Journal des Goncourt/III/Année 1869

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
G. Charpentier et Cie, éditeurs (Troisième volume : 1866-1870p. 253-317).


ANNÉE 1869

1er janvier. — Minuit. Nous nous embrassons dans le jardin de notre maison, au clair de lune d’une année nouvelle.

Dans la journée, nous avons porté notre manuscrit (MADAME GERVAISAIS) chez Lacroix, et nous sommes allés nous inscrire chez la princesse : ç’a été tout notre Jour de l’an.

J’ai vu pour la première fois des petites gens porter dans les rues des palmiers en pot, des étrennes de plantes exotiques.

2 janvier. — A propos de M. de Nieuwerkerke, devenu la cible et le Saint-Sébastien des petits journaux, il me semble que le gouvernement jette ses ministres et ses hauts fonctionnaires à manger à l’opposition, à l’exemple d’un Russe en traîneau, qui, poursuivi par une bande de loups toujours croissante et s’allongeant à l’infini, jette, pour les arrêter et gagner du temps, ses provisions, ses couvertures, ses bottes.

3 janvier. — Si on écoutait ses maux, on resterait couché et on ne se lèverait qu’au jugement dernier.

— Un mot qui peint la politique présente de casse-cou et de sans lendemain : c’est le mot de Rouher à Vatry, fort effrayé de la situation. Le Richelieu du laissez-aller l’écoute, puis lui répond simplement : « Depuis quelque temps, j’étudie beaucoup un philosophe chinois, dont je mets la sagesse en pratique : c’est le philosophe Ye-men-fou. »

5 janvier. — Dîner Magny.

Causerie du docteur Robin donnant des détails relatifs à des expériences saisissantes et de haute terreur, sur des décapités, sur des corps d’hommes sans tête, qui, au bout de quarante-cinq minutes de mort, portent la main, avec un mouvement de vivant, à leur poitrine, à l’endroit où on les pince, et beaucoup d’autres épreuves venant à l’appui d’une théorie sur l’indépendance du cerveau et du cœur.

Pas de distraction pour nous enlever à notre état malingre, au tourment de notre santé, comme ces hautes élévations de la science, ces hypothèses médicales, ces rêves dans l’inconnu de la vie, et qui nous apportent les oublis et les étourdissements que donnent aux autres les enivrements d’une fête du monde, d’un bal, d’un spectacle.

Mercredi 6 janvier. — Je dis à la princesse que j’ai vu Sainte-Beuve, que j’ai trouvé fatigué, préoccupé, triste. Elle ne répond pas, passe devant moi, et me fait signe de la suivre dans le premier salon, le promenoir de ses causeries intimes et de ses tête-à-tête confidentiels.

Et là, elle éclate : « Sainte-Beuve, je ne le verrai plus, jamais… Il s’est conduit avec moi… lui… enfin. C’est à cause de lui que je me suis brouillée avec l’Impératrice… Et tout ce qu’il a eu par moi… Dans mon dernier séjour à Compiègne, il m’a demandé trois choses, j’en ai obtenu deux de l’Empereur… Et qu’est-ce que je lui demandais… Je ne lui demandais pas de renoncer à une conviction… je lui demandais de ne pas s’engager dans un traité avec le Temps, et de la part de Rouher,… je lui ai tout offert… Il aurait été à la Liberté avec Girardin, c’était encore possible, c’était de son monde… Mais au Temps, nos ennemis personnels… où tous les jours on nous insulte ! »

Elle s’arrête, puis repart : « Oh ! c’est un mauvais homme… Il y a déjà six mois, j’écrivais à Flaubert : « Je crains que Sainte-Beuve, d’ici à quelque temps, ne nous joue quelque tour… » C’est lui qui a écrit à Neftzer… il y a de son ami d’Alton-Shée dans tout cela. » Et avec une parole d’amertume sifflante : « Il m’écrivait, au Jour de l’an, que tout le confortable et le bien-être qui entouraient sa maladie, il me les devait… Non, on ne se conduit pas comme ça. »

Et elle suffoque, elle étouffe, elle se bat la gorge avec le haut de sa robe brodée, qu’elle agite à deux mains, et des larmes, qu’elle dévore, lui montent dans la voix, que l’émotion étrangle par moments.

« Enfin, je ne parle pas de la princesse ! mais la femme, la femme ! » — et me secouant par mes revers d’habit, comme pour m’enfoncer son indignation et m’en remuer la poitrine : « Voyons Goncourt, n’est-ce pas, c’est indigne ? » Et ses yeux, pleins de la colère de son cœur, me fouillaient les yeux.

Elle fait quelques pas sur le tapis, agitant derrière elle la grande traîne de sa robe de soie blanche, et revient à moi : « La femme !… J’ai été dîner chez lui… Je me suis assise sur la chaise où avait passé Mme ***… Du reste, je lui ai dit chez lui : « Mais votre maison est une maison de coquines, un mauvais lieu, et j’y suis venue pour vous… » Oh ! j’ai été dure ! Je lui ai dit encore : « Qu’êtes-vous ? Un vieillard impotent. Vous ne pouvez pas seulement vous servir dans vos besoins… Mais quelles ambitions pouvez-vous donc avoir encore ?… Tenez j’aurais voulu que vous fussiez mort, l’année dernière, vous m’auriez laissé au moins la mémoire et le souvenir d’un ami ! »

« Cette scène m’a fait un mal ! » ajoute-t-elle en tressaillant[1].

[Note 1 : Je dois déclarer, qu’une fois la juste colère de la princesse, dépensée dans deux ou trois sorties de ce genre avec nous et d’autres amis, la princesse oublia ses griefs contre l’ancien familier de sa maison, et ne se rappela que le charme de sa causerie, de son esprit, de sa sociabilité, et redevenue tout à fait amie de sa mémoire, quand il fut mort, défendit chaleureusement cette mémoire contre tous, contre moi-même.

Ici qu’il me soit permis de dire un mot du portrait que mon frère et moi, faisons de Sainte-Beuve. Nous n’avons obéi à aucun petit et misérable sentiment dans ce portrait, ayant bien certainement plutôt à nous louer qu’à nous plaindre du critique ; nous avons été tout bonnement mordus par ce désir d’analyste, de pousser à fond la psychologie d’une individualité très complexe, ainsi qu’un naturaliste, amoureux de sa science, disséquerait et redisséquerait un animal, dont l’anatomie lui semblerait avoir été incomplètement ou mal définie par ses confrères.

Oui, je le proclame avec un certain orgueil, l’amour de la vérité, — cela qui a été l’ambition et la recherche de notre journal, n’a laissé rien filtrer de nos rancunes personnelles ou de nos ressentiments de la critique, dans la portraiture des gens que nous avons peints. C’est ainsi qu’on trouvera fort bien traités, des gens qui ont été féroces pour nous, et qu’on trouvera des laudateurs, auxquels nous ne trouvions pas de talent ou dont nous avions lieu de mépriser le caractère, — littéralement exécutés.]

8 janvier. — Oh ! le vrai, le vrai tout bête, c’est toujours plus fort que les imaginations du génie. Comparez donc le grand bourgeois de l’HISTOIRE DE MA VIE de Mme Sand, M. de Beaumont, au Gilles Lenormand des MISÉRABLES d’Hugo.

9 janvier. — L’hydrothérapie, l’eau froide, une terreur, une épouvante ! Des réveils dans l’anxiété de cette pluie de torture qui vous fait hurler du supplice de tous vos nerfs, et danser, dans la cuvette de fer-blanc, la danse de Saint-Guy de la douche des fous. Je n’y ai pu résister que trois jours… J’en mourrais.

11 janvier. — Brown, le peintre de chevaux, nous contait cette jolie anecdote. Il est mandé par M. Pointel, directeur chrétien d’un journal illustré de Dalloz, il est mandé pour lui faire des bois.

Pointel l’interroge sur ce qu’il fait ?

— Mais des chevaux.

— Des chevaux ! — Et Pointel fait fiévreusement deux tours dans son cabinet, puis revient à Brown :

— Des chevaux… Les chevaux mènent à la fille… La fille mène à la mort de la famille… Jamais de chevaux dans mon journal.

12 janvier. — Une horrible et sinistre expression du Paris actuel, sur la fin du viveur, sur les maladies, comme celle de M. de M… On appelle ça : Il file son macaroni.

12 janvier. — La folie de l’artiste, de l’écrivain, — voyez Meryon, Baudelaire, — les surfait, une fois morts ; elle fait monter leurs œuvres, ainsi que la guillotine fait monter l’écriture des guillotinés, dans les catalogues d’autographes…

Mercredi 13 janvier. — La princesse après dîner a encore sur Sainte-Beuve un jaillissement : « J’étouffais, je suis sortie de chez lui, de peur de pleurer… Mais savez-vous ce qu’il m’a dit : que rien ne le forçait de donner sa démission au Sénat, et du reste que ça lui était bien égal… et que d’ailleurs son intention était bien de ne jamais servir le prince Impérial. » Puis tout à coup elle jette cette phrase : « Voyez-vous entre une femme comme moi, et un homme incomplet comme lui, il ne peut jamais exister de véritable amitié. » Mot profond qui peint l’incompatibilité des deux natures de la princesse et de l’écrivain.

— L’eau-de-vie ! un baptême comme le trouve la langue du peuple. Et n’est-ce pas le bouillon des meurt-de-faim ?

15 janvier. — Une vie sans une minute de repos. Des épreuves, des corrections, des feuilles se succédant sans trêve ni arrêt. Tout le travail forcé de la retouche immédiate. La nécessité de l’inspiration continue, pour les changements qu’il faut improviser. Des journées où l’on n’a pas un quart de son temps à soi, et on soupire après l’heure où l’on fumera un cigare, sans penser à rien. Et cela au milieu des malaises de l’un et de l’autre qui s’interrogent de l’œil, et ont conscience de leurs mutuelles souffrances : l’un tourmenté de perpétuelles migraines, l’autre d’un perpétuel malaise d’estomac, qui en fait seulement un vivant, ou plutôt un misérable ressuscité du soir, à l’heure où l’on allume le gaz. Oh ! nous aurons été les martyrs du livre, — nous toujours, malgré la maladie, sur la brèche du travail et de la pensée.

20 janvier. — La princesse revient sur Sainte-Beuve : « Encore si c’était un homme de coup de tête, de résolution extrême !… Mais non, ç’a été toujours un homme entre le zist et le zest… N’est-ce pas, Sainte-Beuve c’est bien cela… Eh bien ! voulez-vous que je vous dise… Quand l’Empereur a accordé les libertés, il y était opposé comme un beau diable… Il ne s’est plus senti entre deux gendarmes… il ne s’est plus senti protégé… et, de peur, il a passé de l’autre côté, pour plus de sûreté ! »

— Sur le quai. Entre les deux Hôtel-Dieu qui vous enserrent le cœur, serré que vous êtes entre ce long parallélisme de la souffrance humaine, on se prend à penser à ce Dieu de bonté, qu’on dit là, au-dessus. Allons donc ! comment ferait-il pour être plus mauvais ?

— Touchée de nos procédés gentilshommes, lors de la vente de sa maison, Mme de Tourbet a tourmenté Flaubert pour nous amener dîner chez elle. Un appartement riche et banal ressemblant à ces appartements meublés, qu’on loue aux provinciaux pour le mariage d’une fille riche. Un vrai carnaval d’invités… Paradol, Flaubert, Gautier, Girardin, lugubre et cassé, avec sa tête de mort et sa mèche posée comme un accroche-cœur sur un crâne. La maîtresse de maison pleine de grâce coquette, mais un peu trop préoccupée de faire de son appartement un petit hôtel Rambouillet du XIXe siècle. On joue à de petits jeux d’esprit innocents et érotiques. Mme de Tourbet jette aux convives le mot malthusianisme et en demande la définition à la ronde ; et chacun, le couteau de l’improvisation sous la gorge, dit à peu près une saleté ou une bêtise…

31 janvier. — Dans le monde. Toujours les mêmes passants, les mêmes allants, les mêmes venants, les mêmes poignées de main, les mêmes politesses et saluts mécaniques, et la même impression d’indifférence, de sécheresse et de détachement dans tous ces salamalecs convenus, souriants et mornes. Un tel oubli et une telle absence, qu’on se dit deux fois : « Bonjour, » sans se souvenir de la première. Derrière l’amabilité figée des figures, tous ces figurants du monde enfoncés dans l’absorption égoïste de leur moi, qu’ils dissimulent sous le badinage vague du bout des lèvres et des paroles vides, et l’on sort de là, le cœur froid, comme si on avait passé la soirée au milieu de vivants de glace.

2 février. — Nous l’avouons, un peu d’orgueil nous envahit à lire les premières feuilles tirées de MADAME GERVAISAIS.

— La République, ce mensonge de la fraternité universelle des hommes, est la plus anti-naturelle des utopies. L’homme n’est fait que pour aimer l’être qu’il connaît, qu’il approche ou qu’il possède.

— Je lis qu’en ce moment tous les arbres de Paris sont en train de mourir. Voici bien des oïdiums depuis quelques années. La vieille nature s’en va. Elle quitte notre terre empoisonnée de civilisation, et le temps est peut-être proche, où le décor naturel sera contrefaçonné par l’industrie, et où les capitales modernes, les monstrueuses accumulations d’humanités, n’auront plus pour ombre et pour verdure, que le fer-blanc découpé et peint des palmiers de la Samaritaine.

Mme de Païva, l’insolente figure de la Fortuna muliebris.

— Rien de bon, avec une maîtresse, comme des rapports simplement charnels, mêlés à une véritable amitié de camarade.

— L’homme a l’habitude de parler, comme à des personnes, aux bêtes et à Dieu.

— 5 février. — Minuit. Correction des dernières épreuves de MADAME GERVAISAIS. Et nous pensons aux secrets de la naissance et de la formation de ce vrai enfant de vous-même, une création de la pensée, véritablement pareille, en son miracle et son mystère, à la création de la vie d’un être.

Peut-être traitera-t-on de pure imagination cette mort de femme, en passant le seuil de la chambre du pape, et cependant c’est la vérité à bien peu de chose près. La femme, la parente, dont nous avons fait la monographie dans ce roman, est morte comme nous la faisons mourir, en s’habillant pour se rendre à son audience, — et nous n’avons fait que reculer sa mort de deux heures.

Nous relisons le morceau de la phtisie, ce morceau qui ne serait pas, si nous ne l’avions pas écrit, fixé et animé, ce morceau sorti du dessert de Magny, échappé, sur nos interrogations, au cerveau tout à la fois nuageux et plein d’éclairs, et à la langue brouillée de Robin. Car cela, à quoi nous avons donné la netteté et le caractère, ne serait jamais sorti du savant, frappé du style et de l’osé de notre plume, — car il aurait eu, devant le papier, les timidités baveuses et les corrections un peu intimidées, qu’il nous a envoyées, en marge de nos épreuves.

Bizarres racines ! Fécondation singulière de ce livre. Souvenir de fange d’où l’on peut faire sortir du sublime ! On ne devinerait pas que le mot de la fin vient d’une horrible histoire, qui nous était restée dans l’oreille de l’esprit, d’un refrain ordurier d’une petite rouleuse, qui rentrant au matin, après avoir fait la retape toute la nuit, criait, à travers la porte, à sa mère qui ne lui ouvrait pas : « M’man, m’man, ouvre-moi ! » et à la fin, impatientée, jetait : « Ah ! que c’est m… ! » C’est ce qu’on peut appeler une perle ramassée dans du fumier.

7 février. — Ironie des choses et du gâchis de ce temps, où tout semble à contresens. Il arrive que nous, qui avons à nous plaindre, plus que personne, de ce régime (procès en police correctionnelle ou nous avons été assis entre les gendarmes, procès à propos de notre nom, que l’Empereur autorisait un monsieur, qui n’était pas de notre famille, à porter, etc.), nous, qui avons toutes les haines de purs lettrés pour ce gouvernement, ennemi et envieux des lettres, et nous qui n’avons, dans cette pétaudière d’un Empire ramolli, d’autre amitié que l’amitié de la princesse, et encore une amitié en dispute et en lutte sur toute idée et toute chose, c’est nous, dont on veut tuer près du public le talent avec la calomnie du mot « courtisans », et d’où cela part-il ?… Donc sur la demande que M. Galichon nous faisait adresser, si nous restions ses collaborateurs, après son manifeste contre Nieuwerkerke, ce manifeste enragé et naïf, qui date l’indépendance de sa feuille d’art, à l’heure où le surintendant lui retire sa subvention, nous lui avons fait la réponse suivante :

« Monsieur, nous vous remercions d’avoir fait assez d’estime de nous, pour croire que nous ne resterions pas à la Gazette, après l’article que vous avez signé hier.

Les deux romans, que nous avons publiés en feuilletons, ont paru dans des journaux de l’opposition. Les seuls liens que nous ayons avec ce gouvernement sont loin d’être des liens de reconnaissance, ils ne sont que quelques amitiés avec des personnes, amitiés désintéressées et venues d’elles-mêmes à nous, et que nous trouverions lâche d’abandonner, en ce moment.

C’est vous dire, Monsieur, que devant le numéro de votre journal annonçant une feuille spéciale d’hostilités contre ces personnes et ces amitiés, nous venons vous faire prier de remettre notre article de Moreau à M. Lecuir à la Librairie Internationale. »

Parbleu ! il y a des fautes à reprocher à Nieuwerkerke, mais vraiment quel est le fond de toutes ces attaques ? L’amour passionné des tableaux qu’on réclame ! Mais est-ce que de tous les journalistes qui réclament, un seul sait seulement la place d’un seul tableau du Louvre ? Non c’est toujours, et dans ce moment-ci, en un accès furieux, l’envie, toute pure et toute brute, contre un monsieur, qui est comte, qui est bel homme, qui a une grande place et de gros émoluments.

10 février. — Nous venons de manquer d’être tués ensemble. Nous allions à notre dîner du mercredi chez la princesse. Un cocher ivre, que nous prenons à Auteuil, nous jette, bride abattue, dans la roue d’un camion, quai de Passy, et le choc est tel que Edmond, jeté dans la glace devant lui, la casse avec sa figure. Il en ressort… nous nous regardons… un regard mutuel et profond, où chacun tâte l’autre… Du sang plein la figure, plein l’œil. Nous descendons de voiture. Je l’examine de près, la vitre a coupé la paupière supérieure et inférieure de l’œil droit. Je ne vois que cela. Edmond, qui a des éblouissements causés par le sang, ne me dit pas ce qu’il craint : d’avoir l’œil crevé.

Du quai, nous montons à Passy, moi le soutenant sous le bras, lui marchant le mouchoir rougi sur la figure, comme un accident ensanglanté qui passe. Et jusqu’au débarbouillage chez le pharmacien, angoisse, émotion, pendant des secondes qui paraissent éternelles. Un miracle ! l’œil n’a rien.

Nous allons au télégraphe pour envoyer une dépêche, rue de Courcelles, et il me dit cette chose bizarre, c’est qu’un moment avant le choc, il avait eu le pressentiment de l’accident ; seulement, par une transposition de vue fraternelle, c’était moi qu’il avait vu blessé, et blessé à l’œil.

12 février. — Oh ! la bonne émotion de couper son livre vierge, et dans la moite fraîcheur du brochage encore mouillé !

Lundi 16 février. — Nous étions accoudés à la barrière, d’où l’on plonge dans le jardin en contrebas de Gavarni. Une main sur notre épaule. C’est le bohème, gardien marron des sept mille mètres de terrain à vendre. Tout le jardin abandonné, inculte, ruineux, le lierre s’étalant sur la bosse des anciens mouvements de terrain, et le pittoresque des ravages de la nature et de la plante parasite !

Nous promenant à travers ce fouillis de nature, le bohème nous mène, tout en bas du jardin, à la ligne des beaux arbres qui le finissaient dans leur grande ombre… Ici sera une guinguette, un bouchon pour les dimanches et les lundis des parties de campagne, et où la canaille, abhorrée de Gavarni, viendra sous le portique toujours vert, où il promenait sa haute rêverie, arroser de bleu des tripes à la mode de Caen, dans des berceaux qu’arrondit devant nous, un marchand de vin basque.

Curieux invalide, que ce bohème, cet ancien graveur sur bois, goutteux et presque aveugle, espèce de philosophe agreste et crapuleux, sorte de Thomas Vireloque, laissé en sentinelle là, par l’œuvre de Gavarni, faisant sa compagnie de deux terriers féroces dont il appelle l’un : le Comique, et encore d’un duc remisant, le jour, dans le trou noir de la Glacière, où frissonne, sous le plâtre tout écaillé, la Frileuse de Houdon.

Et rondissant le dos au soleil, tout en gouaillant et en lâchant des blagues amères, le bohème nous mène au cimetière d’Auteuil, où l’on vient de poser la pierre de granit de Gavarni. Une simple pierre portant son nom et deux dates, sa naissance et sa mort.

Nous ne nous savions pas si voisins de lui dans la séparation éternelle !

— Personne n’a encore caractérisé notre talent de romanciers. Il se compose du mélange bizarre et presque unique qui fait de nous à la fois des physiologistes et des poètes.

Lundi 16 février. — Maria nous entretenait d’une particularité de la peau de son pays, de la peau de la femme de Brie, cette peau de blonde de Paris, devenant sous le soleil et le hâle des champs, plus noire, plus tannée que la peau paysanne du plus extrême Midi. Elle nous parlait de l’extrême délicatesse de la sienne, qui est en effet fine comme un papier de soie, et qui laisse apercevoir, sous un microscope, la circulation du sang : une peau si sensible que deux journées à Marseille avaient rendu la femme presque méconnaissable, une peau qui prend dans l’ombre d’une chambre ou le séjour au lit, pendant une semaine, la blancheur du lilas poussant dans une cave.

Mercredi 17 février. — Il tombe ici un médecin que j’avais demandé à Phillips. Il me tâte, il me retourne, il m’ausculte, il me fait sonner le corps et la place de mes maux, y retrouvant l’arriéré de vingt années anti-hygiéniques de vie littéraire. Une angoisse pour tous les deux, une journée de tressaillements inquiets.

Le soir, nous espérions, pour nous remettre, nous rasséréner, nous fortifier dans le découragement de la santé et la lassitude de l’effort à vivre, quelques paroles aimables, quelques banalités complimenteuses qui pansent les hommes de lettres. Non, on ne trouve qu’à nous dire, sur un ton assez sec, que notre livre est assez bien fabriqué, et on me donne à couper un livre de poésie, d’un anonyme provincial, M. O. Justice, qui a collé, en tête de ses vers de mirliton, une photographie, où il ressemble à un jeune coiffeur de chef-lieu d’arrondissement.

Des autres, rien du tout. Taine arrive, commence par nous reprocher des mots, qui ne se disent pas, qui ne se trouvent pas dans le dictionnaire. — Lequel ? Le vôtre ? — nous accorde quelques descriptions faites avec les nerfs assez bien, et finit en nous disant que la fin n’a pas d’intérêt pour lui, parce qu’il a lu Sainte Thérèse.

L’auteur du VOYAGE EN ITALIE nous dit cela, d’un ton aigre, nerveux, saccadé, et avec un peu plus de bile qu’à l’ordinaire dans le teint. Voilà notre seul succès. Il faut avouer que notre livre n’est guère gâté jusqu’à présent.

Du reste je ne sais quel mauvais vent de contradiction soufflait, ce soir, dans la causerie et les paroles du salon.

19 février. — Nous allons voir Sainte-Beuve. Nous le trouvons triste de son état, triste de la politique, triste de l’état de la littérature. Il nous dit les hontes de l’Académie abaissée, le tripotage des voix et des coteries, les manigances de Guizot. Il nous conte ce dialogue entre la duchesse de Galliera et Lebrun, que Lebrun répétait avec une indignation et une amertume de vieux lettré.

— Eh bien, monsieur Lebrun, disait la grande dame, au moment où il entrait dans son salon, le premier fauteuil est donné… Oui, à M. d’Haussonville… C’est une chose faite.

— J’ignorais, faisait l’académicien en s’inclinant.

— Pour le second, ce sera sans doute M. de Champagny.

— Ah !

— Et quant au troisième, probablement M. Barbier.

Et la mélancolie de l’heure de cinq heures, du jour s’éteignant, de la menace de l’isolement de sa soirée, amenait aux lèvres de Sainte-Beuve une plainte, à voix basse, sur toutes les privations dont il souffrait, sur l’impossibilité du déplacement qui vous mêle à vos semblables, à la société, impossibilité qui vous désintéresse de l’action et du monde.

Il nous retraçait, comme dans une causerie, tisonnant devant un feu mort, ces jours succédant aux jours, et où il s’éveillait encore le matin avec un peu d’illusion, puis, dans le milieu du jour, encore un rien intéressé par le travail, par quelques restes de fidélités d’amis, et après, plus rien… « Ah ! l’existence, voyez-vous cette existence-là, non… la vie pour moi n’est plus qu’un mur nu… il y faut des tentures, des agréments… » et son petit geste dessinait dans le vide, des regrets de choses.

La nuit tombait doucement, et la parole du vieillard devenait, de plus en plus, une parole de clair-obscur, une parole s’approchant du grand silence.

— Ce soir, le petit cousin donne, pour la pousse de ses moustaches, ce qu’on appelle une petite fête, chez Voisin. Deux énormes bouquets de violettes sur la cheminée. Donc deux dames qui arrivent bientôt. C’est la***, une de ces hétaïres à huit ressorts, à cinq chevaux dans l’écurie, à maison montée, de ces filles entretenues à trois cent mille francs par an, et qui ont toujours besoin de cinq louis : une blonde Alsacienne au grain de beauté sur la plus blanche poitrine du monde, décolletée en carré. Elle est accompagnée d’une Wurtembergeoise à rougeurs, et à baragouin des banquiers allemands de Balzac, une procureuse, ayant la spécialité de fournir des religieuses en imitation à un Crésus de la banque juive ; — enfin une sous-Guimond, une boutique des secrets, des scandales, des horreurs de Paris, une de ces créatures profondes et bredouillantes, que le Rhin nous envoie armées de toutes les ruses et de tous les dessous d’un Metternich en jupon…

Entre ces très jeunes gens, le plaisir est bruyant, brutal. Dans l’ivresse on se cogne, on se tape, on se poursuit dans les chambres du haut, et à la fin ça tourne à la chiade de collège… si bien qu’à la note de 400 francs du dîner, vient s’ajouter 75 centimes d’arnica pour la Wurtembergoise, qui en se sauvant s’est fait, au coccyx, un noir contre une porte.

22 février. — Depuis que notre livre est paru, pas une lettre, pas un mot, pas un compliment même banal d’un quelconque ; — sauf une bonne poignée de main et un speach éloquent de Flaubert. Une profonde tristesse de cette ligue du silence.

— Un curieux mot de mère pieuse, de femme honnête à son gendre, lent à arriver à l’acte du mariage, mot que ne trouverait jamais une femme qui ne serait pas pieuse et pas honnête : « Mon cher Henry, c’est à vous à éveiller les petits sens de votre femme ! »

Mardi 2 mars. — Nous allons, avant Magny, chez Sainte-Beuve. Il descend de la chambre, où il est en train de se sonder, et il commence à nous parler de notre roman, qu’il s’est faire lire dans l’intervalle de son travail, — comme un homme qui en a à dire long. C’est d’abord une espèce de patelinage, et des mots qui ressemblent à la caresse d’une patte de chat qui va sortir ses griffes, et les égratignures ne tardent pas. Cela arrive menu, menu, à petits coups. Il nous dit donc : que nous voulons, qu’en tout nous voulons trop, que nous allons toujours à l’excès, poussant et forçant nos qualités, qu’il ne nie pas que nos morceaux, avec la voix d’un très bon lecteur, peuvent être un agrément dans un certain décor…« Mais les livres sont faits pour être lus… fait-il, d’une voix grinchue, et lus par tous !… Mon Dieu, on les donnera peut-être plus tard comme des morceaux de style dans les excerpta, mais moi, je ne sais pas, ce n’est plus de la littérature, c’est de la musique, c’est de la peinture… Vous voulez rendre des choses !… » Et il s’anime : « Tenez, Rousseau… Eh bien, il avait déjà trouvé un procédé exagéré… Est venu après lui Bernardin de Saint-Pierre, qui l’a poussé plus loin… Chateaubriand, Dieu sait… Hugo ! » et il fait la grimace qu’il fait toujours à ce nom-là : « Enfin Gautier et Saint-Victor… Eh bien ! vous, c’est encore autre chose que vous voulez… C’est du mouvement dans la couleur, comme vous dites… C’est l’âme des choses… C’est impossible… Je ne sais pas, moi, comme on prendra cela plus tard, et où on ira !… Mais, dans le moment, il faut vous atténuer, vous amortir… Tenez, votre description du pape tout en blanc, tout au fond… Eh bien ! non, non… »

Et soudain entrant en colère : « Neutralteinte, qu’est-ce que c’est que ce neutralteinte ?… ce n’est pas dans le dictionnaire… C’est une expression de peintre, ça… Tout le monde n’est pas peintre… C’est comme un ciel de couleur rose thé, rose thé… Qu’est-ce que c’est, une rose thé… » Et il répète une ou deux fois : « Rose thé, » ajoutant : « Il n’y a que la rose, ça n’a pas de sens ! »

— Et cependant, monsieur Sainte-Beuve, si j’ai voulu exprimer que le ciel était jaune de la nuance jaune rosée d’une rose thé, d’une gloire de Dijon par exemple, et n’était pas du tout du rosé de la nuance de la rose ordinaire ?

— En art il faut réussir, continue Sainte-Beuve, sans écouter… Oui, il faut réussir… Je voudrais que vous réussissiez… Là, une suspension, avec quelques paroles ravalées, qui nous font soupçonner que le livre n’a pas eu de succès dans son entourage, qu’il a peut-être ennuyé la manchote.

Et il se met à nous prêcher d’écrire pour le public, de descendre nos œuvres à l’intelligence de tous, nous reprochant presque notre effort, l’ambition de notre conscience littéraire, le travail de nos livres, pour ainsi dire, sués de notre sang, enfin la passion, que nous mettons à nous satisfaire. Vils conseils d’un courtisan de tous succès et de toute popularité.

Et comme nous lui déclarons fièrement qu’il n’y a pour nous qu’un public, non celui du moment, mais celui de l’avenir, il nous dit avec un haussement d’épaules : « Est-ce qu’il y a un avenir, une postérité ?… Vous vous figurez ça, vous ! » blasphème le journaliste qui, à chaque article, touche le viager de sa courte gloire, et ne la veut pas plus longue pour les autres, non récompensés de leur vivant, — pas plus que pour les livres méconnus qui espèrent leur paye de la postérité.

Il gronde, il grogne, il argutie, avec cet agacement de nerfs, que tous ceux qui le connaissent, lui ont toujours vu pour une œuvre un peu haute, l’espèce de petite colère qui le congestionne dans la discussion, et encore avec la mauvaise foi féminine qui le caractérise. Au fond, il est pris d’une inquiétude jalouse de l’acceptation de l’œuvre par le public présent ou futur, et alors il mêle les coups de boutoir aux reproches aigus, et sort de ses habitudes de politesse… Puis tout à coup, dans ses paroles, nous sentons percer la visite d’un ami qui ne nous aime pas. Sainte-Beuve nous reproche durement d’avoir fait lire, à notre héroïne, Kant, qui de son temps n’était pas traduit, nous jetant : « Alors quelle foi voulez-vous qu’on ait à votre étude ? » Et il nous répète plusieurs fois cette grosse erreur de notre livre, en en grossissant, de plus en plus, la faute.

Nous avons eu pitié de l’ignorance du grand critique, avec lequel sans doute nous nous serions fâchés, si nous lui avions dit que, de 1796 à 1830, il y avait eu à peu près une dizaine de traductions en français de divers livres de Kant.

3 mars. — La princesse est aujourd’hui toute charmante, avec des moments comme attendris du plaisir de vous revoir, et en belle veine de causerie. Viollet-le-Duc parle de Mérimée très malade. Il meurt d’une maladie de cœur, et son ami prétend, à l’encontre du jugement de tous, que cette maladie vient de la sensibilité rentrée de l’écrivain, qui était très tendre, sous le masque de l’égoïsme et du cynisme. Il appartenait à cette génération de poseurs et d’hommes, faisant les forts, à la génération de Beyle, de Jacquemont partant pour l’Inde et quittant ses parents avec la légèreté d’adieux d’un départ pour Saint-Cloud.

Une des plus tristes fins du monde, au reste, que la fin de ce comédien de l’insensibilité, claquemuré entre deux vieilles governess, lui rognant le boire et le manger.

— Hélas ! on ne peut être partout, et suffire à tout, les horizons de nos projets de travail sont si grands et si étendus en tous les sens ! Quelles belles études à faire sur ces trois écrivains de la Révolution, connus seulement de nous : Suleau le journaliste de 1791, Chassagnon, le fou de Lyon, le Saint-Jean à Pathmos de la Terreur, et ce Juvénal en prose du Directoire, Richer-Serizy !

10 mars. — Nous sommes dans la nouvelle salle de la cour d’assises. Des dorures, des tableaux, un plafond reluisant. Partout du confortable et du luxe joyeux et criard. Là les heures d’anxiété sont maintenant sonnées par une pendule d’or… Regardant cela, nous pensions à la Cour d’assises de l’avenir, dont les boiseries seront en bois de rose, les panneaux en pékin peint d’un ton riant, et où il y aura une vitrine de petits saxes, que les gendarmes montreront aux accusés, pendant les suspensions d’audience.

C’est un détournement de mineure, même de deux mineures. Au-dessous du Christ, là-bas au fond, le président, à la voix d’un vieux père noble édenté, dans le silence d’émotion de la salle, ânonne une lettre d’amour, dont il souligne chaque mot pour les jurés, avec une malignité de vieux juge, une sorte de bégayement sinistre, particulier aux gens de justice.

Au banc, entre les gendarmes, quelque chose comme un paquet lamentable, et qui devient, quand le président lui dit de se lever, une petite vieille épouvantante. C’est une pensionnaire des Incurables, chargée de 80 ans, dont on ne voit sous sa capuce noire et son abat-jour qu’un nez camard et un peu de peau blême. On ne rêverait pas autrement la Mort-maquerelle !

L’accusé principal est calme, et d’un sang-froid sec ; seulement son visage, à mesure que s’engage le débat, et qu’il ferraille, sans repos et debout, contre le long interrogatoire du président, son visage semble maigrir et se creuser sous le tiraillement des nerfs. A la déposition des témoins, il a des inquiétudes des yeux animales, des mordillements de moustaches, des crispations de coins de lèvres qui lui tournent un moment la bouche de côté, comme dans un plâtre de guillotiné.

Que c’est donc beau la vraie émotion et le poignant de la réalité d’une sincère douleur ! Il y a un imbécile de père qui dépose d’une voix lente et basse, avec des silences réfléchissants et vides, où il polit machinalement de son gant, la barre du tribunal, qui dépose avec des absences d’une mémoire qui semble avoir sombré dans le chagrin, avec des arrêts de la voix, pendant lesquels l’homme se passe lentement la main sur la figure et devant les yeux, pour en chasser quelque chose, avec des « ah ! » qui sont comme des réveils en sursaut, à un coup qu’on lui frapperait au cœur.

Oh ! comme ce père, en parlant de ses deux filles, a dit, sans se savoir sublime : « Oui, déshonorées… je les aimerais mieux mortes ! »

— Nous, torturés de malaises continus, douloureux, presque mortels au travail et à la production spirituelle, nous ferions volontiers ce pacte avec Dieu : ne nous laisser qu’un cerveau pour créer, nos yeux pour voir, et une main avec une plume au bout, et prendre tout le reste de nos sens et les misères de nos corps, pour que nous ne jouissions plus en ce monde que de l’étude de l’humanité et de l’amour de notre art.

6 mars. — Jours de tristesse et de découragement, où l’on se couche dans la journée, pour la vivre moins longue.

Il est rare que les faiseurs de l’opinion en art et en littérature ne subissent pas la tyrannie des imbéciles : les guides du goût public en sont généralement les domestiques.

— Tous les systèmes, toutes les religions, toutes les idées sociales se sont produits ici-bas. Comment ne s’est-il pas formé, à aucune époque de l’histoire, à aucune place de la terre, une secte de sages pour laisser mourir la vie devant la férocité de ses maux ? Comment n’a-t-elle pas été déjà prêchée cette fin de l’humanité, non seulement par l’abstention et la procréation, mais encore pour les plus pressés, par la recherche et l’invention du plus doux suicide, par l’institution d’écoles publiques de chimie, où serait enseignée une combinaison de gaz exhilarant, qui ferait un éclat de rire du passage du être au non-être ?

14 mars. — Un grand symptôme de ce temps-ci. L’entente du gouvernement et de l’opinion publique pour l’exil des morts à 30 kilomètres de Paris, pour l’expropriation de la tombe qui croyait à sa perpétuité, pour le dépotage et le rempotage des débris aimés de vos parents, dont le lacet des chemins de fer fera trembler le sommeil des os, sous les tunnels infinis… Que les journalistes sans concession de famille ne s’en émeuvent pas : c’est naturel ; mais que les autres qui ne sont pas journalistes, donnent secrètement la main aux utilitaires qui veulent faire de la dépouille humaine et des entrailles d’un cimetière, une usine de noir animal, ça m’indigne.

Ces pensées nous venaient dans un petit cimetière, caché dans un bouquet d’arbres, et découvert par nous dans le bois de Boulogne, un cimetière fermé, muré, scellé d’un cadenas fermant une grille rouillée, dont les barreaux laissent voir un coin de terre oublié qui semble promettre à ses morts la perpétuité du repos de la tombe, sous les branches de ses rosiers vagabonds.

20 mars. — Estimés et haïs : voilà notre lot ici-bas.

— Nous nous rendons bien compte aujourd’hui que dans un caractère, dans un type, dans un personnage de roman, il faut un alliage de faux pour le faire accepter de la sympathie du public.

22 mars. — Nous allons chez Sainte-Beuve qui, en dépit de son peu de goût pour notre roman, est disposé à lui consacrer un article critique. Et pendant une heure, il nous tient sous une espèce de sermon rabâcheur et aigre, tournant, par moments, à des accès d’une colère en enfance.

Au bout d’une heure de gronderie à propos de tout le livre, il nous accuse d’avoir dénaturé le sens de l’IMITATION, ce doux livre d’amour et de mélancolie, et envoyant Troubat chercher son exemplaire, il nous le montre pareil à un herbier, plein de fleurs sèches et d’annotations en marge, et il se met, se tournant vers le jour qui tombe, à en nasiller le latin, qu’il épelle avec une voix subitement changée, une voix prêtreuse, et il ferme le livre sur cette phrase : « Oh ! il y a un amour là dedans… on en a un sirop pour toute sa vie ! »

Et nous, en nous-mêmes, nous étions en train de rire, pensant, que peut-être l’évêque du diocèse des athées allait prendre contre notre livre la défense de la religion.

— Les femmes affectionnent le malheur : celui des autres et même le leur, et tout ça pour le dramatique du malheur.

26 mars. Vendredi saint. — Une singulière habitude de manger maigre, le jour où on a mis en croix l’homme apocryphe des Écritures, quand on mange gras, le jour où est morte votre mère.

28 mars. — Deux yeux de reptile et de pierre précieuse, des regards dardés du coin de l’œil, un cou et une taille ayant des ondulations serpentines, un charme, en tout elle, fascinant et épeurant, avec un visage sans âge, et qui semble celui d’une fée inquiétante, et qu’on verrait jeune et vieille à la fois. C’est Mme ***…

30 mars. — Un temps de pluie, des jours de vie vague, où la réalité de l’existence est comme noyée, délavée dans la liquidité des heures.

1er avril. — En omnibus, à côté d’une jeune paysanne, d’une petite boulotte en bonnet blanc, qui semble aujourd’hui arriver à Paris, pour entrer en service. Elle a beau essayer de prendre des poses tranquilles, de croiser ses bras dans l’immobilité, impossible de tenir en place. On dirait qu’elle a, dans ce grand et écrasant Paris, une espèce de gêne remuante, une inquiétude timide et agitée, qui la fait se jeter, à tout moment, à la vitre, qu’elle a derrière la tête. Comme une chèvre qui se frotte à du bois, ou comme si elle avait encore dans sa chemise des puces de son pays, elle ne cesse de remonter contre le dossier de la voiture, ses reins déjà mous et lascifs, et tout prêts à se plier à l’avachissement d’une traînée de la grande ville.

Distraite, tantôt soucieuse, tantôt effarée, elle se mordille un ongle, se marmotte tout bas des choses, longuement bâille de fatigue.

— Les gens de l’opposition, quand on les condamne à un peu de martyre, sont étonnés à la façon des gamins qui sonnent le soir aux sonnettes des maisons, et d’une desquelles, soudain, jaillit un concierge, qui leur allonge un rien les oreilles.

3 avril. — Cour d’assises. Affaire Firon. Assassinat de la rue Monthabor.

En entrant, nous avons devant nous le profil perdu de l’accusé, à la pommette saillante qui fait une ombre sur sa joue. Il répond à l’interrogatoire avec un balancement perpétuel, les mains croisées derrière le dos, à croire qu’elles sont liées, — et comme si l’homme était déjà bouclé pour la guillotine.

A la représentation du couteau de cuisine qui a servi à tuer la femme, une expression indéfinissable d’un œil qui se voile sous des cils d’albinos : expression sournoise d’un regard clignotant qui regarde, sans vouloir voir.

Quand le président lui dit de raconter la scène du crime, il passe la main sur son front, une rougeur colore, un instant, son visage terne et gris, et après quelques mouvements nerveux d’épaules, il crache par terre, s’essuie les lèvres avec son mouchoir, puis commence par des mots ânonnants, se repasse encore la main sur la figure, et rouvre une bouche où, sous l’émotion, sa voix s’étrangle… Puis soudain il se met à raconter, et comme si, au récit de l’assassinat, sa fièvre homicide le reprenait, il répète dans le vide la mimique de son crime, d’un geste en avant terrible et superbe ! « Elle n’est pas tombée, dit-il, quand je l’ai frappée… je l’ai retenue ! »

Pendant les dépositions, il ne laisse voir de lui, baissé derrière la barrière, que le bout de ses doigts sur son front et dans ses cheveux. Un moment seulement, à l’interrogation du président, lui disant : « Vous avez joué le soir, suivant un témoin, avec une chance incroyable ? — Oui, avec une chance incroyable, » répète-t-il sur un ton singulier, et comme s’il lui semblait que le crime fût un porte-bonheur pour le jeu.

L’une des dépositions tombe dans le silence ému de l’auditoire, celle de sa maîtresse, une pauvre et laide actrice du théâtre des Batignolles, toute maigriotte dans sa petite robe noire des répétitions, élevant pour le serment une main rouge d’engelures, et parlant avec une voix modeste et brave, et confessant tout haut son amour pour l’homme qui est entre les gendarmes, — misérable cabotine, grandie de la grandeur que les douleurs de la femme prennent sur ce théâtre tragique.

… Le procureur impérial prononce son réquisitoire où commence à apparaître le mot « expiation suprême ». Et maintenant dans les oreilles du vivant, le mot la mort, sa mort, ça va être l’effet et la fin de toutes les phrases de l’avocat général faisant son métier, de toutes les phrases de son défenseur s’efforçant d’agir dramatiquement sur la pitié du jury. Heures longues, où l’accusé retient sa tête entre ses deux mains, comme s’il la sentait moins solide sur ses épaules, et, pour ainsi dire, vacillante entre cette dispute qui s’en fait entre la Justice et la Défense.

L’avocat, c’était Lachaud, l’innocenteur patenté des assassins, un acteur de bas drame, apportant à son client une fausse émotion, une fausse sensibilité, une déclamation gesticulante et ambulatoire.

Le jour tombe, et le résumé du président sort de sa bouche édentée, comme d’un trou noir. La cour se retire, le jury entre en délibération.

Le public envahit le prétoire. La table des pièces à conviction est à demi cachée par le dos des curieux et le dos des municipaux coupés de buffletteries, penchés dessus. On dénoue la chemise ensanglantée, on fait rentrer le couteau dans le trou du linge raide, on mesure la largeur du coup de la mort, là où il a été donné.

Enfin la terrible sonnette du jury, et par la porte ouverte, sur la paroi de l’escalier éclairé par lequel descendent les jurés, leurs ombres les annoncent et les précèdent d’une façon saisissante, presque fantastique. Ils prennent place, pendant que derrière le banc de l’accusé apparaît un officier de gendarmerie en tricorne. Les lampes allumées mettent des lumières étroites sur la table du tribunal, les papiers, le code, un peu de rougeoiement au plafond. Aux fenêtres pâlit l’azur blême d’un commencement de nuit.

La figure bourgeoise des jurés a pris une espèce de sévérité de grands juges. Un recueillement, un silence presque religieux… Le président du jury, qui se trouve être le vieux Giraud, le peintre de la princesse, se lève avec sa barbe blanche, déplie un papier, — et d’une voix qui se voile d’un enrouement subit, — lit la déclaration du jury, qui est oui, — et Giraud s’est rassis.

Alors, un moment, c’est une suspension de respiration qui retient tous les souffles, puis, la mort, cela court, dans un murmure tout bas, sur toutes les lèvres… Dans la surprise sinistre et inattendue de ce « oui » sans circonstances atténuantes, il semble qu’il passe le froid d’une grande terreur, et l’immense frisson de tout le cœur d’une foule, remontant au tribunal, donne à ces froids exécuteurs de la Loi, le contre-coup de l’émoi humain du public.

L’accusé est ramené sur le banc, et par un retour de curiosité cruelle, on cherche à dévorer ses angoisses. On monte sur les bancs pour le voir. Il semble, lui, calme, décidé, et fait face à l’arrêt, la tête levée, caressant sa barbiche. Le président lui lit la déclaration du jury, et sa voix mordante et ironique de vieux juge dans tout le procès, en cette lecture est pénétrée d’une émotion grave. Le tribunal se lève et confère quelques secondes, puis le président lit encore à l’accusé, à mi-voix, les articles d’un code ouvert, et l’on entend vaguement la phrase : tête tranchée.

A cette phrase deux cris, et le bruit d’un corps qui cogne sur du bois : c’est la maîtresse du condamné qui s’évanouit. Lui, il a entendu sans faiblesse la lecture de son arrêt, et, la lecture finie, il saute d’un bond sur le banc au-dessus, et de là, se retournant vers l’endroit des cris, et touchant son cœur, il envoie d’un geste violent, suprême, un dernier baiser à celle qui a crié.

— J’ai vu presque tous les voulant arriver au but de leur vouloir. Est-ce que la volonté ne serait pas un fluide aimanté qui, par son intensité, deviendrait une force inconnue et magnétique ayant le pouvoir de l’attirement des choses et des faits ?

7 avril. — Dîner Magny.

On disait que Berthelot avait prédit, que dans cent ans de science physique et chimique, l’homme saurait ce que c’est que l’atome, et qu’avec cette science, il pourrait à son gré modérer, éteindre, rallumer le soleil comme une lampe Carcel. Claude Bernard, de son côté, aurait annoncé qu’avec cent ans de science physiologique, on pourrait faire la loi organique, la création humaine, en concurrence avec le Créateur.

Nous n’avons fait aucune objection, mais nous croyons bien qu’à ce moment-là de la science, le vieux bon Dieu à barbe blanche, arrivera sur la terre, avec son trousseau de clefs, et dira à l’humanité, ainsi qu’on dit au Salon, à cinq heures : « Messieurs, on ferme ! »

— Un de ces dimanches du printemps, la maréchale C… diadémée de hauts cheveux en couronne, avec son front de la Renaissance, ses épaules de nymphe, et la grâce de toute sa personne penchée sur une causerie qui la faisait souriante, apparaissait comme une svelte divinité de la Régence qui aurait été peinte par le peintre anglais Lawrence.

16 avril. — Été chez un pépiniériste de Bourg-la-Reine, acheter un magnolia. Nous nous sommes sentis là, mordus d’un nouveau goût de raretés, du goût des objets d’art de la nature. C’était tout ignoré et tout nouveau en nous, cette appréciation de la belle ligne d’une plante, de la qualité distinguée de sa feuille, de son aristocratie, pour ainsi dire ; car la nature a, comme l’humanité, ses êtres préférés, caressés, auxquels elle donne une beauté spéciale et supérieure.

Et, sans rien y connaître, nous voici devenus amoureux des deux arbres les plus chers du pépiniériste.

— Je crois décidément que les savants sont plutôt des escamoteurs que des sorciers.

— O ironie ! Nous avons cru acheter ici, au prix de 90 000 francs, le silence. Et dans notre mur de droite, un cheval ; et dans notre mur de gauche, trois ou quatre enfants du Midi.

— Ici, nous sommes intrigués par trois personnages. C’est un bonhomme en casquette à oreilles rabattues, assis sur un petit X, sous le pont du viaduc, par toutes les saisons et par tous les temps, et écrivant sur des morceaux de papier, qu’il déchire.

Sa compagnie ordinaire, est un homme toujours à l’air, et toujours sorti de chez lui comme l’autre, un vieillard maigre et long, à cheveux blancs en désordre et comme fouettés par des vents de malheur, cravaté d’une corde de soie noire où ne passe jamais le blanc d’un chemise, et habillé éternellement d’un paletot lie de vin et d’un pantalon chocolat, qui traîne et fait sur ses galoches ces bourrelets de plis, que Gavarni tirebouchonne au bas de ses pantalons d’inventeurs, — et une canne sous le bras, et toujours une pipe éteinte à la bouche. Il se promène dans un va-et-vient étroit, tournant autour de la porte d’Auteuil, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il gèle, qu’il neige, insensible aux intempéries, et le regard au ciel, disputant, grommelant, s’emportant dans le vide avec la voix aigre, l’espèce de claquette d’un maniaque.

Le dimanche, assis un moment, dans la salle d’attente, au milieu des gens en joie, versés par le chemin de fer, nous l’avons vu tirer de sa poche un petit livre noir, un livre de prières à l’aspect anglican, puis reprendre sa promenade de manège, coupée par deux ou trois paroles qu’il jette à l’homme à l’X toutes les fois qu’il passe devant lui.

Très souvent, ce personnage original a avec lui, un garçonnet délicat, élégant, frêle et frileux, suspendu à son bras, et se faisant traîner paresseusement, à la façon d’un pâle enfant fatigué, un garçonnet auquel il parle brusquement, et qu’il fait volter, à tout moment, sous la secousse et la tempête de son agitation nerveuse. Mais le garçonnet ne l’écoute pas, il a le regard égaré au loin, laissant aller devant lui ses deux grands beaux yeux noirs, qui ont des cils longs d’un doigt, des yeux de langueur et de maladie ; et, hiver comme été, il est enveloppé d’un cache-nez, dont le tortillage autour de son cou prend l’apparence gracieuse d’un châle, et lui donne je ne sais quelle voluptueuse mollesse d’une jeune femme aux cheveux coupés.

Pourquoi prendre des renseignements sur ces gens-là ? Nous aimons mieux les rêver, et même peut-être, un jour, les imaginer.

— L’aventure avec Sainte-Beuve, depuis le commencement jusqu’à la fin, en sa bizarrerie. Après ses expectorations amères contre notre roman, son hostilité personnelle contre son héroïne, Sainte-Beuve nous a proposé décidément, par l’intermédiaire de Charles Edmond, de nous faire deux articles dans le Temps. Il nous prévenait qu’il nous demandait d’en accepter le plaisir et le déplaisir, que d’ailleurs il entendait que nous répondions, dans le journal même, à ses sévérités. Nous acceptions du premier coup la proposition de Sainte-Beuve, très touchés et reconnaissants de cette courtoisie de la réponse.

Cela bien convenu dans une visite faite au critique, nous rencontrions quelqu’un qui nous disait que Sainte-Beuve ne faisait pas les articles, et que c’était notre faute. Nous lui écrivions. Il nous répondait dans une lettre, où il remplaçait le chers amis par chers messieurs, lettre entortillée, et où il semblait dire, à mots couverts, que sa position actuelle vis-à-vis de la princesse, l’empêchait de faire les articles promis. Au premier mot de cette lettre je devinais quelque cancan d’ennemi… Allons, jusqu’à la fin, même au bord de sa tombe, Sainte-Beuve sera la Sainte-Beuve de toute sa vie, l’homme toujours mené dans sa critique par les infiniment petits, les minces considérations, les questions personnelles, la pression des opinions domestiques autour de lui[1].

[Note 1 : La raison principale qui empêcha Sainte-Beuve de faire les articles, je l’ai donnée dans une note jetée au bas d’une lettre de mon frère à Zola du 10 avril 1869 :

« A quelques jours de là (de la visite à Sainte-Beuve) la princesse nous félicitant d’avoir un article de Sainte-Beuve, l’un de nous lui répondit : « Princesse, il n’y a pas tant à nous complimenter, M. Sainte-Beuve ne nous a pas laissé ignorer que ce serait un éreintement. »

Un étranger qui se trouvait là, allait aussitôt rapporter notre réponse à Sainte-Beuve. Le mot éreintement, dans la langue familière du journalisme, est synonyme de critique et ne veut rien dire de plus. Mais Sainte-Beuve, je l’ai toujours vu avoir peur du mot, du mot qui n’était pas un mot pondéré. « Éreintement, répéta-t-il, tout à fait blessé ; je fais de la critique, je ne fais pas d’éreintement. »

Et il abandonna son article, qui, je crois, était commencé. »]

18 avril. — Il faut avoir la fièvre pour bien travailler, et c’est cela qui nous consume et nous tue.

Jeudi 22 avril. — A propos de notre article sur Jean-Michel Moreau paru dans la Revue d’art qu’il dirige, nous allons ce matin chez Feydeau, que nous croyons seulement un peu souffrant.

Nous faisons passer nos cartes à sa femme, et nous attendons dans l’antichambre. Toujours plus beau, et encore plus joliment frisotté de boucles d’or, et luxueusement habillé de soie violette, criant, trépignant, faisant rouler sur le pavé de marbre le bruit strident d’un immense cheval de bois, le petit Feydeau, le délicieux petit ange, à notre demande des nouvelles de son père, nous dit avec le sans-cœur inconscient d’un enfant terrible : « Papa ! papa ! ah ! il est très malade, il est très malade ! » et aussitôt il recommence à secouer son cheval.

Mme Feydeau arrive dans une robe de soie rouge, de ces robes qui mettent et roulent des flots d’étoffe derrière les pas de la femme, et nous dit : « Eh bien ! vous savez, il est très malade… Il a été douze jours sans pouvoir se mettre dans son lit ni dormir… Il avait un rhumatisme remonté dans la poitrine et qui l’étouffait… Mercredi, le lendemain du jour où Flaubert le vit, et où il y avait un peu de mieux, le matin, en se levant, il allait très bien, et venait auprès de mon lit, et restait à causer avec moi. Mais à peine était-il entré dans sa chambre, que je m’entendis appeler, et le trouvai bégayant avec une voix qui me dit : « Je veux qu’on me lève ! »

Et elle imite l’horrible bégayement de l’homme frappé d’une hémiplégie. « Il a retrouvé la parole, mais il a un bras et tout un côté qu’il ne peut remuer. C’est le chagrin de ce qui s’est passé… »

Mercredi 28 avril. — Rue de Courcelles. La princesse a fait d’une manière impromptue, comme aimable surprise à l’Empereur qui vient demain chez elle, a fait à l’improvisateur Gautier la commande de la mise en vers d’un morceau de prose du prisonnier de Ham sur le retour des cendres de son oncle. Dans la journée, au pas de course de sa muse, le poète a enlevé 90 vers…. Ce soir, on acclame Gautier, et pendant qu’une discussion s’élève, dans un coin du salon, pour savoir s’il est plus convenable d’appeler l’Empereur rêveur que penseur, ou penseur que rêveur, nous allons fumer avec Chesneau.

Quand nous redescendons, nous trouvons l’imprudent Gautier en train de raconter à Sacy, qui peut être une voix dans son élection de demain, qu’une des femmes qu’il a le plus aimées dans sa vie, était une femme panthère, tachetée comme son nom, qu’on montrait dans une baraque, et aux oh ! et aux ah ! des uns et des autres, il répond avec une voix suave : « Mais je vous assure que c’est très joli, une peau comme ça ! » Et le voilà s’acharnant après le janséniste, qui par déférence pour la princesse et son protégé, écoute le coloré récit de ce roman animal.

Gautier fils me jette dans un profond, soupir : « Voilà encore mon père lancé ! — Mais allez donc, lui dis-je, le tirer par la manche ! — Ah ! vous ne le connaissez pas, répond-il, il est capable, comme au spectacle, quand je le réveille, de me répondre tout haut par un gros mot. »

29 avril. — Nous arrivons à onze heures et demie. La cérémonie impériale est terminée… Gautier qui a manqué son élection, et auquel nous serrons cordialement et tristement la main, dit : « Bah ! je suis consolé, ma machine a très bien réussi, on a vu l’Empereur pleurer ! » Au fond j’aurais préféré l’Académie pour lui à une larme de l’Empereur, de l’Empereur qui a causé une partie de la soirée avec Ricord sur la culture des ananas, tandis que l’Impératrice causait avec Dumas fils, sur ses Madeleleines, repenties.

30 avril. — En ce moment, chose bouffonne, Claude Bernard tarde à être reçu à l’Académie, parce que Patin ne peut pas lui répondre. Le malheureux Patin oublie tous les jours, au bas de l’escalier, la physiologie que le physiologiste lui a apprise dans son cabinet.

— Les heures de notre vie nous semblent courir, depuis quelques mois, sur un cheval emporté.

1er mai. — Quel heureux métier, le métier de peintre comparé au métier de l’homme de lettres ! chez le premier, une fonction heureuse de la main et de l’œil, en regard du supplice du cerveau du second ; et chez l’un le travail qui est une jouissance et chez l’autre une peine.

5 mai. — Chez Feydeau.

Sa femme nous fait entrer dans sa chambre. Couché, allongé sur son lit, en une complète immobilité, ainsi qu’un beau mort arabe à la barbe noire et blanche, il nous dit : « Je ne suis pas encore mort ! » en nous serrant la main de sa main droite, celle qui est encore bonne. Puis, il a ajouté quelques mots d’une voix brève, nerveuse, saccadée, et rentre dans ce silence sans mouvement, qu’ont les malades, relevant de ces coups de foudre, et qui semblent avoir la crainte de remuer leur mal.

… En sortant de là, nous tombons chez la princesse, aujourd’hui tout animée, toute verveuse, et dans une robe de crêpe bleu, d’un délicieux bleu faux de Chine, et brodée de bouquets exotiques dont la broderie a l’épaisseur des fleurs.

Ce matin, elle est allée aux Tuileries, et comme on lui parlait de l’air de bonne et gaie santé qu’on avait trouvé à l’Empereur à son dernier jeudi, elle dit : « Oh ! lui, il est si drôle ! Il n’est jamais plus guilleret, que lorsque toutes les cartes de la politique sont brouillées. On dirait que l’inconnu l’amuse… Il est si étrange… Il y a une créature, une Anglaise qui avait acheté à Mazzini un revolver, pour tirer sur lui… Elle a eu le front de lui demander une audience. Elle s’est jetée à ses pieds, a imploré son pardon, cette gueuse-là !… Mais voilà le plus fort !… Elle a eu une invitation à la Cour, je l’ai vue à un bal des Tuileries… Ah ! de singulières choses, allez… Au fait, vous savez, l’Empereur a été si content d’Agar dans les vers de Gautier, qu’il l’a fait engager aux Français. Elle est venue me conter cela, ce matin… »

— La pluie nous fait chercher un refuge sous le porche de l’église d’Auteuil. Nous y lisons le nom de M. l’abbé Obscur, chargé spécialement des mariages.

— Nous trouvons les livres que nous lisons, écrits avec la plume, l’imagination, le cerveau des auteurs. Nos livres à nous, nous semblent bien écrits avec cela, mais encore avec ceci, — et c’est leur originalité, — avec nos nerfs et nos souffrances ; en sorte que chez nous chaque volume a été une déperdition nerveuse, une dépense de sensibilité en même temps que de pensée.

— Il n’y a plus, à l’heure qu’il est, de médecin, j’entends de médecin de famille qui suive son malade et s’y intéresse ! Un médecin est maintenant un homme qui ne fait plus de visites, qui a son hôpital le matin, ses courses et ses consultations in extremis au galop jusqu’à deux heures, et qui, à partir de cette heure, enfermé en son cabinet, dans l’envahissement des gens sur des chaises continuellement apportées de toutes les pièces de la maison, dans le bruit incessant du timbre annonçant un nouvel arrivant et un nouveau louis, éreinté, hébété, ahuri par le tourbillonnement des maladies et des ordonnances, vous donne cinq minutes d’une consultation au petit bonheur.

— J’ai entendu une haine de mère remonter à ce que lui pesait déjà sa fille dans sa grossesse, et disant : « Elle était si lourde ! »

— Les tapisseries, c’est mieux que les peintures ; elles me semblent en être le rêve.

15 mai. — Contre la grille du Jardin des Plantes, et allant à l’hôpital de la Pitié, une vieille femme portée à découvert sur le lit de transport de l’hôpital, une grosse couverture de laine passée comme une grande alèze sous son châle, une ombrelle entre les jambes, un petit sac de voyage de toile cirée à côté d’elle. Son voile noir relevé sous son pauvre vieux chapeau laisse voir sa face mourante, ses yeux vaguement errants sur le va-et-vient des vivants qui la croisent. De temps en temps, s’essuyant le front, les porteurs l’arrêtent en des stations d’agonie.

22 mai. — Chez Michelet.

Malgré les années et l’immense travail, le vieillard chenu est toujours jeune, vivace d’esprit, et encore tout jaillissant de paroles colorées, d’idées originales, de paradoxes de génie.

Nous parlons du livre de Hugo. Il professe que le roman est la construction à grand effort d’un miracle, le contraire absolu de ce que fait la science historique, la grande défaiseuse de miracles. Et à propos de cette théorie, par un de ces zigzags qui lui sont familiers, il cite Jeanne d’Arc qui n’est plus un miracle depuis qu’il a fait voir toute la faiblesse et l’insuffisance de l’armée anglaise, opposée à la concentration et au rassemblement de toutes les forces françaises.

Revenant à Hugo, il nous dit qu’il se le représente, non comme un Titan, mais comme un Vulcain, un puissant gnome, qui battrait du fer dans de grandes forges… au fond des entrailles de la terre… Hugo ! avant, tout un machinateur et un amoureux de monstres. NOTRE-DAME DE PARIS avec Quasimodo… l’HOMME QUI RIT, toujours la réussite à coups de monstres… Même dans les TRAVAILLEURS DE LA MER, tout l’intérêt de son roman est le poulpe… Hugo, continue-t-il, a une force, une très grande force, fouettée, surexcitée… la force d’un homme, toujours marchant dans le vent, et prenant deux bains de mer par jour[1].

[Note 1 : Voilà de la critique ; de la haute critique faite par un homme qui n’est pas critique, et que n’a jamais trouvée Sainte-Beuve.]

Puis il nous parle de la difficulté de faire du roman moderne, à cause du peu de changement des milieux, et sans faire semblant d’entendre nos objections, il va à PAMÉLA, dont le grand intérêt pour lui est dans le changement des mœurs d’alors : la transformation du vieux puritanisme anglais en méthodisme, en accommodement avec les intérêts humains et la pratique de la vie, arrivé le jour, où Wesley a dit que « les Saints devaient avoir des places ». « Paméla, ajoute-t-il en soulignant son mot final d’un sourire, Paméla, un type à la fois de jeune fille et de magister ! »

Nous causons un peu élections. Il nous révèle une chose curieuse : c’est que le peuple ne dit pas la prochaine révolution, il dit la prochaine liquidation. En ce temps de Bourse, la menace du peuple prend à l’argot de l’argent, sa langue.

— Tous ces jours-ci, la vie un enfer. Du côté de nos voisins de droite, jour et nuit, les piaffements d’un cheval, traversant toute notre maison et faisant comme le bruit d’un tonnerre souterrain ; du côté de nos voisins de gauche, depuis sept heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, la criaillerie pénétrante, hurlante, torturante, de trois petites filles nous chassant de notre salon, de notre jardin, de tout le frais de notre maison. Malades comme nous le sommes en ce moment, gastralgiques, anémiques, insomnieux, nous succombons au supplice de notre existence.

Nous arrivons à croire que nous sommes maudits, et que ce qu’on appelle la Providence nous en veut personnellement, et nous accable sous l’hostilité cruelle et impitoyable des êtres, des choses, des bêtes, de manière à nous tuer le cerveau.

— Nous voilà depuis quelques jours à Passy, couchant dans une chambre meublée de commis voyageurs ; oui nous, avec notre hôtel, notre meuble de Beauvais, et ces lits de princesse dans lesquels nous ne pourrons sans doute jamais dormir. Ah ! les ironies des destinées !

23 mai. — Le livre de Flaubert, son roman parisien est terminé. Nous en voyons le manuscrit, sur sa table, dans un carton fabriqué spécialement ad hoc, et portant ce titre auquel il s’entête : L’ÉDUCATION SENTIMENTALE, et en sous-titre : Histoire d’un jeune homme.

— Les élections ! Eh bien, quoi ? C’est le suffrage universel tout brut ! Après de si longs siècles, une si lente éducation de l’humanité sauvage, revenir à la barbarie du nombre, à la victoire de l’imbécillité des multitudes aveugles.

4 juin. — A la Comerie.

Lefebvre de Béhaine me parlait d’un curieux coin, dans lequel l’étrangeté d’Hoffmann se mariait à la fantaisie d’Henri Heine, et où il va, à Berlin, en compagnie de sa femme, passer ses journées trop ennuyées d’exil.

C’est un petit palais rococo d’un germanisme falot, et qu’on appelle de ce nom antique et galant : Mon bijou. Il y a là du bric-à-brac de toutes sortes, des saxes, tous les saxes possibles, les joujoux de Frédéric et de tous les princes, le Monument de la reine, des masques et des figures de cire de tous les Borussiens, des cercueils, des petits modèles de navire, des objets et des instruments inconnus de l’Orient, un immense et abracadabrant méli-mélo de choses, la resserre de bibelots d’une monarchie baroque, un musée de Curtius mélangé d’une musée Tussaud. — Et ce Mon bijou est gardé par un custode maniaque, d’un bavardage intarissable sur chaque objet ; et là, passe sa vie, en robe de fantôme, une vieille princesse allemande, qui est folle.

10 juin. — Départ pour les eaux de Royat. Crise de foie. Toute la nuit, je passe à me tortiller en chemin de fer, comme un ver coupé.

— La table d’hôte de Royat. Un général qui s’appelle Bataille ; un comte de Fitz-James, un membre du Jockey-Club, un aimable gentilhomme, un vieux grognard de l’amour ; un fabricant de plumes de fer un M***, un personnage venimeux et vénéneux qui manque aux comédies de Barrière, un type curieux de la médiocratie exaspérée ; une femme d’Odessa ; des Grecs anémiques.

— Un chat qui se frotte contre les épines d’un rosier : il aurait fallu là le pinceau d’un Japonais.

— J’écris à la princesse. Cela me soulage de mes souffrances, comme un ouvrier qui reprendrait ses outils.

17 juin. — Causerie après le déjeuner avec le général Bataille.

Avec l’intérêt poignant et le mouvement et la vie du récit, et avec l’émotion, comme encore présente des balles, des boulets, du canon, il nous raconte Magenta, Solférino, en un parler franc, et qui avoue l’humanité du soldat, sa susceptibilité nerveuse, dans l’atmosphère si variable et si changeante de la guerre, et qui reconnaît que les corps et les moraux les plus solides, peuvent céder au vent subit d’une panique.

Il nous conte que, dans la soirée de Magenta, son corps, qui n’avait pas donné dans la journée, fut placé dans un endroit couvert de morts et de blessés, et que ce contact de douze heures avec l’horreur des cadavres et, que toute cette nuit passée, l’arme au bras, sur le démoralisant ouvrage d’une grande bataille, fit que le matin une partie de ce corps, à la première canonnade, se laissa aller à la débandade.

Il nous parle encore de ces superstitions si naturelles dans cette carrière de fatalité, en cette loterie de la vie et de la mort, il nous parle de ces croyances, parmi les officiers, aux chevaux qui portent malheur, et qui sont mortels à ceux qui les montent. A ce propos, il nous raconte qu’il avait envie d’un alezan doré, que lui avait enlevé le général Patrat, et sur lequel il fut tué à Palestro, coupé en deux par le dernier boulet tiré par l’artillerie autrichienne ; dans cette affaire, où pas un homme de son corps ne fut blessé. Et il apprit depuis que son avant-dernier propriétaire, un officier d’artillerie, avait été tué, en le montant.

— Parfois, dans la poussière de la grande route, sous les hauts châtaigniers, nous écoutons la douce et triste cantilène d’un paysan d’Auvergne, berçant, assise sur son bras relevé, une petite montagnarde fiévreuse et pâlotte, dont il paraît charmer le mal.

22 juin. — Le général Bataille nous entretient de l’émotion du feu. Pas d’émotion, une fois l’action engagée, mais avant, par exemple, aux premiers coups de fusil qui se tirent sur les lignes d’un camp, quand on est couché encore, alors un sentiment de compression de la poitrine, avec, au fond de soi, une sorte de tristesse.

Il y aurait un bien curieux, un bien intéressant et un bien nouveau volume, à faire de fragments de récits militaires, intitulé : LA GUERRE, — où l’on ne serait que le sténographe intelligent de choses contées.

— Dans un sentier, sous de grands noyers, sur une route, au bord de laquelle chantent les sources, les torrents aux filets d’eaux brisés par les pierres, marche devant nous un couple étrange : une espèce de petite naine à la grosse caboche, coiffée d’un bonnet de femme, et habillée d’un camail qui lui tombe à la hauteur des jarrets, une petite fille comme rognée en bas, et ayant au bras un immense panier, et aux pieds des sabots, faisant flic flac dans les ruisselets, filtrant sur le chemin. Elle donne la main à un petit frère hydrocéphale, aux bras attachés plus bas que des bras humains, aux mains traînant presque à terre, et tous deux, en le paysage frais et chantant, détachent la silhouette fantastique d’un couple d’enfants nabots, dans un conte de fée, allant chez l’Ogre, ou chez la grand’mère Loup.

— Les militaires, tout charmants qu’ils peuvent être, sont à la longue un peu insupportables, par une tyrannie des idées et des pensées, une sorte d’habitude du commandement dans la causerie. Ils sont encore fatigants par un continuel, perpétuel, inlassable partage de leur métier, et de ce grand moi collectif, qui est l’armée, et toujours l’armée.

— Il y a au bout de la table d’hôte, une mère qui vient de perdre un fils de vingt ans. Elle est là, avec sa douleur, sa chair pâle, décolorée, crucifiée, deux grands plis amers aux coins de la bouche. Le vague de ses yeux semble, par moments, se lever au plafond, comme au ciel. Ses gestes sont des gestes de rêve, et ses lèvres très souvent oublient de boire au verre, qui touche ses dents… On dirait que c’est un chef-d’œuvre du chagrin !

20 juin. — En montant à Gergovie dans le déroulement tournant des montagnes et des horizons, le général Bataille nous raconte son enfance, les misères de sa jeunesse et sa difficile fortune.

Fils d’un capitaine de l’Empire, et d’une mère ruinée par des procès de famille, il se trouvait avoir sept ans, après la mort de son père, lorsque le comte de Clermont-Tonnerre, le ministre de la guerre d’alors, s’étant arrêté au Bourg-d’Oisans, se prit d’intérêt pour le jeune enfant qu’il était, et trois ans après, envoya à sa mère une bourse pour le collège de la Flèche. Il fallait 1,500 francs pour le trousseau. Un frère de sa mère, qui les lui devait, les promet et ne les donne pas. La pauvre mère, en pleurs, raconte sa peine à ses voisins, qui emportés par un généreux mouvement, font la somme en une heure.

A la Flèche, en huit ans, il ne sort que huit fois, chez un de ses professeurs qui l’avait pris en amitié, et pendant ces huit ans, il n’a pour tout argent que, le sou par jour, donné aux élèves sur la cassette du roi Charles X ; — et encore, ce sou, le perd-il, en 1830 ?

A dix-huit ans, il entre à Saint-Cyr, et il a, par jour, les deux sous du soldat, et de là il passe dans l’armée comme sous-lieutenant, où en ce temps, les sous-lieutenants avaient une paye mensuelle de 63 francs. Alors, des années pendant lesquelles il tire le diable par la queue, et cela jusqu’en 1846, où il était nommé capitaine, et envoyé en Afrique. Il y débarquait, endetté de 1,500 francs, avec 30 francs dans sa poche, n’ayant pas de quoi acheter un cheval.

28 juin — Il y a ici, près de l’établissement des bains, un petit pavillon en bois, où un vieux militaire vous fait voir un miracle d’art. C’est une chambre obscure. Qu’on imagine dans la nuit de la petite pièce, sur une feuille de papier — dont le rond d’une timbale de guerre du XVIIIe siècle peut donner l’idée — les montagnes, les torrents, les omnibus, les chevaux, les passants, peints et touchés, comme par les plus admirables petits maîtres qu’on pourrait rêver. Car le côté curieux de cette représentation, ce n’est pas la nature telle que vos yeux la voient, c’est la plus jolie, la plus spirituelle, la plus blonde, la plus colorée peinture qui soit, à ce point que, si par un progrès qu’on peut prévoir, on parvenait à fixer ces images colorées, il n’y aurait plus d’art de peindre.

Un moment le montreur de cette magie a fait tenir, sur le rond de mon chapeau gris, toute une chaîne de montagnes qui ressemblait à une impression japonaise sur une feuille de crêpe.

30 juin. — Des journées, où dans le vide, l’ennui, le souci de la journée éternellement longue, on cherche à endormir, dans un dormichonnement, le cruel présent, — et encore des journées enfoncées en un noir silence.

2 juillet. — Départ de ce triste pays, de ces eaux de souffrance, de ces hôtels de bruit, de ces tables d’hôte s’allongeant, tous les jours, sous des rallonges de sots.

7 juillet. — Toute la journée, entre les piétinements du cheval d’un côté et les cris des trois enfants de l’autre côté, nous sommes obligés d’aller nous étendre sur l’herbe du bois de Boulogne, comme des gens qui n’ont pas de domicile.

… Ce soir nous nous traînons péniblement à Saint-Gratien, où le salon de la princesse a le contre-coup des inquiétudes politiques du moment… Le docteur Philips se met à parler de certaines maladies toutes modernes, de maladies nerveuses comme celles qui naissent de certains travaux mécaniques, des mêmes mouvements répétés, de seconde en seconde, pendant sept heures, ainsi que dans la machine à coudre, puis d’une maladie particulière de la moelle épinière, produite chez les chauffeurs, par le tremblement perpétuel de la machine, enfin des nécroses venant à la mâchoire inférieure des jeunes filles, fabriquant des allumettes.

Phillips parle encore ce soir de lord Hertford, qui meurt d’un cancer à la vessie, d’un mal où l’on meurt en pleine torture, et dont l’archi-millionnaire anglais supporte les souffrances, depuis neuf ans, avec une énergie extraordinaire.

Soit par amour de l’argent soit par originalité, un avare extraordinaire que lord Hertford ! Il n’a jamais donné à dîner à personne, et l’on cite le nom d’un mortel qui, tombé chez lui à l’heure du déjeuner, y mangea une côtelette. Au commencement de sa maladie, Phillips y attrapa un bouillon, et encore le major, l’intime de la maison, et que lord Hertford appelle son compagnon de débauche, frappant sur l’épaule du chirurgien, en le reconduisant, lui dit : « Vous avez eu de la chance d’obtenir cela ici ! »… Chez lord Hertford la méchanceté noire de sa famille et la haine de l’humanité. C’est de lord Hertford qu’on a cette terrible phrase, qu’il aimait à répéter : « Les hommes sont mauvais, et quand je mourrai, j’aurai au moins la consolation de n’avoir jamais rendu un service ! »

— Nous, nous pour qui le travail a été la jouissance de toute notre vie, nous nous sentons physiquement incapables de travailler, et cela au moment, où nous sommes arrivés à l’entier développement de notre talent, et où nous sommes pleins de grandes choses, que nous avons le désespoir de ne pouvoir exécuter.

1er août. — Saint-Gratien.

Le prince Napoléon dîne ce soir… Il est en veine d’amabilité, il cause avec une mémoire ethnographique merveilleuse, se rappelant les noms et la physionomie de tous les lieux par lesquels il vient de passer, et déclare qu’il n’a plus qu’un seul plaisir au monde : c’est le voyage. Il ajoute que c’est la ressource de ceux qui ne peuvent plus se livrer à l’activité amoureuse, et qu’il a remplacé l’amour par la locomotion.

L’autre semaine j’écrivais que les princes n’aiment pas les gens malades. Je dois faire amende honorable. La princesse nous a pris tous les deux dans un petit coin, nous a pressés de la manière la plus tendre, la plus amicalement bourgeoise, de sortir de notre chez nous agaçant, se moquant joliment de l’ennui que j’éprouvais à lui apporter la tristesse de ma figure, de la pudeur que j’avais à être malade chez les autres, nous disant mille choses aimables, coquettes, trouvées avec le cœur.

Elle ne veut pas nous laisser partir ce soir, où il pleut, et le lendemain, au matin, lorsque j’étais encore au lit, elle m’envoie par Eugène un charmant billet au crayon, dans lequel, me demandant de mes nouvelles, elle me presse de m’installer à Catinat et d’amener ma Pélagie.

20 août. — Il vient ici, ce soir, un monsieur, qui, pour premières paroles, dit à la princesse : « Rien n’est plus ennuyeux que d’être aimé ! » Et comme une voix lui jette : « Vous vous exposez à ne pas l’être ici ! » il répond : « Je l’espère bien ! » Cela est dit non avec un sourire, une grâce de parole, une légèreté de paradoxe : c’est formulé en axiome dur, tranchant, absolu. Le monsieur est Rivière, l’officier de marine, l’auteur du remarquable roman de PIERROT ET CAÏN, qui semble vouloir étonner le monde par des brutalités d’esprit, sans le je ne sais quoi, qui les fait passer.

Mercredi 25 août. — … Hier, lors d’une discussion soulevée à propos de Franck de l’Institut, la princesse m’avait dit une dureté sur mon mal de foie. Ce matin à déjeuner, encore un peu blessé, comme l’éloge de Franck était encore dans sa bouche, il m’échappe, en un moment d’irritation maladive, dont je ne suis plus le maître : « Eh bien ! princesse faites-vous juive ! » Là-dessus un silence et les convives devenant pâles. La phrase était impolie, malhonnête, grossière, et aussitôt dite, j’en fus au plus grand regret.

Au sortir du déjeuner, comme je lui faisais mes excuses, en lui témoignant la profonde affection que j’avais pour elle, et que, malgré moi, en le bête d’état nerveux où je suis, des larmes tombaient de mes yeux sur ses mains que je baisais, mon émotion la gagnant, elle me prit dans ses bras, et m’embrassant sur les deux joues me dit : « Mais comment donc !… oui, je vous pardonne… vous savez bien que je vous aime !… Moi aussi, depuis quelque temps, avec les choses qui se passent en politique, je me sens dans un état nerveux… »

Et la scène finit dans la douceur d’un silence ému, où se retrempe et se resserre l’amitié.

— M. de Sacy racontait, ce matin, que lorsqu’on apprit au général Sébastiani l’assassinat de sa fille, Mme de Praslin, le général arrêta celui qui lui apportait la nouvelle, par un : « Ah ! un moment… que cela n’atteigne pas ma santé ! »

— Quelqu’un disait à un Breton, qui était en train de se faire bâtir une maison en grès, la pierre ordinaire des maisons bretonnes :

— Pourquoi ne faites-vous pas construire en brique, c’est plus joli !

— La brique ne dure que huit cents ans ! répondit le propriétaire.

— Inquiète, malgré deux dépêches reçues hier, et voulant se rendre compte par elle-même de l’état de santé de l’Empereur, la princesse va le voir aujourd’hui à Saint-Cloud. Elle le trouve au lit. Il a passé dix nuits sans dormir et sans avoir envie de dormir. Sa sciatique persiste. Et elle dit : « Il était joli… il avait la barbe faite… et avec sa tête renversée, il ressemblait à Napoléon Ier… Oui, à Napoléon Ier, c’était étonnant ! » Puis elle reprend : « C’est triste, ce château de Saint-Cloud !… C’est singulier, comme je suis contente de m’en aller de tous ces endroits-là… Je ne suis pas à mon aise à la cour… Là, les sentiments, la langue sont différents… Je ne peux pas m’expliquer cela… Mais je me sens une tout autre personne, et je suis pressée de revenir à moi et à mon chez moi. »

6 septembre. — Bar-sur-Seine.

Le profond sentiment de tristesse qu’on éprouve à revoir ces bords de la Seine, qu’on a vus plein de santé et de force productive, à repasser dans ces sentiers, le pas traînant, sans que la nature parle au littérateur qui est en vous !

10 septembre. — La persécution du bruit comme partout ailleurs, du bruit de la voix des maîtres, du bruit de la voix des fermiers, du bruit de la voix des domestiques, bruit dans lequel revient toujours le mot « argent ».

— Le malheureux Empereur ! Il a été forcé, ces jours-ci, de quitter de Saint-Cloud et d’aller coucher à Villeneuve, à cause du tintamarre des saltimbanques à la fête de Saint-Cloud.

— Nous en sommes venus à appeler le vent, la pluie, la tempête : c’est l’enveloppement et l’assourdissement des bruits humains et animaux.

— Elles sont bien noires les pensées des nuits blanches !

— Un curieux personnage de l’endroit, que le braconnier appelé Gros Sou, mort, ces jours-ci, la ligne à la main. C’était le petit-fils naturel d’un abbé de Molesme, qui avait pour profession officielle de faire de l’huile de navette et de noix… Cent francs ! il les mangeait en un jour, dormait par là-dessus deux ou trois journées et retournait à sa double passion : la chasse et la pêche. Il n’y avait pas de destructeur de poisson comme lui, et tous les lièvres d’un canton, il aurait pu leur donner un nom.

22 septembre. — Nous allons aujourd’hui voir Feydeau. Il a été transporté au Parc-aux-Princes.

Nous le trouvons dans une grande maison, au milieu du désordre d’un déménagement. Il y a des cadres, des potiches, des tapis, des soieries voyantes, traînant dans les escaliers et se répandant sur la pelouse. Des voitures versent dans le jardin des meubles et des plantes exotiques.

Il est devant une fenêtre fermée, dans la pose raide et ankylosée des hémiplégiques, une couverture de voyage sur les genoux, et assis devant une table où est posé devant lui un volume des CONTES de Voltaire. Il a la parole nerveuse qui se presse et sort par saccades, et une espèce d’inquiétude générale qui le fait appeler, à tout moment, son fils, qu’il craint de voir écraser par les voitures. Il parle de sa maladie, de ses médecins, de sa tête qu’on électrise, d’un grand mal de gorge, que rendent encore plus violent les éclats de voix que lui font faire son diable de bel enfant, et sa turbulente et vivace et criarde petite fille, qui a l’œil tout noir d’un pochon reçu de son frère.

Qui n’a lu les conversations de Napoléon dans les MÉMOIRES si vivants, si intéressants, si peu connus de Roederer, ne connaît point ce genre d’éloquence de l’homme de génie, qu’on pourrait appeler le vagabondage de l’éloquence.

15 octobre. — Trouville.

Nous apprenons ici la mort de Sainte-Beuve. Le défunt n’est vraiment pas payé de toutes ses gracieusetés à l’endroit de la petite presse.

18 octobre. — Départ de Trouville pour Paris. Vingt jours passés ici, les vingt jours les plus mauvais de notre vie.

1er novembre. — Nous n’avons vraiment pas de chance. Aujourd’hui nous prenons possession du pavillon de Catinat, que la princesse nous a prêté pour fuir le bruit de notre maison, et aujourd’hui on essaie les cloches qu’elle vient de donner à l’église. Le curé les fait sonner dix minutes par quart d’heure, jour et nuit.

— Être malade, et n’avoir pas la faculté d’être malade chez soi, traîner sa souffrance et sa faiblesse, de place en place, de logis loués en logis prêtés.

10 novembre. — Nous travaillons à GAVARNI : L’homme et l’œuvre, malgré tout.

— On pourrait dire sage, comme un enfant malade.

14 décembre. — Toutes les douleurs morales se transforment dans les maladies nerveuses en douleurs physiques, en sorte qu’il semble que le corps souffre, une seconde fois, ce que l’âme a souffert.

— Des jours vides et tout noirs, remplis par la douche et par des promenades douloureuses, le long de cette éternelle allée qui va d’Auteuil à Boulogne.