont des raccourcis de personnes qu’on devine, qu’on voit, qu’on aime, ces mains de race, cambrées, arquées, et colères, et languides, et voluptueuses ; ces mains de malade et d’artiste, d’élégance capricieuse, tourmentée, presque diabolique ; vraies mains de violoniste, pleines d’âme, fines, longuettes, spirituelles, frémissantes comme des cordes de guitare ; — les mains que Watteau seul a pu peindre, sur le papier d’une feuille d’étude, avec de la sanguine et du crayon noir.

Mercredi 1er février. — Ce soir, chez la princesse, une tablée d’hommes de lettres, parmi lesquels est Dumas père.

Une sorte de géant, aux cheveux d’un nègre devenu poivre et sel, au petit œil d’hippopotame, clair, finaud, et qui veille même voilé, et, dans une face énorme, des traits ressemblant aux traits vaguement hémisphériques que les caricaturistes prêtent à leurs figurations humaines de la Lune. Il y a, je ne sais quoi, chez lui, d’un montreur de prodiges et d’un commis voyageur des MILLE ET UNE NUITS.

La parole est abondante, toutefois sans grand brillant, et sans le mordant de l’esprit, et sans la couleur du verbe ; ce ne sont que des faits, des faits curieux, des faits paradoxaux, des faits épatants, qu’il tire d’une voix enrouée du fond d’une immense mémoire. Et toujours, toujours, toujours il parle de lui, mais avec une vanité de gros enfant qui n’a rien d’agaçant. Il conte, par exemple, qu’un article de lui sur le Mont Carmel, a rapporté aux religieux 700,000 francs.

… Il ne boit pas de vin, ne prend pas de café, ne fume point : c’est le sobre athlète du feuilleton et de la copie…

Le perceur d’isthme, Lesseps, à l’œil si noir sous ses cheveux argentés, et qui dîne aujourd’hui, au débotté de l’Egypte, fait la confidence — cet homme d’une implacable volonté — qu’il a été détourné de faire beaucoup de choses dans sa vie, par une tireuse de cartes de la rue de Tournon, qui a succédé à Mlle Lenormand.

Après dîner, en fumant, Nieuwerkerke nous conte que Bénédict Masson, chargé de peindre l’Histoire de France dans la Cour des Invalides, avait imaginé de figurer le règne de Louis-Philippe par la représentation d’une barricade. Nieuwerkerke lui fit l’observation que cette représentation était d’un goût médiocre, et à la barricade, lui donna l’idée de substituer le Retour des Cendres de l’Empereur. N’est-ce pas là vraiment, un charmant trait d’esprit pour un surintendant des beaux-arts de l’Empire.

— Il faudrait étudier dans l’enfant l’origine des sociétés. L’enfant c’est l’humanité qui commence, les enfants ce sont les premiers hommes.

8 février. — Dîner chez les Charles Edmond avec Herzen.

Un masque socratique, la carnation chaude et transparente des portraits de Rubens, une marque rouge comme une brûlure au fer chaud entre les deux sourcils, et la barbe et les cheveux grisonnants.

Il cause, et c’est, de temps en temps, une espèce de rictus ironique qui tombe et s’élève et retombe dans sa gorge. La voix est douce, mélancoliquement musicale, sans rien de la sonorité brutale qu’on pourrait attendre de l’encolure massive de l’homme. L’idée est fine, délicate, acérée, quelquefois subtile, toutefois expliquée, éclairée par des mots qui se font attendre, mais qui ont toujours la bonne fortune des expressions d’un joli esprit étranger parlant le français.

Il parle de Bakounine, de ses onze mois au cachot, enchaîné à un mur, de sa fuite en Sibérie par le fleuve Amour, de son parcours de la Californie, de son arrivée à Londres, où, après avoir, un moment, transpiré entre ses bras, son premier mot a été : « Y a-t-il des huîtres ici ? »

La Russie, selon Herzen, est menacée d’un démembrement prochain… L’empereur Nicolas, dit-il, n’était qu’un caporal, et il nous cite des traits qui nous le font apparaître comme le Christ de la consigne, cet empereur, que beaucoup de Russes disent s’être empoisonné, après les désastres de la Crimée. Il le montre, après la prise d’Eupatoria, se promenant dans le Palais, la nuit, avec ce pas de pierre qu’il avait, ce pas de la statue du Commandeur, et allant tout à coup à un soldat montant la garde, lui arrachant son fusil, et lui-même agenouillé en face du soldat, lui criant ; « A genoux… Prions pour la victoire ! »

Puis sur les mœurs de l’Angleterre, pays qu’il aime comme un pays de liberté, il nous cite de curieuses anecdotes. Un domestique, que Tourguéneff avait placé dans le ménage Viardot, et auquel il demandait la raison pour laquelle il en était sorti, lui fit cette belle réponse : « Ce ne sont pas des gens comme il faut. Non seulement la femme, mais même le mari me parle à table ! » Et c’est encore l’histoire arrivée à un riche Anglais de ses amis, qui reçoit, le même jour, congé de son valet de chambre, de son cocher, de son groom. Il s’adresse à la femme de charge, qui lui dit : « S’il n’y avait pas un demi-siècle que je suis chez vous, moi aussi je serais partie ! Venez voir le désordre de la cuisine. Et elle le mène dans une vaste cuisine, où au milieu se trouvait une table très propre : « Eh bien, vous ne voyez pas… Cette table est ronde… Cela fait que, tantôt le cocher se met à côté de moi, tantôt le groom, tandis que si la table était carrée, le valet de chambre serait toujours à sa place, à côté de moi. » Ce qu’il y a de beau, ajoute Herzen, c’est que lui aussi, le groom, avait donné son compte, dans la prévision que, dans quelques dizaines d’années, quand il serait devenu valet de chambre, un autre groom pourrait usurper la place qu’il usurpait dans le moment.

Et comme nous essayions de démêler les caractères des deux peuples français et anglais, Herzen nous dit : « Tenez, il y a un Anglais qui les a assez bien résumés ces deux caractères, dans cette phrase : « Le Français mange du veau froid chaudement ; nous, nous mangeons notre bœuf chaud froidement. »

— D’homme à femme, peut-être n’y a-t-il de bien vrai et de bien sincère, que les sentiments que la parole n’exprime pas.

17 février. — Quand Flaubert eut des clous, l’année dernière, Michelet dit à l’un de ses amis : « Qu’il ne se soigne pas, il n’aurait plus son talent ! »

C’est peut-être une grande idée. Je ne sais qui a dit que, lorsque Napoléon avait été guéri de la gale, il n’avait plus gagné de batailles. L’âcreté du sang chez Chamfort devait faire son âcreté d’esprit.

Frémiet me racontait que Rude s’amusait à mettre, à côté de la belle tête du cheval de Phidias, la tête d’un cheval de fiacre, et qu’il faisait observer que c’était la même chose, que seulement la tête du cheval de fiacre était encore plus belle. Et Rude soutenait que les Grecs faisaient ce qu’ils voyaient, la nature, avec leur tempérament de grands artistes, mais sans aucune préoccupation ou recherche d’idéal.

— Une femme qui reconnaît avoir tort et qui n’est pas de mauvaise humeur… où la trouverez-vous ?

Dimanche 26 février. — On parle chez Flaubert de cette femme mêlée à tout ce qu’il y a eu de caché, de honteux, de scandaleux, depuis les tripotages politiques de Guizot jusqu’au maquerellage de la Deslions ; de cette femme à tête de criminelle qui ressemble à la veuve de Jean Hiroux.

On nous la montre, sa voiture attelée, dès sept heures du matin, courant Paris d’un bout à l’autre, pénétrant par des portes dérobées chez tout le monde politique et financier. Pendant le long temps que Mirès a été enfermé à Mazas, elle y était, tous les jours, à neuf heures.

Au milieu de la débâcle de Fournier, S — — la voyant se donner un mal de chien, à propos de ses affaires, et galoper toute la journée, lui demandait, si elle avait envie de reprendre le théâtre ? — Non, répondait-elle. — Si elle poussait quelqu’un à la Direction ? — Non. — Si elle s’intéressait enfin tant que ça à Fournier ? — Non. — Alors pourquoi toutes ces courses ? — C’est pour en être !

Un mot profond : « pour en être, » c’est-à-dire avoir sa main dans toutes les choses secrètes et ténébreuses de la vie parisienne.

— Deux portraits croqués dans le salon de la princesse.

Mme de B — — dans les yeux de l’angélique d’un ange brun, et une bouche entr’ouverte, montrant le rose et la nacre d’un coquillage.

Mme C — — L — — Des mouvements lents de physionomie, des yeux paresseux, des ombres prud’honniennes mêlées à des grâces de créole, un grain de beauté que le sourire remue sans cesse.

— Voir, sentir, exprimer — tout l’art est là !

— Les femmes du monde, à la fin du carnaval, ont un peu de l’hébétement des bestiaux à la fin d’un long trimballement en chemin de fer.

— Le grand succès d’une pièce, à l’heure présente, est de créer le reveneur : c’est-à-dire l’homme qui voit vingt fois ORPHÉE AUX ENFERS.

Mars. — Ce serait un grand débarras de la bêtise chic et de l’imbécillité élégante, qu’une machine infernale, qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris, faisant, de 4 à 6 heures, le tour du lac du Bois de Boulogne.

11 mars. — Les études télescopiques ou microscopiques de ce temps-ci : le creusement de l’infiniment grand ou de l’infiniment petit, la science de l’étoile ou du microzoaire, aboutissent pour moi au même infini de tristesse. Cela mène la pensée de l’homme à quelque chose de plus triste pour lui que la mort, à une conviction du rien qu’il est, — même de son vivant.

12 mars. — Un trait de mœurs de l’année présente. On m’a nommé une femme qui se trouve être à la fois anglaise, protestante et puritaine : laquelle, pour achalander le salon qu’elle veut ouvrir, est en négociation pour avoir Thérésa, à sa première soirée.

13 mars. — J’ai vu l’autre jour, en passant rue Laffitte, de formidables aquarelles de Daumier.

Ces aquarelles représentent des panathénées de judicature, des rencontres d’avocats, des défilés de juges, sur des fonds blafards, éclairés du jour sinistre d’un cabinet de juge d’instruction, de la lumière grise d’un corridor de palais de justice.

C’est lavé avec une eau d’encre de Chine, larveusement fantastique. Les têtes sont hideuses, avec des gaudissements, des jovialités qui font peur. Ces hommes noirs ont je ne sais quelle laideur d’horribles masques antiques, dans un greffe. Les avoués souriants prennent un air de corybantes, et il y a du faune dans les avocats macabres.

15 mars. — … Un petit garçon de sept à huit ans. Il a une veste et une culotte en velours noir, un gilet blanc, des bas rouges. Il est tout frisotté, avec une figure joufflue, de beaux yeux caressants, un petit air endormi. C’est le prince Impérial.

La princesse lui a donné, ce soir, un spectacle d’enfants ; et le spectacle fini, il a obtenu de monter sur le théâtre et de se mêler aux acteurs.

Pauvre petit bonhomme ! Il était là, au milieu des autres qui gaminaient, empêché de s’amuser par le grand cordon de la Légion d’honneur, qu’il portait pour la première fois, à la fois heureux et triste, partagé entre son âge et sa majesté, et réduit à sourire seulement des yeux aux jeux des autres enfants.

Jeudi 16 mars. — Nous avons passé la journée chez Burty, rue du Petit-Banquier, dans un quartier perdu et champêtre, qui sent le nourrisseur et le marché aux chevaux. Un intérieur d’art, une resserre de livres, de lithographies, d’esquisses peintes, de dessins, de faïences ; un jardinet ; des femmes ; une petite fille ; un petit chien, et des heures où l’on feuillette des cartons effleurés par la robe d’une jeune, grasse et gaie chanteuse, au nom de Mlle Hermann. Une atmosphère de cordialité, de bonne enfance, de famille heureuse, qui reporte la pensée à ces ménages artistiques et bourgeois du XVIIIe siècle. C’est un peu une maison riante et lumineuse, telle qu’on s’imagine la maison d’un Fragonard.

Le soir, après dîner, trois hommes se sont présentés à la porte du salon, et voyant des femmes, ont reculé gauchement avec des saluts gênés. Je les ai suivis dans l’atelier où ils venaient donner des renseignements, sur un nommé Soumy, un mort de leurs amis.

Ils portaient des chapeaux mous, des vieux manteaux de voyageurs de malle-poste. Ils sont restés debout comme des gens qui ne savent pas s’asseoir, les mains dans les poches, se dandinant ou le dos calé contre un meuble. Ils avaient des voix d’ouvriers dans le monde, des voix à la fois canailles et maniérées de jeune premier de barrière qui file les mots, sans être sûr de leur orthographe. Tout en eux respirait le manque d’éducation, et montrait l’homme du peuple prétentieux, devenu insupportable par je ne sais quel orgueil d’idéal. Ils disaient des phrases d’art comme des sentences d’argot. Sur leur figure au teint des gens mal nourris, et noire d’une barbe non faite, on lisait je ne sais quoi d’hostile, de rétracté, d’un passé de bohème qui fait amer.

L’un surtout avait une tête taillée à la serpe, la tête grossière et rude d’un carrier, avec des moustaches de sergent de ville, et des yeux durement brillants : « Quand nous sortons de l’école, a-t-il dit, nous sommes comme un fil de fer. Il n’y a qu’à Rome que nous trouvons le gras des contours. » Celui-là était Carpeaux[1], un jeune sculpteur de grand talent.

[Note 1 : Je donne sur Carpeaux notre impression première, et telle que je la rencontre sur notre journal, mais j’ai besoin d’ajouter que cette impression a été fort modifiée par les rapports que nous avons eus depuis avec lui, et que nous le considérons comme le plus grand artiste français de la seconde moitié du XIXe siècle.]

— La dorure moderne ressemble à ces feuilles de faux or, dont sont enveloppées les noix de bonne aventure, qu’on vous offre pour un sou dans les foires.

— Un paysage d’opéra, de féerie, une forêt pour un duo d’amour, un bois de volupté et de triomphe : les feuilles semblent sur le bleu du ciel se dessiner immortellement vertes et glorieuses comme les feuilles d’une couronne de poète ; un jour lustré saute dans les branches ; un bourdonnement de verger chante dans les arbres, et par terre il neige des parfums.

La fête d’une éternelle saison de bonheur palpite dans les orangers, pleins de fleurs et de fruits, cachant dans des boutons d’argent l’or rond d’une orange, pendant que de grands bœufs roux passent sous la verdure, emportant sur leur croupe comme l’effeuillement blanc d’un bouquet de mariée.

Une langueur de paresse, une poésie de farniente, se lève dans les senteurs pâmées de ces jardins d’Armide… Sorrente, c’est le Tasse, comme Baïes, la côte de cendres et de cavernes et de terreur : c’est Tacite.

Une note que me fait écrire aujourd’hui le feuilletage de mon carnet de notes sur l’Italie.

— … Ces femmes enfarinées de poudre de riz, blanches comme un mal blanc, les lèvres peintes en rouge au pinceau, ces femmes maquillées d’un teint de morte, le sourire saignant dans une pâleur de goule, l’œil charbonné, avivé de fièvre, avec des cheveux, pareils à un morceau d’astrakan, frisottant et laineux, leur mangeant le front et la pensée, ces femmes avec leurs figures de folles et de malades, semblent des spectres et des bêtes du plaisir. Elles tiennent étrangement du fantôme et de l’animal, — se faisant tentantes par un caractère d’apparition, par l’aspect cadavéreux, par l’enluminure macabre, enfin par un renversement de nature parlant à des appétits d’amour viciés.

Je les regardais, ces femmes, au CASINO CADET, à côté de leurs danseurs, des espèces de plumitifs malheureux, de jeunes Gringoires, des clercs en deuil, dans des gilets de velours noir avec un crêpe à leur chapeau : pantins sinistres.

Une femme en robe havane dansait, la tignasse en désordre, sa grande bouche fendue par un rire, — le rire d’une bacchante à la Salpêtrière. Elle excellait à jeter follement par-dessus elle, tout autour d’elle, les volants de son jupon, et à disparaître, en plongeant comme dans un remous de jaconas. A la pastourelle elle a tourné sur elle-même, en lançant continuellement sa jambe au-dessus de son visage, et en jetant au ciel, la tête toute renversée dans son dos, un regard ivre qui blaguait…

Ce n’était pas impudique, c’était blasphématoire. Toutes les horreurs de l’argot, toutes les ironies du trottoir à l’encontre de l’amour, et les mots qui crachent sur lui, et tous les cynismes qui le salissent, — ces jambes, ce corps, cette femme, cette robe, avaient l’air de vous les dire et de vous les danser.

— L’autre jour, à un dîner d’hommes, l’on se demandait pourquoi les juifs arrivent à tout, — et si facilement à ce qui est l’ambition de tous : l’argent. Un médecin, qui se trouvait là, émit l’idée que la circoncision, en diminuant chez eux considérablement le plaisir, diminuait beaucoup la jouissance et l’occupation de la femme.

— … Banville fait aujourd’hui le croquis de Rouvière et de son intérieur.

La phtisie l’a diaphanéisé. Et il est devenu, pour ainsi dire, l’ombre transparente du petit et maigrelet homme qu’il était autrefois : une ombre avec quelques rares bouquets de poils blancs épars sur une figure spectrale. Il n’a gardé que ses yeux et sa voix.

Et cette ombre de comédien, ce revenant de Shakespeare, est moribond dans une chambre, meublée d’un petit lit à bateau, et d’un fauteuil auquel il manque les deux bras, entre des murs tout couverts de ses tableaux invendus, encadrés dans des boudins dorés au cuivre, avec, au milieu de la pièce, une montagne de bois de chauffage, amenée par les annonces de sa misère.

— A une table d’un café, sur le boulevard de Sébastopol. Quand je regarde les passants, ce qui me frappe le plus, c’est le nombre des lâches qu’il doit y avoir dans le monde. Tant de gens passent devant vous avec de mauvaises têtes, et qui ne commettent pas de crimes, n’élèvent pas même des barricades.

— Le cœur est une chose qui ne naît pas avec l’homme. L’enfant ne sait pas ce que c’est. C’est un organe que l’homme doit à la vie. L’enfant n’est que lui, ne voit que lui, n’aime que lui, et ne souffre que de lui : c’est le plus énorme, le plus innocent et le plus angélique des égoïstes.

27 mars. — En sortant de cette salle à manger, à l’aspect antique, aux colonnes cannelées, enguirlandées de lierre, la vraie salle à manger d’une cousine d’Auguste, la conversation va à l’amour, et sur ce qu’il est dit, qu’à un certain âge on doit en faire son deuil ; les deux vieux de la bande, Sainte-Beuve, et Giraud de l’École de droit, s’insurgent.

Et voilà Sainte-Beuve exposant sa théorie, qui est de ne point demander l’amour d’une femme jeune, mais la charité de cet amour, et de faire en sorte que cette femme vous tolère, ne vous prenne point en haine… « C’est là, oui, tout ce qu’on peut demander, finit-il par dire dans un soupir.

— Mais avez-vous jamais aimé réellement, monsieur Sainte-Beuve ? lui jette la princesse.

— Moi, princesse, écoutez-moi, j’ai dans la tête, je ne sais où, là ou là — il se tâte le crâne — une loge, une case, que j’ai toujours peur de laisser trop ouvrir. Et mes travaux, et tout ce que je fais, et mes excès d’articles, c’est pour la comprimer… Je l’ai bouchée, écrasée avec des livres, de façon à ne pas avoir le loisir de réfléchir, de n’être pas libre d’aller et de venir… Vous ne savez pas ce que c’est, reprend-il, en s’animant, et sur le ton d’une noire mélancolie, et avec des mots qui sortent d’un cœur gros, vous ne savez pas ce que c’est de sentir qu’on ne sera pas aimé, que c’est impossible, parce que c’est inavouable, comme vous l’avez dit tout à l’heure… parce qu’on est vieux et qu’on serait ridicule… parce qu’on est laid.

— Et l’autre, dit la princesse, en s’adressant à Giraud.

— Oh ! moi, princesse, jamais un seul amour. Toujours deux ou trois au moins : c’est le moyen d’être tranquille, et de ne pas trembler sur la perte de l’un d’eux.

— Oh ! alors, quelles femmes ?

— Mais des femmes possibles, princesse !

— Princesse, interrompt Sainte-Beuve, vous ne savez pas cela, demandez à ces messieurs de Goncourt, il y avait au XVIIIe siècle des sociétés particulières qui fournissaient ces femmes-là, des sociétés du moment.

— Oui, reprend Giraud, supposez des personnes qui descendraient de ces sociétés-là, et qui, à première vue, dans le monde se reconnaîtraient en s’abordant, et se comprendraient d’un clin d’œil.

— Tenez, fait la princesse, vous me dégoûtez. Ah ! le saligot ! »

Le vieux Giraud s’agenouille devant la princesse avec les yeux d’un satyre qui s’humilie, et les cheveux de ces caricatures du PUNCH qui ont trois fils d’archal sur la tête. Et il embrasse une main que la princesse retire aussitôt, et fait mine d’essuyer contre sa robe.

— La maladie sensibilise l’homme pour l’observation, comme une plaque de photographie.

— Et moriens, reminiscitur Argos. On voit par cette citation comme, dans la littérature ancienne, le regret de la patrie, chez un mourant, est pris dans ce que la patrie a de plus général, de moins défini. Or, à l’heure présente, il n’y a pas un homme de génie ou de talent, depuis Hugo jusqu’au dernier de nous, qui ne remplacerait cette généralité par un détail.

Donc ce qui différencie le plus radicalement la littérature moderne de la littérature ancienne : c’est le remplacement de la généralité par la particularité.

— … Dans cette soirée, je me trouve à côté de quelqu’un qui a un grand cordon dans son gilet, et un crachat sur son habit. Cet homme, que je ne connaissais pas, m’entend quand je parle, me regarde et me sourit, enfin s’aperçoit qu’il a quelqu’un à côté de lui… Mais c’est M. de Nesselrode, c’est un Russe, chez lequel subsiste la tradition des aristocraties. Dans les salons actuels la conversation s’est désorganisée, débandée, perdue en a parte, pourquoi ? Parce que l’égalité a disparu des salons. Un gros personnage ne s’abaisse pas à parler avec un petit, un ministre avec un monsieur qui n’est pas décoré, un illustre avec un anonyme.

Chacun autrefois, une fois admis dans un salon, se livrait familièrement à son voisin ; aujourd’hui, chacun semble se trier dans une cohue.

7 avril. — Lecture par Lockroy de notre pièce d’HENRIETTE MARÉCHAL chez la princesse.

Samedi 8 avril. — Je vais demander à Roqueplan d’annoncer la lecture de ma pièce chez la princesse. Il demeure au second dans une maison qui n’a que deux étages. Une jolie bonne m’introduit. Un petit appartement décoré de médiocres objets d’art du XVIIIe siècle et de quelques tableaux et esquisses de son frère. Cela ressemble au nid d’une fille qui aurait hérité d’un peintre.

Je trouve assis à une petite table, jetant sur du papier les phrases de son feuilleton, un homme qui me paraît avoir l’âge des hommes qui se teignent, et de gros traits, et le teint d’un viveur sanguin, avec un tic qui lui démantibule, toutes les cinq minutes, la moitié du visage. Il a une calotte noire sur la tête, un ruban de la Légion d’honneur à la boutonnière de sa robe de chambre, une pipe d’écume de mer à la bouche.

Il cause, il blague aimablement, comme si nous soupions depuis des années ensemble, me parle de tout comme un homme revenu de tout, affirme qu’il faut à Paris mille francs d’argent de poche par jour, émet le paradoxe que le plus intelligent moyen de se loger est de louer une boutique, soutient que tout ce qu’il y a de bon dans une pièce est justement ce qui la fait tomber, déclare qu’il a donné des mots à des pièces de ses amis qui n’étaient pas plus mauvais que d’autres, — et qu’on les a toujours sifflés.

Il est bien nommé de son petit nom : Nestor. Il m’est apparu comme le patriarche du petit journalisme.

9 avril. — Chez Gavarni. Notre ami tourne à l’ours. Il ne veut plus s’habiller, mettre des bottines neuves, porter des chemises amidonnées, qui, dit-il, lui font mal au cou. Impossible de le faire sortir de sa solitude et de sa sauvagerie. Et toujours cependant dans sa parole, la rédaction de ces formules sur les gens et les choses, les définissant et les résumant en une phrase courte et rapide, ainsi que dans les légendes de ses lithographies. Aujourd’hui il dit que ce qu’il y a de remarquable chez Proudhon, « c’est la netteté du dire et l’obscurité de la pensée ».

11 avril. — J’ai écrit ces jours-ci au directeur du Vaudeville, lui demandant un rendez-vous pour lui lire notre pièce : HENRIETTE MARÉCHAL. Je reçois ce matin une lettre de Banville m’écrivant que Thierry, que nous ne connaissons pas, que nous n’avons vu qu’une fois dans notre vie, a une très grande curiosité de lire notre pièce, non comme directeur, mais comme homme de lettres, comme confrère… A quoi bon, vraiment ? La pièce est impossible pour son théâtre, avec un premier acte qui a l’inconvenance de se passer au bal de l’Opéra, et un coup de pistolet de dénouement qui a la monstruosité de se tirer sur le théâtre !

18 avril. — C’est aujourd’hui le mariage civil d’un cousin… J’arrive à la mairie dans une de ces voitures de noces, banal carrosse de gala, où l’on cherche par terre, machinalement, un bouton de chemise du marié et des pétales de fleurs d’oranger d’un bouquet de mariée. Ces voitures : ça sent la fête, le compliment, les jours endimanchés.

Les mariés ne sont pas arrivés. J’attends sous le péristyle de la mairie.

Passe une lorette, riante et bouffant de la jupe, les yeux de son métier sous le voile qui joue sur le rose de son teint, une torsade d’or dans les cheveux, comme si elle les avait noués avec sa ceinture : elle sent le musc, le désir et la nuit. La vie de Paris surtout a de ces coudoiements et de ces antithèses. Sous la salle où l’on se marie, c’est la justice de paix, et celle-ci y va sans doute pour quelque démêlé avec son tapissier.

Elle y entre, en jetant sur la porte, à ma cravate blanche qu’elle croit la cravate du marié, le sourire d’adieu du libre amour : c’est le Plaisir, la Beauté, la Grâce d’orgie, l’Élégance, le Désordre, la Dette.

Et voici le contraire qui descend de voiture : la Dot, le Ménage, l’Économie, la Famille, l’Épouse.

— « Levez-vous, voici M. le Maire, » nous dit un garçon en bleu.

Nous sommes dans une grande salle, tendue d’un papier chocolat, où il y a des fauteuils de tragédie, recouverts d’un velours usé et miroitant, et un buste de l’Empereur soutenu par un aigle, qui a l’air d’une oie. Le maire, au crâne en pain de sucre, bridé dans sa sous-ventrière tricolore, a l’air d’un maire grognon d’une farce du Palais-Royal.

— Le mariage civil est une cérémonie où la Loi ne met juste que le cœur du Code.

17 avril. — Passant devant les Français, nous montons au cabinet de Thierry, pour lui dire qu’il ne se donne pas l’ennui de lire la pièce, qu’elle est impossible pour son théâtre. L’huissier nous dit qu’on ne peut pas le voir.

21 avril. — Reçu une lettre d’Harmand, du Vaudeville, qui nous promet une lecture après la pièce de Feydeau, qui passe ces jours-ci.

Le soir, en allant à la soirée de Nieuwerkerke, nous remontons l’escalier du Théâtre-Français, sur un mot de Thierry, qui nous fait de grands compliments, nous assure de sa sympathie, et, quoi que nous lui disions, s’entête à nous demander HENRIETTE MARÉCHAL, pour la lire.

_24 avril. — Chez Magny. On cause de l’espace et du temps, et j’entends la voix de Berthelot, un grand et brillant imaginateur d’hypothèses, jeter ces paroles dans la conversation générale :

« Tout corps, tout mouvement exerçant une action chimique sur les corps organiques avec lesquels il s’est trouvé, une seconde, en contact, tout, — depuis que le monde est, — existe et sommeille, conservé, photographié en milliards de clichés naturels : et peut-être est-ce là, la seule marque de notre passage dans cette éternité-ci… Qui sait si, un jour, la science, avec ses progrès, ne retrouvera pas le portrait d’Alexandre sur un rocher, où se sera posée un moment son ombre ? »

Jeudi 27 avril. — Nous avions remis samedi notre pièce aux Français, sans aucune espérance de réception. Thierry devait nous la renvoyer hier ; sur une lettre de nous, il nous la fait reporter, ce matin, avec un mot dans lequel il nous demande pourquoi nous ne la présenterions pas au Théâtre Français.

Nous allons ce soir voir Thierry. Il nous parle de notre pièce absolument comme si elle avait des chances pour être jouée, se charge de la lire, et nous éblouit de la distribution qu’il fait d’avance des rôles aux plus grands noms de la Comédie-Française : Mme Plessy, Victoria, Got, Bressant, Delaunay.

Nous descendons l’escalier, fous, ivres de bonheur.

— C’est une curieuse chose que la spécialité d’aptitudes chez les femmes, dans le travail du goût. Sur trois jeunes filles, sorties du même milieu, et entrant dans un magasin de modes : l’une fera d’instinct et toujours la mode fille ; l’autre la mode femme honnête ; l’autre la mode province.

4 mai. — Une drôle de table que celle où nous sommes assis chez Théophile Gautier. Ça a l’air de la table d’hôte du dernier caravansérail du romantisme et de la tour de Babel, la table d’hôte d’une mêlée de gens de toutes nationalités, dont le maître de la maison a l’habitude et tire une certaine fierté.

L’autre jour à sa table, dit l’écrivain, étaient réunis vingt individus, parlant quarante langues différentes, vingt individus avec lesquels on aurait pu faire, sans interprètes, le tour du monde.

Il y a ce soir, aux côtés de Flaubert et de Bouilhet, un vrai Chinois avec ses yeux retroussés et sa robe groseille, le professeur de chinois des filles de Gautier. Le Chinois a pour voisin, un peintre exotique, qui a des yeux volés à un jaguar et des bottes qui lui montent jusqu’au ventre. Puis c’est le violoniste hongrois Reminy avec sa tête glabre de prêtre et de diable, Reminy, flanqué de son accompagnateur, un petit bonhomme gras et féminin, à la tête d’Alsacienne, aux cheveux blonds en baguettes, tombant droit de la raie du milieu de sa tête, et en sa redingote de séminariste allemand, dans l’ouverture de laquelle se flétrit un peu de lilas blanc : un garçon gras, douteux, un peu inquiétant. Enfin plus loin, accompagnée de son fils, la femme d’un dieu, la veuve d’un mapa : Mme Ganneau.

Tout le temps du dîner, Gautier semble jouer une comédie italienne avec les bonnes de la maison, en les menaçant de les estrangouiller au sujet d’une assiette mal essuyée, ou d’une sauce tournée, pendant que la plus jeune des deux filles se pose sur la joue, une mouche faite de je ne sais quoi de noir, en se servant, pour miroir, du manche de sa fourchette

Samedi 6 mai. — Ce matin, très matin, on a sonné. Nous n’avons pas ouvert. A dix heures on me monte une lettre pour laquelle on demande une réponse : c’est notre lecture à la Comédie-Française, lundi prochain.

Je cours aux Français, on m’introduit auprès de M. Guyard, qui me dit de revenir dans l’après-midi, parce que le soir Thierry s’enferme pour chercher les effets de notre pièce. Nous allons voir Thierry sur le coup de cinq heures, tout pleins de confiance, arrangeant, ordonnant tout d’avance dans notre tête. Mais voilà que, sur nos espérances, tombent ainsi que des gouttes d’eau glacées, des paroles de Thierry, nous disant qu’il n’a pas trouvé tout le concours qu’il espérait dans Got, que Got appartient trop à Laya, auquel il est reconnaissant outre mesure de son succès dans le DUC JOB, et que venant de jouer un rôle de vieux, il veut jouer un rôle jeune : — tout cela confidemment et discrètement dit, comme des choses dont on ne laisse passer que la moitié, et qui font redouter ce qu’on ne dit pas. Des phrases, à la fin de notre visite, semblent en quelque sorte vouloir amortir un refus, nous consoler d’avance, en cas de non-réception, des phrases qui font appel à d’autres pièces que nous pourrions faire.

Nous sortons du cabinet de Thierry, sans nous rien dire, l’espérance un peu découragée. Notre beau rêve s’écroule à demi, et je sens comme ma bile se remuer, prête à l’épanchement, me donnant un vague malaise, une sorte de mal de mer.

Le soir après dîner chez Marcille, qui nous fait défiler devant les yeux des cartons de portraits en manière noire de Lawrence, il nous faut de la politesse pour ne pas crier : « Merci ! Assez » ! Les émotions de ces jours-ci nous donnent le brisement de beaucoup d’heures, passées en chemin de fer. Et c’est une fatigue qu’on ne peut endormir. Nous entendons sonner toutes les heures de la nuit avec le sentiment d’un épigastre tiraillé et douloureux.

Tous ces temps-ci, absence totale d’attention aux choses matérielles. On ne sait plus ce que fait son corps. On ne se sent plus s’habiller, manger, vivre.

Dimanche 7 mai. — Thierry nous a remis la liste des sociétaires, nous conseillant de faire une visite à Got, avec lequel nous avons dîné chez Charles Edmond. Ces comédiens sont champêtres, bocagers, hommes de banlieue. Il faut aller les joindre au bout de stations de chemin de fer, à Courcelles, à Passy, à Auteuil, en tous ces endroits de villégiature, où ces hommes ont de charmantes habitations avec le décor d’un bout de nature.

Nous trouvons Got, au milieu de fraîches verdures à lui, tout botté et éperonné…

Après ma tournée, je retombe dans la journée chez Flaubert, où je me couche sur son grand divan, et dans la rêvasserie inquiète où je suis plongé, j’entends, ainsi que dans le lointain, la voix enrouée et mate du sculpteur Préault, laisser tomber des histoires, des anecdotes, des mots spirituels.

8 mai. — Nous sommes devant une table recouverte d’un tapis vert, où il y a un pupitre et de quoi boire, et nous avons en face de nous un tableau représentant la mort de Talma.

Ils sont là dix, sérieux, impassibles, muets.

Thierry se met à lire. Il lit le premier acte, « le bal de l’Opéra », dans le rire et au milieu de regards de sympathie adressés à notre fraternité. Puis il entame tout de suite le second acte et passe au troisième… En nos cervelles, pendant cette lecture, peu d’idées ; au fond de nous une anxiété que nous essayons de refouler et de distraire, en nous appliquant à écouter notre pièce, les mots, le son de la voix de Thierry, le lecteur.

Le sérieux a gagné les auditeurs, le sérieux fermé, cadenassé, qu’on cherche à interroger, à surprendre. C’est fini.

Thierry nous a fait lever et nous mène dans son cabinet.

Nous nous sommes assis dans ce cabinet, garni de rideaux de mousseline tamponnés, y faisant le jour blanc et discret d’un cabinet de bain, et nos regards ont été aux tapisseries mythologiques du plafond, comme dans une invocation à notre XVIIIe siècle chéri… puis ainsi que dans les grandes émotions de la vie, nous sommes tombés dans une de ces profondes et bêtes attentions machinales, allant du bout du nez d’un buste en terre cuite à sa gaine.

Les minutes sont éternelles. Nous entendons à travers une des deux portes, qui seule est fermée, le bruit des voix, au milieu desquelles domine la voix de Got, dont nous avons peur, puis c’est un doux et successif petit bruit métallique de boules tombant dans du zinc.

Mes yeux sont sur la pendule qui marque 3 heures 35 minutes, je ne vois pas entrer Thierry ; mais quelqu’un me serre les mains, et j’entends une voix de caresse qui me dit : « Vous êtes reçus et bien reçus. »

Là-dessus il commence à nous parler de la pièce, mais au bout de deux minutes, nous lui demandons à nous sauver, à nous jeter dans une voiture découverte, à travers de l’air que nous couperons avec nos têtes sans chapeaux.

9 mai. — Flaubert nous disait hier, en sortant de chez Magny : « Ma vanité était telle quand j’étais jeune, que lorsque j’allais dans un mauvais lieu avec mes amis, je prenais la plus laide, et je tenais à faire l’amour avec elle devant tout le monde… sans quitter mon cigare. Cela ne m’amusait pas du tout, mais c’était pour la galerie. »

Flaubert a toujours un peu de cette vanité-là : ce qui fait qu’avec une nature très franche, il n’y a jamais une parfaite sincérité dans ce qu’il dit, sentir, souffrir, aimer.

— Il y a des envieux qui paraissent tellement accablés de votre bonheur, qu’ils vous inspirent presque la velléité de les plaindre.

20 mai. — Ce soir, nous passons la petite porte d’une barrière de bois enverdurée, au fond d’une grande maison de la rue de Vaugirard, et nous voici chez Tournemine.

Un gai rez-de-chaussée, tout plein de pimpantes aquarelles, de tableautins d’amis, d’armes orientales. Dans de petites vitrines chatoient des soies aux couleurs délicieuses, des vestes, des gilets de femmes turques montrant leurs rangées de boutons d’or où est sertie une perle : un petit musée de souvenirs de l’Orient.

Le peintre de la Turquie d’Asie veut bien nous communiquer, pour notre futur roman (MANETTE SALOMON), les lettres qu’il a écrites à sa femme ; et voici celle-ci, qui apporte un paquet de ces longues grandes lettres, rendues presque vénérables par une dizaine de timbres. Elle se met à les relire, heureuse, et repassant ainsi toutes les joies qu’elle a eues à les recevoir : son front bombé, ses joues grassouillettes, ses yeux doux, sa bonne figure aimable, éclairés par les deux lampes.

A de certains passages, des souvenirs font sauter dans sa poitrine le cœur du peintre, qui donne des coups de poing sur le divan, revoyant les choses, avec sur la figure du Paradis, et s’écriant : « Ah ! que c’était beau ! »

Au milieu de cette lecture qui fait respirer l’Orient, on tire, au milieu de la pièce, un tabouret à mosaïque de nacre, sur lequel on place, dans leurs coquetiers en filigrane d’argent, les petites tasses bleues que l’on remplit d’un café fait à la turque, dans des cafetières de Constantinople.

Alors, ramenant ses jupes contre elle, de peur d’effleurer la petite table, traverse la chambre, une grande jeune fille qui s’en va dans le fond écouter, et passe la soirée à envoyer à son père le sourire de sa figure amoureusement renversée, toutes les fois qu’il a couru des dangers ou s’est battu avec des punaises.

Puis, le café est remplacé sur le tabouret-table par quatre grands pots de confitures de Constantinople, confitures de bergamote, de fleurs d’oranger, de roses, et d’une sorte de mastic blanc, vous mettant dans la bouche le pays qu’on a dans l’oreille.

Soirée charmante, prolongée jusqu’à deux heures du matin, où nous trouvons toutes les douceurs de la famille mêlées à tous les chatouillements de l’exotique.

22 mai. — Maintenant il n’y a plus dans notre vie qu’un grand intérêt : l’émotion de l’étude sur le vrai. Sans cela l’ennui et le vide.

Certes, nous avons galvanisé, autant qu’il est possible, l’histoire, et galvanisé avec du vrai, plus vrai que celui des autres, et dans une réalité retrouvée. Eh bien, maintenant, le vrai qui est mort ne nous dit plus rien. Nous nous faisons l’effet d’un homme habitué à dessiner d’après la figure de cire, auquel serait tout à coup révélée l’académie vivante — ou plutôt la vie même avec ses entrailles toutes chaudes et sa tripe palpitante.

25 mai. — Nous allons déjeuner à Trianon en bande avec la princesse Mathilde. La vie est bizarre. Nous ne croyions guère, quand nous sommes venus ici chercher les pas de Marie-Antoinette, déjeuner un jour avec une Napoléon, dans le décor de chaumière que lui dessina Hubert Robert.

Toutes les fins de repas où il y a des femmes, vont à des causeries sur le sentiment, sur l’amour. Et la princesse a demandé à chacun ce qu’il aimerait le mieux avoir d’une femme comme souvenir. Chacun a dit sa préférence : l’un, une lettre ; l’autre, des cheveux ; l’autre, une fleur ; moi, un enfant : ce qui a manqué me faire jeter à la porte.

Alors Amaury Duval, avec le petit œil souriant et battant la chamade, qu’il a lorsqu’il parle des choses d’amour, a dit que tout ce qu’il avait toujours aimé et désiré d’une femme, c’était le gant, l’empreinte et le moule de sa main, la chose qui dessine ses doigts. « Vous ne savez pas, ajoutait-il, ce que c’est, de demander, en dansant, un gant à une femme qui vous le refuse… Puis une heure après, vous la voyez au piano, elle ôte ses gants pour jouer quelque chose… vous restez l’œil fixé sur ses gants… Alors elle se lève et les laisse tous les deux… Vous ne voulez pas les prendre… et puis une paire de gants n’est pas un gant… On va s’en aller… la femme revient et n’en prend qu’un de ses gants… Alors à ce signe qu’elle vous le donne, vous êtes heureux, heureux ! »

Amaury Duval a dit cela bien joliment.

— J’ai une longue conversation avec Fromentin, un des plus grands parleurs d’art et fileurs d’esthétique, que j’aie encore entendus.

Il était curieux parlant de lui, nous disant qu’il ne savait rien, pas un mot de la peinture, que jamais il n’avait travaillé d’après nature, qu’il n’avait jamais pris de croquis, pour se forcer à regarder simplement, que les choses ne lui reviennent que des années après, — que ce soit de la peinture ou de la littérature.

Il affirmait que ses livres du SAHARA et du SAHEL avaient été écrits dans la réapparition de choses, qu’il croyait ne pas avoir vues, que chez lui c’est toujours de la vérité sans aucune exactitude, que par exemple la caravane du chef avec ses chiens, il l’a vue, mais point du tout en la localité où il l’a mise, et non dans le voyage décrit.

Il nous dit encore que son grand malheur, et le malheur de tous les maîtres actuels, c’est de ne pas avoir vécu dans un temps héroïque de peinture, en un temps, où on savait peindre le grand morceau, et il s’échappe de lui le regret de n’avoir pas eu la tradition, de n’être pas un aide, un rapin sorti de l’atelier d’un Van der Meulen.

— Aujourd’hui, il y a des étourdis pleins de raison, des fous très pratiques, des viveurs très rangés. Ils me font penser à ce magasin qui avait pour enseigne : AU CARNAVAL DE VENISE : on y vendait des bonnets de coton.

— Un phénomène de ce temps, c’est que la valeur la plus positive, la plus réalisable, est l’objet d’art. La curiosité est devenue une valeur plus sûre que la rente, que la terre, que l’immeuble.

— Préault, devant lequel nous nous étonnions de la résistance à la fatigue de l’Empereur, dans ses voyages de représentation, de gala, nous dit : « Il a le torse d’un colosse. Ces torses-là ne se fatiguent jamais ! »

— Ces jours-ci, notre femme de ménage se laisse aller à nous dire, ainsi qu’une brute, dont jaillirait une idée intelligente : « Oh ! vous, vous vous creusez la tête pour trouver le mystère de la nature, mais vous ne le trouverez jamais ! »

Le mystère de la nature ! mot énorme par tout le vague que cela me semble remuer dans les idées de cette femme sur nos occupations.

6 juin. — Il nous vient un dégoût, presque un mépris des dîneurs de Magny. Penser que c’est la réunion des esprits les plus libres de la France, et cependant en dépit de l’originalité de leur talent, quelle misère d’idées bien à eux, d’opinions faites avec leurs nerfs, avec leurs sensations propres, et quelle absence de personnalité, de tempérament ! Chez tous, quelles peurs bourgeoises de l’excessif ! Ce soir, nous avons failli nous faire lapider pour soutenir que Hébert, l’auteur du PÈRE DUCHÊNE — que du reste personne de la table n’a lu — avait du talent. Sainte-Beuve a professé que la preuve qu’il n’en avait pas, c’est que ses contemporains ne lui en avaient pas reconnu.

Ce sont tous des serviteurs de l’opinion courante, du préjugé qui a force de loi, enfin des domestiques d’Homère ou des principes de 1789. Aussi ne parlons-nous plus beaucoup, renfonçant nos idées personnelles sur toutes choses, et dédaignant de les étonner par la propriété personnelle de nos pensées.

— Un trait de collectionneur. Le graveur D…, qu’on vend en ce moment, a laissé sa fille, une grande fille de quinze ans, grandir dans son lit de petite fille de cinq ans : heureusement que c’était un lit de fer, et qu’elle pouvait passer les pieds et les jambes dehors.

16 juin. — Barbizon. Un grand charme d’ici est l’impossibilité de dépenser son temps et son argent.

— Des cris pendant le dîner : c’est une troupe de bohémiens en discussion bataillante avec des paysans de Seine-et-Marne qui les ont amenés ici. Des bras levés qui s’agitent ; un imprésario énorme qui veut mettre la paix avec un patois des Pyramides ; des mères furieuses, leurs marmots chargés sur le dos, dont les colères gesticulantes, mimées, farouches, mêlent des phrases de sang à des malédictions du désert ; un jeune homme de la troupe, en maillot, dont le dos saigne comme d’un soleil de sang, — la scène était poignante, mystérieuse, grandie par la nuit.

Un maire en blouse est venu, lequel naturellement, au nom de la civilisation, a donné raison aux gens du pays, et a défendu la représentation que la troupe s’apprêtait à donner dans une grange.

Tout s’est remballé en vociférant. On a attelé les maigres petits chevaux. Les deux voitures se sont ébranlées, et le roulant magasin des accessoires s’en est allé, les suivant, avec sa grande fenêtre rouge flambante comme d’un feu d’enfer et d’une cuisine d’Altothas, pareille à un œil rouge dans la nuit des routes vicinales.

Comme je revenais, j’avais encore dans la mémoire des yeux le visage d’une des bohémiennes : le visage d’une vierge de grand chemin.

27 juin. — Oisême. Il n’y a de gai, en ce siècle, que les maisons bourgeoises où il y a beaucoup d’enfants. Le château aujourd’hui est triste, gêné, ruiné par les dépenses de vanité. La petite maison seule a les rires et les joies de l’aisance.

Ici sont nos vacances : un endroit où la sécheresse de notre monde est remplacée par l’affection des grandes personnes et par la tendresse presque amoureuse des enfants. Les petites filles vous donnent des fleurs, vous mordent et vous embrassent les mains. C’est autour de vous le frôlement adorable de petits animaux et de petits anges, et nous nous laissons aller à redevenir enfants avec ces enfants. Il est si bon, au milieu de cette nerveuse et tourmentante carrière, de s’oublier un instant, et de bêtifier comme des gens qui ne font pas métier d’avoir de l’esprit !

Hier soir nous avons eu le baptême d’une poupée, un joli petit tableau, dont un peintre de scènes familières, à la façon de Knaus, aurait fait une drolatique et fraîche procession.

Toute la maison avait été réquisitionnée. Le père, en suisse d’église avec une vieille hallebarde, dans une veste Louis XV, fleur de pêcher, et sur le ventre un gilet de soie à astragales jaunes comme les gilets des tableaux de Largillière. Le domestique costumé en bedeau au moyen de toutes les serviettes de la maison. La plus grande demoiselle ayant pris un chapeau et un châle à sa tante, et jouant une mariée de province. La cadette dans le cotillon, le tablier, le fichu, le petit bonnet du pays, une vraie miniature de nourrice chartraine, portant le poupon de carton sous une serviette. Enfin, du garçonnet du jardinier, on avait fait un petit curé, qui avait passé une chemise de nuit sur un jupon noir de la gouvernante, et qui, avec un morceau de taffetas noir pour rabat, sa mine rose, ses cheveux en bourre de soie blonde, ressemblait à ces jolis abbés en porcelaine de Saxe.

Il y a eu des boîtes de dragées lilliputiennes, et pour l’inscription des noms du baptisé, on a ouvert au hasard, dans un immense volume du MUSÉE de Florence, à une page où se trouvait une académie d’homme. Les grandes personnes ont ri, et les petites aussi de confiance.

— En revenant du château de Villebon avec les Marcille… Comme ce temps d’Henri IV semble le fils d’un père prodigue ! Les grandes folies, les grandes dépenses, les grandes magnificences intérieures du temps de François Ier sont remplacées par des appartements sobres, des châteaux sévères, des salles nécessiteuses, des chambres à faire des comptes, enfin de petites bastilles de bourgeois serrés, à l’image de Villebon.

Cela semble le palais de l’Économie, que ce château, où est mort l’auteur des OECONOMIES ROYALES.

— C’est un mot divin de mère, que le nom donné par Mme Marcille à sa petite chérie de Jeanne. Elle l’appelle : « Ma Jésus. »

— L’homme demande quelquefois à un livre la vérité ; la femme lui demande toujours ses illusions.

— PAUL ET VIRGINIE : c’est la première communion du désir.

3 juillet. — Chez Magny. Renan contait, ce soir, que Boccace dit quelque part être en adoration devant la couverture d’un Homère qu’il a dans sa bibliothèque, et dont il ne peut comprendre un mot. Il est en extase devant le dos et le nom du volume. Les religions littéraires ressemblent aux religions. Il y a, chez presque tout le monde un respect, admiratif pour le beau qui ne leur parle pas leur langue. L’homme veut du paraphagaramus.

— Les vengeances du peuple contre les riches : ce sont ses filles.

Il y a de singuliers martyrs du kant. Ma voisine de table d’hôte m’avoue, avec des regrets qu’elle ne dissimule pas, qu’elle n’a jamais mangé d’écrevisses bordelaises, parce que son mari trouve que c’est un manger de lorette.

— Pour haïr vraiment la nature, il faut naturellement préférer les tableaux aux paysages et les confitures aux fruits.

— Il existe des auteurs qui sont antipathiques autant que des personnes. Ils vous déplaisent à les lire comme si on les voyait.

8 août. — Thierry nous racontait que Ponsard, le soir de sa lecture (LE LION AMOUREUX), avait assisté au SUPPLICE D’UNE FEMME, et qu’à la fin, il s’était mis à dire : « II y a de la vie dans cette pièce-là, il n’y en a pas dans la mienne. » Puis il s’était pris à pleurer comme un enfant. Pauvre homme ! ces larmes-là, c’est ce qu’il laissera de mieux.

— La description matérielle des choses et des lieux n’est point dans le roman, telle que nous la comprenons, la description pour la description. Elle est le moyen de transporter le lecteur dans un certain milieu favorable à l’émotion morale qui doit jaillir de ces choses et de ces lieux.

Dimanche 13 août. — Nous arrivons, en plusieurs voitures, à Saint-Gratien, où la princesse nous a invités à passer quelques jours. Autour de la table du déjeuner sont le comte Primoli et sa femme, Nieuwerkerke, le vieux Giraudet son fils à la tête frisée, à la fine figure de Méphistophélès, Baudry, Marchal, Hébert qui a quelque chose d’un fumiste de l’idéal, Saintin, Soulié, Arago, dont l’anémie met en ce moment une sourdine à sa blague amusante.

On cause de la pièce des DEUX SOEUBS, jouée hier, et absolument chutée, et que la princesse, dans un sentiment de bienveillance pour Girardin, soutient mordicus, et contre tous, être un succès…

Après déjeuner on passe dans la vérandah, et on attelle le vieux Giraud à l’album de caricatures. La princesse, accotée au bras du canapé, sur lequel il est assis, rit la première, en regardant par-dessus sa tête, rit de la charge d’Arago, écrasé sous une légion d’honneur gigantesque, de la charge de Baudry et de son appareil nasal, de la charge de Marchal et de sa large face, de la charge de nos deux profils reliés par une seule plume.

Puis en troupe, on va au lac, à ce chalet joujou, garni de sa féerique batterie de cuisine en bois, à ce bord de l’eau, meublé des grandes étagères, portant les rames, les avirons, les pagayes de la flottille de canots, de yoles, de patins, et près duquel se dresse le pavillon de l’embarcadère, tout tapissé et remuant de plantes grimpantes. Et l’on se partage pour faire le tour du lac, entre le petit canot blanc, les patins et le grand canot de la princesse…

En abordant, on trouve les deux décorés du jour, mandés par dépêche télégraphique : Protais et Boulanger, que la princesse place à ses côtés, à dîner, après leur avoir attaché elle-même la petite croix de diamant, qu’elle a l’habitude de donner aux amis décorés par son influence.

Le soir, dans le grand salon, tout le monde s’amuse à feuilleter de grands albums, des cartons pleins de croquades de Giraud, qui sont comme l’histoire intime et burlesque de la maison, où l’on voit sur une page la princesse posant pour son buste de Carpeaux, en embrassant son chien Chine, et sur une autre l’immense derrière de l’abbé Coquereau dans un pantalon de bébé, etc., etc., etc.

Lundi 14 août. — Déjeuner où la princesse parle de gens qu’elle voudrait marier, entre autres de Taine, pour lequel elle a trouvé un parti qui lui apporterait une dot de 400,000 francs et 800,000 francs d’espérances…

On passe dans l’atelier aux portières algériennes, au papier grenat velouté, aux grandes armoires de marqueterie, aux murs garnis d’immenses palmes croisées. Dans un coin sont encadrées les mentions obtenues par la princesse aux Expositions. Giraud, debout, peint le ciel d’un panneau faisant partie d’une décoration à personnages du Directoire, qu’il exécute pour l’escalier du château.

Deux Italiennes entrent, en soulevant la persienne de la porte donnant sur le jardin, et la princesse se met à peindre l’une d’elles, pendant deux heures, lui donnant à peine quelques minutes de repos. A côté de la princesse, la comtesse Primoli lit silencieusement les MÉMOIRES DE Mlle DE MONTPENSIER, et derrière la princesse, Hébert lave une aquarelle d’après l’Italienne qu’elle peint.

L’Italienne est gracieusement sculpturale, et montre dans son droit profil et sa fine nuque de bronze florentin, une distinction de race, le style de ces campagnardes étrusques, où reste comme la marque d’un grand passé : femmes qui, tout peuple qu’elles sont, restent des reines de nature. Toutefois en son immobilité et son inexpression de marbre et de modèle, de temps en temps des mots dits en italien par la princesse ou par Hébert, animent, vivifient son visage de jolis sourires spirituels, et lui mettent, un moment, dans la bouche une voix de musique.

Giraud, de temps en temps, jette dans le travail quelque blague, que la princesse rabroue en riant et en grondant.

La femme de chambre apporte un nœud de diamant que la princesse a commandé, ces jours-ci, et en fait voir la beauté, en le détachant sur le noir de son tablier. Giraud de prendre le menton de la femme de chambre, disant sur le ton d’un marquis de théâtre : « Agaçons la soubrette. » Sur quoi la princesse crie : « Allons, vieillard, voulez-vous vous en aller, vilaine ordure ! » Et le travail reprend, sérieux, acharné, coupé de dépêches télégraphiques jaunes, que la princesse déchire à mesure et roule en boulettes.

De ces journées d’art, se lève je ne sais quoi de pareil au charme de l’atelier d’une princesse italienne de la Renaissance, qu’auraient égayé des calembours de Carle Vernet.

La voiture est au perron. La princesse rit de voir Mme de Fly ne pas vouloir l’abandonner à nous autres, disant : « Mais qu’est-ce qu’elle croit que nous allons faire ? » et sur la route de Montmorency, elle nous conte l’hôtel qu’elle rêve : un rez-de-chaussée avec un immense atelier au milieu, éclairé par le haut ; et tout autour une colonie d’une dizaine de nous, logés dans de petites maisonnettes.

Au dîner, à propos d’un mot de je ne sais qui, la princesse s’emporte contre l’antiquité, la tragédie ; et déclare n’aimer, ne sentir, ne comprendre que le moderne, — et semble avoir pour tout le classique l’horreur d’un écolier pour un pensum.

Le soir, Chesneau vient remercier la princesse de sa croix. Dans la journée, elle m’avait demandé si Flaubert était décoré, et comme je lui répondais qu’il ne l’était pas, et que ce serait un honneur pour le gouvernement de le décorer, elle s’est écriée : « Je n’en savais vraiment rien ; si j’avais su ça, je l’aurais demandé directement ; mais je le savais si peu, que, l’autre jour, nous nous le demandions avec Charlotte. »

A onze heures et demie, les hommes sont montés causer et raconter des histoires chez le vieux Giraud jusqu’à deux heures du matin. C’est l’habitude de la maison.

J’oubliais. La princesse a eu toute la journée une joie enfantine. On lui a apporté sa médaille d’or. Elle veut en faire un bijou, une espèce d’ordre et à la fois un bouquet de côté, pour porter dans ses soirées.

Mardi 15 août. — Eugène Giraud nous mène à la maison rustique qu’il possède à Saint-Gratien, une maison inventée dans une grange, et bâtie et décorée de débris moyenageux, et où les lierres, la vigne folle, toutes les plantes de liberté, jettent leurs lianes et leur verdure zigzaguante sur le bric-à-brac de l’architecture de l’intérieur. C’est le cottage, le vrai nid d’une lune de miel romantique.

Giraud n’y habite jamais. On a voulu la lui acheter le prix qu’il en voudrait. Il s’y est refusé. Singulier homme, vrai artiste, original qui a passé sa vie à faire des folies comme l’achat de cette maison, comme l’achat de sa grande maison de Paris, folies qui l’ont fait riche sans qu’il y songeât. Vieil habitué de coulisses, honnête noctambule du boulevard, faisant lit commun avec sa femme, dans une coucherie patriarcale, qui a le grand fils au pied du ménage, en travers, sur un lit de sangle.

En retournant au château, nous trouvons la princesse revenant du TE DEUM pour la fête de l’Empereur, dont elle a eu la discrétion de ne pas nous parler. Au déjeuner, il est question des nominations de la Légion d’honneur, passées au MONITEUR. A ce propos, Giraud trouve qu’il y a des croix qu’on aurait dû donner, et, poussé par la princesse, finit par prononcer le nom de Carpeaux, déclarant que ceux qui la méritent le plus, sont ceux à qui on la fait le plus attendre.

La princesse, qui a la voix nerveuse et le rire strident d’une femme qui a éprouvé quelque contrariété, la princesse s’emporte, et avec une sorte de colère, soutient que les gens de talent ont le temps d’attendre, qu’il ne faut pas les combler, qu’à force de récompenses, on les endort, qu’il faut qu’ils aient quelque chose à espérer. Giraud ne démord pas de sa proposition, et la soutient, nettement, bravement, carrément.

Quand on l’entend parler ainsi, l’estime vient pour cet homme qui passe pour un courtisan, et qui, dans cette maison, gardant toutes les libertés de la discussion, fait à tout moment passer la voix de la vérité sous le couvert de la blague.

Il pleut, Giraud est parti. La princesse travaille à l’atelier. Elle a repris un portrait commencé, un portrait aux trois crayons de la princesse Primoli, qui pose avec ses beaux et bons yeux, ses noirs cheveux luisants, ses dents blanches, toute la ronde bienveillance de son visage, qui a l’air chatouillé d’envie de dormir.

Hébert, assis derrière la princesse, sans toucher un crayon, préside au travail, et c’est à tout moment : « Faites donc cela avec la main morte… Indiquez ceci comme cela… Mettez de la sauce là… je sais bien, vous ne voulez pas vous salir les doigts ? » — « Si Monsieur ! » répond la princesse. Une leçon coupée de petites révoltes charmantes et de bougonnements pleins de grâce, au milieu de laquelle tombe soudainement une envie de manger du cocomero.

Et voilà les figures des deux femmes entrant dans ces tranches roses bordées de vert, qui leur laissent aux joues comme du fard mouillé, et où ça et là, un pépin noir fait une mouche.

Les trois chiens ronflent dans leur panier, et toujours des dépêches, et un travail, par ce jour de fête, comme si la princesse avait à gagner sa vie, et attendait pour dîner le prix de son portrait.

Cela dure presque jusqu’à six heures et demie, où chacun va passer l’habit du dîner. Au second service, on annonce la fanfare d’Ermont. « Dites que je suis couchée et que j’ai la migraine, » fait la princesse. On passe du champagne, et la princesse levant son verre : « A la santé du tyran ! » comme dit Giraille….

Et l’on cause peinture et commandes. Hébert demande à la princesse conseil à propos d’un travail que sollicite de lui la Païva, qui est venue un jour l’enlever dans son atelier. La princesse est fort indignée qu’un peintre, de la valeur d’Hébert, travaille pour une pareille femme, et lui dit :

— « Une drôlesse comme ça, protéger l’art… Mais vous ne pourriez pas seulement mener chez elle votre mère voir vos peintures !

— Ne faites pas vos yeux jaunes, dit Hébert, en se défendant mollement.

— C’est que pour moi, c’est bien simple ces questions-là, reprend la princesse, vous pouvez faire tout pour ces dames, quand c’est gratis, mais du moment qu’il y a de l’argent… Est-ce que vous ne pensez pas comme moi ? » dit-elle brusquement à Soulié, qui soutient cyniquement qu’un artiste comme Raphaël aurait travaillé pour n’importe quelle femme de son temps, et finit par s’écrier : « Moi je n’ai pas de principes ! »

Cette déclaration fait lever la princesse, qui se retournant, prête à sortir, nous souhaite le bonsoir, en nous jetant : « Vraiment, avec vos indulgences si je revenais au monde, vous me feriez désirer, Messieurs, d’être une femme à tempérament, une gueuse ! »

Nous remontons avec Hébert qui nous parle de Rome, de l’Académie, des lignes de la campagne de là-bas avec une voix amoureuse et émue d’un homme qui y aurait là, la patrie de son talent, de ses goûts, de ses bonheurs. Comme nous causions, un grand laquais m’a apporté de la part de la princesse une pommade quelconque pour un rhume de cerveau. La princesse a beaucoup de ces gentilles attentions, de ces petites façons de vous dire qu’elle pense à vous.

  • * * *

Mercredi 16 août. — Arrivent ce matin, à déjeuner, le ménage Benedetti, et le médecin du prince Napoléon, qui vient de couper à la princesse une petite verrue qu’elle avait sur la paupière. On cause santé, et comme quelqu’un fait à la princesse compliment de sa belle santé, elle dit : « Oh ! moi, je n’ai jamais été malade. Sauf une scarlatine, jamais rien de rien, jamais de sangsues, de vésicatoires. Je ne connais que l’huile de ricin et l’eau de Pulna. »

Dans l’omnibus qui nous a ramenés à Sannoy, nous repassions ces trois journées. Nous jugions la princesse. Nous trouvions que peu de bourgeoises mettraient autant de bonne enfance dans leur amabilité. Nous revoyions, dans la princesse, une maîtresse de maison plus attentive aux gens qu’elle invite, et les distinguant plus délicatement, que presque toutes les femmes du monde que nous avons vues jusqu’ici. Nous pensions à cette liberté, à ce charme de brusquerie, à cette parole passionnée, à cette langue colorée d’artiste, à ce sabrement des choses bêtes, à ce mélange de virilité et de petites attentions féminines, à cet ensemble de qualités, de défauts même, marqués au coin de notre temps, et tout nouveaux dans une Altesse, — et qui font de cette femme le type d’une princesse du XIXe siècle : une sorte de Marguerite de Navarre dans la peau d’une Napoléon.

19 août. — La joie de voir bientôt notre pièce jouée, un peu mêlée de tressaillement et d’angoisse, et même cette joie légèrement atténuée par l’approche trop rapide de la réalisation de la chose, qu’on aimerait mieux continuer à sentir devant soi, à sentir à l’horizon.

28 août. — 30, rue du Petit-Parc, avenue de l’Impératrice. M. Bressant ? Un domestique nous introduit dans un salon, tout empli de tableaux de Bonvin et de Wattier, parmi lesquels se voit un grand et noir portrait de Bressant, où la jeunesse de l’acteur est peinte fatalement, avec des empâtements blafards, et je ne sais quel air sinistre d’Hamlet chez M. Scribe. Au milieu de ces peintures est un buste en marbre d’une élégante femme, portant des armoiries à la ceinture… Bressant entre, commence par refuser le rôle, nous dit que les autres rôles sont superbes et mettent le sien au second plan, qu’il y a longtemps qu’il n’a joué, qu’il veut créer quelque chose, et que notre rôle ne lui semble qu’un rôle de confident. Là-dessus, comme nous nous levons, en lui témoignant tous nos regrets, il s’écrie qu’il voudrait bien nous rendre service, qu’il a peut-être lu le rôle d’une manière superficielle, qu’il le relira et qu’il verra…

Je commence à m’apercevoir que les comédiens sont comédiens chez eux. Leur habitude est de commencer par dire : non. Ils aiment à se faire prier et veulent se faire obtenir. Il me semble que j’entre dans un monde de diplomatie particulière, où la parole est donnée à l’acteur pour déguiser l’envie qu’il a d’un rôle, la crainte qu’il a de le voir aller à un autre.

Rue du Petit-Parc, 32. C’est chez Delaunay. Thierry nous a dit que c’était une affaire faite, et nous allons, par politesse, le remercier d’avoir pris le rôle.

Ici, c’est un autre intérieur, de petites pièces, des meubles de damas, des gravures consacrées : la Vierge à la Chaise, Napoléon Ier, des photographies parmi lesquelles un portrait de Delaunay en regard d’un portrait de femme. Entre les rideaux on aperçoit un jardinet à tonnelle de marchand de vin de la banlieue. Delaunay est dans une élégante chemise de nuit.

Aux premiers mots de remerciements que nous lui adressons, il fait l’étonné, dit qu’il ne comprend pas, que Thierry ne lui en a pas parlé, que ses camarades l’ont assuré qu’on avait engagé un amoureux, qu’il pensait que c’était pour ce rôle. Comme nous insistons sur la valeur du rôle, il nous dit qu’à la lecture, il n’y a pas fait attention, qu’il était tout à la pièce, qu’il est impossible qu’il joue un rôle de dix-sept ans. Nous voilà forcés de le prier. Il veut bien nous dire qu’il réfléchira. Nous sortons, en ne comprenant pas, mais pas du tout…

Un étonnement nous est venu de la laideur, chez eux, de ces hommes qui représentent l’amour devant la rampe, avec leur teint gris, leurs traits comme grossis et déformés par la mimique théâtrale, leurs narines larges et dilatées.

A quatre heures, nous allons raconter à Thierry, nos visites à Bressant et à Delaunay. Le diplomate, presque ecclésiastique qu’il y a en lui, laisse percer de ces comédies une sourde colère. Et sa voix, si onctueuse, prend un petit tremblement rageur : « Comment ! Delaunay vous a dit… Mais je lui ai racheté son congé précisément, pour l’avoir au mois de septembre… Voyez-vous, ici, rien n’est vrai… Ce qu’on dit n’est pas vrai… Le mensonge même n’est pas vrai… Oui, oui, rien n’est vrai ici ! »

Dîner le soir chez Magny. Sainte-Beuve et Soulié nous confirment l’annonce de l’INDÉPENDANCE BELGE. Nous devions être décorés le 15 août. La princesse l’avait demandé directement à l’Empereur, sans nous en parler, et nous avait invités à passer la fête chez elle, pour nous faire la surprise de la croix. Nous sommes vraiment fort touchés, et véritablement reconnaissants à la princesse de cette pensée de cœur, que nous n’aurions pas connue sans l’indiscrétion de ses amis.

Notre croix est remise au mois de janvier, où nous devons être décorés en compagnie de Taine et de Flaubert.

29 août. — Encore à table, nous causons de nous, après dîner… Je n’ai pas les mêmes aspirations que l’autre de nous. Lui, sa pente, s’il n’était ce qu’il est, ce serait vers le ménage, vers le rêve bourgeois d’une communion d’existence avec une femme sentimentale. Lui est un passionné tendre et mélancolique, tandis que moi je suis un matérialiste mélancolique… Je sens encore en moi, de l’abbé du XVIIIe siècle, avec de petits côtés cruels du XVIe siècle italien, non portés toutefois au sang, à la souffrance physique des autres, mais à la méchanceté de l’esprit[1]. Chez Edmond, au contraire, il y a presque de la bonasserie. Il est né en Lorraine : c’est un esprit germain. Edmond se voit parfaitement militaire dans un autre siècle, avec la non-déplaisance des coups et l’amour de la rêverie. Moi je suis un latin de Paris… moi, je me vois plutôt dans des affaires de chapitre, des diplomaties de communautés, avec une grande vanité de jouer des hommes et des femmes pour le spectacle de l’ironie. Est-ce qu’il y aurait chez nous une naturelle prédestination de l’aîné et du cadet, comme elle fut sociale autrefois. Nous découvrons cela pour la première fois.

[Note 1 : Je donne la note telle qu’elle a été rédigée par mon frère après avoir été parlée ; mais je dois déclarer qu’il y a dans cette note de mon frère une exagération à se peindre en laid et à me peindre en beau.]

Au résumé chose étrange, chez nous, la plus absolue différence de tempéraments, de goûts, de caractère, et absolument les mêmes idées, les mêmes sympathies et antipathies pour les gens, la même optique intellectuelle.

30 août. — C’est décidément plus difficile de distribuer une pièce que de composer un ministère. Ce qui me paraît dominer chez l’acteur, ce n’est pas le désir d’avoir un beau rôle, c’est d’empêcher un camarade de l’avoir.

31 août. — Bressant a pris le rôle de Got. Nous allons chez Got pour tâcher d’obtenir qu’il joue le rôle de Bressant. Nous le trouvons aujourd’hui en débraillé, en pantalon de toile bleue, en vareuse d’ouvrier. C’est un autre particulier que les autres. Rien de réservé, de diplomatique. S’il joue quelque chose, c’est plutôt la rondeur. Il s’invite sans façon à déjeuner chez nous pour le lendemain, cause de notre pièce, des rôles non distribués, du péril de tomber dans le babouin, si nous n’avons pas Mme Plessy, etc., etc.

1er septembre. — Got vient déjeuner chez nous. C’est un acteur qui a fait ses classes et qui a l’air d’arriver de la campagne avec une gaie figure de vicaire de village et de madré campagnard. Il a une gaîté de sanguin, le rire large, ouvert, communicatif.

On sent en lui l’acteur qui voit, qui observe, qui est à la recherche de types, de caractéristiques silhouettes humaines : il nous dit, sans savoir dessiner, jeter très bien le mouvement d’un bonhomme sur le papier. Comme nous lui parlions de la mystérieuse cristallisation du rôle d’un auteur dans la personne d’un acteur, il nous confesse le composer d’abord avec la pensée de l’auteur, en y entrant entièrement, — c’est pour cela qu’il ne crée jamais sûrement un rôle dans une pièce d’auteur mort, car pour lui, avec l’auteur, le rôle meurt. — Il faut qu’il entende l’auteur lire et expliquer le rôle dans son mouvement à lui. Puis, dit-il, quand il a le bonheur de pouvoir raccorder la pensée de l’auteur avec un type vivant qu’il a en vue : c’est fait, il tient son personnage. Dans Giboyer par exemple, son type vivant a été Jean Macé, avant qu’il fût un homme rangé.

Sur le nom de Mme Plessy prononcé par moi, il nous fait d’elle un portrait de forte mangeuse, d’une femme qui dévorerait un dindon. « Oui, dit-il, après des pièces, elle a des paresses, des langueurs de créole. Tout à coup son œil s’allume et elle s’écrie avec une bouche humide : « Mon Dieu ! que je mangerais bien un peu de bœuf à l’huile ! »

« Ah ! vous allez avoir de rudes répétitions, continue-t-il, des répétitions de trois heures, mais il faut cela, voyez-vous. Voilà un joli mot de Mlle Mars ; au milieu de répétitions qui n’en finissaient pas, elle s’écria : « Ça ne m’amuse pas plus que vous autres, mais je « ne vomis pas encore assez mon rôle ! »

Comme tous les hommes d’un talent moderne et vivant, il a le goût d’écouter dans la rue, sur les impériales des omnibus, et il nous conte ce dialogue entendu par lui, ce dialogue de deux ouvriers, le plus jeune gourmandant le plus vieux : « Elle se fichait de toi, cette femme ! — Je l’aimais. — Mais elle couchait dans le garni avec un sergent de ville ! — Je le savais… cette femme-là, vois-tu, je lui aurais mangé le délivre ! »

Et nous voici avec Got à attendre, aux Français, Thierry qui est allé lire notre pièce à Mme Plessy et essayer de la décider à jouer son premier rôle de mère. Nous attendons en compagnie de ce pauvre Guyard, le lecteur mélancolique de tous les ours, un homme si attristé de toutes les tragédies infiltrées en lui, qu’il rêve toutes les nuits que son ménage est dans un cachot, et assailli à tout moment, à propos de ces tragédies, d’incidents comme celui-ci : il vient de recevoir une lettre d’un malheureux qui lui écrit d’un lit de la Charité, qu’il a un pistolet sous son traversin, pour se brûler la cervelle, si sa pièce n’est pas reçue.

Ces histoires coupées d’esquisses drolatiques par Got des gens passés et présents du Théâtre-Français, et qui comparait l’attitude d’Empis, devant les cotillons de la Comédie-Française, à celle d’un dindon mis en présence d’un œuf en plâtre.

Là-dessus Thierry entre, fatigué, éreinté, les cheveux pleurant sur la face, les yeux coulés dans les joues, pareil à la peinture d’un christ byzantin, très fatiguée. Mme Plessy se décide, non sans hésitation, à jouer, mais elle exige une excellente composition.

Dans cette fatigue d’émotions perpétuelles, assis sur une chaise du boulevard, après dîner, la réalité des passants, des choses, du boulevard, perd de son relief, et tout prend à nos yeux des effacements de rêve.

Samedi 2 septembre. — La loge de Got : un divan qui fait le tour de la pièce couvert en algérienne, une grande natte par terre, trois étagères, une sorte de panoplie faite avec des sabres, des épées.

Ce soir, Got en s’habillant, nous raconte ses débuts. Lorsqu’il a commencé à répéter, il avait encore son habit de troubade sur le dos ; il était caporal. Il nous parle de sa première création, de la création de l’abbé dans IL NE FAUT JURER DE RIEN, rôle qui lui échut à la suite du refus de tous les sociétaires. Musset aux répétitions l’y trouvait détestable et ne se cachait pas de le lui dire. Il voulait qu’il le jouât en soutane, et Got précisément, à cause des circonstances, ne voulait le jouer qu’en lévite.

Cette altercation entre l’auteur et l’acteur se termina par cette phrase de Musset : « Au fond je m’en f…, puisqu’on se tire des coups de fusil ! » C’était le 22 juin 1848.

3 septembre. — … Aujourd’hui la princesse a été d’un révolutionnarisme terrible ; au milieu du monde académique qu’elle avait à dîner, elle a déclaré tout haut et violemment qu’elle préférait un vase japonais à un vase étrusque… Retour en chemin de fer avec Carpeaux qui déborde d’esthétique passionnée. Le beau pour lui est toujours la nature : le beau trouvé comme le beau à trouver… Et encore pour lui le corps humain actuel, dans les beaux échantillons, offre d’aussi beaux modèles que la Grèce. Il y a encore des athlètes : ainsi ce cent-garde qui fait un trou à une pièce de vin, et la boit en la tenant au-dessus de sa tête.

Pour Carpeaux comme pour tous les gens de talent et d’avenir de ce temps-ci, il n’y a pas d’idéalisation du beau, il n’y a que sa rencontre et sa perception. Bref, c’est un artiste capable de faire un croquis en omnibus, — ce dont le blague, comme un imbécile qu’il est, un membre de l’Institut qui est là.

Ce Carpeaux : une nature de nervosité, d’emportement, d’exaltation, ce Carpeaux : une figure fruste, toujours en mouvement, avec des muscles changeant continuellement de place, et avec des yeux d’ouvrier en colère : — la fièvre du génie dans une enveloppe de marbrier.

6 septembre. — 8, rue des Saints-Pères, chez Mme Plessy. Nous allons la remercier. Elle allait sortir. Elle a son chapeau sur la tête. Une poignée de main vive, des paroles animées, des gestes de passion. La voix perlée du théâtre, perdue, emportée dans la chaleur des entretiens émotionnés. J’ai rarement vu la vie se dégager aussi électriquement d’une femme.

Elle nous a dit ce joli mot : « C’est le premier rôle de maman que je joue… après cela, elle est si coupable ! »

11 septembre. — Relecture de notre pièce aux acteurs. Maintenant qu’on a décidé Got à prendre le rôle de Bressant, Mme Plessy à remplir un rôle de mère, maintenant qu’il y a eu pour engager les uns et les autres à jouer, plus de démarches, de courses, de diplomatie dépensée que pour un traité de paix, — voici Delaunay — le personnage sur lequel repose toute la pièce — qui refuse son rôle, non qu’il se plaigne que la pièce soit mauvaise ou le rôle déplaisant, au contraire ; mais il le déclare trop jeune pour lui. Il faut par malheur que, le matin même, le CONSTITUTIONNEL l’ait trouvé trop vieux dans Damis, et d’ailleurs, ainsi que tous les jeunes premiers dont la coquetterie est à rebours, il aspire aux rôles plus vieux que son âge, au rôle du Misanthrope. Au fond il semble qu’il veuille avoir la main forcée, de façon à être couvert par un ordre ministériel.

Tout philosophe qu’on peut être, et quelque raisonnement qu’on se fasse, cette continuité d’exigences, de prétentions, d’importances, de vanités d’acteurs, vous agace à la fin jusqu’à l’impatience. Et c’est que cela vous arrive de tous côtés, des petits comme des grands. La petite Dinah me demande assez maussadement d’ajouter dix jolies lignes à son rôle, et Lafontaine me témoigne un peu de mauvaise humeur d’avoir été ouvrier dans le passé de M. Maréchal.

13 septembre. — Il est pour les auteurs, un empoisonnement, un empoisonnement, où chaque jour apporte sa petite dose de poison : c’est la vie au milieu de gens pleins de doute, prêtant au succès d’une pièce les hasards du jeu, et défiants naturellement d’un début, et par les demi-mots, les sous-entendus, les consolations par avance même du four futur, vous glaçant petit à petit, et qui arrivent à vous donner une certaine défiance de l’œuvre, dans laquelle vous aviez une foi entière.

Il y a dans tout ce monde des acteurs une impersonnalité qui inquiète. Ils n’ont pas l’air d’être quelqu’un, mais les personnages qu’ils travaillent à être. Il y a chez ces êtres une habitude de changer de peau, qui ne laisse pas en eux un bonhomme sur lequel on puisse mettre la main. Le tréfonds de leur pensée et de leur conscience ne vous apparaît pas.

14 septembre. — Delaunay refuse décidément son rôle, et avec le refus de son rôle, la pièce a l’air de devenir impossible. La pièce se désagrège, et, comme nous dit Thierry, « cette maille qui part, fait partir tout le bas du filet ».

Une journée où on se promène avec du désespoir. Nous traînons nos pieds dans les feuilles mortes du jardin des Tuileries, sans vision des choses ni des gens, de l’amertume plein la bouche.

15 septembre. — Eh bien ! vieil ami, on nous a dit que tu étais un peu souffrant ?

— Ah ! vous savez, on est bête !

Et il lui vient, se pressant, un tas de phrases embrouillées par de l’oppression de poitrine, par une émotion qui monte et met des larmes dans ses yeux et dans sa voix qui se mouille et bredouille.

Puis essayant comme de se railler : « Je lui avais bien dit : On ne tue pas seulement un homme avec un coup de pistolet… chaque fois que ça me revient, depuis deux mois… c’est comme une aiguille à tricoter qui me passe là — et il se touche la poitrine à l’endroit du cœur. — Je viens de voir le docteur… Je lui ai tout dit… dans ces choses-là, vous comprenez, il faut tout dire… Ah ! un fort saisissement que j’ai eu… C’est que ç’a été si brusque… Je l’avais quittée le mardi… Elle m’a écrit le mercredi… et le dimanche ses bans étaient publiés… Il n’y avait rien eu entre nous, la dernière fois… Seulement en s’en allant elle m’avait montré son chapeau… c’était sans doute son chapeau pour se marier… Mon Dieu, quand elle m’avait parlé de se marier, je l’avais toujours engagée à le faire… mais ça a été trop prompt… Puis ces derniers jours aussi, elle m’avait dit — oui, j’en ai été frappé : — « Je croyais n’avoir que cela, j’ai tel âge… » Elle l’avait vu, son âge, sur l’acte de naissance, qu’elle avait fait venir pour son mariage.

Ainsi il va se raccrochant à chaque petit souvenir, en en dégustant l’amertume, avec une voix qui à tout moment sombre dans de l’émotion, pendant que du jaune lui monte dans le teint.

Le soir, après dîner, il nous dit : « Les *** étaient retournés en Italie. Je n’avais plus personne, mon fils était en pension… Dans mes rêves creux, je demandais à Dieu une femme pour la protéger, pour être un intérêt dans ma vie… Quand je reçus sa lettre, mes vœux étaient exaucés… Je la voyais, tous les quinze jours, dans un hôtel… jamais chez moi ni chez elle. Je m’étais défendu de jamais aller chez elle, de peur d’être jaloux… Je voulais ne pas l’être, ne rien savoir… Tous les quinze jours, j’arrivais le premier… Les femmes, vous savez, ça se fait toujours attendre… On me donnait mon journal… Il y avait du feu… Je lisais en l’attendant… Elle arrivait, elle ôtait son chapeau… Je lui disais : « Qu’est-ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vue… dites-moi tout… » Elle me le racontait longuement… Puis elle me demandait des renseignements sur des choses qu’elle n’aurait pas osé demander à d’autres… Je lui donnais des livres à lire… Nous causions sur ce qu’elle avait lu… Elle me disait souvent : « Vous ne savez pas, je ne dis pas l’amour, mais l’attachement que j’ai pour vous… Nous déjeunions… Je passais là, quatre ou cinq heures… Elle s’en allait, je la regardais dans l’escalier…. Qu’est devenu tout cela ?… Il y a deux mois que je n’ai reçu une lettre d’elle.

Il cherche sur lui des lettres, et les feuilletant : — « Tiens, voilà la dépêche de ma mort, pour mon fils !

— Oh ! vieil ami !

— J’étouffe, non, je ne peux pas surmonter cela ! »

C’est un vieil ami de la famille, un vieillard de 76 ans, qui nous dit cela, avec l’accent d’une vie brisée, d’un homme blessé à mort, qui aurait perdu du même coup une habitude de quinze ans, une famille, une fille, une maîtresse. Je ne sais quoi de tragique, de funèbre et de touchant s’échappe de la désolation passionnée de ce vieillard, qui semble ne plus vouloir avoir la force de vivre, et que le délaissement frappe au cœur comme avec une épée.

Comme je lui parlais d’un voyage, en compagnie de son vieux domestique que nous avons baptisé Leporello, le vieil homme a murmuré d’un ton moitié triste, moitié ironique : « Pauvre don Juan que je ferais ! »

Dimanche 17 septembre. — Mérimée vient faire une visite à Saint-Gratien. De gros traits, d’épais sourcils noirs, la forte encolure des hommes d’esprit de Louis-Philippe, le type d’un censeur de collège de province. Comme il désire faire acheter à la princesse une villa à Cannes, il en a apporté les dessins faits par lui : des gouaches criardes rappelant les éruptions du Vésuve encadrées de noir.

18 septembre. — Nous allons voir Camille Doucet à propos de l’affaire Delaunay. Dans l’antichambre le garçon lit la GAZETTE DES ÉTRANGERS, et de gras cabotins de province, et des Antony de troupe ambulante attendent mélancoliquement sur les banquettes. Delaunay sort du cabinet de Camille Doucet, qui nous dit avoir tout épuisé auprès de lui sans succès. Delaunay ne veut décidément pas jouer, et demande, pour y être forcé, un procès.

25 septembre. — Nous sommes dans la situation de gens qui font effort, pour tuer le temps, l’anéantir, par de continuels changements de place et de lieux, toutefois pleins de tressaillements à un coup de sonnette, à un bout de lettre aperçu dans notre case, chez le portier.

26 septembre. — On est venu nous dire que le vieil ami se mourait. Déjà !

Nous sommes dans un grand salon, où il y a le vide et le désordre d’un emménagement commencé. Par une glace sans tain, on voit sur une commode une rangée de bouteilles et de remèdes, et dans un lit quelqu’un, qu’on devine couché derrière les oreillers relevés, et à travers ce cadre transparent qui ouvre l’appartement sur la mort, passe et repasse, active et glissante, une sœur de Bon-Secours, noire sous sa coiffe blanche.

Il se meurt. Il a voulu recevoir l’extrême-onction ce matin. Un prêtre de Saint-Augustin a été appelé, et le prêtre là, il n’a pas voulu le recevoir. C’est le prêtre qui a marié la femme qu’il aimait. Est-ce curieux, et ça ressemble-t-il aux inventions d’auteur, les combinaisons dramatiques amenées par les événements de la vie ?

Nous sommes entrés dans sa chambre. Il nous reconnaît. Il nous serre la main avec une main presque encore vivante, et refermant les yeux, nous dit comme avec le dernier soupir de sa gaîté passée : « Castor et Pollux. » Rien de déchirant comme ce suprême sourire d’un homme qui commence à être un mort.

27 septembre. — C’est une agonie horrible, le mourant éprouve un sentiment de vide, si douloureux dans le corps, qu’il demande qu’on le remplisse avec des chiffons, de la viande, avec n’importe quoi… De temps en temps, il supplie Dieu, de le faire mourir. Aux paroles des gens qui le réconfortent, aux discours du médecin il a des gestes d’un abandon désespéré…

28 septembre. — C’est fini. Nous voyons le mort, un foulard noué en turban sur la tête, le drap remonté sous le menton et tombant droit avec une croix sur la poitrine, et dans son profil sculpté par la mort, un calme où il y a presque un souffle et un sourire…

Des ballots noirs sont dans la salle à manger, des ballots au milieu desquels est une demoiselle de magasin de deuil, qui les déficelle, en faisant l’article : « Voulez-vous un châle carré pour les domestiques ?… Désire-t-on une robe de chambre pour la toilette de l’eau… Prenez ceci, c’est très avantageux. » C’est la devinaille de toute une maison, et de la situation, et de l’âge des domestiques, et du degré de douleur à ménager chez les parents, et d’un merveilleux bagou approprié à la qualité du chagrin de chacun.

Aujourd’hui Thierry nous déclare qu’il est impossible de jouer la pièce dans ce moment, qu’il faut la remettre après celle de Ponsard. « Il y a un vent de grève sur le théâtre français, » nous dit-il. Et nous avons cette mauvaise fortune sans exemple à la Comédie-Française, d’être arrêtés, les rôles distribués et acceptés par les meilleurs acteurs de la troupe, les décors faits et essayés, — et cela par la volonté d’un seul acteur qui a reçu notre pièce à boule blanche, et qui joue, tous les soirs, dans Musset, des rôles aussi jeunes que celui, dont il a prétexté la jeunesse pour ne le pas jouer. Du reste, nous savons à peu près le fond de l’affaire. Delaunay nous a dit qu’il jouerait notre pièce, la répéterait le lendemain du jour où le ministère lui accorderait ce qu’il lui avait demandé. Qu’est-ce ? sans doute une position égale à Bressant.

Bref, notre pièce est tuée par ce refus.

2 octobre — Saint-Gratien… Nous sommes dans le potager. Je vois à la princesse les yeux rouges. Elle vient de recevoir de Girardin la dépêche annonçant la mort de sa fille, très touchée de la tournure : « L’angélique enfant ne dira plus : « Comme j’aime la « princesse ! »

Dimanche 8 octobre. — Retour de Cernay, d’une assez lugubre auberge de paysagistes, où nous étions arrivés hier, en repassant par Dampierre, le royaume des Luynes : une de ces grandeurs mortes tristes à faire pleurer et qui enversaillent l’âme.

J’ai remarqué, que dans tous les endroits où il y a de vieux monuments d’histoire, il se rencontre plus de vieilles gens qu’ailleurs : les centenaires s’abritent aux vieilles pierres.

10 octobre. — Vraiment c’est une chose injuste qu’on n’ait pas donné à notre corps l’étoffe de notre caractère. Nous voici tous les deux pris de crises d’estomac et de foie, qui se succèdent et renaissent de nos mutuelles anxiétés. Et voilà ces mauvaises nuits de maladie, où sans personne à la maison, le plus valide de nous est à courir le pharmacien, à découvrir un médecin quelconque, à maladroitement et fiévreusement chercher à faire du feu avec de la braise dans un fourneau — avec une vague terreur et qu’on ne se communique pas, du choléra qui court.

— En notre état de maladie, de souffrance, une espèce d’insapidité de tout, et des impressions pâteuses des choses dans l’esprit comme dans la bouche.

— Tout pourrit et finit sans l’art. C’est l’embaumeur de la vie morte, et rien n’a un peu d’immortalité que ce qu’il a touché, décrit, peint ou sculpté.

20 octobre. — Barbizon, forêt de Fontainebleau. Il y a vraiment du courage à nous, si malingres dans ce moment, d’être venus ici, pour travailler à notre roman (MANETTE SALOMON) ; oui, du courage, d’habiter cette mauvaise auberge, à l’inconfortable accepté par la nature ouvrière des peintres, dans ces chambres sans cheminée, à cette table où l’on est obligé de se jeter sur le gruyère à la fin des repas, et sur laquelle plane la tristesse des fruits secs, assis là cette année : tristesse se mêlant à la sinistre mélancolie des maladies qui commencent à s’y donner rendez-vous.

Il s’y trouve une espèce de fou, un phtisique qui tousse toute la nuit, un malade de la moelle qui fauche d’une jambe. Ce dernier, un nommé Vittoz, qui est un sculpteur, plein de choses et de ressouvenirs de toutes les grandes capitales de l’Europe, parlait ce soir, et très bien, de Sauvage, l’inventeur de l’hélice, qu’il a beaucoup connu.

Il le peint avec ses cheveux blancs, sa barbe blanche, sa belle tournure théâtrale, ses grands gestes dans les habits de la misère, dans son immense redingote bleue, et se détachant, en sa silhouette d’ouvrier stoïque, sur les hauteurs de Ménilmontant, où on le voyait rapporter du marché, son déjeuner et son dîner du lendemain.

Il nous montre ce type d’inventeur sublime volé, volé, volé par tout le monde, volé par Ericsen de sa découverte de l’hélice, volé par Girardin de sa découverte du physionotrace, et vivant, à la fin de sa vie, d’une misérable pension faite par le ministère de la marine, et toujours la tête dans un tas de découvertes, et soutenant en lui la flamme qui fait trouver avec de l’eau-de-vie, — et se préparant aux travaux de la nuit par le jeu enragé de deux ou trois heures de violon.

Il est mort en disant que « c’était vraiment dommage ! » parce que la véritable application de son hélice était dans l’air et non dans l’eau.

31 octobre. — Tous ces temps-ci, c’est une succession de petits accidents hostiles, une conjuration d’ennuis de tous les jours et de toutes les choses ; une série de déveines, les taquineries bêtes et à la fois insupportables d’un enguignonnement… A côté des mauvais sommeils, des malaises de corps, toutes sortes de tracas intérieurs : notre toit, ouvert par les maçons pour une réparation, et la pluie tombant sur nos tapisseries comme dans la rue, et nous faisant relever, toute une nuit, pour décadrer des dessins et les sauver d’un déluge.

1er novembre. — A la porte du petit salon de la princesse, une forme de femme blanche, en camisole et en jupon court. Un cri. Des chiens qui jappent. C’est la princesse en déshabillé, qui se sauve avec deux femmes en noir. Ces deux femmes en noir étaient la princesse Murat et sa fille Anna, dont la mère venait annoncer le mariage avec le jeune duc de Mouchy.

Après dîner, Sainte-Beuve parle de ses grandes colères à l’Académie — le jeudi — quand il avait les nerfs montés et toutes les susceptibilités hérissées par l’excitation de son article du CONSTITUTIONNEL. Il avoue que c’est allé, un jour, chez lui, à la suite d’une petite altercation avec Villemain, jusqu’à lui crier qu’il était aussi méprisable que… et à lever son parapluie sur lui. Car il y a toujours un parapluie dans toutes les grandes actions de Sainte-Beuve.

Mérimée vient le soir, et pour la première fois, nous l’entendons causer. Il cause en s’écoutant avec de mortels silences, lentement, mot par mot, goutte à goutte, comme s’il distillait ses effets, faisant tomber autour de ce qu’il dit une froideur glaciale. Point d’esprit, point de trait, mais un tour cherché, une façon de vieil acteur qui prend ses temps, avec un fond d’impertinence de causeur gâté, un mépris affecté de tout ce qui est illusion, pudeur, convenance sociale. Je ne sais quoi de blessant pour les gens bonnement constitués, s’échappe de cette sèche et méchante ironie, travaillée pour étonner et dominer la femme et les faibles.

C’est ainsi qu’il conte, en épais universitaire au ton léger, cette vieille histoire des CENT NOUVELLES, la belle jeune fille de la peste de Grenoble, se repentant, au lit de mort, d’avoir désespéré l’amour de sept ou huit soupirants, et leur en demandant un pardon si vif, qu’ils en meurent et qu’elle en guérit.

Et comme on parle de l’amour et de tous les sentiments complexes qui peuvent y entrer, il raconte l’histoire de son ami Malleville, enlevant une religieuse en diligence, vivant trois jours avec elle, au bout desquels, en apprenant qu’il était protestant, elle éprouva une telle révolution intérieure, que sa digestion fut dérangée. Et de là, passant au méli-mélo de la religion avec ces choses-là, il cite comme un modèle une lettre qu’il aurait bien voulu copier, — un chef-d’œuvre du genre, à ce qu’il dit — une lettre qui commençait par l’invitation à l’amant d’aller au mois de Marie, à la suite un petit sermon, puis une petite infamie à laquelle on l’invitait après, et en post-scriptum un rendez-vous avec quelques jolies polissonneries.

2 novembre. — En chemin de fer pour Bar-sur-Seine. Quatre heures et demie. Une ronde lune jaune. Un ciel presque indéfinissable du plus fin cobalt, d’un bleu pareil au bleu au-dessus des montagnes où il y a de la neige. Les petits tons grillés de l’automne noyés dans une vapeur où se perd la sourde et harmonieuse richesse des valeurs fanées. Les arbres, — une légèreté dorée — apparaissant dans la nuit comme feuilles de brouillard.

— La province dépasse le Roman. Jamais le Roman n’inventera la femme d’un commandant de gendarmerie mettant en vers les sermons du vicaire.

5 novembre. — Je suis enfoncé sous l’édredon de la province. Ma vieille cousine me jette une lettre sur mon lit. Je l’ouvre. C’est Thierry qui m’annonce que Delaunay accepte le rôle, qu’il faut revenir, que la pièce doit être jouée le 1er décembre.

Le théâtre est vraiment une terrible machine à surprises.

Ce soir, le maire d’ici contait cette amusante anecdote. Il est lié avec Paul de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné tout ce que le ménage avait d’artistique et le portrait de Paul de Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du reposoir.

6 novembre. — … Sur le chemin de fer, il y avait une voiture avec un coupé et des volets fermés. On y a fait monter des femmes qui pleuraient dans des mouchoirs de cotonnade bleue. Des oiseaux qui étaient posés sur la voiture se sont dépêchés de s’envoler… J’ai lu alors : SERVICE DES PRISONS.

10 novembre. — Enfin nous voici faisant répéter sur la scène, à côté du souffleur assis à une table. A la première répétition nous avons eu encore une terreur. A son entrée, Delaunay ne paraissait pas… On l’a appelé, enfin il est venu…

Ce qui nous frappe surtout, c’est le long ânonnement que les acteurs mettent à dire. Ils commencent à répéter, à réciter un peu comme des enfants. On sent le besoin qu’ils ont d’être serinés, montés, chauffés. Ils tâtonnent l’intonation, ils manquent le geste. A tout moment ils font des contresens à l’encontre de ce que vous avez écrit. Et comme ils vous semblent longs à entrer dans la peau de votre rôle !

Il faut excepter pourtant Mme Plessy, elle seule a l’intelligence véritablement littéraire. Du premier coup elle comprend et elle rend. Elle a eu immédiatement le sentiment des choses observées, des choses vraies du rôle de Mme Maréchal. Elle a mis le doigt sur tous les cris du cœur, en disant : « C’est étonnant, les hommes, je ne sais pas où ils nous prennent cela ? » Et chez elle, c’est une compréhension si vive, que l’a traduction est immédiate, intelligente toujours, quelquefois sublime.

16 novembre. — Après les répétitions, dans cette haute salle des Français, on a l’impression de trouver le plafond de son chez soi écrasant, et le sommeil vous ennuie… La nuit vous paraît vide et impatientante, ainsi qu’à un homme qui a quelque chose devant lui qu’il voudrait hâter. On ne vit plus que sa première représentation.

17 novembre. — Rien d’une volupté discrète comme l’ancien cachemire. Toutes les modes actuelles, avec leur tapage, me semblent habiller la femme de scandale : le cachemire me paraît envelopper le mystère et le secret de la femme du monde qui sort de chez son mari, — pour aller à son premier rendez-vous.

Il vous vient dans les répétitions une incroyable irritation nerveuse, produite par tous les remaniements imposés, exigés, conseillés, postulés par l’un, par l’autre. Suppression de ceci, atténuation de cela, changement d’entrée, déplacement d’un chapeau. C’est un tas d’observations, une suite de coupures dans le vif de votre phrase, de votre idée : c’est énervant à la longue comme une amputation faite à coups de canif.

18 novembre. — Quelque chose d’austère au fond dans le théâtre. Les femmes y sont peu femmes. Elles y viennent un peu en tenue d’ouvrage, en brûleuses de maison. Robes et sourires, elles gardent tout, on le sent, pour le public. Nulle coquetterie, à peine de sexe. Rien de donné par elles au roman des coulisses. Pas la moindre intention de trouver là, l’amant ou le caprice. L’affaire de la pièce : rien que cela.

Singulière existence à rebours que cette vie des répétitions. Tout le jour dans de la nuit, dans des ténèbres éclairées par deux quinquets. Une absolue suppression de la vie réelle, du soleil, de l’heure du dehors. En sortant du théâtre à quatre heures, par une fin de jour, on tombe dans la rue, tout hébété et tout désorienté, et on ne sait plus si on vit ou si on rêve.

Une vie bien empoignante après tout, par sa création d’inventions, d’ingéniosités, de toutes sortes de petits détails d’une délicatesse infinie, enfin de tout un art insoupçonné. C’est la recherche et la trouvaille du geste qui est le geste de la parole qu’on dit, la formation des groupes, les communications établies ou brisées entre les personnages, tous les soulignements mis sous les paroles, le naturel à se lever, à s’asseoir, qui demande des dix reprises de la scène : toutes petites choses si absolues, si positives, d’une vérité si flagrante, qu’elles font crier, aussitôt trouvées : « C’est cela ! » — et le mouvement trouvé, une petite émotion de joie passe en vous comme une chaleur.

On ne se doute pas de ce travail, de ce remâchement perpétuel dont ont besoin les acteurs pour se pénétrer de leur rôle. Il leur faut une infiltration quotidienne pendant un mois.

Le seul défaut de Mme Plessy est son instantanéité d’intuition qui ne s’arrête et ne se fixe pas. Elle comprend si vite qu’elle comprend chaque jour quelque chose de nouveau. C’est ainsi qu’elle a joué toute notre pièce de répétitions en répétitions, et morceau par morceau, d’une manière supérieure, mais elle n’était supérieure chaque jour qu’à un endroit, où elle ne l’était plus le lendemain.

19 novembre. — Eugène Giraud nous racontait que Sainte-Beuve, pour se préparer à la charge qu’il en a faite à une soirée de Nieuwerkerke, avait pris l’étonnante précaution de prendre un lavement, afin, disait-il très sérieusement, d’avoir le teint plus frais.

20 novembre. — Perpétuelle émotion que cette vie de théâtre ! Aujourd’hui, quand tout semble gagné, Thierry nous dit que la censure est dans la plus grande animation contre la pièce, qu’elle conclura peut-être à l’interdiction.

22 novembre. — Je sors navré de chez Gavarni. Mlle Aimée me raconte qu’on est dans la misère la plus affreuse, que ce sont tous les jours des scènes effroyables de fournisseurs. Il serait déjà expulsé de la maison qu’il a achetée 260 000 francs, si M. Trélat n’était mort. Par là-dessus des dettes, qu’on croyait éteintes, renaissent. Un menuisier a surgi avec un compte de 15 000 francs pour des fournitures impossibles, pour des portes qui étaient de la pure ébénisterie. Malgré son apparente indifférence, il y a des moments, où Gavarni se rend compte de sa position. Il lui est échappé de dire à Aubert « qu’il ne connaissait pas dans le monde un homme dans une position plus terrible que la sienne » !

24 novembre. — Mlle Rosa Didier a amené aujourd’hui son fils à la répétition, un joli enfant de dix ans, qui dans une figure pâle, a deux grands yeux tout noirs et tout doux. On l’assied auprès du souffleur, et il essaye de répéter de sa petite voix l’engueulement de Bressant. Ça ressemblait à un chérubin qui épellerait, dans le ciel, le catéchisme poissard.

25 novembre. — Aujourd’hui, on répète au trou du souffleur. La pièce commence à être admirablement jouée. Mme Plessy est presque toujours sublime, oui sublime, je ne recule pas devant le mot. Et quelle grande artiste dramatique n’a-t-on pas utilisée ! Quant à la voix de Delaunay, c’est la plus adorable musique que puisse rêver un auteur pour sa prose.

Mme Plessy racontait avoir vu Scribe, dans les derniers temps, manger un mouchoir pendant une mauvaise répétition.

26 novembre. — J’entre chez le libraire France. Un monsieur, qui est là, entend dire qu’il n’y a plus de places pour notre première. Ce monsieur ne connaît pas notre nom, n’a jamais lu un livre de nous. Et il dit : « Si je passais au théâtre, peut-être que… » C’est bien là le monde parisien, ce monde qui a envie de ce qui n’est plus possible.

26 novembre. — La salle pendant les répétitions. Salle dans la pénombre avec des lueurs de lune glissant d’un côté sur les toiles de couverte des balcons et sur les muscles des cariatides des avant-scènes ; au-dessous tout le fond de la salle obscurée, piqué de petits trous de jour cerise, filtrant par les rideaux rouges du fond des loges.

Le lustre, au milieu de ces ténèbres, scintillant de feux prismatiques ainsi qu’un bouquet de pierres précieuses dans une cave, ou comme des stalactites pendues à la voûte d’une grotte neigeuse.

Dans l’orchestre enseveli, sous une vague de toile grise, et éclairé par les deux quinquets à abat-jour de la scène et la lampe du souffleur, le manche d’une contrebasse dépassant la rampe, rayé d’un trait de lumière.

De temps en temps le tournoiement du lustre descendu et le souffle du lampiste dans les verres, donnant la sensation de la sonnerie d’un collier de petit chien.

27 novembre. — En lisant Victor Hugo. Il me semble voir une séparation, un abîme de distance entre l’artiste et le public de nos jours. Dans les autres siècles, un homme comme Molière n’était que la pensée de son public. Il était pour ainsi dire de plain-pied avec lui. Aujourd’hui, les grands hommes sont plus haut et le public plus bas.

— Les formes les plus distinguées et les goûts les plus populaciers peuvent s’accorder chez la femme ; — chez l’homme, non.

29 novembre. — Gavarni nous donne une grande preuve d’amitié en venant à la répétition. Il est très malade. Dans l’escalier, il est obligé de rester assis dix minutes sur la banquette de l’escalier pour reprendre sa respiration. Quand nous l’aidons à remonter en voiture, il est suffoqué à ce point qu’il peut à peine nous parler.

Thierry nous montre une lettre de Camille Doucet, dans laquelle le ministre Rouher et le maréchal Vaillant nous font l’honneur d’avoir cherché, trouvé un dénouement à notre pièce. Rouher veut que la fille soit seulement blessée, et qu’il reste l’espérance d’un mariage avec l’amant de sa mère. Le maréchal Vaillant en a trouvé un autre à peu près du même goût. Heureusement qu’il n’y tient pas, et, comme militaire, il n’est pas trop opposé au coup de pistolet du dénouement.

On vit tout entier absorbé, dans l’enchantement, le doux enivrement, la musique du jeu de ses acteurs, et la volupté de cela vous fait passer entre les épaules de petits frissons agréables. Puis, quand c’est fini, la répétition vous reste encore dans la tête, dans les oreilles, au cœur, comme une douce émotion mourante.

30 novembre. — En me voyant si près d’être joué aux Français, je commence à croire qu’il pourrait y avoir une providence pour la constance de l’effort et le courage de la volonté.

1er décembre. — … Qui regarde, au Cirque, ce joli spectacle : les enfants avec leur bouche ouverte de surprise et d’attention, montrant le blanc de leurs petites dents d’en haut, les yeux grands ouverts, qui clignent, de temps en temps, de la fatigue de regarder, le front creusé de deux ombres au-dessus des sourcils par la contraction de l’attention, le haut des oreilles rouge, contre le blond d’or pâle de leurs cheveux.

2 décembre. — Enfin la sourde inquiétude de ces jours-ci a disparu. La censure a envoyé, pour donner son visa, son bonhomme drolatique, le censeur Planté.

L’impatience de ces jours-ci a fait place en nous à un contentement plein, tranquille, et qui ne voudrait pas aller en avant. Nous serions désireux d’en rester où nous en sommes, longtemps. Nous avons presque un regret d’en avoir sitôt fini avec cette douce suspension de la vie réelle dans les répétitions, avec ces délicieuses petites bouffées d’orgueil qui vous passent par le nez, aux bons moments de votre pièce, aux beaux endroits de vos tirades aimées, avec enfin cette perpétuelle et toujours nouvelle attente du mot qu’on sait qui va venir, et que vos lèvres marmottent d’avance.

3 décembre. — Aujourd’hui c’est la répétition en costume. J’entre dans le foyer, et j’y trouve, sautillante et adorable, Rosa Didier dans son costume de Bébé, avec ses beaux yeux sous sa perruque blonde, et dans le nuage de folle mousseline s’envolant autour d’elle. Il m’a semblé que tous les vieux portraits de ce foyer sévère, les ancêtres de la Tragédie noble et de la Comédie grave, les Orosmanes à turbans et les reines à poignard, fronçaient le sourcil devant le lutin du carnaval de l’Opéra.

Je rencontre dans un corridor Delaunay, que tout d’abord je ne reconnais pas, tant il s’est bien rajeuni par je ne sais quelle préparation magique, et tant il semble n’avoir que les dix-sept ans de Paul de Bréville.

En regardant, en écoutant ce monde aller, dire votre prose, jouer la vie de votre création ; en voyant cette scène à vous, et sentant tout vous appartenir là, le bruit, le remuement, la musique, les acteurs, les figurants, tout, jusqu’aux machinistes et aux pompiers, je ne sais quelle joie orgueilleuse vous remplit de posséder tout cela… Comme public il y avait un curieux public, et tout d’abord Worth et sa femme, sans l’inspection desquels Mme Plessy ne joue jamais, et avec eux tout le monde des modistes et des tailleuses célèbres… L’effet de la pièce croît de répétition en répétition. Les acteurs s’étonnent d’eux-mêmes et s’admirent entre eux. Tout le théâtre croit à un immense succès, et la phrase qui court est celle-ci : « Il y a vingt ans qu’on n’a vu, aux Français, une pièce montée et jouée comme celle-ci ! »

5 décembre. — Une bonne nuit. Nous mettons des cartes aux critiques. Visite à Roqueplan. Nous le trouvons déjeunant. Il est tout en rouge, et botté d’espèces de grands mocassins brodés : l’air moitié bourreau, moitié Ojibewas. Il cause hygiène des gens de lettres. Il dit que, dans notre métier, « il faut combattre la déperdition nerveuse, qu’il vient de manger deux beefsteaks, qu’il y a un art de tâter son estomac, de l’entraîner… » Et comme nous lui faisions compliment de sa santé, de sa résistance à l’âge, il soupire : « Oh ! tout le monde a sa maladie. J’ai, moi aussi, mon égout collecteur. Le matin, je graillonne… Ça me nettoie pour la journée. »

De là, été voir le vieux père Janin, qui ne descend plus de son chalet, qui est maintenant, avec sa goutte, critique de théâtre en chambre. Il m’apprend que sa femme s’habille pour aller voir notre pièce. Malgré tout, malgré le féroce éreintement des HOMMES DE LETTRES, il nous revient le souvenir de notre première visite à son premier article.

Enfin, nous attrapons l’heure du dîner, et nous allons nous attabler chez Bignon, où nous mangeons et buvons pour une trentaine de francs, absolument comme des gens qui ont devant eux cent représentations.

Pas la moindre inquiétude. Une sérénité absolue, la conviction que quand même le public ne trouverait pas notre pièce parfaite, elle est si remarquablement jouée, que le jeu des acteurs doit emporter le succès. Nous demandons l’ENTR’ACTE, et lisons et relisons les noms de nos acteurs. Puis, nous fumons des cigares, coudoyant ce Paris où notre nom grouille déjà, et que nous allons emplir demain, respirant comme la première bouffée d’un grand bruit autour de nous. Le théâtre ! nous au théâtre ! et nous pensons à ces petits bouts de rôle, aperçus sur des tables de nuit d’actrices de deux sous, et qui nous faisaient palpiter le cœur.

Nous arrivons aux Français. Les abords nous semblent assez vivants, assez remuants. Nous montons en victorieux cet escalier, que nous avons monté si souvent dans des dispositions d’esprit si différentes. Nous nous sommes bien promis, dans la journée, que si nous voyions, vers la fin de la pièce, l’enthousiasme aller trop bien, nous filerions bien vite pour n’être pas traînés en triomphe sur la scène.

Les corridors sont pleins. Il y a comme une grande émotion bavarde dans tout ce monde. Nous attrapons au vol des rumeurs de bruit, de tapage : « On a cassé les barrières à la queue ! » Guichard, encore vêtu de son costume de Romain, entre au foyer assez déconcerté ; il a été hué dans HORACE ET LYDIE. Nous commençons à respirer, peu à peu, un air d’orage. Got, sur lequel nous tombons, nous dit des spectateurs avec un singulier sourire : « Ils ne sont pas caressants ! »

Nous allons au trou du rideau, essayant de voir dans la salle, et n’apercevons, dans une sorte d’éblouissement, qu’une foule très éclairée. Soudain, nous entendons qu’on joue. Le lever du rideau, les trois coups ; ces choses solennelles que nous attendions avec un battement de cœur, nous ont totalement échappé. Puis, tout étonnés, nous entendons un sifflet, deux sifflets, trois sifflets, une tempête de cris à laquelle répond un ouragan de bravos.

Nous sommes dans un coin de coulisse, adossés à un portant, parmi les masques, et, en passant, il nous semble que les figurants nous jettent des regards apitoyés. Et on siffle toujours, et on applaudit aussi.

La toile baisse, nous sortons sans paletot, et nous avons chaud aux oreilles. Le second acte commence. Les sifflets reprennent avec rage, mêlés à des cris d’animaux, à des imitations des intonations des acteurs. On siffle tout, jusqu’à un silence de Mme Plessy. Et la bataille continue entre les acteurs, soutenus par une partie de l’orchestre et presque la totalité des loges où l’on applaudit, et le parterre et tout le poulailler qui veulent, à force de cris, d’interruptions, de colères, de blagues du Petit-Lazari, faire tomber la toile.

« Ah ! c’est un peu secoué ! » nous dit Got, deux ou trois fois. Nous restons, pendant tout ce temps, adossés à notre portant, recevant les bordées de sifflets en pleine poitrine, pâles, nerveux, mais debout, ne bronchant pas, forçant, par notre présence entêtée, les acteurs à aller jusqu’au bout.

Le coup de pistolet est tiré. La toile tombe dans la clameur d’une émeute. Je vois passer Mme Plessy qui sort de scène avec le courroux d’une lionne, rugissant des injures contre ce public qui l’a insultée. Et derrière la toile du fond, nous entendons, pendant un quart d’heure, des vociférations féroces ne pas vouloir permettre à Got de dire notre nom.

Nous sortons à travers les groupes tumultuants remplissant les galeries du Théâtre-Français, et nous allons souper à la Maison d’Or avec le comte d’Osmoy, Bouilhet, Flaubert. Nous y faisons très bonne figure, malgré une crise nerveuse qui nous donne envie de vomir, chaque fois que nous portons quelque chose à nos lèvres. Flaubert ne peut s’empêcher de nous dire qu’il nous trouve superbes ; et nous rentrons à cinq heures du matin, chez nous, las de la plus infinie lassitude que nous ayons éprouvée de notre vie.

6 décembre. — Le chef de claque m’affirme que, depuis HERNANI et les BURGRAVES, le théâtre n’a jamais vu de tumulte semblable.

Dîner chez la princesse, qui est rentrée hier les gants déchirés et les mains brûlantes d’avoir applaudi.

Ma bête de maîtresse, qui a assisté à la représentation d’hier, me disait, cette nuit, qu’elle n’osait plus sortir ce matin, qu’il lui semblait qu’elle avait la chose écrite sur la figure.

7 décembre. — Singulière chose que l’idée fixe ! Ces deux jours-ci, j’ai, toute la journée, des sifflets dans les oreilles. La soirée est presque bonne et les acteurs peuvent un rien jouer, et c’est un vrai rayon que l’embellie qui passe sur la figure de Mme Lafontaine, toute joyeuse, d’entrer en scène sans être sifflée.

9 décembre. — Augier s’étonnait, à la première représentation d’HENRIETTE MARÉCHAL, de n’avoir pas vu la tranquillité faite par l’expulsion de dix ou douze personnes. A celle-ci, ainsi qu’aux deux précédentes, les acteurs ont l’air de se demander ce que signifie cette espèce de tolérance de la police. Coquelin, ce soir à la sortie, me contait qu’aujourd’hui, pendant que les sifflets empêchaient de rien entendre, les messieurs de deux ou trois loges de premières s’étaient réunis et avaient été trouver le commissaire de police, disant qu’ils avaient payé, qu’ils avaient amené leur famille, et qu’ils voulaient entendre. Le commissaire de police leur avait répondu qu’il n’avait pas d’ordres.

Ces heures douloureuses, recommençant tous les soirs, vous barrent absolument l’estomac, vous ferment l’appétit. Nous n’allons plus aux représentations qu’avec des pastilles de menthe anglaise : on pue l’émotion.

L’autre jour, à propos de cela, Dumas fils nous disait qu’à ses premières pièces, Labiche lui avait demandé :

— Eh bien, et l’estomac, tu n’en souffres pas encore ?

— Non.

— Ah ! tu verras, quand tu auras fait un peu de théâtre !

11 décembre. — Notre premier acte est joué absolument comme une pantomime. On ne laisse pas entendre un mot.

Au milieu du tapage hostile de la salle, Bressant dans son rôle du « Monsieur en habit noir », le rôle le plus attrapé de la pièce, est admirable de courage.

Le matin, on a répandu une circulaire au quartier Latin, pour que la toile tombe au premier acte. Du reste, maintenant, le plan des siffleurs est bien visible : c’est de tuer toutes les scènes et les mots à effet. Ce qu’il y a de meilleur dans la pièce est ce qu’il y a de plus sifflé, et ce qu’il y a de plus dramatique est ce qu’il y a de plus égayé.

Une chose qui dit tout sur cette cabale, et je donne ma parole d’honneur de la chose, c’est ce fait : avant notre pièce, aujourd’hui, on a joué les PRÉCIEUSES RIDICULES. Ils ont sifflé. Ils ont sifflé Molière, croyant que c’était du Goncourt.

14 décembre. — C’est étonnant que deux souffreteux, comme nous, possèdent une force nerveuse qui ait pu résister à cette vie de dix jours, force qui étonne autour de nous, nos amis, les acteurs, et Thierry, nous disant un de ces soirs : « Vous passez des soirées bien cruelles ! »

Je ne parle pas seulement du contre-coup en nous de ces huées sauvages, mais de cette vie sans un moment de repos de l’esprit ou du corps. Corriger les épreuves de la pièce pour l’ÉVÉNEMENT, faire les raccords, écrire vingt lettres par jour, remercier ici et là, lire tous les journaux, recevoir les gens qui viennent vous voir, rouler en coupé une partie de la journée, faire sa salle, distribuer son service, assister à toutes les représentations jusqu’au bout pour empêcher les acteurs de lâcher pied, emmener le soir des amis souper — et par là-dessus trouver le temps et le sang-froid d’écrire sa préface, par morceaux, par phrases crayonnées, en voiture, en mangeant, dans les cafés, dans les coulisses : c’est comme si on dépensait dix ans de sa vie, de son système nerveux, de son cerveau, en dix jours.

15 décembre. — Thierry est venu ce matin chez nous. La veille il avait reçu le premier exemplaire de notre préface. J’ai compris de suite, à première vue, que notre préface avait tué la pièce.

Eh bien, qu’importe ! j’ai la conscience d’avoir dit la vérité, et d’avoir signalé la tyrannie des brasseries et de la bohème à l’égard de tous les travailleurs propres, de tous les gens de talent qui n’ont pas traîné dans les caboulots, d’avoir signalé ce socialisme nouveau, qui dans les lettres recommence tout haut la manifestation du 20 mars, et pousse son cri de guerre : « A bas les gants ! » Car c’est surtout cela cette cabale, et peut-être les gens qui la trouvent drôle, parce qu’elle n’atteint que nous, n’en riront pas plus tard.

Thierry tire de sa poche un numéro de la GAZETTE DE FRANCE, et sur l’attaque qu’elle contient contre nous, suivie d’un curieux appel aux contribuables dont l’argent sert à monter une HENRIETTE MARÉCHAL, nous demande de retirer notre pièce. Nous refusons, en lui disant qu’il sait bien que ce qu’on siffle, n’est pas notre pièce ; et que nous sommes résolus à attendre que le gouvernement nous interdise.

Ce soir, grâce aux chaudes amitiés d’inconnus amenées par ces inimitiés furieuses et sans raison, la représentation est un triomphe. Au moindre sifflet la salle se lève tout entière et demande l’expulsion de l’interrupteur. Après ce succès, nous sollicitons, auprès de Thierry, encore une représentation ; il nous répond qu’il ne peut nous la promettre.

Eugène Giraud nous dit ce soir dans les coulisses que la princesse a reçu des lettres anonymes affreuses à propos de notre pièce, lettres lui promettant que la première torche serait pour son hôtel…

Je remarque que ma date de naissance est toujours marquée par un événement fatal dans notre vie : aujourd’hui c’est la suppression de notre pièce ; il y a une dizaine d’années, notre poursuite en police correctionnelle avait lieu à propos d’un article paru le 15 décembre.

17 décembre. — II faut beaucoup pardonner et nous pardonnons beaucoup à Thierry, ce directeur pris entre la cabale et ce gouvernement, le plus lâcheur de tous les pouvoirs. Augier ce soir chez la princesse nous disait la phrase inqualifiable, et sournoisement diplomatique que le maréchal Vaillant laissait tomber sur le malheureux, cherchant une règle de conduite : « Monsieur, je vous regarde et je vous juge ! »

23 décembre. — J’ai reçu, ces jours-ci, une lettre des quatre étudiants qui ont envoyé aux journaux le prodigieux manifeste littéraire auquel j’ai tenu à donner l’immortalité, dans ma préface. La lettre, beaucoup moins imagée, et un peu plus apaisée de ton, continue à affirmer que leur sifflets sont absolument littéraires ; et j’allais presque le croire, lorsque, à la dernière phrase précédant les quatre signatures, j’ai trouvé une superbe faute d’orthographe : une de ces fautes d’orthographe qui demandent quatre personnes pour la commettre.

Du reste les attaques pleuvent de tous côtés et dans les journaux de toutes couleurs. Le MONITEUR DE L’ARMÉE appelle sur nous les colères de l’armée et de la Vendée à propos de l’innocente plaisanterie de « pacificateur de la Vendée ». Dans je ne sais quel journal, je ne sais qui crie à la profanation de la Révolution, parce que nous avons comparé un vieux monsieur au cheval blanc de Lafayette… Fait énorme, en pleine Sorbonne, dans une leçon sur le droit de tester, le professeur Franck ayant assez pauvrement réussi auprès de son auditoire, par un compliment détourné à M. de Montalembert, s’est rejeté sur HENRIETTE MARÉCHAL, et l’a trépignée, au grand plaisir de tous les Pipe-en-Bois du cours.

Enfin il y a eu un premier, oui un premier Paris de La Guéronnière (signé Polin) dans la FRANCE, le journal de l’Impératrice, mi-partie contre HENRIETTE MARÉCHAL, mi-partie contre le salon de la princesse Mathilde. N’y aurait-il pas eu une jalousie du salon des Tuileries contre le salon de la rue de Courcelles, cette petite cour d’art et de littérature…

26 décembre. — Quelle chute ! Dans la rue les gens qui se rencontrent, dans les restaurants, les gens qui causent ; tout Paris parle de nous dans nos oreilles.

27 décembre. — Au Havre. Une joie de se sentir sortis de cet enfer de gloire. Mangé une bécasse exquise, respiré l’air salin de la mer : un peu de bonheur brut.

28 décembre. — De cet immense bruit qui a rempli Paris, tout un mois ; de cette pièce tirée à quatre-vingt mille, et que des hommes, des femmes, des enfants s’arrachaient à six heures ; de toute cette bataille que nous est-il resté ? une lettre d’un fou ! des lettres d’imbéciles !

Le plus grand signe du succès serait-il l’enthousiasme des gens bêtes ?

29 décembre. — Toute la journée, le vent a secoué, à les décrocher, tous les plats à barbe des barbiers de la marine, le soir la mer donne une représentation de la Tempête. Nous avons été au bout de la jetée recevoir des vagues.

— On sent là-dedans, la banalité, l’impropriété, la chose à tous. Il y a un ordre froid, une symétrie inanimée, rien ne flâne, rien ne traîne, rien ne met aux meubles la trace d’un hier à vous, un livre, un objet oublié.

Au fond c’est nu, garni du strict nécessaire, des éléments du mobilier, sans le luxe et la distraction de la moindre inutilité, à peine une gravure au mur, pas un portrait, pas un souvenir, pas un de ces objets personnels, pour ainsi dire, à un lieu.

Les meubles ont la forme courante des ameublements à la grosse, écoulés aux commissaires-priseurs ; ils ont les recouvrements tristes des couleurs insalissables. La cheminée n’est pas le foyer et n’a pas de cendres.

Voilà les mélancolies d’une chambre d’hôtel.

31 décembre. — Des journées entières, passées à se promener sur une plage perdue dans le brouillard et la nuée, parmi un vent abrutissant de bruit et de force, sous un ciel blafard, au bord d’une mer glauque, sale de colère, et à l’écume vous cinglant la figure comme de coups de fouet.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME