Journal des Goncourt/IX/Année 1894

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome neuvième : 1892-1895p. 185-293).


ANNÉE 1894

Lundi 1er janvier 1894. — D’aimables souhaits de la bonne année, qui commencent dans un petit bout de lettre, gentiment affectueux de Raffaëlli.

Puis ce sont Roger Marx, Frantz Jourdain, et Jean Lorrain, narrant la vie, à la Renaissance, de Sarah Bernhardt, de cette femme répétant tout l’après-midi, jouant toute la soirée, tout en étant régisseur, metteur en scène, contrôleur, etc., etc., et réduite à dîner dans sa loge. De curieux dîners, où l’on mange couché sur le tapis : cela s’appelle manger sur l’herbe.

Et se succèdent les Charpentier, m’amenant ma filleule Jane, et les Daudet, m’amenant ma filleule Edmée. Mme Daudet me rappelle dans le landau, nous menant rue Bellechasse, que commence aujourd’hui la vingtième année de notre intimité.

Mardi 2 janvier. — Dans le chemin de fer, en face de moi, un monsieur au teint de papier mâché, aux traits nerveusement tiraillés, aux yeux doucement ironiques, et qui, d’après ses paroles, semble un compositeur de musique. Il cause avec un voisin, un peintre que je ne connais pas plus que lui, et parlant un moment des compositeurs français du XVIIIe siècle, il dit : « La préoccupation de ces hommes était avant tout de traduire leurs sentiments… le métier chez eux n’était qu’un domestique… tandis que chez nos contemporains, c’est le patron ! »

Mercredi 3 janvier. — Une visite inattendue. M. Larroumet, vient me voir, et me conte ceci : il avait publié un gros livre sur Marivaux, et se présentait, je crois, à un examen de doctorat, quand son examinateur lui dit :

— Comment, monsieur, un livre de 600 pages sur un auteur de second ordre ?

— Croyez-vous, monsieur, lui aurait-il répondu, que si ces 600 pages avaient été consacrées à Crébillon père, mon livre vaudrait mieux ?

L’examinateur ne répondait rien, et continuait à feuilleter l’énorme monographie, lorsque, tombant sur notre nom, au bas d’une note, il s’écriait : « Ah ! c’est trop fort, ce nom dans votre livre… N’est-ce pas, c’est bien eux les Goncourt, ai-je lu dans un article de Sainte-Beuve, qui ont dit que l’antiquité a peut-être été faite, pour être le pain des professeurs ? Les noms de ces écrivains ne doivent jamais être cités par un auteur, qui se respecte ! »

Au fond, c’est curieux qu’une boutade comme celle-là, ait le pouvoir d’inspirer de tels ressentiments dans une classe de gens.

Jeudi 4 janvier. — Carrière m’entretient de son tableau du Théâtre de Belleville, auquel il travaille, et qu’il espère avoir fini pour l’Exposition. Il me dit les soirées qu’il y passe, pour en emporter l’impression morale, sensationnelle. Il ajoute qu’il va voir aussi des verreries, des fonderies, des agglomérations ouvrières, pour bien portraiturer ces multitudes dans leur ensemble, car il ne s’agit pas ici de détacher des portraits particuliers : ils ne se voient pas dans une foule.

Il a tout à la fois l’observation et l’esprit, ce Carrière. Ces jours-ci, le chirurgien Pozzi, auquel il était allé recommander pour une opération, un pauvre diable, après de grands compliments sur sa peinture, l’invitait à venir le voir, un jour, à sa clinique. Le spirituel blagueur le remerciait par cette phrase : « Merci, docteur, je ne tiens pas à jouir de la douleur des autres ! »

Dimanche 7 janvier. — J’étais si bien portant, ces jours-ci, que j’ai dit au docteur Rendu de ne pas revenir d’ici à quinze jours, et ce matin, soudainement, j’ai un tel froid dans les bras que, couché dans mon lit, tout habillé, avec deux paletots sur le corps, et encore des fourrures jetées sur mes couvertures, je suis obligé de me faire repasser les bras avec des fers chauds.

Mardi 9 janvier. — Le peintre Helleu, des yeux fiévreux, une physionomie tourmentée, et avec cela, la peau et les cheveux du noir d’un corbeau.

Il vient faire une pointe sèche d’après moi, disant qu’il est très intimidé, qu’il a rêvé toute la nuit qu’il manquait mon portrait, et que pour se mettre en train — lui, qui ne fait que des femmes — il a essayé de se portraiturer lui-même.

Il travaille sur le cuivre non recouvert, avec une pointe de diamant, ayant un tournant sur le métal, que n’a point la pointe d’acier, et avec lequel, il se vante de pouvoir faire un 8. Cette pointe de diamant, qui vient d’Angleterre, serait l’objet de la convoitise de graveurs à l’eau-forte contemporains, qui font de la diplomatie pour la lui emprunter, à la fin de la faire exécuter par un bijoutier parisien.

Pendant qu’il travaille, penché sur la planche de cuivre, qui lui met un reflet rouge sur la figure, il me confesse ses goûts de bibeloterie, son amour des bois sculptés du XVIIIe siècle, et il m’avoue que pour le tableau qu’il finit dans le moment, tableau vendu seulement 2 000 francs, il vient d’acheter un cadre, aux armes de France, de 1 500 francs.

Puis il parle du besoin de s’entraîner, de se monter, des quatre heures qu’il lui faut, pour attraper l’assurance, quatre heures au bout desquelles, il est quelquefois mort de fatigue. Et il me parle aussi de ses tentatives, pour obtenir des sortes d’instantanés dans le monde, au moyen de planches remisées au fond de son chapeau, et me conte la réussite d’une petite planche, ainsi enlevée, où il a reproduit les yeux concupiscents de Tissot sur un décolletage de femme.

Mercredi 10 janvier. — Robert de Montesquiou vient m’inviter à une conférence, à la Bodinière, où il doit parler sur Marceline Desbordes-Valmore, dont les poésies ont été, selon son expression, la consolation de ses années sèches. Alors il se répand sur le bonheur de sa vie dans le pavillon, où il vient de s’établir à Versailles, sur cette séparation qui se fait entre le monsieur en vareuse bleue de là-bas et le monsieur habillé de Paris, sur la satisfaction de ne plus être sous le coup d’une visite imprévue…. Puis c’est de l’enthousiasme délirant, au sujet de Sarah Bernhardt, à laquelle il s’apprête à faire cadeau, dit-il, d’un collier en corail rose laqué, qui aurait appartenu à une Impératrice du Japon.

Jeudi 11 janvier. — Courteline, un petit homme de la race des chats maigres, perdu, flottant dans une ample redingote, les cheveux en baguettes de tambour, plaqués sur le front, et rejetés derrière les oreilles, et de petits yeux noirs, comme des pépins de poire, dans une figure pâlotte. Ce petit homme : un gesticulateur, ayant dans le sac de sa redingote, des soubresauts de pantin cassé, et cela, dans des conversations, où, piété sur ses talons, sa parole a la verve comique à froid de ses articles, et où son dire débute ainsi : « N’est-ce pas, je n’ai pas l’habitude de mettre mon pied sur un étron ?… »

Mercredi 17 janvier. — Ce soir, je dînais à côté d’une jolie et distinguée femme, d’origine russe. Elle me confessait, à l’âge de quatorze ans, dans l’abandon et la non-surveillance des livres traînant partout, en la maison de ses père et mère — et qui avait fait que sa sœur avait lu, à six ans, MADAME BOVARY — avoir parcouru toute la littérature avancée des langues, française, russe, anglaise, allemande, italienne. Et comme je l’interrogeais, sur ce que cette incroyable avalanche de mauvaises lectures avait dû produire dans son cerveau, elle me répondait que cette ouverture par les livres sur la vie aventureuse, lui avait donné l’éloignement des aventures, mais en même temps lui avait fabriqué une pensée, toute différente de la société, au milieu de laquelle elle vivait.

Dimanche 21 janvier. — Aujourd’hui la visite de Bonnetain, que je n’ai pas vu depuis son retour du Soudan.

Il proclame qu’on peut aller d’un bout de l’Afrique à l’autre, avec une canne, en courant moins de danger, que dans la banlieue. Mais, ajoute-t-il, quand il y a des militaires envoyés pour ces promenades, ils veulent absolument des coups de fusil, pour avancer, et c’est d’eux, que viennent toutes les complications.

Il parle de la politique française là-bas, de sa soumission aux exigences de l’Angleterre, nous confiant qu’un gros bonnet de l’administration, lui avait dit, dans un mouvement d’expansion : « Si je pouvais vous faire lire les dépêches, que j’ai dans ce meuble, sur notre humiliante attitude vis-à-vis de l’Angleterre, nous pleurerions ! »

Il donne de tristes détails sur le gaspillage, sur la malhonnêteté générale de l’endroit, signalée par cette phrase qui revient dans sa conversation, comme un refrain : « Vous savez, là-bas, il se gagne une maladie, qui fait voir les choses sous un autre angle qu’en Europe… ça s’appelle la soudanite. » Et la soudanite ferait faire de vilaines et féroces choses.

Puis avec l’accent tendrement passionné, qu’il a, lorsqu’il parle de sa fille, il nous disait : « Elle n’a pas été une minute souffrante… et c’est un enfant que rien n’étonne… Elle aperçoit un lion, savez-vous ce qu’elle dit : « Oh ! j’en ai vu de plus beaux que cela au Jardin des Plantes… et surtout le grand, auprès de ma marraine, qui a des poils sur le dos et des bouquets entre les jambes. » Elle parlait du lion de Belfort, qu’elle voyait en allant chez sa marraine, à Montrouge.

Mardi 30 janvier. — Dîner chez Jean Lorrain, avec le ménage de la Gandara, Henri de Régnier.

Une beauté tout à fait gozzolienne, cette Mme de la Gandara, avec ses beaux yeux songeurs au grand blanc, l’ovale long de sa figure, les lignes pures de son nez, de sa bouche, la délicatesse extatique de sa physionomie, ses blonds cheveux lui tombant le long de la figure, en ondes dépeignées, comme les cheveux d’une Geneviève de Brabant, enfin avec ce caractère d’une tête, où la nature s’associe au coquet effort de se rapprocher des primitifs, et qui lui donne dans de la jeune vie, le charme archaïque d’une tête idéale d’un vieux musée. Et le cou un peu décolleté, sans un bijou, sans une fanfreluche distrayant le regard, elle est habillée d’une robe de satin blanc, toute plate, toute collante aux formes, avec seulement au bas, cinq ou six rangs de petites ruches, qui font un remous de luisants et de reflets de soierie, à ses pieds.

Gandara tout en étant simple, naturel, est un monsieur distingué, qu’on sent en rapport avec les gens du vrai monde. Dans sa causerie sur la peinture, où ses trois admirations semblent se porter sur Rembrandt, Velasquez, Chardin, il a une expression caractérisant bien le premier et le dernier, quand il dit : « Chez Rembrandt, c’est une lumière d’or, chez Chardin, une lumière d’argent. »

Mercredi 31 janvier. — Aujourd’hui, la comtesse de Biron vient me demander mes conseils, pour l’Exposition de Marie-Antoinette, qui doit avoir lieu au musée Galliera.

Dimanche 4 février. — La petite bonne qui a remplacé un moment Blanche, et qui s’en va de chez moi, disait : « Décidément je vais chercher une place chez une cocotte… on y travaille peu… on y mange bien… et on a la chance d’être emmenée au spectacle, aux bains de mer ! »

Daudet soutenait que les locutions des gens sont, la plupart du temps, en rapport avec la nature de leurs facultés. Ainsi les gens qui ont le don de la vision des choses, disent toujours : « Vous voyez bien ça ? » tandis que ceux qui ne sont pas picturaux, et qui ont plutôt la compréhension, que la vision des choses, disent : « Vous comprenez bien ça ? »

Ce soir, Rollinat, venu pour placer ses morceaux de musique à Engel, qui lui a fait un traité par lequel, il ne peut lui en fournir que la demi-douzaine par an, nous joue ces morceaux. Il les interrompt, de temps en temps, nous faisant face par une virevolte du tabouret du piano, et nous parlant de sa vie plantureuse de là-bas, des chevennes de trois livres, qu’il met bien ficelés à la broche, et dont il arrose la peau craquante d’une livre de beurre, avouant que pour lui « bien manger a son importance ». Et il se répand sur ses pitancheries, avec son curé rabelaisien, s’écriant à table : « Ah ! je ne sais pas comment on est là-haut, mais je me trouve bougrement bien ici ! »

Dans sa vie provinciale, Rollinat ne se plaint que des temps de neige qui l’emprisonnent chez lui, et il cite une année, où il a été enfermé quarante jours chez lui, et où pour se distraire, il s’est livré à de voluptueuses cuisines.

Il nous répète qu’il n’a jamais pu écrire à une table, que c’est en marchant dans la campagne, qu’il fait ses vers, et la carcasse musicale de sa musique, avant de la reprendre au piano.

Lundi 5 février. — Helleu qui recommence une pointe sèche, d’après moi, me raconte les premières années de sa vie d’artiste ; et me parle d’affreuses pannes, de deux jours qu’il a passés sans manger, n’ayant que l’argent du modèle, d’après lequel il a travaillé, ces deux jours, fiévreusement, pour oublier sa faim. Heureusement qu’en farfouillant dans son atelier, à la fin de la seconde journée, il a trouvé une boîte de fer-blanc, dans laquelle trois ou quatre biscottes avaient été oubliées.

Puis Helleu m’entretient d’une centaine de croquis, qu’il a faits dans un séjour à Bois-Boudran, de la comtesse Greffulhe, croquis dans toutes les attitudes, et montrant la charmante femme, du lever au coucher, croquis qu’il avait demandés un jour, pour les exposer, et qui lui avaient été refusés, parce qu’il y avait des croquis trop intimes, que la femme était montrée trop dans son déshabillé.

Helleu est avant tout, un croqueur des ondulations et des serpentements du corps de la femme, et il me disait qu’il avait chez lui, tout un arsenal de planches de cuivre, sa femme ne pouvant faire un mouvement qui ne fût de grâce et d’élégance, et dix fois par jour, il s’essayait à surprendre ces mouvements, dans une rapide pointe sèche.

Dimanche 11 février. — De la gaieté douce, du comique léger, de la parole joliment malicieuse, et de l’entrain communicatif, qui fait tout le monde causant autour de lui, ce sont les qualités de la conversation de Rodenbach.

Mercredi 14 février. — Une crise avant-hier, une crise ce matin. Une impossibilité de travailler, d’écrire même une lettre. J’ai vraiment peur, quand arrivera la correction des épreuves de mon JOURNAL, de n’être plus en état de faire cette correction.

Dimanche 18 février. — C’est vraiment extraordinaire chez Schwob cette science universelle qui va de Tacite à Wittemann : des auteurs les plus anciens aux auteurs les plus modernes, et les plus exotiques. Et cet érudit n’est pas seulement un homme de bouquins, il a la curiosité des coins d’humanité excentriques, mystérieux, criminels. Il nous décrivait, ce soir, le repaire du Château-Rouge, nous contait une visite faite par lui, à la salle des femmes.

Il est en train de traduire un roman complètement inconnu de l’auteur de ROBINSON CRUSOÉ : roman qu’il me dit avoir quelque ressemblance avec GERMINIE LACERTEUX.

Jeudi 22 février. — Enfin aujourd’hui, sans une ligne, sans un mot de Sarah Bernhardt, le renvoi du manuscrit de : LA FAUSTIN.

Vendredi 23 février. — Représentation de la JOURNÉE PARLEMENTAIRE, au Théâtre-Libre, représentation du Figaro.

Dans l’entr’acte, visite de l’académicien d’hier, visite d’Hérédia qui nous raconte qu’il a bien manœuvré, qu’il a démoli les intrigues de Camille Doucet, qu’il s’est montré un habile stratégiste.

Au fond, la JOURNÉE PARLEMENTAIRE n’est pas si méprisable, que je l’entends dire par quelques-uns, seulement, c’est une pièce faite rapidement, pas assez fouillée, et où Thuringe et les parlementaires de son entour ne sont que silhouettés.

Dimanche 25 février. — Interrogé sur son ami Paul Adam, de Régnier nous dit que c’est un corpulent, un sanguin, dont même la rêverie n’est pas contemplatrice, mais est active, et tout en reconnaissant, en exaltant ses mérites littéraires, il déclare toutefois que chez lui, l’occultisme prime la littérature.

Lundi 26 février. — À l’anarchique heure présente, dans les maisons où les magistrats ont un appartement, il y a une porte intérieure en glace fermée, qu’ouvre seule la portière. Cette porte existe chez le juge Meyer, qui habite le logement du dessous de Quesnay de Beaurepaire.

Mercredi 28 février. — Lisant aujourd’hui, dans la brochure, la JOURNÉE PARLEMENTAIRE, je trouve à la pièce de très grandes qualités, dont je ne m’étais pas tout à fait rendu compte à la représentation, et je trouve le suicide par contrainte, un acte parfaitement original et très bien fait.

Dimanche 4 mars. — Au Grenier, arrive Rodenbach, auquel on demande, où il en est de sa pièce, et qui dit que Claretie est prêt à la jouer, mais qu’il ne veut pas de sa composition. C’est un hasard, ajoute-t-il, qui lui a fait faire du théâtre, qu’il n’en fera sans doute plus, et qu’alors il aime mieux ne pas être joué, que d’être joué avec une interprétation, qui n’est pas dans ses vues. Claretie lui propose Baretta, et il désirerait avoir Moreno qui, pour lui, donnerait l’illusion d’une figure avec son recul dans le passé.

Ce soir, Schwob apporte, chez Daudet, un volume de Daniel de Foé, qu’il nous traduit, qu’il nous interprète. C’est un traducteur très séduisant, avec son mot à mot trouvant si bien l’expression propre, ses petites hésitations balbutiantes devant un terme archaïque, ou un terme d’argot, avec son intonation à mezza voce qui, au bout de quelque temps, a le charme berçant d’une cantilène. Ce volume, je crois, s’appelle LE CAPITAINE JACK, et c’est l’histoire d’un voleur-enfant, écrite avec un sentiment d’observation moderne, et mille petits détails d’une vie vécue, contés bien certainement à l’auteur, enfin avec toute la documentation rigoureuse et menue d’un roman réaliste de notre temps.

Mercredi 7 mars. — Dîner chez Zola, dans sa belle et grande salle à manger nouvelle.

Un très beau et très fin dîner, au milieu duquel est servi un plat exquis : des bécasses au vin de Champagne, dont la recette a été rapportée par Mme Zola de Belgique, et dans la sauce duquel salmis, est écrasé du foie gras : ce qui fait un velouté sucré inénarrable.

Un moment, on entend Coppée, dont le ricanement de la voix prend quelque chose de la pratique de Polichinelle : « Oh les jeunes ! je me rappelle, moi, mes premières visites chez Leconte de Lisle… je m’y rendais comme on va à La Mecque… maintenant, eux, à la première entrevue, de bouche à bouche, ils vous traitent de vieux c… »

Jeudi 8 mars. — Combien ce Tacite de Burnouf, en six volumes ?

— Dix francs, me répond le libraire Delaroque.

— Il y a vingt ans, on l’aurait vendu trente-cinq francs… mais aujourd’hui on ne veut plus d’auteurs latins.

Dimanche 11 mars. — Quinze jours sans crise, et la sensation de la rentrée en pleine jouissance de la vie.

Jeudi 15 mars. — À mon entrée dans le cabinet des Daudet : « Vous savez, me dit-il, il y a eu une bombe à la Madeleine, je passais en voiture… devant, c’était une foule ! »

Pour la première fois, vient ce soir chez Daudet, Mme Martel, ou plutôt Gyp, à l’élégance brisée du corps, dans une toilette blanche d’un goût tout à fait distingué. Elle parle avec amour des bêtes, de son cheval qui lui écrase les pieds, et auquel elle ne peut s’empêcher de porter tous les jours des morceaux de sucre, des chats qu’elle adore, des chiens, dont son hôtel est une maison de refuge.

Arrive Jean Lorrain qui dit : « Aujourd’hui Pozzi donnait un déjeuner à deux de ses opérés, à Mme Jacquemin et à moi. Aussi, ai-je entendu la bombe, qui a fait le bruit d’un coup de canon, tiré à la cantonade. Et c’était curieux l’aspect de la Madeleine, ça ressemblait, vous savez, à l’acte d’Antigone, où devant le Temple, sont ces gens faisant de grands appels de bras. »

Lorrain est interrompu par Mariéton, qui est entré dans la Madeleine, grâce à la rencontre qu’il a faite à la porte, d’un neveu de Périer. L’église était complètement noire, mais à la lueur d’une allumette qu’il a allumée, il a pu voir le mort, dont la figure exsangue, était pareille à une figure de cire, et dont le bas du corps semblait une bouillie, sur laquelle se répandaient ses entrailles.

Vendredi 16 mars. — Première visite de mon troisième Esculape, du docteur Millard qui a une bonne figure réconfortante, et qui écrit une ordonnance, avec des rire prometteurs de santé.

Dîner, ce soir chez Charpentier, avec les Zola, les Daudet, les Frantz Jourdain, Lemaître, Degas.

Degas n’a pas vieilli d’un cheveu, au contraire il est engraissé, et a pris le teint fleuri du succès. À une allusion sur la vente de ces jours, il laisse échapper un petit mouvement nerveux, et d’une voix rêche, dit que les amateurs sont des brocanteurs en chambre, dissimulant mal son effroi des ventes, où le haut chiffre où sont cotés ses tableaux aujourd’hui, peut faiblir demain.

Un moment je cause avec Zola, l’interrogeant sur sa maladie, qu’il me dit se porter sur les entrailles, et chose curieuse, amener chez lui des crises, aussitôt qu’il se met à travailler, et même à lire.

Dimanche 25 mars. — J’ai la visite de Tabarant qui m’a dédié L’AUBE, et qui habite Conflans. Il nous apprend qu’il est voisin de Carlier, l’ancien préfet de police, avec lequel il va fumer presque journellement une cigarette, et qui lui raconte les choses les plus curieuses. Il lui aurait dit que Maxime Ducamp avait écrit une « Histoire de la pornographie sous la Commune », histoire dans laquelle, il affirme que le général Eudes avait fait fusiller Beaubourg, parce qu’il l’avait trouvé le cocufiant.

Vendredi 30 mars. — Une nuit telle, que je crois n’en n’avoir jamais passé de pareille dans ma vie, et où l’on comprend les gens qui se jettent par la fenêtre.

Dimanche 1er avril. — Aujourd’hui trois enterrements : Pouchet, le fils Braine, Mme Zeller. La marchande, chez laquelle ma domestique a été commander une guirlande de roses et de pensées, lui disait : « C’est étonnant comme on meurt dans ce moment-ci ! ».

Je retrouve en rentrant du cimetière, au Grenier, Rodenbach qui me dit écrire un poème inspiré par sa maladie, où il cherche à peindre l’affinement produit par la souffrance, l’espèce d’étape supérieure, que cela fait monter à notre humanité.

Ce soir, Léon Daudet nous lit quelques morceaux des MORTICOLES. C’est une abondance d’idées, une richesse d’images, de l’horreur, de l’horreur… mais de l’horreur amusante, et un style brisé, plein de vie, au milieu d’une ironie féroce, d’une ironie à la Swift.

Lundi 2 avril. — Exposition des pastellistes. — Helleu : des pastels où l’on sent un œil de peintre, amoureux de douces étoffes, de tendres nuances passées, de soieries harmonieusement déteintes. — Duez : des fleurs au beau et large dessin, dans leur mollesse et leur rocaille fripée. — Lhermitte : de vieilles rues normandes, au puissant écrasis de pastel, balafrées en leur ombre bleuâtre, de coups de soleil dorés.

La soupe servie chez Mme Sichel, le docteur Martin tombe dîner. Le délicat repas l’amène à parler du temps, où, avant d’être médecin, il était directeur d’une exploitation de soufre, aux environs de Naples, dans une localité, où il se nourrissait absolument de soupe aux choux et de salade de pommes de terre. Il arrivait cependant des jours, où il lui venait l’idée de faire un dîner, comme dans un restaurant de Paris. Or, il se trouvait, que la contrée était pleine de bécasses, et qu’on lui vendait, en le volant beaucoup, 50 centimes. Et achetant toutes celles qu’on lui apportait, il finissait par en avoir une quarantaine, qu’il surveillait, et qu’il mettait à la broche, lorsqu’une plume se détachait du cou. Et ma foi, il avait construit de ses mains une rôtissoire en fer-blanc, et faisait rôtir la bécasse devant un feu de bois clair et flambant, ayant l’art de la faire couler dans le canapé, et soutenant qu’il n’y avait pas dans le monde, un rôtisseur de bécasses comme lui. La découverte des bécasses l’avait amené bientôt à la trouvaille, dans un petit lac voisin, d’écrevisses que personne ne mangeait, et il fallait l’entendre décrire les merveilleux courts-bouillons qu’il fabriquait.

Ce très aimable docteur Martin, est vraiment un délicat. Je l’ai entendu parler femmes, bouquins, cuisine ; et la manière dont il en parle, ne peut laisser aucun doute sur cette qualité distinguée de l’homme.

Jeudi 5 avril. — À la fin de la soirée, l’on causait de la précipitation des choses, des événements, des succès, de l’accélération de tout au monde, et l’on se demandait, si ce n’étaient pas les caractères des fins de siècle, si, il n’y avait à ces époques limitées par des calculs humains, une accumulation, un trop-plein d’incidents, voulant déborder, pour débarrasser le siècle qui va venir. Et l’on faisait un retour sur la fin du siècle dernier avec la Révolution, sur la fin du XVIIe siècle avec les guerres de Louis XIV, sur la fin du XVIe siècle avec la Ligue.

Vendredi 6 avril. — Le jeune Rothenstein qui fait un croquis de ma tête pour le livre : EDMOND AND JULES DE GONCOURT (with Letters and Leaves from their Journals), que va publier à Londres l’éditeur Heinemann, me parlait d’un phalanstère momentané, établi entre Rosetti, Whistler, Swinburne, phalanstère tout rempli, du matin au soir, de disputes, de chamaillades, d’engueulements, et dans lequel on voyait vaguer Swinburne, le plus souvent ivre et tout nu, à la grande indignation de Rosetti.

Samedi 7 avril. — L’hiver dernier, sur un catalogue à prix marqués, j’achetai un peu à l’aveuglette, sans trop savoir ce qu’il y avait dedans, un livre ayant pour titre : « LA MAISON RÉGLÉE ET L’ART DE DIRIGER LA MAISON d’un grand Seigneur, et le Devoir de tous les officiers et autres domestiques en général. AVEC LA VÉRITABLE MÉTHODE de faire toutes sortes d’eaux et de liqueurs, fortes, raffraichissantes, à la mode d’Italie. À Paris, chez Nicolas Le Gras, au Palais, dans la Grand’Salle, au troisième pilier à l’L couronné. MDCC. »

Et quand j’eus parcouru le petit volume, qui donne exactement le « Prix de la vie à Paris, en 1700 », ce fut un étonnement pour moi, qu’il n’eût été déjà consulté et cité par un historien des mœurs françaises.

La MAISON RÉGLÉE est tout bonnement le livre d’un maître d’hôtel ; mais d’un maître d’hôtel qui n’est pas le premier venu.

« L’office ayant été sa première inclination », écrit-il, il apprit son métier des premiers officiers de France, s’attachant à ne rien ignorer concernant les confitures et les liqueurs, mais travaillant encore à savoir faire en perfection toutes sortes d’eaux, tant de fleurs que de fruits, glacées et non glacées, sorbets, crèmes, orgeat, eaux de Pistaches, de Pignons, de Coriandre, d’Anis, de Fenouil et de toutes sortes d’autres grains, et apprenant à distiller des fleurs et des fruits, tant par le chaud que par le froid, et à préparer le chocolat, le thé, le café, que peu de gens, dit-il, connaissent encore en France, — et enfin se donnant après Môre, qui fut envoyé d’Italie au cardinal Mazarin, après Salvator, qui fut envoyé également d’Italie au maréchal de Grammont, se donnant pour le troisième maître d’hôtel qui avait contribué à la vogue de ces boissons.

Pour se perfectionner dans son art, il faisait un séjour de quatorze mois à Rome, d’où revenant en France, au mois de janvier 1660, émerveillé des beaux pois en cosse, qu’il trouvait aux environs de Gênes, il en faisait cueillir deux paniers par les paysans, qui lui apportaient avec quantité de boutons de roses, dont le tour de leurs champs est garni, et certaines herbes propres à les conserver dans leur fraîcheur. Et aussitôt, prenant la poste, il eut la bonne fortune, arrivé à Paris, de présenter, le 18 janvier, ses pois et ses roses au roi Louis XIV, par l’entremise de Bontems, qui lui fit la grâce de le mener, lui-même, au vieux Louvre.

Ces roses fleuries, ces pois mûrs au mois de janvier : c’était une nouveauté à Paris, et Monsieur, et le comte de Soissons, et le duc de Créqui, et le maréchal de Grammont, et le comte de Noailles, et le marquis de Vardes, de s’écrier que jamais en France, on n’avait vu rien de pareil pour la saison. Même en présence de Sa Majesté, le comte de Soissons prenait une poignée de pois, qu’il écossait, et qui se trouvèrent aussi frais que si on venait de les cueillir. Et Sa Majesté, après avoir témoigné sa satisfaction à l’heureux maître d’hôtel, lui ordonnait de les porter au sieur Baudouin, contrôleur de la bouche, et de lui dire d’en faire un petit plat pour la Reine mère, un pour la Reine, un pour le Cardinal, et qu’on lui conservât le reste que Monsieur mangerait avec Elle.

Et comme Louis XIV faisait offrir un présent d’argent au porteur des pois et des roses, Audiger (c’est le nom de notre maître d’hôtel), refusait et faisait demander au Roi le privilège de faire, de vendre et de débiter toutes sortes de liqueurs à la mode d’Italie, tant à la Cour et suite de Sa Majesté, qu’en toute autre ville du royaume, avec défense à tous autres, d’en vendre et d’en débiter à son préjudice.

À peu de temps de là, Audiger obtenait son brevet de M. Le Tellier, mais il éprouvait de telles tracasseries dans les bureaux pour le scellement de ses lettres d’obtention, qu’il entrait chez la comtesse de Soissons en qualité de faiseur de liqueurs, en sortait, se mettait dans le régiment de cavalerie de Rouvray, faisait plusieurs campagnes, obtenait une lieutenance d’infanterie dans la compagnie Joyau, du régiment de Lorraine, se démettait, se refaisait maître d’hôtel du président de Maisons, puis de Colbert, et finalement établissait une boutique de limonadier, place du Palais-Royal, où il fournissait la Cour et la Ville.

C’est dans cette boutique de limonadier, qu’Audiger écrit LA MAISON RÉGLÉE, et nous donne la constitution de la Maison d’un grand seigneur, en nous initiant au bon marché invraisemblable de la vie à Paris, en ces premières années du XVIIIe siècle.

La Maison d’un grand seigneur devait être composée : d’un Intendant, d’un Aumônier, d’un Secrétaire, d’un Écuyer, de deux Valets de Chambre, d’un Concierge ou Tapissier, d’un Maître d’Hôtel, d’un Officier d’Office, d’un Cuisinier, d’un Garçon d’Office, de deux Garçons de Cuisine, d’une Servante de Cuisine, de deux Pages, de six ou quatre Laquais, de deux Cochers, de deux Postillons, de deux Garçons de Carrosse, de quatre Palefreniers, d’un Suisse ou Portier. Et en plus, d’un Valet pour l’Intendant, d’un Valet pour l’Aumônier, d’un Valet pour le Secrétaire, d’un Valet pour l’Écuyer, d’un Valet pour le Maître d’Hôtel.

Or l’aumônier, appointé à 200 livres, l’écuyer à 400, le maître d’hôtel à 500, le cuisinier à 300, le garçon d’office à 75, le cocher à 100, les palefreniers à 60, les laquais à 100, etc., etc., cela fait pour les traitements et gages des trente-six personnes composant la domesticité du grand seigneur, par « chacun an » la somme de quatre mille dix livres.

Maintenant quelle était la dépense, par jour, de ces trente-six personnes : écoutons Audiger.

Dans les maisons bien réglées, et afin que chacun soit content, on donne une livre et demie de viande de boucherie, y compris les bouillons, les jus, coulis et entrées de grosses viandes pour la table du Seigneur ; ce qui, par jour, pour les personnes ci-dessus, fait la quantité de cinquante livres de viande, lesquelles, à raison de cinq sous la livre, donnent la somme de . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . 14 l. 10 s.

Les jours maigres, les légumes et les poissons revenaient au même prix que la viande, les jours gras.

On donne aussi par jour à chaque personne trois sous de pain, ou une livre et demie : ce qui fait, y compris le pain pour les potages . . . . 5 l. 8 s.

Pour le vin, les officiers et le cocher ont trois chopines par jour, et les autres domestiques une pinte, et quand le vin se paye en argent, les premiers ont cinq sous, les autres quatre : ce qui fait . . . . . . 7 l 9 s.

Pour le bois et charbon pour la cuisine et l’office . . . . . . . . . 3 l.

Pour le sel, le poivre, le clou de girofle, la cannelle et autres épiceries . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .20 s.

Pour les herbes, légumes, salades, huile et vinaigre et verjus. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 20 s.

Pour la chandelle, tant pour la cuisine, office, antichambre, écurie, vingt-huit sous : qui font quatre livres de chandelle par jour . . . . 28 s.

Pour l’entretien et dépense journalière des ustensiles de cuisine . . 10 s.

Pour l’entretien aussi des batteries de cuisine et d’office . . . . . 15 s.

Pour le porteur d’eau . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . 5 s.

Soit la somme par « chacun an » de neuf mille cinq cent trente-six livres, seize solz.

Maintenant Audiger établit la dépense, à laquelle peut revenir la table du seigneur, à douze couverts par jour, soir et matin.

Pour le premier service de la table, il doit avoir à dîner : un grand potage, quatre petits plats, deux assiettes hors-d’œuvre ; pour le second service, un grand plat de rôt, deux salades, deux plats d’entremets ; pour le troisième service, un grand plat de fruits avec quatre compotes.

Pour la viande de rôtisserie, il faut, tous les jours, un chapon pour mettre au pot ; deux poulets pour faire une entrée ; trois pièces de rôt pour le matin, autant pour le soir, ce qui, à huit pièces de rôtisserie par jour à vingt-cinq sous, chaque pièce, fait monter la dépense à . .10 l.

Et Audiger estime, par jour, le pain à . . . . . . . . . . . . . . . .36 s.

Le vin à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .6 l.

Les légumes, ragoûts, crêtes, ris de veau, foies gras, beurre, etc., à 4 l.

Les fruits et les compotes à. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . 4 l.

La bougie à raison d’une livre par jour ; tant pour la table que pour la chambre, à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 30 s.

Les deux flambeaux de poing, à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . 3 l.

Le bois, fagots, cotterets en hiver, pour la chambre et l’antichambre .30s.

Le blanchissage des nappes, serviettes de table, tabliers et torchons de cuisine et d’office, à. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .15 s.

Soit la somme, par « chacun an », de onze mille huit cent quatre-vingts livres quinze sols.

Maintenant passons à l’écurie du grand seigneur.

D’après Audiger, un grand seigneur ne peut avoir moins de quatorze chevaux de carrosse, qui font deux attelages.

Il compte par jour, pour chaque cheval, deux bottes de foin qui, à raison de 20 livres le cent, valent. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . 8 s.

Un boisseau d’avoine. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . 8 s.

Pour la paille de la litière, le maréchal, l’entretien des fers, le bourrelier. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . 6 l.

Ce qui fait pour chaque cheval, par jour, 22 sous, et pour les quatorze. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .15 l. 10 s.

Le seigneur ne peut également avoir moins de seize chevaux de selle, dont la nourriture et l’entretien lui reviennent à douze livres, et qui, avec la nourriture et l’entretien des chevaux de carrosse, et les raccommodages du carrosse, montent par jour à vingt-neuf livres.

Soit par « chacun an » la somme de dix mille cinq cent quatre-vingt-cinq livres.

En sorte que cette maison, montée sur le pied de trente-six officiers et domestiques, et où il y a trente chevaux à l’écurie, ne coûte, en l’an 1700, que la somme de trente-huit mille neuf cent soixante-quinze francs.

Maintenant, si le grand seigneur se marie, tout de suite, la maison s’augmente pour le service de la Dame : d’un Écuyer ; d’une Demoiselle suivante, d’une demoiselle suivante, dont la fonction est de faire honneur à la Dame, et de l’accompagner à la messe, aux visites, et partout où elle va ; d’une Femme de chambre, d’une femme de chambre qui doit savoir peigner, coiffer, habiller et ajuster une dame, suivant le bon air et sa qualité, savoir blanchir et empeser toutes sortes de linges et de gazes, savoir raccommoder les dentelles, savoir préparer un remède et le donner avec adresse ; d’un Valet de chambre, d’un valet de chambre qui, dans ce temps-là, était en général tailleur pour femmes, et qui devait prendre soin des habits de la Dame, et les mettre à la mode, quand ils n’y étaient plus, et tenir la porte de la chambre de la Dame, quand elle se lève ou se couche, et avoir beaucoup de discrétion dans ce qu’il peut voir ou entendre ; d’un Page, d’un Maître d’Hôtel, d’un Cuisinier, d’un Officier, d’une Servante de cuisine, de quatre Laquais, d’un Cocher, d’un Postillon, d’un Garçon de Cocher, de sept Chevaux de carrosse, de quatre Chevaux de selle, pour monter les officiers.

Quand il y a des enfants, ce sont encore : une Gouvernante d’enfants, une Nourrice, un Gouverneur ou Précepteur, un Valet de Chambre, deux Laquais, une Servante pour la Nourrice.

Toute la dépense de cette nouvelle domesticité, ajoutée à l’autre, ne s’élève guère, comme gages, qu’à deux mille quatre cent soixante-cinq francs.

Audiger établit aussi, « sur un pied honnête » le budget d’une maison « de moindre conséquence », d’une maison d’homme de qualité, où il y a un Valet de Chambre, une Femme de charge, un Cuisinier, un Cocher, deux Laquais, et à l’écurie deux Chevaux pour le petit carrosse-coupé, dont il donne le prix d’achat à cinq cents francs, ainsi que des deux moyens chevaux, à deux mains, valant de six cents à sept cents francs.

Et pour cette Maison, où, en comptant le Maître, il y a huit bouches à nourrir, Audiger arrive à la somme de quatre cent huit livres par mois, et à la somme par « chacun an » de quatre mille huit cent quatre-vingt-dix neuf livres.

Enfin Audiger établit le budget d’un homme de qualité qui vit à l’auberge, paye la nourriture de ses gens, et se sert d’un carrosse de remise.

Son valet de chambre, à raison de vingt-cinq sous par jour pour sa nourriture, et cinquante écus de gages, lui coûte par mois trente-sept livres dix sols, et par an. . . . . . . . . . . . . . . . . . .457 l. 10 s.

Ses deux laquais, à raison de seize sols par jour, pour leur nourriture, chacun, et quatre-vingt-dix livres de gages, lui coûtent par an . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 585 l. 12 s.

Quant au maître, il peut dépenser, tant pour sa chambre garnie que pour le logement de ses gens, et pour sa pension et nourriture, un écu par jour ; ce qui fait par an. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1098 l.

Et pour le carrosse de remise, à raison de vingt pistoles par mois ; ce qui donne par an, la somme de. . . . . . . . . . . . . . . . . . .2400 l.

C’est ainsi, dit Audiger, que toute la dépense d’une personne, qui veut se gouverner de la sorte, peut aller, par mois, à la somme de quatre cent six livres, onze sols, six deniers et par « chacun an » à quatre mille huit cent dix-neuf livres.

Dimanche 8 avril. — Voici Paul Margueritte, qui pousse la porte du Grenier, bien vivant, bien portant. Il parle de sa vie de travail, cet hiver, entre le piano de sa femme et les devoirs de ses petites filles.

Et voilà Pierre Gavarni qui nous entretient de la contamination des campagnes, par cette universalité de soldats, rapportant la v… dans les localités, les plus sainement portantes. Il signale aussi le changement curieux, arrivé chez les paysans de son département, qui lorsqu’ils n’avaient pas le sol, étaient des conservateurs forcenés, et qui, maintenant qu’ils possèdent des terres et de l’argent, sont socialistes.

Mardi 10 avril. — Décidément je me crois foutu !

Jeudi 12 avril. — Il est question de Marseille, et Richepin parle assez drolatiquement de deux parentes de sa femme, natives de ladite ville, qui ont passé avec les enfants de l’une, quelques jours dans son logis, et dont le séjour a été pour lui une vraie jubilation. L’une, la mère, très exubérante, très grande parleuse, l’autre une concise, mais formulant des phrases, dans lesquelles était condensée toute l’exagération de la parole méridionale. Ainsi la mère disant de son enfant, je ne sais à propos de quel petit méfait : « Alors j’ai fait des nœuds à mon mouchoir…, et je lui en ai donné…, je lui en ai donné ! — Oui, reprenait la sœur, quand je suis montée à ses cris, sa chair était une bouillie ! » Un autre jour, la mère parlant encore de son enfant, de sa manie de toucher aux allumettes, de sa crainte qu’il n’incendiât la maison, et racontant que pour lui faire peur du feu, elle lui avait tenu un moment le doigt au-dessus d’une bougie, la sœur de s’écrier : « Le pauvre petit…, oui, ça sentait la fonte de la graisse ! »

Hérédia, que je remercie de l’envoi de la Nonne Alferez, illustrée par Vierge, me donnait quelques détails sur le grand artiste paralysé. Dans le naufrage de son cerveau, il est resté une case intacte, la case du dessin. Il ne sait plus lire, plus écrire, — oui, plus écrire, en sorte que pour signer maintenant un dessin, il est obligé d’en copier la signature sur un dessin d’autrefois, et cependant, ô prodige ! de la main gauche, il dessine avec sa facilité passée, sur la lecture qu’on lui fait d’un chapitre, d’une page. Maintenant, dans ce grand corps paralysé, la santé physique va très bien. Il boit, il mange, fait des enfants, déborde d’une grosse gaieté. Ça ne fait rien, quel malheur, que cette mort d’une moitié de lui-même, et bien certainement de quelque chose de son talent, qui allait faire un si beau, un si original, un si espagnol, Don Quichotte.

Dimanche 15 avril. — On parle de la marche des gens et c’est pour Raffaëlli, l’occasion d’une causerie, où il se montre un grand observateur physiologique. Dernièrement il avait vu, dans la rue, Huysmans fermer son parapluie, et il nous peint le petit frottement des mains contre le haut de sa poitrine qui a suivi, et la contracture des gestes, et l’incurvation du poignet, et enfin la marche de l’homme névrosé, qui n’a pas la grande enjambée ordinaire, mais une enjambée, qui a l’air d’être retenue par une chaîne.

À cette marche de Huysmans, Raffaëlli opposait la marche appuyée sur la plante du pied du Norvégien Thaulow, cette marche pesante et dandinante sur la terre, d’un marin marchant sur le pont d’un navire. Et la marche de Thaulow amène Raffaëlli à peindre ces gens du pôle, si peu assimilables à notre race, et qui, habitant même notre pays, on ne les voit qu’intermittamment, comme ces grands oiseaux de mer, qu’un trop fort coup d’aile rapproche par hasard de vous. Et comme je lui demande, si sa femme est vraiment aussi jolie qu’on le dit, il me répond qu’il n’en sait rien, que ces gens du nord, avec leur blondeur de chanvre, ont quelque chose d’effacé, quelque chose qui ne fixe pas le regard, quelque chose qui ne reste pas dans la mémoire. Le souvenir de ces êtres fond, dit-il, et il ne reste dans votre souvenir, que des réminiscences, pour ainsi dire, irréelles. Tout ce qu’il se rappelle du couple, à la façon d’une hallucination, c’est leur vision, un jour que le mari était tout en jaune, la femme tout en bleu de ciel : et ça, comme deux taches, dans un mauvais dessin de photographie en couleur.

Jeudi 19 avril. — Exposition Marie-Antoinette. Quelque chose portant sur les nerfs à cette exposition. On n’y entend que du français passant par le rauque gosier juif d’un Francfortois, et cette exposition prend le caractère d’une exposition israélite.

Dans une causerie avec Daudet, nous jugeons tous deux absolument de même le livre de Rosny (L’IMPÉRIEUSE BONTÉ). Nous n’aimons pas l’imaginé du livre, le suicide de la femme, mais nous trouvons bien, très bien toute la reproduction de la réalité, que Rosny a rencontrée dans la vie, et nous le reconnaissons comme un grand et puissant analyste de la souffrance humaine.

Lundi 23 avril. — Répétition chez Frantz Jourdain de : À BAS LE PROGRÈS, joué par Janvier, Mlle Valdey, qui l’a déjà joué au Théâtre-Libre, et Daras, de l’Odéon.

Un programme a été lithographié par Ibels. J’allais sortir, quand il arrive. On me le présente, et il me raconte ceci. Son père s’est battu à la première d’HENRIETTE MARÉCHAL, et lui, juste vingt ans après, s’est cogné à la seconde de GERMINIE LACERTEUX, et a cassé un petit banc sur la tête d’un normalien, de sa connaissance, avec lequel il était venu à l’Odéon.

Mardi 24 avril. — Le vernissage du Champ-de-Mars. Une perspective de roues de voitures acculées au trottoir, dans toute l’étendue de l’Avenue de la Bourdonnais. À l’entrée, sur les escaliers, sous le péristyle, trois ou quatre rangées d’hommes ou de femmes, passant tout le temps de l’exposition, à regarder les gens qui entrent. Partout du monde demandant à être reconnu, quêtant derrière lui, le murmure de son nom. Ah ! ces messieurs et ces dames se fichent pas mal des tableaux et des sculptures !

Ce n’est plus la mode des couleurs esthètes. Aujourd’hui toutes les femmes sont en noir, avec au dos des pèlerines ruchées, de petits collets voletant derrière elles, et les enveloppant de distinction. Mais les unes ont les cheveux tirebouchonnés à la diable, leur donnant l’aspect de folles, les autres sont coiffées de bandeaux plats, leur recouvrant les coins des yeux et leur enfermant la figure, quand elles sont brunes, comme de deux bandes de taffetas noir ; mais qu’elles soient brunes ou blondes, leur donnant à toutes un caractère d’inintelligence, bien loin de la primitivité qu’elles recherchent.

En sortant, La Gandara me fait la conduite jusqu’au Trocadéro, en me confessant son état nerveux, qui le rend incapable de travailler, pendant la semaine de l’ouverture de l’Exposition, m’avouant envoyer sa bonne, tous les matins, dès patron minette, acheter tous les journaux, et vouloir anxieusement découvrir d’un seul coup d’œil, si son nom y est.

Dimanche 29 avril. — Cette noire envie produite par la détention de l’argent, chez quelques-uns, nous faisait rabâcher, Daudet et moi, que ce n’était pas l’argent, qui apportait à la vie les jouissances intérieures intraduisibles, que ces jouissances étaient produites par une bouteille de vin médiocre, le jour où on avait soif, par l’abandon entre vos bras d’une femme, qu’on n’achetait pas, et, mon Dieu, quelquefois simplement par une matinée de beau temps dans la campagne, par du soleil, par de l’air grisant, dans l’alacrité du physique et du moral, en bonne santé et en joie.

Puis c’est un éloge enthousiaste du portrait de Montesquiou, par Duret et Raffaëlli. Et, comme il est question de l’excentricité du peintre, Duret raconte qu’il a été saisi à Londres, un jour où il donnait un déjeuner, où il avait pour convives la duchesse de Westminster, et je ne sais plus quel autre Anglais : tous deux les deux plus grandes fortunes d’Angleterre : convives près desquels, — il avait trouvé drôle de faire asseoir à sa table du déjeuner, les deux exécuteurs de la saisie. Et Whistler, à la suite de ce déjeuner, où il abandonnait Londres, disait en parlant de ces deux richissimes invités qui l’avaient laissé saisir, que ce n’était pas par cochonnerie, même par complète indifférence, mais parce que leur imagination ne leur avait pas fourni l’idée, qu’il y avait de quoi acheter pour payer ses dettes.

Jeudi 3 mai. — Aujourd’hui, dans le brisement du corps, qu’a amené chez moi la crise d’avant-hier, et où je me suis couché dans la journée, j’ai mon éternel cauchemar, mais dans une apparence de réalité, qu’on pourrait qualifier de douloureusement lancinante.

Je suis dans une fête de jour, dans une ville vague de province, une fête de jour, en un grand édifice, tout semblable au casino de Vichy. Il faut que je m’en aille, parce que le lendemain matin, je quitte la ville, et que j’ai besoin de faire ma malle. Le chemin du local de la fête à mon hôtel est tout droit et tout court, et depuis que je suis dans cette ville, je l’ai fait tous les jours, mais je sors par une autre porte, et je m’égare dans un lacis de petites rues, au moment où la nuit commence à tomber. En battant des rues, des ruelles interminables, avec le sentiment que chaque pas m’éloigne de mon gîte, j’ai soudainement l’angoisse d’avoir oublié le nom de mon hôtel, sans pouvoir le retrouver, quelque effort que je fasse : angoisse horrible qui ne dure qu’un moment, il est vrai. Une chance extraordinaire, dans ce bout de ville, sans passants et sans réverbères, passe un monsieur, que je reconnais pour un voisin de table d’hôte, et qui à ma demande, me jette : « Hôtel du Conservatoire. » Mais il se dérobe aussitôt, à l’instar d’une apparition, sans me donner aucune indication, pour regagner l’hôtel. Mes yeux cherchent des voitures, mais à une petite place, où j’en trouve, les cochers sont introuvables.

Je me décide à entrer dans un café, où l’on est en train d’éteindre le gaz, et je demande le chemin de l’Hôtel du Conservatoire. À ce nom, tous les gens du café et le patron lèvent la tête, me regardent, en souriant gouailleusement : un sourire qui me fait comprendre, que c’est un hôtel qui jouit d’une mauvaise réputation, une sorte de maison de passe, et derrière moi une voix s’élève qui crie : « Oh ce monsieur qui est descendu à l’Hôtel du Conservatoire…, il ne sait donc pas, que le maître de l’hôtel a été sifflé au Cirque, il y a huit jours. Je demande alors que quelqu’un veuille bien, en le payant, me ramener à la fête, dont je sors. Un petit bossu, se met à marcher devant, un bossu effrayant, dont la bosse mouvante se déplaçait, et allait d’une épaule à l’autre, à chacun de ses pas. Enfin, me voilà revenu à ma fête, éclairée à giorno… Mais non, ce ne sont plus les gens du casino de la journée, ce n’est plus le même monde. Partout des figures hostiles, des yeux me regardant de travers, des bouches chuchotant des choses méchantes… Oh, mais voici un de mes amis les plus intimes, qui se trouve là, par un hasard inexplicable, et auquel je demande à me reconduire… Et ne voilà-t-il pas que, sans me regarder, sans m’écouter, sans me répondre, il prend la taille d’une femme, se met à valser, et la salle s’agrandissant à chacun de ses tours de valse, il disparaît à la fin dans l’éloignement de la salle, devenue une salle à perte de vue, et où tout le monde a disparu à sa suite, et où dans l’effrayant vide, les lampes s’éteignent l’une après l’autre. Je me réveille dans une terreur indicible.

Vendredi 4 mai. — L’attente tous les jours, dans l’état de souffrance où je suis, et avec les quatre soupes au lait, que j’ai dans le ventre, depuis lundi, l’attente d’une lettre indignée ou injurieuse, à propos de tel ou tel paragraphe de mon JOURNAL.

Samedi 5 mai. — Frédéric Régamey me fait voir une série de portraits, publiés dans le Matin, des dessins assez poussés, dont il fait une sorte de résumé à la plume, très largement traité, et qui a le caractère et les tailles de ces bois, illustrant les livres du XVIe siècle.

Comme je feuillette ces portraits, je lui dis :

— Eh bien, là dedans, quels sont les gens qui se disent heureux ?

— Tenez, voilà Camille Doucet, dit Régamey en me montrant son portrait, qui se proclame le plus heureux des hommes, et qui professe, que pour être heureux, il n’y a qu’à le vouloir.

— Oh ! lui, c’est un comédien… un particulier qui se croit toujours en scène.

— En voilà encore un parmi les heureux, regardez-le, s’écrie Régamey, c’est Barthélemy Saint-Hilaire… il est, tout le temps, à parler du bonheur de vivre, des jouissances, que chaque jour apporte.

— Oui, lui, est plus sincère… mais c’est un cerveau de glossateur.

— Ah ! par exemple Leconte de Lisle, reprend Régamey, lui, fichtre, il ne trouve pas belle… la vie !

Oui, oui, je crains bien que l’opinion de Leconte de Lisle soit l’opinion des intelligents et des délicats, sur l’existence humaine.

Un moment, il est question des courses, et Régamey dit assez intelligemment, que les courses sont en train de ruiner absolument la petite bourgeoisie, la classe intermédiaire entre le richard et le sans-le-sou, et quand ce tampon va être détruit, les sans-le-sou vont se trouver nez à nez avec les grosses fortunes, et là, va commencer la débâcle.

Puis il éreinte Cham, dont les caricatures, dit-il, n’ont jamais eu rien de généreux, et qu’il appelle le champion de l’épicerie bourgeoise.

Dans un carton, il a quelques croquis faits au Palais de Justice, pendant le procès de Henry. C’est curieux, chez ce jeune méchant, le resserrement des deux lèvres, ressemblant à la contraction de la mâchoire d’un féroce, prêt à sauter sur sa proie.

Dimanche 6 mai. — Grand dîner chez Daudet, et autour de la table, le ménage Zola, le ménage Raffaëlli, le ménage Rodenbach, le ménage Charpentier, le ménage Léon Daudet.

Dans les paroles de ce soir, chez les hommes, chez les femmes, il y a de la bataille, et la bataille éclate, à propos de la monographie peinte du Christ par Tissot, que Zola déclare l’avoir complètement empoigné, et à laquelle il regrette de ne pouvoir faire un article, que Daudet assure être une œuvre qui l’aurait converti, s’il n’avait pas la tête en pomme, tandis que le parti opposé l’éreinte férocement. Et quand il est établi, que la qualité de ces peintures, est d’être surtout une reconstitution, il y a ceux qui prétendent, que l’histoire du Christ doit être traitée légendairement, sans s’aider aucunement de la vérité des localités et des races, et nous qui soutenons que l’histoire du Christ est une histoire, comme celle de Jules César, et que la reconstitution de Tissot, est faite en correspondance avec le mouvement historique contemporain.

Et de Jésus-Christ, on saute à Ibsen, que Zola dit engendré par le romantisme français, par George Sand, et que Léon Daudet fait sortir du romantisme allemand, du roman indo-germanique, et la controverse batailleuse passe de la salle à manger au salon.

Mercredi 9 mai. — Après ces crises, on a la tête vide, comme déshabitée, avec seulement dedans, une chaleur fumeuse.

J’ai la visite d’un littérateur viennois, M. Rodolphe Lothar, qui me propose, avant que je trouve à faire représenter la FAUSTIN à Paris, de la faire jouer à Vienne, par une actrice ayant un grand talent.

Dimanche 13 mai. — Daudet, à son entrée dans le Grenier, contait que dînant dernièrement avec un jeune, un garçon, auteur de deux ou trois articulets, ce jeune, sur le nom de Flaubert, prononcé par quelqu’un à ce dîner, disait simplement : « À peine, je l’honore de mon mépris ! »

Vraiment cet Henri de Régnier a la conversation, toute pleine de jolies images, de fines remarques, de délicates ironies. Il nous peignait aujourd’hui Fénéon, cet original né en Italie, et ayant l’aspect d’un Américain, un être intelligent, travaillant à se faire une tête, cherchant l’étonnement des gens par une parole axiomatique, une comédie de concentration intérieure, une série de petites actions et manifestations mystificatrices, — mais un homme de cœur, bon, sensible, appartenant tout entier aux excentriques, aux disgraciés, aux miséreux.

Dimanche 20 mai. — Ajalbert m’apporte une lettre d’Antoine, venue de Constantinople, m’annonçant que la censure du Grand Turc, avait interdit la FILLE ÉLISA.

Je ne puis m’empêcher de dire à Ajalbert, qu’à sa place, je regretterais joliment de n’avoir pas fait partie de cette tournée, en compagnie des vingt-cinq cabotins et cabotines, qu’Antoine traînait à sa suite, et de l’étrange impresario belge. Voit-on ce monde à travers les rues de Stamboul. Ah le beau et original ROMAN COMIQUE à refaire, au milieu des paysages orientaux !

L’actrice du Théâtre-Français, est la maîtresse commandée, imposée à tout homme arrivé en politique. Est-il à ses débuts, il a une maîtresse du Théâtre-Libre ou de n’importe quel petit théâtre, mais nommé député, il lui faut une sociétaire ou au moins une pensionnaire de la rue de Richelieu.

Jeudi 24 mai. — Chez Charpentier, pour le départ de l’ITALIE D’HIER, puis à l’Exposition de Carpeaux.

Oh les admirables bustes de Gérome, de Giraud, de maître Beauvois, ce Vitellius de la basoche. Non, sauf chez les Grecs, je ne connais pas de bustes pareils : oui des bustes supérieurs à ceux de Houdon, au fond d’un faire un peu sec et rétréci, oui des bustes ou aucun sculpteur n’a mis comme lui, dans le marbre, le bronze, la terre cuite, la vie grasse de la chair. Et ces bustes de femmes, où dans la force et la puissance de l’exécution — ce qui n’arrive jamais chez les sculpteurs, qui font joli — il y a la délicatesse de construction, la finesse des arêtes, la mignonnesse des traits, et pour ainsi dire, la spiritualité matérielle de la créature féminine.

Le beau buste que le buste coquet et hautain de la duchesse de Mouchy, avec son élégant mouvement de bras, remontant un pan de manteau sur sa poitrine ; le gracieux buste du profil de Mme Demarsay ; le voluptueux buste de Fiocre, à la frimousse mutine dans sa jolie minceur, et dont la fleur de l’entre-deux des seins a quelque chose de l’amoroso de tout le buste, — n’a pas l’air d’une fleur dans un pot, ainsi que la plupart des fleurs, placées là.

Dans ces bustes, de l’exécution toute franche, toute simple, sans partie fruste, sans cangue, pour faire ressortir les parties finies.

Maintenant ce qu’il y a de curieux, c’est l’infériorité, des peintures, des dessins, des griffonis, aux sculptures, où rien que dans les croquetons de glaise, dans les boulettes de terre, il y a du pétrissage de génie.

Dimanche 27 mai. — C’est décidément sa PETITE PAROISSE, à laquelle Daudet travaillait ces temps-ci, et qu’il est au moment de terminer. Il me dit qu’il vient d’en lire une partie à sa femme, qui a été un peu troublée par la passion mise dans le bouquin. C’est un mari trompé par sa femme, qui veut la raimer, mais le recollage de la chair ne peut se refaire.

Mardi 29 mai. — Visite du docteur Michaut, de retour de l’Amérique méridionale, où il a passé quatre mois. Il me parle de la fièvre jaune dans ces villes, vous faisant repasser, sous les yeux, toute l’horreur épouvantable de la peste de Marseille, et amenant, chez les survivants, un curieux dédain de la vie. Il se trouvait à Santos, faire partie d’une société, qui, en prenant l’apéritif de tous les matins, tirait à la courte-paille, qui est-ce qui serait mort le lendemain. Il laisse percer le désir de retourner en Orient, au Japon, me peignant le soulèvement de cœur qu’il a, en entrant dans une gare d’Europe devant les affiches Bobœuf, etc.

Il cause médecine, dit qu’en France un médecin est obligé de faire de la clientèle pour vivre, tandis qu’en Allemagne, le médecin a un traitement qui lui permet de rester à son laboratoire ; et laisse un professeur de pathologie tout à ses dissections et à ses travaux micrographiques. Et dans un séjour qu’il a fait à Francfort, il accompagnait, presque journellement, ledit professeur de pathologie, à une dissection particulière. Or — c’est curieux et personnel à la race hébraïque — l’autopsie avait lieu le plus souvent chez un banquier, chez un riche juif de l’endroit, dont les enfants voulaient préserver leur avenir, des maladies de leur père. Et l’autopsie faite, le professeur lisait aux hommes de la famille assemblés, ses notes qui leur disaient : « Attention à tel organe ! »

Mercredi 30 mai. — Dîner, rue de Berri, avec la comtesse de Montebello, l’ambassadrice de France à Saint-Pétersbourg, une femme à la joliesse, que rend piquante un grain de beauté, en haut d’une pommette. Spirituellement causante, elle décrit les grandes fêtes de la cour, les Fêtes des Palmiers, où dans un souper de mille personnes, chaque table est dressée autour d’un palmier, dans un luxe de fleurs impossible à imaginer, en un éclat de costumes d’hommes indescriptible, et où l’Impératrice, qui est toute petite, disparaît sous les bouchons de carafe de ses admirables diamants. Des fêtes écrasantes, dit la comtesse.

Jeudi 31 mai. — L’affaire Turpin. Dans les autres siècles, les gens en vedette étaient des créateurs, aujourd’hui ce sont des destructeurs. Tout ce retentissement autour de l’invention de la mélinite, n’est-ce point le corollaire de l’anarchie ?

Ce soir, dîner chez les Daudet, en l’honneur de Montesquiou, où l’on ne parle que de la fête donnée hier par lui, à Versailles, et qui, de l’avis de tout le monde, était une merveille. Montesquiou se plaint de n’avoir pu jouir de sa fête, tout occupé de sa préparation et de son montage.

Samedi 2 juin. — Un morceau de journée, passé au Champ-de-Mars, dans les dessins, les estampes, l’art industriel.

Dans ce moment, il y a un curieux effort de la lithographie et de la gravure vers la reproduction de la couleur. Une planche très remarquable est une lithographie de Lunois, intitulée : « Danseuses espagnoles avant la danse. » Une planche du plus grand caractère, échappant à l’imitation japonaise, par l’intensité des tons, le bleu cru du fond, le jaune, le rouge franc des robes, les noirs d’ombre nocturne, en pleine figure.

Dans les objets de l’art industriel, l’étain en pleine résurrection. Des reliures de Wiener de Nancy, des reliures de Prouvé, le peintre, dont l’une : « Mélancolie d’Automne » représente sur une peau, couleur de feuille morte, et en relief, le recroquevillement des feuilles sèches dans cette saison, sur les chemins.

Mercredi 6 juin. — Ce matin, Francis Poictevin vient me lire des fragments de son nouveau livre. Il entre, disant dans un emportement colère, que la communion chrétienne est une idolâtrie de sauvage, que la manducation et la digestion du Bon Dieu, c’est d’une matérialité dégoûtante, que les Persans avaient une communion autrement spiritualiste, une communion sous la forme de l’essence d’asclepia, une fleur blanche aux corolles roses ; et que lui ne comprend la communion qu’au moyen d’une rose : un baiser, une simple osculation avec cette fleur, dont le rose, dit-il, représente l’amour, et le blanc, l’innocence.

Là-dessus, le voilà qui me lit dans un cahier manuscrit, son livre tout plein de Dieu, dans lequel il est devenu un métaphysicien, disant des choses plus élevées, que dans ses autres livres, et où il cite cette originale phrase de l’Allemand Bohme : « La matière est comme le portrait d’une personne absente. »

Vendredi 8 juin. — Seconde pose pour un médaillon, qu’exécute d’après moi, Alexandre Charpentier.

Une curieuse innovation de l’artiste, et dont je crois qu’il n’y a pas d’exemple, chez les sculpteurs anciens et modernes. Son esquisse en terre, après son premier travail, il la moule, et établit son médaillon fini, sur une suite d’épreuves semblables à des états d’eaux-fortes, et quelquefois, il va à six moulages. Il s’est même amusé, une année, à faire, tous les cinq ou six jours, une esquisse de son petit garçon, et à le mouler. À l’heure présente, il a exécuté un nombre infini de médaillons, et une série de presque tous les auteurs, et acteurs, et actrices du Théâtre-Libre.

Comme je l’interroge sur ses débuts, il me dit bravement qu’il est le fils de pauvres. Il a voulu se faire sculpteur, ayant alors la conception d’un sculpteur, comme d’un homme monté sur un échafaudage, frappant sur un ciseau avec un maillet. Sur le refus de son père de lui laisser prendre cette carrière, il abandonna la maison paternelle, et subsista on ne peut savoir comment, pendant des années de misère, où il coucha sous les ponts, en compagnie de Forain, qu’il avait rencontré dans son existence vagabonde ; une existence non de bohèmes, dit-il, mais de camelots.

Forain faisait alors de la sculpture, et l’entraîna à l’École des Beaux-Arts, je crois, dans l’atelier de Cavelier. Mais là, pétrir de la glaise ne lui semblait pas, avec les idées de son enfance, l’œuvre d’un vrai sculpteur, d’un sculpteur frappant, à tour de bras, sur de la matière dure ; et il entrait dans un atelier de médailliste, où se creusaient des coins, où l’on incisait le métal : vivant alors de travaux commencés pour des camarades, de bronzes de poignées de commodes, pour un réparateur de vieux meubles, et venant à l’atelier d’une manière intermittente, et travaillant sans goût. « Car, s’écrie-t-il, en levant la tête de sa terre, il n’y a que sept ou huit ans, que l’amour du travail m’est venu… et seulement, quand j’ai été encouragé par des gens, dont j’estimais au plus haut degré le talent… quand j’ai été encouragé par Rodin. »

Et maintenant, c’est un rude et acharné travailleur, s’appliquant, dans les loisirs que lui laissent ses médaillons, à faire de l’objet de la vie usuelle, un objet d’art, ayant à l’exposition du Champ-de-Mars, de cette année, des corbeilles à miettes, des brosses, des bougeoirs, des jetons, des cartons pour estampes, des couvertures gaufrées de catalogues, des programmes du Théâtre-Libre. Et aujourd’hui, il est en train d’exécuter, pour l’année prochaine, un piano à queue en mosaïque, et une grande fontaine en étain.

Dimanche 10 juin. — Rodenbach nous cite, à propos de sa pièce, des mots entendus par lui ou sa femme, dans les corridors.

— Cette pièce est triste, disait celui-ci.

— Oui, répondait celui-là… mais, n’est-ce pas, on ne peut pas toujours entendre des cochonneries.

— Ne trouvez-vous pas cette pièce lugubre ? disait l’un.

— Oh ! moi, répondait l’autre, ça ne m’a rien fait, je suis en deuil !

Au sujet, de LA MAISON TELLIER, Toudouze contait qu’à l’enterrement de Maupassant, se trouvant dans la même voiture, que Hector Malot, celui-ci lui avait appris que c’était lui, qui avait donné l’épisode de la chose à Maupassant, mais qu’il avait gâté ce qu’il lui avait raconté, en terminant la nouvelle par une fête, tandis que la matrulle avait dit à ses femmes : « Et ce soir, dodo toute seule ! »

Mardi 12 juin. — Exposition des Champs-Élysées. Ah ! la pauvre peinture, ou durement noire ou fadement porcelainée… Oui, je n’ai remarqué qu’une toile qui soit la peinture d’un vrai peintre, je n’ai remarqué que le tableau de l’Anglais Orchardson, ayant pour titre « l’Énigme » et représentant, assis sur un canapé, une femme et un homme en costume de l’Empire, qui ont l’air de se bouder. C’est peint dans un délavage d’huile ambrée, où les couleurs ont quelque chose des couleurs amorties d’insectes, pris dans un morceau d’ambre, et des accessoires, si joliment enlevés d’une touche à la fois spirituelle et flottante.

Non vraiment, tout le grand art a l’air de déménager dans l’art industriel, et l’art industriel est tout l’intérêt de cette exposition. C’est de Ledru une cruche en étain d’un très grand format, dont l’anse est faite de l’accrochement des bras d’une naïade au bord du vase, et dont les jambes s’en vont dans l’air, à la dérive sur le dos d’un dauphin, tandis que dans le bas de la cruche, une autre naïade flotte au-dessus d’une vague, les mains enfoncées dans sa chevelure. Oh ! l’étain est tout à fait triomphant, et je crois que son emploi va avoir une action sur la sculpture, et forcer le marbre, la pierre, le bronze, à lutter avec le flou de cette matière.

C’est de Rispal, un médaillon en cire de couleur, représentant sainte Cécile, un médaillon d’un caractère artistiquement étrange, avec, sur un fond de brun rouge, sa tête de délicate Nubienne, et à travers le pétrissage de cette grasse matière, colorée fauvement, seulement le brillant de l’or d’un nimbe, l’éclair d’argent d’un ruban qui enferme sa chevelure.

Jeudi 14 juin. — Enfin voilà près de vingt jours que je n’ai eu une crise… Ah, c’est bon cette trêve ! Car à la crise de tous les commencements de semaine, qui me permettait de ressusciter le vendredi, et de vivre le samedi et le dimanche, avait succédé la période de deux crises par semaine, qui amenait chez moi une faiblesse, au delà de ce qu’on peut imaginer.

Vendredi 15 juin. — Jeanniot m’apporte une suite d’études, pour son illustration de la FILLE ÉLISA, où il y a des croquis merveilleux du Bordelier de la maison de Bourlemont, des filles de la province, bien différentes des filles de l’École-Militaire, du troupier ingénu, amoureux d’Élisa. Quel malheur, que ces croquis soient condamnés par l’éditeur, à des réductions minuscules, qui vont tuer la vérité naturiste de ces dessins, faits avec une conscience, qu’on rencontre bien rarement chez l’illustrateur d’un livre de maintenant.

Mardi 19 juin. — L’exposition de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de Tissot, cette monographie réaliste de Jésus, composée de 350 peintures et dessins, dont 270 sont exposés cette année, et le restant sera exposé l’année suivante.

Un public nombreux très enthousiaste, où se trouve mêlé au public élégant des expositions, une foule d’étrangers, et un certain nombre de prêtres.

Tout d’abord des dessins à la plume de la Vallée de Josaphat, du Jardin des Oliviers, du Pont de Cédron, du Chemin de Getsémani, trop microscopiques, trop petiots de forme et de facture. Mais il faut le dire, il y a des reconstitutions de Jérusalem, lavées de couleurs, qui ont un peu du caractère des grandes cités ninivites, peintes par le peintre anglais Martins.

Quant aux dessins à la plume, représentant des types juifs, Tissot nous les montre portraiturés dans la vérité du type juif autochtone, et donnant très exactement ces grands nez courbes, ces sourcils broussailleux, ces barbes en éventail, ces regards précautionneux soulevant de lourdes paupières, et les pensées calculatrices, et les jovialités mauvaises, et la perfide cautèle, sous la bouffissure de graisse de ces faces.

Maintenant, dans la monographie particulière du Christ, en toutes ces rangées d’aquarelles, à la linéature, en général sèchement découpée dans une coloration un peu froide, nombre de dessins artistement composés, avec d’habiles groupements, comme les Mages en voyage, Jésus parmi les docteurs, etc., etc. Un rude et beau saint Pierre, bien tempétueux dans l’envolée autour de lui de sa tunique, une franche et jeunette figure de saint Jean l’Évangéliste. Une petite merveille du clair-obscur, c’est l’aquarelle de Jésus devant Pilate, intitulée : Premier entretien. — Oui, dans la demi-nuit, que l’Orient aime à faire dans les lieux qu’il habite, pendant la chaleur du jour, la robe blanche de Pilate est seulement éclairée par la grande baie au treillis de fer, et là se devine plutôt que ne se voit, la maigre silhouette du Christ, les mains liées derrière le dos, comme une apparition, dans l’ombre rosâtre d’une tunique, couleur de rose desséchée. Encore une aquarelle de la tonalité la plus distinguée, l’Apparition du Christ sur le lac de Tibériade, cette aquarelle rendant le gris de perle matutineux d’un paysage, avant la montée dans le ciel du soleil.

Puis enfin les scènes émotionnantes de la préparation du crucifiement, comme Le premier clou, Le clou des pieds, Les cinq coins.

Lundi 25 juin. — Ce matin dans mon lit, en ouvrant l’Écho de Paris, mes yeux tombent sur cette ligne imprimée en gros caractères : Assassinat de M. Carnot.

Un tragique document de l’instabilité des choses humaines, que le journal d’aujourd’hui, donnant trois pages sur le menu du déjeuner au vol-au-vent Borgia et sur l’apothéose de la journée de l’homme, dont la quatrième page annonce la mort « à minuit 45 minutes ».

Pas de chance, pas de chance vraiment, dans la publication de mes livres. En 18.., mon premier volume, a paru, le jour du coup d’État de Napoléon III, le septième volume du JOURNAL DES GONCOURT, peut-être le dernier volume, que je publierai de mon vivant, voit ses annonces et ses échos, arrêtés par l’assassinat du président de la République.

Mardi 26 juin. — Ces jours-ci, j’ai reçu une lettre de Rodolphe Lothar, m’annonçant que M. Bukovics, directeur d’un théâtre de Vienne, est heureux d’offrir comme primeur royale à son public : LA FAUSTIN, et qu’elle sera jouée en janvier ou en février, par Mme Sandrock, qui serait, à l’heure présente, la meilleure Faustin, existant en Allemagne.

Jeudi 28 juin. — Vraiment, il me semble que la femme a une peau d’été, une peau qui a la lumière veloutée de la fleur, au moment où la rose met son rose tendre dans la verdure. Et cette remarque, ne l’avez-vous pas faite à Paris, par les beaux jours, de juin, et ne trouvez-vous pas que, ces jours-là, le visage de la Parisienne éclaire l’ombre des rues ?

Vendredi 29 juin. — Aujourd’hui j’ai reçu, à propos de la publication de mon JOURNAL, une enveloppe de lettre toute remplie de torche-culs embrenés : de la m… anonyme.

La bizarre et antithétique rencontre de papiers dans un carton. Ce torche-cul, que je garde comme un spécimen de la polémique littéraire contre mes œuvres, en ce temps de voyoutisme, se trouve prendre sa place tout contre cet extrait de journal, qui est la réponse d’une femme à la demande du Journal, questionnant ses abonnés sur l’amour.

« J’affirme que ce sentiment est possible. Ne l’ai-je pas éprouvé une fois au moins ? Jeune fille, je me pris de passion pour un écrivain infiniment fier et rare, Edmond de Goncourt. J’appris longtemps après, que c’était un vieil homme, que ses cheveux étaient blancs, ce qui fit s’évanouir mon rêve, mais je lui continuai toujours mon culte, que je voulus ne pas rendre vulgaire par une correspondance, qui aurait été méprisée par l’auteur lui-même, si j’en crois certains interviews récents.

Quoi qu’il en soit, je lui dois des heures exquises, et les larmes les plus sincères que j’aie versées.

Qu’il y ait là, de quoi prononcer le mot amour, je ne sais pas ! mais chez nous, quand l’âme est prise si violemment, se peut-il que la chair s’absente d’un concert, où tout chante le désir d’aimer ! »

Jeudi 5 juillet. — La presse italienne n’est pas contente de : L’ITALIE D’HIER. Ces Italiens ressemblent aux jolies femmes, qui ne peuvent pas supporter la plus petite critique de leur beauté. C’est tout de même curieux cet éreintement de tout ce que j’écris, aussi bien ailleurs qu’en France, et cela par ce seul fait, que je mets de la vérité dans ce que j’écris.

Ces jours-ci, à propos de l’exposition, chez Sedelmeyer, des tableaux de Turner qui me charment, je l’avoue, je me demandais cependant, si ce faire de la peinture n’allait pas au delà de la peinture coloriste, ne devenait pas de l’art industriel, ne faisait pas concurrence aux flambés, avec leurs larmes de couleur.

Mardi 10 juillet. — Une maîtresse de maison parlait des domestiques impossibles, qu’avait faits le service militaire, de ces paresseux, ayant pris l’habitude de passer leur vie à fumer des cigarettes, couchés sur leur lit, et de ces révoltés, incapables de supporter une observation, quand on tombe sur un domestique, qui a été caporal ou sergent.

Mardi 24 juillet. — Je relis ici, à Champrosay, LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR, un roman resté dans mon souvenir des lectures de ma jeunesse. Tout d’abord, je suis frappé de l’art de la composition, puis bientôt du manque d’intensité des scènes. Ça ne fait rien, le romancier, c’est au fond un grand, un très grand imaginateur.

Vendredi 27 juillet. — Longue promenade en voiture dans la forêt de Sénart, en tête à tête avec Daudet. Il se montre très tendre, me parle de l’affection de sa femme pour moi, qui serait tout à fait une affection comme pour un membre de sa famille, et me donne l’assurance, qu’en dépit de tout ce qui a été dit, fait, inventé, par les jaloux de notre amitié, cette affection n’a pas été entamée, une minute.

Un moment il me confesse sa sensibilité à propos des attaques de la presse, et m’avoue qu’il n’a pas lu un des derniers articles, dirigé contre lui, et qu’il savait très hostile. Moi, je lui conte mon procédé de neutralisation de l’attaque littéraire : c’est de mettre les articles dans une enveloppe cachetée, et de les lire deux ou trois mois, après leur apparition. À cette date, ils sont comme s’ils n’étaient pas ; — leur venin s’est évaporé.

Mercredi 1er août. — Ce soir Daudet me parlait de son séjour, pendant cinq semaines (la fin de décembre et le mois de janvier) dans le phare des Sanguines, cinq semaines qu’il avait passées, jour et nuit, tout au spectacle de la mer et de la tempête, sans écrire une ligne, et où il n’y avait dans le phare, qu’un vieux Plutarque, se trouvant là par hasard.

Jeudi 2 août. — Le musicien Pugno qui dîne, ce soir, parle tout à fait éloquemment des petits drames, accidentant la vie des exécutants.

Lui, il déclare avoir, à chaque concert qu’il donne, l’émotion anxieuse, maladive, de son tout premier concert, avec la préoccupation d’empêchements apportés à son exécution — et jusqu’à la dernière note — par les palpitations de son cœur, les contractions nerveuses de son avant-bras, la chaleur de la salle qui peut rendre les touches du piano humides, une raie du parquet, où peut glisser le pied de sa chaise. Et après ces exécutions, la dépense de l’émotion a été telle chez lui, qu’il est pris de crampes d’estomac atroces.

Mais dans ses concerts de Londres, qui durent deux heures, et où il est le seul exécutant, c’est surtout la préoccupation, à un moment, de la perte de la mémoire, et, comme il le dit, d’un trou tout noir, se faisant dans le souvenir.

Samedi 4 août. — Les jeunes gens, élevés à la campagne, et passant des heures à contempler le paysage, ou à regarder le bouchon flottant d’une ligne, gagnent à ce trop long contact avec la nature, un lazzaronisme, une torpeur, une paresse de l’esprit, qui les empêchent de faire quelque chose dans la vie. Pour avoir le goût fiévreux du travail et de la production, il faut presque toujours avoir grandi dans l’activité des capitales.

Dimanche 19 août. — Une bonne d’une voisine a demandé, ces jours-ci, à sa maîtresse, d’aller chez son médecin. Mais la demande a été faite d’un air si extraordinaire, que la maîtresse a dit à une amie : « Je ne sais pas, mais il me semble qu’elle ne reviendra pas. » En effet elle ne revenait pas, et le lendemain elle envoyait de Mantes, une lettre où elle disait, qu’ayant perdu ses économies, elle allait se jeter à l’eau, et qu’elle ne s’était pas noyée à Paris, parce qu’elle ne voulait pas être exposée à la Morgue.

Deux jours après, sa maîtresse recevait une lettre d’un maire des environs de Mantes, qui lui demandait d’envoyer des parents, pour reconnaître la pauvre noyée.

Mercredi 22 août. — Dîner à Saint-Gratien.

La princesse en attendant le dîner, déplore la diminution de 8 000 francs de rentes, dans le revenu des Jeunes filles Incurables, produite par la conversion de la rente.

Pichot parle de la représentation sur le théâtre d’Orange, où, dit-il, le remuement dans le feuillage des vrais arbres du théâtre, amené par le mistral, rendait la scène vivante.

À notre retour en chemin de fer, M. D…, qui a beaucoup approché Thiers, pendant la Commune, nous entretient du petit homme, dont il cite deux ou trois traits d’impolitesse et de manque d’éducation.

Il nous le peint, se refusant à donner sa signature pour certains ordres, pouvant engager sa tête : tout en battant militairement la charge avec ses doigts, sur les carreaux de son cabinet ; puis il fait un tableau assez drolatique de l’homuncule tout nu, devant la cheminée de la chambre, habitée par le roi de Prusse, frotté avec de la flanelle par Mme Thiers, en le comparant à un saucisson rose.

Et c’est une entente parfaite entre nous, sur les erreurs de ce grand homme, qui a dit à propos du premier chemin de fer : « Il faut donner ça à Paris, comme un joujou, mais ça ne transportera jamais un voyageur ni un colis ! » qui jetant, à Niel, avant la guerre d’Allemagne : « Prenez garde de faire de la France une caserne ! » s’attirait cette réponse : « Prenez garde d’en faire un cimetière ! »

Un moment, comme on parlait du peu de sérieux des travaux de la statistique, Pichot affirme, en riant, que les statisticiens recueillent sérieusement des blagues, comme celles qu’il faisait, quand il était dans le service de la Clinique des enfants, et qu’à propos de morts d’enfants de quatre ou cinq jours, il inscrivait : « Mort du dégoût de la vie, mort du spleen. »

Dimanche 26 août. — Mon existence s’est passée, tout entière, dans la recherche d’un décor original des milieux de ma vie. Un jour, c’était ceci, un autre jour, c’était cela. La semaine dernière, c’était l’achat de soieries de robes, portées par des femmes du XVIIIe siècle, pour en faire des gardes de livres du temps, et toujours, de petites inventions auxquelles les autres ne pensent pas. Et dans les choses inférieures, méprisées par les natures non artistes, j’aurais dépensé autant d’imagination que dans mes livres.

Mardi 28 août. — Un jour arrivera-t-il, où la science pourra traduire les tentatives parlantes de l’animal, voulant dire à l’homme, ses sensations, ses besoins, ses désirs, et ne pouvant les exprimer ? Je pensais à cela, devant ma chatte, dans les douleurs de l’enfantement, et qui avait l’air de me demander une sage-femme.

Mercredi 29 août. — Le peuple dit, et fait simplement, quelquefois, des choses très belles, qui, hélas ! n’ont pas d’historien. Pélagie me racontait, que, lors de la mort de son père, qui tenait, dans un village des Vosges, le bureau de tabac, avec la vente de la mercerie et de l’épicerie de l’endroit, sa mère avait assemblé ses enfants, et leur avait dit : « Écoutez, voici deux livres de ce qui nous est dû. Il y en a un des mauvaises payes : si vous m’y autorisez, je le brûlerai. Ceux qui sont honnêtes, et qui pourront payer, le feront, quant aux autres, je ne voudrais pas que leurs enfants, qui ne sont pas responsables des mauvaises affaires ou de la mauvaise foi de leurs parents, souffrent un jour, près de vous, de leurs dettes. » Et le registre fut brûlé.

Jeudi 30 août. — Je ne sais combien, il y a de mois, que je n’ai été dans ce qu’on appelle un lieu de plaisir, toujours malade que j’étais. Ce soir, je tombe au cirque, à mon spectacle aimé des tours de force, au vrai spectacle, et me voilà, avant le commencement de la représentation, me promenant avec une certaine jouissance dans les antichambres et les écuries de ce lieu, que j’ai un peu immortalisé dans les FRÈRES ZEMGANNO.

Un trapéziste extraordinaire, un homme volant dans l’espace, et c’est singulier, comme cet exercice a un retentissement chez moi, comme il n’est pas suivi seulement par mes yeux, mais par un jeu émotionné et presque actif de mes muscles et de mes nerfs, dans l’immobilité.

Puis l’obscurité, et le cirque tout tendu de noir, et un cheval de l’Érèbe, sur lequel se tient debout une Loïe Fuller, sous des flammes électriques de toutes couleurs, des lueurs violettes de gorges de tourterelles, des lueurs roses de dragées, des lueurs vertes de mousse sous la lune, et c’est un ouragan d’étoffes, un tourbillonnement de jupes, tantôt éclairées de l’embrasement d’un soleil couchant, tantôt de la pâleur d’une aube.

Ah ! le grand inventeur d’idéalité que l’homme, et ce qu’il a fabriqué dans cette vision, d’étrange, de surnaturel, avec la matière même d’étoffes communes et d’une lumière canaille !

Dimanche 2 septembre. — Et tour à tour, il est question au Grenier, de l’exécution du curé Bruneau, à propos duquel on dit que les meurtriers de profession, ont des canines particulières, des canines parentes des canines des féroces, — de l’admiration enthousiaste de Mirbeau pour les peintres anglais du XVIIIe siècle, et de son mépris pour les John Burns et les préraphaélites, — du musée de Saint-Quentin, où se trouve, à ce qu’il paraît, un concierge fanatique de mes études du XVIIIe siècle, et déclarant que c’est seulement depuis mon livre, qu’on vient voir les La Tour, — du mouvement symbolique, que Geffroy croit être un mouvement bien dans le temps, ce temps scientifique, dans lequel jurent les restitutions des choses usées de l’antiquité, — de Monnet, qui aurait fait, aux différentes heures du jour, une trentaine de vues de la cathédrale d’Angers, supérieures, d’après le dire de Frantz Jourdain, à l’émail du peintre anglais Turner.

On parle encore longuement des procédés nouveaux et, des recherches biscornues des peintres du moment, et Geffroy cite un peintre, en train de peindre au vaporisateur, se vantant des effets inattendus, qu’il va bientôt produire en public.

Lundi 10 septembre. — Dans ce parc de Jeand’Heurs, où dessous chaque arbre penché sur la rivière, il y avait autrefois une truite ; on n’en voit plus une, et dans cette rivière si poissonneuse, il n’existe plus de poissons blancs, plus même de vérons. Et c’est comme cela partout. L’industrie est presque arrivée à tuer tout ce qu’il y avait de bon, pour la nourriture de l’homme.

Vendredi 14 septembre. — Les éléments de la cuisine (viande de boucherie, gibier, poisson, légumes) sont si mauvais en Picardie, cette province, où règne le veau aux pruneaux, que Rattier père, qui était un gourmet supérieur, après avoir passé une journée à Doullens, où son fils était sous-préfet, lui dit : « Fais-toi nommer à Bayonne, ou n’importe où, et aussi loin que tu voudras… j’irai te voir… mais ici, jamais je ne reviendrai, on mange trop mal ! »

Samedi 15 septembre. — Une pauvre vieille sœur, très ingénue, est envoyée aux eaux de Bains, où les eaux se prennent dans une piscine. Intriguée par ce que pouvait écrire, à toute minute, sur un tableau, le garçon, elle s’adresse à son voisin, un mauvais plaisant qui lui répond : « Ma sœur, c’est chaque fois, qu’on satisfait un petit besoin ! » Alors, tous les jours, on entendait la pauvre sœur, s’adressant au garçon : « Monsieur Colombin, marquez une fois. » Et tout le monde de la piscine, à qui le mot avait été donné, de rire.

Dimanche 16 septembre. — Je suis arrivé à l’endroit difficile de ma pièce, à la mise en scène de la jalousie de Coriolis, qui me paraît plutôt une chose livresque que scénique, et c’est le diable à arranger.

M. Demoget, l’architecte de Jeand’Heurs, qui a habité, pendant des années, Angers, disait que dans l’Anjou, il n’y avait pas de fermage, mais du métayage, qui forçait le propriétaire à entrer en relations avec son tenancier, plusieurs fois, dans l’année, et que chaque propriétaire se réservait dans la ferme, un logement, et qu’il était stipulé que, dans le cas où il n’amènerait pas de domestique, le laboureur ou sa femme lui en servirait, et que ces rapports fréquents du seigneur et de son paysan, rapports qui existent encore de nos jours, expliquaient cette parfaite entente de la noblesse et du peuple, dans les guerres de la Vendée.

Six heures du soir. — Les ornières des allées sous bois, se perdant, s’effaçant, — le feuillage éteint, avec de la verdure lumineuse, seulement près des éclaircies, — un ciel lavé de rose à travers les percées, — le uît, uît d’un petit oiseau, voletant à la recherche d’une branche, pour dormir, — le bruit balancé de cloches lointaines, lointaines, — un grand silence montant de la terre, abandonnée par le travail de l’homme.

Lundi 17 septembre. — À constater, combien augmente la répulsion de la femme de la campagne, pour le travail de la terre. Il y a ici une jeune fille qui se marie, et qui a refusé un laboureur très bien de sa personne, pour épouser un sculpteur en pierre, disant : Ce n’est pas un laboureur, mais un sculpteur. À l’heure présente les paysannes ne veulent plus épouser, que des employés de bureau, des gâcheurs de papier ou des maçons d’artistes. Ce que j’ai dit pour les gros ouvrages de la terre, devient tous les jours, plus vrai.

Mardi 18 septembre. — Dans la pierre ancienne d’une vieille maison, se fait chez vous, un petit sentiment de jouissance très difficile à définir, mais parent du sentiment qu’on éprouve, en voyageant, dans un pays qui a un passé.

On parlait de Bulher, le dessinateur-paysagiste illustre, le créateur du parc d’ici. On le peignait désagréable de rapports, humoreux, despote, mais ayant une véritable conscience d’artiste. Il faisait les plus grandes difficultés pour dessiner un parc dans les départements du Nord, disant que sur ce ciel brumeux, le paysage ne se détachait pas. Il avait également une répulsion à travailler en Normandie, disant qu’il n’y avait rien à faire, en ce pays des pommiers, de ces affreux arbres, en ce pays où il pleut trois mois, et où le raisin ne mûrit pas, et déclarait ne faire son métier avec plaisir, qu’en Bourgogne et en Lorraine, où il trouvait le ciel le plus riant, en ces provinces qu’il appelait les : provinces du Soleil Levant.

Mercredi 19 septembre. — Rattier exprime aujourd’hui le regret de la perte d’une chose de famille, vraiment curieuse. C’était un carnet contenant les échantillons de dentelle, que son grand-père, fabricant de dentelles à Alençon, portait à la cour de Louis XVI, carnet qu’il croit avoir été volé par une femme de chambre allemande.

Dimanche 23 septembre. — Ragornote, un joli mot du pays pour exprimer un petit reste : Voulez-vous cette ragornote de truite, de framboise ?

Un usage de l’endroit pratiqué, je crois, dans ce seul pays. Quand dans Lisle-en-Rigault, une jeune fille meurt, pendant quinze jours les jeunes filles prennent le deuil, et ne dansent pas. Il en est de même pour les jeunes garçons.

Mercredi 26 septembre. — Le cousin Marin, qui vient de chasser chez Chandon, me parlait de la grandeur des affaires de cette maison, où arrivait un Anglais, fameux dégustateur de vin de Champagne, qui, après avoir goûté un certain nombre de cuvées de vin de Champagne, s’arrêtait à une, disant :

— Combien avez-vous de cette cuvée ?

Je n’ose dire le chiffre de peur de me tromper.

— À combien ? répondait l’Anglais.

— Dix francs.

— Je prends !

Et sans plus de paroles, ni de marchandages, était conclu l’achat de milliers de bouteilles, contre un certain nombre de cent mille francs. Marin me disait, que la qualité du Vin de Champagne, était due à la nature de la montagne de Reims : un terrain à la couche de terre très mince, et au-dessous de laquelle se trouve de la craie, mais un terrain tout plein de pyrites sulfureuses. Le curieux, c’est que les Chandon, avec une composition de même nature, que celle de la montagne (pyrites sulfureuses et fumier), n’ont pu, à un kilomètre de là, propager la vigne donnant le vrai champagne.

Sur cette montagne de Reims il y aurait des hectares de vignes valant 100 000 francs, et dont la culture coûte 4 000 francs, par an.

Lundi 1er octobre. — Retour à Paris. Je ne connais pas d’ennui pareil à celui du chemin de fer, un ennui si démoralisant, qu’il est impossible de penser sérieusement à une chose, et que ce n’est dans le secouement de votre cervelle, qu’une succession de choses fugaces et bêtes.

Jeudi 4 octobre. — Meunier m’apporte aujourd’hui des reliures, aux gardes faites avec des soieries anciennes, ramassées par moi, à droite, à gauche. C’est vraiment une ornementation de livres très charmante, et une collection de volumes ainsi agrémentés, a encore le mérite d’être un album d’échantillons de robes du dix-huitième siècle.

Mercredi 10 octobre. — Aujourd’hui, à Saint-Gratien. M. d’Ocagne conte spirituellement le dîner Louis XI, organisé par Loti, à Rochefort, et où il a assisté avec sa femme, en compagnie d’une trentaine de personnes. Il nous peint le côté amoureux de travestissement chez l’écrivain, dont la vie est un perpétuel carnaval, avec sa chambre bretonne, où il s’habille en Breton, avec sa chambre turque, où il s’habille en Turc, avec sa chambre japonaise, où il s’habille en Japonais.

Pour ce repas, il avait fait venir un cuisinier de Paris, et tous les jours, pendant un mois, à l’effet de le faire rétrograder dans la cuisine, d’il y a quatre siècles, il lui avait fait cuisiner un plat, d’après le VIANDIER de Taillevent. À ce repas, on devait parler le vieux français, des CONTES DROLATIQUES de Balzac, à défaut de l’autre, et on mangea avec ses doigts, sur des assiettes faites d’une miche de pain, coupée par moitié. Deux choses, dans cette restauration de la mangeaille archaïque, empoisonnèrent le bonheur de l’amphitryon : le speach de Mme Adam, qui ne fut pas dans le français demandé, et une malheureuse invitée, qui commit l’anachronisme de dîner, dans une cotte de peluche.

Enfin la couleur locale fut poussée à ce point, qu’un fou armé de sa marotte, sortit, à un moment, d’un pâté, et qu’à la fin, on jeta les assiettes du repas à d’authentiques mendiants de la Charente-Inférieure, que Loti avait fait costumer, en mendiants du XVe siècle.

Vendredi 12 octobre. — Cette mode de la femme, de n’avoir plus autour de la figure, le liséré blanc du linge, met de la pauvreté dans sa personne. Elle m’apparaît la femme d’aujourd’hui, ainsi que les misérables danseuses des bals de barrières d’autrefois, à deux sous la contredanse.

Lundi 15 octobre. — Trochu causant de la vérité dans l’histoire, disait à M. Villard : « C’est moi qui ai été chargé, le soir de la bataille d’Isly, de relever le nombre des morts. Il y avait vingt-six morts français, et ce sont ces vingt-six morts, qui ont fait tout le tintamarre de la presse, et le duché du maréchal. »

Il ajoutait que, passant un jour à Mazagran, il avait voulu se rendre compte par lui-même, de la vérité. Or, les Français étaient derrière les murailles d’un Fort, avaient des provisions et des munitions pour trois mois, et se trouvaient en présence d’ennemis mal armés, qui n’avaient ni canons, ni échelles. À Mazagran, il y eut deux tués dans la fusillade, et un troisième, qui mourut des suites de ses blessures.

Dimanche 24 octobre. — Sur la mouche, à six heures et demie du soir.

Un ciel gros bleu, traversé de nuages, qui ressemblent à des fumées noires d’industries ; dans le haut du ciel, la lumière électrique de la Tour Eiffel, avec son rayonnement de crucifix lumineux. À droite, à gauche, de temps en temps, des squelettes d’arbres, n’ayant plus qu’un bouquet de feuilles obscurées à leur sommet, et des bâtisses, dont la nuit est comme lavée d’encre de Chine. Soudain, sur la courbe d’un pont, le passage au galop d’une voiture, pareil au sillage d’une étoile filante. L’eau du fleuve, toute remuante, toute vagueuse, et où les lueurs d’émeraude et les lueurs de rubis des bateaux, semblent mettre les ondes bigarrées d’une étoffe zinzolin.

Mardi 23 octobre. — Bracquemond, auquel j’ai écrit pour avoir quelques renseignements, au sujet de ce reflet d’une femme nue dans une glace, que je veux tenter d’avoir dans la représentation de mon premier acte, de MANETTE SALOMON, vient me voir, et après qu’il m’a donné quelques explications sur le truc du reflet fantôme au théâtre, cause avec moi des lithographies de Daumier, et m’apprend qu’il a des épreuves magnifiques du Ventre législatif, et de la Rue Transnonain, payées deux sous pièce, et trouvées par lui sur le trottoir, en compagnie d’une trentaine aussi belles : car il n’a pas choisi. Et ce mépris, à certains moments, de la valeur de l’objet, me faisait raconter par lui que, chez son maître Guichard, il avait eu entre les mains, de petits personnages, découpés dans un vrai tableau de Watteau, avec un trou dans la tête, où passait une ficelle, et qui devaient avoir servi de marionnettes, dans un théâtre d’enfants. Et il croit bien que ces découpures venaient de chez le docteur Chomel, que fréquentait Corot, et qui lui avait donné deux merveilleuses petites études que les enfants s’étaient amusés à crever, en les tapant contre l’angle d’une table.

Mercredi 24 octobre. — Ce matin, Roger Marx vient m’annoncer qu’une rue de Nancy a été baptisée, non rue Edmond de Goncourt mais rue des Goncourt, ainsi que je l’avais demandé. Puis il m’annonce gentiment, que mes amis veulent me donner un banquet, où chaque souscripteur recevra une médaille du profil, qu’a modelé, cet été, le sculpteur Charpentier.

J’entends la voix de Zola en bas. Il vient me demander une lettre de recommandation pour de Béhaine. Il me dit qu’il veut avoir son conseil, et si, oui ou non, il doit faire sa demande d’audience au pape. Il ajoute que, comme ancien libéral, le cérémonial de l’audience l’embête, et qu’il désire au fond être refusé, mais qu’il se trouve engagé vis-à-vis de lui-même, par l’annonce qu’il en a faite. Et cependant, il aurait une grande curiosité de la figure du Saint-Père, et de la succession de chambres papales, pour y arriver.

Alors une diversion. Il parle de Lourdes, se plaignant que la campagne catholique faite contre son livre, qui serait une bonne chose pour un livre tiré à 30 000, est très préjudiciable à un livre, tiré à 120 000, parce qu’elle lui enlève les 80 000 acheteurs, qui pouvaient faire monter son livre, à 200 000. Là-dessus revenant au pape, il m’assure que le pape est un peu l’esclave des pères de Lourdes, parce qu’il reçoit près de 300 000 francs d’eux, et que cette dépendance de Sa Sainteté, sera peut-être une des causes du refus de son audience.

En s’en allant, il veut bien me dire que, ces derniers jours, il vient de relire MADAME GERVAISAIS, et qu’il s’étonne, que le livre n’ait point eu un très grand succès.

Visite du docteur Michaut, qui vient de faire une petite promenade, à Haïti. Il me parle de la mort de ce pays, depuis l’abandon des Français, me signale les ruines des édifices, des routes, de tout, et l’absence d’une industrie quelconque, affirmant que la race nègre est incapable de civilisation.

Et la conversation va aux poisons, à la fabrication desquels les naturels du pays excellent, entre autres d’un poison trouvé dans les cadavres des cimetières, et qui ne laisse aucune trace. C’est d’Haïti, que viendrait cette poudre blanche, que soufflent les voleurs dans une chambre, pour engourdir les gens, et les voler en toute sécurité, comme l’a été Sarah Bernhardt. Et voici ce qui était arrivé à un Européen, dont il avait fait la connaissance. Cet Européen avait l’habitude de se coucher, un revolver sur sa table de nuit, et de mettre ses papiers et son argent sous son oreiller, et il avait vu son voleur s’emparer de son revolver, lui retirer la tête de dessus son oreiller, et prendre son argent, cela sans pouvoir crier, et sans pouvoir le dire, avant que huit ou dix heures se soient passées.

Jeudi 25 octobre. — Une discussion picturale, dans laquelle, à propos de la remarque faite par moi, que les peintres supérieurs attrapent rarement cette ressemblance, que conquièrent des peintres très inférieurs, Léon Daudet dit ingénieusement : « Oui, les premiers sont les hommes de l’objectivité, les seconds les hommes de la subjectivité. Pour la représentation parfaite, il faut des hommes d’une troisième catégorie, qui réunissent les deux aptitudes. »

Vendredi 26 octobre. — Mon château en Espagne, serait d’avoir une galerie, comme la salle de la gare Saint-Lazare, avec tout autour des livres jusqu’au haut de la poitrine, puis avec des vitrines de bibelots, allant au-dessus de la tête. Un balcon tournant le long des murs ferait un premier étage, tapissé de dessins sur trois rangs, et un autre balcon ferait un second étage, tout tendu jusqu’à la voûte, de tapisseries claires du XVIIIe siècle. Et je voudrais travailler, faire de l’équitation, manger, dormir là dedans, dont le bas serait, avec sa tiède température, un jardin d’hiver, planté des plus jolis arbustes à feuilles persistantes, enfermant au milieu, dans le vert de leurs feuilles, les Quatre Parties du Monde de Carpeaux, en belle pierre blanche.

Lundi 29 octobre. — Une femme, d’un certain âge, me parlait de trois ou quatre jeunes mariées de sa connaissance, enragées d’être devenues enceintes, tout aussitôt qu’elles avaient été mariées. Elles espéraient des vacances de la maternité, au moins pendant quatre ou cinq ans. Et cette femme ajoutait, que cet égoïsme-là n’existait pas chez la femme d’autrefois.

Mardi 30 octobre. — Lecture de : LA FAUSTIN, à Porel.

Il parle de Réjane, proclame qu’elle a été admirable, alors que dans son écroulement moral, elle l’a forcé, pour ne pas l’y laisser, de la suivre dans sa tournée.

En wagon, il aurait été pris de l’envie de rejouer, pour gagner sa vie, et il s’était mis à réciter les premiers vers du LÉGATAIRE UNIVERSEL, qu’il avait joué autrefois, avec ses compagnons du chemin de fer, et tous s’étaient trouvés arrêtés dans leurs répliques : lui seul avait été jusqu’au bout… Enfin il s’écrie que tous les bonheurs s’étaient succédé chez lui, depuis le jour, où il avait eu son fils.

La lecture terminée de : LA FAUSTIN, Porel me dit justement, que la pièce ne peut pas être jouée par Réjane, qu’elle n’a pas la ligne du rôle, qu’il faut une tragédienne, qu’elle ne servirait pas la pièce, et que même la pièce nuirait à l’actrice, comme voulant usurper des rôles qui n’étaient pas son affaire.

Ce soir dîner avec Ajalbert, Geffroy, Carrière, Clemenceau, en leur restaurant près la Fontaine Gaillon.

Clemenceau, un causeur vibrant, coloré, à l’observation fine, aiguë.

Un moment il nous parle de l’abandon des enfants, et il nous peint une mère forcée de se séparer de son petit, le regardant dans les bras qui l’ont pris, le regardant sans pouvoir s’en aller, en continuant à bercer le creux qu’il a laissé dans sa jupe, puis mouillant ce creux, de ses larmes.

Il raconte, après une épisode d’une chasse de sa jeunesse, où en revenant, il allait donner un coup d’œil à un châtaignier, dont les châtaignes étaient volées toutes les années, désireux de s’assurer si elles étaient mûres. Ce châtaignier était dans un buisson de ronces d’une hauteur d’une dizaine de pieds, « Il y a un homme là… tenez ! » s’écriait tout à coup le petit domestique qui l’accompagnait, et Clemenceau voyait en effet un homme, couché sur le ventre, et qui, lorsqu’il l’appelait ne répondait pas, se mettait à ramper à quatre pattes, en s’éloignant de lui, et dont il ne savait la place, que par le remuement du haut des brindilles. Alors il se lançait avec son domestique à sa poursuite, espérant le prendre en haut, où il y avait un petit vide dans la ronce, mais là l’homme surgissant soudain, piquait une tête dans le dévalement de la ronce de l’autre côté, piquait une tête comme dans une rivière, sans que Clemenceau pût voir sa figure… Des années se passaient. Il était nommé député. Un vieux bonhomme, un jour, forçait sa porte, et venait lui demander sa protection pour son fils détenu au bagne, et qui était le paysan qu’il avait poursuivi. C’était un paysan qui avait tué sa maîtresse, et qui se cachait.

Dans la rue, Clemenceau s’avoue tout à fait empoigné par la littérature, déclare qu’il voudrait faire un roman et une pièce de théâtre, s’il ne lui fallait pas, tous les jours, fabriquer un article pour la Justice, et toutes les semaines, deux articles pour la Dépêche ; enfin, s’écrie-t-il, s’il lui arrivait d’avoir un jour libre sur deux, il écrirait ce roman, il écrirait cette pièce.

Jeudi 1er novembre. — C’est affreux au cimetière, ces tombes effondrées, dont il ne sort plus de la terre qu’un haut de croix, ainsi que ces bâtiments coulés, dont seulement un bout de mât dépasse l’eau.

Vendredi 2 novembre. — Hier Frantz Jourdain, me parlant de son fils, me disait que maintenant dans les ateliers, tout est changé dans la pose du modèle, que ce ne sont plus les attitudes pondérées du Soldat Laboureur ou de Marius sur les ruines de Minturnes, mais les académies tourmentées, contorsionnées de Michel-Ange, de Rodin.

Vendredi 9 novembre. — J’achète un petit plat d’une fabrique moderne de la Scandinavie, représentant un vol de mouettes, au-dessus de la mer. Dans cette appropriation japonaise, la nature du pays perce, et rend, pour ainsi dire, l’imitation originale. C’est comme fond, un blanc qui vous donne la sensation de la neige, et là-dessus, des oiseaux bleuâtres, ayant l’air de l’ombre portée de ces oiseaux, sur des glaciers.

Dimanche 11 novembre. — Ouverture du Grenier. Les Daudet, Primoli, Lorrain, Rodenbach, Geffroy, Carrière, Ajalbert, De la Gandara, Montesquiou.

Primoli cause de la Duse, l’actrice avec laquelle il vient de passer huit jours, à Venise, la Duse, l’actrice italienne, dont on m’a parlé pour jouer LA FAUSTIN à Londres ou en Allemagne, une femme à laquelle il dit qu’il manque certaines choses, mais en dépit de cela, une très grande artiste. Il la peint, comme une actrice d’une terrible indépendance théâtrale, ne s’appliquant, que dans les actes qui parlent à son talent, et dans les autres qui ne lui plaisent pas, mangeant du raisin, ou se livrant à des distractions quelconques. Dans une pièce, où l’actrice avait à dire d’une fille, qui s’était mal conduite, qu’elle n’avait plus de fille, il la voyait soudain, sans souci du public, faire un signe de croix à sa ceinture, et envoyer un baiser à la cantonade, — un baiser à sa vraie fille, qu’elle adore.

Daudet nous lit, ce soir, de son Bonnet. Je me suis trompé. Je croyais que son enthousiasme pour le livre, venait de son provençalisme, mais non : ce Bonnet est un lyrique en prose, et c’est la première fois qu’on a la poésie contenue dans le cerveau d’un paysan, mais d’un paysan, en un endroit de France, où le soleil ensoleille les cerveaux.

Jeudi 22 novembre. — Un intelligent, ce pauvre Magnard, mais un parfait sceptique, ne croyant à aucun sentiment. À Daudet qui lui soutenait, un jour, qu’il y avait de bonnes choses dans la vie, il lui jetait avec un sourire méphistophélique : « Oui, l’amitié… Goncourt n’est-ce pas ? »

Jeudi 29 novembre. — Exposition d’Ibels à la Bodinière. J’étais en train d’écrire une note, quand je suis abordé par Ibels, qui me demande, si je connais le mime Martinetti, et quand je lui ai répondu, que je l’avais vu dans ROBERT MACAIRE : « Eh bien, me dit-il, Martinetti a été très frappé de la silhouette naïve de votre soldat, et il sera heureux de jouer dans une pantomime comme LA FILLE ÉLISA, où il aurait à mimer les amours et la mort d’un troubade. » Et Ibels sollicite près de moi, l’autorisation de faire le texte mimé de cette pantomime, que je lui accorde très volontiers.

Dimanche 2 décembre. — Ce soir, Loti tombe chez Daudet, il parle de son voyage de quarante-huit jours dans le désert, disant sa joie des levers et des couchers de soleil, dans la pure lumière, sans aucune atténuation par les vapeurs, et cela, dans le plein d’une santé, — c’est son expression, — qu’il doit à « un tempérament de bédouin ».

Lundi 10 décembre. — Sur la Seine à cinq heures. Une eau violacée, sur laquelle filent des bateaux bruns, avec une frange d’écume blanche à l’avant, sous un ciel tout rose, dans lequel s’élèvent d’un côté la Tour Eiffel, de l’autre les minarets du Trocadéro, dans l’azur d’édifices fantastiques de Contes de fées.

Jamais Paris, dans la criée courante des journaux du soir, dans l’enchevêtrement des voitures, dans la rapidité volante des bicycles, dans la ruée affairée des gens, dans le coudoiement brutal des passants, ne m’est apparu si nettement, comme une capitale d’un pays de la Folie, habitée par des agités.

Jamais aussi, le Paris de ma jeunesse, le Paris de mon âge mûr, ne m’a paru aussi miséreux que le Paris, de ce soir. Jamais tant d’œils tendres de femmes, ne m’ont demandé un dîner, jamais tant de voix mourantes d’hommes, ne m’ont demandé un sou.

— Oui, disais-je, ce soir chez Mme…, ces nouvelles lumières du gaz, du pétrole, de l’électricité, ces lumières crûment blanches et sèchement découpantes, quelles cruelles lumières auprès de la douce et laiteuse lueur des bougies. Et comme le XVIIIe siècle a bien compris l’éclairage de nuit, mettant en douce valeur la peau de la femme, en la baignant d’une lueur assoupie et diffuse de veilleuse, dans l’enfermement de tapisseries crème, où la lumière est bue par la laine des claires tentures.

Mardi 11 décembre. — Dans un salon, ce qui donne de la vie, de la chaleur à une société, à défaut d’affections de cœur entre les gens, ce sont les affections cérébrales, nouées entre les communiants d’une même pensée, d’une même élaboration intellectuelle. Alors ce ne sont plus les froids bonjours, et les froids bonsoirs, et les froides poignées de main d’individus disparates qui se réunissent hebdomadairement, sans qu’il y ait jamais chez eux une réunion et une embrassade des idées.

Jeudi 13 décembre. — Vraiment ils sont bien curieux dans la vie littéraire, les hauts et les bas du moral, et où le matin, c’est un découragement complet, et où le soir, c’est un bienheureux relèvement, produit par un petit fait comme celui-ci. Daudet m’appelle près de lui à sa sortie de table, et m’apprend, que ce matin, sont venus chez lui, Geffroy, Hennique, Lecomte, Carrière, Raffaëlli, lui annonçant qu’ils voulaient me donner un banquet ; et lui ont demandé de se mettre à la tête du banquet, et il a accepté, avec l’idée de faire de ce repas, une manifestation plus large que celle de la réunion du Grenier, ainsi que Frantz Jourdain et Roger Marx en avaient eu l’idée.

Vendredi 14 décembre. — Aux curieux d’art et de littérature, qui dans le XXe siècle, s’intéresseront à la mémoire des deux frères, je voudrais laisser un inventaire littéraire de mon Grenier, destiné à disparaître après ma mort ; je voudrais leur faire revoir dans un croquis écrit, ce microcosme de choses de goût, d’objets d’élection, de jolités rarissimes, triés dans le dessus du panier de la curiosité.

Des trois chambrettes du haut de la maison, dans l’une desquelles est mort mon frère, il a été fait deux pièces, dont la moins spacieuse ouvre sur la grande, par une baie qui lui donne l’aspect d’un petit théâtre, dont la toile serait relevée.

De l’andrinople rouge au plafond, de l’andrinople rouge aux murs, et autour des portes, des fenêtres, des corps de bibliothèque peints en noir, et sur le parquet, un tapis ponceau, semé de dessins bleus, ressemblant au caractère de l’écriture turque. Comme meubles, des ganaches, des chauffeuses, des divans recouverts de tapis d’Orient, aux tons cramoisis, aux tons violacés, aux tons jaune de soufre, miroitants, chatoyants, et au milieu desquels est une double chaise-balançoire, dont, le repos remuant, berce les châteaux en Espagne des songeries creuses.

Dans la petite pièce, le rouge des murs, est rompu par une ceinture japonaise du XVIIe siècle, une ceinture, où des hirondelles volent à travers des glycines blanches ; le rouge du plafond, est rompu par un foukousa, aux armes de la famille Tokougawa, (les Mauves) d’où, sur le fond d’un gris mauve, la blancheur d’une grue se détache au-dessus d’une gerbe d’or.

Sur l’armoire remplie de livres, prenant tout le fond de la pièce, se trouvent pendus quatre kakémonos.

Le premier kakémono, d’O Kio représente des petits chiens, lippus, mafflus, rhomboïdaux, dont l’un dort, la tête posée sur le dos de l’autre, dessinés d’un pinceau courant dans un lavis d’encre de Chine, mêlé d’un peu de couleur rousse sur les chiens, d’un peu de couleur verdâtre sur une plante herbacée.

Le second kakémono, de Gankou, figure un tigre, mais un de ces tigres un peu fantastiques, comme les imaginent les artistes d’un pays, où il n’y en a pas. Le féroce, dans un déboulement, ventre à terre, du haut d’une colline, pareil au nuage noir d’un orage, est traité avec une furia de travail, dans une noyade d’encre de Chine, qui lui donne une parenté avec les tigres de Delacroix.

Le troisième kakémono, qui est d’un rival de Sosen, de Ounkei, peintre peu connu en Europe, détache du tronc d’un arbre, une singesse et son petit, dont les têtes, comme lavées d’une eau de sanguine sur les fines linéatures, rappellent les dessins aux trois crayons de Watteau.

Un quatrième kakémono, de Korin, dont le fac-similé réduit, a paru dans LE JAPON de Bing, fait jaillir sur la pâleur fauve du fond, comme un éventail de lames vertes, des iris blancs et bleus, enlevés avec une crânerie de pinceau, qu’on ne trouve dans aucune fleur d’Europe : de l’aquarelle qui a l’aspect solide et plâtreux d’une peinture à fresque.

Là, se trouvent encore deux kakémonos, l’un de Kano Soken, l’artiste révolutionnaire qui a abandonné l’école de Kano, la peinture sévère des philosophes, des ascètes, pour peindre des courtisanes, et qui nous fait voir une Japonaise, venant d’attacher une pièce de poésie à un cerisier en fleurs. L’autre, non signé, un dessin influencé par l’art chinois, une étude d’une princesse dans son intérieur, et que Hayashi attribue à Yukinobou.

Quelques bibelots, au sertissement de matières colorées, translucides, en cette fabrication, habituelle à l’article de l’Empire du Lever du Soleil, sont accrochés au mur. C’est un porte-éventail, une longue planchette d’un bois joliment veiné, sur lequel court en relief une plante grimpante, aux feuilles découpées dans de la nacre, de l’écaille, dans une pierre bleuâtre semblable à la turquoise ; c’est un rouleau (pour dépêches) de trois pieds de hauteur, sur lequel serpente une tige de coloquinte aux gourdes vertes, et dont le haut et le bas ont l’entour d’une large bande burgautée.

Sur une petite étagère de bois de fer se trouve l’assemblage d’originaux objets d’art : un petit bronze, formé d’une feuille de nénuphar, toute recroquevillée, et après laquelle monte un crabe : un bronze d’une patine sombrement mordorée, admirable ; — une petite caisse, dont les lamelles, formant des jours d’un dessin géométriquement différent, sont plaquées du plus beau bois jaune satiné, et sur lesquelles des chrysanthèmes de nacre se détachent d’un feuillage en ivoire colorié ; — une feuille de lotus, qu’enguirlande la liane de sa tige fleurie de deux boutons : un morceau de bambou qui a l’air d’une cire, signé de l’artiste chinois Ou-Sipang ; — un plateau en fer battu, assoupli en la large feuille d’une plante aquatique, mangée par les insectes, et sur laquelle se promène un petit crabe en cuivre rouge, au milieu de gouttes d’eau, fac-similées en argent ; — une boîte à gâteaux, dont l’ornementation est laquée sur bois naturel, et dont le couvercle représente le guerrier, dessiné par Hokousaï, en tête de son album intitulé : Yehon Sakigaké (LES HÉROS ILLUSTRES), le guerrier écrivant sur un arbre l’avis qui doit amener la délivrance de son maître ; — une écritoire dans un marbre rouge (appelé là-bas crête-de-coq), sur un pied de bois noir, aux stries des vagues de la mer, et au couvercle surmonté d’un vieil ivoire laqué, représentant le dragon des typhons ; — une boîte à papier, où se voient des bestiaux en corne, paissant sous un soleil couchant, fait d’un morceau de corail, un pâturage de fleurettes d’or ; — un crabe en bronze, d’une exécution si troublante de vérité, que j’étais tenté de le croire surmoulé, si le naturaliste Pouchet ne m’avait affirmé qu’il n’en était rien, se basant sur l’absence de certains organes de la génération. Ce bronze, qui est moderne, est signé : Schô-Kwa-Ken.

Au-dessus de la petite étagère qui contient ces bibelots, est suspendu un foukousa, qui est un véritable spécimen de coloration picturale franchement japonaise : un vase de sparterie roussâtre qui renferme des chrysanthèmes blancs, légèrement orangés, se détachant de feuilles vert pâle, sur un fond écru.

Comme pendant, en face, au-dessus d’un divan pour les apartés des causeurs, recouvert d’une robe de femme chinoise, entre des rangées d’assiettes coquille d’œuf, un kakémono brodé, où une gigantesque pivoine s’enlève, du milieu de glycines blanches, avec un relief énorme.

Mais la pièce orientale d’une grande valeur, qui décore cette pièce, c’est, au-dessus de la cheminée portant un chibatchi en bronze, damasquiné d’argent, entre deux cornets où sont incisées des grues et des tortues : c’est un tapis persan du XVIe siècle, ayant cet adorable velouté du velours ras, et tissé dans l’harmonie de deux couleurs de vieille mousse et de vieil or, qui en forment le fond, et sur lequel zigzaguent, ainsi que des vols aigus d’oiseaux de mer, des arabesques bleues.

La fenêtre qui, dans le démansardage des chambres formant le GRENIER, a pris la profondeur de ces fenêtres du moyen âge, où de chaque côté se trouve un petit banc de pierre, est devenue, en cette baie retraitée, qui a du jour jusqu’à la nuit, le lieu d’étalage des gravures et des dessins aimés.

Sur la paroi de gauche, sont exposés : LE CHAT MALADE de Watteau, cette spirituelle eau-forte de Liotard, avec seulement quelques rentraitures de burin : eau-forte mettant en scène l’« Alarme d’Iris » et contre l’opulent sein de la grasse fillette, la tête rebiffée de Minet, auquel un médecin ridicule du théâtre italien tâte le pouls ; — les deux bandes du SPECTACLE DES TUILERIES, ces deux eaux-fortes où Gabriel de Saint-Aubin montre toute sa science du dessin, dans la représentation microscopique des promeneurs et des promeneuses de la grande allée, en 1762 ; — le SUNSET IN TIPPERARY (le Coucher du Soleil en Irlande), l’estampe que je regarde comme une des plus remarquables eaux-fortes modernes, et où Seymour Haden, qui retrouva le noir velouté de Rembrandt, a pour ainsi dire, imprimé, sur une feuille de papier, la mélancolie du crépuscule.

Sur la paroi de droite, sont trois eaux-fortes de mon frère : le portrait de Raynal, d’après le La Tour de la collection Eudoxe Marcille, une de ces eaux-fortes que mon frère griffait en deux heures, et qui, un moment, lui avaient donné l’idée de graver toutes les préparations de Saint-Quentin ; — LA LECTURE de Fragonard, d’après le bistre du Musée du Louvre ; — une tête d’homme de Gavarni, d’après un croquis, dessiné avec un cure-dent, où le trait avachi du dessin est rendu par des pâtés d’un noir sans éclatements.

Dans la grande pièce, sur les deux battants de la porte d’entrée, deux vues de la nuit éclairée par la lune : l’un de ces kakémonos, signé Yôsaï, n’est qu’un reflet de l’astre dans une eau obscurée, au-dessus de laquelle pendent quelques brindilles lancéolées ; l’autre, signé Buntchô, représente, sur un ciel éteint, une pleine lune, sur laquelle montent des tiges de graminées aux fleurs bleuâtres et rougeâtres, dans les vagues et délavées couleurs, que fait la lumière lunaire.

De petits corps de bibliothèques, de la hauteur d’un mètre et demi, sont adossés au mur : l’un contient, sauf quelques brochurettes, toute l’œuvre de Balzac en éditions originales, cartonnées sur brochure. Plusieurs de ces volumes portent des envois d’auteur. L’exemplaire des MARTYRS IGNORÉS, provenant de la vente Dutacq, est l’épreuve corrigée de ce : Fragment du Phédon d’aujourd’hui. Il se trouve une autre épreuve de : La Femme comme il faut, l’article publié dans LES FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES, avec le bon à tirer de B, terminé par un paraphe en tortil de serpent.

Les trois autres corps de bibliothèque renferment des éditions originales de Hugo, de Musset, de Stendhal, mêlées à des éditions originales de contemporains, imprimées sur des papiers de luxe, et contenant une page du manuscrit donné à l’impression. Ainsi les volumes de Daudet, de Zola ; ainsi le volume de Renan : SOUVENIRS D’ENFANCE ; ainsi le volume de MADAME BOVARY, renfermant une page du pénible manuscrit, toute biffée, toute raturée, toute surchargée de renvois : page donnée par Mme Commanville ; ainsi le MARIAGE DE LOTI, contenant la page manuscrite de la dernière lettre de la désolée Rarahu ; ainsi l’édition des DIABOLIQUES, de Barbey d’Aurevilly, illustrée d’une page de sa mâle écriture en encre rouge, au bas de laquelle il a jeté une flèche, encore tout imprégnée de poudre d’or, — et au milieu lieu de tous ces imprimés, dévoilant un petit morceau de l’écriture des auteurs, le livre de MA JEUNESSE, de Michelet, contenant, à défaut d’une page du manuscrit, un devoir du temps de son adolescence, sur Marius, en marge duquel, le grand historien a écrit : « M. Villemain m’encouragea vivement, et je pris confiance. »

Un cinquième corps de bibliothèque réunit presque tout entier l’œuvre de Gavarni, qui compte, dans cette collection, près de six cents épreuves avant la lettre. Il est surmonté d’une vitrine, où sont exposés cinq volumes reliés par de grands relieurs.

C’est un exemplaire de MANETTE SALOMON, décoré, sur les plats de la couverture, de deux émaux de Claudius Popelin, représentant la Manette, sur la table à modèle, vue de face, vue de dos.

C’est une réunion de tous les articles écrits sur la mort de mon frère, avec, en tête, les lettres d’affectueuse condoléance de Michelet, de Victor Hugo, de George Sand, de Renan, de Flaubert, de Taine, de Banville, de Seymour-Haden, etc., portant, sur un des plats de la reliure, le profil de mon frère, précieusement dessiné par Popelin, dans l’or de l’émail noir.

C’est une HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE, dont la reliure de Lortic, est composée d’un semis de fleurs-de-lis d’or, au milieu duquel est encastrée une médaille d’argent, frappée pour son mariage, où se lit : Maria Antonia Gallia Delphina, médaille de la plus grande rareté.

C’est un exemplaire des MAITRESSES DE LOUIS XV, la dernière reliure de Capé, faite en imitation des riches reliures à arabesques fleuronnées du siècle dernier.

Tous ces livres portant notre E.J. ciselé sur la tranche, qui est l’ex libris original, que nous avions inventé, pour les livres sortis de notre collaboration.

C’est : la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, un exemplaire de l’édition illustrée chez Didot, avec la reproduction des tableaux, dessins, estampes du temps, où du sanguin maroquin du Levant, se détache un Amour en ivoire, jouant des cymbales : un Amour d’un gras merveilleux, n’ayant pas la sécheresse des ivoires modernes.

C’est enfin : l’ART du DIX-HUITIÈME SIÈCLE, un exemplaire de la première édition, publiée en fascicules, et dont mon frère grava les eaux-fortes, un exemplaire dans une reliure exécutée par Marius Michel, sur mon idée, avec l’enlacement d’un lierre aux feuilles en fer de lance, et d’une branchette pourpre de momichi de mon jardin : reliure entaillée dans le cuir, coloriée dans la couleur des feuillages reproduits, et où, d’un rinceau formé de l’enchevêtrement des deux plantes, l’artiste relieur a contourné un grand G.

Au-dessus sont suspendus deux compotiers de Saxe, aux élégantes gaufrures de la pâte blanche, aux fleurs peintes en camaïeu bleu, et entre les deux compotiers, un plat ovale de Louisbourg, au bord délicatement ajouré, et au milieu duquel éclate une tulipe violette.

Puis encore au-dessus, des médaillons de Nini, ces gracieuses et coquettes demi rondes bosses des grandes dames du XVIIIe siècle, dans le relief amusant des fanfreluches de leurs toilettes, et où se trouve le médaillon de SUZANNE JARENTE DE LA REYNIÈRE (1769), qui est son chef-d’œuvre, par la fine découpure du profil, le tortillage envolé des boucles de cheveux, la ciselure du tuyautage d’une guimpe, cachant l’entre-deux des seins de la femme décolletée. Et au milieu des Nini, une tête de femme, au nez retroussé, au ruban courant dans la frisure des cheveux, et se détachant en blanc sur le fond bleu, papier de sucre des Wedgwood, passe pour un portrait de Mme Roland, et encore, grand comme une pièce de cent sous, en biscuit pâte tendre de Sèvres, un médaillon de Marie-Antoinette, dont la finesse du modelage peut lutter avec le travail des camées antiques.

Entre ces médaillons est suspendu le bistre original de Fragonard, dont la plaisante composition a été vulgarisée par l’aquatinte de Charpentier, sous le titre : LA CULBUTE. Un jeune paysan, dans sa précipitation à embrasser son amoureuse, culbute le chevalet du peintre, devant lequel elle est en train de poser.

Le bistre de Fragonard est dominé par une sensuelle académie de femme couchée, vue de dos, une jambe allongée, l’autre retirée sous elle. Ce Boucher est bien le Boucher français, et fait contraste avec deux autres, qui font connaître, l’un un Boucher italien, l’autre un Boucher flamand. Le premier, à l’élégance d’un corps du Primatice, montre la femme les bras croisés au-dessus de la tête, et hanchant, appuyée à un cippe, où tourne une ronde d’Amours ; le second, c’est le plein d’un corps vu de dos, bien en chair, capitonné de fossettes, et qu’on pourrait prendre pour une étude de Rubens.

Et j’ai oublié deux dessins français, couronnant deux corps de bibliothèque :

L’un de Fragonard, une de ces solides gouaches jouant l’huile, où dans la tourmente blafarde d’un ciel orageux, éclate le coup de pistolet d’une jupe rouge de paysanne.

L’autre, un dessin aux deux crayons, n’est qu’une contre-épreuve de Watteau, mais ils méritent vraiment d’être encadrés, — ces doubles du dessin original, un rien atténués dans les valeurs, — quand ils sont du grand maître français, et ne payait-on pas dans le siècle dernier, à la vente de Mariette, des mille francs, des contre-épreuves de Bouchardon ? Cette contre-épreuve, qui vient de la vente Peltier, représente une femme vue de dos, retroussant d’une main par derrière sa jupe aux plis de rocaille, à côté d’une amie allongée sur le rebord d’une terrasse, où elle s’appuie de la main gauche, tandis qu’elle fait un appel de la main droite, à la cantonade.

Sur la tablette supérieure des bibliothèques, sont posés de petits bronzes japonais, dont les anses sont ingénieusement imaginées, d’après la figuration de crevettes arc-boutées contre le col ; de tay, les poissons aimés par les gourmets de là-bas, en la remonte d’une cascade ; de petits rameaux de courges avec les gourdes, au milieu de leurs feuilles trilobées. Il est un de ces vases, à la patine du vieil acajou, décoré du feuillage fleuri d’une tige de cognassier, comme tombée du vase. Un autre de ces petits bronzes est formé du découpage à jour de branchettes de cerisier s’entre-croisant ; un autre, c’est l’imitation d’une bouteille d’osier treillissée ; un autre, l’imitation d’une nasse, après laquelle montent des grenouilles.

Enfin, un bronze extraordinaire, comme fonte à cire perdue, et qui n’a plus rien de l’aspect dur et cassant du métal : une petite jardinière, où des flots de la mer qui font la décoration du fond, jaillit d’un côté la tête d’un dragon, de l’autre sa queue, un dragon aux barbillons dorés. Ce bronze porte : Fait par Tautchôsai Jukakou pour Shogakousai.

Et ce bronze repose sur un pied admirable, un morceau de bois plié à la façon d’une serviette, avec l’incrustation d’une grecque en argent sur les rebords, et, sur le plat, des poésies également incrustées en argent.

En fait d’objets chinois ou japonais, il y a encore sur les murs, deux panneaux de Coromandel, ces riches panneaux de paravents, à intailles coloriées, où des fleurs et des poissons ressortent si bien du noir glacé de la laque ; — un bas-relief composé d’un bâton de commandement, en jade, posé sur un pied de bois de fer, admirablement sculpté ; — une plaque de porcelaine ayant dû servir à la décoration d’un lit d’un grand personnage, une plaque de porcelaine de la famille verte, où les peintures de la porcelaine arrivent à la profondeur intense des colorations d’émaux, enchâssés dans le cuivre ; — une grande sébile en bois (destinée à contenir des gâteaux secs), où un quartier de lune, fait d’une plaque d’argent, brille au milieu des aiguilles du noir branchage verticillé d’un sapin.

La cheminée porte, entre deux flambeaux d’émail de Saxe, une petite pendule du XVIIIe siècle, et se trouve surmontée d’une glace dans un cadre en bois doré du plus riche contournement, terminé par un cœur flamboyant, traversé de deux flèches enguirlandées de fleurettes.

Le fond de la pièce, en regard de la baie ouvrant sur l’autre chambre, est comme une chapelle à la mémoire de l’ami Gavarni, renfermant une réunion de ses plus beaux dessins. Là, est son VIRELOQUE, exécuté avec ce procédé d’un fusain fixé, lavé à grandes eaux colorées, et largement relevé de gouache : procédé donnant à une aquarelle, la solidité d’une peinture à l’huile.

Ce dessin capital a, comme pendant : My Husband, une composition de deux débardeurs, enlevée avec le même procédé, et au moins avec la même vigueur.

À côté de ces deux aquarelles, puissamment gouachées, une aquarelle de la plus grande limpidité, et du lavage le plus transparent, où une vieille portière dit à une autre :

Ce qu’y a de monde à Paris qui n’attendent pas que les arrondissements soient prêts, pour filer dans le 13e. — Ça fait frémir !

Puis un costume de théâtre pour Mlle Julienne, un costume aquarellé d’une femme de la campagne, avec l’indication en marge : chapeau de paille, ruban de chapeau, bonnet de batiste, manches de batiste.

Et voici, à la mine de plomb, mélangée de sanguine, l’étude de ce roux cruel, appuyé au-dessus d’un canapé, où dans la lithographie terminée, est couchée une femme, lithographie baptisée : L’OISEAU DE PASSAGE : type d’après lequel Dumény s’est grimé pour le rôle de Jupillon, dans GERMINIE LACERTEUX.

Ce sont encore, l’un à côté de l’autre, deux dessins : l’un, une Débardeuse, gravée dans LA MODE, d’un précis et d’un fini d’exécution, où se sent encore le dessinateur mécanicien ; l’autre, un lavis de la dernière année de la vie de l’artiste, montrant un de ces androgynes femelles, au retrait de travers de la tête dans les épaules d’une vieille tortue, lavis barboté, poché, à la façon des plus grands maîtres.

La Débardeuse encadrée a été tirée de l’album des dessins de Gavarni du journal LA MODE (soixante-quinze dessins) offert par Girardin à la princesse Mathilde, et à moi donné par la princesse, un jour, qu’elle me faisait l’honneur de déjeuner chez moi, et donné si gentiment, ainsi que je l’ai déjà raconté dans mon JOURNAL. Une fois la princesse m’avait dit, connaissant toute mon admiration pour Gavarni : « Vous savez, Goncourt, les dessins de LA MODE, je vous les laisse dans mon testament. » Eh bien ! le matin du déjeuner, elle arrivait, l’album dans les bras, et me le mettait dans les mains, avec cette phrase : « Décidément, je me porte trop bien, je vous ferais trop attendre ! »

Maintenant dans cette pièce, comme dans l’autre, les deux fenêtres, en leurs rentrants, forment de petits cabinets d’exposition, en pleine lumière.

L’un est tout rempli d’aquarelles de mon frère, exécutées en 1849, 1850, 1851, pendant nos années vagabondantes.

Voici, une vue de la curieuse maison, en bois sculpté, de Mâcon, voici, une vue à la porte Bab-Azoum d’Alger, avec son ciel de lapis ; voici, une vue du matin au bord de la mer, à Sainte-Adresse ; voici, une vue de Bruges, qui ressemble bien à un Bonington ; voici enfin une vue de la sale et pourrie rue de la Vieille-Lanterne, que mon frère a été prendre, le lendemain du jour, où Gérard de Nerval s’était pendu, au troisième barreau de cette grille d’une sorte d’égout.

L’autre fenêtre a un panneau couvert de trois impressions japonaises.

La première d’Outamaro, donne à voir Yama Ouwa, cette sorte de Geneviève de Brabant hirsute, allaitant dans la forêt son jeune nourrisson, au teint d’acajou, qui sera un jour le terrible guerrier Sakata-No-Kintoki.

La seconde d’Harunobou, planche un peu fantastique, montre dans une nuit, où volent de gros flocons de neige, un jeune amoureux qui joue de la flûte, dans le voisinage de sa belle.

La troisième d’Hokousaï : un très fin sourimono, représente, par un jour du Jour de l’An de là-bas, une longuette petite femme, portant sous le bras une cassette contenant un cadeau, en une marche méditative, dans une robe aux délicates colorations, comme diluées dans un bain d’eau : un sourimono encadré dans une étoffe, où brillent sur un fond d’or, des fleurettes blanches, sortant d’un feuillage de turquoise. En tête, est imprimée cette ligne d’une poésie : Le vent du printemps, qui a passé sur les fleurs des pruniers, parfume ses cheveux, semblables à des brindilles de saule.

Dans l’autre panneau sont trois dessins de Gabriel de Saint-Aubin, de Watteau, de Chardin.

De Gabriel de Saint-Aubin, c’est le dessin de la vignette de L’INTÉRÊT PERSONNEL, gravé par son frère Augustin, une vignette qui peut tenir bien certainement à côté d’un dessin de Meissonier.

De Watteau, ce maître de la main, et cet admirable interprète de sa nervosité, c’est une feuille de cinq mains de femmes, dans différents mouvements, et desquelles, l’artiste, seulement avec de la mine de plomb, et de la sanguine pourprée qui est à lui seul, a fait de la chair peinte.

De Chardin, sabré à la pierre d’Italie avec des rehauts de craie, sur un papier chamois, un croquis de vieille femme tenant un chat sur ses genoux. Et ce dessin est curieux, non seulement, parce que les dessins vraiment authentiques du peintre sont de la plus grande rareté, mais encore parce que ce dessin, est la première idée du grand portrait en pied, que j’ai vu, il y a une trentaine d’années, chez la baronne de Conantre, le seul portrait à l’huile de tous les portraits qui lui ont été attribués, que je reconnais pour un vrai Chardin, et qui a été peint par le maître, dans la manière chaude de ses ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE, du Musée de Vienne.

Dans la grande pièce, la teinte uniforme des murs et du plafond est rompue, çà et là, par des broderies chinoises et japonaises. Au-dessus de la baie, est tendue une bande de drap blanc, sur laquelle sont brodés, en soie bleue et violette, jouant le camaïeu, des chrysanthèmes entre des iris et des fleurs de cognassiers.

En face, et se faisant vis-à-vis, est une autre broderie chinoise sur fond blanc, où une étagère en bois de fer, et des consoles en laque de Pékin, portent des fleurs et des grenades.

Entre les deux fenêtres, s’étale la tapisserie d’une décoration théâtrale, un grand morceau d’étoffe rouge, que recouvrent entièrement de larges feuilles de nénuphar et des gerbes de joncs, massivement brodées en or, et où, dans ce rouge et cet or, luit le blanc d’une tige de chrysanthème, le bleuâtre d’une grappe de glycine.

Et le plafond s’éclaire sous un grand foukousa, du rose d’un soleil couchant à Tokio, dans lequel s’élancent des bambous verts, au vert tendre d’une pousse arborescente dans le mois de mai, et coupés par un nuage, où volent de blanches grues.

Mais la curiosité grande des deux pièces, c’est la réunion, dans une vitrine, des portraits des littérateurs amis, des habitués du Grenier, peints ou dessinés sur le livre le mieux aimé par moi, et dont l’exemplaire est presque toujours en papier extraordinaire, et renfermant une page du manuscrit autographe de l’auteur.

Alphonse Daudet, peint à l’huile par Carrière (1890), sur un exemplaire de : SAPHO.

Zola, peint à l’huile par Raffaëlli (1891), sur un exemplaire de : L’ASSOMMOIR, un Zola un peu matérialisé.

Banville, peint à l’huile par Rochegrosse (1890), sur un exemplaire de : MES SOUVENIRS, un portrait d’une ressemblance à crier.

Coppée, peint, à l’huile par Laphaël Collin (1894), sur un exemplaire de : TOUTE UNE JEUNESSE, un portrait élégiaque, où rien ne se voit sur la physionomie, de la rieuse gouaillerie du causeur.

Huysmans, peint aux crayons à l’huile par Raffaëlli (1890), sur un exemplaire de : A REBOURS, un portrait enlevé dans un beau et coloré relief, et donnant la constriction de corps du nerveux auteur.

Octave Mirbeau, dessiné à la plume par Rodin (1894), sur un exemplaire de : SÉBASTIEN ROCH, deux profils et une tête de face, dont la construction est d’un puissant manieur de glaise.

Rosny (l’aîné), peint, dans un lavis à l’encre de Chine, par Mittis (1894), sur un exemplaire du : BILATÉRAL.

Paul Margueritte, peint, à l’huile, par Bouchor (1891), sur un exemplaire de : TOUS QUATRE.

Rodenbach, peint à l’huile par Stevens (1891), sur un exemplaire du : RÈGNE DU SILENCE, un portrait donnant l’aspect spirituellement animé de la physionomie du poète.

Gustave Geffroy, peint à l’huile par Carrière (1890), sur un exemplaire des : NOTES D’UN JOURNALISTE, un portrait qui est un chef-d’œuvre.

Hennique, peint à l’huile par Jeanniot (1890), sur un exemplaire de : UN CARACTÈRE, un portrait d’une ressemblance charmante dans une habile peinture.

Descaves, peint à l’huile par Courboin (1890), sur un exemplaire des : SOUS-OFFS.

Hervieu, peint à l’aquarelle par Jacques Blanche (1890), sur un exemplaire de : PEINTS PAR EUX-MÊMES, un portrait donnant la douce expression mélancolieuse de ses yeux.

Hermant, peint dans un croquis légèrement aquarellé de Forain, sur un exemplaire du : CAVALIER MISEREY, un croquis amusant, donnant au jeune auteur, avec ses moustaches relevées, ses cheveux ébouriffés, l’apparence d’un petit chat en colère.

Ajalbert, peint à l’huile par Carrière (1894), sur un exemplaire de : EN AMOUR.

Frantz Jourdain, peint, dans un lavis d’encre de Chine, par Besnard (1890), sur un exemplaire de : A LA CÔTE, un lavis dont la pochade sort de dessous le pinceau d’un maître.

Rod, peint à l’huile par Rheiner, un peintre suisse (1892), sur un exemplaire de : LA COURSE À LA MORT.

Jean Lorrain, peint à l’huile par de la Gandara, (1894), sur un exemplaire des : BUVEURS D’ÂMES.

Gustave Toudouze, peint à l’huile par son frère Edouard Toudouze (1890), sur un exemplaire de : PÉRI EN MER.

Burty, peint à l’huile par Chéret, sur un exemplaire de : PAS DE LENDEMAIN, un portrait d’un très brillant coloris.

Claudius Popelin, peint à l’aquarelle par son fils, (1889), sur un exemplaire de : UN LIVRE DE SONNETS, une aquarelle de la plus habile facture.

Bracquemond, peint à l’aquarelle par lui-même (1890), sur un exemplaire : DU DESSIN ET DE LA COULEUR, un portrait où l’habitant de Sèvres s’est représenté, sous un aspect un peu rustique.

Robert de Montesquiou, peint à l’huile par de la Gandara (1893), sur un exemplaire du beau livre des : CHAUVES-SOURIS, portrait rendant la silhouette et le port de tête du poète.

Henri de Régnier, peint à la gouache par Jacques Blanche (1895), sur un exemplaire : LE TRÈFLE NOIR.

Edmond de Goncourt, peint à l’huile par Carrière (1892), sur un exemplaire de : GERMINIE LACERTEUX, de l’édition in-4º, tirée à trois exemplaires, aux frais du bibliophile Gallimard, un admirable portrait, où se voit, dans le fond, le médaillon de bronze de Jules, et dans lequel, Carrière a merveilleusement exprimé la vie fiévreuse des yeux de l’auteur.

Mme Daudet, peinte à l’huile par Tissot (1890), sur un exemplaire d’ : ENFANTS ET MÈRES, un portrait délicatement touché.

La princesse Mathilde, peinte à l’aquarelle par Doucet (1890), sur un exemplaire de la rare brochure : HISTOIRE D’UN CHIEN, un portrait rendant, dans une aquarelle charmante, le gras et bon sourire de la princesse.

Lundi 17 décembre. — Une conversation à voix basse entre deux garçons de café, chez Riche :

— Des chevaliers d’industrie, je te dis !

— Oui, des chevaliers d’industrie… mais mes meilleurs clients… les consommateurs aux plus gros pourboires…

Une spirituelle femme énumérant les bienheureux flirt, qui se produisent autour d’une jeune et jolie femme, en vedette dans le monde chic, lors de sa pose dans un salon, sur un canapé, disait : « Il y a le flirteur de droite, qui a dans le côté la rondeur de hanche ; le flirteur de gauche, qui a une boucle de ses cheveux sur la figure ; le flirteur debout de devant, qui a la vue de sa gorge… et tour à tour de ses seins sautant par-dessus le corset ; enfin les flirteurs de second plan, qui ont la télégraphie engageante de ses bras et de ses mains. »

Mardi 18 décembre. — Exposition de Joseph Chéret, l’héritier direct de Clodion, avec son petit monde de Cupidons, au sourire railleur de Cupidons-Gavroches, et de nymphes fluides, plus séduisantes encore sur la panse d’un vase, dans le demi-relief, dans la demi-rondeur de formes, émergeant de l’enveloppement de la glaise.

Une figure charmante : le corps d’une petite fille, assise sur le rebord d’une corbeille, et qui dans un mouvement de retournement en arrière, s’appuie des deux bras à l’anse.

Mercredi 19 décembre. — On sonne. C’est le ménage Zola venant me remercier de l’accueil que leur fait Béhaine, et ne s’interrompant pas l’un et l’autre, dans l’effusion de leurs louanges, sur la bonne grâce et la bravoure de l’ambassadeur.

Du reste tout le monde français a été d’une amabilité extrême. Guillaume, le directeur de l’École de Rome, de retour depuis trois jours de Paris, avant le départ de Zola, voulait improviser un dîner. Hébert lui a fait les honneurs de la Chapelle Sixtine, et à la demande de Zola, de voir de sa peinture, lui a dit : « Après la visite de la Chapelle Sixtine, on ne voit pas de l’Hébert ; vous la verrez, ma peinture, à Paris, où il n’y a pas une concurrence si redoutable. »

Vendredi 28 décembre. — Mon Dieu, qu’il est vivant, qu’il est bruyant, qu’il est assourdissant ce Mistral ! Il fait à lui seul le bruit de dix Septentrionaux. Mais au fond, il est amusant avec sa parole spirituellement exubérante. C’est aujourd’hui dans sa bouche, et avec la mimique de sa physionomie et de tout son corps, l’histoire d’Adolphe Dumas le poète boiteux, destiné à devenir tailleur, le métier de tous les boiteux de là-bas. Or, dans l’auberge de rouliers tenue par ses parents, tombait, un jour, une troupe de comédiens nomades, et il arrivait qu’à la suite de la représentation dans la grande salle de l’auberge, la fille de l’auberge, une belle fille, séduite par les paillettes du comédien, qui faisait le prince Charmant, décampait avec lui à Marseille, d’où, subitement désenchantée de l’homme, elle se rendait à Paris. Là, en descendant de diligence, elle trouvait, pour ainsi dire, dans la rue, un vieil Anglais, que son histoire intéressait, et qui la mettait quelque temps dans un couvent, pour la dégrossir, puis l’épousait. Aussitôt qu’elle était épousée, elle faisait venir l’apprenti tailleur, pour lequel elle avait une grande affection, lui faisait faire ses études, de rapides études, au bout desquelles il devenait l’homme de lettres, Adolphe Dumas, en relation avec Lamartine, qui par lui, prenait connaissance de MIREILLE, et écrivait l’article qui faisait Mistral célèbre. Alors — c’est bien de ce temps catholico-romantique — pour remercier Dieu de l’article, Adolphe Dumas faisait communier, en sa compagnie, et celle de deux autres littérateurs, Mistral à Notre-Dame, après qu’on s’était confessé au Père Félix : communion suivie d’un gueuleton, où l’on se grisait fortement.

« Une rechute religieuse comme ça, moi aussi m’est arrivée, s’écrie Daudet. C’était dans les premiers temps que j’écrivais au Figaro, vers mes dix-sept ans. Je ne sais ce qui m’avait pris, mais voici qu’un jour, je vais trouver le Père Félix, et je lui demande de me confesser, et de me donner l’absolution. Il s’y refusa, m’imposant de lire avant, quatre gros volumes de ses conférences. Ma foi, les volumes étaient bien reliés et, les jours suivants, mon accès religieux étant un peu passé, et ayant faim, je vendais les quatre volumes du Père Félix, ce qui me donnait à manger, deux ou trois jours.

« … Mais, ce n’est pas tout ce que me rapporta, le Père Félix. En 1860 — eh, Mistral je me rendais justement chez toi ! — à Lyon, je me trouve à court d’argent, j’offre à un journal un article sur mes contemporains, et je lui apporte un article, où, dans un portrait du Père Félix, je racontais ma mauvaise action. Ce portrait du Père Félix était accompagné d’un portrait de Rigolboche.

« Quand j’allai toucher mon article, je fus payé, mais le rédacteur me dit que je ferais bien de quitter Lyon, parce que des gens, ayant l’air de méchants garçons, indignés de cet amalgame du Père Félix avec Rigolboche, étaient venus demander mon adresse. »

Et dans le bruit des conversations, j’entends vaguement la fin de la monographie d’Adolphe Dumas, continuée par Mistral : Adolphe Dumas, ne cessant de répéter, en faisant allusion à la pauvre auberge de son père :

— Et cependant j’avais un grand-père qui portait des bas de soie !

— Quel était donc ton grand-père ? lui demandait enfin, un jour, Mistral.

— Le capitaine Perrin, répondait avec fierté Adolphe Dumas.

Or, le capitaine Perrin aurait été ruiné, au dire de Mistral, par une fourniture d’ail de 300 000 francs à l’armée des Pyrénées-Orientales, qui lui fut payée en assignats, au moment, où les assignats n’avaient plus aucune valeur.