Journal des Goncourt/III/Année 1868

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
G. Charpentier et Cie, éditeurs (Troisième volume : 1866-1870p. 185-249).


ANNÉE 1868

1er janvier. — Allons, une nouvelle année… encore une maison de poste, selon l’expression de Byron, où les Destins changent de chevaux !

2 janvier. — Avant-hier on nous a rapporté la copie de notre pièce sur la Révolution. Nous en avons presque peur instinctivement, comme d’une chose d’où va sortir l’infernale angoisse des émotions du théâtre.

3 janvier. — Par une neige, qui vous fait frissonner pour les mal vêtus de la misère à Paris, nous sommes à cet hôtel des Champs-Élysées, insolent de lumières, fulgurant de la flambée des lustres et de la pourpre de ses tentures, par les volets ouverts.

Dans le salon énorme, dans la cheminée gigantesque, pas de feu, rien que la chaleur d’un calorifère qui s’allume. La Païva n’aime pas le feu. Elle arrive bientôt, ruisselante d’émeraudes sur la chair de ses épaules et de ses bras : « Ah ! je suis encore un peu bleue… c’est que je viens de me faire coiffer par ma femme de chambre, les fenêtres toutes grandes ouvertes, » dit-elle. Cette femme est bâtie d’une manière toute spéciale. Par ce temps, elle vit dans l’eau et l’air glacés, à la façon d’une espèce de monstre boréal, inventé par la mythologie scandinave.

Toujours la même, désagréable, antipathique, coupante et blessante dans la contradiction.

A table, la Païva expose une théorie de la volonté à faire peur… et que tout arrive par la volonté… et qu’il n’y a pas de circonstances… et qu’on les fait quand on veut… et que les malheureux ne le sont, que parce qu’ils ne veulent plus l’être. Alors sur les effets de la concentration du vouloir qu’apporte, à l’appui de la thèse de la maîtresse de la maison, Taine, — qui débute aujourd’hui — et qui nécessairement cite Newton, se vouant pour ses découvertes pendant des années à une telle concentration de pensées et de méditations qu’il en resta, un temps, presque idiot, la Païva cite l’exemple d’une femme qui, pour accomplir une chose qu’elle ne dévoile pas, resta trois ans enfermée, retranchée du monde, touchant à peine au manger, dont il fallait la faire souvenir, murée en elle-même, et toute à la combinaison de son plan. Et après un silence, elle ajoute : « Cette femme, c’était moi ! »

21 janvier. — … La princesse a dîné hier aux Tuileries, et il reste en elle comme une satisfaction d’avoir débouché le sphinx, de l’avoir fait un peu parler. L’Empereur lui disait :

— Moi qui aimerais tant lire… Je n’ai pas le temps… Je suis accablé sous le faix des affaires, sous le poids des papiers… Devinez cependant ce que j’ai lu aujourd’hui… C’est ce volume qui était là, je ne sais comment, et qui m’est tombé sous la main : MADAME DE POMPADOUR, par… par… Mais comme c’est singulier, elle est fort laide dans le portrait qui est en tête de l’ouvrage… Est-ce qu’il y a un portrait d’elle ?

— Comment ? fit la princesse, en partant d’un gros éclat de rire. Oh ! ne dites pas cela trop haut !

— Où est-il donc, ce portrait ?

— Eh ! au Louvre !… Comment, on ne vous l’a jamais montré ?

— Tout bien vu, le théâtre doit être une épopée ou une fantaisie. La pièce de mœurs, comparée au roman de mœurs contemporain, est trop une misère, une parodie, un rien.

— La générosité de l’homme implique presque toutes les autres vertus sociales, et l’avarice le manque de ces mêmes vertus.

2 février. — Il y a des gens qui voient partout la Providence dans la vie : nous, nous sommes bien forcés d’y voir le contraire. Quand les grands ennuis font un moment trêve dans notre existence, il semble qu’un hasard méchant, et d’une imagination diabolique, met son ingéniosité à nous tourmenter par des persécutions insupportables, ironiques et bêtes. Notre appartement est le seul de la maison où il y ait des objets d’art ; et c’est aussi le seul où il pleuve, quand il pleut. Nous venons de nous agrandir d’un petit logement, et nous croyions avoir admirablement arrangé notre chez nous : voilà un homme d’écurie qui pendant six heures, tous les jours, en criant, en beuglant, en sifflant, nous rend impossible le sommeil du matin et le travail dans la journée. Ce bruit nous met dans un état nerveux abominable.

— Je crois que beaucoup d’hémiplégies viennent de la disproportion de l’homme avec sa place : les trop grandes positions font sauter les petites cervelles.

— Un paysan, un ancien châtreur de cochons, tombe chez nous, pour nous acheter nos fermes des Gouttes. Il se trouve que la moitié de nos titres a été perdue par nous et l’autre moitié par le notaire.

— Nous emportons de chez Pierre Gavarni, des cartons de papiers, des morceaux de la vie de Gavarni, et nous nous y plongeons, du lever au coucher. Une espèce d’autopsie qui semble aspirer, absorber notre existence, si bien qu’il nous semble ne plus exister de notre vie propre, mais de la vie de l’homme que nous étudions, que nous fouillons, que nous creusons, de l’homme derrière lequel nous emboîtons le pas, entraînés dans le tourbillon de cette activité vagabonde de Juif-Errant d’affaires et d’amour, qui nous fatigue à sa fatigue.

— L’éloignement est excellent pour la gloire et le retentissement d’un homme vivant : Voltaire à Ferney, Hugo à Jersey, deux solitudes qui riment et semblent se faire écho. Pour un homme de génie ou de talent : se montrer, c’est se diminuer.

— Quand on est très ennuyé, la vie perd de sa réalité ; il semble qu’il y ait du songe dans les faits, les spectacles, les passants.

— Sous l’agacement du bruit, il arrive une espèce de maladie nerveuse de l’oreille, l’acuité de la perception devient douloureusement infinie, et l’on ne souffre pas seulement du bruit, mais de la prévision et de l’attente du bruit, et le bruit fait, on souffre encore de ce qui est si long à mourir dans les ondes sonores.

8 février. — Toute cette semaine, enfoncés dans cette vie de Gavarni. Quel chasseur de femmes ! Quel passionné de l’inconnu féminin ! Quel suiveur de toutes celles qu’il voit, et que de rendez-vous !… Et quelquefois, je ne sais quoi de noir et de machiavélique, une méchanceté de LIAISONS DANGEREUSES, curieuse d’expériences cruelles, un jeu amer avec les faiblesses de la femme…

— Une des joies d’orgueil de l’homme de lettres, — quand cet homme de lettres est un artiste, — c’est de sentir en lui la faculté de pouvoir immortaliser, à son gré, ce qu’il lui plaît d’immortaliser. Dans ce peu de chose qu’il est, il a comme la conscience d’une divinité créatrice. Dieu crée des existences, l’homme d’imagination crée des vies fictives, qui quelquefois, dans la mémoire du monde, laissent un souvenir plus profond, pour ainsi dire, plus vécu.

11 février. — A une soirée d’Arsène Houssaye…

Une des premières fois que notre succès nous arrive à l’oreille, et qu’il se fait autour de nous un petit moutonnement de curiosité. Il y a des gens, presque aussi inconnus de nous que du public, qui disent nous admirer.

Au milieu de ce monde, un beau jeune homme, au gilet en cœur, à la chemise en échelle, au revers d’habit noir en velours, et décoré d’un camélia blanc, et odorant de senteurs qui puent : un mélange bâtard d’un jeune député du centre sous Louis-Philippe et d’un gandin de Napoléon III. C’est Marcelin, autrement dit Planat, un de mes anciens condisciples, le directeur de la VIE PARISIENNE. On nous présente, et deux heures après, nous soupons ensemble au café Anglais. Au bout de quatre ou cinq phrases, dites avec le ton suprême des journalistes du grand monde, je le trouve agaçant à l’image de son journal. C’est le Parisien des opinions chic, l’amateur à fleur de peau, un ami de Worth citant Henri Heine. Donc il me déplaisait déjà, quand il m’est devenu odieux, en disant d’une fausse peinture de Rubens qu’il a chez lui : « C’est si honnête ! » Si honnête ! — Non je n’aime pas cette qualification pour célébrer un tableau.

14 février. — Chez la Païva.

Belle chose, la richesse. Elle fait tout pardonner. Et personne de ceux qui viennent ici, ne s’aperçoit que cette maison est la plus inconfortable de Paris. Impossible, à table, de boire un verre d’eau rougie, parce que la maîtresse a eu la fantaisie d’avoir, pour carafes, des cathédrales de cristal qu’il faudrait des porteurs d’eau pour soulever. Dans la serre où l’on fume après dîner, on est gelé par des courants d’air venant de la couverture, ou étouffé par les bouffées de chaleur des bouches du calorifère. Et à peu près ainsi de tout. Il y a un thé splendide, mais demandez n’importe quoi absent du programme, c’est un aria pire que dans la plus petite et la plus pauvre maison.

Et Gautier dans ce logis inhospitalier de tous les côtés, près de cette femme s’en reculant bourgeoisement, de crainte que son cigare ne brûle sa robe, Gautier sème intarissablement les paradoxes, les propos élevés, les pensées originales, les fantaisies rares. Quel causeur, — bien, bien supérieur à ses livres, quelque valeur qu’ils aient, — et toujours dans la parole au delà de ce qu’il écrit. Quel régal pour les artistes que cette langue au double timbre, et qui mêle souvent les deux notes de Rabelais et de Henri Heine : de l’énormité grasse ou de la tendre mélancolie.

Il parlait, ce soir, de l’ennui, de l’ennui qui le ronge… et il en parlait, comme le poète et le coloriste de l’ennui.

— Un critique juge toujours un peu avec le public : il accepte l’opinion plutôt qu’il ne la donne.

— Paul et Virginie, un chef-d’œuvre, le chef-d’œuvre d’un sentiment général particularisé : l’amour renouvelé par le milieu.

— De son mari, malade, poitrinaire, et qui a les caprices d’estomac de la mort, ma femme de ménage disait : « Il mange ses idées ! » Ah ! les mots du peuple, l’homme, même de génie, ne les trouvera jamais.

— Combien de temps faudra-t-il encore — peut-être des siècles — pour que notre barbare civilisation ait le moindre confortable, et qu’une salle de plaisir quelconque, une salle de café ou de bal ou de spectacle, ne soit pas une boîte à maladie ou à malaise pour le lendemain.

22 février. — Commencé à paperasser dans nos notes de Rome, à remuer l’embryon de notre roman (Mme GERVAISAIS).

— Le sommeil dans le travail et la prise de la pensée par la création, une suspension taquine, un arrêt bête du cerveau.

23 février. — Accroché à notre porte le plan de Rome, pour continuer à y être, à nous y promener les yeux.

24 février. — Il y a juste vingt ans, vers une heure, du balcon que nous avions, rue des Capucines, je vis le chaudronnier d’en face, grimper très vite sur une échelle, et abattre à coups de marteau pressés, les mots du Roi qui suivaient le mot Chaudronnier. Alors nous avons été aux Tuileries. Auprès du bassin, près du pavillon de l’Horloge, il y avait une tête de chevreuil coupée par terre, et une amazone de l’Hippodrome qui caracolait à cheval. La statue de Spartacus avait un bonnet rouge et un bouquet à la main. L’horloge était arrêtée. Et au grand balcon, un vainqueur, dans la robe de chambre de Louis-Philippe, singeait, caricatural comme un Daumier, le salut de sa vieille phrase : « C’est toujours avec un nouveau plaisir… » Aujourd’hui, en repassant rue des Capucines, je regarde par hasard l’enseigne, et je lis, à la place de « Chaudronnier du Roi » : Chaudronnier de l’Empereur.

— Les objets d’art aujourd’hui ressemblent aux souliers et aux paquets de chandelle du Directoire. Ce n’est plus l’objet qui tient aux entrailles, la chose inaliénable des collectionneurs d’autrefois ; c’est une valeur qu’on se passe de main en main, une circulation de plus-value entre brocanteurs millionnaires, se dépêchant de vendre comme à un jeu de « petit bonhomme vit encore ».

6 mars. — Tant d’ennuis, tant de contrariétés, une sorte de désespoir de la vie venant de ses impitoyables taquineries, nous ont mis en bon état philosophique pour le refus de notre pièce : ce sera une amertume qui passera dans la masse.

Rops, qui nous a envoyé le dessin d’une fille du plus artistique style macabre[1] portant cette dédicace : A MM. Edmond et Jules de Goncourt, après MANETTE SALOMON, vient nous voir. Un étrange, intéressant et sympathique garçon. Il nous parle spirituellement de l’aveuglement des peintres à ce qui est devant leurs yeux, et qui ne voient absolument que les choses qu’on les a habitués à voir : une opposition de couleur par exemple, mais rien du moral de la chair moderne.

[Note 1 : C’est le dessin gravé dans le PARIS de Victor Hugo.]

Et Rops est vraiment éloquent, en peignant la cruauté d’aspect de la femme contemporaine, son regard d’acier, et son mauvais vouloir contre l’homme, non caché, non dissimulé, mais montré ostensiblement sur toute sa personne.

4 mars. — La princesse disait ce soir : « Je n’aime que les romans dont j’aimerais à être l’héroïne ! » Le mot donne parfaitement le criterium littéraire de la femme en fait de romans.

7 mars. — Ce matin, terreur de migraine. Nous n’en avons pas, mais l’agacement du bruit de la maison, et les ennuis de notre vie, depuis tant de jours, nous ont délabré absolument l’estomac. Du reste, nulle illusion, pas un espoir à avoir, nous le sentons d’avance. En chemin, le lecteur de nous deux, pris d’un barbouillement de cœur qui lui fait l’affreuse peur de ne pouvoir lire. Nous entrons dans un café, avalons un grog au rhum et reprenons le chemin du théâtre.

Et nous voici, avec la complète sensation de notre refus dans la salle de lecture, où les acteurs débandés se décident à se traîner, en nous demandant « si ce sera très long ». Quelques-uns déclarent tout haut que si cela durait plus de trois heures, ils ne pourraient rester. Thierry est là de trois quarts, évitant de nous regarder. Il nous donne une poignée de main froide comme une corde à puits. Les attitudes des acteurs s’arrangent sur les canapés, les fauteuils, pour l’ennui et la fatigue de la lecture.

Malgré tout, nous nous sommes promis de lire la pièce condamnée d’avance, de façon à leur en enfoncer de notre mieux le souvenir. Et parfaitement froid, parfaitement maître de mes effets, aussi calme que si je lisais dans ma chambre, avec un parfait et supérieur sentiment de mépris pour ceux qui m’écoutent, je lis posément, pendant que Coquelin, dessinant des caricatures, pousse le coude de Bressant pour les lui faire regarder. Cependant les autres, Got, Régnier, Delaunay, écoutent la pièce et semblent s’y intéresser. Il y a toutefois pour ces gens qui ne connaissent la Révolution que d’après Ponsard, une certaine stupeur devant cette Révolution de vérité et d’histoire sur le vif.

Pendant le repos des actes, Thierry, qui se tient, tout le temps, la figure masquée avec la main, et qui écoute cela, comme un supplicié, échange à voix basse quelques mots avec les acteurs. Avant le troisième acte, qui aurait été le grand acte de Delaunay, il le retient longtemps contre la cheminée, comme s’il le prémunissait contre la tentation du rôle.

La lecture continue, intrépide, et peu à peu les auditeurs s’immobilisent, et de temps en temps, avec la pupille dilatée de leur regard, ils fixent mon frère, avec l’air de se demander s’ils n’ont pas affaire à des gens de talent, devenus fous.

La pièce finit sur le mot terrible, et que je puis trouver sublime, parce que je l’ai trouvé quelque part, la pièce finit sur le mot de la vieille femme montant dans la charrette de la guillotine : « On y va, canaille ! »

On ouvre la porte du cabinet de Thierry, fermé à double tour, et sans une minute de discussion, ni débat, sans un bruit de voix en notre faveur, nous entendons les boules tomber, et par une porte entr’ouverte sur le corridor, nous voyons tout le comité disparaître avec un bruit de pas qui se sauvent. Presque aussitôt, la porte se rouvre, Thierry entre muet, plus pénétré de componction qu’un aumônier qui entre dans la cellule d’un condamné à mort, à cinq heures du matin, et il nous nasille : « Messieurs, j’ai le regret de vous annoncer que vous êtes reçus à correction. Et il ajoute : « Oh ! ce n’est pas le talent qui manque… mais la pièce nous a paru à tous d’une représentation si dangereuse… [1] » Nous avons coupé ces condoléances, en lui demandant de nous renvoyer la pièce.

[Note 1 : Il faut reconnaître qu’après la chute d’HENRIETTE MARÉCHAL, il était bien difficile à M. Thierry, et à une date si rapprochée, de jouer une autre pièce de nous.]

23 mars. — Si l’on savait ce qui fait faire un livre à Sainte-Beuve. Nous le trouvons aujourd’hui tout enflammé d’un projet de publication sur Mme de Staël et son groupe, un pendant à son fameux Chateaubriand, et avec les mêmes nids de vipères, comme notes, en bas des pages, — et cela non par intérêt ou curiosité de la mémoire de Mme de Staël, non par la sollicitation de documents inédits, mais simplement pour être désagréable aux de Broglie qu’il déteste. Au fond, y a un Chinois de paravent chez Sainte-Beuve.

— J’ai remarqué que les intrigants ont une manière de masque : une plaisanterie éternelle, sous laquelle ils se dérobent, ne se laissent jamais trouver et ne donnent jamais du sérieux ni du fond de leur pensée : des Machiavel de la blague, quoi !

— Je lis qu’il est tombé de la neige noire dans le Michigan ; — c’est bien la neige du pays de Poë.

— Le silence ! oh ! le silence ! Dormir vingt-quatre heures dans un de ces tombeaux qui ont pour pierre, sur la mort du bruit, une montagne ou une pyramide.

5 avril. — « Une femme qui n’a pas été jolie, n’a pas été jeune. » Je lis cela dans un livre de cabinet de lecture, où un crayon de femme a écrit en marge : « C’est tristement vrai ! »

— Notre talent ! qui sait ? c’est peut-être l’alliance d’une maladie de cœur et d’une maladie de foie.

Vendredi-Saint. — Dîner maigre chez la Païva.

On cause religion. On va de Dieu à l’astronomie. Il en est à table que cette science rassure et console. Singulier rassérénement que l’immensité de l’espace. L’infini des mondes nous jette, au contraire, dans l’infini des perplexités. Car s’il existe vraiment, l’Infini ! qu’est l’homme ? Rien. Alors, conçoit-on un ciron incestueux, criminel ?

— En sortant d’une maison, où nous avions dîné gaiement ensemble, le fin et discret observateur qu’est Viollet-le-Duc, me disait, et sa remarque était parfaitement juste : « Il faut, pour qu’une soirée soit agréable, que la maîtresse de maison ait un amant et que cet amant ne soit pas là. »

15 avril. — Rue de Courcelles. Le salon est en verve ce soir. Parmi les dîneurs, deux revenants : Gautier très pâle, ses yeux de lion encore plus affaissés ; Claude Bernard, qui a le masque d’un homme qu’on a retiré de son tombeau… Et la conversation s’en va au mariage moderne, ce mariage sans cour, sans flirtation aucune, ce mariage brutal, cynique que nous appelons un viol par-devant le maire, avec l’encouragement des parents. Un moment l’on parle de l’embarras pudique de la jeune fille jetée dans le lit du mari, et là-dessus, une des dîneuses dit avoir entre les mains un curieux autographe : les instructions, par la poste, d’une mère absente, à sa fille…

Au fumoir, Théophile Gautier m’entretient de sa fille Judith, de son roman chinois paraissant dans la Liberté, qu’il trouve « du SALAMMBO sans lourdeur ». Il me dit que c’est la plus étonnante créature du monde, un cerveau merveilleux, mais un cerveau qui serait, selon son expression, dans une assiette, n’ayant aucune corrélation avec sa personne, sa conduite, son état et son esprit dans la vie, la laissant « enfantine et dinde au possible ». Elle n’est rien qu’un instrument, un outil devant une feuille de papier.

— Thiers allant visiter stratégiquement les bords du Rhin, me représente assez bien Tom Pouce dans une botte de Napoléon.

— L’autre jour, dans une phrase, la Païva s’est toute crachée. J’admirais les diamants de ses boucles d’oreilles : « Oui, j’en ai là pour cent francs de rente par jour ! »

— La religion n’a de prise que sur les enfances de l’homme à tous les âges de la vie.

23 avril. — Nous avions dîné dans une maison où nous ne dînons jamais. Mon frère était à côté de Mme ***, cette femme aux yeux d’aigue-marine, cette femme si rare, si distinguée, si étrangement attirante par son air diaboliquement vertueux. Et tous deux jusque-là avaient causé de choses et d’autres, avec ces propos brisés et sans suite, de gens qui s’accrochent une ou deux fois par an.

Les enfants dansaient en bas, les vieux causaient en haut, et nous nous en allions, quand nous rencontrons la femme sur l’escalier : « Venez un peu ; non pas vous, mais M. Edmond. » Et elle rentre dans la salle à manger et elle lui fait signe de s’asseoir à côté d’elle : « Je n’ai pas lu votre dernier livre, et je ne peux plus vous recevoir… On me le défend… Oui, j’aime mieux vous le dire… Nous qui vous aimons tous tant là-bas… » Et de l’œil, elle lui donne le sourire d’amitié que lui jettent ses petites filles, en tournant dans leur danse, au tapotement du piano, tenu par la vieille grand’mère à lunettes. « Oui, M. *** — et elle nomme son mari — a une jalousie contre vous que je ne m’explique pas… » Elle reprend : « Ça le rend tout à fait malheureux… Entre moi et lui, ça n’a jamais été formulé d’une manière bien nette… mais cela a amené pourtant des scènes dans notre intérieur… Oui, il faut que nous renoncions à ce plaisir tous… Concevez-vous qu’il m’empêche de vous lire… Que voulez-vous, nous nous retrouverons, une fois par an, comme cela par hasard… Cela me pesait depuis longtemps, j’ai mieux aimé que vous le sachiez. »

Et mon frère la quitte, persuadé, comme moi, que cette femme qui vient presque de lui avouer la tendresse de sa pensée, ne ferait jamais pour lui, s’il en devenait vraiment amoureux, le sacrifice de son orgueil d’honnête femme.

4 mai. — M. de Marcellus, le grand seigneur chrétien, ne communiait à son château qu’avec des hosties timbrées à ses armes. Un jour, le desservant s’aperçut, avec terreur, que la provision d’hosties armoriées était complètement épuisée. Il se risqua à tendre une hostie plébéienne, l’hostie de tous à la noble bouche dévote, s’excusant avec ce mot admirable : « A la fortune du pot, monsieur le comte. »

6 mai. — Au Jardin des Plantes. Un beau et primitif tableau de l’amour des grandes races : la lionne attaquant un lion de ses tentations tendres, de ses frottements de caresses, et l’enveloppant de ses chatteries puissantes. Cela faisait penser à je ne sais quoi de doux dans la force, comme le rut du Paradis… Une comparaison qui ramène mes idées au scandale que devait donner l’Eden, où Adam et Ève ne pouvaient sortir de l’arbre qu’ils habitaient, sans marcher sur un flagrant délit, plein d’incitation pour des gens si peu vêtus… et vraiment la sévérité de Dieu a été grande de leur dresser procès-verbal, et de les mettre à la porte de son jardin, par ce garde champêtre au sabre de feu.

A trois heures une voiture, attelée de deux chevaux qui frémissent et se cabrent, traverse le jardin, où toutes les bêtes se mettent à faire des ronds éperdus. A la grille des féroces, on découvre la voiture de la toile cirée qui la recouvre, et les employés déballent, comme un fromage, le colis qui est une cage contenant deux tigres. Et l’on fait glisser la cage sur les tréteaux jusqu’à une loge, dont la trappe est levée. Presque aussitôt un tigre se décide à entrer, mais l’autre, flairant longuement le plancher et reniflant la prison, buté devant la loge, rappelle l’autre dans la langue qu’ont les animaux entre eux, et tous deux après une terrible passe de leurs formidables pattes, se refusent à sortir, la gueule et l’œil retournés vers le vert du jardin et la liberté du ciel.

On les pousse avec des bourroirs de fer, on les resserre avec des planches passées entre les barres de la cage, et, un moment, ramassés dans un espace où tiennent avec peine leurs deux corps, ils tournoient l’un sur l’autre, souples, élastiques, ondulants, se mêlant et se nouant comme deux serpents.

— Une des curiosités de l’hôtel de la Païva, ce sont les deux coffres-forts au chevet du lit de la maîtresse de la maison, et entre lesquels elle dort : sa fortune, son argent, son or, ses diamants, ses perles, ses émeraudes, à droite et à gauche de son sommeil, de ses rêves et peut-être aussi de ses cauchemars.

— Aubryet ! oh ! Aubryet ! Condamné à vivre avec lui, j’achèterais un revolver, et je lui dirais : « Ecoutez, au premier mot de votre part qui ne sera pas simple, je vous brûlerai la cervelle ! »

— Du moment que, cette fois-ci, deux poètes se présentaient à l’Académie : l’un qui s’appelait Autran, l’autre qui s’appelait Théophile Gautier, et que l’Académie a choisi Autran, ma conviction est qu’elle est composée de crétins, ou de véritables malhonnêtes gens. Je lui laisse le choix.

9 mai. — Quelle diversité d’avenirs, les avenirs de collège ! Quelle loterie des carrières, des fortunes et des noms à la sortie ; ça a quelque chose de semblable aux fusées des bouquets de feux d’artifice, qui, parties ensemble, crèvent presque aussitôt, ou montent, en volant, jusqu’au haut du ciel.

14 mai. — Voici l’intérieur dans lequel, cette semaine, Maria a accouché une femme. En haut du boulevard Magenta, en un campement de baraques que loue aux plus misérables misères de Paris, le roi de la finance, — dans une chambre de ce baraquement aux planches disjointes, au plancher plein de trous, d’où jaillissent, à tous moments, des rats, des rats qui entrent encore, chaque fois, qu’on ouvre la porte, et les rats des pauvres, des rats effrontés, montant sur la table, emportant des michons de pain entiers, mordant parfois les pieds du sommeil en mangeant la couverture du lit ; là dedans six enfants, les quatre plus grands dans un lit ; et sur leurs pieds qu’ils ne peuvent allonger, dans une caisse, les deux plus petits ; l’homme marchand des quatre saisons, ivre-mort pendant les douleurs de la femme, saoûle comme son mari, sur une paillasse de paille. Et pendant l’accouchement dans cette hutte, la hutte abominable des civilisations, le singe d’un joueur d’orgue, juché dans la fente d’une planche du baraquement mitoyen, imitant et parodiant les cris et les jurons colères de la femme en mal d’enfant, et pissant par cette fente, sur le dos du mari qui ronfle.

— La politesse est à la fois la fille de la grâce française et du génie jésuite.

— Dans l’élite de ceux qui pensent, il se fait une visible réaction contre le suffrage universel et le principe démocratique ; et des esprits se mettent à voir le salut de l’avenir dans une servitude de la canaille, sous une aristocratie bienfaisante des intelligences.

— Toujours la fatalité du livre. Nous, dont les sympathies de race et de peau penchent pour le pape, nous qui ne détestons pas l’homme qu’est le prêtre, nous voici à écrire, poussés par je ne sais quelle force irrésistible qui est dans l’air, un livre méchant à l’Église. Pourquoi ! Mais sait-on le pourquoi de ce qu’on écrit !

— L’Empereur, un excellent somnambule, s’il était lucide.

18 mai. — Dîner Magny.

Le causeur à idées de Magny est en ce moment le docteur Robin, dont la parole est pleine d’aperçus neufs, de découvertes, de trouvailles, allant des plus hautes aux plus petites questions de la médecine. Ce soir, après avoir parlé du cerveau, il a parlé du mollet, l’appelant un pur produit de la civilisation, et faisant remarquer qu’il manque au sauvage comme au facteur rural, par cela que la réparation, — nourriture et sommeil, — n’est pas égale chez eux à la déperdition des forces.

Quel dommage, quelle perte qu’une pareille intelligence d’observateur et de physiologiste, n’écrive pas un livre dont il nous donnait, ce soir, un si curieux morceau sur les effets moraux des maladies de poitrine : un livre dont la première ligne n’a pas été encore écrite, un livre qui serait une clinique médico-littéraire de ces maladies de foie, de cœur, des poumons, si liées et si attenantes aux sentiments et aux idées du malade, et présenterait toutes les révolutions de l’âme dans la souffrance du corps !

20 mai. — Ce soir chez la princesse, nous avons entendu pour la première fois de l’esprit de Dumas fils. Une verve grosse mais qui va toujours, des ripostes qui sabrent tout, sans souci de la politesse, un aplomb qui touche à l’insolence, et qui en donne à sa parole toutes les bonnes fortunes ; par là-dessus, une amertume cruelle… mais incontestablement un esprit bien personnel, un esprit mordant, coupant, emporte-pièce, que je trouve supérieur à l’esprit que l’auteur dramatique met dans ses pièces, par sa qualité de concision et de taille à arêtes vives, qu’il a, cet esprit, dans sa première spontanéité !

Il avait pris pour thèse que, chez tout le monde, sans exception, tous les sentiments et toutes les impressions dépendent du bon et du mauvais état de l’estomac, et il racontait, à l’appui, l’histoire d’un mari de ses amis qu’il avait emmené dîner chez lui, le soir de la mort de sa femme, une femme qu’il adorait. — Il lui avait servi un morceau de bœuf, lorsque le mari tendit son assiette et avec une douce imploration de la voix, lui demanda : « Un peu de gras ! L’estomac ! qu’est-ce que voulez ? ajoute Dumas. Il avait un estomac excellent, il ne pouvait pas avoir un grand chagrin… C’est comme Marchal, tenez, Marchal n’a jamais pu avoir un chagrin avec son estomac ! »

Nous nous rallions à l’opinion de Dumas. Alors la princesse, comme si on lui arrachait ce à quoi elle tient le plus dans la vie : ses illusions, l’espèce d’idéal qu’elle aime à se faire non tout à fait des gens, mais des choses humaines ; la princesse pousse des cris d’horreur devant cette proclamation de matérialisme, de scepticisme. Sa figure se contracte du dé goût de nos idées et d’une espèce de répugnance peureuse d’enfant. Dans ce moment elle ne se connaît plus, ne raisonne plus ; elle vous jetterait les meubles à la figure, et est prise d’un véritable désespoir, presque comique par sa bonne foi.

Une diversion est faite par le récit du conservatoire de Versailles. Soulié, baptisé Eudore, racontant sa tentative de suicide, le jour de ses vingt ans. Il s’asphyxia sérieusement avec du charbon, mais qu’on devine dans quoi il avait allumé son charbon ? Dans le bain de siège de son père, qui sous la chaleur se dessouda, — et rendit à la vie Eudore-Werther.

25 mai. — Chez Renan. A un quatrième de la rue Vaneau, un petit appartement bourgeois et frais, un mobilier de velours vert, des têtes d’Ary Scheffer au mur, et au milieu de quelques objets de Dunkerque, le moulage d’une délicate main de femme. Par une porte on entrevoit la bibliothèque, les rayons de bois blanc, le désordre de gros livres brochés, roulés et empilés à terre, des outils d’érudition moyenâgeuse et orientale, des in-quarto de toutes sortes, au milieu desquels un fascicule d’un lexique japonais, et sur une petite table les épreuves de SAINT PAUL qui dorment, et, par les deux fenêtres, une immensité de vue, une de ces forêts de verdure cachées dans les murs, et la pierre de Paris, le vaste parc Galliera, cette ondulation de têtes d’arbres que dominent des bouts de bâtisses religieuses, des dô mes, des clochers, et qui mettent là un peu de l’horizon pieux de Rome.

L’homme toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu’on le connaît et qu’on l’approche. C’est le type, dans la disgrâce physique, de la grâce morale ; il y a chez cet apôtre du doute, la haute et intelligente amabilité d’un prêtre de la science.

Il nous donne la vie qu’il a écrite de sa bien-aimée sœur. Nous rentrons, nous lisons ces pages qui nous touchent en plein cœur de notre fraternité, et des larmes dans la gorge arrêtent notre lecture.

25 mai. — Oh ! le bruit ! le bruit ! J’en arrive à détester les oiseaux. Je dirais volontiers comme Deburau au rossignol : « Veux-tu te taire, vilaine bête ! »

Au fond, une véritable désespérance. Plus de sommeil, plus d’appétit, l’estomac barré, l’anxiété dans toute la boîte digérante, le corps mal en train, épeuré de la minute qui va venir, et peut le faire absolument malade. Un effort abominable pour remuer ou vouloir, un barbouillement et une lâcheté de tous les organes. Et il faut travailler, s’isoler la tête, la faire créer, et trouver des idées et des mots artistes dans la souffrance de l’un compliquée de la souffrance de l’autre, et dans l’agacement infernal, produit par la maison que nous habitons.

Depuis quelque temps, depuis longtemps, il nous semble que nous sommes vraiment maudits, voués à un supplice ridicule comme les locataires-martyrs, dans un logis des PILULES DU DIABLE.

27 mai. — Fontainebleau.

Des moments de désespoir de notre santé, où nous nous disons : « Embrassons-nous, ça nous donnera du courage ! » et nous nous embrassons sans nous dire rien de plus.

31 mai. — Ce soir dans la salle à manger de l’hôtel de Fontainebleau. Au milieu de couples horribles de bourgeois gourmés, de vieux gandins de bourse et d’obscurs poseurs, un ménage de vieux Anglais. Il y a rarement chez nous cette noblesse de déclin, cette race de la vieillesse, cette beauté de Franklin et de grand seigneur, sous la couronne d’un reste de cheveux blancs, et ces yeux heureux, et cette belle bouche, et ces beaux regards humains ; enfin ce type d’une vie toute droite et bien remplie, d’une conscience satisfaite, d’une âme limpide. Il y a chez l’Anglais distingué de l’aristocratie des beaux et bons chiens de son pays.

1er juin. — Dîner Magny.

Curieux détails sur les savants Y… et Z…, sur ces Germains qui ne sont pas plus savants que d’autres, mais que la mode du germanisme dans le monde actuel de la science, a poussés à des fortunes ironiques.

L’un des convives de Magny a connu le savant Y…, humble, pauvre, misérable, et joueur de piano dans sa mansarde, comme tous les Allemands. Il le retrouve avec une cravate à pois roses, en un costume ébouriffant, le costume qu’on peut imaginer d’un savant allemand, travesti en gandin : « Vous me trouvez un peu changé, n’est-ce pas ? lui dit le savant. Ah ! c’est que j’ai vu que le travail, l’application, tout ça, c’était de la bêtise… Hase m’a dit qu’il n’y avait pour arriver que les femmes… Voyez Longpérier, s’il n’allait pas dans les salons… »

A une autre rencontre, le même savant Y… accrochant le même convive, l’entraînait dans une embrasure de fenêtre, et lui demandait anxieusement, s’il croyait qu’un Allemand comme lui, pût jamais devenir capable de dire des cochonneries à des femmes, ainsi qu’en disent les Français, qu’il essayait bien, mais ce qu’il disait était trop gros, et devenait de la salauderie impossible à prononcer.

Quel comique symptôme du temps ! La science employant ces vils moyens pour parvenir, la science représentée par deux grossiers natifs du pays de la simplesse, voulant arriver par la légèreté et la grâce de la corruption de France.

Des types à fouetter dans un roman.

— Un insolent mot de la Païva, un mot comme grisé par la Fortune : « Moi, tous mes désirs sont venus à mes pieds, comme des chiens couchants ! »

Jeudi 18 juin. — Comme nous parlions à Michelet de son livre LE PRÊTRE ET LA FEMME, il nous interrompt vivement : « Ah ! ce livre, je voudrais ne pas l’avoir fait, quoiqu’il m’ait valu… » et le vieillard battu de ses grands cheveux blancs, ne finissant pas sa phrase, tourne vers sa femme des yeux jeunes d’un remerciement d’amour.

Mme Michelet reprend : « Oui, il a rendu le directeur trop intéressant, il a fait de la confession un roman, et beaucoup de femmes, après avoir lu un passage du livre qu’elle cite, se sont confessées… Moi, c’est le contraire… Je l’ai lu toute jeune, et depuis cela, j’ai toujours détesté les prêtres !

— Oh ! c’est le malheur des œuvres artistes ! disons-nous.

— Non, non, répète Michelet, Voltaire n’eût pas écrit ce livre-là… Ce n’était pas sa polémique… Un fait bien curieux… Un jeune homme est condamné à trois mois de prison dans le Midi, pour délit de presse… Il est maladif, il obtient de faire sa prison à l’hôpital… Les sœurs, qui soignent tout le monde, se mettent à le soigner, à lui demander s’il ne s’ennuie pas, s’il veut des livres.

— Mais quels livres, mes sœurs !

— Eh bien ! nous avons LE PRÊTRE ET LA FEMME, de M. Michelet.

— De M. Michelet ?

— Oui, c’est un livre autorisé par notre confesseur… »

Eh bien ! quand on m’a dit cela, ça m’a donné un grand coup…

19 juin. — Nous sommes dans cette vieille étude qui a vu presque toutes nos affaires de famille, dans ce cabinet au fond d’une cour de la rue Saint-Martin, dans ce cabinet gris et obscur aux boiseries blanches, aux rideaux verts derrière le grillage des portes d’armoires, et avec ses bustes de plâtre bronzé dans les niches des cintres. Il n’y manque, comme vieux cabinet de notaire parisien, que les deux immémoriales lampes carcel, qui figuraient sur la cheminée, du temps du père Buchère.

Il s’agit de la vente de nos fermes des Gouttes, de ce morceau d’orgueil de notre famille, de cette grande propriété terrienne du grand-père, de cette chose vénérable, respectée, sacrée, qu’en dépit de leur petite aisance, notre père et notre mère se sont entêtés à garder contre les tentations d’offres magnifiques, pour conserver à leurs enfants, ce titre et cette influence de propriétaire, et ce pain solide, que seule la terre représentait, sous Louis-Philippe, pour l’ancienne famille.

Enfin, après huit mois de pourparlers, de correspondances, de recherches de titres, nous sommes parvenus à nous débarrasser de cette misère et de ce grand tracas de notre vie.

L’homme de la Haute-Marne, le paysan épais et retors, aux petits yeux des animaux qu’il émasculait, est là, avec son fils à l’air d’un Jeannot de village, et sa femme tout en noir, de ce noir roux des vieilles tentures des Pompes funèbres, enserrant l’argent, qu’elle a l’air de couver entre ses cuisses, dans un sac de cuir. L’argent sort tout chaud de la femme, qui le suit d’un regret fauve, et pendant que le visage du fils prend un sérieux consterné, l’émotion de l’argent sortant à jamais du sac, tressaille dans les lobes des grandes oreilles du père.

On compte les billets, puis tous les clercs se mettent à ranger les piles d’or qu’on dépapillote. On compte, on recompte, et on recompte encore, au bout de quoi, dans le grand silence de l’étude, la voix nette et un peu railleuse du premier clerc s’élève, et jette : « A cette pile, il manque cent francs, à celle-ci dix francs, à celle-là vingt francs… Le trio de la campagne joue la stupéfaction, muet, il regarde, il regarde toujours la table, comme si, à force de regarder, il allait évoquer sur les piles, les pièces d’or qu’il a oublié d’y mettre. A la fin, comme les pièces mettaient une longue résistance à venir, nous avons laissé nos reçus.

22 juin. — Vichy. J’étais dans mon bain d’eau minérale. Edmond ouvre la porte, me tend une dépêche : « Accepté 48 000. J’écris. Voyez notaire. Mes compliments. DE TOURBET. »

Un des bonheurs de notre vie, cette dépêche ! Nous voilà, je crois, propriétaires d’une maison que nous avons vue par hasard, ces jours-ci, au Parc des Princes, une maison bizarre, presque cocasse, ressemblant à une petite maison d’un sultan de Crébillon fils, mais qui nous a charmés, ensorcelés par son originale étrangeté ! Elle nous plaît sans doute parce qu’elle n’est pas la maison bourgeoise de tout le monde. Avec cela un beau jardin, de vrais arbres.

Et nous voilà, tout le jour, dans un contentement anxieux et dans une fièvre de rêves d’embellissements, suspendus sur cette pensée de maison, sur ce grand changement de notre existence, et où nous espérons trouver plus de paix pour nos nerfs, plus de respect des milieux pour notre travail.

Vendredi 26 juin. — Vraiment, c’est à se croire poursuivis par la fatalité. Une lettre de Mme de Tourbet, que nous ouvrons ce matin, nous apprend que, pendant que la propriétaire nous vendait sa maison, elle était vendue par Girardin et Baroche à une autre personne. Et voilà une semaine, que nous possédions en idée cette maison, que nous l’habitions en imagination, que nous l’arrangions, et que sur le sable du jardin des Célestins nous tracions le plan d’un atelier que nous voulions bâtir dans le jardin. Cette maison vraiment nous tenait au cœur, nous en étions devenus amoureux, pris par le grand je ne sais quoi, qui attache à une femme plus qu’à toutes les autres, et vous la fait paraître unique.

Et ce vrai bonheur d’hier est devenu un vrai chagrin d’aujourd’hui.

— Lamennais, rien qu’un flagorneur de haines.

— Ce qui tuera l’ancienne société, ce ne sera ni la philosophie ni la science. Elle ne périra pas par les grandes et nobles attaques de la pensée, mais tout bonnement par le bas poison, le sublimé corrosif de l’esprit français : la blague.

— Cette maison, — notre maison pendant une semaine — nous a donné le goût, presque le besoin de nous réveiller, le matin, en du jour jouant dans un jardin à travers des feuilles. Deviendrions-nous champêtres ? et serait-ce une première vieillesse de corps et d’âme ?

— L’œil goûte en cuisine, avant que le palais ne déguste. Un plat trop salé a une couleur.

— L’eau d’ici trouble vos nuits, elle y roule des cauchemars, dans lesquels vous reviennent des êtres malfaisants ou douloureux de votre vie, en une singulière mixture d’anxiété et d’érotisme.

— Des types de roman et de théâtre, ces bourgeois qui se sont créé un royaume, un ministère, des sérails, une presse, des journaux, un théâtre, une vie d’orgueil et de plaisir, comme Benazet de Bade, comme le C… d’ici.

18 juillet. — Saint-Gratien.

L’Empereur ayant entendu parler à l’architecte des Tuileries, Lefuel, d’une somnambule qui l’avait étonné, en retrouvant, dans une promenade où elle était endormie, des pièces de monnaie perdues, des pièces de quarante sous, a voulu qu’à mesure qu’on démolissait, on fît tout voir à cette femme, espérant par elle retrouver des trésors, surtout le trésor, indiqué dans un récit venant d’un des domestiques de Louis XVII, comme enfoui devant lui, par Louis XVI, dans une salle à colonnes, où, sous une des colonnes déplacées, le Roi avait caché le sceptre, la main de justice, etc. Bien entendu, la somnambule n’a rien découvert.

— Entre le tabac et la femme, il y a un antagonisme. L’un diminue l’autre : cela est si vrai, que les amoureux de la femme quittent, un jour, le tabac, parce qu’ils sentent ou s’imaginent que le tabac est un stupéfiant du désir et de l’acte.

En somme l’amour est une grosse matérialité à côté de la spiritualité d’une pipe.

— Toute extravagante grandeur bâtie par l’homme et dépassant sa taille est attristante pour l’humanité. Versailles est l’exemple de cette mélancolie de toute pyramide. La nature seule peut faire grand.

23 juillet. — Théophile Gautier, qui est ici pour quelques jours, cause danseuses d’Opéra. Il décrit le soulier de satin blanc, qui, pour chacune d’elles, est soutenu par un petit matelassage de soie dans les endroits où la danseuse sent qu’elle pèse et appuie davantage : matelassage qui indiquerait à un expert le nom de la danseuse. Et remarquez que ce travail est toujours fait par la danseuse.

28 juillet. — Théo a passé une semaine avec nous ici. Du matin jusque dans les heures inspiratrices de la nuit, il nous a régalés de sa parole. Sa verve, encouragée par l’agrément du milieu et des personnes, l’épanouissement de ce fonds de courtisan du XVIe siècle qui en lui, sous la caresse de ce qu’il appelle si délicatement l’amitié voluptueuse de la princesse, s’est déboutonné en une énorme éloquence. Il a osé des choses monstrueuses, mais en les sauvant, avec ces atténuations de la voix, cette grâce légère de la langue, que possède ce gros homme, si délicat causeur. Et l’on goûtait un rare et étrange plaisir, en ce salon princier, oubliant de se scandaliser, de ces contes, de ces paradoxes, de ces récits crus de voyages, où semblait se faire entendre la double voix de Rabelais et de Diderot.

Dans la journée, à nous intimement, par les ombres du parc, le poète contait, en traînant un peu la jambe, son lamento de journaliste et de tourneur de meule, et sa muse exubérante et débordante, emprisonnée dans l’Officiel, condamnée à ne peindre que des murs, ou encore, disait-il, je ne peux pas dire qu’il y a un mot comme m…, écrit dessus.

— « Qui sait ! reprenait-il, c’est peut-être le pain sur la planche qui m’a manqué, pour être un des quatre grands noms du siècle… Pourquoi n’aurais-je pas atteint Hugo ? Eh bien ! il y a des jours où cela mélancolifie… Mais la pâtée ! Voilà trente ans que je la donne tout autour de moi. Mon père, mes sœurs, mes enfants, j’ai fait vivre tout ça… Ma fortune, ce n’est pas pour faire le piteux avec vous, vous comprenez ? Mais j’ai trois louis là-haut et il y a cent quarante francs à la maison, pour qu’ils vivent… Si j’avais le malheur d’être malade quinze jours, eh bien ! ça irait encore, en déménageant la maison… Mais si la maladie durait six semaines, il faudrait que j’aille à l’hospice Dubois, comme les autres.

Couchés dans le bateau de la princesse, sous le kiosque, Théo reprend : « Au fond il y a un grand mystère autour de moi… Je suis aimé, sympathique. Je plais généralement. Je n’ai pas d’ennemis. J’ai un talent qui est reconnu… Eh bien ! voulez-vous me dire comment il se fait que tout ce que les autres obtiennent, moi c’est impossible !… On me dit que je ne demande pas… Ce n’est pas ça… Il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte… Tenez, n’est-ce pas, je vous parle de cela, d’une façon toute théorique… tenez comme exemple : Sacy, qu’est-ce qu’il a fait pour être du Sénat ?… Et Mérimée ?… J’ai bien autant de talent que lui, n’est-ce pas ?… L’Académie, vous avez vu, c’est la même chose. Une place, est-ce qu’ils ont jamais songé à me donner une place… Dans leurs musées, c’est la même chose. J’ai pourtant écrit sur l’art… Pourquoi ?… Est-ce que vous savez pourquoi ? »

Puis il parle haschich, visions, excitations cérébrales à la mode en 1830, nous raconte qu’il a écrit MILITONA, en dix jours, grâce à des granules, pris en deux doses de cinq, le soir et le matin, et qui lui donnèrent une merveilleuse lucidité.

31 juillet. — Barre, le sculpteur, fait, en ce moment, une statuette demi-nature de la princesse. Il lui a demandé de se laisser mouler les deux mains dans la pose, pour en donner une plus réelle et vivante image. On est réuni dans cet atelier rustique du parc, ancienne chapelle qui a gardé son autel, et pêle-mêle, sont là, assis au hasard, sur les marches de l’autel ou sur des chaises, hommes, femmes et enfants, toute la maisonnée du moment.

A côté de Barre, à la tête, au front ridé d’un philosophe antique, un ouvrier mouleur, en blouse, délaye le plâtre fin dans une cuvette, et ensevelit sous son blanc crémeux la main de la princesse, préalablement ointe d’huile. Pendant ce temps, la petite Vimercati et la petite Malvezzi tirent, dans des coins, leurs bas, en se cachant un peu, et laissant apercevoir leurs petits pieds craintifs, qu’on va mouler. Joli et frais tableau de la cuisine de l’art.

Samedi 1er août. — La princesse arrive au dîner nerveuse, avec des larmes colères dans la voix. Elle dit : « Demain il n’entrera pas dans ma chambre, demain je ne l’embrasserai pas. »

Il s’agit de Giraud qui, arrivé ce matin avec son fils des Eaux-Bonnes, s’est fait excuser, sous prétexte de fatigue, et affamé de gaz et de distraction parisienne, a été, sans doute, passer la soirée en compagnie de Victor à la Porte-Saint-Martin et à Mabille.

Et c’est, tout le dîner, des violences et des contradictions, qui semblent crever de son affection blessée, de son cœur trompé, humilié. La princesse se livre à d’amères tirades sur les hommes qui ne comprennent rien aux délicatesses de l’amitié des femmes. Et à la voir ainsi souffrir et s’encolérer, on sent l’aimante et jalouse nature qu’elle est.

— L’artiste peut prendre la nature au posé, l’écrivain est obligé de la saisir au vol et comme un voleur.

4 août. — Nous sommes là, sur le perron de cette maison désirée d’Auteuil. Il fait encore du soleil, et le gazon et les feuilles des arbustes brillent sous la pluie d’un tuyau d’arrosage.

— Quatre-vingt deux mille cinq cents francs ? dit mon frère, et le cœur nous bat à tous les deux.

— Je vous écrirai demain, fait le propriétaire, et c’est probable que j’accepterai.

— Quatre-vingt-trois mille francs et votre réponse à l’instant ?

Le propriétaire a réfléchi cinq éternelles minutes, puis il a laissé tomber mélancoliquement : « C’est fait. »

Nous sommes sortis, nous étions comme ivres.

Ce soir chez la princesse, ce drôle de corps du général Fleury, favori bizarre et original, tout en ironie, en persiflage, à la moquerie flûtée, légère, effleurante, tombant du demi-sourire de ses grosses moustaches, sur toute la cour, sur lui-même, sur les autres, sur son service, sur son maître, sur sa maîtresse, — au fond ayant l’air d’un homme dans une bonne stalle, regardant, sceptiquement jouer une comédie, un bout de sifflet entre les dents.

7 août. — La princesse a adressé hier une semonce terrible à Flaubert à propos de ses visites à la ***….. Dans un sentiment de hauteur et de femme du monde, elle se plaignait spirituellement, ce matin, d’avoir à partager avec de pareilles femmes, la société, la pensée de ses amis, d’hommes comme Sainte-Beuve, Taine, Renan, lui volant vingt minutes, lorsqu’ils dînaient chez elle, pour aller les porter chez cette fille. Elle s’est élevée contre les grands exemples de domination de ces femmes, honorées de la fréquentation des philosophes, des hommes de lettres ; des savants, des penseurs, contre la puissance de ces fillasses n’ayant point pour excuse un art, un talent, un nom, le génie d’une Rachel, et chez qui les plus purs vont manger les truffes de la courtisane.

Et on a rabâché sur la contagion de leur corruption, l’imitation et les plagiats de leurs modes, et on a cité les noms des femmes de la société qui rivalisent avec elles.

— Ici le château dort ou paraît dormir jusqu’à onze heures. La princesse ne descend que quelques minutes avant déjeuner, à onze heures et demie, les journaux dans une main, et l’autre tendue aux baisers de ses hôtes. Elle est généralement, à ce moment, matinalement gaie, vive avec un éveil de santé, volontiers plaisantante, fouettée par les lettres reçues, par les lettres écrites, par les nouvelles de la presse.

On déjeune, puis on passe fumer dans la vérandah, où souvent la princesse allume le cigare des fumeurs, en injuriant la puanteur du tabac. C’est le grand moment de la causerie, la digestion du peu qu’elle a mangé, semble faire jaillir de la princesse, une expansion vivace de récits, de souvenirs, de portraits des gens à l’emporte-pièce, des débâcles de phrases à la Saint-Simon.

Vers les une heure, elle passe dans son atelier, et travaille elle-même, sérieusement, conseillée par Giraud, sa vieille Giraille, dans son dos. En ce moment elle est fort occupée des albums japonais, dont elle transporte les fleurs et les oiseaux, sur les feuilles d’un paravent de soie.

Vers les cinq heures, la princesse à laquelle la tension du travail met un peu le sang à la tête, sort avec tout son monde, quelquefois en voiture. Et l’on va à Soisy, à Eaubonne, ou à quelque autre endroit de la vallée de Montmorency. Le plus souvent c’est un tour du lac, où les jeunes escortent sa barque sur des périssoires, ou bien encore elle entraîne dans les allées du parc un groupe, auquel elle jette en marchant, et en retournant un bout de profil, une conversation coupée, à tous moments, par un grand cri d’appel : Tine, Tine, ou : Tom, Tom, — un cri d’appel à un de ses roquets perdu dans un massif.

Rentrée, elle s’habille en un quart d’heure, et elle est presque toujours la première femme descendue, en toilette, au salon.

Nous avons passé trois semaines à vivre cette vie. Les hôtes à demeure avec nous, étaient les Malvezzi, la petite Vimercati. Théophile Gautier est resté une semaine, Flaubert quelques jours. Dans les venants et les passants, peu ou point d’hommes politiques ; des peintres le dimanche entre le coucher du samedi et du lundi ; des hommes de lettres le mercredi ; la famille représentée par le comte et la comtesse Primoli, le jeudi ; et les autres jours, de petits dîners intimes autour de la grande table de vingt-cinq couverts des dimanches, toute rétrécie.

— La pure littérature, le livre qu’un artiste fait pour se satisfaire, me semble un genre bien près de mourir. Je ne vois guère plus de travailleurs dans cette manière que Flaubert et nous, et, notre trio mort, je ne vois pas qui nous succédera.

— Si l’on disait que Clodion descend plus des Grecs que tous les membres de l’Institut !

— Pendant que nous étions chez la princesse, Arsène Houssaye a la gentillesse de me demander à l’autoriser à faire auprès de Duruy une démarche pour m’obtenir la croix. Je lui écris aussitôt de n’en rien faire, en lui disant ce qui a été toujours notre pensée : qu’un homme de lettres a le droit de l’accepter, mais non celui de la demander.

— Quand la France commence à avoir envie de battre les sergents de ville, le gouvernement quelconque qu’elle a, doit, s’il est intelligent, lui faire battre l’étranger.

— Nous avons passé le contrat de l’achat de notre maison, et cette grosse affaire pour le vendeur et l’acheteur nous donne la mesure du peu de sérieux, avec lequel se traitent les affaires les plus sérieuses de la vie. Nous restons stupéfaits de la légèreté qui préside aux clauses, aux vérifications de toutes sortes, sous la conduite étourdie de notaires folâtres, feuilletant l’acte en causant de choses légères : vrais tabellions de pantomimes, légers, volages et hannetonnant, et qui ne savent rien du premier mot de l’affaire, ni du contrat qu’ils font signer.

Mercredi 12 août. — Le docteur Phillips, le grand opérateur des vessies malades de ce temps, le casseur de pierres, comme il s’appelle, nous disait aujourd’hui qu’une opération lui donnait un appétit énorme, et qu’en deux minutes, le temps qu’il ne dépasse jamais, il se faisait en lui une telle dépense d’attention pressée et de fluide, qu’il avait besoin de manger n’importe quoi après.

— Nul en ce monde n’est le pareil et l’égal d’un autre. La règle absolue des sociétés, la seule logique, la seule naturelle et légitime doit être le privilège. L’inégalité est le droit naturel, l’égalité la plus horrible des injustices.

— Quelquefois une dernière innocence reste à la femme perdue : le rire.

16 août. — Étretat. Des chambres sans fauteuils, des lieux sans verrous, des encriers faits avec de l’encre dans un verre à bordeaux. Nous fuyons.

17 août. — Lu au Havre un discours intitulé : Des rapports de la politique avec les lettres, prononcé par M. Prévost-Paradol à la séance publique annuelle et solennelle de l’Institut. Il y a un morceau, où ledit académicien défend d’aimer les lettres pour elles-mêmes (textuel) et proscrit le culte de l’art pour l’art, qui, dit-il, a été en tout temps le chemin de l’afféterie, de la subtilité et de la médiocrité. C’est alors qu’il passe à un morceau d’éclat sur les Muses, oui les Muses avec une grande lettre, où il dit qu’elles méprisent ceux qui passent leur vie à leurs genoux, et que les faveurs les plus sérieuses sont réservées au mortel courageux, qui, en allant à son travail, les salue avec un mâle amour. Et il continue dans ce style, dans ce style, le portrait du mortel courageux allant à son travail, etc., etc., et le revêt de l’immortalité, que lui décernent les déesses, à la dernière ligne et au dernier mot de sa péroraison.

Et voilà son français, à cet écrivain, un français que M. Prud’homme ne voudrait pas signer. Mais laissons là les grâces pendule-Empire de son style. Venons au blasphème du petit parvenu politique, entré à quarante ans dans cette Académie, où Balzac n’a pas eu sa place. Comment ose-t-il, en plein Institut, jeter l’injure à la conscience de l’art, à l’amour unique et désintéressé des lettres, aux derniers écrivains qui méprisent l’à-propos, le savoir-faire, tous les succès qu’un talent, comme le sien, a ramassés dans la flatterie des passions et du public d’un jour !

Jetée du Havre, la nuit. Excitation de la musique sur nous, excitation plus nerveuse qu’autrefois, et plus avivante du travail littéraire et plus éveilleuse d’idées.

— Oh ! les belles existences dans l’ordre de la matière et de la gueule qui ont dû être vécues au XVIe siècle !

— Ce qui sauve les souverains de devenir fous par la multiplicité des affaires et la contention des préoccupations, c’est que, par une grâce d’état, ils vivent dans une espèce de rêve de tout ce qu’ils font.

28 août. — Nous revenons de Trouville, rappelés par Hostein, directeur du Châtelet, qui nous demande la PATRIE EN DANGER pour son théâtre. Il nous écrit qu’il la reçoit sur notre nom, sans la lire, et nous donne rendez-vous pour lundi, afin de distribuer immédiatement les rôles. L’aventure est si bizarre qu’elle nous semble extravagante, et nous ne croyons guère à la réussite de la chose.

31 août. — C’est aujourd’hui que Hostein doit nous communiquer ses impressions personnelles.

On nous fait vaguer par ce labyrinthe et ces obscurités, qui semblent garder, dans le dédale embrouillé du grand théâtre, le directeur contre les créanciers et les manuscrits. Il nous fait un peu attendre et paraît, nos cinq actes à la main, et passant ses mains dans son toupet d’homme d’affaires, et s’asseyant à la marche d’une estrade, qui est comme la marche de l’autel du drame, dominé par les MOUSQUETAIRES de Dumas père, en galvanoplastie, il nous dit :

« Je vous ai lu avec beaucoup d’attention… Je vous ai reçus, aussi, soyez tranquilles, c’est convenu… J’ai voulu vous épargner l’émotion… Ma première impression est que la censure ne laissera jamais passer la pièce… Maintenant, vous me permettrez de vous parler au point de vue de mon théâtre… Il n’y a pas de drame dans vos cinq actes… il n’y a pas d’intérêt… C’est la Révolution dans les salons… Ça manque de mouvement… Non, tenez, mon public, il lui faut… il faut, à un moment, qu’il y ait un traître qui enjambe par la fenêtre… Vous verrez, quand vous travaillerez sérieusement pour ici… Vous ne venez pas souvent au Châtelet… Jamais, n’est-ce pas ?… Voyez-vous, quand même le 3e acte nous reviendrait de la censure, il faudrait que cela se passât dans la rue… Des passants, du peuple, vous voyez ça… Et pas un endroit fermé… C’est très remarquable… du style, oh ! du style !… des portraits ! des caractères !… le comte, oh ! le comte !… la chanoinesse !… mais il faudrait que ce fût joué parfaitement… Rien que des tableaux… Des mots ! des mots ! mais il faut que la censure les laisse… Oui, je vous le dis, je vous jouerai, je vous jouerai pour la couleur… Après cela, le succès, ah ! le succès, je n’en sais rien du tout… Et puis, c’est impossible, votre déclaration d’amour de la femme dans la prison, ça éclate comme un coup de foudre ! ».

Nous avions assez de cette douche écossaise d’imbécile, mélangée de chaud et de froid, d’insolence inconsciente et de compliments grossiers, assez de cet entrepreneur routinier, faisant dans sa détresse un coup de tête, et voulant jouer un va-tout sur notre nom, mais tout ahuri, mais tout dépaysé de ne pas rencontrer son Bouchardy, son Dennery, dans une pièce de nous ; et nous trouvions vraiment ironique d’entendre cet homme, si près de sa faillite, parler de son public, ce public qui siffle au Châtelet, tout ce que cet animal de directeur « intelligent » s’échigne à lui choisir.

Au fond, dégoûtés de jamais être joués là, et par ce monsieur, nous convenions, tous les trois, d’un même accord, de présenter la pièce au visa préventif de la censure, chacun ayant la secrète espérance de rompre l’affaire par le veto désiré.

— On ne saura jamais combien les marchands de la pensée et de l’écriture des autres, sont bêtes.

— Les vieux politiques de ce temps, les vieux orléanistes retournés, comme R… et S… qui n’avaient vu que la cour citoyenne du roi Louis-Philippe et le profil vertueux et rèche de la reine Marie-Amélie, dans l’atmosphère sensuelle de la cour impériale, sous le charme des coquetteries de l’Impératrice, semblent galvanisés d’un dévouement érotique.

— Le bon des douleurs insupportables, est de faire supporter les autres.

6 septembre. — En chemin de fer, ce soir, en revenant, Victor Giraud, le fils du peintre de la Permission de dix heures, nous contait que la *** avait fait avec lui tant de manières, qu’il n’avait pas couché avec elle.

Elle ne lui parlait, tout le temps, que de son corps, de son beau corps, chanté par les poètes, et qui ne pouvait et ne devait se donner comme le corps d’une autre. Et il s’agissait de Gautier, de Saint-Victor et de l’adoration de ce dernier, qui, au théâtre, déchaussait son pied, son beau pied, et en mettait le soulier dans le creux de son gilet, et le baisait dans les entr’actes.

Cette cour avait duré trois séances, au bout desquelles elle lui faisait la proposition bizarre de lui appartenir au bout de quinze jours, mais après l’hommage et la sécurité de quinze visites, pendant lequel temps il s’engageait sur l’honneur à ne voir aucune femme, parce que, lui avouait-elle naïvement, elle avait peur d’une maladie, pour son corps, son beau corps.

Un singulier persifleur, ce fils Giraud : un bouffon sentimental, galant et un peu poitrinaire, disant aux femmes d’une voix soupirante, avec un sourire de jeune faune, des choses énormes et de terribles blagues de tendresse, — une sorte de guitarero de l’ironie de l’amour.

7 septembre. — Tous nos vœux, toute notre ambition serait maintenant d’avoir assez de santé pour nous enterrer et nous perdre dans le travail infini, et n’en sortir que pour jouir de la contemplation amoureuse, de la jouissance, de la possession de quelque admirable objet d’art au-dessus de notre fortune, à la hauteur de notre goût.

10 septembre. — Vallès, un homme de talent ! il possède l’épithète du grand écrivain et la vie du style ; il a fait deux ou trois chefs-d’œuvre d’articles. Et puis il en reste trop au boniment de ce qu’il menace de faire.

12 septembre. — Ce soir, nous sommes comme moulus des fièvres d’une folle nuit de jeu. Après l’achat de cette maison de près de cent mille francs, cette maison, si déraisonnable au point de vue de la raison bourgeoise devant notre petite fortune, nous offrons deux mille francs, un prix dépassant le prix d’un caprice de l’Empereur ou de Rothschild, pour un monstre japonais, un bronze fascinatoire, que je ne sais quoi nous dit que nous devons posséder.

Au fond, c’est énorme, cette masse d’émotions que nous mettons dans notre vie si plate, nous à l’apparence si froide, et si fous au dedans, et si passionnés et si amoureux. Car nous appelons amoureux, celui-là seul qui se ruine pour la passion de ce qu’il aime : femme ou chose, objets d’art animés ou inanimés.

16 septembre. — Auteuil.

Nous ne sommes pas bien sûrs de ne pas rêver… A nous ce grand joujou de goût, ces deux salons, ce soleil dans la feuillée, ce bouquet de grands arbres, en éventail sur le ciel, ce souriant coin de terre et le vol des oiseaux qui y passent.

17 septembre. — Oui, c’est bien à nous la maison et le jardin, mais dans cette maison, — nous qui fuyions le bruit de Paris, — il y a le bruit d’un cheval, en une écurie invisible, dans la maison de droite, et le bruit d’enfants criards et pleurards dans la maison de gauche, et le bruit du chemin de fer qui passe devant nous, grondant, sifflant, et faisant tressauter l’insomnie.

18 septembre. — Nous campons ici sur un matelas depuis quelques jours… Eh bien ! oui, nous entrons dans cet hôtel, pauvres de dix mille livres de rentes, et en ce temps-ci. Mais de tout temps nous avons été de déréglés amateurs. Lors de son droit, Edmond qui avait une pension de 1200 francs pour son entretien et ses menus plaisirs, achetait, 400 francs, le TÉLÉMAQUE sur peau de vélin, de la vente Boutourlin.

— Le bruit, toujours le bruit. Mal à l’aise et ne pouvant dormir de toute la nuit, et ayant comme une oreille douloureuse dans le creux de l’estomac, je fabriquais, dans mon insomnie, un conte sinistre, un conte à ajouter à l’œuvre de Poë. Un homme éternellement poursuivi par le bruit, allant des appartements qu’il loue, des maisons qu’il achète, des campagnes qu’on lui prête, des forêts où il y a comme à Fontainebleau la corne du corneur, des cellules des pyramides assourdies par la crépitation, des grillons ; allant, allant toujours au silence, sans le trouver, et finissant par se tuer pour conquérir le silence du suprême repos, et ne l’obtenant pas encore : — les vers du tombeau l’empêchant de dormir.

21 septembre. — La première plume taillée dans notre maison, l’a été, pour signer le reçu de la vasque au monstre japonais de 2000 francs, cédée par Chanton.

26 septembre. — Le restaurateur Magny nous donnait, ce soir, ce curieux détail sur la décadence de la cuisine et du palais français. S’il n’était pas amoureux de son art, il aurait imité ses confrères, et aurait pu, depuis vingt-sept ans qu’il pratique, gagner 100000 francs sur le beurre, à raison de 4000 par an.

30 septembre. — Quinze jours passés dans l’arrangement de cette maison, qui est la maison du restant de notre vie, dans le rêve de trouvailles pour l’orner, la parer d’art : nos yeux tout heureux de ce que son jour illumine et transfigure, en jouant sur nos dessins, nos terres cuites, nos tapisseries ; — quinze jours à la parcourir du haut en bas, en y cherchant des contrastes et des harmonies sur les murs.

Une fatigue de tête qui rêvasse, mêlée délicieusement à un éreintement du corps.

8 octobre. — Nous attendions l’omnibus au Point-du-Jour, contre le terrain de Gavarni, au-dessous de l’écriteau portant : Sept mille mètres de terrain à vendre.

La porte de la grille était entr’ouverte. Nous entrons, nous nous promenons sous le quinconce de marronniers sous lequel nous nous sommes promenés si souvent ensemble avec l’ancien propriétaire, quand un homme vient à nous, nous tendant la main, un revenant, un spectre, lui, Gavarni ! Il a son air, son costume rustique, sa barbe inculte, son teint sanguin, ses yeux saillants. Il a un chapeau de paille comme lui, et peut-être le sien qu’il aura retrouvé dans le jardin — qu’il vend, lopin par lopin, pour le fils de Gavarni.

L’homme qui nous a donné cette vision d’outre-tombe, est un pauvre diable, ancien graveur sur bois, échoué là, par la misère.

— Toute femme est, de nature, secrète et ténébreuse.

— L’homme ne possède vraiment que dans l’état sauvage. Partout, où il y a civilisation, gouvernement, administration, impôts, mitoyenneté, expropriation, l’homme n’est plus le plein maître de sa propriété.

— L’idéal du roman : c’est de donner avec l’art, la plus vive impression du vrai humain, quel qu’il soit.

26 octobre. — Le vin, le haschich, l’opium, le tabac, ont été libéralement offerts à l’homme par la nature, comme les bonheurs de l’oubli de vivre, comme des poisons contre l’ennui d’être.

29 octobre. — L’Anglais filou comme peuple, est honnête comme individu. Il est le contraire du Français, honnête comme peuple et filou comme individu.

— Le goût de la chinoiserie et de la japonaiserie, ce goût nous l’avons eu des premiers. Ce goût aujourd’hui descendu aux bourgeois, qui plus que nous l’a senti, prêché, propagé ? Qui s’est passionné pour les premiers albums japonais, et a eu le courage d’en acheter ?

Dans EN 18.., une description de cheminée à bibelots japonais, fit demander par Edmond Texier notre internement à Charenton, comme des fous — en fait de goût.

Mais remontons plus haut, revenons à de vieux souvenirs de famille. L’aîné de nous, dans ce temps-là, était un enfant de quatorze ans, et nous avions une vieille tante de province qui l’adorait, une grosse femme aux os légers, légers, qui faisaient, que tout énorme qu’elle était, elle ne pesait rien.

Et savez-vous la seule querelle qu’il y eut entre la grosse femme et mon frère. Pour notre tante, les Chinois n’étaient absolument qu’un peuple de paravent, et n’en ayant jamais vu que sur du papier peint, elle se figurait que ce peuple était une invention comique. Fort de ses notions de collège, mon frère s’obstinait à citer, en faveur de son peuple aimé, l’invention de la boussole, de la poudre, de l’imprimerie, etc., etc., notre tante persistant à les couvrir de son mépris : « Tiens, tes Chinois, voilà pour eux ! » finit-elle par dire, un jour, sur une détonation du bon vieux temps. Notre tante était de ce temps-là.

1er novembre. — Vivre à l’horizon de Paris, vous donne l’impression d’une espèce de planement au-dessus de la gloriole du boulevard. Le mépris vous en vient avec un sentiment de supériorité personnelle. On pense avec plus de volonté à faire des œuvres pour soi. Il y a un recul qui remet les petites choses et les petites gens de la vie littéraire à leur place. Seulement un fond de crainte, que cette vie pacifiée et provincialisée n’émousse en vous l’aigu de la littérature.

2 novembre. — Un roulement, deux voitures à notre porte. C’est la princesse qui tombe chez nous avec sa suite, une de ses cousines, des amis. Elle entre comme une bombe dans la salle à manger, aperçoit sur la table, au milieu des papiers de notre roman, un pot de confitures d’épicier en faïence, et un trognon de pain, prend le trognon, plonge la cuiller dans le pot entamé, et goûte bravement.

Voilà, chez la princesse, de ces aisances naturelles, rondes, familières et charmantes : « Ah ! lui dis-je, si la duchesse d’Angoulême vous voyait ! »

— En descendant, ce soir, l’escalier de la princesse, Théophile Gautier, nommé bibliothécaire de Son Altesse, m’adresse cette question : « Mais au fait, dites-moi, en toute sincérité, est-ce que la princesse a une bibliothèque ? — Un conseil, mon cher Gautier, faites comme si elle n’en avait pas. »

— La femme, quand elle est un chef-d’œuvre, est le premier des objets d’art.

26 novembre. — A propos de l’éducation religieuse, une chose m’intrigue. Les enfants que promènent les pions ont l’aspect triste d’une bande de petits prisonniers, les enfants qui se promènent avec des abbés ou des frères ignorantins, ont l’air d’être contents, comme s’ils allaient avec de grands camarades.

— J’ai ici un jardinier bizarre, homme mélancolique et agreste, ouvrier de tous métiers, et mari souffre-douleur d’une maîtresse de piano, exerçant dans la banlieue, et riche avec cela d’une potée de progéniture. L’autre jour il mettait notre vin en bouteilles, aidé d’un gandin à l’air humilié, et rinçant les bouteilles avec un faux diamant au doigt. Il nous dit que c’est son fils, arrêté par des migraines dans une vocation de peintre en bâtiment, tourné au théâtre, jouant dans les localité riveraines de la Seine, et peut-être appelé prochainement aux Variétés.

Il nous a fourni pour tapissier un de ses amis, un long et maigre vieillard, à la tête de renard et de vieux marquis, habillé d’un antique habit de chasse en velours, et apportant ses outils dans un sac de voyage ; un tapissier mystérieux et déclassé, avec de l’ombre dans sa vie, et qui paraît sortir d’un roman humanitaire de George Sand.

— Que je voudrais donc bien dîner à Compiègne, à la table des domestiques.

1er décembre. — Oh ! les agonies comme celle de Berryer, où la famille permet à la chronique de se fourrer sous le lit. Vilaines, ces morts toutes de publicité.

— On s’étonne de la conscience de la main-d’œuvre dans l’art et l’industrie au XVIIIe siècle, mais n’était-ce pas le temps où Mme de Pompadour rentait un ouvrier pour la sculpture d’une chaise percée, et où le dîner de M. de Kaunitz, qui n’attendait pas les ambassadeurs, attendait un artiste ?

— En littérature, des délicatesses sont atteintes par des nerveux lymphatiques, que n’atteindront jamais les nerveux sanguins.

— Nous étions sévères, peut-être injustes pour le talent de Mme Sand. Nous venons de lire les vingt volumes de l’HISTOIRE DE MA VIE. Au milieu du fatras d’une publication de spéculation, il y a d’admirables tableaux, des renseignements sans prix sur la formation d’une imagination d’écrivain, des portraits de caractères saisissants, des scènes merveilleusement dites, comme la mort XVIIIe siècle de sa grand’mère et son héroïsme douillet, comme la mort si parisienne de sa mère : des scènes, qui arrachent l’admiration et quelquefois les larmes.

C’est un grand document, malheureusement trop délayé, où le talent de Mme Sand, dans le vrai, l’observation juste des autres et d’elle-même, étonne et surprend.

2 décembre. — J’ai devant moi, dans le salon de la princesse, le gros dos de Gautier, qui, assis, à la turque, les jambes croisées, se balançant sur ses deux bras, ainsi raccourci, a comme la taille d’un Triboulet nain. Il est aux pieds du fauteuil de Sacy qui lui parle par-dessus l’épaule, et dont le mépris enjoué a l’air de tomber de haut sur ce bizarre candidat romantique. Je souffrais de voir mon Théo dans cette pose… Ah ! ce désir de l’Académie !… Et cela relevé de tant de grâce mélancolique et malade et de bouffonnante ironie : du Falstaff et du Mercutio mêlés.

Une toux profonde lui ébranle, de temps en temps, la poitrine, et alors la plaisanterie cruelle circule dans le salon, qu’il tousse pour entrer à l’Académie. Puis il s’est assis dans un petit fauteuil près des jupes de la princesse, sa tête s’est abaissée, ses grosses paupières pesantes sont tombées sur ses yeux, et un lourd sommeil, aux mains pendantes en avant, semble l’incliner vers une de ces morts, dont on ramasse le décédé, le nez sur le parquet. De tristes pressentiments nous viennent sur notre ami, et l’homme que tous voient sur le seuil de l’immortalité académique, — nous le voyons cloué dans son cercueil.

Un moment qu’échappé au sommeil, il se trouve à côté de Saint-Victor, le critique de la Liberté lui dit, avec la crispation lui venant, dans le salon de la princesse, à la vue de notre bande d’intimes :

— Eh bien ! j’espère, tu as fait sur Ponsard un article… C’est un homme de génie maintenant.

— Oh ! dit bonnement Gautier, ça a si peu d’importance… les articles… Puis tu m’as assez lu… avec moi, il faut lire entre les lignes.

— Enfin, reprend sèchement Saint-Victor, tu as écrit la solidité des choses éternelles.

— Bah ! laisse tomber Gautier, avec tout le dédain que le journaliste de l’Officiel peut avoir pour un article de journal.

En sortant, la princesse inquiète de la santé de Gautier, et qui lui a envoyé son médecin, le docteur Elloco, nous attire de la main, et nous dit à voix basse : « Il paraît que ce n’est pas la poitrine, mais le cœur ! »

Et pendant qu’il nous ramène en voiture, le cher homme est attendrissant, touchant, et nous met au bord des yeux une larme, avec le comique d’un mourant à la fois pantagruélique et shakespearien : « Je vous le répète, dit-il, on est fichu, aussitôt qu’on se soigne… Me voilà dans les remèdes… Eh bien ! vous voyez, ça ne va plus. »

4 décembre. — La nuit, quand elle n’est plus la réfection de plomb de la jeunesse et de la santé, est bête comme un espace de temps inutile, vide et noir, une intermittence stupide du travail et de l’idée, une non-valeur stérile de la vie, déjà si courte pour l’activité pensante.

A un certain âge, la nuit, c’est l’ennui de ne pas être au lendemain.

— Ce gouvernement-ci hait encore plus l’homme de lettres, que le républicain ou le socialiste.

— Il y a dans les arts et dans les lettres, des jeunes hommes gras, à ventre, comme X… et Y… qui sont spécialement des industriels.

— L’Histoire, à l’heure qu’il est, devient de plus en plus l’histoire naturelle de la monarchie. Des journaux de médecins jettent à la curiosité cynique de la postérité le placenta des reines, et l’on entre en le livre révélateur de notre ami Soulié, dans le vagin de Marie de Médicis, ouvert à deux battants par l’escapement de ses entrailles majestueuses, d’où roule Louis XIII, comme en une mise bas de Gargamelle, peinte par Rubens.

— La science du romancier n’est pas de tout écrire, mais de tout choisir.

14 décembre. — Nous avons eu aujourd’hui, à déjeuner, notre admirateur[1] Zola.

[Note 1 : Voir l’article de Zola sur GERMINIE LACERTEUX, publié dans un journal de Lyon, et republié dans son volume intitulé : MES HAINES.]

C’était la première fois que nous nous rencontrions. Notre impression toute première fut de voir en lui un normalien, à l’encolure de Sarcey, dans le moment, légèrement crevard, mais en le regardant bien, le râblé jeune homme nous apparut avec des délicatesses, des modelages de fine porcelaine dans les traits de la figure, la sculpture des paupières, les curieux méplats du nez ; en un mot un peu taillé en toute sa personne à la façon des vivants de ses livres, de ces êtres complexes, un peu femmes parfois en leur masculinité.

Puis un côté frappant chez lui, c’est le côté maladif, souffreteux, ultra-nerveux, vous donnant par moments la sensation pénétrante d’être aux côtés d’une mélancolique et révoltée victime d’une maladie de cœur.

En somme, un homme inquiet, anxieux, profond, compliqué, fuyant, peu lisible.

Il nous parle de la difficulté de sa vie, du désir et du besoin qu’il aurait d’un éditeur l’achetant, pour six ans, 30 000 francs, et qui lui assurerait ainsi, chaque année, 6 000 francs : le pain pour lui et sa mère, — et par là lui donnerait la faculté de faire « l’Histoire d’une famille », un roman en huit volumes. Car il voudrait faire de grandes machines, et plus de ces articles « infâmes, ignobles, crie-t-il, sur un ton qui s’indigne contre lui-même, oui, les articles que je suis obligé de faire à la Tribune, au milieu de gens dont il me faut prendre l’opinion idiote… Car il faut bien le dire, ce gouvernement avec son indifférence, son ignorance du talent, de tout ce qui se produit, rejette nos misères aux journaux de l’opposition, les seuls qui nous donnent de quoi manger… Vrai, nous n’avons absolument que cela… » Puis après un silence : « C’est que j’ai tant d’ennemis… Et c’est si dur de faire parler de soi ! »

Et, de temps en temps, dans une récrimination amère, où il nous répète et se répète à lui-même qu’il n’a que vingt-huit ans, éclate vibrante, une note de volonté âcre et d’énergie rageuse.

Il finit en disant : « Oui, vous avez raison, mon roman déraille… Il ne fallait que trois personnages. Mais je suivrai votre conseil. Je ferai ma pièce comme cela… Et puis nous sommes les derniers venus, nous savons que vous êtes nos aînés, Flaubert et vous. Vous ! vos ennemis eux-mêmes reconnaissent que vous avez inventé votre art ; ils croient que ce n’est rien : c’est tout ! »

— Depuis que la Justice existe, il n’y a eu qu’un procès qui ait été révisé : c’est celui de Jésus-Christ.

— Les hommes et les femmes pensaient plus vivement au XVIIIe siècle que maintenant : leur correspondance en fait foi.

20 décembre. — Suspension absolue de la vie, ces temps-ci, dans le travail et l’idée. Nous n’existons plus matériellement que par la souffrance. Nous accomplissons inconsciemment les opérations mécaniques qui font continuer à vivre, et presque sans l’ennui de toutes les fonctions que ça nécessite. Sentiment d’une spiritualité, toute pénétrée de la satisfaction intérieure de l’absence de l’existence.

21 décembre. — Dîner chez Sainte-Beuve, avec la princesse, Pongerville, Viollet-le-Duc, le vieux Giraud de l’Institut. Tout le dîner se passe à chercher le moyen de faire raconter par M. de Pongerville, ses deux uniques histoires : son entrevue avec Louis XVIII et son entrevue avec Millevoye, — de manière à lui gagner sa voix pour Gautier.

22 décembre. — Aujourd’hui, à quatre heures, fini MADAME GERVAISAIS.

— Les premiers nous avons été les écrivains des nerfs.

24 décembre. — Nous avons plaisir à retrouver Flaubert, et dans notre trio d’ours et de solitaires ensauvagés, nous soulageons nos mépris, nos indignations, sur tous les abaissements présents, les misères des caractères, la déchéance et la domesticité des lettrés, nos camarades.

30 décembre. — Vu ce soir, rue de Courcelles, Claude Bernard, pareil à un spectre de la science.

31 décembre. — Fini l’année avec la mémoire de l’homme que nous avons, qui nous a le mieux aimés : Gavarni, — dont nous relevons les souvenirs sur nos notes.