Journal des Goncourt/IX/Année 1895

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome neuvième : 1892-1895p. 297-383).


ANNÉE 1895

Mercredi 2 janvier. — Ce soir, une femme agitant un éventail en plumes blanches, que je lui ai donné, me disait cette phrase gentille, et comme seules les femmes savent en trouver : « Pour moi, les choses que vous me donnez, et que je pose sur une commode, ou que j’accroche au mur, ne me sont de rien, je n’aime que les choses qui me suivent, que je porte avec moi, que mes doigts peuvent toucher, comme cet éventail. »

Dimanche 6 janvier. — Carrière, qui était à la parade de la dégradation militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, parlant de la PATRIE EN DANGER, me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement fiévreux de la rue, pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là, et que bien certainement, j’aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace.

Il ne voyait rien de ce qui se passait, et avait seulement l’écho de l’émotion populaire par des gamins, montés sur des arbres.

Et voici Hennique et Geffroy, les deux décorés du Grenier, auxquels tout le monde fait fête.

Lundi 7 janvier. — Dîner chez Rodenbach avec les Besnard, les Frantz Jourdain, Mallarmé, Rosny.

Ce Mallarmé a vraiment une parole séductrice, avec de l’esprit qui n’est jamais méchant, mais soutenu d’une pointe de malice.

On a parlé de l’article de Strindberg sur l’infériorité de la femme, d’après l’étude de ses sens, ce qui est incontestable sous le rapport du goût et de l’odorat, et à propos de cette infériorité, je rappelais une observation d’un livre de médecine, où il est affirmé que le squelette d’homme a une personnalité, que n’ont pas les squelettes de femmes, qu’on dirait fabriqués à la grosse.

Mercredi 9 janvier. — Ce soir, rue de Berri, on cause du décolletage des femmes, et comme je disais que la gorge de la femme honnête devrait être la chose la plus secrète pour les autres, autres que le mari, d’Ocagne nous raconte la présentation d’un Chinois qu’il a faite chez About, ce Chinois s’étant obstinément arrêté à la porte du salon, il avait été obligé d’aller le rechercher et de le forcer à entrer. Et, comme en sortant, il lui demandait la raison de son hésitation à pénétrer dans le salon, il lui répondait que devant ces femmes qui avaient leurs gorges à l’air, il avait cru à une mystification et qu’au lieu de l’avoir conduit dans un intérieur familial de lettré, d’Ocagne l’avait mené dans un bateau de fleurs.

Dimanche 13 janvier. — On se demande, s’il existe encore des bohèmes de l’intensité de ceux du temps de Murger ? On ne le croit pas. Cependant Rodenbach affirme, qu’il y a encore dans notre partie, des crevards de faim sans pudeur, semblables aux chiens des environs des casernes, et qui viennent, aux heures réglementaires, partager le repas d’hôpital de Verlaine.

Léon Daudet, qui dans ce moment pour combattre les tristesses de sa vie, se plonge plus avant dans le travail, et a écrit toute la journée, nous demande à nous lire, après dîner, un commencement d’article sur la Pitié et la Douleur, qui me fait m’écrier : « C’est curieux, n’est-ce pas, c’est le catholicisme qui a apporté dans le monde la pitié à l’endroit des miséreux et, il a fallu dix-huit siècles, pour que cette pitié eût son développement en littérature, — développement qui commence avec Dickens et continue — « avec vous ! » me crie-t-on.

Mercredi 16 janvier. — Démission du Président… Ça ne dure pas longtemps les présidences… Vraiment le fichu régime que ce parlementarisme, où les parlementaires ressemblent à de grands enfants, pris, de temps en temps, du désir de casser leurs joujoux.

Le docteur Michaut me disait, que peu de temps après notre Exposition, dans une causerie à Francfort avec un Allemand, celui-ci vantant cette exposition, s’étonnait, comme nous nous étions vitement relevés, depuis la dernière guerre, ajoutant toutefois qu’avant la guerre, il avait cru à notre irrémédiable décadence, par le développement des cafés-concerts et les inepties qu’on y débitait, et que malheureusement pour nous, il avait remarqué une progression énorme de ces cafés-concerts.

On me contait, ce soir, à propos de l’infecte collection de M. Thiers, prenant deux salles du Louvre, que Tauzia, qui avait été très hostile à cette désastreuse occupation de notre grand Musée, lors de l’ouverture de la salle où est le fameux service, avait lancé la phrase : « Messieurs, la salle à manger ! » phrase qui avait manqué de lui faire perdre sa place.

Lundi 21 janvier. — Oh, la jeunesse des lettres ! je la trouve bien pressée de jouir du succès, bien avide d’argent, bien incapable de travailler de longs mois, dans la retraite, le silence, la maigre rétribution de son labeur : ce qu’a fait notre génération. J’ai bien peur, que les rares fabricateurs de livres de ce jeune monde, soient mangés par le journalisme : où se payent de gros dividendes, avec le tintamarre de la gloire.

Samedi 26 janvier. — M. Maurice Talmeyr, dans un éreintement de mon JOURNAL, m’accuse de travailler à faire oublier la place, que mon frère a dans notre œuvre. C’est juste au moment, où je viens d’obtenir, avec une certaine peine, qu’une rue de Nancy, devant s’appeler : Rue Edmond de Goncourt s’appelle Rue des Goncourt.

Jeudi 31 janvier. — À la fin de la soirée, arrive Helleu, qui a passé toute la journée à peindre par ce froid, les statues de Versailles, à demi ensevelies sous la neige, parlant de la beauté de spectacle et du caractère de ce monde polaire. Et sur la passion de la peinture de Bracquemond fils, d’après des vitraux, il me confesse avoir ce goût, et avoir travaillé à Chartres, à Reims, et à Notre-Dame, à Notre-Dame, qu’il a habitée la matinée, presque deux années, visitant tous les coins et les recoins des tours, au milieu de ces anges suspendus dans le ciel, ayant comme des mouvements de corps, pour se retenir et ne pas tomber en bas. Et il nous parle d’une fête, où peignant au milieu des chants, des roulements de l’orgue, du son des cloches en branle, il donnait des coups de pinceau sur la toile, à la façon d’un chef d’orchestre, complètement affolé.

Vendredi 1er février. — Je reçois, ce matin, une aimable lettre de M. Rigaud Kair, capitaine au long cours, me témoignant son regret de ne pouvoir assister à mon banquet, sous la menace de reprendre la mer, au premier jour, et m’offrant « en remerciement de sa respectueuse gratitude pour les joies intellectuelles, que mes œuvres, compagnes fidèles de tous ses voyages, lui ont procurées », m’offrant un dessin de Pouthier, l’Anatole de MANETTE SALOMON. Et le dessin est curieux, et je me rappelle que Pouthier m’en parla beaucoup dans le temps. C’est un dessin dédié à Eugène Sue, et qui porte au revers la note suivante : Portrait de Mlle *** qui a servi pour la création de la Mayeux, dans les MYSTÈRES DE PARIS.

Et M. Rigaud Kair ajoute, qu’il ne serait pas impossible, que lorsque je me suis trouvé à Croisset, j’aie aperçu un trois-mâts, saluant trois fois, avec son pavillon amené bas, très bas, comme on salue un souverain, l’excellent maître Gustave Flaubert, que cette petite manœuvre étonna d’abord, puis ravit ensuite.

Déjeuner chez les Dorian, pour les fiançailles d’Ajalbert avec la jolie Mlle Dora Dorian.

En rentrant, je sonne. On tarde à m’ouvrir. Je m’impatiente, et ressonne à casser la sonnette. Apparaît la tête effarée de Blanche, qui me crie : « Le feu est à la maison ! » En effet, à la suite d’un feu de cheminée dans mon cabinet de travail, le feu vient de prendre dans un petit cabinet au-dessus, et Pélagie et sa fille et sa mère, courent affolées par la maison, jetant dans le chéneau des paquets de choses enflammées. Les fumistes arrivent et bouchent avec du mortier la cheminée, mais le feu n’est pas éteint, et devant la vapeur de gaz carbonique, qui remplit tout le haut de la maison, ils préviennent les femmes de dormir avec précaution : une jeune mariée ayant été, ces jours-ci, asphyxiée dans ces conditions à Auteuil. Ce qui fait que mon monde ne dort, la nuit, que d’un œil, se relevant de temps en temps, pour aller tâter le mur, et sentir s’il se refroidit.

Ah ! une vilaine soirée, cette soirée dans l’émotion de l’incendie, et cependant j’ai fait tout de même dans cette soirée, les trente lignes sur les pointes-sèches d’Helleu, qu’il m’a demandées pour une exposition à Londres, et qu’il doit venir chercher dimanche.

« Février 1895.

« Mon cher Helleu,

« Vous me faites l’honneur de me demander de présenter en quelques lignes au public, votre œuvre. Je le fais avec grand plaisir, ne me cachant pas cependant la difficulté grande, à bien parler de vos pointes-sèches, à la fois si légères et si colorées, vos pointes-sèches d’une égratignure sur le cuivre, si artiste.

« Votre œuvre, c’est d’après le cher modèle, qui prête la vie élégante de son corps à toutes vos compositions, une sorte de monographie de la femme, dans toutes les attitudes intimes de son chez-soi — dans le renversement las de sa tête, sur un fauteuil ; dans son agenouillement devant le feu d’une cheminée, avec le retournement de son visage contre le chambranle, et la fuite contournée du bas de son corps ; dans une rêverie, qui lui fait prendre dans la main la cheville d’une jambe croisée sur l’autre ; dans une lecture, avec le défrisement d’une boucle de cheveux le long de sa joue, quelque chose d’interrogateur au bout du nez, une bouche un rien entr’ouverte, où il y a comme l’épellement heureux de ce qu’elle lit ; dans le sommeil, où de l’enfoncement dans l’oreiller, émerge la vague ligne de deux épaules, et un profil perdu, au petit nez retroussé, à l’œil fermé par de noirs cils courbes.

« Et si la femme, ainsi représentée dans son intérieur, sort de chez elle, regardez-la, sur cette merveilleuse planche : « La femme devant les trois crayons de Watteau, du Louvre », regardez-la, une main sur une ombrelle, avec toute l’attention de sa séduisante et ondulante personne, penchée sur les immortels dessins de la vente d’Imécourt.

« Non, je ne sais vraiment pas un autre mot pour les baptiser, ces pointes-sèches, que de les appeler les Instantanés de la grâce de la femme. »

Samedi 2 février. — À une lettre de Huret, qui se met à ma disposition, pour répondre directement ou indirectement à Talmeyr, dans le Figaro, je réponds par ce billet :

« Cher monsieur, je vous remercie de votre offre. J’ai pour principe de ne pas répondre. On m’accuserait d’avoir assassiné mon frère — ce qui arrivera peut-être un jour — que je me tairais. Je laisse au temps à faire justice, de ce qu’il y a de vrai ou de faux, de juste ou d’injuste, dans les attaques dirigées contre ma littérature et ma personne. »

Dimanche 3 février. — Ce soir, on disait que la gauche poignée de main, qui se donne en tierce, avec le coude retourné contre le corps, vient des poignées de main, données par le prince de Galles, pendant un rhumatisme qu’il avait à l’épaule. La mode du triste enfermement du cou des femmes, viendrait également des fanfioles, avec lesquelles la princesse de Galles cacherait des humeurs froides. Et ces modes, déjà enterrées à Londres, seraient adoptées par nous, ainsi que les modes de Paris, le sont par la province attardée.

Jeudi 7 février. — Willette, amené aujourd’hui par Geffroy, pour faire le menu du banquet du 22 février, pendant qu’il fait un croquis de ma personne, me dit « qu’il y a sur ma figure » de singuliers passages de douceur et de dureté.

Après la lettre sincèrement louangeuse, écrite ce matin à Daudet sur LA PETITE PAROISSE, je ne puis me retenir, ce soir, de lui dire que j’aurais voulu, que son livre finît après la nuit de réconciliation, où revient entre l’époux et l’épouse le souvenir inchassable de l’adultère, empêchant le rapprochement des chairs. Là-dessus, il me fait cette confession : dans le principe, il avait eu l’idée — idée devant laquelle il avait reculé ensuite — de faire la résurrection de l’amour, et la ressoudure de la chair, en la griserie du crime, accompli par le mari sur le jeune prince d’Olmutz, avec la complicité de la femme.

Mallarmé contait, ce soir, qu’il avait été mis dans un pensionnat à Auteuil, un pensionnat tenu par un abbé, dans la propriété de dix-huit hectares du baron Gros, par une grand’mère entichée d’aristocratie, et désireuse de voir chez elle, le dimanche, des petits de la noblesse. Là, sur son nom plébéien, il avait été reçu à coups de pied et de poing, par ses nobles condisciples : ce qui lui avait donné le toupet de déclarer, que ce n’était pas son vrai nom, qu’il était le comte de Boulainvilliers. Et quand cette grand’mère le faisait appeler, il restait très longtemps dans le lointain du parc, avant de se rendre à l’appel, laissant son vrai nom se perdre, s’évaporer, dans son retard à y répondre.

Vendredi 8 février. — À un dîner chez Fasquelle, je cause avec Zola de son roman de ROME, dans les notes énormes duquel il s’avoue un peu perdu, déclarant que pour ce livre, il ne se sent pas la bravoure de ses autres bouquins. Puis dans le moment, lui, l’homme du travail de la matinée, il se lève à onze heures, par suite de douleurs névralgiques, qui se changent, à une heure du matin, en d’affreuses rages de dents. Et enfin, par là-dessus, il a les préoccupations de trois procès : le procès en diffamation, à propos de Lourdes, un procès avec le Brésil, je ne sais à propos de quelle piraterie, un procès avec le Gil Blas, dont il n’a pas encore touché un sol des 50 000 francs, qui lui sont dus pour son roman de LOURDES.

Alors sa parole retourne à Rome, avouant que pendant qu’il était là-bas, sa pensée appelait tout le temps la mort du pape, appelait le spectacle d’un conclave, qu’il est en train de mettre en scène, avec une documentation très à effet, très dramatique.

Dimanche 10 février. — Nous finissons le siècle, dans des années méchantes, où la politique se fait à coups de dynamite, où les assassins avant de tuer, s’amusent de la peur de l’assassiné, où la jeune critique met la perspective du corbillard, pour l’éreinté dans ses articles, où l’image même a la férocité du dessin de Forain.

Un jeune divorcé disait à un de mes amis : « Aujourd’hui, la généralité des jeunes filles supérieures, regarde le mariage comme un essai, un essai sans chance de durée : ces demoiselles ne se cachant pas de dire, que lors de ce mariage, elles n’ont pas la connaissance des hommes, et que cette première union, n’est qu’un apprentissage, une étude pratique de l’homme dans le mari : apprentissage qui les met en état de faire un choix judicieux, au second tour, au second mariage. »

Tout à la fin de la soirée, Daudet me jette de son fauteuil, où il écrit :

— Au dîner de Fasquelle de vendredi dernier, les Charpentier vous ont-ils dit quelque chose ?

— Non.

— Bien sûr, ils ne vous ont rien dit ?

— Non, parole d’honneur !

Alors Daudet vient s’asseoir à côté de moi, et me parlant presque à l’oreille :

— Je ne devrais pas vous dire ça, mais puisque Zola n’a pas gardé le secret auprès de Mme Charpentier, malgré l’engagement que nous avons pris de n’en parler à personne, je puis bien vous le dire. Eh bien, le Président de la République, par suite d’un échange contre deux croix de chevalier, a obtenu pour vous une croix d’officier, et Poincaré a demandé à présider le banquet, pour vous la remettre. Je dois vous avouer, que Zola s’est très bien conduit, a mis beaucoup de chaleur à l’obtention de la chose, s’est proposé pour aller chez le ministre tout seul, mais je ne l’ai pas voulu, nous y avons été ensemble.

Là-dessus un récit drolatique de la visite de Zola et de Daudet, au ministère, Zola voulant porter le chapeau de Daudet pour qu’il pût s’appuyer sur sa canne et sur son bras, et prononçant son speach, les deux chapeaux à la main.

Lundi 11 février. — Frantz Jourdain me communique la lettre d’acceptation de Rops, pour le comité du banquet, lettre chaudement sympathique, où je lis :

« Il y a quelques jours, où je relevais mes anciens calepins de notes, de ces notes qu’on s’adresse à soi-même, j’y retrouve ceci : Dans le travail, lorsque par lâcheté, l’envie de faire du chic vous prend, et que l’on se sent glisser à la facilité et à la légèreté banale de l’exécution, penser aux Goncourt, à la sincérité, à l’honnêteté, à la droiture de leur œuvre. Et voilà pourquoi Edmond de Goncourt a été mon maître, si indigne élève que je fusse. »

Dimanche 17 février. — Frédéric Régamey m’apporte le dessin d’un portrait qu’il avait fait de moi dans mon cabinet de travail, pour le Matin, un dessin très artistement fait.

Il me parle d’une série d’hommes de la Bourse qu’il est en train de pourtraire, qu’il ne dessine pas d’après nature, mais qu’il emporte dans sa mémoire, de la Bourse, où il les étudie longtemps, les reprenant, les réétudiant dans leur immeuble, jusqu’au jour, où il est content de leur ressemblance, ainsi attrapée à vol d’oiseau.

Et à ce sujet, il m’apprend qu’il est un élève de Lecoq de Boisbaudran, un original bonhomme, qui avait prêché le dessin de mémoire, disant que dans le dessin d’après nature, il y avait le danger d’être empoigné par le détail, et que l’on faisait moins synthétique, et allant jusqu’à soutenir, que lorsqu’on travaillait d’après l’être vivant, on faisait moins nature que de mémoire — bien entendu pour une mémoire exercée à ce genre de travail, — par la fatigue du modèle, produisant chez lui une espèce d’ankylose du mouvement. Je lui contais alors, qu’Eisen père avait développé le talent de son fils, le merveilleux vignettiste du xviiie siècle, en lui faisant faire chez lui, des copies de mémoire, des tableaux de musées, devant lesquels il allait passer des heures, deux ou trois jours de suite.

Mercredi 20 février. — Donc, je vais être nommé officier de la Légion d’honneur. Au fond, je me demande, si ça me fait un très véritable plaisir, et je n’en sais vraiment rien. Quand ma pensée va à cette nomination, elle ne s’y arrête pas, comme elle s’arrête aux événements de votre vie qui, vous donnent de la sincère joie, et passe de suite à autre chose.

Oui, je le déclare, ça me ferait un bonheur plus profond, d’avoir une de mes deux pièces, jouée par des acteurs de talent.

En relisant le Gaulois, que je n’ai fait que parcourir ce matin, je tombe sur un écho, où il est dit que le banquet pourrait bien être remis, à cause de la mort de Vacquerie, faisant partie du comité. J’espère bien que ce ne sera pas. Cette vie de chaque jour, entre l’éreintement et l’apothéose, me met dans un état nerveux, que j’ai hâte de voir finir, et qui me permettra de me mettre tranquillement à la correction de mon huitième volume du JOURNAL, et à la composition de mon livre sur Hokousaï.

Ce soir, rue de Berri, j’ai la surprise de me rencontrer avec des orateurs de mon banquet, avec Hérédia qui doit parler à la place de Coppée, bronchité, de Régnier qui parlera au nom de la jeunesse. Et là-dessus, l’on m’apprend que Poincaré a la grippe, et l’on me demande, si le banquet doit avoir lieu après-demain, sur le doute émis par le Gaulois, et répété par plusieurs journaux. Je n’en sais rien, mais je commence à avoir du banquet par-dessus la tête, avec le désir irrité d’en finir, le désir d’en finir le plus vite possible.

Jeudi 24 février. — Cette vie d’émotion ne vous donne pas une souffrance mais une anxiété physique, dont le sommeil et les digestions se ressentent.

J’entre chez Daudet, ce soir, en lui disant :

— Je vous suis bien reconnaissant d’avoir fait annoncer dans le Figaro, qu’en dépit de tout, le banquet aura lieu.

— Vous n’avez donc pas vu Geffroy, fait Daudet, m’interrompant. Eh bien tout est renversé… Il y a eu ce matin un article dans le Rappel… Par là-dessus, j’ai reçu une lettre de Catulle Mendès, qui trouvait le banquetage pas convenable, ce jour-là… une lettre de Claretie qui se défendait d’y assister… Enfin Clemenceau, flanqué de Geffroy, est venu demander, avec force éloquence, la remise… Ma foi, j’ai tenu bon jusqu’à trois heures,… mais passé trois heures, j’ai eu peur de vous faire étriper, et j’ai fait annoncer, que sur votre demande, le banquet était remis. Alors Geffroy a couru chez Frantz Jourdain, qui n’y était pas, et qui ne devait rentrer qu’à sept heures, et a fait envoyer par sa femme, une dépêche au Grand-Hôtel.

Diable, voilà un banquet qui joue de malheur, et je trouve au fond la remise faite sur des exigences, vraiment exagérées. Comment ! sur la mort d’un monsieur avec lequel je ne me suis rencontré qu’une fois dans ma vie, à un dîner donné par l’Écho de Paris, mon banquet ne peut pas avoir lieu, le lendemain de sa mort ! Mais en ce temps d’influenza, qui dit qu’il ne peut pas mourir un second membre du comité ; d’ici à la semaine prochaine. Ah ! si ça avait été un réactionnaire au lieu d’un républicain !

Vendredi 22 février. — Je reçois un livre, demandé sur un catalogue à prix marqués de Mathias, et qui a pour titre : DÉTAILS SUR QUELQUES ÉTABLISSEMENTS DE LA VILLE DE PARIS demandés par la Reine de Hongrie à M. Lenoir, lieutenant de police, 1780. Et je trouve dans ce volume, qu’en 1780, il y a encore des hôpitaux, où cinq ou six individus sont confondus dans le même lit, et que l’hôpital de la Charité, un hôpital de cent vingt lits, qui vient d’être fondé, est un hôpital dans lequel la journée d’un bien soigné, et seul dans son lit, coûte un peu moins de dix-sept sous.

Curieuse, vraiment l’occupation que met dans la pensée de Paris, un banquet. Le cousin Marin qui vient me voir me dit, que ç’a été hier le sujet de la conversation du Cercle de la rue Royale, toute la soirée.

Ce soir, le sculpteur Lenoir se présente chez moi, avec deux journaux à la main, dont l’un dit que le banquet a lieu, dont l’autre dit qu’il n’a pas lieu, et demande à Pélagie, quel est le journal qui dit vrai, et je pense, un peu anxieusement, aux gens, qui vont avoir le nez cassé, à la porte du Grand-Hôtel.

Dimanche 24 février. — Daudet, aussitôt arrivé, me parle de l’importance qu’a prise le banquet, du bruit qu’il fait, des articles qu’il inspire, de la volte-face de la critique, devant la remise demandée par moi, disant que j’aurais publié un chef-d’œuvre, qu’il n’aurait pas amené la centième partie de ce tapage, et constatant avec moi, l’imbécillité des choses productrices du succès, à Paris.

Entre Hérédia, qui nous donne quelques échantillons de son discours à l’Académie, écrit dans une prose condensée, où il réduit à sa vraie taille, le petit père Thiers. De là, l’indignation des gens du Palais-Mazarin, qui lui demandent la suppression d’une phrase d’un hautain mépris, pour ledit homme politique. Et aux politiciens de circonstance, aux Thiers, il oppose Lamartine, un politique aux grandes vues, aux envolées de la pensée à travers l’avenir, et qui fut un prophète miraculeux de tout ce qui est advenu depuis sa mort, dans notre vieille société.

Je dîne ce soir avec Léon et Lucien, revenus en soixante-douze heures de Stockholm, pour le banquet : tous deux émerveillés de ces paysages hyperboréens, et Léon tout à fait mordu par la folie des neiges, et un moment, ayant eu la tentation de pousser jusqu’au cap Nord.

Jeudi 28 février. — Je reçois ce matin une lettre d’une inconnue qui m’émeut vraiment. S’associant aux hommages qui vont me fêter demain, elle me conte, qu’un certain jour, elle a fui une maison, dans laquelle avaient sombré toutes ses espérances de jeune fille, toutes ses confiances de femme, maison dont elle n’avait emporté que nos chers livres, qui lui avaient donné de grandes joies littéraires. Elle ajoute, qu’habitant Paris depuis des années, elle n’a jamais songé à voir le survivant des deux frères, mais que bien des fois elle a été s’agenouiller sur la tombe du mort, et que vendredi, tout en se réjouissant des honneurs qui me seront rendus, et tout en me plaignant de les recevoir tout seul, elle retournera au cimetière.

Ce soir, je trouve Daudet préoccupé ; enfin au bout de quelque temps, il s’ouvre, se déboutonne. Il est encore sous le coup de la nouvelle, que Coppée est très malade d’une pneumonie, est « au plus bas », aurait dit le concierge hier. Et le cher ami avait peur d’une nouvelle remise du banquet. Heureusement que les nouvelles d’aujourd’hui sont bonnes. Je ne puis toutefois m’empêcher de lui dire : « Sauf pour votre mort, plus de remise, ou je renonce au banquet ! »

Là-dessus, Toudouze me peint le hourvari produit dans la maison de Frantz Jourdain, par la remise du banquet, vendredi dernier. Ce jour-là, plus de cent coups de sonnette chez lui, et les bonnes n’ayant pas littéralement le temps de manger.

Vendredi 1er mars. — Une attention charmante de Mme Rodenbach. Elle m’a envoyé, ce matin, un gros bouquet de roses, apporté par son blond bébé, sur les bras de sa bonne, avec ce gentil billet du père : « Constantin Rodenbach apporte à M. de Goncourt le respect et l’admiration du siècle prochain, dont ils seront tous les deux. »

Le bébé parti, j’ouvre la Libre Parole, et je suis agréablement surpris d’y trouver un article, pareil à ceux du temps, où j’étais en communauté de cœur avec Drumont, et où il s’associe avec ceux qui me fêteront.

Alors les heures qui n’en finissent pas d’une journée, au bout de laquelle il y a une chose émotionnante, et l’impossibilité de rester chez soi, et le besoin de se promener au dehors, avec des yeux qui ne voient pas, et sur des jambes, qui ne savent où aller.

Une queue interminable, et une entrée si mal organisée, qu’au bout de quarante minutes sur l’escalier, Scholl perd courage et abandonne le banquet. Enfin, en dépit d’un garçon qui se refuse à me laisser entrer, j’ai pu me faufiler dans le salon du haut, tandis que Daudet est allé s’asseoir en bas, à la salle du banquet.

De chaudes, de nerveuses poignées de main m’accueillent, et l’une de ces mains est la main de Lafontaine, me tendant un petit bouquet de violettes, entouré d’une carte de sa femme, sur laquelle est écrit : Henriette Maréchal, le rôle joué en 1865.

L’on descend pour dîner, et descendant l’un des derniers, du haut de l’escalier tournant, je suis frappé du bel et grandiose aspect de cette salle à manger, ayant la hauteur de deux étages, avec son éclairage a giorno, avec l’heureuse disposition de ses tables de trois cent dix couverts, et dans le bruissement d’aimable et joyeuse humeur des convives, s’installant.

J’ai Daudet à ma gauche et le ministre à ma droite, le ministre encore grippé, qui me dit gentiment avoir refusé de dîner la veille, chez le Président de la République, voulant se réserver pour mon banquet.

Le dîner est au dessert, Frantz Jourdain se lève, et lit des dépêches de la Belgique, de la Hollande, des dépêches des goncourtistes Cameroni et Vittorio Pica d’Italie, des dépêches d’Allemagne, parmi lesquelles se trouvent ces deux lignes de Georges Brandès :

« Tous les écrivains scandinaves seront avec moi, aujourd’hui, quand je crie : Gloire au maître initiateur ! »

Au milieu de ces dépêches, l’hommage d’un fleuriste de Harlem, me demandant à baptiser de mon nom, une jacinthe nouvelle.

Et encore, des lettres et des dépêches d’amis littéraires de la France, qui n’ont pu assister au banquet : des lettres et des dépêches de Sully Prudhomme, de Claretie, de Philippe Gille, de Déroulède, de Margueritte, de Henri Lavedan, de Theuriet, de Larroumet, de Marcel Prévost, de Laurent Tailhade, de Curel, de Puvis de Chavannes, d’Alfred Stevens, de Helleu, d’Alfred Bruneau, de Gallé de Nancy, de Colombey, de Mévisto.

Alors le ministre prend la parole, et prononce un discours, comme jamais il n’en a été prononcé par un ministre décorant un homme de lettres, se défendant d’être là, comme ministre, et me demandant presque humblement de la part du gouvernement, la faveur de me laisser décorer.

Et ici, en laissant ma personne de côté, il est bon de constater que jusqu’ici, les hommes du gouvernement ont donné de très haut, la croix aux hommes de lettres et aux artistes, et que c’est la première fois, qu’ils ont l’air de s’honorer de la croix donnée par eux, à l’un de nous. Du reste impossible de mettre plus de louange délicate, et d’amitié respectueusement affectueuse dans ce discours de vrai lettré, qui, je l’avoue, m’a fait les yeux humides, un moment.

Je ne puis résister au désir de donner un morceau de ce discours :

… « Le temps est passé des théories de commande, des esthétiques obligatoires et des littératures d’État. Dans une démocratie qui vit de liberté, et que féconde la variété des inspirations individuelles, le gouvernement n’a rien à édicter, rien à diriger, rien à entraver ; il n’a qu’à remplir, s’il le peut, et comme il le peut, un rôle discret d’amateur clairvoyant, respectueux des talents sincères, des belles passions et des volontés généreuses.

« Or, de talent plus fier que le vôtre, de passions plus ardentes que celles que vous avez nourries, de volonté plus souveraine que celle que vous avez appliquée aux recherches d’art et au travail de style, il me paraît difficile d’en découvrir ; et c’est vraiment, par excellence, une vie d’écrivain, que cette vie si droite et si pleine, que vous aviez commencée à deux, côte à côte, dans la joie de vos cœurs jumeaux, et que vous avez reprise, avec une vaillance inébranlable, dans la mélancolie de la solitude.

« Vous n’avez vécu que pour les choses de l’intelligence ; et, non content de chercher dans l’observation de notre coin de nature et d’humanité, matière à remplir vos études et à satisfaire la curiosité de vos goûts, vous avez élargi l’horizon contemporain, vous avez ressuscité le charme d’un siècle disparu, vous avez rapproché de nous la fantaisie et le mystère des arts lointains.

« Vous n’avez eu de plus chère ambition que de savoir et de voir ; vous n’avez connu de plus exquises jouissances que celles des idées, des lignes et des couleurs ; et les sensations que vous avez aimées, vous les avez voulu rendre avec l’effort de signes nouveaux, et le frémissement de notations personnelles. Vous avez assoupli votre langue aux exigences complexes de la peinture des réalités observées, aux nécessités changeantes des traductions d’une âme, au caprice même des impressions les plus fugitives. Vous avez mis dans votre style les jeux de la lumière, les frissons du plein air, la coloration et la vie du monde extérieur ; vous y avez mis aussi les secousses intérieures, les émotions subtiles, les troubles secrets du monde moral ; et désireux de retenir dans votre phrase, un peu de ce qui luit ou de ce qui vibre, de ce qui aime ou de ce qui souffre, vous avez demandé à la richesse et à la diversité des formes, l’art d’exprimer fidèlement la multiplicité infinie de la nature.

« Le gouvernement se devait à lui-même, mon cher maître, de s’incliner devant votre existence et devant votre œuvre ; et, si indifférent que vous soyez aux attestations officielles, il a pensé que vous ne refuseriez pas une distinction, que vous n’avez jamais sollicitée, que pour d’autres. M. le Président de la République a bien voulu, sur ma proposition, vous conférer le grade d’officier de la Légion d’honneur, et vous accepterez que je vous en remette cordialement, les insignes. »

Et l’émotion que j’ai ressentie, a été partagée par l’assemblée, dont les applaudissements ont été frénétiques.

« Non, m’ont dit des gens qui avaient assisté à nombre de banquets, non, nous n’avons jamais été témoins d’une si entière adhésion du cœur des assistants. »

Puis, ç’a été un toast d’Hérédia, fêtant mes noces d’or avec la littérature.

Puis le discours attendu de Clemenceau, le discours éloquent, où il montre le chevalier de Marie-Antoinette, arrivé par l’amour de la beauté, de la vérité, à devenir l’apologiste d’une Germinie Lacerteuse, d’une fille Élisa, qui devaient être des femmes de la tourbe qui accompagnaient la reine à l’échafaud ; discours se terminant par ces hautes paroles :

« Le paysan retourne le sol, l’ouvrier forge l’outil, le savant calcule, le philosophe rêve. Les hommes se ruent en des chocs douloureux pour la vie, pour l’ambition, la fortune ou la gloire. Mais le penseur solitaire écrivant, agissant, fixe leur destinée. C’est lui qui éveille en eux les sentiments engendreurs des idées, dont ils vivent, et qu’ils s’efforcent de fixer en réalités sociales. C’est lui qui les pousse à l’action, aux grandes réparations d’équité, de vérité…

« Avoir été pour un jour, pour une heure, l’ouvrier d’une telle œuvre, suffirait à la gloire d’une vie.

« Qu’à ce titre les Goncourt soient salués par nous. »

Puis c’est le discours de Céard, le discours attendri de Céard, sur le vieux passé de nos relations littéraires.

Puis le délicat morceau littéraire de Henri de Régnier.

À Henri de Régnier succède Zola, qui avoue loyalement que sa littérature nous doit quelque chose, et lui qui s’apprête à faire ROME, veut bien rappeler : MADAME GERVAISAIS.

Après Zola, Daudet fait le discours de l’ami intime, un discours, tout plein de tendresse.

« On a bu à l’homme illustre, à Goncourt romancier, historien, auteur dramatique, écrivain d’art. Moi je voudrais boire à mon ami, au compagnon fidèle et tendre, qui m’a été bien bon, pendant des heures bien mauvaises. Boire à un Goncourt intime, que nous sommes quelques-uns à connaître, cordial et doux, indulgent et naïf, un naïf aux yeux aigus, incapable d’une pensée basse, et même d’un mensonge dans la colère… »

Je me lève alors et dis :

« Messieurs et chers confrères de l’art et de la littérature,

« Je suis incapable de dire dix mots, devant dix personnes… Or, vous êtes plus nombreux, messieurs ! Je ne peux donc que vous remercier, en quelques brèves paroles, de votre affectueuse sympathie, et vous dire, que cette soirée que je vous dois, me paye de bien des duretés et des souffrances de ma carrière littéraire.

« Merci encore une fois ! »

On monte en haut, prendre le café et les liqueurs, et ce sont des embrassades, des rappels à mon souvenir, de gens dont j’ai oublié le nom et la figure, des présentations d’Italiens, de Russes, de Japonais, des remerciements de Gungl, le fils de Lagier, pour les quelques lignes de mon JOURNAL sur sa mère, des lamentations de Rodin, se plaignant de sa fatigue et de son besoin de repos, la demande par Albert Carré d’un rendez-vous, pour causer de MANETTE SALOMON, enfin l’accolade de ce grand toqué de Darzens, qui m’a dédié un volume, dont il ne m’a jamais donné un exemplaire. Moi, au milieu de cela, il me semble m’apercevoir dans une glace, avec sur la figure un doux hébétement, quelque chose d’un bonheur bouddhique.

Onze heures sonnent. Je me sens mourir de faim, n’ayant absolument rien mangé. Je sais, que les frères Daudet doivent souper avec Barrès, et le jeune ménage Hugo, mais j’ai la crainte d’apporter du froid avec ma vieille tête, au milieu de ces turbulentes jeunesses. Puis j’espère un restant de chocolat à la maison, où j’ai dit à mes femmes de s’en faire pour elles, en m’attendant, mais quand j’arrive plus de chocolat, plus de gâteaux, tout est mangé.

Je suis revenu, un superbe panier de fleurs à la main, un panier mis devant moi, pendant le repas, et que, dans mon émotion, je n’avais pas regardé attentivement, ayant pris seulement connaissance du billet de Mme Mirbeau, qui me l’avait envoyé. À la maison quand j’y mets les doigts et les yeux, je m’aperçois que c’est un tas de petits bouquets, destinés à fleurir les boutonnières des membres du comité… Est-ce bête… est-ce bête !

Samedi 2 mars. — Éreinté de mon ovation d’hier, je m’étais recouché dans la journée, quand Frantz Jourdain est venu m’apporter le dessin monumental de Willette, pour le menu du banquet d’hier, et qui a eu un si grand succès. Le pauvre garçon me détaille tous les ennuis qu’il a eus pour le classement des gens, et me conte les exigences de celui-ci, de celui-là.

Dimanche 3 mars. — C’est ce soir, l’aimable fête, que les Charpentier ont la gentillesse de donner, en mon honneur.

Après dîner, sur ce divan, à gauche de la cheminée du cabinet de travail, qui peut être appelé le coin Zola, de Daudet, de Goncourt, on cause de l’éloquence d’hier, des discours de Poincaré, de Clemenceau.

À onze heures, Sarah Bernhardt accoudée sur le marbre de la cheminée du grand salon, lit nonchalamment, avec sa voix d’or, à travers une face-à-main, l’Hommage à Edmond de Goncourt de Robert de Montesquiou :

Les paons blancs réveillés par la Faustin qui rêve, Glissent en notre esprit avec moins de douceurs Que la grâce de vos héroïnes sans trêve, Maître : Marthe, Renée, et Manette et leurs sœurs, … Les paons blancs évoqués par la Faustin qui songe. …

Et pendant que Sarah récite ces vers, il m’est donné de les suivre, dans un exemplaire calligraphié par Montesquiou, et enluminé par Caruchet, où sur le chamois du papier, de délicates plumes blanches de paons, peintes d’une discrète manière à la gouache, semblent les élégants filigranes du papier.

Je vais remercier Sarah, dans sa toilette d’idole, et sa séduction indéfinissable de magicienne antique.

Là-dessus Montesquiou me présente aux belles dames du noble faubourg et d’ailleurs, qu’il traîne à sa suite, à la duchesse de Rohan, à la comtesse Potocka.

Et la soirée se termine par la Soularde d’Yvette Guilbert, la Soularde, où la diseuse de chansonnettes, se révèle comme une grande, une très grande actrice tragique, vous mettant au cœur une constriction angoisseuse.


Mercredi 6 mars. — Georges Lecomte vient me chercher, pour le mariage d’Ajalbert avec la petite Dora. En chemin, dans le landau de la noce, il m’annonce son mariage, à lui. Il s’agit d’une jeune fille qu’il a aimée, jeune homme, qui est devenue veuve, et pour laquelle son tendre sentiment a persisté. Et il est dans le bonheur d’épouser une femme, qui ne le forcera pas à mettre, tous les soirs, son habit noir, pour aller dans le monde, et lui permettra de travailler : ce qui est au fond, ce qu’il aime le mieux dans l’existence.

Et nous voilà chez les Ménard-Dorian, où s’organise le cortège, et bientôt à la mairie, où a lieu le mariage, célébré par l’aphone Marmottan, et où je me trouve à la place, que j’avais au mariage de Léon Daudet et de Jeanne Hugo.

De retour, presque aussitôt un dîner de quarante-huit couverts, disposé d’une manière charmante, dans deux pièces, où deux grandes tables, fleuries de fleurs d’amandiers, forment un T, et où la table des vieux, a pour tête la table des jeunes, au milieu de laquelle apparaît la mariée, toute jolie avec son clair visage et son rire sonore, — tout le dîner, égayé, animé, fouetté, par des violons tsiganes faisant rage, et dont les chabraques rouges promènent leurs musiques nerveuses derrière le dos des convives. Et un dîner très amusant, très cosmopolite, très parlant à la curiosité de l’estomac : un potage bulgare aux olives, dont Mme Ménard-Dorian a rapporté la recette de ses voyages, des boudins blancs de brochets, truffés, des canards à la purée de fois gras, etc., etc.

Une soirée de femmes aimables, dont l’une veut bien me dire, qu’elle a été épousée, comme une Renée Mauperin, tant elle était le type du livre.

Un amusant détail. Le coiffeur qui a coiffé la mariée, lui a demandé si son mari était petit ou grand, et comme la mariée l’interrogeait sur ce que ça pouvait lui faire, il lui disait que c’était pour la coiffer en vue de sa taille, proportionnant l’échafaudage des cheveux de l’épouse à la hauteur de l’époux.

Jeudi 7 mars. — Daudet me présente M. Finot ; le directeur de la Revue des Revues, un Polonais, qui me parle aimablement du succès de ma littérature dans les pays slaves, dans ces contrées, où se forment des réunions d’une trentaine de personnes, pour entendre la lecture d’un livre nouveau, et il m’apprend, à mon grand étonnement, que CHARLES DEMAILLY est le roman de tous mes romans, qui a eu le plus grand succès là-bas.

Vendredi 8 mars. — Albert Carré qui, sur l’article de Daudet, dans la Revue Encyclopédique, m’a demandé un rendez-vous, à mon banquet, ce matin, reçoit ma pièce de MANETTE SALOMON, pour le Vaudeville ou le Gymnase, avec l’autorisation d’en faire l’annonce immédiate dans les journaux.

Dimanche 10 mars. — Helleu, qui est arrivé de Londres hier, et qui repart demain pour l’Angleterre, vient me remercier de la lettre-préface, que je lui ai écrite pour son exposition. Il montre une joie, une joie enfantine, de l’argent qui lui est tombé là-bas. Oui, il a vendu pour 14 000 francs de pointes-sèches, disant qu’à sa première exposition, chez Durand-Ruel, il en avait vendu pour 30 francs.

Vendredi 15 mars. — Lu : EN ROUTE. Un vrai plaisir dans ce livre, à la dégustation d’une expression, d’une épithète, d’une image. La célébration du plainchant, merveilleusement faite par l’écrivain catholique.

Mercredi 20 mars. — Un homme du monde disait très justement, que pour être bien venu dans la société, il fallait chez l’homme, une moyenne d’esprit, de cœur, d’honnêteté.

Vendredi 22 mars. — Dîner chez Zola qui reçoit, ce soir, de Béhaine.

À dîner, conversation sur le bonheur, que tous les convives déclarent d’une voix unanime, ne pas exister, et Zola, qui là-dessus, est plus affirmatif que nous tous, tombe, le soir, dans une tristesse noire, qui le fait muet.

Lundi 25 mars. — Reprise de l’influenza. Avec le mal de tête, et la lassitude douloureuse de cette maladie particulière, il me faut du courage, pour travailler, tout l’après-midi, avec Hayashi, et arriver, à nous deux, à la traduction laborieuse de ces préfaces japonaises d’Hokousaï, si difficilement transportables dans notre langue.

Oh ! les turgescences du front jaune d’Hayashi, dans l’enfantement de cette traduction, et les hâhâ, dont il scande la lecture du texte, pour s’entraîner au français, et sa tête amusamment crispée, sur un fond de porte en blanc, où sont découpés de petits guerriers en bois jaunâtre, provenant d’armoires de bonzeries, et qui semblent des bonshommes de pain d’épice, héroïquement farouches.

Mercredi 3 avril. — Visite de Zilken, l’aqua-fortiste hollandais, venu à Paris pour faire une pointe sèche de ma tête.

Il me parle d’un article fait sur moi, par un litté rateur de ses amis : article intraduisible en français, parce que la langue hollandaise est beaucoup plus riche que la langue française, et ayant cinq ou six expressions pour rendre une chose, qui n’en a qu’une chez nous — et cet article, au dire de Zilken serait un débordement d’épithètes, ressemblant à une éruption volcanique.

Dîner, ce soir, rue de Berri, avec Carraby. D’épais sourcils, de ces arcades sourcilières profondes, comme il y en a dans les bustes antiques, avec au fond, des yeux d’un gris d’aigle : les beaux traits d’un prélat romain.

Mercredi 10 avril. — Ce que mon banquet m’a coûté, ce qu’il m’a rapporté d’aumônes à faire, ce qu’il m’a valu de carottes de la part de mendiants de toute sorte, de mendiants d’une ingéniosité, comme celui d’hier.

« Monsieur, me dit Pélagie, il y a en bas quelqu’un qui a une communication très importante à vous faire, de la part de M. Bing. » Je me trouve en face d’un quidam, qui me déclare avoir été employé chez M. Bing, et qui veut se confesser à moi. Là, il s’interrompt, voyant la porte ouverte, et me demande à être entendu par moi seul. La porte fermée, alors il me raconte qu’il a été chargé d’un recouvrement, qu’il a mangé, et que là-dessus il a été mis dehors. Et le voilà, faisant au romancier, qu’il sait que je suis, un douloureux tableau, ma foi, pas mal fait, de l’état moral de l’individu, qui a commis un acte indélicat, et qui ne peut se replacer qu’avec un certificat, que l’homme qu’il a volé, est dans l’impossibilité de lui donner, et n’ayant devant lui que le suicide, tirade qu’il termine, en disant qu’il n’a pas mangé, depuis le matin. Un racontar si bien rédigé, qu’il me fait douter complètement de l’indélicatesse de ce faux voleur, et qui semble un truc très original, pour attendrir un romancier psychologue, et lui attraper une pièce de cent sous.

Jeudi 11 avril. — Une gouvernante anglaise, appartenant à la religion catholique, a quitté la maison Daudet, lorsqu’elle a appris que l’auteur de LOURDES, y était reçu.

Samedi 13 avril. — Je dîne avec M. Georges Bousquet qui a écrit : LE JAPON DE NOS JOURS, et, qui, dans le cours de droit qu’il a fait là-bas, a constaté la reconnaissance, que tout Japonais apporte à celui qui lui apprend quelque chose. « Oh sénsei (le maître) ! » répète avec tendresse, l’étudiant.

M. Bousquet, raconte qu’il a été un moment tellement séduit par le Japon, qu’il avait écrit à sa famille de quitter la France, de lui amener une demoiselle dont il était épris, et qu’ils vivraient tous là, comme dans le Paradis.

Mercredi 17 avril. — Ce soir, dans un coin de salon, Yriarte me racontait cette anecdote sur Balzac. Le vieil Hertfort, le prisonnier de l’Empire, lit, sous Louis-Philippe, LA FILLE AUX YEUX D’OR, croit reconnaître, dans le type qui a servi à Balzac, une fille qui avait passé dans ses orgies, en un des endroits, où il avait été interné, et demande à Jules Lacroix de le faire dîner avec l’auteur, à la Maison d’Or, où il l’invite. Le jour convenu, Lacroix arrive tout seul, disant qu’il lui a été impossible de le rencontrer. Mauvaise humeur d ’Hertfort, qui force Lacroix à s’excuser, sur ce qu’il est très difficile de rencontrer Balzac, affirmant que Hugo et ses amis ne correspondent avec lui, que par lettres. Hertfort toutefois, avec le despotisme de ses caprices, s’entête à le voir, et enfin il est convenu, qu’il aura une entrevue avec le romancier, à une première de la Porte-Saint-Martin. Mais là encore, Lacroix arrive seul, dit que dans le moment, Balzac est menacé de Clichy, qu’il n’ose sortir que le soir, et que ces soirs, il les donne à sa maîtresse, à ses amis. Alors Hertfort de s’écrier :

— Clichy… Clichy… qu’est-ce qu’il doit ?

— Mais une grosse somme, répond Lacroix, peut-être 40 000 francs, peut-être 50 000 francs… peut-être plus.

— Eh bien qu’il vienne, je lui paierai ses dettes.

En dépit de cette promesse, Hertfort ne put jamais décider Balzac, à entrer en relations avec lui.

Jeudi 18 avril. — Ce soir, je fais la connaissance, chez Daudet, de Georges Lefèvre, un homme de lettres, à la vie accidentée, qui pendant quelque temps faisant en Afrique le commerce des plumes d’autruche, à la suite d’une querelle avec les autorités anglaises, est passé chez les Zoulous, l’avant-veille de la mort du prince impérial, et qui, averti par le courrier qui portait les dépêches, est arrivé sur les lieux, quatre heures après sa mort.

Le prince, avec huit hommes dont il avait le commandement, venait de passer la nuit dans un endroit, où le matin les Zoulous, se glissant à travers les roseaux, le surprirent au moment où il avait commandé à ses hommes de prendre le galop, et où, sautant sur son cheval, une zagaïe lui entrait derrière l’épaule, et le traversait de part en part. Quand Lefèvre arriva, le prince était par terre, zagaïé, et dépouillé de tous ses vêtements. Ce qui avait contribué à sa mort, dit Lefèvre, c’est qu’au milieu de ces hommes en costume sombre, et ayant l’air un peu de pompiers, avec son uniforme rouge et sa culotte blanche, il avait l’air d’un général anglais.

Georges Lefèvre nous cite plusieurs légendes des Zoulous, et entre autres celle de l’éléphant, considéré comme le représentant de la force, de la bonté, de l’intelligence.

Cette légende nous montre l’éléphant, quand il entre dans un fleuve, posant le pied légèrement pour ne pas écraser le sable, écartant doucement les branches pour ne pas les briser, et sauvant une gazelle d’un serpent qui la guette, sans faire peur au serpent.

Or un jour, l’éléphant veut s’assurer de la gratitude de la nature et des animaux à son égard, et il trouve que l’eau se fait fraîche, et le sable chaud à ses pieds, que les branches s’écartent docilement de son passage, que les animaux l’entourent respectueusement, quand il se sent mordu au pied par un crocodile. Il le prend avec sa trompe et, au moment de le tuer, la gratitude de l’eau, du sable, des branches d’arbres, le sauve, et l’éléphant le rejette à l’eau.

Lundi 22 avril. — Je fais aujourd’hui les deux expositions de Guys : l’exposition de la rue Laffitte, l’exposition de Petit.

La critique de l’heure présente veut en faire un grand monsieur : non, Guys est un dessinateur rondouillard, et le plus sale enlumineur de la terre.

Guys n’a vraiment qu’une valeur, c’est d’être le peintre de la basse putain, dans le raccrochage du trottoir. Il a rendu la provocation animale de son visage, sous ce front mangé par d’écrasants bandeaux, la lascivité de la taille sans corset, le roulis des hanches dans la marche, le rétroussage ballonnant de la jupe, la tombée des mains dans les poches du petit tablier, l’attache dénouée du chapeau au chignon, l’excitation de son dos et de ses bras nus dans l’avachissement de l’étoffe qui l’habille — et cela dans les eaux verdâtres d’une aquarelle de Morgue.

Jeudi 25 avril. — Une mère me parlait, ce soir, du côté inamusable à la maison, des jeunes filles de maintenant, chez lesquelles toutes les jouissances sont épuisées à seize ans, et qui n’ont plus le bonheur d’une tasse de chocolat, apportée dans leur lit, d’un spectacle, d’un bal blanc.

Lundi 29 avril. — On me cite un prince romain, atteint d’une singulière folie. Il fait attacher à tous ses pantalons, des poches de toile goudronnée, qu’il remplit d’eau, et aussitôt qu’il vous a donné la main, il la plonge dans une de ses poches, et noie le microbe, que vous pouvez lui avoir apporté.

Je causais, ce soir, avec une femme qui a une véritable passion du linge, et qui me parlait en artiste de l’oreiller, et de sa garniture à longs plis en festons découpés, qu’elle trouvait l’oreiller de la malade, ayant quelque coquetterie. Elle faisait la remarque que le drap de coton conserve quelque chose de l’être, qui a couché dedans, une émanation, que ne garde pas la toile.

Puis elle constatait l’évolution de la toilette de la femme, disant que la camisole, les jarretières, le bonnet de nuit, avaient été remplacés, depuis sa naissance, par la chemise de nuit, les attaches des bas au corset, une coiffure différente de celle du jour.

Mardi 30 avril. — Le goût de l’Empire s’impose à tout, aux chaises même de jardin, de la Ménagère.

Dimanche 5 mai. — Dans l’après-midi, apparaît Villedeuil, ayant à la main, sa grande fille de douze ans, toujours souriante, Villedeuil que je n’ai pas vu depuis des mois. Il s’excuse de n’avoir pas assisté à mon banquet, étant alors au lit, et il me conte qu’on lui a ouvert deux fois le ventre, et quoique l’opération, au dire du chirurgien, ait parfaitement réussi, il attend qu’il soit tout à fait vaillant, pour recommencer. Et comme je lui demande, un moment après, s’il a toujours aussi peu besoin de sommeil qu’autrefois, il laisse échapper qu’il dort moins que jamais, parce que, lorsqu’il se réveille, il pense à l’opération qui l’attend, et est dans l’impossibilité de se rendormir. Alors il saute à bas de son lit, et cherche l’oubli de cette opération, dans le travail, la lecture, la mise de sa pensée, dans quelque chose qui la distrait de son idée fixe.

Puis il cause assez curieusement de la restriction de la dépense chez les gens riches, de la disparition des beaux équipages au bois de Boulogne, qui n’a plus que la voiture de la reine d’Espagne, des loyers de 6 000 francs payés par des millionnaires, etc. etc., — et cela, dit-il, non par avarice, mais par absence de goût de dépense, et il affirme qu’il est besoin d’une cour, dans un pays, pour être le stimulant des grandes dépenses et des folies de luxe.

Mardi 7 mai. — Il vient de mourir, ces temps-ci, une sainte laïque, Mlle Nicole, qui était parvenue à se faire admettre à la Salpêtrière, pour soigner sa mère, et qui, après la mort de cette mère, cherchant l’emploi de son doux cœur aimant, avait pris la tâche de faire lire les petites idiotes, par l’ingéniosité de ses inventions, par la tendresse de ses imaginations.

Vendredi 10 mai. — Oh ! le bleu qui habille les femmes cette année, le bleu qui met sur elles la note dure, que le bleu de Prusse apporte dans la peinture, et n’ayant rien de la nuance céleste dont on le baptise, — et qu’a le bleuet, dans l’ensoleillement de midi !

Lundi 13 mai. — Un mot drolatique d’un trottin, qui, dans l’ovation de la foule, faite à l’amiral Avellan, au Cercle militaire, au milieu des acclamations et des vivats, répétait douloureusement : « Avec tout ça, il y a quelqu’un qui me pince les fesses ! »

Vilmorin n’aurait plus maintenant ses jardins pépiniéristes de plantes et de fleurs, dans le midi de la France, où l’abri des roseaux pendant l’hiver n’est plus suffisant ; il aurait été obligé de les transporter en Égypte.

Samedi 18 mai. — Hayashi, qui est venu dîner chez moi, me dit que la nourriture au Japon a été de tout temps, même depuis l’introduction des boucheries, du poisson seulement, avec un rien de gibier l’été. Et parmi les poissons, il me parle de l’un d’eux, le Kouzou, poisson peu estimé, mais qui se vend très cher, le premier jour de son arrivée : ce jour-là, les Japonais mettant une vanité à en manger.

Dimanche 19 mai. — Georges Lecomte cause de son voyage en Andalousie, où l’Andalous fait l’œil à la femme, et la pince et la pelote sur la voie publique. Il dit qu’il a été obligé de donner un coup de poing à un de ces chaleureux, qui s’était assis trop près de sa femme, pendant qu’il était entré chez un marchand de tabac, et il raconte qu’il a rencontré à Gibraltar des Anglaises qui se sont plaintes de n’avoir pu rester à Séville, à cause des attouchements cochonnes des hommes.

Mercredi 22 mai. — Voici des mots de cette grosse Mme Aubernon, qui semblent vraiment originaires du XVIIIe siècle :

« Ce qui fait la quiétude de ma vie… c’est d’avoir aboli le souvenir. »

« Oui, je regrette souvent ma mère… mais très peu à la fois. »

Samedi 25 mai. — Exposition de la Révolution et de l’Empire.

Des héros au crânes étroits de crétins ; des meubles aux formes droites sur des pieds maigres, des intérieurs de famille avec des petits enfants, travestis en vétérans de famille impériale ; mais au milieu de cela, des nippes remuantes et des défroques plus mémoratives, que tous les imprimés. Oui des chapeaux, qui ont le roux de la poudre des batailles historiques : le chapeau d’Austerlitz, le chapeau de Waterloo, et à côté de ces feutres légendaires, ce chapeau de paille, ce vieux panama, tout gondolé, au cordonnet noir, que le grand Empereur portait à Sainte-Hélène. Et tout près du chapeau de l’exil, cette veste de piqué blanc, aux taches jaunes, qui semblent sorties du foie du Prométhée de l’île africaine. Enfin ce lit sur lequel il est mort, ce lit qui a la grandeur d’un lit de garçonnet, ce lit en fer, monté sur des roulettes, avec son petit dais en forme de tente militaire, sa soie verte passée, son mince matelas, son traversin, son gros oreiller : — ce lit, entre les rideaux duquel, il y a eu peut-être, dans l’insomnie, la plus grande souffrance morale de notre siècle.

En sortant de là, entré à l’Exposition des fleurs.

Des orchidées, des lilia, je crois, qui ont l’air de fleurs de chair, avec la petite tache de sang d’une fraise : des fleurs étranges qui sont comme un passage de la flore à de l’animalité angélique.

En sortant de dîner, Pierre Gavarni me dit, faire, — et faire tranquillement comme tout ça qu’il fait — un tableau de Jeanne d’Arc, sous les murs d’Orléans, le soir de la bataille. Et il va me chercher un petit modèle en cire de sa Jeanne équestre : une Jeanne d’Arc nue, sur un cheval qu’il s’est efforcé de représenter le plus moyenageux qu’il est possible, et dans des proportions tout à fait mathématiques. Et son intention est de peindre sa Jeanne d’Arc au bord de la Loire, sur un cheval blanc, éclairée par le soleil couchant : une Jeanne d’Arc ayant le caractère d’un bas-relief. Aussi a-t-il fait pour ce tableau, nombre de chevaux blancs dans le soleil.

Dimanche 26 mai. — Un jour, où je me trouve avoir soixante-treize ans.

J’ai la visite, ce matin, de deux Allemandes, les demoiselles Hirschner, dont l’une est peintre, et l’autre femme de lettres, et qui aurait, sous le pseudonyme d’Osipp Schubin, combattu en Allemagne pour ma gloire. Ces deux femmes m’étonnent par la connaissance qu’elles ont de : MANETTE SALOMON et de : LA MAISON D’UN ARTISTE.

La femme de lettres me dit avoir donné : LA MAISON D’UN ARTISTE au petit-fils de Schiller, qui est peintre, et qui, pris de passion pour le livre, s’en est fait le propagateur près de tous les artistes allemands ; la peintresse, elle, me conte qu’à l’arrivée de l’exemplaire, s’étant jetée dessus, sa mère avait retiré d’entre ses mains, le volume ouvert à la première page, en s’écriant : « Non, il ne sera pas lu par toi, toute seule, moi, je veux le lire tout haut ! »

On parle au Grenier de Mme Segond-Weber, et Armand Charpentier raconte, qu’il y a bien longtemps, il a été la chercher, pour la récitation d’un morceau de poésie, dans une représentation d’amateurs. C’était rue de la Roquette, dans une chambre au haut d’un escalier, comme il n’en a jamais rencontré, un escalier où, de temps en temps, le manque de marches vous forçait à vous suspendre à la rampe.

Il entrait dans une chambre, séparée en deux par un drap, et était reçu d’un côté du drap par la mère, tandis que la fille, finissait de s’habiller de l’autre côté. Et il arrivait ceci : c’est que la mère témoignant tout haut au visiteur, l’ennui, qu’elle éprouvait de voir sa fille, qui avait un brevet d’institutrice et la faculté de gagner sa vie, courir les aventures, la fille criait de l’autre côté du drap : « Tu te trompes, maman… un jour je ferai la fortune de la maison ! »

Mardi 28 mai. — Aujourd’hui, Mme Segond-Weber m’est amenée par Montesquiou, venant me demander de jouer LA FAUSTIN ; je suis frappé de sa beauté, de la fine ciselure de ses traits, de son pénétrant regard noir.

Daudet est arrivé hier d’Angleterre, tout plein de vie et d’entrain, et, par ma foi, engraissé. Il conte les écrasements qu’il a subis : ces conversations où l’on est placé entre deux personnes, qui se renouvellent toutes les cinq minutes : des conversations qui durent deux ou trois heures.

Puis il saute à Stanley, qui a sa photographie sur son bureau, et où la largeur de la mâchoire dépasse la largeur du haut du crâne. Parlant du voyageur, avec un espèce de respect émotionné, il m’apprend qu’il a eu avec lui une conversation sur les idées religieuses, où Stanley lui avait avoué qu’il ne subsistait en lui, que sa prière d’enfant. Et alors cet homme, qui parle très mal le français, en sorte qu’il parle anglais, quand il s’anime, avait été de la plus grande éloquence, disant que cette prière lui revenait aux lèvres, toutes les fois qu’il avait vu un danger sur la mer, sur la terre, dans le ciel.

Puis il est question d’Oscar Wilde, qui dans les derniers temps de sa liberté, était dans l’impossibilité de coucher à Londres. Retourné à son hôtel habituel, le propriétaire arrivait lui dire, que le marquis Queensbury était en bas avec des boxeurs, que cela allait amener du scandale, et qu’il fallait partir. Il se rendait dans un autre hôtel, grimé, travesti, mais une heure ne s’était pas écoulée, que le maître d’hôtel l’interpellant par son nom, lui jetait : « Vous êtes M. Oscar Wilde, je vous prie de sortir ! » Il allait encore frapper à la porte d’un autre hôtel, dont la patronne refusait de le recevoir, en dépit de l’offre de 300 francs. Enfin il se décidait à se rendre chez son frère, un alcoolique prédicant, auquel il demandait la place par terre pour son corps. Il voulait bien le recevoir, mais en le prêchant toute la nuit.

Triste famille, où la belle-sœur d’Oscar, une pauvre créature, chez laquelle l’indignation est morte, disait à Shérard, que tous les Wilde étaient des fous.

Samedi 1er juin. — Dans un dîner avec Geffroy et Descaves, on parle du talent, qu’a Rosny pour peindre le bonheur du manger, les joies d’un estomac satisfait, le gaudissement physique d’un repas plantureux chez un être.

Lundi 3 juin. — Ce soir, Mme Sichel me parlait de ses relations à Honfleur, avec Mme Aupick, la mère de Baudelaire.

Elle me peignait cette femme, petite, délicate, mignonne, un rien boscote, avec de grosses mains noueuses maladroites, pouvant tenir six dominos et, par là-dessus, si aveugle, qu’elle était obligée de coudre contre son nez.

Puis elle me décrivait sa maison, au bas de la côte de Grasse, choisie par le général, autrefois ambassadeur à Constantinople, dans un endroit qui lui rappelait la Corne d’Or, une maison à la chambre du général, tendue avec de la toile, et ressemblant à une tente, et à l’écurie renfermant deux carrosses d’apparat, dont la propriétaire avait été obligée de vendre les chevaux, quand elle avait été réduite à vivre de sa pension de veuve : carrosses, que les bonnes sortaient et promenaient, une heure, tous les samedis, sur les pavés de la cour.

Il semblait à la jeune fille qu’était Mme Sichel, que la vieille femme avait une haute idée de l’intelligence de son fils, mais qu’elle n’osait le témoigner, par suite de l’autorité, qu’avait sur son esprit un vieil ami, regardant son fils comme un chenapan, qui parlait toujours de venir voir sa mère, ne venait jamais, et ne lui écrivait que pour lui demander de l’argent.

Une révélation curieuse de cette causerie, c’est que la mère de Baudelaire, qui mourait après son fils, mourut de la même maladie, mourut aphasique. Ainsi tombe la légende, qui attribue à la vie de désordre de Baudelaire, cette maladie qui ne fut chez lui, qu’un résultat de l’atavisme.

Mercredi 5 juin. — M. Paléologue, des Affaires étrangères, m’entretenait, ce soir, de la Chine, des délicatesses de ce peuple, qui a pour nous le dédain qu’on a pour les sauvages, de ce peuple, qui ne jette jamais un papier, mais qui brûle tout ce qui est écrit sur du papier, comme une émanation intime et sacrée de l’être.

Et il cause longuement de cette société, toute appuyée sur le passé, me citant, à propos du Tonkin, la demande par la France, de la cession d’un territoire, où toutes les paroles dites aux Chinois, pour prouver la convenance de cette cession, avaient été vaines, quand on rappela, que ce territoire avait été cédé autrefois par un ancien empereur. Alors aussitôt la cession fut obtenue. Selon l’expression du causeur, un déclenchement subit eut lieu dans l’esprit des plénipotentiaires chinois : il existait un précédent.

Lundi 10 juin. — Au senatorium de Lezyns, une Allemande disait à un de mes jeunes amis : « Vous, messieurs les Français, vous aimez avec votre cerveau, mais très peu avec le cœur. »

Mercredi 12 juin. — Ce soir, causerie sur l’Angleterre qui me surprend, m’étonne, par ce que mon interlocutrice me dit de neuf et d’inconnu, sur la femme anglaise. La comtesse Puliga me peint, en sa complète transformation, cet être domestique, ne voulant plus du mariage, ayant assez de l’ancienne servitude conjugale, se refusant à être plus longtemps la bonne d’un ivrogne, et fondant des clubs féminins, avec des tableaux qui représentent une femme dans les flammes et une femme dans le ciel : la première, la femme des siècles passés ; la seconde, la femme des siècles futurs, et avec cette épigraphe décochée aux hommes : « Ils disent, qu’ils disent ! »

Elle me parle d’un roman intitulé : SARAH GRAND, qui a abordé la question sexuelle dans le mariage, et qui est beaucoup plus érotico-médical, que ne le sont mes romans, et elle m’affirme que sur les théâtres de Londres, le baiser, la caresse, le pelotage, vont plus loin, qu’on ne l’oserait sur un théâtre, en France.

Enfin elle termine, en disant que toute l’hypocrisie, apportée là-bas par la Réforme, l’Angleterre est en train de la rejeter, de la vomir.

Jeudi 13 juin. — Ce soir, Mme Adam, confessant sa foi de charbonnier au surnaturel, conte les choses invraisemblables dont elle a été témoin, disant qu’à dix-huit ans, ayant été consulter une sorcière pour le chien perdu d’une amie, au moment de s’en aller, la sorcière l’avait presque retenue de force, et lui avait prédit sa vie, mais tout, tout, depuis le livre qu’elle allait écrire sur Proudhon, jusqu’à… Là, elle s’interrompt. En sorte, que la malheureuse Mme Adam est emprisonnée dans sa bonne aventure : ce qui fait dire à l’un de nous, qu’il y aurait à faire une belle chose littéraire d’un homme ou d’une femme, dont toutes les actions seraient sues d’avance, sans que cet homme ou cette femme puissent se dérober à leur fatalité.

Mme Adam raconte encore, que son père n’avait pas voulu qu’on la baptisât, et que sa mère l’avait fait baptiser, dans une promenade, par un curé de sa connaissance, et, comme elle criait beaucoup, le curé avait dû la calmer, en lui disant : « Si tu continues, je vais t’ouvrir la tête et j’y mettrai le sel et l’huile, que voilà ! »

Lundi 17 juin. — Sarcey me traite de « névrosé qu’il faut plaindre ! » Si vraiment c’est lui, en littérature, qui représente la santé, je me félicite de représenter la maladie.

Mercredi 19 juin. — Rue de Berri, le prince Louis Napoléon parle des usages et des superstitions russes, nous apprenant que là, donner la main gantée, donner la main, dans un entre-deux de porte, c’est regardé comme une impolitesse.

Puis revenant au Caucase, où il a son commandement, il nous effraie de la force musculaire des gens du pays, citant, un Tartare ayant pris à la gorge un Arménien, et de ses trois doigts enfoncés dans la chair, lui ayant arraché la gorge, au bout de laquelle était venue la langue.

Jeudi 20 juin. — Au cimetière… Dire qu’il y a vingtcinq ans, un quart de siècle déjà, que nous sommes séparés.

Au retour, je trouve le bateau plein, et pas un bout de banc pour m’asseoir, quand un monsieur me fait une place à côté de lui. Sur mon merci, il me répond, avec un aimable sourire : « C’est moi, qui vous remercie de m’avoir ouvert les yeux, d’en avoir fait tomber les écailles… j’étais tout à l’art ancien… c’est vous qui m’avez fait aimer le XVIIIe siècle. »

Il se refuse à me donner son nom, et cause jusqu’à Passy, d’une façon originale, en homme du métier, du bâtiment, déclarant qu’il n’y a que les époques ignorantes et pas éclectiques, pour produire de bonnes choses, des choses passionnées, tandis que dans les époques connaisseuses de tout, il y a une indifférence pour tout.

Samedi 22 juin. — Au fond, sous sa forme légère et badinante, il y a autant de philosophie dans la tirade parlée de Beaumarchais, que dans la tirade livresque du Scandinave Ibsen.

Jeudi 27 juin. — Dîner avec Rodenbach, chez Voisin. Il me dit avoir été élevé dans une école de jésuites, dont on avait voulu le renvoyer, pour avoir écrit, tout jeunet, quelque chose sur l’amour, puis être venu à dix-neuf ans à Paris, où, pauvre petit garçon de lettres, très admirateur de Leconte de Lisle, il avait eu à subir ses brutalités.

Puis, il me raconte avoir assisté à un traité entre Verlaine et l’éditeur Vanier, où l’éditeur ne voulait donner que vingt-cinq francs, de quelques pièces de poésie qu’il venait d’écrire, et dit que Verlaine tenait à avoir trente francs. Et cela se terminait par Verlaine, tenant d’une main son reçu, et ne le lâchant, que lorsqu’il tenait, dans l’autre main, un napoléon et deux pièces de cent sous, s’écriant : « Un sale Badinguet et deux pièces suisses ! »

Et comme Rodenbach le complimentait de sa victoire : « Non, non, s’écriait-il, je n’aurais jamais cédé, j’aurais eu une scène ! » faisant allusion à l’autorité de la femme, avec laquelle il vivait.

Samedi 6 juillet. — À la gare Saint-Lazare, je trouve Léon Daudet, de Régnier, et aussitôt en route pour Carrières-sous-Poissy.

Nous voici en cette maison de Mirbeau, recouverte d’un treillage vert tendre, en cette maison aux larges terrasses, et trouée de nombreuses fenêtres, en cette maison inondée de jour et de soleil.

Maintenant dans le jardin, dans le petit parc, des plantes venues de chez tous les horticulteurs de l’Angleterre, de la Hollande, de la France, des plantes admirables, des plantes amusant la vue par leurs ramifications artistes, par leurs nuances rares, et surtout des iris du Japon, aux fleurs grandes comme des fleurs de magnolia, et aux colorations brisées et fondues des plus beaux flambés. Et c’est un plaisir de voir Mirbeau, parlant de ces plantes, avoir dans le vide, des caresses de la main, comme s’il en tenait une.

Une longue promenade dans cinq hectares de plantes, puis la visite aux poules exotiques, dans leur installation princière, avec leurs loges grillagées, au beau sable, d’où s’élèvent quelques arbustes, — et renfermant ces poules cochinchinoises, ces poules toutes noires avec leurs houppes blanches, et les petits combattants britanniques, et ces poules, dans l’embarras des plumes de leurs pattes, courant avec la gêne des gens, dont la culotte serait tombée sur les pieds.

Arrivent pour dîner Pol Neveux, Arthur Meyer, Rodin ; et à dîner, et le soir, une conversation amusante qui peint, qui juge, qui calomnie peut-être pas mal de gens.

À onze heures, dans la petite voiture de la maison, Mme Mirbeau, comme cocher, me ramène au chemin de fer, pendant que les valides nous accompagnent à pied.

En chemin de fer, Rodin, que je trouve vraiment changé, et très mélancolieux de son état d’affaissement, de la fatigue qu’il éprouve à travailler dans le moment, se plaint, presque douloureusement, des contrariétés que, dans le métier de peintre et de sculpteur, infligent aux artistes, les commissions d’art, qui, au lieu d’être des aides de leur travail, par les sollicitations, les démarches, les courses, leur font perdre un temps, que lui aimerait mieux employer à faire de l’eau-forte.

Mercredi 17 juillet. — Je reviens de Saint-Gratien, avec l’oculiste Landolt, qui cause ironiquement du confort, si vanté des grands hôtels d’Amérique. Ce sont ces deux fameux robinets d’eau froide et d’eau chaude, dans une cuvette d’un coin de la chambre, qu’on est dans l’impossibilité de déplacer, et qui est de la plus grande incommodité, pour se laver ; et c’est cet éclairage au gaz, placé au milieu de la pièce, qui ne vous permet pas de lire au lit, près duquel il n’y a ni bougeoir, ni allumettes ; et c’est le service des domestiques, qui ne brossent jamais les habits.

Il raconte, qu’ayant été appelé pour examiner les yeux d’un Américain très riche, qui occupait tout le premier d’un hôtel, et demandant une lampe, l’Américain lui avait dit que bien certainement, il n’en trouverait pas, et qu’il n’était pas bien sûr s’il pourrait se procurer des bougies.

Nous causons des yeux de Maupassant, qu’il dit avoir été de très bons yeux, mais semblables à deux chevaux, qu’on ne pourrait mener et conduire ensemble — et que le mal était derrière les yeux.

Jeudi 18 juillet. — Ce soir, à sept heures et demie, un ciel ressemblant à ces papiers marbrés, que font les Anglais, au fond doucement bleuâtre, et dont des filets de nuages roses divisent l’infini en grands morceaux polyédriques, et là-dessous une perspective de maisons noires, se détachant d’une chaussée pâle. Un effet vraiment original.

Dimanche 21 juillet. — Aujourd’hui, l’enterrement du jeune Charpentier, ce garçon de vingt ans.

Les heures, où l’on va à un enterrement, où on le suit, me semblent des heures, où l’activité de votre esprit est engourdie par du néant.

En voiture, Mme Daudet s’élève, avec des paroles colères, contre ce militariat universel, qui est le tourment de la pensée de toutes les mères, envoyant leur malédiction à Bismarck.

À l’église, le pauvre père, dont les arrangements avec Fasquelle, me disait Zola, avaient été faits en vue de la continuation de la dynastie des Charpentier, dans l’affaissement de sa douleur, a l’aspect d’un vieillard.

Mardi 23 juillet. — Dîner donné à la Maison d’Or, par l’Écho de Paris, pour les décorations d’Anatole France et de Paul Margueritte.

J’ai la surprise de l’aimable toast d’Anatole France, qui veut bien se dire fier, de tenir sa décoration du ministre qui m’a décoré.

Dimanche 28 juillet. — Hayashi vient déjeuner.

Je lui demande qu’est-ce qui l’a poussé à apprendre le français au Japon, et ce qui l’a amené à venir en France. Il me répond que c’est la popularité, au Japon, de l’histoire de Napoléon. Et cette connaissance de l’histoire de l’Empereur, lui est arrivée par des livres en langue hollandaise, que son père avait apprise de son maître, un médecin hollandais.

Lundi 5 août. — Sur de tristes détails donnés sur les démêlés de Nadar avec son fils, et sur sa ruine, visite avec les Daudet à l’Ermitage.

Nadar nous parle du besoin qu’il a de vendre l’Ermitage, de la vente qu’il a manqué d’en faire aux hôpitaux de Paris, nous dit qu’il est décidé à fonder une maison de photographie à Marseille.

Lorsqu’il nous remet en voiture, un moment, arrêté à la portière, il s’ouvre sur le chagrin que lui cause la brouille avec son fils : « Quant à moi, fait-il, il ne me parle plus, ne me salue plus… Dans ma jeunesse, j’étais violent, prêt à frapper, et cependant lui — il lève le doigt en l’air, et le laisse retomber — je ne lui ai jamais même fait cela… je ne l’ai jamais puni ! » Et sur l’invitation, que les Daudet lui font d’amener, un jour, sa pauvre paralysée de femme à dîner, ses yeux se mouillent, comme de reconnaissance.

Jeudi 8 août. — On cause ce matin des livres d’éducation à l’usage des enfants, maintenant écrits pour des grands garçons, pour des grandes filles, et tout à fait incompréhensibles pour de jeunes cervelles. Là-dessus Mme Daudet dit — et elle est dans le vrai — que cela vient de ce que, lorsqu’un républicain rouge ou un juif a fabriqué un de ces petits traités, le gouvernement veut, aussitôt, lui faire cadeau de la vente d’une dizaine de mille d’exemplaires.

Je tombe, cet après-midi, dans une conversation de Daudet avec Finot, le directeur de la Revue des Revues, dans une conversation sur l’agonie des races, sur la mort d’un peuple, et sur le décès de sa langue, dont il ne reste plus, comme l’a dit Chateaubriand, que les mots répétés par les perroquets, sur la cime des arbres, et Finot parle de l’extinction d’une peuplade en Russie, dont il ne reste plus qu’un individu, et sur lequel un philologue a fait un gros volume.

Puis Finot saute à Tolstoï, et affirme qu’il est seulement le vulgarisateur et le développeur de beaucoup d’idées, appartenant à des sectes : ainsi l’idée de la résistance au militariat, prêchée par un ancien maçon, passé apôtre, et habillé de blanc, sur le besoin, que les théories ont de parler, pour ainsi dire, physiquement à l’imagination des peuples.

Vendredi 9 août. — Le Sanctus de Beethoven, chanté aujourd’hui, après déjeuner, me donne une émotion nerveuse, qui me met des larmes dans les yeux. Ces chants d’église balancent en moi, tout le douloureux de mon passé, et moi, le sceptique, l’incrédule, sur lequel l’éloquence de la chaire ne pourrait mordre, je sens que je serais convertissable par du plain-chant, ou de la musique qui en descend.

Samedi 10 août. — On disait aujourd’hui, que l’être préféré dans la famille, et aimé d’une manière trop injuste, par une revanche de la Providence, cet être, en dépit de toute la chaleur de la tendresse, sous lequel il était couvé, avortait, ne réussissait pas.

Mercredi 14 août. — Mme Daudet parle d’une vieille tante, qui couchait dans la chambre à côté d’elle, et qui, tous les soirs, racontait au portrait de son mari, défunt depuis des années, toute sa journée.

Jeudi 15 août. — Il est vraiment amusant, intéressant, ce Montesquiou, avec sa parole verveuse, son magasin d’anecdotes, son érudition des cocasseries, tout cela mêlé au désir de plaire. Il nous parle de son jardinier japonais, parlant le français par axiomes, axiomes choisis dans l’idiome le plus moderne. Ainsi il s’est présenté à lui, avec cette phrase : « Jamais canaille… c’est épatant ! » Et il dit du jardin japonais, à l’opposite du jardin français : « Jardin japonais, jamais d’agglomération ! »

Puis, comme il est question de son volume futur sur les pierres précieuses, et que Daudet dit superstitieusement, que la pierre précieuse est dangereuse, maléficiante, Montesquiou conte, que lord Lytton, qui avait un culte pour la comtesse Greffulhe, lui avait laissé une pierre gravée, admirable. Mais sur cette pierre, il y avait des caractères qui intriguaient la comtesse. Elle la faisait porter à un mage, qui l’avertissait de se défaire au plus tôt de cette pierre, sous peine de mort subite, ce qui était arrivé à lord Lytton. Là-dessus, la comtesse montait en voiture, se faisait conduire au bord de la Seine, et jetait la pierre à l’eau. C’est depuis ce temps, dit Montesquiou, en riant, que le fleuve est si mauvais pour la santé parisienne.

Mardi 20 août. — Toute la soirée, passée à lire de la Desbordes-Valmore, une vraie poétesse, qui a très souvent dans ses vers, de la langue de vérité des prosateurs, et pas du ronron vide des poètes ordinaires, et souvent extraordinaires.

Dimanche 25 août. — Holmès vient dîner, aujourd’hui, à Champrosay.

Et presque aussitôt le dîner, elle se met à chanter. Et dans les morceaux qu’elle chante, il y a une légende intitulée : Saint-Amour, vraiment originale : une légende — c’est curieux — qui lui a été fournie par une marchande de vins du Midi, rencontrée par hasard, chez un éditeur de musique. Voici le libretto : l’Amour se trouve tout à fait dans la dèche ; des châtelaines du Midi, qui lui doivent beaucoup, s’adressent au Saint-Père, pour qu’il soit canonisé, et elles obtiennent sa canonisation, et une chapelle pour lui, dans l’église de Saint-Amour, où une ancienne statue d’un petit amour, enguirlandé de chapelets, serait la figuration du nouveau petit saint.

Parolière et musicienne — ce qui est une faculté toute particulière — Holmès disserte sur la qualité des vers, qu’il faut mettre dans ce qu’elle fait : des vers, dit-elle, « légèrement à l’état de squelette, et dont la chair est faite de sa musique ».

Un moment, elle nous entretient de Wagner, qu’elle a vu, toute jeunette, et qui dans la visite qu’elle lui a faite, joua du piano d’une manière assez peu satisfaisante, pour faire jouer ses créations par Richter, et qui chantait faux, si faux, qu’en dépit de son admiration enthousiaste, elle fut surprise.

Ce que sa conversation signale surtout de curieux : c’est l’engouement de la France, dans le moment, pour les œuvres étrangères. À l’heure présente, on joue à l’Opéra, du Wagner, quatre fois par semaine, et il y a soixante-cinq opéras français qui attendent, et qui ne seront peut-être jamais joués.

Lundi 26 août. — Riesener, le peintre du temps de Louis-Philippe, le petit-fils du célèbre ébéniste, était un gourmet, avec des aptitudes de cuisinier très remarquables, et l’on conte, que le lendemain de son mariage, sa joie d’avoir réussi à déjeuner la cuisson de poissons quelconques, s’était témoignée par une danse, qui avait fait tomber du plafond le lustre de l’appartement, au-dessous du sien.

Vendredi 30 août. — Déjeuner chez les Brisson, l’aimable et charmante fille de Sarcey, ayant témoigné le désir de m’avoir avec les Daudet : déjeuner, toutefois, où je me rends avec une certaine crainte de rencontrer Sarcey, après les choses désagréables, que nous nous sommes dites réciproquement.

Une habitation où s’est ruiné un sculpteur, et où il y a énormément de bâtiments, quelques-uns joliment rustiques, sous leur couverte de vigne vierge ; un grand jardin un peu à l’abandon ; et une jolie serre, où se voient, en fait de fleurs, de vieilles poupées des petites filles.

On déjeune dans une salle à manger, en laquelle, à la suite d’un dîner végétarien, a été peint un Sarcey énorme, dans une épouvantable peinture décorative, le représentant au milieu de tous les légumes de la terre.

Flammarion, l’astronome, déjeune avec nous, et après déjeuner, se livre à une célébration enthousiaste de l’aérostation, célébration qui me fait lui dire, en riant :

— Auriez-vous passé votre lune de miel, en ballon ?

— Ça a dû se faire… ça ne s’est pas fait… mais tenez, vraiment c’est assez curieux… J’avais un ami, l’abbé Pioger, qui aussitôt que j’avais fait un livre, le refaisait au point de vue clérical… ainsi LA PLURALITÉ DES MONDES, refaite par lui à l’usage des écoles chrétiennes… et sans trop me citer… Mais, il était mon ami… Quand j’ai dû me marier, il m’a dit : « — Vous devriez vous marier à l’église ? — Je ne sais pas… peut-être », lui ai-je répondu…Enfin, il me demande à me marier, quoiqu’il ne fût pas prêtre de la paroisse.

— Soit, mais pas de billet de confession.

— C’est grave, j’en référerai à l’Archevêché ! « Flammarion ? eh bien, oui », lui répond l’archevêque.

Et quand il me rapporte la réponse, il me dit : — « Vous voyez, j’ai fait tout ce que vous avez désiré… Eh bien, vous devez faire une ascension, le jour de votre mariage, je voudrais bien en être. — C’est convenu, à une heure à la mairie, puis le déjeuner, et rendez-vous à trois heures à la Villette. »

Il me marie et me dit :

— N’est-ce pas, c’est toujours convenu ?

— Non, Godard a eu un coup de sang, et l’ascension est remise. »

Et, au déjeuner, Mme Godard lui annonce, que ce sera seulement un retard de quelques jours… Au bout d’une semaine, le départ est décidé… Je passe chez l’abbé, l’avertir que c’est le lendemain, je ne le trouve pas, on me dit qu’il est à sa campagne de Saint-Maur-la-Varenne. Je laisse un mot, en lui disant de se trouver le lendemain, à la Villette, à six heures juste… Il ne vient pas, il n’était pas rentré à Paris. Un ami, qui était là, part à sa place… Mais voici le curieux : le vent nous pousse juste sur la Varenne, et là un calme nous y arrête… Nous étions à huit cents mètres… j’entends une voix, qui m’appelle par mon nom… nous étions juste au-dessus du jardin de l’abbé… nous ne le voyons pas, mais nous voyons très bien sa maison… Un moment l’idée de descendre et de le reprendre, mon ami en ayant assez… mais le vent revient… Le lendemain, nous étions à cinq heures à Spa.

— Et votre femme ?

— Elle ne voulait pas redescendre !

Cet intérieur des Brisson, un intérieur plaisant, aimable, où l’on sent du vrai bonheur conjugal, et animé et égayé par les jeux de deux rondelettes petites filles, dont la plus petite, âgée de trois ans, qui s’est grisée avec le champagne d’une compote de fruits glacés, fait les plus extravagants sauts de carpe, sur l’immense canapé tenant une partie du salon.

Samedi 7 septembre. — Ah ! le facile esprit de ces critiques, comme M. Brunetière, qui ne trouve rien de mieux, pour vous désigner au mépris public, que de vous appeler un romancier japonais, quand tous les romans japonais sont des romans d’aventures, et que les romans de mon frère et de moi, ont cherché, avant tout, à tuer l’aventure, dans le roman.

Lundi 9 septembre. — Je trouve, que la jeunesse littéraire actuelle, avec son mépris des grondantes colères de la chair, et son culte de la psychiatrie, de cette beauté, lui défendant de chanter la brutale nature et le sensuel amour, a quelque chose de l’hypocrisie protestante.

Mardi 17 septembre. — Ce soir, à Jeand’Heurs, en revenant le long de la rivière, au crépuscule, ce bord de l’eau, près duquel j’ai passé, et je passe, matin et soir, dans tous les séjours que j’ai faits ici, et qui ne m’avait rien rappelé, soudainement s’est fait reconnaître à moi, comme un endroit, où tout enfant, dans un séjour à Bar-le-Duc, on m’avait mené promener, on m’avait mené visiter le Jeand’Heurs, du temps du maréchal Oudinot.

Mercredi 18 septembre. — La duchesse de Luynes disait à quelqu’un admirant la richesse, le luxe des fleurs à Dampierre : « Mes jardiniers remuent, dans l’année, 600 000 pots de fleurs ! »

Il est question du vieux marquis d’Andlau, qui possédait dans le Perche, l’ancienne propriété d’Helvétius, grossie et agrandie par deux générations de propriétaires, et qui compte 42 fermes et 10 moulins. Les moulins, c’est d’un rapport médiocre aujourd’hui, et encore quand on arrive à les louer : eh bien, lorsqu’un moulin n’allait pas, et qu’un usinier se présentait pour remplacer le meunier, le marquis se refusait à établir une usine, disant que l’industrie amenait la corruption des mœurs dans les campagnes.

Ce détail vous dit, que c’était un noble représentant de la propriété d’autrefois, un représentant aux larges aumônes, à la bienfaisance active.

Dimanche 22 septembre. — Rattier parle d’un médecin de Châlons, nommé Titon, qui l’a soigné, et qui est mort, il y a une dizaine d’années, en laissant une grande réputation dans les départements de l’Est.

C’est peut-être l’unique médecin, qui a eu l’idée de demander à ses malades, un journal, heure par heure, de leurs souffrances et de leurs malaises du jour et de la nuit. Et pour moi, ce serait un renseignement des plus sérieux pour un traitement. Il y a tant de diagnostiqueurs qui se trompent, et dans la confiance absolue de leur diagnostic, n’écoutent rien, dans une visite, de ce que leur racontent les malades.

L’histoire de ce Titon est curieuse. Petit paysan, il était pris en affection par un vieux médecin du pays, sur l’intelligence de sa figure, et ce médecin faisait les frais de ses études de médecine à Paris. Mais lorsque celui-ci avait fini son internat, et était au moment de devenir une illustration, dans la capitale, le vieux médecin lui disait : « J’ai fait de vous un médecin, un médecin qui en sait plus que moi, un médecin tout à fait supérieur : je l’ai fait, je dois vous l’avouer, pour que vous donniez tous vos soins à ma fille, dont vous connaissez la santé maladive, et qui ne peut continuer à vivre, que sous une surveillance tout à fait aimante. » Et Titon épousait la fille du vieux médecin, et passait toute sa vie à être l’intelligent garde-malade de sa femme, à laquelle il ne survivait que six mois.

Lundi 23 septembre. — Un vieux braconnier d’ici disait : « Avant de mourir, je voudrais avoir encore une belle p’tiote ! »

Jeudi 26 septembre. — L’homme d’affaires français ne veut rien risquer, tandis que l’homme d’affaires anglais, est bien plus aventureux. C’est ainsi que les mines d’or, offertes il y a dix ans à des maisons française, ont été refusées par toutes ces maisons. Et l’un des grands banquiers de Paris, auquel mon cousin reprochait amicalement sa bêtise, lui répondait : « Nous sommes tous des c… et ce qu’il y a de beau, c’est que dans toutes les circonstances, c’est toujours comme cela ! » Le curieux, c’est que le premier rapport présenté à la maison Mirabaud, et dont M. Wendel, qui en a eu connaissance, assure qu’il n’y avait pas un mot, dont la réalisation ne soit arrivée, eh bien, ce rapport avait été refusé, peut-être un peu, parce que l’auteur était catholique et surtout parce qu’il était revenu de là-bas, avec la réputation de se piquer le nez.

Il y avait peut-être un peu de vrai dans ce dernier reproche, mais c’est justement ce piquage de nez qui faisait la valeur du rapport. Oui, l’auteur du rapport avait passé, tout son temps, au Cap, dans les cercles, les cafés, les lieux de plaisir, et n’avait fait qu’une apparition d’une quinzaine, aux mines, mais, dans son séjour au Cap, de ses conversations avec les ingénieurs des compagnies, les employés venant là, faire la fête quelques jours, de ces confidences des uns et des autres, dans une griserie générale, il avait soutiré tous les documents, dont il avait besoin, et n’avait eu qu’à les contrôler, qu’à les vérifier aux mines.

Mardi 1er octobre. — L’eau, cette matière de miroir liquide, je ne me rassasie jamais de la regarder, et je passe de longs moments, devant cette cascade de Jeand’Heurs, où, le courant morne de la rivière fait tout à coup une rampe de lumière, et où, la mousse verdâtre des rochers se couronne d’un bouillonnement d’argent, d’où jaillissent en forme de tridents de cristal, ces ruissellements de perle et diamant, se déversant en bas dans la grande nappe d’eau tranquille, d’eau bleuâtre, sur laquelle viennent mourir, en éclatant, les bulles du grand bouillonnement.

Jeudi 3 octobre. — Je disais dernièrement à quelqu’un : « Oui, dans mon JOURNAL, j’ai voulu recueillir tout ce qui se perd de curieux dans la conversation. »

Samedi 5 octobre. — J’ai l’intime conviction, et même les preuves, que les femmes de quarante ans, qui n’ont ni mari ni amant, sont folles, par moments, dans le secret de leur intérieur.

Dimanche 6 octobre. — Les honneurs rendus aux grands hommes — tout Pasteur qu’ils peuvent être — deviennent, il me semble, un peu excessifs : ils héritent peut-être trop, de ce qui appartenait à Dieu, autrefois.

Samedi 12 octobre. — Je suis en butte à une vraie persécution de la part d’un banquier de Barcelone, nommé Daniel Grant. Il a commencé, dans une première lettre, à m’inviter à une exposition à Barcelone, en mettant à ma disposition un yacht, qui viendrait me prendre dans tel port, que je désignerais. Dans une seconde lettre, il m’a fait spontanément, et sans que rien au monde pût l’y engager, l’offre de 75 000 francs, pour arranger mes affaires ou celles de ma famille ; enfin dans une troisième, il m’annonce l’envoi d’un encrier d’argent pesant 1 000 grammes, avec une plume d’or. Est-ce un fou ou un mystificateur, le banquier de Barcelone ? Toutefois je me crois obligé de lui adresser cette lettre.

« Monsieur,

« À la lettre, où vous mettez à ma disposition la somme de 75 000 francs, je n’ai pas répondu, parce qu’on n’accepte pas de l’argent d’un monsieur qu’on ne connaît pas — et même d’un monsieur qu’on connaît.

« Aujourd’hui, que vous m’annoncez l’envoi d’un encrier d’argent, voté par le casino de Barcelone, j’ai le regret de le refuser, craignant que ce soit un cadeau, que je devrai à vous seul.

« Agréez… »

Mardi 15 octobre. — Une conversation, dans une maison anti-catholique, où l’on prétend que le lavage est incomplet chez les dévotes, et où la maîtresse de la maison, connaissant à fond Saint-Denis, Écouen, Picpus, déclare que le bidet y est inconnu. Elle est appuyée, en son dire, par une amie affirmant avoir eu chez elle des ouvrières, auxquelles le confesseur interdisait l’usage dudit meuble. Sur quoi, une jeune et élégante catholique, s’écrie : « Mais, mon Dieu ! c’est possible, vous savez qu’il y a dans le clergé, des inintelligents… Puis, il y a des prêtres qui ont l’horreur de la femme, et de tout ce qui en fait, comme ils disent, un être de concupiscence… Vous avez connu cet abbé, qui se vantait de n’avoir jamais parlé à la femme, qui le servait… C’était comme ce vieux prêtre de campagne, qu’ont connu mes parents, qui ne rencontrait jamais une femme, sans dire presque tout haut : « Passe, peste ! »

Jeudi 17 octobre. — Mariage de Régnier avec Mlle Hérédia.

Une église pleine de monde, comme pour le mariage d’un personnage officiel. À ce sujet le jeune Houssaye dit intelligemment que « dans l’effondrement des hommes politiques, » c’est nous, les littérateurs et peintres, qui sommes en vedette, qui sommes tout ! » ajoutant, que c’est au fond la fin d’un pays.

Dimanche 20 octobre. — Aujourd’hui, Paul Margueritte, accompagné de son frère, est venu prendre congé de moi, avant de partir pour le Midi. Il va à Nice, cette fois, et espère, dans ce dernier hivernage, clôturer la série de ses hivers, loin de Paris, qu’il a la tentation de réhabiter, depuis qu’il est mieux portant.

Mardi 29 octobre. — De tous les livres du passé, LE NEVEU DE RAMEAU est le livre le plus moderne, le livre semblant écrit par une cervelle et une plume d’aujourd’hui.

Mercredi 30 octobre. — Je dîne, rue de Berri, avec un Russe qui me parle de Tolstoï, avec lequel sa famille était liée.

Il me dit que c’est un fou, dont les variations d’opinions sont extraordinaires, et me raconte qu’un jour, trouvant un numéro de la REVUE DES DEUX MONDES, chez sa belle-mère il s’écriait : « C’est une mauvaise lecture, cette revue… il ne faut pas que votre fille la lise ! » À quelque temps de là, demandant à la même femme, si sa fille avait lu ANNA KARENINE, et celle-ci répondant, que ce n’était pas une lecture pour une jeune fille, il lui soutenait qu’une jeune fille devait être instruite de tout, pour se conduire dans la vie.

Un autre jour, toujours au dire de ce Russe, Tolstoï, après une longue anathémisation de l’eau-de-vie, ayant retenu à déjeuner le monsieur avec lequel il causait, il lui faisait servir de l’eau-de-vie. Sur quoi, l’autre lui rappelant sa conversation d’une heure avant, Tolstoï lui disait « qu’il n’avait pas de mission pour empêcher le mal ». Alors pourquoi cette prédication ?

Lundi 4 novembre. — J’ai reçu, cet automne, une lettre d’Angleterre, d’un enthousiaste de LA MAISON D’UN ARTISTE, contenant, dans une enveloppe, une certaine poudre rapportée du Japon, par un parent de l’auteur de la lettre, qui était médecin. La traduction de la lettre m’apprenait que cette poudre, vendue très cher là-bas par les prêtres, était de la poudre qui, prise avant de mourir, empêchait la rigidité du cadavre après la mort. Le pourquoi de l’emploi de cette poudre, que toutefois je ne supposais pas offerte pour mon usage, m’intriguait, quand aujourd’hui, Hayashi me donne l’explication de ladite poudre, appelée au Japon : dosha.

Là-bas, on met en bière les morts, comme ils sont venus au monde, dans le ramassement, où on les empote au Pérou, dans une jarre.

Jeudi 7 novembre. — On parle chez Daudet, de cette maison Callias, de cette maison des Batignolles, où toute la littérature a passé, de cette maison, dont il y aurait à faire une originale monographie. Georges Lefèvre, qui a beaucoup fréquenté la maison, conte qu’il y avait dans la cuisine, à toute heure du soir, une provision inépuisable d’œufs et de beurre, qui permettait aux retardataires du dîner, dont beaucoup n’avaient pas déjeuné le matin, et quelques-uns pas dîné la veille, de se faire deux œufs sur le plat.

Et la conversation sur ce monde, amène Daudet à rappeler la blague de Castagnary, disant un jour plaisamment à Vallès : « Je te joue contre ce que tu voudras, dix-sept mots de ton répertoire, comme : travailleur, miséreux, pognon, etc., etc., que tu ne pourras plus employer… et tu sais, si tu perds, tu n’est plus fichu d’écrire ! »

Dimanche 10 novembre. — Réouverture du Grenier. Jean Lorrain, Primoli, Rodenbach, Raffaëlli, Roger Marx, Descaves, Toudouze, Daudet et sa femme.

Lorrain est en train de parler en physiologiste, de la narine, retroussée, respirante, aphrodisiaque de Lina Munte, dans la pièce d’Otway, quand Primoli entre, nous jetant : « Je viens d’assister à une chose… oh mais !… qui a été tout à fait émotionnante pour moi… Vous savez, ou vous ne savez pas, qu’il y avait une légende, en Italie, sur le bateau de Tibère, attaché à la rive, le bateau de fleurs, où il prenait le frais… oui, une légende, qui le disait au fond du lac de Nemi… Les archéologues s’étaient moqués de la légende… En dépit d’eux, il y avait eu cependant quelques tentatives pour vérifier la légende, mais sans succès. Or, tout récemment, un antiquaire de Rome a été trouver le prince Orsini, le possesseur du lac, et fit un arrangement avec lui, par lequel il aurait le tiers, et le prince les deux tiers des objets qu’on trouverait.

L’arrangement accepté, voici un plongeur, sous son scaphandre, au fond du lac, un plongeur qui reste sous l’eau cinq heures, s’il vous plaît… J’avais été convoqué, et j’ai pu le photographier, au moment où il sortait de l’eau, avec des objets détachés du bateau. L’effet de cet homme au scaphandre, avec cet appareil sur la figure, ressemblant à un masque antique : ç’a été comme une apparition dans une vision, dans le rêve d’un buveur d’opium… et cet homme vous parlant la tête au-dessus de l’eau, de ce bateau au fond de l’eau, grand comme un navire de ligne, avec un revêtement entier d’émail à l’extérieur, et à l’intérieur de plaques de marbre vert, de marbre rouge… J’ai vu, une fois, le plongeur rapporter une tête de lion avec un anneau dans la gueule — l’attache des barques qui s’accotaient au navire… mais la merveille, jusqu’à ce jour retrouvée, est une tête de Méduse. »

Jeudi 14 novembre. — Ce soir, chez Daudet, Larroumet cause curieusement du Maroc, qui est comme le dernier asile du vieil islamisme, et où les supplices auraient une qualité de férocité, dégotant ceux de la Chine. Il parle de cinq incisions faites au rasoir dans la main d’un supplicié : incisions dans lesquelles on fait entrer les cinq doigts, dont les ongles repoussant et entrant dans la chair, font mourir l’homme du tétanos, au bout de quinze jours, quand il ne se casse pas avant la tête contre un mur.

Mais un supplice d’une imagination diabolique, est celui-ci : on endort un homme avec du chloroforme, puis on lui ouvre le ventre, et on le remplit de cailloux, et on le recoud. Alors ses tortureurs ont la jouissance de l’étonnement de l’homme à son réveil, et son ignorance amusante des horribles douleurs qu’il éprouve.

Mercredi 20 novembre. — La princesse et Primoli ont été aujourd’hui à Marly, voir Dumas qui est malade. Le jour de l’érection de la statue d’Augier, déjà un peu souffrant, il a tenu à y assister, pour mettre à néant la légende de son antagonisme, avec l’auteur du MARIAGE D’OLYMPE. À son retour, pris de douleurs cérébrales, il avait la malheureuse idée de s’entourer la tête de linge imbibé d’eau froide, à la suite de quoi il lui venait une névralgie, lui amenant un enflement de la tête, avec des taches de sang à la peau, et des rages de dents et des lancinements des tempes, à se jeter par la fenêtre.

À l’entrée de la princesse, dans la chambre où l’avait précédé Primoli, qui avait été frappé de son changement, de son affaissement, se reprenant, se raidissant, Dumas s’écriait : « Ah ! vous êtes d’une famille qui ne craint pas d’entrer dans la chambre d’un pestiféré ! » Puis la princesse, lui disant qu’elle lui enverrait Dieulafoy, il jetait sur une note enfantine : « Et je serai obligé de faire ce qu’il m’ordonnera ? »

Mais bientôt, retombant dans le noir, où l’avait trouvé Primoli, comme la princesse lui faisait compliment de l’arrangement de sa maison, du confort qu’y avait apporté sa femme, il murmurait tristement, faisant allusion à son mariage : « Je ne l’aurais pas fait, si j’avais cru que c’était pour un temps si court ! »

Jeudi 21 novembre. — Le notaire d’un de mes amis, lui disait ces jours-ci, qu’en présence des lois financières qui se préparaient, la plus grande partie des gens qui avaient de l’argent, le plaçaient à l’étranger, et qu’il regardait de son devoir d’avertir ses clients de l’effroi du capital français, devant l’avenir que lui préparait le gouvernement.

Mercredi 27 novembre. — Tout le temps du dîner, on parle du mieux, de la résurrection de Dumas, de mots brutalement spirituels, prononcés par lui, dans son retour à la vie.

Après dîner, Coppée, Porto-Riche et moi, nous causions dans le hall, de la pièce de Bornier, quand Primoli vient à nous et nous dit : « Dumas est mort… la princesse vient de recevoir une dépêche ! ».

Vendredi 29 novembre. — C’est positif, en fouillant mes souvenirs, je ne trouve chez moi, pendant toute ma jeunesse, aucun désir de devenir une personnalité de premier plan, je n’avais que l’ambition d’une vie indépendante, où je m’occuperais paresseusement d’art et de littérature, mais en amateur, et non, ainsi que cela a été, en forçat de la gloire.

Samedi 30 novembre. — CENTENAIRE DE LA LITHOGRAPHIE. Exposition curieuse pour les origines de l’Art. On y voit le « Mercure dessiné pour l’imprimerie lithographique de la rue Saint-Sébastien, nº23 » qui doit être considérée comme la première lithographie artistique française. Une « jeune fille lisant », de Denon, dans le travail naïf de la pierre, se montre comme la jeune Parisienne de 1810, sous son air ingénu, sous sa coiffure vieillotte, sous son costume provincial. Une curieuse planche : « La galerie de bois du Palais-Royal » avec la boutique du vieux libraire Dentu. Et voici dans « la Famille Pajou » les types, et la mode presque rustique, de la bourgeoisie jeune et vieille de la fin de l’Empire. Henriquel-Dupont fait revivre l’assassin Louvel, à l’homicide enfoncement des yeux. Le vieil Isabey a une série de délicates et romantiques femmes, en l’envolement aérien d’un voile dans les cheveux. Gigoux se révèle dans quelques portraits, entre autres, dans un portrait de Delacroix, comme un lithographe de premier ordre, et Achille Devéria, parmi de nombreux portraits, offre à nos regards deux très curieux et très remarquables portraits de Mérimée et de Dumas père. Et ce sont des Delacroix et des Raffet, des Raffet, où se trouve une épreuve d’un tirage exceptionnel, avec une poésie de Dumas père l’encadrant.

Mercredi 4 décembre. — De la salle à manger de la rue de Berri, dont la baie ressemble à un petit théâtre, Primoli nous régale dans le hall, de projections d’après ses instantanés. C’est vraiment très intéressant cet agrandissement, qui, de ces images d’un pouce de hauteur, fait des décors, qui vous donnent l’illusion de la grandeur des hommes, des animaux, des arbres, des constructions. Et vraiment Primoli a un certain talent, ainsi que disent les peintres, pour piger le motif — un motif faisant tableau.

Lundi 9 décembre. — Le fils de Bleichröder, le banquier allemand, protégé par Bismarck, a été refusé en mariage par une jeune fille sans fortune, et comme la mère de la jeune fille lui demandait de réfléchir, et lui disait que la différence de religion n’avait pas l’importance qu’elle lui attribuait, la jeune fille répondait à sa mère : « Les juifs, ce n’est pas une religion, c’est une race ! »

Mercredi 11 décembre. — Ces jours-ci, des interviews, où je suis obligé d’affirmer ma non-ambition de l’Académie.

Ce soir Gyp, qui vient de passer deux mois au lit, Gyp, à l’élégance ondulante du corps, dans un fourreau de satin blanc, cause avec moi de sa maladie, sur une note comique, disant qu’elle entendait le médecin dire, derrière un paravent, à sa garde : « Voilà une petite dame qui est en train de se laisser couler ! » Et s’élevant presque contre son mari, contre ses enfants qui l’ont fait opérer, malgré elle, dans la perte de connaissance du chloroforme, elle laisse percer le regret de ne pas s’en être allée, et d’avoir à recommencer une autre fois : — la souffrance l’ayant abandonnée, et se trouvant dans cet espèce d’état, doucement vague, qui précède l’évanouissement.

Mercredi 18 décembre. — Visite de Bracquemond, en train de se livrer à des impressions artistiques d’étoffes, m’annonçant que la gravure est complètement tuée par la photographie : mort qu’il prédisait dans deux articles, publiés par lui en 1886, mais qu’il croyait être plus tardive, et ne pas le toucher.

Jeudi 26 décembre. — Je reçois une curieuse lettre du docteur Barié. Il me remercie d’un client belge, que je lui ai donné, et qui s’est présenté à lui, en lui disant : « Je crois avoir une maladie de cœur, je voulais consulter un médecin de Paris, mais je ne savais lequel, quand j’ai lu le dernier volume du JOURNAL DES GONCOURT, où j’ai vu que vous aviez donné vos soins à M. Edmond de Goncourt. Là dessus, je me suis décidé à m’adresser à vous : me voilà… examinez-moi ! »

Vendredi 27 décembre. — Dans ce volume, le dernier volume imprimé de mon vivant, je ne veux pas finir le JOURNAL DES GONCOURT, sans faire l’historique de notre collaboration, sans en raconter les origines, en décrire les phases, indiquer dans ce travail commun, année par année, tantôt la prédominance de l’aîné sur le cadet, tantôt la prédominance du cadet sur l’aîné :

Tout d’abord, deux tempéraments absolument divers : mon frère, une nature gaie, verveuse, expansive ; moi, une nature mélancolique, songeuse, concentrée — et fait curieux, deux cervelles recevant du contact du monde extérieur, des impressions identiques.

Or le jour, où, après avoir fait tous deux de la peinture, nous passions à la littérature, mon frère, je l’avoue, était un styliste plus exercé, plus maître de sa phrase, enfin plus écrivain que moi, qui alors, n’avais guère l’avantage sur lui, que d’être un meilleur voyant autour de nous, et dans le commun des choses et des êtres, non encore mis en lumière, de ce qui pouvait devenir de la matière à de la littérature, à des romans, à des nouvelles, à des pièces de théâtre.

Et voici que nous débutions, mon frère sous l’influence de Jules Janin, moi sous l’influence de Théophile Gautier, et l’on peut reconnaître dans EN 18.. ces deux inspirations mal mariées, et donnant à notre premier livre, le caractère d’une œuvre à deux voix, à deux plumes.

Viennent après, les HOMMES DE LETTRES (reparus sous le titre de CHARLES DEMAILLY), livre appartenant plus à mon frère qu’à moi, par l’esprit mis dans le livre par lui, et ces brillants morceaux de bravoure, qu’il recommencera plus tard dans MANETTE SALOMON — moi, ayant surtout travaillé dans ce livre, à l’architecture et aux gros ouvrages de l’œuvre.

Alors succédaient les biographies d’art et les livres historiques, écrits un peu sous ma pression, et la tendance naturelle de mon esprit vers la vérité du passé ou du présent : œuvres, où il y avait peut-être un peu plus d’appoint de moi, que de mon frère. Dans cette suite de travaux, se faisait la fusion, l’amalgame de nos deux styles, qui s’unissaient dans la facture d’un seul style, bien personnel, bien Goncourt…

Dans cette concurrence fraternelle à bien écrire, il était arrivé que mon frère et moi, avions cherché à nous débarrasser de ce que nous devions à nos aînés : mon frère à rejeter le papillotage du style de Janin, moi la matérialité du style de Gautier. Et nous étions à la recherche, tout en le voulant très moderne, à la recherche d’un style mâle, concret, concis, à la carcasse latine, se rapprochant de la langue de Tacite, que nous lisions alors beaucoup. Et surtout, il nous venait une horreur des grosses colorations, auxquelles j’avais un peu trop sacrifié, et nous cherchions dans la peinture des choses matérielles, à les spiritualiser par des détails moraux.

Ainsi cette description du bois de Vincennes, dans : GERMINIE LACERTEUX.

… « D’étroits sentiers, à la terre piétinée, talée, durcie, pleins de traces, se croisaient dans tous les sens. Dans l’intervalle de tous ces petits chemins, il s’étendait par places, de l’herbe, mais une herbe écrasée, desséchée et morte, éparpillée comme une litière jaune, et dont les brins, couleur de paille, s’emmêlaient de tous côtés aux broussailles, entre le vert triste des orties… Des arbres s’espaçaient tordus et mal venus, de petits ormes au tronc gris, tachés d’une lèpre jaunâtre, des chênes malingres mangés de chenilles, et n’ayant plus que la dentelle de leurs feuilles… De volantes poussières de grandes routes enveloppaient de gris les fonds… Tout avait la misère et la maigreur d’une végétation foulée, la tristesse de la verdure de la barrière… Point de chants d’oiseaux dans les branches, point de parcours d’insectes sur le sol battu… Un bois à la façon de l’ancien bois de Boulogne, poudreux et grillé, une promenade banale et violée, un de ces endroits d’ombre avare, où le peuple va se ballader à la porte des capitales : parodies de forêts, pleines de bouchons, où l’on trouve dans les taillis des côtes de melons et des pendus ! »

Maintenant il arrivait, peu à peu, dans cette fabrication de nos volumes, que mon frère avait pris plus spécialement la direction du style, et moi la direction de la création de l’œuvre. Il lui était venu une paresse un peu dédaigneuse à chercher, à retrouver, à inventer — tout en imaginant un détail plus distingué que moi, quand il voulait s’en donner la peine. Peut-être déjà souffrant du foie, et buveur d’eau de Vichy, était-ce un commencement de fatigue cérébrale ? Du reste il avait eu, de tout temps, une répugnance pour la trop nombreuse production, pour la foison des bouquins, comme il disait. Et on l’entendait répéter : « Moi j’étais né pour écrire, dans toute ma vie, un petit volume in-douze, dans le genre de La Bruyère, et rien que ce petit in-douze ! »

C’est donc uniquement, par tendresse pour moi, qu’il m’a apporté le concours de son travail jusqu’au bout, jetant dans un soupir douloureux : « Comment, encore un volume ?… Mais vraiment n’en avons-nous pas fait assez d’in-quarto, d’in-octavo, d’in-dix-huit ! » — et parfois, pensant à cette vie abominable de travail, que je lui ai imposée, j’ai comme des remords, et la crainte d’avoir hâté sa fin.

Mais tout en se déchargeant sur moi de la composition de nos livres, mon frère était resté un passionné de style, et j’ai raconté dans une lettre à Zola, écrite au lendemain de sa mort, le soin amoureux qu’il mettait à l’élaboration de la forme, à la ciselure des phrases, au choix des mots, reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d’abord, les retravaillant des heures, des demi-journées, avec une opiniâtreté presque colère, ici, changeant une épithète, là, faisant entrer dans une période, un rythme, plus loin, refaçonnant un tour de phrase, fatiguant, usant sa cervelle, à la poursuite de cette perfection, si difficile, parfois impossible à la langue française, dans l’expression des sensations modernes… et après ce labeur restant de longs moments, brisé sur un canapé, silencieux, dans la fumée d’un cigare opiacé.

Et cet effort du style, jamais il ne s’y livra avec plus d’acharnement, que dans le dernier roman qu’il devait écrire, dans MADAME GERVAISAIS, où peut-être la maladie, qui était en train de le tuer, lui donnait, dans certains fragments, je le croirais, comme l’ivresse religieuse d’un ravissement.

Lundi 30 décembre. — Exposition Bing. Je ne fais pas le procès à l’idée de l’exposition, je le fais seulement à l’exposition du jour, d’aujourd’hui.

Quoi, ce pays qui a eu le coquet et rondissant mobilier de paresse du XVIIIe siècle, est sous la menace de ce dur et anguleux mobilier, qui semble fait pour les membres frustes d’une humanité des cavernes et des lacustres. La France serait condamnée à des formes, comme couronnées dans un concours du laid, à des coupes de baies, de fenêtres, de dressoirs, empruntées aux hublots d’un navire, à des dossiers de canapés, de fauteuils, de chaises, cherchant les rigides platitudes de feuilles de tôle, et recouverts d’étoffes, où des oiseaux, couleur caca d’oie, volent sur le bleu pisseux d’un savonnage, à des toilettes et autres meubles, ayant une parenté avec les lavabos d’un dentiste, des environs de la Morgue. Et le Parisien mangerait dans cette salle à manger, au milieu de ces panneaux en faux acajou, agrémentés de ces arabesques en poudre d’or, près de cette cheminée, jouant le chauffoir pour les serviettes d’un établissement de bains ; et le Parisien coucherait dans cette chambre à coucher, entre ces deux chaises épouvantant le goût, dans ce lit, qui est un matelas posé sur une pierre tombale !

Vraiment, est-ce que nous serions dénationalisés, conquis moralement par une conquête pire, que la guerre, en ce temps où il n’y a plus de place en France, que pour la littérature moscovite, scandinave, italienne, et peut-être bientôt portugaise, en ce temps où il semble aussi n’y avoir plus de place en France que pour le mobilier anglo-saxon ou hollandais.

Non, ça, le mobilier futur de la France, non ! non !

En sortant de cette exposition, comme je ne pouvais m’empêcher de répéter tout haut dans la rue : « Le délire… le délire de la laideur ! » un jeune homme s’approchant de moi, me dit : « Vous me parlez, monsieur ? »

FIN DU NEUVIÈME ET DERNIER VOLUME.