Journal des Goncourt/V/Année 1875

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome cinquième : 1872-1877p. 171-248).


ANNÉE 1875

Vendredi 8 janvier. — Depuis deux ou trois jours, je commence à revivre, et ma personnalité rentre tout doucement dans l’être vague et fluide et vide, que font les grandes maladies.

J’ai été bien malade. J’ai manqué mourir. A force de promener, le mois dernier, un rhume dans les boues et le dégel de Paris, un beau matin, je n’ai pu me lever. Trois jours, je suis resté avec une fièvre terrible et une cervelle battant la breloque… Le jour de Noël, il a fallu aller à la recherche d’un médecin, indiqué par le concierge de la villa. Le médecin m’a déclaré que j’avais une fluxion de poitrine, et m’a fait poser dans le dos un vésicatoire, grand comme un cerf-volant.

Onze jours, j’ai vécu sans fermer l’œil, et toujours me remuant et toujours parlant, avec la conscience toutefois que je déraisonnais, mais ne pouvant m’en empêcher. Ce délire, c’était une espèce de course folle dans tous les magasins de bibelots de Paris, où j’achetais tout, tout, tout, — et l’emportais moi même.

Il y avait aussi, dans mon esprit troublé, une déformation de ma chambre, devenue plus grande, et descendue du premier au rez-de-chaussée. Je me disais que c’était impossible, et cependant je la voyais telle. Un jour, je fus intérieurement très agité, il me sembla que le sabre japonais, qui est toujours sur ma cheminée, n’y était plus : je me figurais que l’on redoutait un accès de folie de ma part, que l’on avait peur de moi.

Dans ce délire, toujours un peu conscient, l’homme de lettres voulut s’analyser, s’écrire. Malheureusement les notes, que je retrouve sur un calepin, sont complètement illisibles. Je ne puis en déchiffrer qu’une seule. (Nuit du 28 décembre.) — « Je ne peux, je ne sais plus dormir, quand je le veux absolument et que je ferme les yeux, il se présente devant moi, une feuille blanche avec un encadrement et une grande lettre ornée : une page toute préparée pour être remplie, et qu’il faut que je remplisse absolument. Celle-ci écrite, une autre se présente, et encore une autre et toujours ainsi. »

Vendredi 22 janvier. — C’est paradoxal vraiment, le prix des choses. J’ai là devant moi un bronze japonais, un canard qui a la parenté la plus extraordinaire avec les animaux antiques du Vatican. Si l’on en trouvait un, comme cela, dans une fouille d’Italie, il se payerait peut-être dix mille francs. Le mien m’a coûté cent vingt francs. A côté de ce bronze, mes yeux vont à un ivoire japonais, un singe costumé en guerrier du Taicoun. La sculpture de l’armure est une merveille de fini et de perfection menue : c’est un bijou de Cellini. Suppose-t-on ce que vaudrait ce bout d’ivoire, si l’artiste italien l’avait signé de son poinçon. Il est peut-être signé d’un nom, aussi célèbre là-bas, mais sa signature ne vaut encore que vingt francs, en France.

Je ne suis pas fâché d’avoir introduit un peu, beaucoup de japonaiserie, dans mon XVIIIe siècle. Au fond, cet art du XVIIIe siècle est un peu le classicisme du joli, il lui manque l’originalité et la grandeur. Il pourrait à la longue devenir stérilisant. Et ces albums, et ces bronzes, et ces ivoires, ont cela de bon, qu’ils vous rejettent le goût et l’esprit dans le courant des créations de la force et de la fantaisie.

Lundi 25 janvier. — Le dîner de Flaubert n’a pas de chance. C’est en sortant du premier, que j’ai attrapé ma fluxion de poitrine. Aujourd’hui, Flaubert souffrant manque, il est au lit. Nous ne sommes donc que Tourguéneff, Zola, Daudet et moi.

On cause tout d’abord de Taine. Comme chacun cherche à définir les qualités et les imperfections de son talent. Tourguéneff nous interrompt, en disant avec l’originalité de sa pensée et le doux gazouillement de sa parole : « La comparaison n’est pas noble, mais permettez-moi, messieurs, de comparer Taine à un chien de chasse que j’ai eu : il quêtait, il arrêtait, il faisait tout le manège d’un chien de chasse d’une manière merveilleuse, seulement, il n’avait pas de nez, j’ai été obligé de le vendre. »

Zola est tout heureux, tout épanoui de l’excellente cuisine, et comme je lui dis :

« Zola, seriez-vous, par hasard, gourmand ?

— Oui, me répondit-il, c’est mon seul vice, et chez moi, quand il n’y a pas quelque chose de bon à dîner, je suis malheureux, tout à fait malheureux… Il n’y a que cela… les autres choses, ça n’existe pas pour moi… Ah, vous ne savez pas quelle est ma vie ? »

Et le voici, avec un visage tout à coup assombri, qui entame le chapitre de ses misères. C’est curieux comme les expansions du jeune romancier versent, de suite en des paroles mélancoliques.

Zola a commencé un des tableaux les plus noirs de sa jeunesse, des amertumes de sa vie de tous les jours, des injures qui lui sont adressées, de la suspicion où on le tient, de l’espèce de quarantaine faite autour de ses œuvres.

Tourguéneff dit à mi-voix : « C’est particulier, un Russe de mes amis, un homme de grand esprit, affirmait que le type de Jean-Jacques Rousseau était un type français, et qu’on ne trouvait qu’en France… » Zola, qui n’a pas écouté, continue à gémir, et, comme on lui dit, qu’il n’a pas à se plaindre, qu’il a fait un assez beau chemin pour un homme n’ayant pas encore ses trente-cinq ans :

« Eh bien ! voulez-vous que je vous parle là, du fond de mon cœur, s’exclame Zola, vous me regarderez comme un enfant, mais tant pis… Je ne serai jamais décoré, je ne serai jamais de l’Académie, je n’aurai jamais une de ces distinctions qui affirment mon talent. Près du public, je serai toujours un paria, oui un paria. » Et il le répète quatre ou cinq fois « un paria. »

Tourguéneff le regarde, un moment, avec une ironie paternelle, puis lui conte ce joli apologue : « Zola, lors de la fête donnée à l’ambassade russe, à l’occasion de l’affranchissement des serfs, événement dans lequel, vous savez, que j’ai été pour quelque chose, le comte Orloff, qui est mon ami, et au mariage duquel j’ai été témoin, le comte m’invita à dîner. Je ne suis peut-être pas le premier littérateur russe en Russie, mais à Paris, comme il n’y en a pas d’autre, vous m’accorderez que c’est moi, eh bien, dans ces conditions, savez-vous comment j’ai été placé à table ; j’ai eu la quarante-septième place, j’ai été placé après le pope, et vous savez le mépris dont jouit le prêtre en Russie. »

Et un petit rire slave remplit les yeux de Tourguéneff, en forme de conclusion.

Zola est en veine de causerie, et il continue à nous parler de son travail, de la ponte quotidienne des cent lignes, qu’il s’arrache tous les jours, de son cénobitisme, de sa vie d’intérieur, qui n’a de distractions, le soir, que quelques parties de dominos avec sa femme, ou la visite de compatriotes. Au milieu de cela, il s’échappe à nous avouer, qu’au fond, sa grande satisfaction, sa grande jouissance est de sentir l’action, la domination qu’il exerce, de son humble trou sur Paris, et il le dit avec l’accent d’un homme de talent, qui a longtemps mariné dans la misère.

Pendant la confession acerbe du romancier réaliste, Daudet se récite à lui-même des vers provençaux, et semble se gargariser avec la douce sonorité musicale de la poésie du ciel bleu.

Vendredi 29 janvier. — Je monte, ce soir, à la Commission présidée par de Chennevières, curieux de savoir ce que devient l’idée de cette exposition des tableaux français des Musées de province. J’arrive au moment où le projet est rejeté.

Au fond, je ne sais pas pourquoi je suis revenu. Tous ces messieurs autour du tapis vert, tous ces mielleux bonshommes de la Commission, tous ces administratifs littérateurs, poussant leur carrière par la toute-puissance du « passe-moi la casse, je te passerai le sené » m’inspirent presque un dégoût physique. Puis à quoi bon rompre des lances dans ce monde, à propos de l’art français qu’ils ne sentent pas plus que les autres, mais dont ils n’ont pas encore appris le respect.

Samedi 30 janvier. — Une chose dure, et qui m’a été bien pénible aujourd’hui : ça été de signer, à la place habituelle où étaient Edmond et Jules, de signer d’un seul nom, un livre sous presse.

Jeudi 4 février. — Aujourd’hui je travaille aux Archives.

Dans cette petite salle basse, entre ces deux armoires de répertoires sérieux, sous ce jour tamisé, qui semble la lumière passant par le châssis d’un graveur, au milieu de ces tables recouvertes d’un maroquin noir, parmi ces messieurs décorés penchés sur des rouleaux de parchemins recroquevillés, où se lisent de longues lettres mérovingiennes, sous cette chaire, dans laquelle se tient cet huissier, en cravate blanche, au pince-nez, à la chaîne d’acier, — l’étude est grave, a quelque chose de solennel.

Samedi 6 février. — Un artiste, nommé Desboutin, que je ne connaissais pas, a apporté chez Burty, jeudi, deux ou trois portraits à la pointe sèche : des planches suprêmement artistiques. Je les ai admirées, ces pointes sèches ! Il m’a offert de me graver, et rendez-vous a été pris.

Je vais le trouver aux Batignolles avec Burty.

L’atelier est dans la cour d’une grande cité ouvrière, bruyante de toutes les industries du bois et du fer. Il est construit en planches mal jointes, que recouvrent au dedans d’immenses tapisseries rapportées d’Italie, représentant la mort d’Antoine, la construction de Carthage, et mettant au mur en leurs verdures fanées, dans une couleur haillonneuse, un monde pâle et effacé de guerriers farouches à l’apparence spectrale. D’un côté du mur la vieille tapisserie fait la portière d’une autre pièce, dans laquelle on entend des cris d’enfants.

Et partout sur le ton sordide et jaunâtre de la laine déteinte, pendent à des clous, des châssis montrant sur les genoux et les bras d’une mère, des nudités d’enfants, de petits ventres, de petits culs au coloris rose et gris des esquisses de Lepicié : l’étal d’une chair, dans laquelle on sent les entrailles d’un peintre-père. Et partout dans l’atelier sont épars des joujoux, et du linge reprisé. Et deux petits chiens, nouveaux nés, gros comme des rats, se tiennent fraternellement dans les pattes l’un de l’autre, se mordillant leurs petites gueules entr’ouvertes.

Sur le rebord d’une fenêtre, près d’une chaise, au dossier raccommodé avec une ficelle, une page d’un vieux livre entr’ouvert : RAGIONAMENTI DI PIETRO ARETINO, est grise de la poussière, tombée depuis des mois.

Desboutin me fait asseoir dans un grand fauteuil de velours vert, le meuble d’apparat du logis. Il enduit d’huile une planche de cuivre pour en enlever le brillant, et se met à crayonner sur son genou.

C’est une tête originale, avec une chevelure à la Giorgion, une tête toute cahoteuse de méplats et de rondeurs turgescentes : une tête de foudroyé. Sa mère avait douze cent mille francs, qu’elle a perdus, en lui laissant des dettes. Il avait acquis des terrains à Florence, et une partie de ces terrains lui était achetée 250,000 francs, pour le percement d’un boulevard, quand le transfèrement de la capitale d’Italie à Rome a fait abandonner le projet. Sa peinture ne se vend pas, et sa littérature — il a fait le MAURICE DE SAXE avec Amigues — ne lui rapporte pas plus que sa peinture.

Soulevant la portière, une Italienne, sa femme, est entrée dans l’atelier, promenant sur les bras, de long en large, une petite fille. Puis est apparu sous la portière, à quatre pattes, un joli gamin tout frisotté, qui, après quelques instants d’hésitation, s’est décidé à venir à nous. Et là dessus est rentrée, toute joyeuse de sa promenade dans la cour, la mère des petits chiens.

Desboutin a attaqué, avec la pointe, le cuivre à vif, passant à tout moment l’envers de son petit doigt, chargé de noir, pour se rendre compte de son travail, cherchant en même temps, ainsi qu’il le disait, la couleur et le dessin, et laissant transpirer son mépris pour l’eau-forte, qu’il appelle de la gravure dans un cataplasme.

Il travaille appliqué et nerveux, jetant des mots italiens, dans une intonation tendre à sa femme, jetant des secatore au beau petit garçon, qui devient trop familier, jetant des porcheria à la chienne Mouchette, dont la gaîté se prend, par moments, à aboyer. Et je pose jusqu’à la nuit, charmé par le tableau que j’ai sous les yeux.

C’était vraiment d’une opposition charmante, sur l’antiquaille des murs, et pour ainsi dire, sur la pourriture des tapisseries, ces deux frais enfants, assis sur deux petites chaises, l’un en face de l’autre, le petit garçon avec son visage et son teint à la Murillo, la petite fille sous son petit bonnet blanc : tous deux entourés des jeux de petits chiens, qui semblaient former avec eux une famille du même âge.

Dimanche 7 février. — De Behaine a vu hier le maréchal Mac-Mahon. Il a été frappé, attendri, c’est son expression, du boulvari fait dans cette loyale cervelle, par les complications tortueuses de la politique du moment. Le maréchal lui est apparu comme un homme prochainement menacé d’une congestion cérébrale.

Puis de Behaine me peint la délivrance joyeuse, qu’avait éprouvée le maréchal, quand, après quelques mots sur la politique intérieure, il lui a demandé où en était l’armée. Tout de suite, ça a été un autre homme. Plus cette inquiétante concentration, plus ces mouvements nerveux, plus ces contractions de mains impatientes et prêtes à broyer des choses. Le maréchal s’est mis à causer gaîment et alertement, des hommes, des canons, des fusils, et a terminé par cette phrase : « Oh cette année, il n’est pas probable que Bismarck nous fasse la guerre, et l’année prochaine nous serons prêts ! »

Jeudi 11 février. — Je n’ai jamais assisté à une séance de réception à l’Académie, et je suis curieux de voir de mes yeux, d’entendre de mes oreilles, cette chinoiserie.

On m’a donné un billet, et ce matin, après déjeuner, nous partons, la princesse, Mlle de Galbois, Benedetti, le général Chauchard, et moi, pour l’Institut.

Ces fêtes de l’intelligence sont assez mal organisées, et par un froid très vif, on fait queue, un long temps, entre des sergents de ville maussades, et des troubades étonnés de la bousculade entre les belles dames à équipages et des messieurs à rosettes d’officiers.

Enfin nous sommes à la porte. Apparaît un maître d’hôtel. Non, c’est l’illustre Pingard, une célébrité parisienne qui doit une partie de sa notoriété à sa gnognonnerie, un homme tout en noir, avec des dents recourbées en défense, et un rognonement de bouledogue érupé. Il nous fait entrer dans un vestibule, orné de statues de grands hommes, ayant l’air très ennuyé de leur représentation en un marbre trop académique, disparaît un moment, et puis reparaît, et gourmande durement la princesse — qu’il feint de ne pas reconnaître — pour avoir dépassé une certaine ligne du pavé.

Enfin ascension dans un étroit escalier tournant, semblable à l’escalier de la colonne Vendôme, et où Mme de Galbois commence à se trouver mal. Et nous voilà dans un petit recoin, en forme de loge, dont les murs vous font blancs, à la façon des meuniers, et d’où, comme d’une lucarne, le regard plonge, non sans une espèce de vertige, dans la salle.

La décoration de la coupole, grise comme la littérature qu’on encourage au-dessous, est à faire pleurer. Sur un gris verdâtre, sont peints en gris demi-deuil, des muses, des aigles, des enroulements de lauriers, pour lesquels le peintre a obtenu à peu près le trompe-l’œil d’une planche découpée. Et le triste jour, reflété par cette triste peinture, tombe morne et glacé sur les crânes d’en bas.

La salle est toute petite, et le monde parisien, si affamé de ce spectacle, qu’on n’aperçoit pas un pouce de la tenture usée des banquettes d’en bas, un pouce du bois des gradins de collège des grandes tribunes du premier étage, tant se pressent et se tassent dessus, des fesses nobiliaires, doctrinaires, millionnaires, héroïques. Et je vois, par une fente de la porte de notre loge, dans le corridor, une femme de la dernière élégance, assise sur une marche d’un escalier, et qui écoutera sur cette marche les deux discours.

Nous avons croisé, en entrant, le maréchal Canrobert, et la première personne, que nous apercevons dans la salle, est Mme de La Valette, et partout ce sont des hommes et des femmes du plus grand monde. Une remarque. Chez les femmes assistant à cette solennité, règne une certaine gravité de toilette, une couleur assombrie de bas bleu dans les robes, parmi lesquels éclate, par ci par là, le manteau de velours violet garni de fourrures de la superbe Mme d’Haussonville, ou détonne le chapeau extravagant de quelque actrice.

Le monde intime de la maison, quelques hommes et les femmes des académiciens, sont ramassés dans l’espèce d’enceinte d’un petit cirque, défendu par une balustrade. A droite et à gauche, sur les deux grandes tribunes en espalier, sont étagés, dans du drap noir, les membres de toutes les académies.

Le soleil, qui s’est décidé à luire, éclaire des visages où toutes les lignes remontent en l’air, en ces courbes, par lesquelles on représente dans les têtes d’expression, la béatitude. On sent chez tous les hommes une admiration préventive, impatiente de déborder, et les femmes ont quelque chose d’humide dans le sourire.

La voix d’Alexandre Dumas se fait entendre. Aussitôt c’est un recueillement religieux, puis bientôt de petits rires bienveillants, des applaudissements caressants, des ah ! pâmés.

L’exorde est tout plein de jolies gamineries, d’amusantes pasquinades, d’aimables traits d’esprit, puis vient le morceau sérieux, le morceau historique, où le récipiendaire déclare, grâce à sa faculté de lire entre les lignes de l’imprimé, avoir fait la découverte que Richelieu n’a jamais été jaloux des vers de Corneille, qu’il lui en a seulement voulu un moment, pour avoir retardé, avec sa création du CID, l’unité française. Il s’est contenté de le faire appeler, et lui a dit : « Prends un siège, Corneille… » Là, un monologue du cardinal-ministre, fabriqué par Dumas.

Une salle ivre, des applaudissements, des trépignements.

La péroraison prononcée, tous les traits de tous les visages se sont allongés, en les courbes tombantes d’un fer à cheval, et une noire tristesse s’est amoncelée sur tous les fronts.

Ici un entr’acte, pendant lequel j’ai regardé la salle. Alors j’ai vu la petite Jeannine Dumas, très peu sensible à l’éloquence de son père, en train de détraquer la lunette de sa mère. J’ai vu Lescure tout rapproché de la balustrade des élus, prenant des notes. J’ai vu l’imprimeur Claye, avec la physionomie d’un mortel agréablement hypnotisé. J’ai vu un beau jeune homme, dans l’enroulement d’un caban à broderies d’argent, la tête penchée sur une main gantée de jaune, qu’on m’a dit être le poète Déroulède. J’ai vu l’académicien Sacy, et son hilarité à la Boudha. J’ai vu un académicien qu’on n’a pu me nommer, aux tirebouchons de poils dans les oreilles, et à la peau bleue du macaque sur les pommettes. J’ai vu un autre académicien, en calotte de velours noir, enterré dans un cache-nez de cocher, et ganté de gants de laine, qui n’ont qu’un pouce. On n’a pu encore me nommer celui-là. J’ai vu… J’ai vu…

A ce moment, la voix de vinaigre du vieux d’Haussonville a monté jusqu’à nous : une voix qui semblait la voix du vieux Samson, jouant le marquis de Giboyer.

Alors a commencé la chinoiserie, c’est-à-dire l’exécution du récipiendaire avec tous les saluts, les salamalecs, les grimaces ironiques, et les sous-entendus féroces de la politesse académique. M. d’Haussonville a fait entendre à Dumas qu’il était à peu près un rien du tout, que sa jeunesse s’était passée au milieu des hétaïres, qu’il n’avait pas le droit de parler de Corneille : une exécution, où se mêlait le mépris de sa littérature au mépris d’un grand seigneur pour un croquant.

Et après l’injure de chaque commencement de phrase, jetée d’une voix sonore, la tête dressée vers la coupole, il y avait chez le cruel orateur, un sourd plongeon de sa voix dans sa poitrine, pour le compliment banal de la queue des phrases, — et que personne n’entendait. Oui, il me semblait assister, dans une baraque de guignol, au plongeon ironiquement révérencieux de polichinelle, après le coup de bâton qu’il donne sur la tête de sa victime.

E finita comedia enfin, et tout le monde s’en va bien content.

Mercredi 17 février. — Ce soir, le nouvel académicien a cherché à se montrer simple mortel, à écraser le moins possible de son succès ses confrères.

Après dîner, il s’est mis à parler, d’une manière intéressante, de la cuisine du succès, et un moment se tournant vers Flaubert et moi, avec un ton où le mépris s’alliait à la pitié : « Vous autres, vous ne vous doutez pas, pour le succès d’une œuvre dramatique, de l’importance de la composition d’une première… vous ne savez pas tout ce qu’il faut faire… tenez, simplement, si vous n’encadrez pas au milieu de bienveillants, de sympathiques, les quatre ou cinq membres que chaque club détache pour ces jours là… car en voilà des messieurs peu disposés à l’enthousiasme… et si vous ne pensez pas à cela, à cela, à cela. »

Et Dumas nous apprend tout un monde de choses, que nous ignorions parfaitement, et que maintenant que nous les savons, nous ne saurons jamais mettre en pratique.

Samedi 20 février. — Les gens riches, il leur arrive parfois d’avoir du goût dans les porcelaines, dans les tapisseries, dans les meubles, dans les tabatières, dans les objets de l’art industriel. C’est la réflexion que je faisais aujourd’hui devant les boiseries du XVIIIe siècle, que me montrait le comte de ***, boiseries très artistement travaillées, et très bien ramassées. Mais n’a-t-il pas eu l’idée de me faire monter dans une chambre, et de vouloir me faire voir ses tableaux. Il semble vraiment qu’aux richards, sauf de très rares exceptions, est défendu le goût de l’art, supérieur, — de l’art fait par des mains, qui ne sont plus des mains d’ouvrier.

Vendredi 26 février. — Aujourd’hui je suis entré une minute à la vente Sechan. J’ai vu vendre de vieux tapis persans, de vieux morceaux d’harmonieuses couleurs très passées, des 6,000, des 7,000, des 12,000 francs. C’est une marque bien caractérisée de matérialisme dans une société, que ce prurit des enchères pour les choses de l’industrie artistique, tant qu’on voudra.

Je trouve aussi là-dedans le symptôme d’une société qui s’ennuie, d’une société où la femme ne joue plus le rôle attrayant, qu’elle jouait dans les autres siècles. J’ai remarqué, pour mon compte, que les achats s’interrompent, quand ma vie est très amusée ou très occupée. L’achat continu, insatiable, maladif, n’existe que dans les périodes de tristesse, de vide, d’inoccupation du cœur ou de la cervelle.

Renan m’apprenait, ces jours-ci, que l’on a été assez longtemps à savoir d’où venaient les fameux tapis, appelés tapis de Caramanie : l’industrie orientale n’étant pas généralisée dans des fabriques de manufactures, mais localisée dans les logis d’un chacun, travaillant sans publicité, avec sa femme et ses enfants. Enfin l’on avait appris que la grande fabrication avait lieu surtout dans une petite ville, nommée Ourcha, l’ancienne capitale de la Phrigie ; et tout faisait supposer à Renan, que là s’était conservée la fabrication des tapis de l’ancienne Babylone.

Mercredi 3 mars. — La princesse exprimait aujourd’hui à dîner le sentiment d’angoisse qu’on éprouve, au réveil, en ouvrant les yeux dans le jour gris de toutes ces vilaines journées : « Quand on se réveille, dit-elle, c’est comme si on avait commis un crime ! »

— — — — Dans ce moment-ci, chez les écrivains littéraires, c’est une recherche, une sélection, une chinoiserie de style, qui tendent à rendre l’écriture impossible. C’est mal écrit, quand on emploie deux de qui se régissent ; exemple, la fameuse phrase faisant le désespoir de Flaubert : une couronne de fleurs d’orangers. C’est mal écrit, lorsqu’on place assez près de l’autre, dans une phrase, deux mots commençant, par la même syllabe. On a été plus loin, on a déclaré qu’on ne pouvait pas commencer une phrase par un monosyllabe : ces deux pauvres petites lettres ne pouvant servir de fondation à une grande phrase, à une période.

Cette recherche de la petite bête abêtit les mieux doués, les détourne, — occupés qu’ils sont de la sertissure à la loupe d’une phrase — de toutes les fortes, les grandes, les chaleureuses choses, qui font vivre un livre.

Dimanche 7 mars. — Zola en entrant chez Flaubert se laisse tomber dans un fauteuil, et murmure d’une voix désespérée :

— Que ça me donne du mal, ce Compiègne… que ça me donne du mal !

Alors Zola demande à Flaubert, combien il y avait de lustres éclairant la table du dîner… Si la causerie faisait beaucoup de bruit… et de quoi on causait… et qu’est-ce que disait l’Empereur…..

Et Flaubert, moitié pitié de son ignorance de l’intérieur impérial, moitié satisfaction d’apprendre à deux ou trois visiteurs, qu’il a passé quinze jours à Compiègne, joue à Zola dans sa robe de chambre, un Empereur classique au pas traînant, une main derrière son dos ployé en deux, tortillant sa moustache, avec des phrases idiotes de son cru :

— Oui, fait-il, après qu’il a vu que Zola a pris son croquis, cet homme était la bêtise, la bêtise toute pure !

— Certainement, lui dis-je, je suis de votre avis… mais la bêtise est en général bavarde, et la sienne a été muette : ça été sa force, elle a permis de tout supposer. »

Mardi 9 mars. — Dîner chez Brebant. C’est une confusion de paroles, un meli-melo de conversations diverses, un brouhaha d’a parte, d’où jaillissent et surnagent des phrases comme celles-ci :

DU MESNIL. — Oui, le ministère était fait ce matin, mais ce soir, il est défait.

CHARLES-EDMOND. — Decazes a raconté qu’il a trouvé Mac-Mahon pleurant, pleurant positivement.

RENAN. — Le miel de l’Hymète… il n’est bon que quand il est vieux… Alors il est dur, il faut le couper au couteau : Tenez, pendant le siège, nous avons fait la découverte d’une boîte oubliée… elle était au moins, depuis six ans, à la maison… ça été une vraie ressource.

SCHERER. — Ce livre de d’Haussonville sur Sainte-Beuve, l’avez-vous lu ?… Il ne se doute, pas un moment, de ce qu’était l’homme.

CHARLES BLANC. — Je vous dis que la qualité des tapis persans, c’est le suint, la vie animale, dont est encore imprégnée la laine, quand on la teint, tandis que chez nous, la laine est morte, lorsqu’on l’emploie.

ROBIN. — A Berlin, elles sont 70,000 femmes qui appartiennent à la prostitution, dont 50,000 sont inscrites à la police, et 20,000 font de la prostitution occulte.

Un quelconque. — J’affirme que si Mac-Mahon se retirait, il y aurait dans les vingt-quatre heures un coup d’État, et une proclamation du prince Impérial.

BROCCA. — Les anthropologistes sont des canailles !

RENAN. — La Vierge ! on ne la représente plus avec un enfant ; maintenant on ôte auprès d’elle, autant qu’on peut, le symbole de la maternité. Notre siècle a été le siècle de la Vierge, le XXe siècle sera peut-être le siècle du bon Saint-Joseph.

Un quelconque. — Vallon, ce Vallon, passé grand homme, et Buffet devenu populaire, c’est vraiment trop fort, et l’ironie de ce temps est excessive.

CHARLES BLANC. — Vous savez que Thiers m’emmène avec lui en Egypte… Oui, il veut y aller… il me disait, ce matin : c’est un pays extraordinaire, un pays extraordinaire… tout à fait extraordinaire… il n’y a rien à craindre pour la santé…

FROMENTIN. — L’Egypte, l’Egypte, je suis tourmenté de l’idée d’écrire quelques pages sur ce pays… Figurez-vous, mon cher de Goncourt, une terre tourbeuse, quelque chose !… comme le caoutchouc, où le pas ne s’entend pas… Un ciel bleu tendre… Vous ne connaissez que l’Orient clair et découpé… Là, à tous les plans, d’imperceptibles voiles de vapeur, devenant plus intenses à mesure qu’elles s’éloignent… Là, des bonshommes noirs ou bleus… il est très rare de rencontrer une note rouge… et quel joli ton fait là dedans la cotonnade bleue… Je les vois, tous ces bonshommes, avec une petite lumière au front et à la clavicule.

Ici Fromentin fait le geste d’un peintre qui pose, une petite touche carrée à la Teniers, sur une toile.

Ah ! il faut une fière puissance de luminosité, pour rendre cela, dans ces milieux de terrains et de ciels un peu neutres, et parmi cette végétation, sortant d’un limon bitumeux, qui a des verdeurs comme nulle part… Je n’ai pas trouvé, en peinture, le mode pour rendre cela, non je ne l’ai pas trouvé encore, il faudra que je le recherche… Par le vent du Nord, le Nil est tourmenté, vagueux, sale, mais par le vent du Midi c’est du métal en fusion… Et un climat d’une douceur, d’une douceur, qui vous fait la peau comme moite.

A mesure qu’il parle de ce pays, le blanc de ses yeux s’agrandit dans son exaltation, ou bien, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, il se touche le front de l’index.

— Et la nuit, ce que c’est, hein ! Charles-Edmond, — s’écrie-t-il, — vous rappelez-vous les heures passées près de ce temple, dans cette enceinte, occupée par des cordiers… Ah ! ces heures, je veux écrire quelque chose sur ces heures… simplement, afin de m’en redonner la sensation.

Et longtemps, il nous décrit le pays avec une mémoire qui a le souvenir du jour, du vent, du nuage : une mémoire locale inouïe, mettant avec la couleur de sa parole, sous nos yeux, les tournants du Nil, les aspects des pylones, les silhouettes des petits villages, les lignes cahotées de la chaîne Lybique — comme s’il nous en montrait les esquisses.

Non, je ne suis jamais tombé sur un homme, ayant emporté d’un pays, une réminiscence plus gardeuse de tous les détails à demi-cachés et presque secrets, qui en font le caractère intime.

Il disait, en terminant : « Oh ! j’ai une mémoire tout à fait particulière, je ne prends pas de notes, il m’arrive même quelquefois, dans la fatigue du voyage, de fermer les yeux, de sommeiller à demi, et je suis tout à fait de mauvaise humeur contre moi, me disant : « Tu perds ça ! » Eh bien non, au bout de deux ou trois ans, j’en retrouve le souvenir rigoureux. »

Mercredi 10 mars. — On déplore, ce soir, l’abaissement du goût intellectuel et artistique des classes supérieures. On parle du public de l’Opéra, à l’heure actuelle, moins bon juge de la musique et du chant, que des orphéonistes de province ; on parle du public du mardi du Théâtre-Français, plus ignorant de notre littérature dramatique, que les étrangers qui s’y trouvent — et l’on s’effraye un peu de cette dé capitation de la haute société, par l’infériorité qui la gagne tous les jours.

Mardi 16 mars. — Des coups de fortune faits, ces jours-ci, sur les fonds espagnols, par quelques-uns de nos confrères de la littérature et du journalisme, la conversation des Spartiates va à l’étymologie, et l’on recherche celle de petit crevé. L’un dit que c’est l’antiphrase de gros crevé, c’est-à-dire, crevant de santé, l’autre soutient que cela vient des chemises bouillonnées qu’ils avaient l’habitude de porter, et du nom donné à ces chemises par les blanchisseuses : chemises à petits crevés.

Quant au terme de gommeux, l’on prétend que c’est l’appellation de mépris, que les femmes donnent dans les cabarets de barrière, à ceux qui mettent de la gomme dans leur absinthe, à ceux qui ne sont pas de vrais hommes.

A la fin du dîner, Nigra, le ministre d’Italie, parlant des cardinaux, des prêtres d’Italie, et de leur tolérance et de leur manica larga, à l’endroit des choses d’amour, Saint-Victor dit brillamment : « Pour eux, les dogmes, c’est comme les règles du wisth, il faut s’y soumettre, mais ils n’y attachent pas d’importance ! »

Mercredi 17 mars. — On parlait, ce soir, des jeunes filles incurables de Notre-Dame des Sept Douleurs, de ces tronçons humains, de ces corps sur l’un desquels il y a cinquante-trois plaies à panser, tous les jours ; de ces malheureuses à la tête qui pousse, et qu’on est obligé d’enfermer et de contenir dans un cerceau. Eh bien, savez-vous, ce que disait la supérieure à la présidente de l’œuvre ? elle lui disait, que toutes, toutes, entendez-vous, rêvent de se marier. Et la religieuse ajoutait en riant, « que cela la convainquait que le mariage était la vocation naturelle de la femme. »

Vendredi 19 mars. — Ces Anglais, quand ils se mettent à être originaux, le sont d’une manière plus carrée que les autres européens.

Je dis cela à propos d’Oliphant, ce diplomate du journalisme, qui, un beau jour, quitte sa grande existence pour faire partie d’une petite secte religieuse, vivant sur le bord d’un fleuve d’Amérique. Il était là, quand le grand prêtre de l’endroit, lui dit : « Vous êtes une force qui se perd ici, il faut rentrer dans la vie active. »

Il part, et le voilà, tout aussitôt, correspondant du TIMES à Paris, avec un traitement de près de cent mille francs, et le voilà, quelques mois après, chargé des négociations de la paix avec l’Allemagne, à la suite d’une pique, survenue entre M. d’Arnim et M. Thiers, et qui leur rendait les entretiens insupportables.

Puis, soudainement, au milieu de ces grandes affaires, il est repris du désir de revivre de la vie de sa secte, et il part, emmenant sa mère : lui pour scier du bois, elle pour faire des blanchissages. Car dans ce petit monde, tous et toutes doivent travailler de leurs mains.

Dimanche 21 mars. — Alphonse Daudet habite, au Marais, l’hôtel Lamoignon. Un morceau de Louvre, que cet hôtel, tout peuplé, — en ces nombreux petits logements, débités dans l’immensité des anciens appartements, — d’innombrables industries, qui mettent leurs noms, sur les paliers de pierre des escaliers. C’est bien là, la maison qu’il fallait habiter pour écrire FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ, une maison, où, du cabinet de l’auteur, on a devant soi de grands et mélancoliques ateliers vitrés, et de petits jardins plantés d’arbres noirs, dont les racines poussent dans des conduits de gaz : de petits jardins aux cailloux verdissants, à l’enceinte faite de caisses d’emballage.

Daudet, qui demeure en ce vieil hôtel, depuis sept ans, me dit que cette maison a été bonne pour lui, qu’elle l’a calmé, assagi. Il a eu une jeunesse fiévreuse, une jeunesse aimant les coups, les trimballements dans les milieux canaille, une jeunesse qui a longtemps gardé, selon son expression, les vagues retardataires, les dos de monstres de la mer après une tempête. Eh bien ! dans cette maison tranquille, pacifique, assoupissante, il s’est transformé ; et à son ronron laborieux, il est devenu peu à peu un autre homme qu’il était.

De la rue Pavée, nous allons chez Flaubert à pied.

Dans la longue course, je cause avec Daudet, en marchant, du roman qu’il est en train de faire, et où il a l’intention de placer incidemment Morny.

Je le dissuade de faire cela. Le Morny qu’il a eu la bonne fortune de connaître, de jauger, doit être à mon sens l’objet d’une étude spéciale, étude où il pourra mettre en scène une des figures qui représentent le mieux le temps. Il se récrie sur les côtés bêtes, bourgeois de la figure. Je lui dis qu’il faut bien se garder de les atténuer, qu’un des caractères de ce siècle, c’est la petitesse des hommes dans la grandeur et la tourmente des choses ; que s’il veut le faire absolument supérieur, il fera un Maxime de Trailles, un de Marsay, il construira enfin une abstraction. Il faut qu’il représente le grand diplomate des secrètes œuvres de l’intérieur, avec ses côtés de brocante et de littérature des Bouffes. Et Daudet trouve le conseil bon.

Chez Flaubert, Tourguéneff nous traduit le PROMÉTHÉE et nous analyse le SATYRE : deux œuvres de la jeunesse de Goethe, deux imaginations de la plus haute envolée.

Dans cette traduction, où Tourguéneff cherche à nous donner la jeune vie du monde naissant, palpitante dans les phrases, je suis frappé de la familiarité, en même temps que de la hardiesse de l’expression. Les grandes, les originales œuvres, dans quelque langue qu’elles existent, n’ont jamais été écrites en style académique.

Mardi 30 mars. — Paul Lacroix me confirme dans la confidence, que m’avait faite Gavarni sur l’économie apportée par Balzac dans l’amour physique. Le plus souvent, il ne prenait de la chose, que l’amusette de la petite oie, et autres bagatelles, regardant l’émission séminale, comme la filtration par la verge, comme une perte de pure substance cérébrale. C’est ainsi, je ne sais à l’occasion de quelle maudite matinée, où il avait oublié ses théories, qu’il arriva chez Latouche, en s’écriant : « J’ai perdu un livre, ce matin ! »

Mercredi 31 mars. — En ces derniers jours que de stations dans cette boutique de la rue de Rivoli, où trône, en sa bijouterie d’idole japonaise, la grasse Mme Desoye.

Une figure presque historique de ce temps, car ce magasin a été l’endroit, l’école, pour ainsi dire, où s’est élaboré ce grand mouvement japonais, qui s’étend aujourd’hui de la peinture à la mode. Ça été tout d’abord quelques originaux, comme mon frère et moi, puis Baudelaire, puis Burty, puis Villot, presque aussi amoureux de la marchande que de ses bibelots, puis à notre suite, la bande des peintres impressionnistes, — enfin les hommes et les femmes du monde, ayant la prétention d’être des natures artistiques.

Dans cette boutique aux étrangetés, si joliment façonnées et toujours caressées de soleil, les heures passent rapides, à regarder, à manier, à retourner, ces choses d’un art agréable au toucher, et cela, au milieu du babil, des rires, des pouffements fous de la joviale créature.

Bonne fille et adroite marchande, que cette blanche juive, ayant fait une révolution au Japon, par la transparence de son teint, et que les fiévreux du pays, auxquels elle donnait de la quinine, croyaient très sincèrement la Vierge Marie, visitant l’Extrême-Orient.

Mardi 6 avril. — Ce soir, le dîner a tourné à la tempête à propos de Hugo. Sur un mot un peu blasphématoire d’un convive, Saint-Victor est devenu soudainement furibond, et Charles Blanc est entré en épilepsie : le premier avec des éclats de voix auxquels se mêle presque la pleurnicherie de l’enfance, le second avec un espèce d’aboiement rauque et fêlé, qui fait craindre, à tout moment, qu’il ne vienne à s’étrangler. L’exclusivisme de ces deux êtres tue notre dîner, qui avait jusqu’ici cela de particulier, que chacun pouvait dire sa pensée — même sa pensée poussée à l’outrance par la contradiction, — sur toute chose et tout individu.

… Je déjeune chez Magny, à côté d’un vieillard, d’un antique habitué, qui prétend avoir mangé la première côtelette, cuite chez le restaurateur. Une figure flasque, de longs cheveux de savant, et une cravate blanche sous une immense redingote de propriétaire. Il est tout grognonnant, traite familièrement les garçons de « canaille », se plaint de n’avoir plus de dents et trop de cheveux, dit à Magny au sujet de son fils, qu’il s’est toujours refusé la satisfaction d’être père, et un peu allumé par un Bourgogne capiteux, se mâchonne à lui-même des choses cyniques, qui laissent comprendre que c’est un vieil accoucheur.

En sortant, je le trouve en conférence, galamment bavarde, avec les dames du comptoir, appuyé d’une main sur une canne à béquille, de l’autre sur un parapluie, sous un chapeau de travers, un chapeau gris orné d’un crêpe. Ce serait pour un livre, un admirable type du vieillard cynique, libéral, gobichonneur, ayant pour Dieu Béranger.

Dimanche 18 avril. — En sortant de chez Flaubert, Zola et moi, nous nous entretenions de l’état de notre pauvre ami, qui, — il vient de l’avouer, — à la suite de noires mélancolies, se laisse aller à des accès de larmes. Et tout en causant des raisons littéraires, qui sont la cause de cet état, et qui nous tuent les uns après les autres, nous nous étonnions du manque de rayonnement autour de cet homme célèbre.

Il est célèbre, et il a du talent, et il est très bon garçon, et il est très accueillant. Pourquoi donc, presque, à l’exception de Tourguéneff, de Daudet, de Zola, et de moi, à ses dimanches ouverts à tout le monde, n’y a-t-il personne ? Pourquoi ?

Mercredi 21 avril. — Dans nos dîners du mercredi, chez la princesse, maintenant des peintres bouchent les vides des morts, des nombreux morts de l’ancien dîner, uniquement composé d’hommes de lettres.

Gérome qui dîne avec nous, à la veille d’un départ pour Constantinople, me plaît, lui, avec son physique énergique, sa figure cabossée, son regard au grand blanc, enfin par toute cette physionomie, qu’on dirait la physionomie d’un talent farouche.

Il va faire un séjour à Stamboul, chez le peintre de Sa Hautesse, qui exerce sa profession au milieu des scènes les plus bouffonnes : « Un nez, des yeux, une bouche, deux moustaches, tu vois, c’est le sultan, qui désignant chaque morceau de sa figure avec son doigt, ajoute : « Maintenant, fais mon portrait. » Et déjà il lui a tourné les talons.

Samedi 24 avril. — Exposition Fortuny. Il se déclare vraiment, dans le moment, une passion curieuse pour le bric-à-brac vermoulu et la loque d’atelier. Le fameux vase alhambresque, je l’avoue à ma honte, me fait l’effet d’un vase en carton peint, pour un drame littéraire et assyrien de l’Odéon.

Dimanche 25 avril. — Chez Flaubert. Les uns et les autres se confient les hallucinations de leur mauvais état nerveux.

Tourguéneff raconte, que descendant au son de la cloche, au dîner, avant-hier, et passant devant le cabinet de toilette de Viardot, il l’a vu, le dos tourné, en veston de chasse, occupé à se laver les mains, puis a été fort étonné de le retrouver, en entrant dans la salle à manger, assis à sa place ordinaire. Il raconte ensuite une autre hallucination. Il était revenu en Russie, après une longue absence, et allait rendre visite à un ami qu’il avait quitté, les cheveux tout noirs. Au moment où il entrait, il voyait comme une perruque blanche lui tomber du plafond sur la tête, et quand l’ami se retournait pour voir qui entrait, Tourguéneff avait l’étonnement de le retrouver tout blanc.

Zola se plaint de passages de souris, ou d’envolées d’oiseaux, à sa droite, à sa gauche.

Flaubert dit, qu’après une longue absorption, et un long penchement de tête sur sa table de travail, il éprouve, au moment de se redresser, comme une peur de trouver quelqu’un derrière lui.

Samedi 1er mai. — Au restaurant Voisin. Le bonheur de la mangeaille chez les Anglais, a quelque chose de matériellement dégoûtant, qu’on ne trouve chez aucun autre peuple civilisé. Toute leur cervelle, pendant le manger, appartient à la mastication et à la déglutition. Les hommes faits ont de petits gloussements de satisfaction animale, leurs blanches et roses femmes rayonnent dans un abrutissement ébriolé, et l’on voit les garçonnets et boys sourire amoureusement à la viande. C’est chez tous, hommes, femmes et enfants, un gaudissement bestial, une réplétion muette, stupidement extatique.

Dimanche 9 mai. — Une singulière rue dans un original quartier que ce coin de Paris, où Barbey-d’Aurevilly est gîté.

Cette rue Rousselet, dans ces lointains perdus de la rue de Sèvres, a le caractère d’une banlieue de petite ville, dans laquelle le voisinage de l’École militaire met quelque chose de soldatesque. Sur les portes, des concierges balayent avec des calottes de turcos. Dans des boutiques d’imageries, sont seulement exposées des feuilles à un sol, représentant tous les costumes de l’armée française. Une échoppe primitive de barbier, dont la profession est écrite à l’encre sur le crépi du mur, fait appel aux mentons de messieurs les militaires.

Là, les maisons ont l’entrée des maisons de village, et au-dessus de hauts murs, passent les ombrages denses de jardins et de parcs de communautés religieuses.

Dans une maison qui a l’air d’une vacherie — la vacherie habitée par le colonel Chabert, du roman de Balzac, — je m’adresse à une sorte de paysanne, qui est la portière de Barbey. Tout d’abord, elle me dit qu’il n’y est pas. Je connais la consigne. Je bataille. Enfin elle se décide à monter ma carte, et me jette, en redescendant : « Au premier, le n° 4 dans le corridor. »

Un petit escalier, un plus petit corridor, et encore une petite porte peinte en ocre, sur laquelle est la clef.

J’entre, et dans un fouillis, un désordre qui ne laisse rien distinguer, je suis reçu par Barbey d’Aurevilly, en manches de chemise, et en pantalon gris perle décoré d’une bande noire, devant une de ces anciennes toilettes, au grand rond de glace basculant. Il s’excuse de me recevoir ainsi, s’habillant, me dit-il, « pour aller à la messe. »

Je le retrouve, ainsi que je l’avais aperçu à l’enterrement de Roger de Beauvoir, je le retrouve avec son teint boucané, sa longue mèche de cheveux lui balafrant la figure, son élégance frelatée dans sa demi-toilette, mais en dépit de tout cela, il faut l’avouer, possédant une politesse de gentilhomme et des grâces de monsieur bien né, qui font contraste avec ce taudis, où se mêlent, se heurtent, se confondent avec des objets d’habillements et des chaussettes sales, des livres, des journaux, des revues.

J’emporte de ce logis de la rue Rousselet, comme le souvenir d’un lettré de race dans la débine.

Samedi 15 mai. — Je sors de l’Exposition.

Le côté caractéristique de cette exposition, c’est l’introduction dans la peinture de tout le brillant, de tout le cliquetant, de tout le coruscant du bric-à-brac.

Oui, la peinture n’est plus que le trompe-l’œil de la céramique, des éclairs de l’acier, des lumières cassantes de la soie et du satin. C’est sur la toile le feu d’artifice du bibelot. On peut trouver ça très joli, mais n’est-ce point, au fond, de la très petite couleur, bonne à laisser à la peinture à la gouache ?

Mardi 25 mai. — Transbordement pour l’été, du dîner des Spartiates de chez Brébant, chez Laurent des Champs-Élysées.

Une nouvelle recrue : Raoul Duval, le jeune orateur de la Chambre. C’est un homme à la physionomie fiévreuse, éclairée par le rutilement d’une chevelure et d’une barbe rousses, un homme aux mains éloquentes, d’une blancheur presque exsangue. Et, chose bizarre, ce qui sort et s’échappe de cette bouche d’enthousiaste, c’est de la logique profonde et du haut bon sens.

Il est curieux à entendre raconter les incidents de cette restauration manquée, menée par le duc Decazes et qui depuis… de cette restauration menée par d’Audiffret-Pasquier entraînant à la fin, un peu à son corps défendant, le duc de Broglie.

Il nous raconte toute cette négociation, où à ses demandes d’une lettre, d’un mot signé du roi, on lui offrait la conversation de Chesnelong. Il nous peint Audiffret-Pasquier, comme un hurluberlu, répétant à tout propos : « Qui osera nous arrêter, quand nous formerons un bataillon carré, avec le drapeau tricolore planté au milieu de nous ! »

Pour Raoul Duval, la chose menée par des honnêtes gens et des sincères du parti, a été un piège tendu par les orléanistes à leur cousin. Ils ont voulu et ont réussi à le rendre impossible en France.

Puis il s’étend sur les Orléanistes, accuse leur manque de caractère, de décision, leur peur de se compromettre au grand jour. Et il nous conte, que pendant le second siège de Paris, il avait organisé dans la Seine-Inférieure et quelques autres départements de l’Ouest, un plan de défense, dans le cas où le Mont-Valérien serait pris et où la Commune triompherait. Il ajoute que, tout en ne s’illusionnant pas sur la durée de la défense, il avait été trouver en Angleterre, le comte de Paris, et lui avait demandé d’appuyer de son nom et de sa présence, la résistance. Le comte de Paris avait refusé ! Et Raoul Duval s’écrie : « Croyez-vous, que si j’avais été Joinville, je me serais laissé ainsi empoigner et reconduire par Ranc. »

Raoul Duval reprend la parole, parle de l’alliance des Orléanistes avec Gambetta, et comme il témoignait son étonnement au tribun, et lui disait qu’il avait bien certainement en poche quelque coup de Jarnac, pour les anéantir, Gambetta lui fit un signe affirmatif, et d’un bout de son doigt, se touchant le creux de l’estomac, imita, en polichinellant, le couic tragique des acteurs en bois.

Un mot bien parisien du maître d’un restaurant de la petite banlieue parisienne, à Arsène Houssaye lui disant :

— « Oui, oui, l’été vous gagnez beaucoup d’argent, mais l’hiver vous ne faites rien. »

— « L’hiver, mais, monsieur, nous avons les adultères ! ».

Mardi 1er juin. — Aujourd’hui, Erdan, de passage à Paris, a été amené à notre dîner. C’est un homme, à la fois vieux et jeune, aux petits yeux, aux petites moustaches, aux petits traits ratatinés, au petit front bombé, semblable à un ivoire japonais représentant le Dieu de la longévité.

Il s’est montré causeur, fin, délicat, ténu, argutieux presque, et parlant des choses, avec le tour d’une pensée qui a cessé d’être française et qui s’est faite italienne. Il parle du pape, du concile futur, de Garibaldi qui, pour lui, représente le summum de puissance qu’a une vraie royauté : la foi d’une population dans un homme. Il nous le peint avec des trous, des vides, des côtés bêtes, mais avec des grandeurs et des générosités d’un homme du passé, d’un homme antique.

Dimanche 6 juin. — Aujourd’hui j’étais tranquille et presque heureux chez moi, comptant dîner tout seul, et un peu paperasser le soir. Soudain mon jeune cousin fait irruption chez moi avec la S***, et il faut, bon gré mal gré, que j’aille faire, disent-ils, une petite fête avec eux. Nous allons dîner chez Voisin, où nous rejoignent des amis et des amies.

Les filles ne sont supportables qu’à la condition d’être des folles créatures, des toquées, des extravagantes, des êtres qui vous étonnent un peu par l’entrain de leur verve ou l’inattendu de leur caprice. Cette S***, c’est du vice tout froid, tout arithmétique, que ne monte pas même le vin, enfin une prostituée sans le tempérament d’une vraie p…..

Pris de mélancolie, j’examine le cabinet, et je me rappelle que mon frère y est venu dîner, l’année de sa mort, et que très souffrant, il s’était couché à la fin du dîner, sur le canapé, dans un tel navrement, que toute la gaieté de mon petit cousin s’en était allé.

Aussi, quand on parle d’aller à un bal à Bougival, je m’enfuis et traverse Paris, me cognant à la joie et à l’ivresse des foules, revenant du Grand Prix, et je marche là-dedans, triste, triste, triste.

Mardi 15 juin. — Tous les jours, être sous la menace d’un envahissement, tous les jours, pouvoir être pillés, déménagés, dénationalisés : voilà la position de la France, — et personne n’a l’air d’y songer. Saint-Victor disait, ce soir, que la Russie nous avait fait avertir que, passé cette année, elle ne répondait plus de rien.

Puis Saint-Victor épanche son admiration pour Montaigne, dans le sein de Charles Blanc, qui raconte drôlement, comme il a possédé le divin livre.

« J’étais petit clerc, pauvre comme Job, je gagnais 25 francs par mois. Un grand clerc de l’étude, un jour, à déjeuner, nous dit d’un air superbe : — Moi, j’entre dans le roulage… oui dans le roulage ! — Et vos livres, les livres que vous m’aviez prêtés, lui dis-je. — Mes livres… ah ! des livres dans le roulage… Tenez, vous êtes un bon garçon, je vous les donne… Vous me payerez deux francs par mois. »

« C’est ainsi que je devins possesseur d’un Montaigne et d’un Rousseau. Les ai-je lus dans cette petite chambre, que j’habitais alors HOTEL DE LA MARINE, en face la Banque — une chambre si basse, qu’il fallait choisir un endroit pour changer de chemise. — Et je ne l’ai plus, cependant, ce Montaigne,… quand j’ai voulu aller à Athènes, il a fallu vendre mes livres… Mais j’ai encore le Rousseau… »

Jeudi 17 juin. — L’étonnement est extrême chez moi, en voyant la révolution qui s’est faite, tout d’un coup, dans les habitudes de la génération nouvelle des marchands de bric-à-brac. Hier, c’étaient des auvergnats, des ferrailleurs, des Vidalenc en un mot, aujourd’hui ce sont des messieurs, habillés par nos illustres tailleurs, achetant et lisant des livres, et ayant des femmes aussi distinguées que les femmes les plus distinguées : — des messieurs, s’il vous plaît, donnant des dîners, servis par des domestiques en cravate blanche.

Je faisais ces réflexions chez Auguste Sichel, devant un potage aux nids d’hirondelles, et en remarquant le pied d’égalité établi entre le maître de la maison et les opulents clients que le ménage avait à sa table. Ce commerce n’est plus, chez le vendeur, un état d’infériorité vis-à-vis de l’acheteur, qui semble au contraire l’obligé du vendeur. Il y avait là les Camundo, Cernuschi, Cernuschi à la flamme, à la fois spirituelle et finaude de l’œil.

La conversation a été nécessairement sur la Chine et le Japon, et ça été un tableau désolant fait par Cernuschi du Céleste Empire. Il a longuement parlé de la putréfaction des villes, de l’aspect cimetièreux des campagnes, de la tristesse morne et de l’ennui désolé, qui se dégagent de tout le pays. La Chine, selon lui, pue la m… et la mort.

Jeudi 1er juillet. — J’ai déjeuné ce matin chez Cernuschi. Le riche collectionneur a donné à sa collection le milieu à la fois imposant et froid d’un Louvre. Je regrette qu’il ne lui ait pas donné le milieu hospitalier et plaisant d’une habitation de là-bas, d’un petit coin de patrie retrouvée. Sur des murailles blanches, sur le ton de brique Pompéi, en honneur dans nos musées, ces objets de l’Extrême-Orient semblent malheureux.

Aussitôt après le déjeuner, a commencé la visite des deux mille bronzes, des faïences, des porcelaines, de toute cette innombrable réunion des imaginations de la forme. Dans les bronzes, des merveilles, des merveilles qui semblent l’idéal de ce que le goût et l’art savant de la fabrication peuvent produire. Il y a là tel vase, où l’industrie n’est plus de l’industrie, mais bien de l’art.

Il est près de trois heures, et déjà les yeux me tombent des orbites. Mais je ne suis pas à la fin de la journée. Les Sichel m’entraînent rue Pigalle.

En chemin, Philippe Sichel me raconte qu’il a trouvé dans une prison, à Pékin, le grand acteur de la Chine : « Vous allez voir un homme extraordinaire, me dit le mandarin qui me conduisait. Aussitôt il appelle, et je vois un homme ayant aux pieds une chaîne énorme, arriver sur nous, avec la vitesse d’un chevreuil. Il avait si bien combiné son pas, sur le jeu de la chaîne, qu’il était arrivé à courir. Je lui mets un dollar dans une main, et le dollar passé dans l’autre main, était déjà perdu contre un camarade, avant qu’il se fût retourné pour me remercier. Il avait vingt ans de prison pour avoir enlevé la femme d’un haut fonctionnaire, et il disait sa vie perdue, faute d’un Empereur qui aimât le théâtre, — se regardant tout à fait indispensable dans une vraie troupe impériale.

Nous voilà rue Pigalle, à inspecter dans les remises, l’entassement des objets qui arrivent de Pékin, à examiner dans les cachettes des greniers, les porcelaines, les jades, les bronzes, les curiosités de sélection, dissimulées au public, et gardées pour les Rothschild, les Camundo.

Il est cinq heures, quand quelqu’un propose d’aller finir la journée chez Bing, et de voir ses nombreux déballages. Tout le monde aussitôt, rue Chauchat, où jusqu’à sept heures, nous touchons, nous manions, nous palpons des raretés, en un état de fatigue tout proche de l’évanouissement. Une débauche de japonaiserie et de chinoiserie, qui dans la lassitude de la fin de la journée, et le vide de l’estomac à l’heure du dîner, vous donne le sentiment de vaguer dans un cauchemar, où toutes les matières précieuses se mêlent, où toutes les formes se confondent et s’accouplent, et où l’on se sent presque enlacé par une végétation exotique de jade, de porcelaine, de métal ciselé.

Lundi 5 juillet. — Ce pauvre père Maherault, il exhalera son dernier soupir le nez tombé dans le carton d’une vente ! C’est bien le type de la vraie race passionnée des anciens collectionneurs.

Aujourd’hui je le trouve dans le comptoir du marchand d’estampes Clément, tripotant d’une main fiévreuse les dessins de son contemporain Guichardot, pareil à un spectre. Je lui adresse la parole, il sort comme des aboiements, et rien que des espèces d’aboiements du vieil homme mourant, et qui n’a gardé un reste de vie, que pour la jouissance furieuse de sa manie.

Vendredi 17 juillet. — Si mon âme à plat éprouve le besoin d’une petite excitation poétique, c’est chez Henri Heine que je la trouve ; si mon esprit ennuyé du terre à terre de la vie, a besoin d’une distraction dans le surnaturel, dans le fantastique, c’est chez Poë, que je la trouve.

Ça m’embête tout de même, de n’être exalté ou surnaturalisé que par des étrangers.

Vendredi 25 juillet. — Aujourd’hui j’ai écrit, en grosses lettres, sur la première feuille d’un cahier blanc : LA FILLE ÉLISA.

Puis ce titre écrit, j’ai été pris d’une anxiété douloureuse, je me suis mis à douter de moi-même. Il m’a semblé en interrogeant mon triste cerveau, que je n’avais plus en moi la puissance, le talent de faire un livre d’imagination, et j’ai peur… d’une œuvre que je ne commence plus avec la confiance que j’avais, quand lui, il travaillait avec moi.

Mercredi 28 juillet. — Un jeune Japonais, auquel on demandait la traduction d’une poésie, s’arrêta, l’autre jour, au beau milieu de son travail, en s’écriant : « Non, c’est impossible de vous faire comprendre cela, avec les mots de votre langue, vous êtes si grossiers !… » Et comme on se récriait : « Oui, si grossiers ! » phrase qu’il fit suivre à peu près de ceci : « Vous dites à une femme, je vous aime ! Eh bien ! chez nous, c’est comme si on disait : Madame, je voudrais coucher avec vous ! Tout ce que nous osons dire à la dame que nous aimons, c’est que nous envions près d’elle la place des canards mandarins. C’est, messieurs, notre oiseau d’amour. »

Vendredi 30 juillet. — Singuliers originaux que Paris et sa banlieue produisent. Un jeune homme, dont la mère tenait un commerce de dentelles à Groslay, passe sa jeunesse toute entière à courir à cheval les villages des environs, à surveiller le travail des ouvrières, et à leur faire des enfants.

La mère meurt ; l’industrie tombe en ruine, et le jeune homme est atteint d’un rhumatisme articulaire terrible. Il est transporté à l’hôpital, et son cas est si extraordinaire, qu’il intéresse le médecin en chef et les internes. Il devient un sujet à expériences, et il coûte près de 20 000 francs à l’hôpital, tant on lui fait prendre de sulfate de quinine, qu’on arrêtait lorsqu’il devenait sourd, et de choses extraordinaires, et de bains composés de plantes aromatiques de l’Inde.

Il est enfin guéri, mais se trouve sans un sou. Il s’accroche alors à une bossue, qui avait un génie dans un genre : la composition des roses artificielles.

Et les voilà, tous les deux, dans une mansarde du PASSAGE DU DÉSIR, à faire des fleurs, lui taillant et donnant la forme aux pétales, elle les assemblant. Ces fleurs portées par lui chez Baton ou chez un autre, ces fleurs-modèles, que copiaient ensuite des demoiselles de magasin, étaient payées de 50 à 60 francs pièce, en sorte qu’il revenait avec sept ou huit cents francs, et son carton rempli des primeurs et des vins les plus chers, achetés chez Chevet.

Et cet homme et cette bossue, dans leur petit logement de 200 francs, ne dépensant rien que pour la gueule, n’existant que pour elle, vivaient dans une continuelle replétion des plus succulentes et des plus chères choses. Le mari avait même machiné un sac, où il y avait un compartiment pour la glace, un étui particulier pour la conservation des fraises, un appareil pour faire chauffer le café, en sorte que, le dimanche, dans le Désert de la forêt de Fontainebleau, ces deux êtres déjeunaient, comme au café Anglais.

Des années se passent dans cette vie de boustifaille et de création de petits chefs-d’œuvre, une vie toute solitaire, toute séparée des autres, quand il vient à notre homme un abcès dans le ventre.

Aussitôt il se fait transporter à son ancien hôpital, et il demande qu’on lui fasse quelque chose d’extraordinaire, que cela le connaît. On lui dit, qu’il y a un ou deux exemples de guérison de gens, auxquels on a ouvert le ventre et arraché l’abcès. Il se fait, sans barguigner, ouvrir le ventre, et meurt d’une péritonite, au bout de quelques jours.

Dimanche 1er août. — Aujourd’hui, à Bellevue, chez Charles-Edmond, après un certain macaroni remplaçant la soupe, précipité par beaucoup de verres de sauterne, après une tranche de melon exquis, combattue par un verre de très vieille eau-de-vie, Charles Blanc devient expansif, et se raconte. Il est légèrement bredouillant. Les idées et les paroles affluent un peu chez lui, comme les liquides dans le goulot trop étroit d’une bouteille, mais il a un certain tour pasquinant dans le dire, assez amusant.

Il nous montre son frère Louis, petit-fils d’un guillotiné de 93, fils d’un ardent royaliste, ayant obtenu une bourse, et arrivant, après huit jours de diligence, au collège de Rodez.

Et voici le petit bonhomme, pas plus haut qu’une botte de gendarme — c’est son expression — se présentant chez le proviseur, qui n’a pas été prévenu et qui lui dit :

— « Mais, mon petit ami, qui est-ce qui vous envoie ?

— Monsieur, c’est le Roi, qui a donné l’ordre que je sois instruit à ses frais ! » — répond le bambin déjà sérieux.

La réponse a le plus grand succès.

L’aîné casé, la mère se remue pour faire donner de l’instruction au second. Elle va trouver Villèle, a une pique avec lui, et grâce à une de ces audaces que savent se faire pardonner les femmes, s’écrie au milieu de la discussion : « Eh Monseigneur, Monseigneur… vous avez été un monsieur, avant d’être Monseigneur. ». L’Excellence trouvant l’emportement drôle, dit à Mme Blanc : « Eh bien le Monseigneur d’aujourd’hui vous accorde ce que vous demandez. » Et Charles rejoint Louis à Rodez.

Ils sortent du collège. Leur mère est morte, leur père est fou d’une folie qui a commencé à la terrible séance de Lanjuinais. Ils sont sans ressources, et tombés à Paris, avec de quoi vivre quelques jours. Les deux jeunes gens, qui ont déjà dix-sept et dix-huit ans, vont faire une visite à Pozzo di Borgo. Le beau vieillard les reçoit aimablement, leur dit que depuis la Révolution, il n’a plus aucune influence, mais qu’il a un ami, un véritable ami, M. Marcotte, et que M. Marcotte les fera entrer dans les forêts. Refus de Louis Blanc qui prend la parole au nom des deux frères. Alors Pozzo di Borgo va à une armoire, en tire un gros sac de pièces de cent sous, qu’il se dispose à leur donner. Second refus de Louis Blanc.

Quelques jours après, ils rendaient une visite à un autre de leurs parents, à Ferri Pisani, auquel Pozzo di Borgo avait dit que ces petits jeunes gens étaient intraitables. Pisani leur met entre les mains 300 francs, le premier semestre d’une pension qu’il s’engage à leur faire. Et cela, fait d’une manière si amicale et si brusque, qu’ils ne peuvent cette fois refuser. Leur premier soin est de cacher la somme entre le matelas et la paillasse, dans une pauvre petite chambre d’un hôtel, près des Messageries. Mais, ils avaient été vus par une ouvrière, travaillant dans une chambre donnant sur la petite cour de l’hôtel, et, le soir, en rentrant, ils trouvaient le magot déniché. Désespoir, plaintes à la police, recherches inutiles. Ils vont conter leur malheur à Ferri Pisani, et Louis lui demandant de lui avancer trois cents autres francs, en les retenant sur les semestres futurs : « Mes enfants, je ne suis pas un banquier, voyez-vous, je ne suis pas un banquier… C’est un petit malheur ! » — s’écriait Ferri Pisani, avec un accent corse, un peu indigné de la proposition, — et il leur redonnait aussitôt les trois cents francs.

Dans toutes les circonstances c’est Louis, l’orateur, l’orateur déjà sérieux, ratiocinant, syllogistique, qu’il sera plus tard.

Il y a toutefois un joli mot de lui, enfant. Un jour de l’An, les deux bambins avaient été amenés souhaiter la bonne année au maréchal Jourdan, qui était aussi leur parent. Ils voient dans le salon un magnifique cheval en bois, destiné à leur cousin Ferri Pisani. Eux, des bonbons à manger, c’est tout ce qu’on leur donne. Au moment du départ, Louis, après avoir embrassé le maréchal, se retourne vers le joujou, objet de son envie, et lui adresse, dans un gros soupir, un plaisant : « Adieu cheval ! »

Samedi 7 août. — J’étais, ce soir, dans la douce absorption d’une cervelle qui recommence à créer. Je me sentais enlevé de mon existence personnelle, et transporté, avec une petite fièvre, dans la fiction de mon roman. Des êtres, nés de ma rêverie, commençaient à prendre autour de moi une réalité vivante, des morceaux d’écriture se rangeaient dans le dessin vague d’un plan naissant. Là dedans un coup de sonnette, et dans ma boîte à lettres, une lettre qui m’apprend que le marchand de cuirs qui me doit 80 000 francs ne m’a pas payé le trimestre de la rente qu’il me doit, et me laisse supposer que des mois, des années peuvent se passer dans l’absence de presque toute la moitié de mon revenu, et les tracas d’un procès.

Adieu le roman. Toute la légère fabulation s’est envolée, s’est perdue dans le vide, comme un oiseau sous un coup de pierre, et tous les efforts de mon imagination, travaillant à ressaisir l’ébauche de création de la soirée, n’aboutissent qu’à reconstruire dans ma cervelle, et me faire toute présente, la néfaste figure de M. Dubois, huissier, rue Rambuteau, n° 20.

Mardi 10 août. — Quand nous sommes entrés chez la dame, dans le jour voilé de sa galerie d’hiver ; elle donnait de petits écheveaux de pâte sèche, de petits ronds de vermicelle, aux poissons rouges de son aquarium.

Elle était en robe de chambre de cachemire bleu, avec de larges parements et de petites poches en cachemire blanc. Sur ses poignets se répandait en bouillons argentés une mousseline d’Orient, dont tout son élégant corps de poitrinaire est enveloppé.

Elle s’est excusée de n’être point habillée, s’est plainte d’être reprise d’une bronchite, d’avoir perdu le bénéfice de sa cure du Mont-Dore ; cela dit avec des frottements de mains voyous sur l’estomac, et des « ça racle » canailles, empêchant tout apitoiement.

Par une porte intérieure, bientôt, une femme, à l’aspect d’une cabotine humble, a fait son entrée. C’est la B…, la dame de compagnie attachée près de la mauvaise humeur de la courtisane. Quelques instants après, arrivait le sculpteur, occupé dans ce moment, du buste en marbre de la maîtresse de l’hôtel. On se mettait à table.

Un somptueux dîner, arrosé d’un Hochkeimer frappé, tout à fait supérieur, mais un dîner où, entre chaque convive, une tête de chien formidable, une tête de chien de toutes les grandes espèces, demandait, et quand on le faisait attendre, demandait avec des aboiements féroces, tout prêt à manger le convive qui l’oubliait trop longtemps.

Dans la galerie, machinée pour faire disparaître l’Empereur par une trappe, dans le temps où une autre était la propriétaire de l’hôtel, on a pris le café, tout le monde, couché sur un divan de la largeur et de la grandeur de quatre ou cinq lits.

Partout un grand luxe, mais un luxe commun et acheté tout d’un coup, et au milieu duquel, la gaze qui enveloppe et défend les dorures, dit la mesquinerie bourgeoise de cette fille placée par le hasard dans la famille des grandes impures.

En prenant mon chapeau, posé sur un petit bonheur du jour, j’aperçois une tasse vide, qui, renversée sur le côté, dans le marc de café qui sèche, et en sa traînée mystérieuse, prépare la bonne aventure, que se dira demain la maîtresse de l’hôtel.

Dimanche 22 août. — Aujourd’hui, je vais à la recherche du document humain, aux alentours de l’École militaire. On ne saura jamais notre timidité naturelle, notre malaise au milieu de la plèbe, notre horreur de la canaille, et combien le vilain et laid document, avec lequel nous avons construit nos livres, nous a coûté. Ce métier d’agent de police consciencieux du roman populaire, est bien le plus abominable métier que puisse faire un homme d’essence aristocratique.

Mais l’attirant de ce monde neuf, qui a quelque chose de la séduction d’une terre non explorée, pour un voyageur, puis la tension des sens, la multiplicité des observations et des remarques, l’effort de la mémoire, le jeu des perceptions, le travail hâtif et courant d’un cerveau qui moucharde la vérité, grisent le sang-froid de l’observateur, et lui font oublier, dans une sorte de fièvre, les duretés et les dégoûts de son observation.

Jeudi 9 septembre. — Je me dis par moments, il faut traiter la vie avec le mépris qu’elle mérite de la part d’un homme supérieur. En cette ruine qui me menace, il ne faut m’attacher qu’aux observations qu’elle va me procurer sur les avoués, sur les huissiers, sur le monde de la loi, et les malheurs qui n’empêchent pas absolument de manger ne doivent être considérés par moi, que comme des auxiliaires de la littérature.

Je me dis cela, et en dépit de l’indifférence surhumaine que je me prêche, la préoccupation bourgeoise d’une vie rétrécie et sans jouissances, rentre en moi.

Lundi 13 septembre. — Ce soir, chassé des pièces du bas de ma maison, par l’odeur de la peinture, devant le lit vide de mon frère je regarde le prospectus de ses eaux-fortes, qui m’arrive de chez Claye. L’imprévu des choses de la vie est surprenant. De ces eaux-fortes pour lesquelles les manieurs de la pointe n’avaient pas, de son vivant, assez d’encouragement décourageant, de sourires ironiquement bienveillants, de mépris enfin, l’auteur, le pauvre, enfant, ne se doutait pas que bien peu d’années après sa mort, on en ferait un des plus beaux livres, publiés à la mémoire d’un aquafortiste.

Mardi 14 septembre. — Départ de Paris pour Bar-sur-Seine. Je m’en vais là-bas, avec une espèce de joie de sortir de mon isolement, qui, pendant ce mois, m’a pesé plus que jamais.

Samedi 25 septembre — Aujourd’hui le lieutenant de gendarmerie nous faisait la description d’un singulier nid de chrétiens, qu’il avait découvert dans une perquisition. Un ancien curé vivant avec son neveu dans le vieux château de Gié, entre des murs de dix pieds d’épaisseur. Dans ces murs, pas de meubles, mais des dévalements de fruits jusqu’au milieu des chambres, et là dedans seulement, deux lits et deux superbes femelles de la campagne, sautées à bas des draps, la gorge à l’air, et prêtes à mordre les gendarmes.

Il nous parlait après de la terreur, qu’inspirent dans les villages certains hommes, et à l’appui il nous narre cette anecdote.

Un ouvrier charpentier emmène deux de ses amis boire un verre de vin, dans sa chambre. Quelques jours après, il s’aperçoit qu’on lui a volé cent francs, qu’il avait dans sa commode. Il conte la chose à un des deux camarades, qu’il avait emmenés. Le camarade lui dit : «  — Il n’y a qu’un tel ou moi qui ayons pu te voler. Ce n’est pas moi, c’est donc lui, redemande-lui donc hardiment tes cent francs. — Lui redemander, répond le volé, il est plus fort que moi, il me battra, et il est bien capable de me tuer ! — Tu es bête, riposte le camarade, il y a une fenêtre qui donne dans le clos en face de ton armoire, dis-lui que tu l’as vu par la fenêtre. »

Là-dessus le volé va trouver le voleur. — « Voyons, rends-moi mes cent francs ? — Tes cent francs ! et voici le voleur qui s’apprête à lui tomber dessus. — Oui, la plaisanterie a assez duré, s’écrie l’autre, je t’ai vu, je te dis que je t’ai vu par la fenêtre au clos. — Tu m’as vu ! tu m’as vu ! reprend le voleur désarçonné, eh bien, je vais te faire un billet. »

Et le volé a dû se contenter de ce billet, et ne se serait jamais plaint, si le voleur n’avait pas été compromis dans une affaire d’assassinat.

Mercredi 29 septembre. — Bar-sur-Seine. Les ouvriers travaillant aux mécaniques compliquées, ont quelque chose d’hoffmanesque.

J’avais fait cette remarque à propos des accordeurs de piano. Aujourd’hui, arrive ici un monteur de billards.

C’est un vieillard qui entre, sa petite valise au dos, habillé d’une antique redingote, qu’il boutonne sur un corps ramassé et tout tremblotant, avec là-dessus une pauvre vieille figure, comme taillée dans un manche de parapluie, et où il y a de gros yeux gris, sans lumière. Soudain, voici mon vieillard qui jette sa redingote, passe une blouse blanche, prend une barre de fer, et tout musculeux, de ses mains noueuses, brise les travers de la caisse d’emballage, comme des allumettes. Il m’apparaît ainsi qu’un espèce de Goliath, au nez tuberculeux d’un abbé napolitain, aux yeux de jettatore, effrayants, diaboliques.

Dimanche 3 octobre. — Ce que je demande avant tout à Dieu, c’est de mourir dans ma maison, dans ma chambre. La pensée de la mort chez les autres, m’est horrible.

Samedi 9 octobre. — On n’a jamais vérifié le rôle que joue l’amour physique, dans l’attachement des femmes honnêtes pour leurs maris. Quelquefois les maris le savent si bien, que pour punir leurs épouses, ils les privent de leurs faveurs, et les font ainsi, — et cela sans un reproche, sans une parole — venir à résipiscence.

Vendredi 15 octobre. — Je me retrouve à Paris avec une paresse indicible à me remuer, à sortir de chez moi. Les trois ou quatre volumes portant mon nom, qui s’impriment ou se réimpriment, ne m’intéressent nullement. Fumer, en regardant vaguement des choses d’art, ce serait, en ce moment, toute l’ambition de ma vie.

Samedi 16 octobre. — Le petit prince Sayounsi a donné, ces jours-ci, ses sabres de famille à Burty. En les donnant, le prince s’est excusé du mauvais état de ses armes, disant que ses amis s’en servaient, à Paris, pour couper les bouchons de Champagne. Oui, voilà, à quoi sont tombés ces farouches lames, ces aciers superbes !

Je remarquais sur la lame du petit sabre, des ondulations presque imperceptibles, en forme de nuages, et à propos de ces ondulations, le prince Sayounsi, a dit à Burty, qu’un japonais en comptant le nombre de nuages compris dans un espace, qu’il lui désignait entre ses deux ongles, y lisait la signature de l’armurier.

Ces lames, c’est l’idéal de l’acier, l’idéal de ce beau ton cruel du métal de la mort.

Et le sobre et sévère goût d’ornementation qui pare ce beau métal. Je me rappelais, en les maniant, un sabre que j’ai vu dernièrement. Une petite araignée d’or filait sa toile, et les fils presque invisibles de sa trame, descendaient sur la lame, sur le fourreau, apparaissant sous les miroitements du jour, en leurs matières différentes, comme une toile d’araignée baignée de rosée, sous le soleil du matin.

Mercredi 27 octobre. — Voici la phrase textuelle, dite par Radowitz, le famulus de Bismark, au duc de Gontaut-Biron, lorsque, l’été dernier, il l’interrogeait sur les intentions de son maître :

« Humainement, chrétiennement, politiquement, nous sommes obligés de faire la guerre à la France ».

Et à la suite de cette déclaration, de longues considérations à l’appui.

Jeudi 4 novembre. — Ces jours-ci mon cabinet de travail a été fini, les livres replacés sur les rayons, les gravures rentrées dans les cartons, les tapis persans étendus sur les murs, les bronzes, les plats, les vases raccrochés aux parois, ou perchés sur les entablements des meubles. C’est charmant, toutes ces choses brillantes, scintillantes, chatoyantes, riant dans le rouge de la pièce, sous ce plafond de velours noir, où des chiens de Fô s’attaquent dans un champ de pivoines roses. Le bouquet de pavots du trumeau, au-dessus de la glace, éclate sous de l’or neuf, comme un bouquet d’orfèvrerie.

J’ai rarement éprouvé une jouissance pareille à celle, que j’ai à vivre dans cette harmonie somptueuse, à vivre dans ce monde d’objets d’art si peu bourgeois, en ce choix et cette haute fantaisie de formes et de couleur. Le travail, ici, en levant, de temps en temps, le nez en l’air, me semble du travail en un lieu enchanté, et j’ai peine à quitter ces choses pour les rues de Paris.

Dimanche 7 novembre. — Une dame de ma connaissance m’interrogeait sur ce que j’avais fait, ces jours-ci, dans l’Oise, je lui disais que j’avais été voir la prison de Clermont, et qu’une chose m’avait fait un singulier effet. C’est dans la Réserve, où sont empaquetés les effets des condamnées, un paquet portant sous le numéro d’écrou : Entrée 7 septembre 1872. — Sortie le 5 septembre 1887.

A cela la dame me répondait : « Eh bien quoi, c’est une femme condamnée à quinze ans de prison. Qu’est-ce que vous voyez de si singulier là dedans ? »

Lundi 8 novembre. — « En trois mots — c’est Flaubert qui parle — je vais vous dire ce qu’il en est… je suis ruiné… Il y a eu tout à coup sur les bois, une baisse, comme jamais on en a vu. Ce qui valait 100 francs n’a plus valu que 60… D’abord j’ai fait des prêts à mon neveu, puis quand la faillite a été menaçante, j’ai racheté, à bas prix s’entend, des créances… tout mon avoir y a passé… Mais s’il se relève, il est resté à la tête de ses affaires… je ne perdrai rien… Il me doit aujourd’hui plus d’un million. »

Mardi 16 novembre. — On cause des conférences qui avaient lieu, ces jours-ci, entre Dupanloup et Dumas fils, pour faire introduire la recherche de la paternité dans le code, et l’on ne doutait pas que, si la Chambre actuelle s’était perpétuée, une proposition ad hoc, n’eût été soumise à ses délibérations.

Un mot de Dupanloup à Dumas :

« — Comment trouvez-vous MADAME BOVARY.

— Un joli livre.

— Un chef-d’œuvre, monsieur… oui, un chef-d’œuvre, pour ceux qui ont confessé en province. »

Samedi 20 novembre. — Ce soir, en causant avec Jacquet, le peintre « de la femme à la robe de velours rouge » de cette année, j’étais plus que jamais confirmé dans l’idée qu’il n’y avait qu’une manière de faire un salon : un salon où l’homme de lettres confesserait le peintre, le forcerait à retrouver toute l’origine embryonnaire de son œuvre, lui ferait dire les circonstances dans lesquelles elle est née, les révolutions qu’elle a subies, lui arracherait, pour ainsi dire, la genèse psychologique et matérielle de sa toile.

Oui, pour une intelligence de l’art, il y aurait à faire un salon tout nouveau, tout original, un salon qui ne parlerait que de la vingtaine de tableaux marquants, — un salon à faire une fois dans sa vie, et à ne plus jamais recommencer.

Et même dans ce salon, les curieuses notes qu’y apporterait l’anecdote racontant les choses représentées, ce que j’appellerai le mobilier de la couleur.

C’est ainsi que dans le tableau de Jacquet, la robe de velours rouge venait d’une princesse russe, morte dans un misérable garni. Elle avait été achetée, quinze francs, par un confrère de Jacquet, à un camarade de faction pendant le siège. Et cette robe, Jacquet, la voyait tous les jours, et ce beau ton, qu’il sentait sien, lui faisait venir des idées de vol. Or le propriétaire, un ami, était dans le moment en train de tourner au dix-huitième siècle. Un beau jour donc, Jacquet prenait dans son atelier un fauteuil, aux pieds contournés, que son ami regardait du même œil que lui lorgnait la robe. Le troc accepté, il emportait la robe, et aussitôt en possession de la loque à la splendide couleur, il esquissait sur une vieille toile, en deux heures, son tableau.

« Il n’y a que les choses qu’on enlève comme cela dit-il, qui sont bonnes. »

Maintenant dans la robe, la créature qu’il y avait mise, était, selon son expression, une statuette de Saxe très ébréchée, cassée en beaucoup d’endroits, une statuette à placer tout en haut sur une planche, de peur qu’un coup de plumeau ne la réduise en morceaux, une femme dont la cocasse morale, les fêlures psychiques, le ressoudage incomplet, avaient fait dans la pourpre le caractère de ce tableau.

Dimanche 21 novembre. — L’Empereur de Russie, — c’est Tourguéneff qui parle — n’a jamais lu quoi que ce soit, dans l’imprimé. Quand il lui prend envie de faire connaissance d’un livre ou d’un article de journal, on lui en fait une copie dans une écriture de chancellerie, une belle calligraphie toute ronde. Et Tourguéneff nous contait que, de temps en temps, l’autocrate fait dans le village de *** un petit séjour, où il affecte de dépouiller l’empereur, et se fait appeler M. Romanow !

Donc là, un jour, il dit à sa famille : Le temps n’est pas beau aujourd’hui, on ne sortira pas ce soir, je vous ménage une surprise. » Le soir arrivé, l’Empereur apparaît avec un manuscrit dans les mains. « C’était une nouvelle de moi… Et comme nous lui disons : — Ça été un succès ? — « Nullement, l’Empereur est de sa personne, très sentimental. Il avait choisi une nouvelle fort peu pathétique, et l’a lue d’une voix larmoyante. »

C’est bien singulier, dit encore Tourguéneff, c’est bien singulier comme quelquefois des natures pas lettrées trouvent des notes shakespeariennes.

Il y a à Saint-Pétersbourg, de petites voitures menées par un petit cheval, voitures qui ne coûtent pas cher, et que je prenais, quand j’étais jeune. On est derrière le cocher, tout près de son oreille, et je causais avec le cocher. Ces voitures sont conduites d’ordinaire par des paysans qui viennent faire une saison dans la capitale, et c’est rare, les paysans qui quittent leur maison, parce que notre paysan sait que son père couchera avec sa femme… Oui, c’est comme cela… J’avais donc pris un de ces cochers, et je vous disais que je causais avec lui. La course était longue. Il se met à me parler de sa femme qui était morte. Les Russes ne sont pas en général tendres, et celui-ci me parlait de sa femme avec une tendresse inexprimable.

— « Eh bien, qu’est-ce qui vous est arrivé, quand vous êtes entré dans sa chambre, lui dis-je.

— Je l’ai prise par le bras, et l’ai appelée par son nom, et Tourguéneff nous dit en russe, le nom de Marie.

— Et après ?

— Oh ! après, j’ai fait une chose bien bête, je me suis assis près de son lit, — et l’homme faisant le geste de battre la terre de la paume de sa main, ajouta au bout de cela, avec un éclair dans les yeux. — Oui, j’ai dit : Ouvre-toi, ventre insatiable !

— Et après encore.

— Je me suis couché et j’ai dormi. »

Lundi 29 novembre. — Un marchand de bibelots me disait aujourd’hui : « Oh ! Marquis (le chocolatier), quand il marchande ici quelque chose, dont il a envie, je ne le lui donne pas pour rien… car ça se voit, son envie… il a un petit tremblement nerveux dans les doigts qui touchent l’objet… Eh bien…, quand il a son tremblement, vous comprenez… »

Mardi 30 novembre. — Aujourd’hui, à notre ancien dîner de Magny, qui devient un dîner tout politique, et qu’on appelle le dîner du TEMPS, Bardoux a fait, pour la première fois, son apparition. C’est un monsieur, au noir de la barbe rasée d’un prêtre du Midi, aux longs cheveux rejetés en arrière, à la mode chez les universitaires à idées révolutionnaires.

Mercredi 1er décembre. — Au fumoir de la princesse, on cause, ce soir, des morts, des tués par l’amour dans l’union légitime. Là-dessus quelqu’un parle d’un ménage, apparenté aux de Noailles, dont l’amour longtemps contrarié, s’était dépensé avec une espèce de fureur, après la célébration du mariage. Et il donne un joli détail sur la fin de ces deux agonisants de l’amour. Les médecins avaient défendu tout contact entre les deux chairs amoureuses, et dans un même lit, une glace sans tain séparait les deux amants, sans les empêcher de se voir.

Lundi 6 décembre. — C’est bon de sentir la reconnaissance de votre talent, de percevoir autour de votre œuvre un mouvement de l’opinion favorable admiratif, respectueux. Je crains toutefois que ça arrive un peu tard, pour en profiter longtemps.

Mercredi 8 décembre. — Popelin disait, ce soir, très justement d’après des remarques faites dans la société qu’on pourrait croire la plus intelligente de Paris, il disait qu’on n’estimait les gens que sur une cote officielle : les peintres, quand ils étaient décorés, les hommes de lettres, quand ils étaient académiciens, — et il ajoutait qu’il n’avait jamais trouvé chez aucune personne du monde, homme ou femme, l’intelligence ou le courage d’un jugement personnel sur une œuvre d’art.

Vendredi 10 décembre. — Jamais je n’ai vu un spectacle plus triste : une femme en cheveux blancs, une aïeule mendiant près de tous, dans la boutique de Dentu, des réclames, dit la malheureuse, pour se faire un nom.

Samedi 11 décembre. — Je suis décidément trop mangé par le bibelot. Si ce n’était que l’argent, mais c’est la part de pensée que ça prend.

Mercredi 15 décembre. — Ce soir, Raoul Duval nous entretenait d’un singulier et honteux compromis : un duc aurait promis à un sénateur sa voix, pour sa nomination à l’Académie, à la condition que le sénateur lui donnerait sa voix pour le Sénat.

Jeudi 16 décembre. — Hier Gambetta, un peu grisé par son succès oratoire et la nomination de la fournée des sénateurs républicains, est resté jusqu’à deux heures du matin, dans les bureaux de LA RÉPUBLIQUE, blaguant.

Il était, au dire de Burty, très amusant en débagoulant une de ses dernières entrevues avec Thiers, dont il imitait la voix flûtée, et les petits gestes de polichinelle vampire.

Entre autres choses, Thiers lui avait raconté son ministère, et tout ce qu’on cachait au maréchal Soult, et tout ce qu’on faisait en dehors de lui. Enfin, un jour, à propos de je ne sais quoi de patricoté sans sa participation, le maréchal furieux se rendit chez le Roi. « J’étais averti, dit Thiers, et ma voiture suivit de près la voiture du maréchal… Dans les affaires, voyez-vous, Gambetta, il faut toujours avoir une figure de bonne humeur… Retenez cela, Gambetta, ça vous servira… La porte du Roi était fermée pour tout le monde. Je la forçai, et au moment où je passai la figure que je vous disais, par la porte entr’ouverte, le Roi en conférence avec Soult, me jeta : « Tout est arrangé…, on a pleuré ! »

Le roi Louis-Philippe, on le voit, était digne de son compère Thiers.

On parla ensuite entre Thiers et Gambetta des élections. Et Thiers se récriait sur les noms qu’il lui avait fallu voter… « Vous m’avez fait voter pour Lorgeril, pour celui qui m’a toujours si maltraité, oui, pour celui qui m’a appelé le Mal… Car j’ai été fortement maltraité dans ma vie… Savez-vous que j’ai mille cinq cents caricatures, parues contre moi… Mme Dosne en a fait la collection… Je les regarde quelquefois, ça m’amuse… Il y en a de drôles, une entre autres où je suis en dragon — c’est déjà assez singulier d’avoir fait de moi un dragon — et je suis couché sur un fumier avec trois cochons… vous voyez d’ici la légende.

Puis parlant de la journée, Thiers dit au tribun de la République : « Gambetta, vous avez été imprudent, oui vous avez été imprudent, vous pouviez… » Et comme Gambetta lui coupait la parole, en lui disant qu’il savait ce qu’il faisait, qu’il n’y avait aucun danger, au bout de quoi, il ajoutait :

— « Et après tout !

— Oui, vous êtes un joueur, reprenait Thiers, un beau joueur, vous avez raison, pendant que vous êtes en passe, il faut faire suer aux cartes leur argent. »

Devant ces bribes et ces déboutonnements de conversations, le vieil homme politique n’apparaît-il pas, comme un prudhomme méphistophélique ?

Mardi 21 décembre. — Une vieille actrice très connue disait, ces jours-ci, à quelqu’un : « J’ai quarante mille livres de rente, je vieillis avec dignité. »

Vendredi 24 décembre. — Exposition Barye.

Barye est un sculpteur du corps de l’homme très ordinaire. La femme, sous son ébauchoir, prend l’aspect caricatural, qu’aurait un véritable antique, copié par Daumier. L’ornemaniste se montre empire, perruque, né pour l’agrémentation du zinc.

Barye n’a de génie que comme animalier, et dans les grands fauves. Le premier il a rendu le tressautement du repos ; le sillonnement tranquille de la force et de la vitesse dans le courant des muscles aux grands méplats carrés ; le flottement élastique dans la marche du corps sous la peau distendue ; le rampement du bond. Le premier, il a rendu la sérénité ennuyée du roi des animaux.

L’aquarelliste me paraît surfait. On sent trop sur la feuille de papier, parmi les roches grises de Fontainebleau, le transport d’un croquis de féroce fait au Jardin des Plantes. Cependant, parmi ces aquarelles, il y a autour d’énormes arbres desséchés, des enroulements alourdis de boas, apparaissant dans la lueur d’un éclair livide, qui sont d’un coloriste tout à fait dramatique.

Lundi 27 décembre. — Je dîne ce soir chez Hugo. Sur les huit heures, il apparaît dans une redingote à collet de velours, la corde lâche d’un foulard blanc autour du cou. Il se laisse tomber sur le divan, près de la cheminée, parle du rôle de conciliation qu’il veut jouer dorénavant dans les assemblées, dit qu’il n’est pas un modéré, parce que l’idéal d’un modéré n’est pas le sien, mais qu’il est un apaisé, un homme sans ambition et éprouvé par la vie.

Là-dessus arrive Saint-Victor, qui présente Dalloz. Le directeur du MONITEUR, tout aussitôt, fait une profession de foi de conservateur progressiste, et se comparant à une jambe qui marche, dans son mouvement en avant, prenant mal son point d’appui sur son pied de derrière, s’embourbe dans son speach, en manquant de tomber.

On passe dans la salle à manger. Le dîner ressemble assez à un dîner donné par un curé de village à son évêque. Il y a une gibelotte de lapin, suivie d’un rosbif, après lequel fait son entrée un poulet rôti. Autour de la table, sont assis de Banville, sa femme, son fils, Saint-Victor, Dalloz, Mme Drouet, Mme Charles Hugo, flanquée de ses deux enfants, son diable de petite fille, et son doux petit garçon aux beaux yeux veloutés.

Hugo est en verve. Il cause d’une manière bonhomme, charmante, s’amusant de ce qu’il raconte, et coupant quelquefois son récit d’un rire sonore, qui se répète deux fois dans sa bouche.

« Il n’y a, dit-il, de vraies haines, que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. Les hommes n’apportent pas aux idées de ce domaine la même foi qu’à leurs doctrines littéraires, qui sont et le credo convaincu et le produit d’un tempérament. » Ici, il s’interrompt pour jeter : « Tenez, nous sommes cinq dans ce salon, qui pensons absolument d’une manière différente, eh bien, je sais que nous nous aimons mieux, que ne m’aime Emmanuel Arago ! »

Puis Hugo parle de l’Académie. Il fait un coloré et spirituel portrait de Royer-Collard : « Un œil très fin, très malin, sous un épais sourcil, un œil embusqué sous une broussaille, le bas de la figure disparaissant dans une cravate, qui montait parfois jusqu’au nez, au dos une grande redingote du Directoire, et toujours les bras croisés et la tête renversée en arrière…

« Il m’avait déclaré qu’il avait lu mes livres, que les uns lui plaisaient, les autres non, mais qu’il ne voterait pas pour moi, parce que j’apporterais une température qui changerait le climat de l’Académie… Je vous l’avoue, j’aimais aller à l’Académie, les séances du dictionnaire avaient un intérêt pour moi ; je suis très amoureux d’étymologies, charmé par ce qu’il y a de mystère dans ces mots de subjonctif, de participe… J’étais assidu autour de cette table, où juste en face de moi, comme vous l’êtes, monsieur de Goncourt, j’avais Royer-Rollard.

« A l’Académie, il faut vous dire, je ne sais pourquoi, dès mon arrivée, Cousin s’était posé, vis-à-vis de moi, en antagoniste. Un jour arrive le mot : Intempérie. L’étymologie, demande-t-on ? Intempéries, répond quelqu’un… « Messieurs, s’écrie Cousin, nous devons apporter une certaine réserve dans le choix des mots que nous avons l’honneur de consacrer ; intempéries n’est pas du latin, ça n’existe dans aucun auteur de bonne latinité : c’est du latin de cuisine. » Tout le monde se taisait. Alors je jette tranquillement intempéries ; et j’ajoute : « Tacite. » Tacite, mais ce n’est pas du latin, reprend Cousin, c’est du latin bon pour le romantisme, n’est-ce pas Patin, vous qui savez le latin ? » Mais avant que Patin eût pris la parole, on entendit sortir de la haute cravate de Royer-Collard, avec une intonation nasillarde et méprisamment moqueuse : « Messieurs, Cousin et Patin sont des messieurs qui savent du latin ! » L’on rit, et l’étymologie fut acceptée.

« Un autre jour, un autre mot vint… malheureusement je ne me le rappelle plus… non je ne me le rappelle plus. Cousin de déclarer que le mot n’était pas français. Là-dessus un silence, au milieu duquel je dis :

« M. Pingard, voulez-vous descendre à la bibliothèque et m’apporter le troisième volume de Regnard. Et le volume apporté, je lus le mot, dans une phrase du VOYAGE EN LAPONIE. Il ne faut pas me montrer plus fort que je ne le suis. Quelques jours avant, un hasard m’avait fait faire une recherche dans le volume, pour quelque chose que je faisais. Cousin aussitôt de s’écrier : « Est-ce vraiment une raison d’accepter un mot, parce qu’il est dans le coin d’un bon auteur ». De la grande cravate on entendit encore sortir : « Dans les bons auteurs il n’y a pas de coin, pas de coin ! »

« Non, j’aimais Royer-Collard… les deux hommes que je n’aimais pas, c’était Cousin et Guizot. »

Dans la salle à manger, au plafond bas, il y a au-dessus de nous, une flambée de gaz à vous cuire la cervelle, Mme Charles Hugo me dit que très souvent cette chaleur produit chez son fils des troubles de la tête, qui lui font désirer d’être toujours à côté de lui. Et sous cette lumière de migraine, Hugo continue à boire du champagne et à parler comme si rien de ce qui fait mal aux autres, n’avait de puissance sur sa robuste constitution.

La-dessus, et dans ce milieu, Dalloz s’est mis à parler bêtement des choses psychologiques, toutes nouvelles, qu’avait apportées Dumas fils au théâtre. Là-dessus Banville s’emporte, et d’une voix stridente, coupante, lui demande qu’il lui indique n’importe quoi, qui ne soit pas dans Balzac.

Le nom de Dumas fils fait remonter la conversation à Dumas père.

Hugo se met à dire, qu’il vient de lire les vrais mémoires de d’Artagnan. Et là-dessus il déclare que s’il n’avait pas pour habitude de ne rien prendre aux autres, jamais il n’a été plus tenté par l’appropriation d’une histoire, et le désir de lui donner une forme d’art que par un épisode, dont Dumas ne s’est pas servi. Et il se met à raconter merveilleusement, se jouant dans un délicat érotisme, l’histoire de cette chambrière, dont d’Artagnan fait l’entremetteuse douloureuse de son intrigue avec la duchesse, la menaçant de ne plus revenir, si elle n’obtient de sa maîtresse qu’elle lise ses lettres, la menaçant de ne plus revenir, si elle n’obtient qu’elle y réponde… Et le merveilleux dénouement humain, s’écrie-t-il, dénouement bien supérieur à tous les dénouements du réalisme actuel. La chambrière maîtrisée fait obtenir un rendez-vous à d’Artagnan, mais au moment de ce rendez-vous, le ressentiment de la victime, soudainement enragée de vengeance, le laisse, en hiver, vingt-quatre heures sans feu et sans nourriture dans le froid glacial d’un cabinet, au sortir duquel la duchesse lui ouvrant les bras, le rejette bientôt hors du lit, d’un coup de pied.

On sort de table. Banville et moi allons fumer une cigarette dans l’escalier, avec la promesse d’un fumoir dans un avenir prochain.

Nous retrouvons Hugo, dans la salle à manger, debout et tout seul, devant la table, préparant la lecture de ses vers : une préparation qui a quelque chose de la manipulation préventive d’une séance de prestidigitation, où le prestidigitateur essayerait dans un coin, ses tours.

Et voilà Hugo s’adossant à la cheminée du salon, le voilà à la main la grande feuille de papier de sa copie transatlantique, — un fragment de ces manuscrits légués à la Bibliothèque, et qu’il nous dit être écrits sur du papier de fil, pour en assurer la conservation.

Puis il met lentement ses lunettes, que longtemps une certaine coquetterie lui a fait repousser, essuie longuement de son mouchoir, et pour ainsi dire, avec des gestes rêveurs, la sueur qui perle sur les veines turgescentes de son front.

Il commence enfin, jetant, en forme d’exorde, comme pour nous avertir qu’il a encore des mondes entiers dans la tête : « Messieurs, j’ai soixante-quatorze ans, et je commence ma carrière. » Il nous lit le « Soufflet du père », une suite de la LÉGENDE DES SIÈCLES, où il y a de beaux vers surhumains.

Il est curieux à voir lire, Hugo ! Sur la cheminée, préparée comme un théâtre pour la lecture, et où quatorze bougies, reflétées dans la glace et dans les appliques, font derrière lui, un brasier de lumière, sa figure, une figure d’ombre, comme il dirait, se détache cerclée d’une auréole, d’un rayonnement courant dans le ras rèche de ses cheveux, de son collier blanc, et transperçant de clarté rose ses oreilles fourchues de satyre.

Après le « Soufflet du père » on décide facilement le grand homme à lire autre chose. Les vers qu’il nous lit cette fois sont tirés d’un nouveau poème qu’il appelle : « Toute la lyre », un poème où il veut mettre tout — et qui lui permet d’être jeune, dit-il en souriant.

Sur ce, il déclame un morceau original : une promenade d’amants dans les bois, au printemps. La femme cause politique, et l’homme parle d’amour. Et quand la femme semble amollie par l’éveil amoureux de la nature, soudain, évoquant le souvenir de la dernière guerre, cette femme se montre toute prête à se livrer furieusement à lui, non pour faire l’amour, mais pour qu’il naisse et jaillisse de leurs embrassements, un vengeur.

Mardi 28 décembre. — Dîner chez Brébant.

Une voix. — Buffet, sa figure est antipathique… il a toujours le visage crispé d’un homme qui se brosse les dents.

Une autre voix. — Oh, la séductrice famille que cette famille Sarah Bernhardt… Vous n’avez pas connu la charmante petite Régina, morte à dix-neuf ans…

Une autre voix. — Oui, on estime à quatre-vingts millions de rente, la fortune que les jésuites possèdent en France, et cela est établi par une enquête secrète, faite tout dernièrement… C’était assez difficile, ils n’ont que des actions au porteur… le gouvernement a fait des recherches, pour arriver à savoir quelles étaient les personnes qui touchaient ces titres.

Une autre voix. — L’homme n’est qu’une forme de la matière en activité.

Une autre voix. — Le livre de Taine, c’est très bien, sa structure de la société me paraît fort intelligemment faite.

BARDOUX. — Messieurs, permettez-moi d’être d’un avis contraire. M. Taine n’a fait son livre que d’après les idées déjà émises dans les livres. Il ne s’est pas douté d’une chose, c’est que la Révolution a été accomplie et exécutée seulement par les légistes, les avocats, les hommes de loi, les procureurs… Songez qu’il y avait 240 avocats à la Constituante. Les historiens n’ont vu jusqu’à présent que le côté épisodique de la Révolution : les séances où parlait Mirabeau, les séances où défilaient les sections. Ils n’ont pas songé que la Révolution, qui est toute la constitution civile de la société actuelle, a été faite sans bruit, sans discussion, sans éloquence, au commencement des séances, où l’on votait jusqu’à 90 décrets — des décrets préparés par cinq avocats ou hommes d’affaires… Cela s’est pour ainsi dire passé, sans que, dans leur ignorance des affaires, la noblesse et le clergé se soient aperçus du grand bouleversement tranquille qui se faisait. La révolution est accomplie avec la Constituante. »

Cela est nettement et clairement démontré par la lecture de trois cents volumes, que j’ai le premier lus et coupés, — vous m’entendez, messieurs, coupés — les trois cents volumes du Corps Législatif, dans lesquels aucun historien n’a mis le nez, et qui étaient, ce que sont de nos jours, les distributions… Oui, il m’est arrivé de baiser la page, où est l’historique du serment du jeu de Paume… Maintenant ces hommes qui ont fondé une société civile, étaient-ils capables de fonder une société politique. Leur idéal, c’était de fonder, non point une république, mais une monarchie anglaise, et je l’eusse désiré, mais ils n’ont point trouvé d’appui dans le Roi… Il y a encore un grand malheur dans la Révolution, ça été la prédominance du Midi sur le Nord, l’influence girondine… C’est depuis ce temps, il faut l’avouer, que la France est déséquilibrée.

Mercredi 29 décembre. — Sur un coin de canapé de la princesse, Fromentin me disait ce soir : « Moi, mon cher, si je n’avais pas de femme, si je n’avais pas d’enfants, si je n’étais pas père et grand-père, je ne peindrais plus. Je me déferais de mon hôtel, je prendrais un petit logement dans un quartier lointain et tranquille… j’achèterais de grandes bottes fourrées… et, ayant ainsi bien chaud aux pieds, je passerais le reste de ma vie à noircir du papier. »