Journal des Goncourt/IX/Année 1892

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome neuvième : 1892-1895p. 3-94).


ANNÉE 1892

Vendredi 1er janvier 1892. — Ce premier jour de l’an, dans le vague de ma faiblesse, ne m’a pas donné, cette année, l’impression du renouveau d’une année nouvelle.

Voici quatre semaines, que je n’ai pris l’air extérieur. Ce soir, le dîner chez Daudet sera ma première sortie. Dîner intime avec les Daudet, Mme Allard, et la filleule qui dîne, pour la première fois, à la grande table.

Causerie sur les ménages amis, où, nous tous, nous nous mettons à parler du charme du ménage Rodenbach : de l’homme à la conversation spirituellement animée, à la discussion littéraire passionnante, de la femme, aux rébellionnements à voix basse, aux flots de paroles irritées, qu’elle vous jette dans l’oreille, quand elle entend une chose qui n’est pas vraie, ou qui ne lui semble pas juste, et nous constatons le petit émoi chaleureux, qu’apporte dans la froideur ordinaire des salons, la vie nerveuse de ces deux aimables êtres.

Mardi 5 janvier. — Une surprenante lettre de Magnard, du directeur de ce Figaro, qui m’a été toujours si hostile. Dans cette très gracieuse lettre, Magnard m’offre la succession de Wolf, le gouvernement de l’art, avec toute l’indépendance, toute la liberté que je puis désirer. Je refuse, mais je ne puis m’empêcher de songer à tous les gens, que l’acceptation aurait mis à mes pieds, au respect, que j’aurais conquis dans la maison de la princesse, enfin à la facilité, avec laquelle j’aurais trouvé des éditeurs, pour illustrer LA MAISON D’UN ARTISTE, MADAME GERVAISAIS, etc., etc.

Jeudi 7 janvier. — Grand dîner chez les Daudet, avec Schœlcher, Lockroy, le ménage Simon, Coppée. Décidément ce Jules Simon a un charme, une grâce, faite d’une certaine délicatesse de la pensée, jointe à la douceur de la parole.

Quant à Coppée, il s’est montré tout à fait extraordinaire, comme verve voyoute : ç’a été un feu d’artifice pendant toute la soirée de drôleries, à la fois canailles, à la fois distinguées. Oui, Coppée c’est par excellence le causeur parisien du siècle de la blague, avec tout l’admirable sous-entendu de la conversation de nous autres : les phrases commencées, finies par un rictus ironique, les allusions farces à des choses ou à des faits, connus du monde select et pourri de l’intelligence.

Chez Maupassant, ne dit-on pas, qu’il n’y avait qu’un seul livre sur la table du salon : le Gotha ? C’était un symptôme du commencement de la folie des grandeurs !

Samedi 9 janvier. — Maupassant est un très remarquable novelliere, un très charmant conteur de nouvelles, mais un styliste, un grand écrivain, non, non !

Dimanche 10 janvier. — Très gentiment et très amicalement, Daudet a travaillé à surexciter la curiosité de Koning sur ma pièce, À BAS LE PROGRÈS ! et Koning lui a dit jeudi : « Mais pourquoi ne me donnez-vous pas à lire la pièce de Goncourt ? » et il lui a parlé de la donner avec la sienne, au moment où le succès se ralentirait. Je suis indécis. J’étais au moment, sans attendre la décision de la Chambre sur la censure, de la donner à Antoine.

Jeudi 14 janvier. — Un « petit bleu » d’un journal, où l’on me reproche très sérieusement, comme manque de toute sensibilité, d’être encore vivant à l’heure présente, et au moins, si je vis, de n’être pas devenu fou, à l’instar de Maupassant.

Samedi 16 janvier. — Rien n’est amusant comme la chatte, se promenant sur la glace du bassin, et séparée des poissons rouges, par cette espèce de vitre, au travers de laquelle elle les voit sous elle, toute dépitée, toute colère de ne pouvoir les attraper.

Dimanche 24 janvier. — Devant ce vieux dévalé au bas d’un lit d’amour, le cri de cette fille à sa bonne : — Maria, vite, vite, l’eau de mélisse et un sapin ! » Ah ! la féroce légende de Forain !… Non Gavarni, dans les légendes, n’a pas cette implacabilité, et les dires de Vireloque sont tempérés par une philosophie, à la fois bonhomme et haute. Oui, l’œuvre de Garvani fait sourire la pensée, et ne fait pas froid dans le dos, comme le comique macabre de Forain. Vraiment, il y a dans le moment, en ce monde, trop de méchanceté, trop de méchanceté chez l’artiste, chez le jeune, chez l’homme politique, pour que ce ne soit pas la fin d’une société !

Mardi 26 janvier. — Aujourd’hui, Koning fait annoncer dans le Figaro, qu’il reçoit À BAS LE PROGRÈS, et que Noblet jouera le rôle du voleur.

Vendredi 29 janvier. — On parlait hier d’une Parisienne, morte à près de cent ans, ces jours-ci, et qui se rappelait le temps, où il passait sur les boulevards, à peine une voiture, tous les quarts d’heure.

Samedi 30 janvier. — Pour être connu en littérature, pour être universellement connu, on ne sait pas combien il importe d’être homme de théâtre, car le théâtre, pensez-y bien, c’est toute la littérature de nombre de gens, et de gens supérieurs, mais si occupés qu’ils n’ouvrent jamais un volume, n’ayant pas trait à leur profession : l’unique littérature en un mot des savants, des avocats, des médecins.

Mardi 2 février. — Le docteur M*** me disait hier qu’il avait souvent vu Musset prendre son absinthe au café de la Régence, une absinthe qui était une purée. Après quoi, un garçon lui donnait le bras, et le conduisait, en le soutenant, au fiacre qui l’attendait à la porte.

Mercredi 3 février. — Ce soir, chez la princesse, mauvaises nouvelles de Maupassant. Toujours la croyance d’être salé. — Abattement ou irritation. — Se croit en butte à des persécutions de médecins, qui l’attendent dans le corridor, pour lui seringuer de la morphine, dont les gouttelettes lui font des trous dans le cerveau. — Obstination chez lui de l’idée qu’on le vole, que son domestique lui a soustrait six mille francs : six mille francs qui, au bout de quelques jours, se changent en soixante mille francs.

Jeudi 4 février. — En arrivant chez Daudet, en train de s’habiller pour le théâtre, je ne puis m’empêcher de lui dire, que j’aime beaucoup mieux la mort naturelle de la Menteuse, dans sa nouvelle, que sa mort par l’empoisonnement de la pièce. Oui, j’aurais voulu cette femme couchée dans son lit, ainsi que dans la nouvelle, couchée le nez dans le mur, ne répondant pas aux interrogations furieuses, à elle adressées par son mari, qui, alors pris d’un accès de brutalité, la retournerait violemment de son côté, mouvement dans lequel elle expirerait.

Daudet me dit qu’il n’a plus l’émotion du théâtre, qu’il n’en a que la nervosité agacée. La pièce lui a semblé bien marcher à la répétition, mais son frère est venu lui dire, ce matin, que son fils lui avait rapporté, que les corridors étaient tout à fait hostiles à la pièce.

Me voici au théâtre, derrière les dos émotionnés de Mme Daudet et Mme Hennique. Une salle contenant le dessus du panier du tout-Paris, au milieu duquel figure le jeune ménage Daudet-Hugo, et où Jeanne, qui a ressenti, dans la journée, les premières douleurs de l’enfantement, est accompagnée de son accoucheur.

Un premier acte écouté sympathiquement, un second acte, où Burguet a un très grand succès. Ah diable ! voilà le troisième acte, presque emboîté de suite, et le dramatique de la scène tué par les rires. Un médecin ridicule, une agonie trop compliquée, la phrase finale : « Ça… c’est ma femme ! » mal dite. Toutefois, pour moi la cause de l’insuccès n’est pas due à cela, elle est en ceci : c’est que le dramatique de l’acte, au milieu de détails d’une vérité absolue, ne s’appuie pas sur la vérité d’un être.

Dimanche 7 février. — Dîner chez Charpentier avec deux femmes, que j’étais curieux de voir de près : Séverine et la femme de Forain.

Séverine, un ovale court, ramassé, dans lequel il y a de tendres yeux, une grande bouche aux belles dents, et de la bonté.

J’ai à table, près de moi, la femme de Forain, un tout autre type, un nez pointu, des yeux clairs sous une forêt de cheveux blonds, couleur de chanvre, ressemblant un rien à une perruque de clown, mais d’un clown finement malicieux. Très câline, avec une note blagueuse dans la voix, elle commence par me dire que le premier dessin qu’elle a fait, a été une copie d’un dessin de mon frère. Puis elle me confie, — j’en doute, — qu’elle est en train, dans ce moment, de déserter la peinture pour la cuisine, qu’elle fait des nouilles comme personne, qu’elle s’est même élevée à la confection des pâtés de foie gras, des pâtés de foie gras avec la croûte, et une croûte, s’il vous plaît, où elle peint des fleurs avec du jaune d’œuf, et des feuilles avec je ne sais plus quoi : de la pâtisserie artistique.

Après dîner je me rapproche de Séverine, et lui demande pourquoi elle ne fait pas un livre. Et la voilà avec son doux parlage gazouillant — elle a une voix harmonieuse, peut-être un peu factice — la voilà, avec ces renversements de figure en arrière, d’une petite fille qui vous parle de bas en haut, et qui montrent, dans son plaisant minois, la limpidité du bleu de ses yeux, l’émail de ses dents, la voilà, qui me dit que cela ne lui est pas possible ; qu’à l’heure présente, elle publie six articles par semaine. Et elle ajoute qu’elle n’est pas attirée par le livre, mais bien par le théâtre, déclarant, du haut d’une vue assez profonde de l’époque, que dans ce moment, où tout se précipite, il est besoin du succès immédiat, qu’il n’y a pas pour les gens de l’heure présente, à attendre les revanches, que des oseurs, comme mon frère et moi, ont obtenues, que du reste, elle trouve, que le théâtre est un meilleur metteur en scène de la passion que le livre. Comme je lui parle des obstacles, des empêchements qu’on rencontre au théâtre, elle m’affirme — et sa figure prend un caractère de résolution — qu’elle a une volonté, que rien ne décourage, que rien ne rebute, et qui arrive toujours au but qu’elle s’est fixé.

Jeudi 18 février. — Dîner chez Daudet avec les ménages Rodenbach, Jeanniot, Frédéric Masson, et Rollinat, et Scholl.

Scholl a été vraiment, tout le dîner, avec une voix enrouée, me rappelant celle de Villemessant, verveux, drolatique, abondamment spirituel, et cela aujourd’hui, sans aucune férocité contre personne. Il a travaillé à séduire le monde d’ici, et il a tout à fait réussi. Et vraiment, quand on réfléchit à la dépense de substance cérébro-spirituelle, faite par cet homme de soixante ans, tout le long des heures des journées de tous les jours, on est étonné de la vitalité intelligente de ce puissant Bordelais.

Il disait joliment, que je ne sais quel cercle de province lui avait fait écrire par son secrétaire, qu’un schisme s’était produit entre les membres, à propos de la manière, dont on devait prononcer son nom, et que de forts paris avaient été engagés… Interrogation à laquelle il répondait : « Comment prononce-t-on chez vous schisme ? »

Jeudi 25 février. — Hier, j’ai passé la soirée avec Mme de…, cette célébrité de la beauté parisienne.

Sous l’envolement de cheveux blonds d’une nuance adorable, des yeux étrangement séducteurs, des yeux qu’une cernure artificielle aide à faire apparaître, dans la nuit de l’arcade sourcilière, comme des diamants noirs, un petit nez du dessin le plus précieux, avec l’ensemble de traits et de contours délicats, délicats, et un cou frêle sortant d’une robe de velours rouge, enfin une figure réalisant le joli dans toute sa grâce menue. Elle évoque chez moi le souvenir du pastel de la Rosalba représentant cette svelte et mignonne femme de la Régence, un singe sur le bras.

Et dans le joli de ce visage, cependant quelque chose de fatal. La femme d’un de nos auteurs en vedette, un peu dépitée de l’admiration de son mari pour sa beauté, l’appelle « une héroïne de roman du Petit Journal ». La dénomination est caricaturale, toutefois il faut reconnaître qu’il y a parfois de l’acier dans son regard, dans sa voix.

Dimanche 28 février. — Ce soir, chez Rodenbach, on causait valse, et je soutenais que les peuples qui sont des peuples valseurs, sont des peuples, où le patinage est une habitude. Les Françaises valsent, le corps tout droit, tandis que les Hollandaises et les autres femmes des pays du patinage, valsent avec ce penchement, cette courbe en dehors d’un corps courant sur la glace.

Stevens parlait dans un coin du salon ; de l’effrayant avalement de bière et d’alcool, de Courbet consommant trente bocks dans une soirée, et prenant des absinthes, où il remplaçait l’eau par du vin blanc.

Mardi 1er mars. — Une carte de Daudet me disant : que Porel sort de chez lui, et qu’on répète GERMINIE LACERTEUX dans deux jours.

Mercredi 2 mars. — Causerie sur un bal original, qui a eu lieu hier chez Mme Lemaire : un bal, où s’est faite l’inauguration de costumes en papier, costumes plus riches, plus brillants, plus claquants que les costumes de soie et de satin, et qui me rappelaient le costume en papier, que s’était peint, je ne sais quel peintre flamand du XVe siècle, et qui éclipsa tous les brocards de la fête. Ganderax, qui y figurait avec un bonnet d’âne et une blouse, ayant dans le dos le mot : Paresseux, me disait : « C’est singulier, la différence des races septentrionales et méridionales : moi, un septentrional, quand j’entre dans un bal, où il y a des masques, je suis pris d’une tristesse, d’une tristesse… tandis que ma femme, qui est une Italienne, toute seule dans sa chambre, mais un costume sur le dos, se mettrait à danser.

« … Maintenant, ajoutait-il, les peintres, qu’ils soient méridionaux ou septentrionaux, le travestissement les grise… Il y avait Detaille, très beau sous un costume de Philippe le Bel, qui, à l’entrée de Mme Munkacsy, s’est mis à danser, autour de la grosse femme, une étourdissante czarda, en donnant le branle le plus tempétueux à son manteau de papier. »

Samedi 5 mars. — Un journaliste, d’un petit journal, ne trouve pas les conversations, que donne mon JOURNAL, intéressantes. Saperlote, moi qui me crois aussi intelligent que ledit journaliste, je puis affirmer, que ce que j’ai entendu dire par Michelet, Gavarni, Montalembert, Théophile Gautier, Flaubert, est supérieur à ce qu’il entend, tous les jours.

Dimanche 6 mars. — Dîner chez Charpentier, avec un monde de musiciens, tous vieux, tous laids, tous ventrus, tous mâchonnant de la mauvaise humeur.

Zola m’entretient de sa fatigue à finir LA DÉBACLE, de la copie énorme du bouquin qui aura six cents pages, disant que le manuscrit est en train d’avoir mille pages de trente-cinq lignes — les petites pages habituelles de sa copie, formées d’une feuille de papier écolier, coupée en quatre.

Et comme quelqu’un lui demande, ce qu’il fera après les ROUGON-MACQUART, après LE DOCTEUR PASCAL, il hésite un moment, puis il confesse que le théâtre qui l’avait beaucoup séduit, un moment, ne le sollicite plus autant, depuis qu’il approche de l’heure, où il pourra en faire, disant que toutes les fois qu’il a pénétré dans une salle de spectacle, où on le jouait, il a eu le dégoût de la chose représentée. Il rappelle à ce sujet, qu’un soir, étant entré voir la représentation de L’ASSOMMOIR, vers la dixième, Dailly grisé par son succès, chargeait son rôle d’une façon odieuse, ajoutait des mots au texte, si bien qu’il avait été au moment de faire dresser par huissier un procès-verbal de ses ajoutés, de ses enrichissements du rôle, et de les lui interdire au bas d’une assignation.

Là, il s’interrompt pour nous apprendre, qu’il a été à Lourdes, et qu’il a été frappé, stupéfié, par le spectacle de ce monde de croyants hallucinés, et qu’il y aurait de belles choses à écrire sur ce renouveau de la foi, qui pour lui a amené le mysticisme en littérature et ailleurs, de l’heure présente.

Et lâchant Lourdes, et toujours à sa littérature future, il avouait qu’il ferait volontiers, pendant un an, une chronique dans le Figaro, qu’il avait des idées à exprimer sur M. de Vogüé et les autres.

Samedi 12 mars. — Une représentation de GERMINIE LACERTEUX, où jamais Réjane n’a été plus grande actrice, plus acclamée, plus maîtresse d’un public complètement dompté.

Dimanche 13 mars. — Les bienfaits du régime actuel en France à l’heure présente : c’est d’être tantôt volé, tantôt assassiné, tantôt dynamité.

Mardi 15 mars. — Ce soir, dans la petite loge improvisée au fond de la scène, pour ses rapides changements de costumes, Réjane me contait qu’hier, à la représentation de GERMINIE LACERTEUX, Sarcey répondait à quelqu’un, lui faisant constater les applaudissements de la salle : « Oui, ils applaudissent, mais ils ne s’amusent pas ! »

Jeudi 17 mars. — Conversation avec Alfred Stevens, qui est un vrai magasin d’anecdotes, et ce qui est mieux, un extraordinaire garde-mots de toutes les phrases typiques des peintres de sa connaissance, dans le passé et dans le présent, — des phrases qui définissent mieux que vingt pages de critique, un moral, un caractère, un talent.

Il dit Diaz un causeur éblouissant, et qui définissait ainsi la peinture de Delacroix : « Un bouquet de fleurs dans de l’eau croupie ! »

C’était encore lui qui répondait à Couture, lui conseillant blagueusement de s’en tenir à peindre sa forêt, et qu’il ne savait pas mettre une bouche sous un nez, et que voulant faire une vierge, il faisait un Turc — qui répondait : « oui, qu’il ne savait pas mettre une bouche sous un nez, mais qu’il lui arrivait quelquefois d’avoir la chance de mettre autour de ce nez et de cette bouche, qui n’étaient pas d’ensemble, de la vraie chair, et non pas du carton, comme Couture. »

Puis Stevens me parle avec enthousiasme de Millet, me dit avoir de lui une peinture de femme, faite avant d’aller à Barbizon, un des plus merveilleux morceaux de chair qu’il ait vus, et comme il l’a fait porter à voir par son fils, à un grand peintre de l’heure actuelle, qui a sa dose de méchanceté, il s’était écrié : « Il faut la porter cette toile à Henner, pour qu’il attrape une gifle ! » Et Stevens témoigne du respect de Rousseau pour Millet, qui d’abord ne lui trouvait pas de talent : ce qui, d’après Stevens, décida Rousseau à venir habiter Barbizon, pour le conquérir, et il arrivait au bout de quelque temps que la communion d’esprit entre les deux peintres, amenait Millet à revenir sur ses premiers jugements.

Stevens s’étonne de l’absence complète du sentiment de l’art chez la plupart des grands écrivains, affirmant qu’il n’en est pas ainsi à l’égard de la littérature chez les peintres de talent, même chez ceux qui n’ont pas fait d’humanités, déclarant qu’on ne les trouverait jamais à lire un livre d’auteur médiocre.

Et il répète, dans l’hiatus de sa bouche restant grande ouverte, au milieu de hou hou, ayant l’air de demander à la fin de chacune de ses phrases, l’approbation de son auditeur, il répète plusieurs fois que Millet, Rousseau, et les autres, étaient des gens de haut goût, ce qui n’est pas commun dans ce bas monde.

Vendredi 18 mars. — Aujourd’hui, à cette heure du jour, qui devient insensiblement de la nuit, et où ma pensée était allée mélancoliquement au passé, cherchant à retrouver les êtres chers qui n’étaient plus, j’avais laissé venir le crépuscule dans mon cabinet de travail, sans demander la lampe, et peu à peu, l’image de mon père, que j’ai perdu à douze ans, m’apparaissait à la clarté des braises du foyer presque éteint, m’apparaissait dans le mystérieux brouillard et le pâle effacement d’un pastel, accroché derrière le dos, et reflété dans la glace que l’on a devant soi.

Et, en la mémoire vague de mes yeux, je revoyais sur un long corps, une figure maigre, au grand nez décharné, aux étroits petits favoris en côtelettes, aux vifs et spirituels yeux noirs : les pruneaux de M. de Goncourt, ainsi qu’on les appelait ; aux cheveux coupés en brosse, et où les sept coups de sabre, que le jeune lieutenant recevait au combat de Pordenone, avaient laissé comme des sillons, sous des épis révoltés : — une figure, où à travers le tiraillement et la fatigue de traits, jeunes encore, survivait la batailleuse énergie de ces physionomies guerrières, jetées dans une brutale esquisse, par la brosse du peintre Gros, sur une toile au fond non recouvert.

Je le revoyais, en sa marche militaire, quand, après la lecture des journaux, dans ce vieux cabinet de lecture qui existe encore au passage de l’Opéra, il arpentait, des heures, le boulevard des Italiens, de la rue Drouot à la rue Laffitte, en compagnie de deux ou trois messieurs à la rosette d’officier de la Légion d’honneur, à la figure martiale, à la grande redingote bonapartiste, barrant le boulevard, tous les vingt pas, avec les arrêts d’une conversation enthousiaste, et où il y avait, en ces grands corps, les amples gestes du commandement d’officier de cavalerie.

Je le revoyais, dans le salon des demoiselles de Villedeuil, les filles du ministre de Louis XVI, les vieilles cousines de ma mère, ce froid et immense salon, aux boiseries blanches, toutes nues, au mobilier rare, empaqueté dans des housses, et où toujours, au dos d’une chaise, était oublié le ridicule d’une des deux sœurs, aux jardinières rectilignes, contenant de pauvres fleurs fanées, aux dunkerques, où s’étageaient des objets d’art légitimistes, je le revoyais, dans ce salon, qu’on aurait pu croire le salon de la duchesse d’Angoulême, adossé debout à la cheminée, son diable d’œil noir, tout plein d’ironie, et à un moment, dans l’ennui de l’endroit solennel, jetant un mot, qui secouait d’un rire, la sèche vieillesse et les robes feuille morte et caca dauphin des deux antiques demoiselles.

Je le revoyais dans la Haute-Marne, à Breuvannes, là, où se sont passés les étés de mon enfance, par les ensoleillés matins de juillet et d’août, marchant de son grand pas, que mes petites jambes avaient peine à suivre, marchant à la main, un paisseau arraché dans une vigne, et m’emmenant avec lui boire une verrée d’eau, à la « Fontaine d’Amour », une source au milieu de prés fleuris de pâquerettes, apportant aux gourmets d’eau, le bon et frais goût d’une eau, qu’il trouvait comparable à l’aqua felice de Rome. Quelquefois, le paisseau était remplacé par un fusil, jeté sur l’épaule, et sans carnassière et sans chien, je le voyais tout à coup mettre en joue quelque chose, que ma vue de myope m’empêchait de distinguer : c’était un lièvre, que son coup de fusil roulait, et qu’il me donnait à porter.

Je le revoyais encore à Breuvannes, le jour de la rentrée des fruits, encadré dans l’œil-de-bœuf d’un grenier, et canonnant à coups de pommes, dans la cour de notre maison, tous les gamins du village, baptisés par lui de noms drolatiques, et dont les ruées, et les bousculades, et les batailles autour de ce qui les lapidait, semblaient être, pour mon père, un amusant rappel en petit de la guerre.

Je le revoyais encore… non, j’ai beau chercher, je ne revois plus sa tête, en ce jour… je me souviens seulement sur un drap, d’une main encore vivante, à la maigreur indicible, qu’on m’a fait baiser. Et le soir, rentrant à la pension Goubaux, dans un rêve qui tenait du cauchemar, ma tante de Courmont, l’intelligente femme, dont j’ai fait Madame Gervaisais, celle qui, tout enfant, m’a appris le goût des belles choses, m’apparaissait en une réalité, à douter si ce n’était pas une vraie apparition, me disant : « Edmond, ton père ne passera pas trois jours ! »

C’était la nuit du dimanche, et le mardi soir, on venait me chercher, pour aller à l’enterrement de mon père.

Ma mère… elle, sa ressemblance est ravivée dans mon souvenir, par la miniature du coin de la cheminée, une miniature de l’année 1821, une miniature de l’année de son mariage… qu’en ce moment, j’ai dans le creux de la main.

Une figure de candeur, des yeux bleu de ciel, une toute petite bouche sérieuse, des cheveux blonds tirebouchonnés en boucles frisottantes, trois rangs de perles au cou, une robe de linon blanc à raies satinées, et une ceinture, et des bracelets, et un floquet de rubans dans les cheveux, du bleu de ses yeux.

Pauvre mère, une vie de douleur et de malheur ! La perte de deux petites filles, l’existence avec un mari souffrant continuellement de ses blessures, et de la ruine d’une santé détruite par la campagne de Russie, faite tout entière, l’épaule droite cassée, et encore tout jeune ; tout ardent de vaillance, et tout irrité de ne pouvoir rentrer dans la vie militaire, de ne pouvoir accepter d’être l’aide de camp du roi, ainsi que le sont ses camarades D’Houdetot et De Rumigny, de ne pouvoir faire les campagnes d’Afrique… Puis veuve, avec une petite fortune en terres, aux fermages difficiles à recouvrer. Et maudite dans ce qu’elle entreprenait de sage, de raisonnable, comme mère de famille, perdant dans de malheureuses affaires, les placements qu’elle faisait en vue de l’avenir de ses enfants : placements faits à force d’économies et de retranchement sur elle-même.

Et je le revois, son doux et triste visage, avec les changements de physionomie, que ne donne pas un portrait, dans trois ou quatre circonstances, laissant en vous, on ne sait comment, un cliché de l’être aimé, en son milieu de ce jour-là.

Oui, je le revois son doux et triste visage, un jour de mon enfance, où bien malade à la suite d’une coqueluche mal soignée, j’étais couché dans son grand lit, et où penchée sur moi, elle avait près de sa tête, la tête de son frère Armand, la jolie et aimable tête fripée d’un ancien officier de hussards : — car ils étaient presque tous des soldats, dans nos deux familles — quand soudain — moi ne comprenant pas bien — après avoir rejeté le drap de dessus la maigreur cadavérique de mon pauvre petit corps, elle tomba dans les bras de son frère, en fondant en larmes.

Je la revois, ma mère, ce jour des mardis gras, où, tous les ans, elle donnait un goûter aux enfants de la famille, et à leurs petites amies et à leurs petits amis, et où tout ce monde minuscule de Pierrettes, de Suissesses, d’Écaillères, de Gardes-Françaises, d’Arlequines, de Matelots, de Turcs, emplissait de sa joie bruyante, le calme appartement de la rue des Capucines. Ce jour-là, seulement, un peu de la gaîté de ce carnaval enfantin, l’entourant de sa ronde, montait à son visage, et y mettait un charmant rayonnement.

Je la revois, ma mère, en ces années, où retirée du monde, n’allant plus nulle part, le soir, elle s’était faite le tendre maître d’étude de mon frère. Je la revois dans sa bourgeoise chambre à coucher, en ses vieux meubles de famille, avec sa pendule Empire, accotée dans un petit fauteuil, tout contre mon frère faisant ses devoirs, la tête presque fourrée dans le vieux secrétaire d’acajou, et surélevé, tout le temps qu’il fut petit, sur un gros dictionnaire, placé sur une chaise. Elle, ma mère, un livre ou une tapisserie à la main, les laissant bientôt tomber sur ses genoux, demeurait dans une contemplation rêveuse, devant son bel enfant, devant son petit lauréat du grand Concours, devant le cher adoré, qui était la gaîté et l’esprit des maisons amies, où elle le menait, — et l’orgueil de son cœur.

Je la revois enfin, ma pauvre mère, au château de Magny, sur son lit de mort, au moment où le bruit des gros souliers du curé de campagne, qui venait de lui apporter l’extrême-onction, s’entendait encore dans le grand escalier, je la revois, sans la force de parler, me mettant dans la main la main de mon frère, avec ce regard inoubliable d’un visage de mère, crucifié par l’anxiété de ce que deviendra le tout jeune homme, laissé à l’entrée de la vie, maître de ses passions, et non encore entré dans le chemin d’une carrière.

Lundi 21 mars. — On causait aujourd’hui des périls, auxquels est exposé le bonheur des femmes, mariées à des peintres portraitistes.

Là-dessus, la jolie Mme… se trouvant là, disait : « Moi, je fais un peu la police ! »

Et elle racontait, que, tout dernièrement, une femme de la meilleure société, ayant deux enfants, au milieu de la pose, s’était couchée sur un divan, et s’était mise à dire de telles choses, que sortant de derrière un rideau, où elle était cachée, elle lui avait dit : « Madame, après la conversation que vous venez d’avoir avec mon mari, vous n’avez qu’à mettre votre chapeau, et à vous en aller.

— Bon ! répondait la femme du monde à la femme du peintre, vous croyez peut-être que je suis amoureuse de votre mari.

— Non pas de mon mari… mais du vice… Allons, ouste ! »

Samedi 26 mars. — Ce soir, passé la soirée sur la scène de l’Odéon, à voir jouer GERMINIE LACERTEUX, tantôt assis sur la cheminée de la chambre de Mlle de Varandeuil, tantôt sur le lit d’hôpital de Germinie, tout en causant avec Guenon, qui me fait remarquer sur un morceau de papier blanc, collé sur un portant, la désignation des tableaux de la pièce en la dénomination des machinistes, et où les trois tableaux, où Mlle de Varandeuil joue le rôle principal, portent le titre : La vieille.

Samedi 2 avril. — Le vrai bon théâtre, c’est une émotion ou une gaîté procurée n’importe comment. Et ils existent des gens qui, dans leurs feuilletons, font des traités sur le véritable art dramatique, — eux qui admirent à la fois Molière et Scribe, les fabricateurs les plus dissemblables dans la composition d’une pièce.

Dimanche 3 avril. — Je cause avec M. Blanc, le fils de Mme Bentzon, de la Revue des Deux Mondes, de ses voyages en Afrique, de son voyage en Sibérie et dans le nord de la Chine, qui a duré un an ; et sa conversation est des plus intéressantes.

Dans un voyage en Asie, il a fait la découverte et l’achat d’une soixantaine de manuscrits, parmi lesquels, il y a une « Vie d’Alexandre » non plus écrite cette fois, par ceux que, selon son expression, il avait derrière lui, mais par ceux, qu’il avait devant lui, par ses ennemis. Parmi ces manuscrits se trouvent encore trois biographies de Tamerlan, qui tout en faisant, un jour, massacrer cent mille hommes, se fit enterrer aux pieds de son maître de philosophie.

Et le voyageur parle de ces populations de Samarcande, de ces populations calomniées par les Persans, de ces populations lettrées, amoureuses de discussions littéraires, et où il a vu un individu soudainement poser une fiche en terre, portant l’annonce d’une thèse philosophique qu’il allait soutenir, et les passants et les vendeurs du marché, abandonnant leurs choses à vendre, pour se mêler à la discussion. Il parle encore de son séjour, près d’un mois, sur les hauts plateaux, où dans ces altitudes, près desquelles le Mont-Blanc est une plaisanterie, il avait des saignements de nez, comme en ont eu Biot et Gay-Lussac, dans leurs ascensions en ballon.

Puis revenant à ces quatre années, passées en Afrique — où il n’y a pas cependant l’intérêt historique des voyages d’Asie — il dit que le voyage n’a un charme que dans les pays, où le voyageur rencontre la lumière, la chaleur, la gaîté des soleils levants, et que dans le froid, quelque intérêt qu’ait le voyage, il est toujours triste.

Mercredi 6 avril. — C’est particulier, comme les mots qui ne sont pas de la langue courante, les mots un peu énigmatiques pour les cervelles sans éducation : les gens du peuple les aiment, les affectionnent, les recherchent ; et l’amusant, c’est que ces mots, toujours dans leur bouche, sont défigurés, dénaturés, risibles. Il y a en bas une ouvrière extraordinaire dans ce genre, et qui disait tout à l’heure concunivence pour connivence.

Mercredi 13 avril. — Après dîner, on cause de l’élection de Loti, et le commandant Brunet, qui est venu s’asseoir à côté de moi, rendant complètement justice à l’évocateur des climats, qu’est Loti, trouve, comme moi, ses marins un peu conventionnels, et manquant d’un certain nombre de choses, faisant leur caractère, et de l’orgueil de leur profession.

À ce sujet, il me conte cette curieuse anecdote. C’était lors du siège de Sébastopol, et à ce moment, où l’on avait organisé des représentations théâtrales, pour tenir un peu en joie les marins de la flotte. Il faisait une de ces admirables nuits d’Orient, décrites par Loti. Et le commandant Brunet se promenait sur le pont, pendant son quart, quand il faisait signe de venir causer avec lui à un maître timonier, faisant son quart de l’autre côté du bord. Il était un rien en relations avec lui, parce que ce maître timonier était l’impresario des représentations théâtrales sur les bâtiments.

Et les deux hommes causaient dans la belle nuit, et M. Brunet lui parlant amicalement de son sort, l’autre lui disait : « Moi je me regarde comme le plus heureux des hommes… Je suis maître timonier en second, et je vais être nommé prochainement timonier en premier, et je serai un jour décoré… Oui, il n’y a pas une peau d’homme autre que la mienne, où je voudrais être… Dans ma vie, il n’y a qu’une chose qui m’embête, c’est que j’ai un frère plus jeune que moi, que j’aurais voulu voir amateur de galon… Eh bien, il s’est fait calicot ! » s’écriait-il avec un mépris, où il y avait presque de la douleur. Or le calicot en question, savez-vous qui c’était ?… C’était Boucicaut du Bon Marché.

Dimanche 17 avril. — Dans la journée, Léon Daudet vient me dire que le dîner de chez papa, est transbordé chez lui. Il y a chez ce cher garçon, une activité, une vivacité, une alacrité de l’intelligence qui charme et enfièvre : les idées chez lui, dans leur succession, ont quelque chose de la rapidité des mouvements d’un corps agile. Pendant deux heures qu’il reste au Grenier, il touche à un tas de questions anciennes et modernes, et parle spirituellement de la rapidité, à l’heure présente, avec laquelle les produits matériels passent d’un pays dans l’autre, et de la lenteur avec laquelle se transmettent les produits intellectuels, ce qu’il explique un peu par l’abandon de la langue latine, de cette langue universelle, qui était le volapuck d’autrefois entre les savants et les littérateurs de tous les pays.

Ce soir, au dîner de l’avenue de l’Alma, où sont Lockroy et Hanotaux, on s’entretient de Boulanger, que Lockroy affirme avoir été le sous-lieutenant de LA DAME BLANCHE, toutefois avec la force, un moment, d’un million d’hommes derrière lui, et qui aurait bien voulu du pouvoir, mais à la condition que ce pouvoir lui aurait été offert sur un plat d’argent, sans le plus petit allongement de la main, pour le prendre. On s’entretient de Gambetta, dont la dictature à Bordeaux, est déclarée la plus prudhommesque la plus influencée par les vieilles épaulettes, les antiques ganaches politiques. Et un retour sur Saint-Just et les hommes de la Révolution fait dire, que les désastres de 1870 et 1871, viennent du remploi des hommes de 1848, au lieu de la mise aux affaires et aux armées, de jeunes hommes. On s’entretient de Constans, qui a, au dire d’Hanotaux, le mot spirituel et qui aurait dit, quelques jours après sa chute : « Tout de même, ils m’ont débarqué ! » faisant allusion à l’abandon d’un homme sur une plage déserte.

Lundi 18 avril. — Je lis dans un bouquin sur le Japon, la légende du thé. La voici :

Dharma, un ascète en odeur de sainteté en Chine et au Japon, s’était défendu le sommeil, comme un acte trop complaisamment humain. Une nuit pourtant, il s’endormit et ne se réveilla qu’au jour. Indigné contre lui-même de cette faiblesse, il coupa ses paupières, et les jeta loin de lui, comme des morceaux de basse et de vile chair, l’empêchant d’atteindre à la perfection surhumaine à laquelle il aspirait. Or ces paupières sanglantes prirent racine, à la place où elles étaient tombées sur la terre, et un arbrisseau poussa, donnant des feuilles, que les habitants cueillent, et dont ils font une infusion parfumée, qui chasse le sommeil.

Mercredi 20 avril. — De Béhaine déjeune chez moi. Il se plaint de l’incompréhension des républicains qui ne se rendent pas compte qu’il y a un pont entre le Saint-Siège et Cronstadt, et qu’en ce moment l’alliance russe est compromise et en suspens.

Jeudi 21 avril. — C’est étonnant comme les animaux, même un peu sauvages, quand ils souffrent, cherchent à se rapprocher de l’homme, et à obtenir un peu de sa commisération. Voici cinq ou six jours, que la chatte est en mal de chats, eh bien ! voici la pauvre bête, dans sa souffrance ayant besoin qu’on soit près d’elle, et elle vous suit de ses deux grands yeux tristes, quand on s’éloigne, et elle vous salue d’un petit miaulement, quand on revient, et elle vous remercie de votre caresse, par un petit ronronnement tout doux. Vraiment ils sont curieux chez ces ignorants de la maladie, les regards profonds avec lesquels ils semblent vous demander de leur ôter leur mal.

Samedi 23 avril. — Déjeuner à Versailles avec les Daudet, chez le ménage Lafontaine.

Tout en servant, Lafontaine raconte — et comme une comédien raconte, avec des temps et des jeux de physionomie — cette jolie anecdote.

Il avait cédé, vendu un Ruysdael, trouvé en Hollande, à Adolphe Rothschild, et venait de lui livrer, quand le baron dans la joie de son acquisition, se laissa aller à lui dire, en forme de politesse : « Mais, la baronne vous verrait avec plaisir ! » Et le baron entraîne Lafontaine dans une pièce, où la baronne montée sur un escabeau, et ceinte d’un tablier, nettoyait elle-même ses curiosités, entourée d’une vingtaine de larbins en mollets, qui lui passaient les objets placés sur une table, et qu’elle replaçait dans une vitrine, après les avoir soigneusement frottés avec du vieux linge. Et vous savez, il y en avait pour des centaines, des centaines de mille francs, dans les bibelots couvrant la table. La présentation faite, Lafontaine en se retirant, attrape un pied de la table, et voici une vingtaine de bibelots par terre. Un silence comme dans les jours tragiques, et la tête de la baronne, vous la voyez… lorsqu’un larbin ramasse sur le tapis — un tapis heureusement de cinq pouces d’épaisseur — un objet, et après l’avoir retourné dans tous les sens, le tend à la baronne, disant avec une voix de domestique : « Intact » et c’est un autre qui chuchote le même mot, et pour la dizaine d’objets tombés, c’est bientôt un chœur de larbins, répétant : « Intact, intact, intact ! » Là-dessus le baron, prenant à bras-le-corps, Lafontaine, le porte presque dehors, en lui disant : « Mon cher, avec votre chance, c’est vous qui êtes la vraie curiosité d’ici ! »

Et l’émotion, la suée de Lafontaine fut telle, qu’il soutient que la couleur de ses gants avait changé.

Le déjeuner fini, nous partons avec de Nolhac, l’aimable et savant conservateur du musée de Versailles, visiter les pièces intimes du château historique. Et me promenant dans la demeure de ce grand passé, il me prend une tristesse, en pensant à la petitesse du présent.

Puis çà et là, où badaudent des troupes d’ignares, l’histoire parle dramatiquement à l’historien de Marie-Antoinette. Dans cet escalier de marbre, je vois tirés par les pieds, les deux gardes du corps, décapités en bas, et dont les têtes furent frisées au bout des piques, qui les portaient. En poussant cette porte-fenêtre, je suis sur le balcon, où Marie-Antoinette s’est montrée aux cannibales, qui demandaient les boyaux de la Reine, — et de la vie tragique ressuscite dans ce bâtiment mort, dans cette nécropole de la monarchie.

Maintenant l’impression là dedans, c’est un sentiment d’abomination pour ce bourgeois de Louis-Philippe, qui, avec son Musée, ses peintures au rabais, a tué la belle antiquaillerie de cette demeure de la monarchie française, aux XVIIe et XVIIIe siècles, et n’a pas craint de faire la nuit avec un grand vilain tableau moderne, fermant la fenêtre de la salle de bain de Mme Adélaïde, qui est peut-être le plus riche spécimen de la décoration intérieure, au XVIIIe siècle.

Lundi 25 avril. — Oui, je le répète, à l’heure présente, la lecture d’un roman et d’un très bon roman, n’est plus pour moi, une lecture captivante, et il me faut un effort pour l’achever. Oui, maintenant j’ai une espèce d’horreur de l’œuvre imaginée, je n’aime plus que la lecture de l’histoire des mémoires, et je trouve même que dans le roman, bâti avec du vrai, la vérité est déformée par la composition.

Vendredi 29 avril. — Les observateurs doivent reconnaître au pas, des agents de police en bourgeois, oui, à ce pas tranquille, régulier, cadencé, qui est le pas des sergents de ville.

Samedi 30 avril. — Quand on commence à collectionner, devant le nombre des objets qu’on trouve, au commencement de sa chasse et de sa recherche, on croit que la matière est inépuisable, qu’il y en aura toujours chez les marchands. Non, on se trompe, et il n’y en a plus sur le marché, au bout de très peu de temps. En effet depuis bien longtemps, bien longtemps, des gravures françaises du XVIIIe siècle, dont il y avait des cartons bondés sur tous les quais, il n’existe plus que celles, classées dans les collections. Et les belles impressions japonaises, depuis tout au plus une douzaine d’années qu’on les recherche, c’est fini d’en trouver chez Bing et Hayashi, et il me semble même que malgré tous leurs efforts, ils n’en peuvent plus découvrir au Japon.

Dimanche 1er mai. — Aujourd’hui, où l’on ne sait pas si la société française « sera mise à cul » et si un gros morceau de Paris ne sera pas dynamité, l’heureux Poitevin fait son entrée chez moi, tout réjoui, tout hilare, tout rayonnant de l’enfantement de trois ou quatre épithètes, disant à ce propos, assez éloquemment, qu’il n’y a de synonymes que pour les âmes non nuancées, et avec ces épithètes, il m’apporte la primeur de cette phrase : « Le signe de la croix inscrit sur la personne humaine les quatre points cardinaux de l’espace spirituel, dans la rose des vents de la destinée humaine. »

Je traverse en sortant de mon Grenier, les Champs-Élysées. Un désert où passent des voitures vides. Paris semble avoir été dépeuplé par une peste.

Mercredi 4 mai. — De Béhaine disait, rue de Berri, que le pape répondait à quelqu’un, lui demandant ce qui l’amusait encore : « La lecture d’une belle page de Cicéron ! »

Samedi 7 mai. — Dîner chez Pierre Gavarni.

… Oui, Corot ne se servait jamais de vert, il obtenait ses verts au moyen du mélange des jaunes avec du bleu de Prusse, du bleu minéral… et je vais vous en donner une preuve irrécusable.

C’est le vieux peintre Decan, ami de Corot, qui demeure dans la maison de Gavarni, et qui redescend, quelques instants après, avec la blouse, que Corot mettait pour peindre, et qui est l’assemblage de deux tabliers de cuisine d’un bleu passé, avec dans le derrière, un morceau neuf d’un bleu vif, morceau remplaçant le bas de la blouse, brûlé contre un poêle. En effet la blouse est toute couverte d’une pluie de taches tendres, où manque le vert.

Decan a descendu avec la blouse, une esquisse dans laquelle il a représenté le père Corot, en train de peindre dans la campagne, recouvert de cette blouse : esquisse, où avec la révolte des cheveux blancs de sa tête nue, son teint de vivant en plein air, sa pipe en racine lui tombant de la bouche, il a tout l’air d’un vieux paysan normand.

Et Decan nous donne la formule du père Corot pour faire des chefs-d’œuvre, en face de la nature.

« S’asseoir au bon endroit, ainsi que l’enseignait son maître Bertin — établir ses grandes lignes — chercher ses valeurs — et se touchant tour à tour la tête et la place de son cœur, mettre sur sa toile, ce qu’on sent, là et là.

Decan ajoute : « C’était un peintre du matin et non de l’après-midi. Il ne peignait pas, quand il faisait grand soleil, disant : « Moi je ne suis pas un coloriste, mais un harmoniste. »

Figurez-vous, reprend Decan, que Corot est resté jusqu’à quarante-cinq ans, — vous m’entendez bien, — comme un petit enfant chez son père, qui ne croyait pas le moins du monde à son talent. Et il arrivait qu’un jour, Français ayant dîné chez le père de Corot, ce père, au moment où Français allait sortir, lui dit qu’il allait le reconduire, et comme son fils s’apprêtait à le suivre, il lui fit signe de rester. Et dans la rue :

« — Monsieur Français, est-ce que vraiment mon fils aurait du talent ?

— Comment, répondait Français, mais c’est mon professeur ! »

Dimanche 8 mai. — La toquade mystique, dont la France est atteinte, s’est révélée, cette année, jusque dans les coiffures de modèles et des maîtresses des peintres, apparaissant aux vernissages, avec des bandeaux botticelliens, et des têtes imitant les têtes des tableaux primitifs.

Au Grenier, on cause aujourd’hui dynamite, on cause moyens de destruction et moyens de défense des êtres et des objets matériels, et j’apprends une chose assez ignorée, c’est que le Musée d’Anvers, ville, dont la destination est d’être bombardée, a des murs pouvant rentrer sous terre, avec les tableaux qui y sont accrochés.

Rodenbach croit plus tard, à un grand mouvement lyrique sur l’industrie, et il parle éloquemment des attitudes recueillies, de l’aspect presque religieux des occupations mécaniques, enfin d’une synthèse poétique du travail ouvrier, d’une étude au delà de la simple photographie littéraire.

Mardi 10 mai. — Le sommeil de la sieste : un curieux sommeil, où, au milieu de l’évanouissement de l’être, il y a, dirais-je, une perception poétique de ce qui se passe autour de ce sommeil.

Samedi 14 mai. — Frantz Jourdain vient déjeuner avec moi, et me lire des fragments d’un livre, dont je lui ai donné l’idée. C’est un roman (L’ATELIER CHANTOREL) où sous un nom supposé, il raconte son enfance, sa jeunesse, son passage à l’École des Beaux-Arts, son apprentissage du métier d’architecte ; et l’intéressant bouquin est presque, tout le temps, soutenu par de la vie vécue.

Ce soir, une femme du monde, m’attaque gentiment sur l’horreur, professée dans mon JOURNAL, pour le progrès dans les choses, me parlant de la vie magique, surnaturelle, que lui a faite le téléphone : « Tenez, il y a une heure, je causais à Londres avec un Anglais, pour une affaire que j’ai là-bas ; quand vous êtes entré, je m’entretenais avec ma sœur, à Marseille, lui disant que je vous attendais ; dans la journée, j’avais arrangé un mariage et un divorce… Hier j’étais fatiguée, je m’étais couchée de bonne heure, mais ne dormant pas, je me suis mise à causer avec un monsieur, dont j’aime l’esprit… mais un monsieur, que les convenances m’empêchent de recevoir fréquemment… N’est-ce pas, dit-elle, en riant, c’est singulier pour une femme, dans son lit, de causer avec un monsieur, qui est peut-être dans le même cas… Et vous savez, si le mari arrive, on jette le machin sous le lit, et il n’y voit que du feu.

— Et quand vous causiez vous étiez en chemise… dans ce cas, pour une femme qui a un fonds de catholicité comme vous, madame, c’est grave, ça touche un peu au péché.

— Tiens, c’est vrai, fait la femme au téléphone, en riant, il faut que j’interroge mon confesseur ?

Mardi 17 mai. — Je reçois une carte de la baronne de Galbois, m’apprenant que Popelin est mort, ce matin.

Hier, à six heures, le fils de Popelin m’avait dit : « Il y a un petit mieux… ses crachats sanguinolents sont d’une meilleure nature… mais il n’y a pas à se le dissimuler, c’est un homme touché, bien gravement touché… et dont l’existence demandera à être entourée de grandes précautions. »

Vendredi 20 mai. — Il n’y a plus qu’une chose qui m’amuse, m’intéresse, m’empoigne : c’est une conversation entre lettrés sympathiques, dans l’excitation d’un peu de vin, bu à dîner.

Samedi 21 mai. — Déjeuner chez Raffaëlli, avec Proust, le ménage Forain, une Américaine, organisatrice de l’exposition de Chicago, dont les dents aurifiées font dire à Forain, que ses dents ressemblent à des jets de gaz, allumés pendant le jour — et encore avec des peintres, que je ne connais pas.

Forain raconte ses démêlés avec ses créanciers, parmi lesquels se rencontraient des créanciers roublards qui se faisaient ouvrir en chantonnant le refrain d’une chose en vogue, dans le moment, chez les artistes. Il narre joliment, comment il a mis militairement à la porte de chez lui, un créancier qui ne l’avait pas reconnu sous le costume d’un garde municipal, qu’il était en train d’endosser, pour aller à un bal masqué, chez Ménier.

Puis, je ne sais à propos de quoi, le nom de Meissonier est tombé dans la conversation, et l’on cite ce mot immense du peintre à un ami, lui annonçant qu’il avait eu l’influence de faire nommer une rue : Rue Meissonier.

— Bon, vous m’avez fait rater mon boulevard !

Le ménage Forain m’entraîne voir son petit intérieur, ingénieusement machiné avec un atelier en haut, où Forain travaille : atelier communiquant par une baie avec le grand salon au-dessous. Une riante et claire demeure d’un ménage de peintre.

Forain me fait voir des lithographies, qu’il vient de jeter sur la pierre, reprenant un procédé abandonné, et y débutant avec succès, mais avec un peu de l’imitation du faire de Daumier, dont il a du reste accrochés au mur, trois ou quatre croquetons remarquables.

Il me montre ensuite un certain nombre de petits albums explicatifs de son talent, où, en deux ou trois coups de mine de plomb, qu’on pourrait appeler des instantanés du crayon, il surprend une attitude, un mouvement, un geste, — et rien que cela de l’homme ou de la femme, qui lui sert de modèle.

Et Forain me cause de son labeur, de sa peine à trouver la chose : oui, à la fois un dessin et une légende qui le satisfassent. Il parle des vingt, trente, quarante croquis, qu’il est obligé parfois de faire, pour arriver à l’image voulue.

Et parlant du dessin, qu’il a publié ce matin, dans l’Écho de Paris, il me dit qu’il avait voulu exprimer, à propos de l’adultère, l’espèce de remords qu’une femme de la société éprouve devant le dégoût inspiré, dans une chambre d’hôtel, par la serviette posée sur le pot à l’eau, pour le bidet… Et en effet, il me montre un dessin, où la femme est douloureusement hypnotisée par ce pot à l’eau ; mais il n’avait pas trouvé la légende philosophique, montant de ce pot à l’eau. Alors il s’est mis à chercher une seconde traduction de sa pensée, qui avait raté. Enfin toujours, pour rendre cette chienne de pensée, il avait mis au bas du dessin : Nous avons eu tort d’ôter nos bottines… y a pas de tire-boutons : traduction dernière de sa pensée, qu’il avouait trouver tout à fait inférieure.

Et là, il ajoute avec un éclair de l’œil féroce, comme opposition à cette lente et pénible trouvaille d’un dessin et d’une légende, la joie, certains jours, de jeter son venin en un quart d’heure.

Mercredi.25 mai. — Lecture, ce matin, de ma pièce : A BAS LE PROGRÈS, à Antoine et à Ajalbert.

Dimanche 29 mai. — Ce matin, chez M. Bégis, pour renseignements sur la Guimard.

Chez cet intelligent collectionneur de manuscrits, de livres, de brochures sur les mœurs, un tas de documents curieux, entre autres un grand registre, relié en vélin blanc, trouvé par Deflorenne en Angleterre, et qui est toute l’histoire, jour par jour de la Bastille, registre, dont la publication a été dernièrement proposée au Conseil municipal qui n’a pas trouvé le document assez parisien. Que diable, veulent-ils donc, comme document parisien ?

Puis un volume manuscrit de pièces sur les prisonniers du donjon de Vincennes, et c’est avec une véritable émotion, que je lis la lettre d’incarcération de Diderot, et la lettre qui lui donne la clef des champs.

Potain, le bon Potain, racontait à Léon Daudet, que ces jours-ci, ayant des enfants chez lui, le soir, pour les amuser, il s’était fait des moustaches avec du charbon. On était venu le chercher, dare dare, pour une femme qui avait une pneumonie. Pendant sa consultation, il avait remarqué sur les traits des gens, une interrogation inquiète à son égard, qu’il ne comprenait pas, et qu’il n’a comprise que lorsqu’il est rentré chez lui, en retrouvant dans une glace sa moustache. C’est un trait d’un médecin d’un autre siècle.

Mercredi 1er juin. — -Le baron Larrey contait, ce soir, un épisode de Solférino. Il était à cheval, aux côtés de l’empereur, sur une éminence, au moment, où la canonnade était effroyable, quand tout à coup, l’empereur lui dit : « Larrey, votre cheval est tué. » Il descendait, et voyait à son cheval, un grand trou au poitrail, d’où jaillissait une fontaine de sang. Ma foi, en sa qualité de chirurgien, il demandait une alène, de la grosse ficelle, et le recousait sur place, puis, le faisait reconduire à l’ambulance entre deux chevaux qui le soutenaient. Et le pansant et le soignant comme un soldat blessé, il le sauvait, et le bulletin de la santé du cheval devenait un sujet de conversation pendant toute la campagne, et même lors de l’entrevue de Villafranca. Enfin, complètement rétabli, le cheval était placé dans les écuries de l’impératrice.

Yvon, — c’était convenu, — devait représenter l’épisode dans la bataille de Solférino, mais le général Fleury s’y opposait, prétextant que la blessure du cheval déplaçait l’intérêt, le retirait de dessus la tête de l’empereur.

Vendredi 3 juin. — Pose, toute la journée, pour une étude que fait de moi, Carrière. Parlant de la société future, je disais que les gens les plus intelligents ne peuvent concevoir les formes d’une société future, et que dans l’antiquité, il n’y aurait pas eu une cervelle capable de prophétiser la société du moyen âge, cette société à basiliques ténébreuses, au lieu de temples pleins de lumière, cette société aux danses des morts, remplaçant les théories des fêtes d’Adonis, cette société, avec sa constitution, ses vêtements, son moral si différent de l’autre, cette société, ou même les belles et classiques formes de la femme grecque ou romaine, semblent devenues des formes embryonnaires, telles que nous les voyons retracées par le pinceau de Cranach, dans des académies de femmes du temps.

Mardi 7 juin. — Je pose, la dernière fois, je crois, pour la première étude que fait de ma tête, Carrière, et je l’interviewe, à propos de la préface de LA VIE ARTISTIQUE de Geffroy.

Il me parle d’une année passée en Angleterre, où il était arrivé avec très peu d’argent, et sans la connaissance de qui que ce soit, et où, au bout de peu de jours, il était tombé dans de la misère noire. Dans sa débine, il s’était imaginé de faire quelques dessins de femmes et d’amours — des réminiscences de l’École des Beaux-Arts — et les avait portés, dans la semaine qui précédait Noël, à un journal illustré. Les dessins avaient plu au directeur, qui lui en avait demandé deux, et le lendemain, avec les quelques livres qu’il recevait, il courait de suite à une taverne, mettre un peu de viande dans son estomac. Le directeur s’éprenait de lui, et l’invitait quelquefois à dîner, et le retenait à causer, à regarder des images et des bibelots, si bien que tout à coup, ses yeux regardant la pendule, il s’écriait : « Ah vraiment, je vous ai fait rester trop tard, vous ne trouverez plus d’omnibus ! » Et l’Anglais demeurait au diable de Crystal Palace, près duquel gîtait Carrière, qui répondait imperturbablement : « Oh, je prendrai un cab à la petite place de voitures, qui est à côté. » Et il revenait à pied, et rentrait chez lui, tant c’était loin, à quatre heures du matin… « Ce qui m’a sauvé, jette-t-il, en manière de péroraison, c’est qu’il y avait chez moi, dans ma jeunesse, beaucoup d’animalité, de force animale. »

Il me confessait qu’à Londres, il avait eu, tout le temps, un sentiment d’effroi du silence des foules.

Comme je lui parle du travail laborieux de son pinceau sur mon front, il me dit : « Quand je fais un être, j’ai la pensée tout le temps, que j’ai à rendre des formes habitées. »

Jeudi 9 juin. — Déjeuner chez Jean Lorrain, avec Mlle Read, Ringel le sculpteur, de Régnier, le poète.

Mlle Read, la sœur de miséricorde de Barbey d’Aurevilly. Une douceur des yeux, une blondeur des cheveux, une bonté de la figure, une bonté intelligente, spirituelle, qui met parfois sur son visage d’ange, de la jolie gaminerie d’enfant.

Lorrain racontait spirituellement, drolatiquement, que son père, étant armateur, avait voulu un moment tenter l’élevage des bestiaux. Or, pour lui apprendre à cumuler, une nuit, on lui avait coupé la queue de vingt-cinq vaches. Cela ne l’avait pas découragé, il avait continué à acheter des vaches, mais n’y connaissant rien, il achetait des vaches appelées robinières, des vaches ayant de vilaines mœurs, et ne donnant pas de lait. Et à ses vingt ans, c’était lui qui était chargé de vendre les vaches. Et pour cette opération, ayant obtenu un beau complet gris perle, et suivi d’un vacher, il courait les foires, mais aussitôt qu’on l’apercevait, on s’écriait : « C’est le gas aux vaches robinières ! » et il n’avait jamais pu en vendre une.

Samedi 11 juin. — Carrière fait d’après moi, une deuxième étude peinte.

Il est amusant, spirituel en diable, ce Carrière. Il parle du raté, disant toujours nous ; des poètes d’à présent, qu’il trouve plus près du piano que de la pensée ; de la jeunesse littéraire, portant dans la vie, la figure d’un petit débitant, dont le commerce ne va pas.

Puis, il me demande, si je connais la cour de l’Hôtel Sully, rue Saint-Antoine, et m’apprend qu’il y a de grands bas-reliefs admirables, et que c’est là, ce que personne n’a dit, que Ingres a pris complètement sa Source, oui, et la pose et le mouvement de la figure, et même la forme de la cruche.

Dimanche 12 juin. — Jean Lorrain nous disait, qu’aujourd’hui, le vin ordinaire des grandes cocottes, brûlées par les soupers aux écrevisses à la bordelaise et au champagne, était à la maison, une boisson faite de centaurée, de réglisse, et encore je ne sais quoi de rafraîchissant et de dépuratif.

Mercredi 15 juin. — De mauvais jours, vendredi dernier et aujourd’hui, des jours de colique hépatique.

Lundi 20 juin. — Aujourd’hui, dernière séance pour la seconde étude de mon portrait.

Carrière me dit qu’il veut graver ce portrait à l’eau-forte, dans le genre des préparations, qu’a gravées mon frère, d’après La Tour.

Puis, au bout de quelque temps, il ajoute : « Ceci est confidentiel… J’ai depuis longtemps l’idée de faire un Panthéon de ce temps-ci… un Panthéon que je ferai avec mes contemporains, hommes et femmes. N’est-ce pas, ce serait gentil de donner ainsi une portraiture de l’humanité de ce temps ?… Puis, ces eaux-fortes, ce serait pour moi une reposante distraction de la peinture.

Mercredi 22. juin. — Aujourd’hui j’ai reçu la visite d’une lady je ne sais plus qui, une lady, à l’air fort grande dame, ma foi, mariée à un rajah de l’Inde, et dont j’ai séduit la cervelle par la lecture de mes romans à Bornéo, à Bornéo !

Ah ! la grande jouissance, après ces temps, si implacablement beaux, de passer la soirée à entendre la pluie tomber, goutter, avec son doux bruit, sur les feuilles.

Jeudi 23 juin. — En revenant de Saint-Gratien, dans le chemin de fer, le docteur Blanche me parlait de cette loi de nature féroce, de l’espèce de courant électrique, qui pousse les gens des familles, où il y a des aliénés, à se réunir, à se joindre, à se marier ensemble — et sans me nommer les gens, il me citait des multitudes de cas venus à sa connaissance, comme médecin aliéniste.

Samedi 25 juin. — De l’exposition des Cent Chefs-d’œuvre, dont je sors à l’instant, il est pour moi indéniable, que le premier prix de paysage de ce siècle, appartient à Rousseau, le second à Corot. Dupré a quelques toiles extraordinaires, mais il est trop inégal. Troyon a de petites toiles croustillantes, mais ses grandes compositions sont bêtotes, et veulement peintes. Daubigny n’est qu’un Corot triste. Quant aux paysages anciens, ils sont abominables. Ruysdael et Hobbema ont fait la nature, sans l’animation particulière de sa vie végétale, et de plus Hobbema a un feuillé, qui ressemble au feuillé des paysages en cheveux.

Mardi 28 juin. — Hier, sur un petit catalogue qui m’est tombé, de je ne sais où, j’ai donné commission pour des notes de Chamfort, ainsi cataloguées : Les rognures de son livre, Maximes et Pensées, Caractères et Anecdotes.

Aujourd’hui, je regarde la couverture du catalogue, avec attention, et j’y lis : Vente après décès de M. de Lescure, homme de lettres. Une vente, où se trouvent mêlés aux livres, un bon mobilier de chambre à coucher en palissandre ciré, une belle pendule Empire en bronze doré, une tête d’homme de Ribot, deux dessins de Boulanger, et une montre d’or à remontoir.

Ça me fait froid dans le dos, ce catalogue ! Est-ce que, malgré toutes mes précautions, je serai vendu comme ça ?

Mercredi 29 juin. — Aujourd’hui, je tirais de Lavoix quelques renseignements sur l’helléniste Hase, qui a laissé des Souvenirs polissons manuscrits écrits dans le grec le plus pur, et dont je voudrais faire, sous un pseudonyme, un des personnages d’une plaquette érotique, où je tenterais d’introduire les conversations les plus hautes sur l’amour physique.

Lavoix me confirme la phrase : « C’est ma concubine, quippe uxorem non duxi », phrase dite à un quidam, qui adressait ses salutations à Zoé, comme si elle était Mme Hase.

Lavoix me le montre avec son parler, tout farci de mots latins et grecs, et quelques instants après, qu’il avait manqué d’être écrasé, lui disant : « Oui, par une voiture à deux chevaux, un bige, mon cher collègue. » C’était lui, qui se défendant de toujours travailler, faisait l’aveu, que le dimanche, il lui arrivait parfois de lire un livre futile, et le livre qu’il montrait, était le dix-septième volume de l’HISTOIRE DE L’EMPIRE, de Thiers. Il avait l’habitude d’être chez lui tout nu, avec une robe de chambre à cru.

Plein d’esprit, inconsciemment ironique, avec une parole lente, balourde d’Allemand, qu’il était. Maintenant une possession de la langue grecque, comme personne. À propos d’une médaille, sur la date de laquelle on n’était pas fixé, et que lui montrait Lavoix, il s’écriait : « C’est une médaille du IIIe siècle, il y a un mot que je n’ai jamais trouvé dans les siècles précédents. »

Lavoix a assisté à sa mort, tous deux demeurant dans la petite annexe de la Bibliothèque, rue de Louvois. Hase travaillait une partie de ses nuits, et déjà un peu souffrant, comme il persistait à travailler, une nuit, son domestique était venu trouver Lavoix, pour qu’il décidât son maître à se coucher. Il s’y refusait. Deux heures après, le domestique venait chercher Lavoix, pour porter le mort sur son lit. Sa tête était tombée sur des épreuves fraîches du dictionnaire de Robert Estienne, qu’il corrigeait, et la sueur de la mort avait imprimé quelques caractères des épreuves sur son front.

Jeudi 30 juin. — Il y a quelque chose de caractéristique chez la femme qui vous aime, et qui n’est ni votre épouse, ni votre maîtresse, c’est dans la marche, sans que vous lui donniez le bras, l’approche, par moments, de son corps contre le vôtre, approche ayant quelque chose du frôlement caressant d’une chatte.

Vendredi 1er juillet. — Dîner des japonisants chez Véfour. Bing cause de la folie des impressions japonaises chez quelques amateurs américains. Il parle d’un petit paquet de ces impressions, qu’il a vendu 30 000 francs à la femme d’un des plus riches Yankee, et qui a dans son petit salon, en face du plus beau Gainsborough qui existe, une image d’Outamaro. Et l’on s’avoue, que les Américains qui sont en train de se faire le goût, lorsqu’ils l’auront acquis, ne laisseront plus en vente un objet d’art à l’Europe… qu’ils achèteront tout, tout.

À ce dîner, il y a un jeune homme intéressant, un M. Tronquoy, qui s’adonne à l’étude sérieuse, des langues chinoise et japonaise, avec l’idée de donner sa vie à la connaissance approfondie de ces langues, d’aller au Japon… Il est plein d’admiration pour la langue chinoise, qu’il dit être faite seulement par le choc des idées, avec la suppression ou la sévère abréviation de toutes les inutilités des langues occidentales.

Dimanche 3 juillet. — Aujourd’hui, Ajalbert me parlait de la vie d’Antoine, au bord de la mer, à Camaret, où il loge dans le bastion d’un vieux fort, y lisant des pièces jusqu’à quatre heures du matin, et apparaissant, un peigne dans les cheveux, à la fenêtre, sur le bord de midi.

Il peint l’activité dévorante de cet homme, qui tout à coup, dans un endroit où il paresse inactif, le sollicite de se remuer, de se mettre en route, de faire un voyage, et l’idée du voyage entrée dans sa tête, il a besoin de décamper de suite, disant à son monde : « Le bateau part à quatre heures, il faut un quart d’heure pour y aller… Oh ! un quart d’heure, n’est-ce pas, vous suffit pour vous préparer ? » Et il arrive à temps, poussant devant lui les hommes et les femmes de sa troupe.

Ajalbert me conte un petit voyage de quatre jours, fait sur la côte bretonne, dans un grand omnibus, loué par Antoine, contenant une cargaison de cabotins et de cabotines : un voyage à la forte nourriture, et très bon marché, grâce au côté débrouillard d’Antoine, arrivant dans un endroit, et, sans consulter aucun autochtone, faisant toute une revue des auberges, et instinctivement choisissant la meilleure, et installant sa charretée de voyageurs : les prix de tout arrêtés d’avance.

Mardi 5 juillet. — Aujourd’hui, je pose pour le portrait, que Carrière me fait sur l’exemplaire de GERMINIE LACERTEUX, éditée par Gallimard.

Tout en peignant, sa parole originale saute d’un sujet à un autre. Il dit que maintenant en France, une entame du patriotisme vient surtout du grand nombre de mariages contractés par des Français avec des étrangères — ce qui n’existait pas dans l’ancienne France — mariages qui donnent des enfants français, qui ne sont pas tout à fait français. Il blague ce peuple de littérateurs et de peintres, qui se précipitent à la suite du découvreur d’un procédé littéraire ou artistique, en sorte que les découvertes n’ont plus l’air d’être faites par un seul, comme elles le sont depuis le commencement du monde, mais par un monôme. Il s’indigne de la langue horrifique, que parlent à l’heure présente les gens avec lesquels, il prend le train de Vincennes, quand il va à sa petite maison de campagne du parc Saint-Maur, des gens, à propos de la translation d’un cimetière, traitant les morts du vocable de « charognes », et me jette cet éloquent appel : « Est-ce que vous n’avez pas en vous le sentiment de la désespérance, en ce monde de maintenant, dont les uns portent un étron dans la main, les autres un cierge ? »

Enfin il m’entretient de son antipathie pour le soleil, du mystère des ciels voilés, de la séduction mystique des crépuscules, confessant, sans s’en douter, l’amoureux peintre de grisaille qu’il est.

Jeudi 7 juillet. — Aujourd’hui on m’apporte le médaillon de mon frère, que je substitue sur le balcon du boulevard Montmorency, au médaillon de Louis XV, de Caffieri, et j’ai un sentiment de bonheur, à voir cette maison, où est mort mon frère, portant sur sa façade, comme une jolie signature des Goncourt.

Jeudi 14 juillet. — L’aide injecteur de Brown-Séquard disait, que les cobayes s’épuisant, on avait songé aux testicules des taureaux, mais qu’on avait appris que les toréadors les mangeaient, pour se donner de la vigueur et du jarret. Et je pensais en moi-même, aux effets littérairement et peut-être physiquement fantastiques, que pourraient produire chez les humains l’injection de testicules de féroces, l’injection de lions, l’injection de tigres.

Samedi 16 juillet. — Dans les quelques tours, que fait Daudet à mon bras, avant déjeuner, il me parle de lettres de sa jeunesse retrouvées, et où, en 1859, dans un Midi reculé, loin de toute suggestion littéraire, il écrivait à son frère qu’il n’y avait en littérature que le roman, mais qu’il ne se trouvait pas encore assez mûr, pour s’y mettre. Il ajoutait : « Cependant, j’en avais fait un à quinze ans qui s’est perdu, mais qui était imbécile… ce qu’il y a de certain, c’est que la première chose que j’ai faite, je l’ai tirée de moi-même. »

Puis au bout de quelques instants de silence, il reprend : « C’est vraiment curieux, chez moi, depuis 1858 — je ne vous connaissais pas — ce sont de petits cahiers, ce sont des notes jetées, au jour le jour, certes moins poussées que les vôtres, mais enfin c’est le même procédé de travail. Eh bien, chez les jeunes, au moins chez ceux que nous connaissons, je ne vois aucun procédé de travail particulier, personnel. »

Jeudi 21 juillet. — Dans le rêve, chez les figures hostiles, le côté sournois, astucieusement méchant, le jésuitisme des physionomies, c’est extraordinaire ; non, ce n’est plus la pleine lumière des haines du jour, ça en est, pour ainsi dire, les ténèbres et la grisaille.

Vendredi 22 juillet. — L’anarchie aura une grande force, elle verra venir à elle, toutes les déséquilibrées, toutes les folles, toutes les hystériques, qu’a eues, dans le principe, pour lui le christianisme, et qu’aucun parti politique n’avait pu jusqu’alors enrégimenter, comme ouvrières et martyres.

Samedi 23 juillet. — Coppée et sa sœur viennent aujourd’hui dîner à Champrosay. Ce soir l’ironique, le gouailleur, le blagueur, est tout triste. Il parle, avec de l’amertume dans un coin de la bouche, de la longueur de sa vie, et des différents individus qui l’ont habité, disant qu’il est très sensible à la température, et qu’il ne retrouve de l’ancien Coppée, que les jours, où il fait la température de son ancien passé, et il s’écrie à propos des prétendus cent ans de son existence : « J’ai vu, j’ai éprouvé trop de choses, en un mot, j’ai eu trop de sensations ! »

Coppée parlant de Mlle Read, déclare qu’elle n’aime que les affligés, les souffrants, les malheureux, qu’elle hait les chanceux, les heureux, les gens ayant l’argent et la gloire. C’est la femme, dont Mme Halévy dit : « Je ne la vois plus, mais si je me cassais la jambe, je suis sûre qu’elle reviendrait auprès de moi ! »

Lundi 25 juillet. — Nous parlons avec Daudet, du mensonge, du mensonge cynique du journalisme contemporain, où les journaux font aujourd’hui de Cladel, un écrivain de la taille de Flaubert, quand aucun de ces journaux vantards de son talent, ne voulait hier de sa copie.

Mardi 26 juillet. — Dîner avec les ménages Zola et Charpentier.

Comme on parle à Zola, du livre, qu’il a annoncé être en train de faire sur Lourdes, il dit à peu près ceci : « Je suis tombé à Lourdes, par une pluie, une pluie battante, et dans un hôtel où toutes les bonnes chambres étaient prises, alors il me venait le désir, en ma mauvaise humeur, d’en repartir le lendemain matin… Mais, je suis un moment sorti… et la vue de ces malades, de ces marmiteux, de ces enfants mourants apportés devant la statue, de ces gens aplatis à terre dans le prosternement de la prière… la vue de cette ville de foi, née de l’hallucination de cette petite fille de quatorze ans… la vue de cette cité mystique, en ce siècle de scepticisme… la vue de cette grotte, de ces défilés dans le paysage, de ces nuées de pèlerins de la Bretagne et de l’Anjou… »

« Oui, fait Mme Zola, ça avait une couleur ! »

Zola reprenant brutalement : « Il ne s’agit pas de couleur… ici, c’est un remuement des âmes qu’il faut peindre… Eh bien, oui, ce spectacle m’a empoigné de telle sorte que, parti pour Tarbes, j’ai passé, deux nuits entières, à écrire sur Lourdes. »

Puis dans la soirée, il parle de son ambition de pouvoir parler, des essais qu’il fait de sa parole, jetant à sa femme, comme avec un coup de boutoir : « Des romans, des roman », c’est toujours la même chose ! » Et il s’écrie après un silence, qu’il n’a pas la faculté de la parole, qu’il n’éprouve pas la jouissance de l’inspiration, qu’il est gêné par la peur des choses communes… laissant apercevoir le désir passionné de greffer sur son talent, pour la complète réussite de sa carrière, l’éloquence d’un Lamartine, et de doubler sa littérature, de la publicité d’un homme politique.

Vendredi 29 juillet. — Je lis les CONVERSATIONS DE GŒTHE, par Eckermann, et je trouve que l’écrivain allemand divisait l’humanité en deux classes : les poupées, jouant un rôle appris, et les natures, le petit groupe d’êtres, tels que Dieu les a créés.

Daudet confessait, qu’après le four de LISE TAVERNIER à l’Ambigu, il avait été drôle comme tout, à un souper distingué, original, qu’avait donné son beau-père, mais après, quand il s’était trouvé tête à tête avec sa femme, il avait été pris d’une crise de nerfs, et, ma foi, qu’il avait pleuré, pleuré comme un enfant.

Samedi 30 juillet. — Comme nous félicitions de notre jugeotte des hommes et des femmes, à première vue — faculté que nous trouvons n’appartenir guère qu’à nous seuls dans notre monde, Daudet me disait : « C’est très curieux ; moi les gens, je les juge par le regard, par l’observation… Vous c’est par une espèce d’intuition de l’ambiance ! »

Jeudi 11 août. — Alfred Stevens est venu dîner, avec sa jolie fille, aux yeux si tristement charmants.

Et depuis quatre heures jusqu’à six heures, ç’a été, chez l’artiste, un jaillissement d’amusantes anecdotes sur les littérateurs, les peintres, et gens de toute sorte, coupées par son grognement habituel.

« C’est moi, dit-il, qui ai apporté MADAME BOVARY chez les Dumas. Dumas fils m’a dit : « C’est un livre épouvantable ! » Quant à Dumas père, il a jeté le livre par terre, en disant : « Si c’est bon cela, tout ce que nous écrivons depuis 1830, ça ne vaut rien ! »

Et il passe aux curieux dîners, au restaurant du Havre, entre Corot, Rousseau, Millet, Diaz, Couture, et raconte ceci : « Couture vint, un jour, me chercher pour dîner, me chercher dans ma petite chambre d’alors, et comme je lui disais : « Vous êtes triste, aujourd’hui, Couture ? — Oui, me répondit-il, je sens que je ne suis pas un peintre, je peins avec mon cerveau, pas avec mon cœur… Je ne sais, si vous l’avez connu, Couture… C’était un petit ratatiné frileux, ayant toujours sur le dos un collet de manteau, et Diaz, qui était plein d’esprit, plein d’une imagination drolatique, disait, en le voyant déboucher : « Voici le champignon vénéneux ! »

De Couture, il saute à un amphitryon belge, à un célèbre gourmand de Bruxelles, qui a inventé dans sa salle à manger, un courant d’air, faisant uniquement le service d’enlever l’odeur des mets, et qui veut des conversations à l’instar du plat qu’on sert, du plat qu’il baptise de plat grivois ou de plat philosophique.

Ah ! s’écrie-t-il, à un moment, un mot admirable du fils Meissonier, enfant. Pendant une récréation, il s’était couché sur un banc. Un pion craignant qu’il ne s’ennuyât, lui dit : « Mon petit ami, si vous alliez jouez avec vos camarades, là-bas ? — Oh non, monsieur, la récréation me paraîtrait moins longue ! »

Ce mot profond amène dans la conversation, la légende du Professeur de paresse, une légende, que Daudet a entendu raconter en Afrique. Un garçonnet aspirant à être reçu bachelier de cette école, est amené par sa mère au professeur, qui a sa chaire, dans un jardin chargé de fruits. Une brise s’élève, et les fruits commencent à tomber. Alors une figue tombe sur la joue de l’enfant, qui ne consent à faire aucun mouvement des bras pour la prendre, mais cherche à l’attirer seulement avec sa langue : ce qui ne réussissant pas, décide le garçonnet à dire au professeur, de la mettre dans sa bouche.

Dimanche 14 août. — Dépêche de Royat m’annonçant, que CHARLES DEMAILLY, la pièce faite d’après mon roman par Oscar Méténier et Paul Alexis, est reçue par Koning.

Mercredi 17 août. — Dans le chemin de fer pour Saint-Gratien, au moment où les journaux annoncent un mieux dans l’état de Maupassant, Yriarte me fait part d’une causerie qu’il vient d’avoir, ces temps-ci, avec le docteur Blanche.

Maupassant colloquerait, toute la journée, avec des personnages imaginaires, et uniquement des banquiers, des courtiers de bourse, des hommes d’argent. Le docteur Blanche ajoutait : « Il ne me reconnaît plus, il m’appelle docteur, mais pour lui, je suis le docteur n’importe qui, je ne suis plus le docteur Blanche. » Et il faisait un triste portrait de sa tête, disant qu’à l’heure présente, il y a la physionomie du vrai fou, avec le regard hagard et la bouche sans ressort.

Jeudi 18 août. — Par ces chaleurs sénégaliennes, des nuits d’insomnie, peuplées dans leurs courts ensommeillements, de cauchemars.

Je rêvais qu’un dentiste, qui avait une tête de penseur sublime, mais en plâtre, me travaillait dans le fond de la mâchoire, et ce qu’il me faisait avec de petits instruments d’or, était tout à fait délicieux.

Puis, une interruption amenée, je ne sais par quoi, et une nouvelle séance de mon dentiste, à la tête de plâtre, qui avait pris, cette fois, le caractère de méchanceté de la tête du vieil Aussandon, et je l’entendais me dire avec une voix, sortant comme d’un téléphone : « Ce que j’ai fait hier, c’était pour vous amuser… mais il n’est que temps d’aller voir Péan… la carie de la dent s’est communiquée à l’os de la mâchoire… peut-être est-il encore temps pour l’ablation. » Et devant le rire féroce de ma tête de plâtre, j’avais l’effroi de l’attente de cette opération, qui a coûté la vie au frère de Rattier.

Mardi 30 août. — Ces jours-ci, en corrigeant les épreuves d’une réédition du roman de MADAME GERVAISAIS, il m’est venu le désir de portraire la vraie Mme Gervaisais, qui fut une tante à moi, et de dire l’influence, que Mme Nepthalie de Courmont, cette femme d’élite, eut sur les goûts et les aptitudes de ma vie.

La rue de la Paix, quand j’y passe maintenant, il m’arrive parfois de ne pas la voir, telle qu’elle est, de n’y pas lire les noms de Reboux, de Doucet, de Vever, de Worth, mais d’y chercher, sous des noms effacés dans ma mémoire, des boutiques et des commerces, qui ne sont plus ceux d’aujourd’hui, mais qui étaient ceux, d’il y a cinquante, soixante ans. Et je m’étonne de ne plus trouver à la place de la boutique du bijoutier Ravaut ou du parfumeur Guerlain, la pharmacie anglaise qui était à la droite ou à la gauche de la grande porte cochère, qui porte le n°15.

Au-dessus, au premier, existait et existe encore un grand appartement, qu’habitait ma tante, sous de hauts plafonds, pénétrant mon enfance de respect. Et mes yeux ont gardé de ma chère parente, le souvenir de loin, comme dit le peuple, le souvenir de ses cheveux bouffant en nimbe, de son front bombé et nacré, de ses yeux profonds et vagues dans leur cernure, de ses traits à fines arêtes, auxquels la phtisie fit garder, toute sa vie, la minceur de la jeunesse, du néant de sa poitrine dans l’étoffe qui l’enveloppait, en flottant, des lignes austères de son corps ; — enfin de sa beauté spirituelle, que, dans mon roman, j’ai battue et brouillée avec la beauté psychique de Mme Berthelot.

Toutefois, je dois le dire, l’aspect un peu sévère de la femme, le sérieux de sa physionomie, le milieu de gravité mélancolique, dans lequel elle se tenait, quand j’étais encore un tout petit enfant, m’imposaient une certaine intimidation auprès d’elle, et comme une petite peur de sa personne, pas assez vivante, pas assez humaine.

De cet appartement, où j’ai vu, pour la première fois, ma tante, il ne me reste qu’un souvenir, le souvenir d’un cabinet de toilette, à la garniture d’innombrables flacons en cristal taillé, et, où la lumière du matin mettait des lueurs de saphirs, d’améthyste, de rubis, et qui donnaient à ma jeune imagination, au sortir de la lecture d’Aladin ou la Lampe merveilleuse, comme la sensation du transport de mon être, dans le jardin aux fruits de pierre précieuse. Et je me rappelle — je ne sais dans quelles circonstances, j’avais couché deux ou trois nuits chez ma tante — la jouissance physique que j’avais, dans ce cabinet aux lueurs féeriques, à me laver, les mains jusqu’aux coudes, dans de la pâte d’amande : le lavage des mains à la mode, des femmes distinguées de la génération de Louis-Philippe.

À quelques années de là, c’était au bout de la rue de la Paix, le second de la maison faisant le coin de la rue des Petits-Champs et de la place Vendôme, que ma tante occupait, un vieil appartement charmant, un appartement qui coûtait, je crois bien, diable m’emporte, en ce temps-là, 2 500 francs.

Dans le gai salon donnant sur la place Vendôme, on trouvait ma tante, toujours lisant, sous un portrait en pied de sa mère, qui avait l’air d’un portrait d’une sœur, d’une sœur mondaine : — un des plus beaux Greuze que je connaisse, et où, sous les grâces de la peinture du maître français, il y a la fluide coulée du pinceau de Rubens. Le peintre, qui avait donné des leçons à la jeune fille, l’a représentée mariée, en la mignonnesse de sa jolie figure, de son élégant corps, tournant le dos à un clavecin, sur lequel, par derrière, une de ses mains cherche un accord, tandis que l’autre main tient une orange, aux trois petites feuilles vertes : un rappel sans doute de son séjour en Italie, et de la carrière diplomatique en ce pays, du père de ma tante.

Et c’était, quand on entrait dans le salon, un lent soulèvement des paupières de la liseuse, comme si elle sortait de l’abîme de sa lecture.

Alors, devenu plus grand je commençai à perdre la petite appréhension timide, que j’éprouvais aux côtés de ma tante, je commençai à me familiariser avec sa douce gravité et son sérieux sourire, remportant au collège des heures passées près d’elle, sans pouvoir me l’expliquer, des impressions plus profondes, plus durables, plus captivantes, toute la semaine, que celles que je recevais ailleurs.

De ce second appartement, ma mémoire a gardé, comme d’un rêve, le souvenir d’un dîner avec Rachel, tout au commencement de ses débuts, d’un dîner, où il n’y avait qu’Andral, le médecin de ma tante, son frère et sa femme, ma mère et moi, d’un dîner, où le talent de la grande artiste était pour nous seuls, et où je me sentais tout fier et tout gonflé d’être des convives.

Mais ce dîner, c’était l’hiver, où je ne voyais ma tante que pendant quelques heures, le jour de mes sorties, tandis que l’été, tandis que le mois des vacances était une époque, où ma petite existence, du matin au soir, était toute rapprochée de sa vie.

Dans ce temps, ma tante possédait à Ménilmontant, une ancienne petite maison, donnée par le duc d’Orléans à Mlle Marquise ou à une autre illustre impure.

Oh ! le lieu enchanteur, resté dans ma pensée, et que, de crainte de désenchantement, je n’ai jamais voulu revoir depuis ! La belle maison seigneuriale du XVIIIe siècle, avec son immense salle à manger, décorée de grandes natures mortes, d’espèces de fruiteries tenues par des gorgiases flamandes, aux blondes chairs, et qui étaient bien certainement des Jordaens ; la belle maison seigneuriale, avec ses trois salons aux boiseries tourmentées, avec son grand jardin à la française, où s’élevaient deux petits temples à l’Amour, et avec son potager aux treilles à l’italienne, farouchement gardé par le vieux jardinier Germain, qui vous jetait son râteau dans les reins, quand il vous surprenait à voler des raisins ; et avec son petit parc, et au bout du parc, son bois ombreux d’arbres verts, où étaient enterrés le père et la mère de ma tante, et encore avec des dédales de communs et d’écuries, au fond d’une desquelles, on trouvait un original de la famille, occupé à fabriquer une voiture à trois roues, et qui devait, un jour, aller toute seule.

Mais, dans cette maison, mon lieu de prédilection était une salle de spectacle ruinée, devenue une resserre d’instruments de jardinage : une salle aux assises des places effondrées, comme en ces cirques, en pleine campagne, de la vieille Italie, et où je m’asseyais sur les pierres disjointes, et où je passais des heures à regarder, dans le trou noir de la scène, des pièces qui se jouaient dans mon cerveau.

En ce ci-devant logis princier, ma tante, la femme de son frère, mère de l’ambassadeur actuel près le Saint-Siège, ma mère ; les trois belles-sœurs menaient, tout l’été, une vie commune.

Là, comme ma tante n’avait pas le mépris de l’enfant, du gamin, quand il lui semblait trouver chez lui une intelligence, elle me souffrait auprès d’elle, la plus grande partie de la journée, me donnant toutes ses petites commissions, me faisant l’accompagner au jardin, porter le panier où elle mettait les fleurs, qu’elle choisissait elle-même pour les vases des salons, s’amusant de mes pourquoi, et me faisant l’honneur d’y répondre sérieusement. Et je me tenais un peu derrière elle, comme pris d’un sentiment d’adoration religieuse pour cette femme, qui me paraissait d’une essence autre, que celle des femmes de ma famille, et qui, dans l’accueil, le port, la parole, la caresse de la physionomie, quand elle vous souriait, avait sur vous un empire, que je ne trouvais qu’à elle, qu’à elle seule. Et il arrivait que ma mère, se trouvant sans autorité sur moi, quand j’avais commis quelque méfait, la chargeait de me gronder, et ma tante, par quelques paroles hautainement dédaigneuses, me donnait, sans que jamais, il y eût chez moi l’instinctive révolte du garçonnet en faute, me donnait une telle confusion, que je ressentais une véritable honte d’une peccadille.

Du reste pour mieux connaître la femme, et, je le répète, l’influence qu’elle a exercée sur moi, voici l’un de ces dimanches de Ménilmontant, que j’ai publié dans LA MAISON D’UN ARTISTE.

… « Vers les deux heures, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni, de La Mode descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio, que la réunion de ces trois femmes : ma tante avec sa figure brune, pleine d’une beauté spirituelle ; sa belle-sœur, une créole blonde, avec ses yeux d’azur, sa peau blanchement rosée, et la paresse molle de sa taille ; ma mère avec sa douce figure et son petit pied.

« Et l’on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, en ces années, une des quatre ou cinq personnes de Paris, énamourées de vieilleries, du beau des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de Gênes, des points d’Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités, à l’heure, où se disposant à partir, pour aller dîner en quelque « tournebride » près Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et dans la boutique sombre, la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour, parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors, c’était dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hâtif et chercheur, faisant le bruit de souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements en des coins d’ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds, chaussés de prunelle, puis des poussées à petits coups en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs.

« Et, toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu’on me mettait dans les bras, et que je portais, comme j’aurais porté le Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds, et sur tout ce qui pouvait, me faire tomber. Et le retour avait lieu, dans le premier et expansif bonheur de l’acquisition, faisant tout heureux le dos des trois femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante, qui me jetait dans un sourire : « Edmond, fais bien attention de ne pas le casser ! »

« Ce sont certainement ces dimanches, qui ont fait de moi le bibeloteur que j’ai été, que je suis, que je serai toute ma vie. »

Mais ce n’est pas seulement à ma tante que je dois le goût de l’art — du petit et du grand — c’est elle qui m’a donné le goût de la littérature. Elle était, ma tante, un esprit réfléchi de femme, nourri, comme je l’ai dit, de hautes lectures, et dont la parole, dans la voix la plus joliment féminine, une parole de philosophe ou de peintre, au milieu des paroles bourgeoises que j’entendais, avait une action sur mon entendement, et l’intriguait et le charmait. Je me souviens qu’elle disait un jour, à propos de je ne sais quel livre : L’auteur a touché le tuf, et cette phrase demeura longtemps dans ma jeune cervelle, l’occupant, la faisant travailler. Je crois même que c’est dans sa bouche, que j’ai entendu, pour la première fois, bien avant qu’ils ne fussent vulgarisés, les mots subjectif et objectif. Dès ce temps, elle mettait en moi l’amour des vocables choisis, techniques, imagés, des vocables lumineux, pareils, selon la belle expression de Joubert, « à des miroirs où sont visibles nos pensées », — amour qui, plus tard, devenait l’amour de la chose bien écrite.

Avec la séduction, qu’une femme supérieure met dans de l’éducation élevée, on ne sait pas combien grande peut être sa puissance sur une intelligence d’enfant. Enfin, c’est curieux : ma tante, je l’écoutais parler, formuler ses phrases, échappant à la banalité et au commun de la conversation de tout le monde ; — sans cependant qu’elles fussent teintées de bleu, — je l’écoutais avec le plaisir d’un enfant amoureux de musique, et qui en entend. Et certes, dans l’ouverture de mon esprit, et peut-être dans la formation de mon talent futur, elle a fait cent fois plus que les illustres maîtres, qu’on veut bien me donner.

Pauvre tante, je la revois, quelques années après la vente de Ménilmontant, à une de mes premières grandes sorties autorisées par ma mère, je la revois dans une petite maison de campagne louée en hâte, un mois, où elle était très souffrante, dans la banlieue : une maison cocasse à créneaux, collée contre un grand mur, avec au-dessous un jardin, comme au fond d’un puits. C’était le matin. Ma tante était encore couchée. Flore, sa vieille femme de chambre, qui avait sur le nez un pois chiche, paraissant sautiller, quand les choses allaient mal à la maison, me disait que sa maîtresse avait passé une mauvaise nuit. Et aussitôt, que ma tante m’eut embrassé, son premier mot à sa femme de chambre, était : « Donne-moi un mouchoir. » Et je m’apercevais, qu’elle lui tendait le mouchoir de la nuit, plein de sang, et que ces maigres mains cherchaient à cacher.

Et, je la revois encore, avant son départ pour Rome, dans un appartement de la rue Tronchet, comme perdue, comme un peu effacée, dans le brouillard d’émanations de plantes médicinales.

À Rome, le récit de la vie de Mme Gervaisais, de la vie de ma tante, en notre roman mystique, est de la pure et authentique histoire. Il n’y a absolument que deux tricheries à l’endroit de la vérité, dans tout le livre. L’enfant tendre, à l’intelligence paresseuse, que j’ai peint sous le nom de Pierre-Charles, était mort d’une méningite, avant le départ de sa mère pour l’Italie, et sur ce pauvre et intéressant enfant, présentant un sujet neuf, sous la plume d’un romancier, j’ai fait peser le brisement de cœur et les souffrances morales de son frère cadet, pendant la folie religieuse de sa mère. Enfin ma tante n’est pas morte, en entrant dans la salle d’audience du pape, mais en s’habillant, pour aller à cette audience.

Jeudi 1er septembre. — Aujourd’hui, à l’Exposition des Arts de la femme, je suis resté en faction devant la vitrine des bourdaloues. Oh ! les coquets et les galantins réceptacles du pipi de nos grandes dames du xviiie siècle, ces bourdaloues de Sèvres, ces bourdaloues de Saxe, à la forme de ce coquillage nacelle, qu’on appelle nautile, commençant dans les volutes d’un colimaçon, refermant leurs bords avec un élégant gondolage, et finissant en un bec comme émoussé. Oh ! les beaux, oh ! les royaux bourdaloues de Sèvres, en bleu lapis, autour d’un médaillon représentant une scène de Watteau, dans un encadrement de feuillage d’or, aux puissants reliefs de l’or de Vincennes. Mais plus familiers, plus humains, ces bourdaloues de Saxe, à l’anse faite d’un tortil de ronce, enguirlandée de trois ou quatre fleurettes, et où la blancheur de la porcelaine est semée de petits bouquets : bourdaloues d’une forme plus contournée, plus serpentante, plus amoureuse des parties secrètes de la femme.

Dimanche 4 septembre. — Jean Lorrain vient déjeuner, ce matin, à la maison ; et confiant en moi, il se répand sur sa jeunesse. Tout gamin, il s’était pris d’une passionnette pour la fille de Gautier, pour Judith Mendès, qui venait aux bains de mer de Fécamp, et comme elle peignait alors, il lui portait son chevalet, lui rendant mille petits services. En récompense, à lui qui ne connaissait et n’aimait que Musset, Judith faisait lire du Victor Hugo et du Leconte de Lisle.

Or, en ces années, le jeune Jean Lorrain avait vingt sous par semaine, et en l’honneur de l’adorée, il se faisait faire la barbe qu’il n’avait pas, et lui apportait, de temps en temps, un bouquet de quinze sous.

Et il se trouvait, que le père de Jean Lorrain, abominait la littérature, et ne voulait pas admettre que son fils en fît un jour, tandis que sa mère, portée vers les choses de l’intelligence avait mis tout son cœur et un peu de son orgueil en lui, si bien que son père jaloux de cette tendresse, l’avait fourré dans un collège à Paris, d’où il ne sortait qu’au Jour de l’An, et aux vacances.

Il y a des moments, où je me demande, si le grand art n’est pas inférieur à l’art industriel, quand celui-ci est arrivé à son summum de la perfection, et si, par exemple, un tableau de coloriste n’est pas inférieur à un flambé hors ligne, et si, si… mais, je ne veux pas pousser la comparaison plus loin, pour que mon ombre ne soit pas lapidée par les critiques d’art de la Revue des Deux Mondes, du XXe siècle.

Mardi 6 septembre. — Jeand’Heurs. Cinq heures. Le silence montant avec l’ombre dans le parc, qui n’a plus de lumières rasantes qu’en haut de la feuillée, et rien au loin dans les champs, que le coup de fouet lointain d’un paysan, rentrant avec sa charrette.

Mercredi 7 septembre. — Oh l’été ! Moi, qui ne vis que par la littérature, ça me paraît un temps, où l’usine dans laquelle je travaille, est fermée. Plus de publication de livres, plus de critique dans les journaux, et, si par hasard il est parlé de votre personne, c’est fait sans application, sans passion, sans animosité…

Dimanche 11 septembre. — À la suite d’une violente colique hépatique, j’étais dans mon lit, toute la journée de dimanche, et j’avais la fièvre, et ma pensée s’amusait de la fabrication à vide d’un article cocasse. Était-ce la greffe d’un peu de sa peau prêtée par un mari à sa femme, à la suite de la brûlure de ses mains qui me l’inspirait, je ne sais… Mon article, c’était la fuite du bacille du vomito negro, d’un tube de chez Pasteur, et sa recherche dans les endroits excentriques de Paris par les membres de l’Académie de médecine : une poursuite moliéresque.

Mercredi 21 septembre. — On parlait, ce soir, du père Césarin, un mendiant original de Bar-le-Duc.

Un mendiant, à l’esprit caustique, spirituellement méchant, qui avait été au collège avec les bourgeois les plus huppés de la ville, et qui au fait de leur vie privée dans les détails les plus intimes, en pleine rue, les interpellait avec une certaine éloquence, les blaguait, et obtenait la charité par l’intimidation, la terreur d’une divulgation des choses secrètes de leur existence.

Il passait tous les hivers à la prison, qu’il appelait sa maison de campagne, s’y faisant enfermer à la suite de frasques, semblables à celle-ci. Un jour, la préfète sort seule de la préfecture, et voici mon Césarin, qui lui offre le bras, et s’indigne tout haut et très drolatiquement du refus de la dame. Rassemblement des habitants, intervention de la police, et billet de logement pour Césarin à sa maison de campagne.

Mercredi 12 octobre. — M. Salles, le père de Mme Benedetti, à propos de GERMINAL me contait aujourd’hui, à Saint-Gratien, en sa qualité d’intéressé dans une houillère de Belgique, l’attachement des mineurs pour leurs mines, et me donnait ce détail, qu’une grève de huit jours étant accordée là, pour l’arrachement des pommes de terre, les femmes ont toutes les peines à décider leurs hommes, pour ce travail, à ciel ouvert. Et M. Salles, me citait un mot bien caractéristique du contremaître, lui rendant visite à Paris, et lui disant sur un ton intraduisible de dégoût : « Oh, ça sent le bois chez vous ! »

Vendredi 14 octobre. — Tout ce temps, dans le retravail et la réécriture de nos notes sur l’Italie 1855-1856 : notes qui devaient servir à faire une préface, et qui feront un volume.

Un manque de réparation, et par là une diminution de force vitale, doit avoir lieu chez les vieux célibataires, que l’ennui de dîner seuls, déshabitue de la faim du soir. C’est l’histoire de Gavarni, ça devient la mienne.

Dimanche 16 octobre. — Ce matin, je reçois par la poste, un gros paquet de lettres d’affaires, et que je rejette loin de moi, sans ouvrir l’enveloppe, en m’écriant : « Est-ce assez embêtant… encore un manuscrit, qu’un inconnu m’envoie pour le lire ! »

Enfin j’ouvre le paquet. C’est la correspondant de mon frère et de moi, avec mon vieux cousin Labille, que son fils vient de retrouver, et qu’il m’envoie de Jean d’Heurs. Il y a une immense lettre de mon frère, datée d’Alger. De moi, c’est une lettre, après les journées de juin 1848, assez noire, et assez prophétique, des lettres sur l’arrestation de mon oncle, en décembre 1851, et d’autres lettres qu’il sera amusant d’examiner à loisir.

À une heure, je suis au Gymnase, où Méténier commence la lecture de CHARLES DEMAILLY. Des rires, des exclamations, des bravos, au milieu desquels je remarque, ce que n’ont vu ni Méténier, ni Alexis, la figure de bois de Sizos. Et il arrive qu’après la lecture, Koning l’emmène, et demeure, un long temps, j’en suis persuadé, à la frictionner moralement. Et vraiment je croyais, qu’il allait nous annoncer qu’elle ne jouait pas, préférant le type ingénu et pervers de Cerny, mais non, et ça m’embête qu’elle accepte le rôle, parce que je crains bien, que Koning lui ait promis d’édulcorer complètement le rôle, aux répétitions. La collation des rôles commencée, Koning est, tout le temps, avec une obstination qui porte sur les nerfs, à trouver le mari, trop dur, trop mal élevé, laissant clairement voir son intention de chercher par des atténuations imbéciles, à faire de cette femme sans cœur et sans esprit, un rôle sympathique.

Mercredi 19 octobre. — Déjeuner chez Jean Lorrain, avec un jeune officier faisant partie du corps d’occupation du Tonkin.

Cet officier, un jeune et distingué militaire, buveur d’eau, et très petit mangeur, et qui m’apparaît comme un fort fumeur d’opium, décrit amoureusement la merveilleuse pipe qu’il possède, et qui viendrait d’un ancien vice-roi de Canton, une pipe dont l’ivoire est devenu presque noir, et dans laquelle, il affirme que ses prédécesseurs auraient fumé pour plus de 400 000 francs d’opium. Longtemps, et très curieusement et trés intelligemment, il entretient de l’activité cérébrale, que la fumerie d’opium développe, et du nombre de conceptions, qu’elle amène dans un temps très court. Chez lui, en le quart d’heure, que dure la fumée d’une pipe, c’est un plan de colonisation du Tonkin, c’est l’organisation d’une armée coloniale, c’est… c’est… et au milieu d’une espèce d’émerveillement pour la puissance de ses facultés, sous cette excitation. Mais va te faire fiche. Tout cela s’envole avec la dernière aspiration, et il n’en reste pas un souvenir assez net dans la mémoire, pour se jeter à une table, et fixer, sur le papier, quelque chose de cette fiévreuse inspiration de la cervelle.

Un moment, ce jeune officier faisait un tableau des belles nuits du Sénégal, où il a passé quelques années, de ces belles nuits lumineuses, où, au milieu de leurs claires ténèbres, apparaissait soudainement, comme une vision, un bataillon noir de femmes d’ébène, aux sveltes formes ; les fillettes, les cheveux coupés ; les jeunes filles, les cheveux nattés ; les femmes, les cheveux sous un madras aux couleurs voyantes : toutes ces nubilités, de douze à vingt ans, formant un anneau de danse, un ondulant et voluptueux enchaînement féminin, au milieu duquel les griots font une musique de tous les diables, et autour duquel, les vieilles accroupies à terre, éventent à tour de bras les danseuses. Une danse qui est une douce oscillation des torses, s’enfiévrant peu à peu, et d’où se détache et jaillit de temps en temps, une femme devant son fiancé, devant l’homme aimé, et qui se torsionne debout, comme sous une étreinte passionnée, et passant sa main entre ses cuisses, la retire, et la montre tout humide de la jouissance amoureuse.

Lundi 24 octobre. — Diable, diable ! Lavoix, mort hier d’une congestion cérébrale… Il faut que les vieux amis de la princesse se retiennent à la rampe.

Mardi 25 octobre. — Aujourd’hui, à l’enterrement de Lavoix, j’étais frappé du rendu illusionnant d’une pluie battante, dans l’eau-forte de Buhot, ayant pour titre : LES FIACRES.

Jeudi 27 octobre. — Daudet contait, qu’à sept ou huit ans, ayant perdu, un soir, sa bonne à Nîmes, il avait battu les rues, dans un désespoir qu’on peut supposer, et lorsqu’il avait retrouvé sa maison, revu les fenêtres éclairées de la fabrique, avant de rentrer, il avait embrassé, dans son bonheur, le marteau, le heurtoir de la porte, disant : « J’étais déjà un poète ! »

Vendredi 28 octobre. — « Oui, ce volume que je viens de terminer, me dit Poictevin, avec sa figure d’halluciné, ce volume, il est fait avec la sueur de mon âme… J’aurais voulu lui donner, comme épigraphe, la traduction du mot medullitus de saint Bonaventure… mais moelleux, c’est commun, ça ne rend pas l’expression latine… et méduleux, c’est botanique. »

Mercredi 2 novembre. Jour des morts. — Deux nuits de souffrances intolérables… deux nuits passées à crier. Voilà trois attaques de ces abominables coliques hépatiques, en trois mois : ça devient inquiétant, avec à l’horizon Vichy, qui a déjà tué mon frère.

Vendredi 4 novembre. — Le docteur Blanche disait ce matin à Mlle Zeller : « Vous voyez cette femme qui sort, et qui a l’air d’être parfaitement raisonnable… eh bien, elle se plaint d’avoir 3 000 hommes dans le ventre… et il y en a un — ajoute-t-elle — qui parle toujours… si celui-là, au moins pouvait se taire ! »

Samedi 5 novembre. — Je reconnais que j’ai la fièvre, non pas tant à la chaleur de mes mains, qu’à la sensation de mes yeux jetant des éclairs : sensation, que je n’ai pas besoin de vérifier, pour en avoir la certitude.

Jeudi 10 novembre. — Aujourd’hui, répétition de SAPHO, avec Daudet et sa femme, au nouveau théâtre de Porel. Une salle, où l’on doit jouer samedi, et qui semble demander encore un mois de travail, une salle, où il y a partout des brasero allumés, pour sécher la salle, où l’on commence à poser les rideaux des loges, où Porel, pour qu’on entende les acteurs, est obligé de crier : « Deux minutes sans coups de marteau ! »

Cette pauvre Réjane, qui a déjà répété ce matin, qui répète ce soir en costume, est éreintée, morte. Elle joue cependant trois actes pour nous. Jamais on n’a joué l’amour comme cela, et il y a une telle passion dans son jeu, que Mme Daudet a peur d’amener Lucien, à la première.

Mercredi 23 novembre. — C’est curieux, la connaissance, que l’étranger possède de ma MAISON D’UN ARTISTE. Il y a une vingtaine de jours, c’était ce ménage espagnol, qui voulait absolument me faire accepter un éventail, représentant Marie-Antoinette en train de regarder avec le Dauphin, l’enlèvement d’une montgolfière ; aujourd’hui, c’est une Américaine qui m’apporte un bouquet de chrysanthèmes, et se répand en paroles élogieuses sur mes descriptions ; et c’est encore aujourd’hui, rue de Berri, l’ambassadeur de Suède et sa femme, qui me demandent à voir ladite maison, et qui m’étonnent par leur science de ce qu’elle contient.

L’ambassadeur m’apprend qu’il est le fils d’un collectionneur, qui a perdu sa première collection dans un naufrage, la seconde dans un incendie, et qui est demeuré un collectionneur, et lui a légué sa maladie. Il aurait trouvé beaucoup de belles choses à Saint-Pétersbourg, où il a été ambassadeur pendant de longues années, avant d’être envoyé en France.

Jeudi 24 novembre. — Petit voyage à Pantin, pour décrire la maison de campagne de la Guimard. Dans ce quartier de misère et de laideur, de petits palais appartenant à des industriels, comme M. Doistau, comme M. Delizy, le beau-père de M. Doistau. Chez Mme Delizy, qui est une amoureuse du mobilier du XVIIIe siècle, je retrouve le petit et le grand salon de la danseuse.

Vendredi 2 décembre. — Ce treillage, que j’ai fait élever au fond de mon jardin, a quelque chose, par les nuits claires, de la construction aérienne d’un rêve, et me rappelle le palais imaginaire, édifié dans le disque de la Lune, par Outamaro, en sa poétique illustration de : L’ADMIRATION FOLLE DE LA LUNE.

Lundi 5 décembre. — J’entre dans le cabinet de Koning, au moment où, à propos du mot de la fin de CHARLES DEMAILLY, du mot « un ivrogne », Koning s’écrie : « Avec ce mot, vous vous privez de cinquante représentations… ce mot, voyez-vous, c’est le « Ça c’est ma femme ! » le mot qui a tué la MENTEUSE. »

Mardi 6 décembre. — Une de mes amies, qui est soignée par Gruby, me rapportait cette conversation du vieux docteur hongrois, sur Henri Heine.

Gruby était appelé en consultation, avec d’autres médecins, chez l’oculiste Sichel, pour donner son avis sur une maladie des yeux, dont était atteint Henri Heine, qui n’était point encore l’homme célèbre qu’il fut plus tard. Gruby attribuait cette maladie à un commencement d’affection de la moelle épinière, et prescrivait un traitement, mais comme il était en minorité, il n’était point écouté.

Dix ou douze ans se passaient, au bout desquels, un médecin venant le chercher, et lui rappelant sa consultation, le menait chez Henri Heine.

En ouvrant la porte, l’introducteur de Gruby, disait à Heine : « Je vous amène votre sauveur », et Heine se tournant vers lui, s’écriait : « Ah ! docteur, que ne vous ai-je écouté ! »

Gruby avait quelque peine à cacher son impression, en retrouvant, en place de l’homme jeune et vigoureux qu’il avait entrevu autrefois, un paralytique presque aveugle, couché par terre, sur le tapis.

Néanmoins Henri Heine, malgré ses souffrances, avait conservé le vif et aigu esprit, qu’il garda jusqu’au dernier jour. Et comme, après un examen très approfondi de sa personne, il demandait à Gruby : « Eh bien, en ai-je encore pour longtemps ? » et que celui-ci répondait : « Pour très longtemps », Heine fit : « Alors, ne le dites pas à ma femme ! »

Avant de s’en aller, Gruby, pour se rendre compte du degré de paralysie des muscles de la bouche du malade, le questionna s’il pouvait siffler, alors le poète, soulevant avec les doigts ses paupières inertes, jeta au docteur :

« Pas même la meilleure pièce de Scribe ! »

Jeudi 8 décembre. — J’entendais aujourd’hui Hanotaux, parler intelligemment des futurs Américains, qui sont en train de se faire chez les Africains de l’Algérie, de cette jeune population, née du contact des officiers et des soldats français avec les prostituées autochtones de là-bas : une population pleine d’activité, de vitalité, mais légèrement privée de sens moral.

À un moment, comme on parlait de la foi, il a dit que ce sentiment n’existait pas chez lui ; et il se comparait assez ingénieusement à un homme, qui habiterait une chambre, au-dessus de laquelle serait une autre chambre, où il aurait la perception qu’il se passe des choses… mais des choses qui ne l’intéressent pas du tout.

Samedi 10 décembre. — « Vous savez, me dit Koning, lorsque j’entre dans son cabinet, Sizos a une entorse, une entorse qu’elle s’est donnée hier, en sortant de chez son couturier… Quand jouera-t-elle ?… au fond cette entorse me coûte 20 000 francs. »

Et là-dessus, il se met à me parler de la crise qui sévit sur les théâtres, m’affirmant qu’à l’heure présente, personne ne veut payer sa place, qu’il arrive même ceci de phénoménal, que les rares payants demandent leurs coupons sur papier blanc, ainsi que des billets de faveur, et il me cite un monsieur de la société, dont il tait le nom, achetant pas mal de loges, qu’il donne, comme les tenant des auteurs.

Samedi 17 décembre. — -Ce soir répétition en costume.

Dans la salle, aux deux avant-scènes des espèces d’immenses clysopompes, au fond desquels brûlent des sortes de bols de punch, devant une grande plaque métallique, et dans la loge du fond des premières, une chambre noire. C’est la mise en train de la cuisine pour prendre avec le magnésium des photographies des principales scènes de la pièce. Et à la fin de chaque acte, c’est aux mots : « un, deux, trois », un flamboiement à vous rendre aveugle, et où apparaissent les canailles de ma pièce, dans une apothéose paradisiaque. Comme public, rien qu’un monde de couturiers et de photographes.

À la fin du cinquième acte, après le grand brouhaha du concert, le passage sur la scène de la femme Demailly, venant jeter devant son mari, son cri d’épouvante, ou son cynique : « un ivrogne », c’était froid, froid. Et il se trouve que c’est Havet, le marchand de billets, qui donne le dénouement. Demailly tombe mort ou mourant, pendant que sa femme continue à danser. Ma foi, vraiment on ne peut rien trouver de plus férocement antithétique.

Dimanche 18 décembre. — Répétition générale. Une salle pleine comme à une première.

Le public à la fois amusé par l’esprit et intéressé par le dramatique de la chose. Mme Daudet se plaint d’avoir l’estomac retourné.

Un seul moment de réprobation au milieu du quatrième acte, à la scène précédant le mouvement de colère de Demailly, prenant sa femme dans ses bras pour la jeter par la fenêtre, et à la métamorphose canaille un peu soudaine de l’ingénue.

Cette soirée me semble devoir annoncer un grand succès, qui cependant par ce rien du quatrième acte, peut devenir un four. Du reste m’étant couché ce matin à trois heures, je suis mort de fatigue, et n’ai qu’une vague conscience de ce qui se passe.

L’attente d’une presse terrible, d’après les conciliabules des journalistes et des comédiennes, dans les corridors.

Lundi 19 décembre. — À mon arrivée à deux heures au théâtre, où il y a répétition, Koning m’apprend que, sur l’annonce qu’il doit y avoir, ce soir, un terrible bouzin, au quatrième acte, il a prévenu le commissaire de police. Émotion.

Allô — et une voix dans le téléphone, à laquelle Koning répond : « Bien, prince. » C’est le prince de Sagan qui loue une loge pour ce soir.

Il est trois heures et demie. Ni Méténier. ni Paul Alexis ne sont arrivés, et cependant il faut un rien adoucir la transformation coquine de la femme, au quatrième acte, et surtout modifier la fin du troisième qui est mauvaise, et que les journalistes doivent emboîter, pour ne pas paraître seulement siffler l’acte du journal. Et nous trouvons, avec Koning, ou plutôt Koning trouve une fin d’acte de vrai carcassier. Les lettres sont brutalement arrachées des mains de Marthe par Nachette, et les paroles un peu bêtotes qui suivaient, remplacées par la rentrée du mari, au moment où Marthe est penchée, aplatie sur la table, pour les reprendre : rentrée qui empêche toute explication, et qui ne fait pas la femme si complice de la vilaine action de Nachette.

Il est près de cinq heures. La scène est aussitôt répétée entre Sizos et Colombey, dans le cabinet de Koning, tandis que Villeray va porter les changements du dernier tableau à Duflos, très enrhumé, qui ne se lèvera de son lit, que pour la représentation.

Enfin Méténier et Alexis sont arrivés, et nous voici prenant un verre de madère, chez Riche. Soudain un engueulement formidable d’Alexis par Méténier, parce qu’Alexis trouve un peu exagérée, la somme de 600 francs de fleurs, que Méténier a commandée, dans la journée, pour nos actrices.

Là-dessus Méténier me parle de l’ennui qu’il a d’être forcé de dîner avec quelqu’un. Puis après un silence, il me dit : « Eh bien, je dîne avec ma maîtresse, je n’ose pas vous inviter, et cependant vous me feriez plaisir. » — Qu’à cela ne tienne, je ne suis pas si pudibond que cela ! »

Donc rendez-vous à sept heures chez Marguery. Je suis exact. Sept heures un quart, sept heures, et demie pas de Méténier. Enfin il est huit heures, et pas encore de Méténier. Je me décide à commander avec Alexis une douzaine d’huîtres, et elle est mangée, quand je vois poindre Méténier et sa maîtresse. Oh ! une charmante créature. Une jolie fille née à Séville, à la taille bien découplée, à l’air gentil et distingué. Un intelligent haut de tête, des yeux clairs et voluptueux, un petit nez droit, un grain de beauté jeté au beau milieu d’une joue rose.

Et dans ce dîner impromptu, Méténier, comme grisé d’avance par la représentation de tout à l’heure, et pris d’un débordement de paroles, se met à nous raconter sa vie en phrases coupées : « La petite Fleury, Marie Coup-de-Sabre de votre pièce… nous avons fait ensemble une misère… oh ! une misère ! où je me privais de cigarettes, pour qu’elle puisse manger… Et dire qu’à douze ans j’avais un domestique et un cheval… et qu’à quinze ans, je n’avais plus un sou… et qu’il fallait faire vivre une mère et un frère… et dix-huit cents francs, comme chien de commissaire de police, pour tout cela… »

La sonnette du théâtre coupe la monographie de mon collaborateur.

Premier acte, froid, très froid. Duflos fortement enrhumé.

Second acte. La scène d’amour conjugal qui remplit l’acte, scène un peu artificielle, joué par l’actrice artificielle qu’est Sizos, n’a pas d’action sur le public.

Troisième acte. À cet acte qui est vraiment le premier acte de la pièce, la salle prise, et le commencement des applaudissements.

Le quatrième acte, l’acte se passant au journal le Scandale, l’acte, où l’on devait culbuter la pièce, c’est un triomphe.

Je suis dans la petite loge de Koning, sur le théâtre. Il ne peut se tenir de crier : « Je me fous d’eux ! » et il me serre les mains, comme on les serre à une maîtresse.

Enfin au dernier tableau, les acteurs sont couverts d’applaudissements, et surtout Duflos, qui joue d’une manière tout à fait supérieure sa scène de la folie, qui joue toute la pièce, au dire de Havet, comme il n’a jamais joué dans aucune pièce.

Je quitte le théâtre, après que Koning m’a donné connaissance du rapport du contrôle : « Les journalistes sont furieux, Kerst ne fera pas d’article. »

Jeudi 22 décembre. — Oh le théâtre ! Dans la joie d’avoir triomphé, dans la certitude de cent représentations voici que je rencontre Alexis et Méténier qui me disent que la pièce ne fait pas d’argent, qu’elle fait, en ces premiers jours, des 1800 francs, ce qui n’est jamais arrivé, après un succès. Il y a incontestablement une réunion de malheureuses chances, la mauvaise presse, la politique la guigne du théâtre, et peut-être pour moi la guigne de ce mois décembre, où mon frère et moi, avons été poursuivis en police correctionnelle, où HENRIETTE MARÉCHAL a été jouée, où j’ai eu, en ces dernières années, une fluxion de poitrine, à la suite de laquelle je suis resté bronchiteux.

Samedi 24 décembre. — Si, à la suite des révélations de toutes les canailleries parlementaires, il n’y a pas une révolution, une émeute, au moins un bouillonnement dans la rue, ça prouvera que la France est une nation qui n’a plus de fer dans le sang, une nation anémiée, bonne pour la mort par l’anarchie ou par la conquête étrangère.

Je n’ai pas remis les pieds au théâtre, j’y vais, ce soir, avec la pensée que Koning va m’annoncer, qu’il retirera très prochainement notre pièce.

Je suis en avance. Je vois meubler le salon du premier acte, je vois les pompiers, l’œil au petit hublot de la toile, j’entends force m…. dans la lampisterie. Les acteurs arrivent un peu tristes, parce qu’ils ne font pas d’argent, mais pas découragés. Toutefois je sens une baisse dans l’admiration pour ma personne.

Koning, je le trouve étonné, presque stupéfait de cet insuccès, et l’attribuant seulement à la mauvaise presse. Et il m’annonce un épouvantable article de Sarcey.

Mais ce soir, la recette est de 3 200, et comme on dit, la salle est très distinguée, ce qui fait qu’à la fin de la soirée, acteurs et directeur sont rassérénés. L’ennuyeux, c’est que Duflos est plus enroué que jamais, et que l’on fait répéter son rôle à Montigny, pour le remplacer.

Antoine, que je retrouve à la sortie, est tout à fait d’accord avec moi, pour rapprocher la représentation de : À BAS LE PROGRÈS, qui me semble absolument de circonstance, dans l’effondrement politique actuel.

Lundi 26 décembre. — Éreintement de toute la presse. Chez Sarcey, c’est une colère, une fureur, un enragement. Il trouve avec sa mauvaise foi habituelle, que mon théâtre — notez que je n’ai eu connaissance de CHARLES DEMAILLY, qu’à la lecture faite aux acteurs, et que la critique que j’en ferais, c’est qu’elle est trop faite d’après les principes de Sarcey — il trouve donc que mon théâtre est le néant, et que ce n’est ni du théâtre ancien, ni du théâtre moderne. Et il se roule devant le manque d’esprit de mon frère, dont il appelle les jolis mots, des niaiseries.

Et il s’élève avec une vieille obstination, contre la prétention de nos œuvres. Eh, Monsieur Sarcey, ce que vous appelez prétention, c’est seulement de l’application, c’est l’effort de bien faire. Oui, ce gros et épais normalien, il est pour le travail courant, sans prétention, lui, qui ne laissera dans toute sa prolixe et abondante copie, ni un jugement durable, ni une pensée, ni une phrase, ni une expression… lui, ô blasphème ! que des confrères placent dans la famille des Gautier, des Saint-Victor, et qui, mort ou vivant, le jour, où il n’occupera plus le rez-de-chaussée du Temps, peut s’attendre à être traité de bas scribe, et de pauvre plumitif dramatique.

Samedi 31 décembre. — Chez Chappey, le marchand de curiosités de la rue Lafayette, je tombe sur Réjane, qui a l’air d’y faire ses galeries, avant dîner. Nous causons de CHARLES DEMAILLY, où elle était à la première, et après m’en avoir parlé en bien, elle me donne ces tristes détails sur l’influence de la critique. — Je vais voir, me dit-elle, une femme très intelligente, qui me reçoit avec cette phrase : « C’est drôle, Sarcey a éreinté la pièce, et j’ai passé hier une très amusante soirée au Gymnase ! » Une autre femme plus timide en ses jugements, que je rencontre, me dit : « Eh bien, comment trouvez-vous CHARLES DEMAILLY ? — Mais très bien. — Et moi aussi, mais je n’osais pas le dire ! »

Et elle me parle du mépris de Porel pour la presse, qui a éreinté tout ce qu’il a joué d’artistique. « Du reste, pour prouver l’inintelligence des journalistes, ajoute-t-elle, figurez-vous que lorsque j’ai joué GERMINIE LACERTEUX, j’ai reçu haut comme cela de lettres — et ses deux mains dessinent la grandeur d’une cassette — -pour me détourner de la jouer… et c’étaient des amis… des gens qui m’étaient attachés… et qui le faisaient, dans l’intérêt de mon avenir… Eh bien, si je les avais écoutés, je serais restée une moule ! »