Journal des Goncourt/V/Année 1876

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome cinquième : 1872-1877p. 251-303).


ANNÉE 1876

Samedi 1er janvier 1876. — J’entre maintenant, avec terreur, dans l’année qui vient. J’ai peur de tout ce qu’elle a de mauvais, en réserve, pour ma tranquillité, ma fortune, ma santé.

Vendredi 7 janvier. — Chez Daudet, gai et charmant dîner, autour d’une soupière de bouillabaisse et d’un rôti de grives de Corse. Tout le monde se sent coude à coude avec des sympathiques, et l’on mange mieux, entre talents qui s’estiment.

La satisfaction de Flaubert éclate dans des violences de paroles, sous lesquelles la gentille Mme Daudet paraît peureusement rapetisser, la satisfaction de Zola s’expansionne dans le bonheur, bien naturel, de voir la fortune et l’argent prendre le chemin de son intérieur.

Tourguéneff, qui a un commencement de goutte, est venu en pantoufles. Il décrit originalement ce qu’il éprouve. Il lui semble que, dans son orteil, habite quelqu’un occupé à lui détacher l’ongle, avec un couteau rond et émoussé.

Lundi 11 janvier. — Depuis que mes yeux prennent l’habitude de vivre dans les couleurs de l’Extrême-Orient, mon dix-huitième siècle se décolore. Je le vois grisaille.

Jeudi 20 janvier. — Hier soir, dans le fumoir de la princesse, on causait de Rossini.

Quelqu’un parle d’une lettre écrite par lui à Paganini, le lendemain de sa première audition, lettre dans laquelle le maestro est tout entier. Il lui disait qu’il n’avait pleuré que trois fois dans sa vie : une première fois, lorsqu’il avait eu son premier opéra sifflé ; une seconde fois, lorsque, dans une partie avec ses amis, il avait laissé tomber dans le lac de Garde une dinde truffée ; enfin la troisième fois, en l’entendant la veille.

Vendredi 21 janvier. — Le battement de cœur de l’Empereur, du grand Empereur, était presque comme s’il n’était pas. On le percevait à peine, en appliquant sa tête contre sa poitrine. Je ne sais pas si ce détail physiologique, donné par la princesse, a été imprimé quelque part[1].

[Note 1 : M. George Barral m’écrit qu’il a fait allusion à ce détail, dans son PRÉCIS DE L’HISTOIRE SOUS NAPOLÉON 1er. Savine 1889.]

Samedi 22 janvier. — La paternité amoureuse de l’enfant encore dans ses langes, a quelque chose qui surprend, qui étonne chez les jeunes pères. Je faisais cette remarque auprès de Pierre Gavarni, me montrant son petit de quatre mois, avec des joies humides de l’œil et de la bouche. Il me confessait que ces petits êtres ont quelque chose d’adorable : le rire de leur sommeil, le rire aux anges, — c’est le nom que les sages-femmes ont donné à ce rire.

Mon petit Pierre Gavarni expliquait, ce soir, assez ingénieusement, le talent de Fromentin : un manque d’études suivies, une inexpérience curieuse du métier de la grande peinture, mais le jet sur la toile d’un milieu et d’une heure, que le peintre peuple après d’Arabes et de chevaux mal dessinés et incomplètement peints, mais qui sont au fond charmants, presque vrais, et qui vivent par l’exquise et poétique trouvaille de la nature ambiante.

Cette définition du talent de Fromentin l’amenait à parler de lui-même, avec sa parole lente et calme, où l’on sent dessous la ténacité tranquille et doucement entêtée du vieux Gavarni. Il me disait qu’il cherchait toujours, qu’il venait de découvrir à peu près la tache que fait sous des arbres, une amazone de femme, et qu’il ne désespérait pas, à la longue, de trouver le caractère, le style d’un habit noir, enfin l’héroïsme de la vie moderne.

Lundi 24 janvier. — Chez Alphonse Daudet. « Rendre l’irrendable » c’est ce que vous avez fait, — me dit, ce soir, Alphonse — ça doit être l’effort actuel, mais le point où il faut s’arrêter : voilà le difficile, sous peine de tomber dans le amphigourisme.

Et là-dessus, Mme Daudet nous lit un poétique morceau de prose, sur l’entrée de l’aube matinale dans la gaze rose des robes, dans le gouffre d’azur des glaces, dans la rouge lumière pâlissante de la fin d’un bal.

Mardi 25 janvier. — Dans la journée j’étais chez un marchand d’estampes.

Entre un jeune homme à l’air innocent, qui pose sur le comptoir des gravures, et demande ce qu’on veut lui en donner. Moi, le dos tourné, et le nez dans un carton d’images, j’aperçois, du coin de l’œil, six estampes en couleur, six Janinet avant la lettre, des estampes fraîches, comme si on les apportait du tirage. Il y avait, entre autres, LA COMPARAISON, d’après Lawreince, dont Dauvin demandait, il y a quelques mois, 1,500 francs. Ces six gravures valaient, au bas mot, pour un marchand, 2,000, 2,500 francs.

Un silence, où, après toutes sortes de batailles intérieures, et avec la voix balbutiante qu’a la canaillerie dans une affaire, et cachant, sous le masque de l’imbécillité, le chaffriolement de ses traits, le marchand dit : — « Mais je vous en donne 120 francs. » — « Il me semble que c’est bien bon marché, reprit le jeune homme, est-ce que je ne pourrais pas en avoir 150 francs, dont j’ai absolument besoin ? »

Je me tenais à quatre, pour ne pas lui crier :

« Être simple et ignorant, ramasse tes gravures, et va en demander carrément douze cents francs dans la boutique à côté, et on te les donnera ! »

Le marchand a été inflexible… il n’a voulu lui donner que ses cent vingt francs.

Je n’ai jamais vu d’égorgement aussi féroce, accompli avec des apparences aussi bonhomme.

Le commerce ! quelle haute pensée a eu la société ancienne de le vouloir défendre à sa noblesse !

Lundi 24 janvier. — Je dîne avec les ménages Droz et Daudet.

L’auteur des quarante éditions de MONSIEUR, MADAME ET BÉBÉ, est un homme court, aux mains grasses, ayant sur la figure, quand il parle, de la nervosité de Fromentin.

Le soir, encastré debout entre un meuble et la cheminée, il regrette spirituellement, une pipe aux dents, le siècle passé, et déplore sa peine à travailler, emporté perpétuellement par l’école buissonnière, et toutes les recherches de circumvallation, que lui fait faire une brochure trouvée sur les quais.

Dimanche 30 janvier. — L’élection Barodet, les élections sénatoriales de la chambre, l’élection de Hugo au second tour de scrutin, commencent à mettre très nettement en pratique, dans la politique et le gouvernement de la nation, la révolution dernière, théoriquement formulée dans les livres de Babeuf. C’est au nom des principes absolus de l’égalité, le commencement de la démolition de l’aristocratie de l’intelligence.

Lundi 31 janvier. — Morny — c’est Alphonse Daudet qui parle — n’était pas une intelligence supérieure. Il vous disait : « Moi, j’ai la plus grande facilité poétique, en pension, il m’arrivait, quand un devoir était difficile, de l’écrire en vers… » et je me doute de ce que pouvaient être ses vers ! Il disait encore : « La musique, je crois encore que j’étais né pour en faire, c’est étonnant comme les airs m’arrivent naturellement, et il chantonnait un air qui était une réminiscence de : Au clair de la lune… » Seulement chez lui, aucune bêtise administrative… Il a été toujours charmant pour moi, ne me demandant que de me faire couper les cheveux… Ce qu’il y a de curieux, c’est par quoi je l’ai séduit. Poupart-Davyl, pour une dette d’imprimerie, fait opposition sur mon traitement… Vous voyez d’ici l’effet dans les bureaux… Morny de sourire, et de se moquer de mon créancier… Là-dessus il me vient une affection de poitrine qui me faisait cracher le sang, il me relève le moral, et m’annonce qu’il fera de moi, dans le Midi, le plus jeune des sous-préfets… C’est à lui que je dois ce voyage en Algérie, en Corse, en Sardaigne, qui m’a remis sur les pieds : voyage pendant lequel je n’ai eu qu’à lui adresser, tous les mois, une petite lettre reconnaissante… Je le répète, l’homme fut toujours gracieux avec moi, et n’a jamais rien eu de ce qu’il avait quelquefois avec les autres.

J’ai été très peu son complice pour les chansons nègres, et j’ai doucement décliné de faire les paroles d’une cantate. Oui, il rêvait la musique d’une machine, avec des « Vive l’Empereur ! » qui devait remuer les masses, un 15 août. Me trouvant froid, il s’est alors adressé à Hector Crémieux. Mais savez-vous le joli de la chose. Ça devait se passer à la porte Saint-Martin. Le duc s’y rend, pour jouir de l’ovation faite à sa musique. Il entend jouer du Molière, puis du Corneille, mais pas la moindre cantate. Il sort, en faisant claquer la porte de sa loge. L’anonymat des paroles et de la musique de la cantate improvisée, avait été si bien gardé, que la censure l’avait refusée.

Oh ! c’était bien amusant le dessous du rideau… c’était même passablement farce. Je ne sais à propos de quelle attaque de la musique de Saint-Remy, par Rochefort, le duc fut embêté… mais là, dans les moelles. Il fit même réunir la collection de ses œuvres, et les adressa à Jouvin, pour qu’il le vengeât des attaques de ce monsieur de Rochefort. Alors Crémieux, Halévy et Siraudin étaient les collaborateurs du duc et ses confidents littéraires, et Siraudin, à ce propos, tenta avec la diplomatie d’un auteur dramatique doublée de celle d’un confiseur, d’opérer un rapprochement entre Rochefort et de Morny.

Toutes les fois qu’il rencontrait Rochefort, il lui parlait du Rembrandt, du fameux Rembrandt de Morny, lui arrachant la promesse de venir le voir, et prenant rendez-vous avec lui. Le comique, c’est qu’il ne vint jamais, et que j’ai vu plus de sept ou huit fois, le duc faire le pied de grue, en attendant Rochefort.

— « Et vous ne faites rien de cela ? » — s’exclame tout à coup Zola, qui depuis quelques instants, ainsi que toutes les fois qu’il entend des choses convertissables en roman, s’agite sur sa chaise, à laquelle il fait décrire des demi-cercles. — Mais c’est un livre superbe à faire… il y a là un caractère, si j’avais eu cela pour l’Excellence Rougon… Est-ce que ce n’est pas votre avis, Flaubert ?

— Oui, c’est curieux, mais il n’y a pas un livre là-dedans !

— Il n’y a pas un livre, il n’y a pas un livre… Mais si il y a un livre, n’est-ce pas Goncourt ?… Mais vous, Flaubert, pourquoi ne faites-vous pas quelque chose sur ce temps ?

— Pourquoi ? fait Flaubert, parce qu’il faudrait avoir trouvé la forme et la manière de s’en servir. Et puis maintenant je suis une bedolle !

— Une bedolle, qu’est-ce que c’est que ça ? interroge Daudet.

— Non personne mieux que moi ne sait combien je suis bedolle… Oui, une bedolle !… Quoi, un vieux cheik, enfin ?

Et Flaubert finit sa phrase d’un geste vaguement désespéré.

Mercredi 2 février. — Alexandre Dumas, ce soir, donne un détail de l’anecdote russe qui a servi aux Danicheff, dont l’invention a de quoi réjouir un romancier. Un avocat est convenu, moyennant une somme d’argent, de faire casser le mariage d’une femme. Il se rend chez le pope, le grise, s’empare de son registre, gratte le nom de l’homme, puis… vous croyez qu’il substitue un autre nom — non, sur le nom gratté, il remet le même nom. On comprend le procès, l’avocat plaide la surcharge.

Vendredi 4 février. — Quand maintenant j’ai travaillé le soir, qu’il y a eu la veille, échauffement de la cervelle, je suis sûr d’avoir le lendemain la migraine. Et cela a lieu fatalement, toutes les fois qu’il y a dans mon travail, la création de personnages.

Samedi 5 février. — Amusant bonhomme que ce Cernuschi, avec son baragouin franco-italien, sa faconde gouailleuse, ses drôleries d’imagination, ses paradoxes-vérités appuyés sur une vraie science économique, et enfin son art de faire comprendre des choses abstraites avec la vulgarité des comparaisons.

Il dit que toute la société vit aujourd’hui de passif, que tout le monde, à de rares exceptions, passe sa vie dans les dettes, et que les mariages, les successions, et enfin la mort, font durer et mettent en règle cet état général.

Il dit encore, que dans le commerce, les Boissier, les Marquis, sont des maisons à part, et que tout le reste à peu près du commerce de Paris, vit toute son existence, en ayant la plus grande peine à ne pas faire faillite. Et il passe une revue générale, en citant les noms, de la situation financière des commerçants du boulevard. Puis il fait un tableau du commerce de l’Inde, de la Chine, avec l’Angleterre, et il démontre que ce commerce est tout comme le commerce du boulevard des Italiens.

Puis sa parole va aux élections, et il empoigne amicalement Jourde, le directeur du SIÈCLE, qui est là, sur le manque d’indépendance de sa feuille, sur son aplatissement devant les exigences des amis de Louis Blanc et autres. Ils s’écrie que la République ne sera fondée, que si les républicains sévères veulent se séparer des républicains n’apportant à la République que des éléments de dissolution.

Il déplore qu’à l’heure présente, tout homme qui écrit un article, vise à un siège au Sénat ou à la Chambre, et ménage les personnalités qui peuvent lui être utiles, sans souci de l’intérêt général, et il termine en disant que son rêve serait de fonder un journal qui ressemblerait au chœur des tragédies antiques, et avertirait la nation, au nom de l’intérêt de la chose publique.

Mardi 8 février. — Après les circuits de la parole autour de la papauté, de l’inconscience des philosophes allemands, des actions impulsives des aliénistes, de l’origine de la vérole, le dernier mot de la conversation du dîner est celui-ci :

« Alors décidément le morpion est moins bien armé par le créateur que le pou ? »

Samedi 12 février. — Pour me connaître, pour savoir ce que je vaux, il faut me plaire : avec les gens qui ne me sont pas sympathiques, je me referme et ne laisse rien passer de moi.

Dimanche 13 février. — En lisant, cette nuit, du Michelet, j’ai l’impression d’une littérature opiacée, capiteuse et trouble, surexcitante et énervante.

Jeudi 17 février. — Je dîne aujourd’hui chez Burty, avec deux Japonais : le prince Sayounsi et un Japonais du commun.

Le prince, c’est le type du Chinois avec les yeux remontés, la bouche à grosses lèvres, la face enfantinement sourieuse : tout cela sous une raie au milieu de la tête, la raie du gandin parisien.

L’autre est un type plus de son pays, il a une de ces figures cabossées de masques japonais en carton ou en bois ; sa barbe et ses cheveux sont faits d’un crin noir ; les protubérances du sourcil, au-dessus du front sont très détachées, la prunelle dans le blanc de son œil, un peu extravasé de sang, ne se tient jamais tranquille au centre, comme dans l’œil européen. On la rencontre toujours irritée ou animée par quelque passion de l’âme, en bas, en haut, dans les coins, — cela donnant au regard un caractère fiévreusement étrange.

Tous deux ont une voix douce et musicale, des pieds d’une petitesse exquise, des mains douées pour prendre les choses, de la préhension délicatement tâtonnante des singes. Ce qui me frappe surtout chez eux, c’est l’absence d’estomac et de toute la tripaille matérielle qui remplit un ventre européen, et leur maigreur de lapin vidé et l’exiguïté de leurs personnes flottent dans nos pantalons et nos redingotes, un peu à la façon de la petitesse d’animaux affublés dans les cirques de vêtements humains.

Dimanche 20 février. — Une journée qui va décider du sort de la France et de mon individu. Les élections seront-elles radicales, et D…. me payera-t-il ?

Lundi 21 février. — Chateaubriand à l’étranger, en Russie, en Allemagne, en Angleterre, — c’est Tourguéneff qui le dit, et avec une autorité incontestable, — n’a aucunement de réputation. Sa belle prose poétique, mère et nourrice de toutes les proses colorées de l’heure actuelle, ne jouit d’aucune estime.

Jeudi 24 février. — C’est curieux, comme le plus souvent mes sympathies existent au détriment de mes intérêts. C’est ainsi que si mes opinions conservatrices avaient triomphé, et si monsieur Buffet n’avait pas été battu, LA FILLE ÉLISA aurait bien pu être poursuivie.

— Un morceau écrit, paraît-il bien, il y a des gens qui soutiennent que cela tient à ce que l’écrivain a trouvé, le jour où il a jeté ce morceau, la formule unique et absolue qui lui convenait. Je ne partage pas cette opinion et je crois que le même morceau, écrit à quatre époques différentes, dans des dispositions d’esprit dissemblables, aura dans chacune de ses élaborations, s’il est écrit par un homme de talent, une excellence, une perfection autre, mais adéquate.

Lundi 28 février. — Quand la vie a des embêtements, il faut avoir le courage de se jeter à bas de son lit, dès qu’on ne dort plus, et promener et secouer sur ses pieds, les lâchetés molles du matin.

Mardi 29 février. — En parlant du papier usé, effiloqué, qui est toute la monnaie de certains pays de l’Europe, de l’Italie surtout, Saint-Victor dit assez joliment que ce papier lui apparaît, comme la charpie d’un État blessé.

Jeudi 2 mars. — Hier dans le fumoir de la princesse, l’on causait style, et l’on parlait de l’impuissance de bien écrire chez les gens qui parlent plusieurs langues. Pour ces gens, les mots ne gardent plus leur particularité, leur qualité unique, à l’exclusion de tout synonyme, d’être l’enveloppe s’adaptant juste à une chose ou à un être. Les mots, chez les linguistes, deviennent des dénominations vagues, des représentations effacées, dès à peu près de vocables, des entités.

Dimanche 5 mars. — Aujourd’hui Tourguéneff est entré chez Flaubert, en disant :

« Je n’ai jamais si bien vu qu’hier, combien les races sont différentes : ça m’a fait rêver toute la nuit… Nous sommes cependant, n’est-ce pas, nous, des gens du même métier, des gens de plume… Eh bien, hier, dans MADAME CAVERLET, quand le jeune homme a dit à l’amant de sa mère qui allait embrasser sa sœur : « Je vous défends d’embrasser cette jeune fille. » Eh bien, j’ai éprouvé un mouvement de répulsion, et il y aurait eu cinq cents Russes dans la salle, qu’ils auraient éprouvé le même sentiment… et Flaubert, et les gens qui étaient dans la loge, ne l’ont pas éprouvé ce moment de répulsion… J’ai beaucoup réfléchi dans la nuit… Oui, vous êtes bien des latins, il y a chez vous du romain et de sa religion du droit, en un mot, vous êtes des hommes de la loi… Nous, nous ne sommes pas ainsi… Comment dire cela ?… Voyons, supposez chez nous un rond, autour duquel sont tous les vieux Russes, puis derrière, pêle-mêle, les jeunes Russes. Eh bien les vieux Russes disent oui ou non, — auxquels acquiescent ceux qui sont derrière. Alors figurez-vous que devant ce « oui ou non », la loi n’est plus, n’existe plus, car la loi chez les Russes ne se cristallise pas, comme chez vous. Un exemple. Nous sommes voleurs en Russie, et cependant, qu’un homme ait commis vingt vols qu’il avoue, mais qu’il soit constaté qu’il y ait eu besoin, qu’il ait eu faim, il est acquitté… Oui, vous êtes des hommes de la loi, de l’honneur, nous, tout autocratisés que nous soyons, nous sommes des hommes — et comme il cherche son mot, je lui jette « de l’humanité ». Oui, c’est cela, reprend-il, nous nous sommes des hommes moins conventionnels, nous sommes des hommes de l’humanité. »

Aujourd’hui dimanche, dernier jour des élections, j’ai la curiosité de saisir l’aspect du salon Hugo.

Dans l’escalier, je rencontre s’en allant Maurice et Vacquerie.

Dans le salon du poète presque vide, Mme Drouet, raide dans sa robe de douairière galante, se tient assise à la droite d’Hugo, en une attention religieuse. Sur un coin du divan Mme Charles Hugo est affaissée dans le chiffonnement mou d’une robe de dentelle noire, joliment sourieuse, avec toutes sortes de délicates ironies dans les yeux, pour l’office auquel elle assiste tous les soirs.

Les hommes sont Flaubert, Tourguéneff, Gouzien, et un petit jeune homme inconnu.

Hugo cause de la séduction de l’éloquence de Thiers, faite, dit-il, avec des choses qu’on sait mieux que lui, et d’une foule de fautes de français, et tout cela débité avec une très vilaine voix, — et qui cependant, au bout d’une demi-heure, vous prend, vous intéresse, s’impose à vous.

Et passant en revue les autres orateurs, il ajoute : « Par exemple, il ne faut pas les lire, ces discours, oui, ce sont des conférences, d’aimables conférences, dont l’effet ne dépasse pas le troisième jour… Et cependant, messieurs, dit-il, en se levant, l’ambition d’un orateur ne doit-elle pas être de parler pour plus longtemps que ça… de parler à l’avenir ? »

Je donne le bras à Mme Drouet, et l’on passe dans la salle à manger, où il y a sur la table, des fruits, des liqueurs, des sirops.

Là, les bras croisés sur la poitrine, le corps un peu renversé dans sa redingote boutonnée, et le blanc d’un foulard au cou, Hugo se remet à parler. Il parle de cette voix douce, lente, peu sonore, et cependant très distincte, une voix qui s’amuse autour des mots ; et les caresse. Il parle, les yeux demi-fermés, avec toutes sortes d’expressions chatte, passant sur sa physionomie qui fait la morte, sur cette chair qui a pris le beau et chaud culottage de la chair d’un syndic de Rembrandt, et quand sa parole s’anime, il y a sur son front un étrange tressautement de la ligne de ses cheveux blancs, qui monte et redescend.

Hugo esthétise ainsi sur Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Jordaens qu’il met, par parenthèse, fort à tort, au-dessus de Rubens.

Nous restons seuls, toute la soirée, sans un coup de sonnette d’homme politique dans ce parlage d’art et de littérature. Et à onze heures, tout le monde se lève et s’en va, Hugo mettant sur sa tête un vieux chapeau de Castelar, que l’Espagnol lui a laissé en place d’un plus neuf.

Lundi 13 mars. — Tourguéneff parlait du comique, se mêlant quelquefois aux actes héroïques.

Il contait qu’un général russe, après une attaque, deux fois repoussée par les Français retranchés derrière le mur d’un cimetière, avait commandé à ses soldats de le jeter par-dessus le mur.

« Eh bien, comment ça s’est-il passé ? » — demandait Tourguéneff au général en question, un très gros homme.

Et voici ce que le général lui racontait. Il s’était trouvé dans une flaque d’eau, au milieu de laquelle il essayait de se relever et de se remettre sur ses pieds sans le pouvoir, et il retombait chaque fois, en criant : hurrah ! Pendant ce, un fantassin français, qui le regardait, sans tirer, lui criait en riant : Gros cochon ! gros cochon !

Mais les hurrah avaient été entendus, les Russes s’étaient décidés à franchir le mur, et les Français étaient bientôt chassés du cimetière.

Lisant, ces jours-ci, les CONTES DROLATIQUES de Balzac, je suis effrayé de l’admiration naïve avec laquelle je les lis. Cela me fait presque peur. Le fabricateur de livres, encore capable d’en fabriquer, dans sa lecture, ne se départ jamais, et cela tout naturellement, d’un certain sens critique. Le jour où il lit comme un bourgeois, il me semble prêt à perdre sa puissance créatrice.

Mardi 21 mars. — La toute-puissance de l’Académie sur l’esprit de la France, n’a jamais été plus complètement exprimée que par le mot d’un gendarme à Renan.

C’était à l’époque de l’Exposition universelle, Renan se tenait dans la grande salle des manuscrits de la Bibliothèque, et à cause de l’affluence des visiteurs, on avait donné à Renan pour compagnon un gendarme. Dans un moment où ils étaient seuls, le gendarme, étendant la main vers les reliures en bois et les reliures en peau de truie des antiques manuscrits des vieux siècles, dit à Renan : « Monsieur, tous ces ouvrages, je pense, sont les livres couronnés par l’Académie ? »

Ce soir, Berthelot s’est étendu sur la corruption et la vénalité de l’administration des États-Unis. A ce propos il affirmait que les soieries de Lyon, étant frappées d’un droit de 60 pour 100, chaque expéditeur, à l’intérieur de sa caisse, clouait un billet de 500 francs, et ne payait que 6 pour cent. Renan ajoute que son tailleur qui habille l’Amérique, lui confiait que pour ses habits d’outre-mer, il a l’habitude de coudre un billet de 50 francs, dans l’intérieur de la manche.

Dimanche 26 mars. — Quinze jours de migraine, de douleurs de tête insupportables qui me forcent à me mettre au lit, à chercher un soulagement dans l’obscurité d’une chambre complètement fermée. Et le reste du temps, un état trouble de la tête ne me permettant pas de travail, ou ne produisant que du mauvais travail.

Jeudi 30 mars. — Lachaud, qui a été l’avocat de l’Internationale, était, hier, curieux à entendre causer sur la puissance de cette Société, à laquelle sont affiliés tous les ouvriers de Paris.

Il disait le sou, que l’ouvrier garde chaque jour dans son gousset, en dépit de la tentation du marchand de vin, le sou préservé, le sou sauvé et livré, tous les quatre jours, à un collecteur.

A ce propos, il nous contait cette histoire personnelle, attestant l’autorité d’une institution qui est comme la religion actuelle de l’ouvrier.

Un petit entrepreneur de toiture d’un village de l’arrondissement de Saint-Denis, dans un accident de chemin de fer, a les deux jambes coupées. Il devait mourir. Il réchappe par un miracle. Lachaud plaide d’office pour lui, et par un bonheur singulier, un concours de chances extraordinaires, il lui obtient une fortune, il lui obtient une indemnité de 95,000 francs.

A quelques années de là, en 1869, je crois me rappeler, Lachaud se présente dans l’arrondissement de Saint-Denis. Il fait sa tournée. Il est invité à déjeuner dans le village de son homme, où son amphitryon ne lui cache pas que le pays est mauvais, et qu’il n’aura pas de voix.

A ce moment, on annonce l’homme aux deux jambes coupées. Voici Lachaud complimenté, au milieu de l’affirmation des convives, que c’est une bien bonne chose pour lui que cette visite… que l’homme a une grande influence.

L’homme sort de sa petite voiture, se met sur ses jambes artificielles, embrasse les mains de Lachaud, s’écrie qu’il lui doit sa fortune, que sa femme après lui aura de quoi vivre, que ses enfants seront heureux : un vrai discours, prononcé moitié pleurant. Puis, s’arrêtant au milieu de son attendrissement, il dit : « Je vous dois tout cela… je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez… à vous prêter 80,000 fr. ; mais… et je suis venu pour cela, c’était pour moi un devoir de vous le déclarer… je ne peux pas voter pour vous… j’appartiens à l’Internationale… je dois même travailler contre vous. »

Et le cul-de-jatte de l’Internationale se remet à pleurer, et sa douleur était sincèrement déchirante.

Dimanche 2 avril. — Comme dans notre métier d’ouvrier en création, on paye vite le succès par le malaise physique et le détraquement nerveux. Aujourd’hui, j’entendais l’heureux Daudet s’écrier sur une modulation désespérée : « Oh ! j’ai des après-midi d’une tristesse… tenez, je voudrais être une femme pour pleurer ! »

Mercredi 12 avril. — Je suis tellement souffrant, en cette fin de mars et ce commencement d’avril, je me sens si près de mourir, tous les ans, pendant la semaine sainte, que parfois je me demande si la mort du Christ n’est pas une allégorie, et si la Passion, avec ses racontars légendaires, n’est pas une personnification, à la manière antique, de l’influence homicide du vent du Nord-Est, sur le renouveau des corps et des êtres.

— — — — Philippe Siebel racontait qu’étant à Ceylan, il se promenait. Il est arrêté par le bruit artiste d’un marteau, un marteau qui reprenait, se taisait, avait l’air de causer avec l’homme, le maniant : un marteau qui était comme une intelligence, et qui n’était pas le marteau bête d’un ouvrier européen. Philippe Sichel tombait alors sur un homme en train de monter les panneaux de la porte d’une habitation, et il se mettait à l’écouter, charmé, ravi, quand l’ouvrier faisant sauter un petit morceau de bois d’un panneau, le façonnait dans quelques minutes, en un petit animal sculpté qu’il tendait à l’étranger.

Mardi 2 mai. — L’ingénieur Freycinet, l’homme de guerre de la Défense nationale, vient dîner, pour la première fois, à notre dîner de Bréhant.

Par une de ces ironies que font quelquefois les hasards de la conversation, le monteur de la campagne de 1870 tombe au milieu de paroles, qui, tout le temps du dîner, font l’éloge d’Annibal, célèbrent la puissance d’organisation qui permit aux Carthaginois de se maintenir vingt ans en Italie, chantent les talents militaires de cet homme unique, que Napoléon plaçait le premier parmi les hommes de guerre du passé.

A la longue, la figure de l’ancien ministre de la guerre, cette figure qui semble la figure d’un puritain d’un roman de Walter Scott, s’allonge, s’assombrit, et le nouveau dîneur a l’air de trouver qu’on cause chez nous, trop longtemps de la même chose.

Mercredi 3 mai. — Lachaud, l’avocat, donnait ce soir un détail topique sur la dégénérescence de l’homme du peuple et de l’ouvrier, détail qu’il tenait d’une maîtresse de maison du boulevard extérieur, pour laquelle il avait plaidé.

Elle lui déclarait qu’il n’y avait plus rien à faire dans son état : l’amour dans les basses classes ayant, depuis quelque temps, perdu de son enragement. Elle ajoutait qu’autrefois, il fallait surveiller tout homme qui montait, pour qu’il ne redoublât pas. Maintenant, cette surveillance est inutile, l’homme du peuple de 1876 ne redouble plus.

Jeudi 4 mai. — Aujourd’hui les larmes me sont venues aux yeux, en corrigeant les épreuves d’une nouvelle édition de CHARLES DEMAILLY. Jamais, je crois, il n’est arrivé de décrire par avance, d’une manière si épouvantablement vraie, le désespoir d’un homme de lettres sentant tout à coup l’impuissance et le vide de sa cervelle.

Vendredi 5 mai. — Notre société des cinq a la fantaisie de manger une bouillabaisse, dans la taverne qui est derrière l’Opéra-Comique. On est, ce soir, causeur, verveux.

… TOURGUÉNEFF. — Moi, pour travailler, il me faut l’hiver, une gelée comme nous en avons en Russie, un froid astringent, avec des arbres chargés de cristaux, alors… Je travaille cependant encore mieux en automne, vous savez, par ces temps où il n’y a pas de vent, pas de vent du tout, où le sol est élastique, où l’air a comme un goût vineux… Mon chez moi, c’est une petite maison en bois, avec un jardin planté d’acacias jaunes, — nous n’avons pas d’acacias blancs. — A l’automne, la terre est toute couverte de gousses, qui crépitent, quand on marche dessus, et l’air est tout rempli de ces oiseaux qui imitent les autres… oui, des pies-grièches. Là dedans tout seul…

Tourguéneff ne finit pas sa phrase, mais une contraction de ses poings fermés sur sa poitrine, nous dit la jouissance et l’ivresse de cervelle, qu’il éprouve dans ce petit coin de la vieille Russie.

FLAUBERT. — Oui, une noce classique. J’étais, pour tout dire, un enfant. J’avais onze ans. C’est moi qui détacha la jarretière de la mariée. Il y avait à la noce une petite fille. Je suis revenu à la maison, amoureux d’elle. Je voulais lui donner mon cœur, une expression que j’avais entendue. Dans ce temps, il arrivait, tous les jours, chez mon père, des bourriches de gibier, de poisson, de choses à manger, que lui envoyaient des malades qu’il avait guéris, des bourriches qu’on déposait, le matin, dans la salle à manger. Et en même temps, comme j’entendais sans cesse parler d’opérations, ainsi que de choses habituelles et ordinaires, je songeais sérieusement à prier mon père, de m’ôter le cœur. Et je voyais mon cœur apporté dans une bourriche, par un conducteur de diligence, à la plaque, à la casquette garnie de frisure de peluche, oui, je le voyais, mon cœur, posé sur le buffet de la salle à manger de ma petite femme. Et dans le don matériel de mon cœur, il n’y avait ni blessure, ni sang.

ZOLA. — Moi

J’étais rappelé en Russie, reprend Tourguéneff, je me trouvais à Naples, je n’avais plus que cinq cents francs. Il n’existait pas le chemin de fer alors. Le retour fut embarrassé, difficile, et vous l’imaginez bien, sans dépenses d’amour. Je me trouvais à Lucerne, regardant du haut du pont, près d’une femme accoudée à mes côtés, sur le parapet, des canards qui ont une tache, en forme d’amande sur la tête. La soirée était magnifique. Nous nous mîmes à causer, puis à nous promener. Et en nous promenant, nous entrâmes dans le cimetière… Flaubert, vous connaissez le cimetière ?… Je ne me rappelle pas, en ma vie, avoir été plus amoureux, plus excité, plus pressant… La femme se coucha sur une grande tombe…

… — Tout ça, qu’est-ce auprès de ceci, s’exclame Flaubert, son coude se serrant contre sa poitrine — qu’est-ce auprès d’un bras de femme aimée, qu’on presse une seconde contre son cœur, en la menant à table.

DAUDET. — Malheur ! — fait-il, en se tortillant sur sa chaise, avec des mains qui se crispent nerveusement au-dessus de sa tête. — Ce n’est pas mon genre…

… — Mais Daudet, dit ingénument Flaubert, vous savez, je suis cochon !

— Laissez donc, vous êtes un cynique avec les hommes et un sentimental avec les femmes.

— Ma foi, c’est vrai, avoue en riant Flaubert, même avec les femmes de maison, que j’appelle mon petit ange…

… — C’est curieux, — laisse échapper Tourguéneff, écoutant avec des yeux effarés et presque inquiets, ce qui se dit, — c’est curieux, moi, je n’aborde la femme qu’avec un sentiment de respect, d’émotion, et de surprise mon bonheur… Daudet, vous n’avez pas connu de femmes russes ?… Tant pis… Cela aurait eu un intérêt pour vous… La femme russe, voyons… comment vous la définir : c’est un mélange de simplicité, de tendresse, et de dépravation inconsciente !

… — Dans la Haute-Egypte, — c’est encore la voix de Flaubert — par la nuit noire comme un four, entre des maisons basses, au milieu de l’aboiement des chiens qui veulent vous dévorer, on vous mène à une hutte, haute comme un jeune homme de dix-sept ans. Là dedans, tout au fond, on trouve, couchée par terre, une femme en chemise, dont le corps est entouré, sept ou huit fois, d’une grande chaîne d’or, une femme qui a les fesses froides comme de la glace. Alors, avec cette femme qui reste immobile dans le plaisir, on éprouve, voyez-vous, des jouissances infinies, des jouissances…

Moi. — Allons, Flaubert, mon vieux, c’est de la littérature, ça !

Jeudi, 11 mai. — La photographie semble donner presque seulement l’animalité contenue dans l’homme ou la femme représentée.

— — — — Ne croyez pas aux gens qui disent aimer l’art, et qui, pendant toute la durée de leur chienne de vie, n’ont pas donné dix francs pour une esquisse, pour un dessin, pour n’importe quoi de peint ou de crayonné ! A l’amoureux d’art, la vue des choses d’art ne suffit pas, il sent le besoin d’être propriétaire d’un petit bout, d’un petit morceau de cet art, qu’il soit riche ou non.

Mardi 20 juin. — Tout homme de lettres est toujours un individu biscornu, hanté par des originalités bizarres, et il n’y a pas besoin pour être ainsi, d’être un imaginateur, un poète, un romancier ; il suffit qu’on soit un homme, vivant de la vie des lettres.

Voici Villemain. Sait-on comment se passaient ses nuits. Il ne dormait pas, et pannotait jusqu’au matin, prenant ici un livre, là un papier, qu’au bout de très peu de temps, il envoyait derrière lui, sur le corps de Mme Villemain, couchée et dormant dans le lit conjugal, puis il passait à un autre livre, à un autre papier qui prenait bientôt le même chemin, en sorte que la pauvre femme confiait à une amie, que ses nuits étaient horribles, que ce n’était qu’une suite de sursauts, de peurs, de réveils brusques.

Patin, c’était une autre manie. Sa femme adorait la campagne. Il ne l’empêchait pas absolument d’y aller, mais il se refusait impérieusement à la suivre, déclarant que le gaz carbonique dégagé par les arbres, l’étouffait.

— — — — Le vieux Giraud confessait qu’il prenait en grippe ceux qui lui écrivaient de trop longues lettres. Quand une lettre a plusieurs pages, s’écriait-il, je dis à mon rapin à qui je la jette : « Additionne le total ! »

Mardi, 27 juin. — On causait de la sincérité des convictions.

« Arnaud de l’Ariège, c’est une tête d’ascète, de croisé, — s’écrie Robin, avec dans la voix une colère amusante — oui, lui, un convaincu, un sincère… mais de Broglie, allons donc, c’est une tête d’épervier déplumé, sans circonvolutions, sans une circonvolution ! »

— — — — Un symptôme bien positif de l’industrialisme de l’art dans ce moment, c’est que les dessinateurs ne demandent plus tel prix d’un dessin : ils se font payer comme les graveurs, tant le décimètre carré.

3 juillet. — J’étais, ces jours-ci, avec Sophie Arnould et la Saint-Huberty ; j’étais avec la famille des jolis dessinateurs qui s’appellent les Saint-Aubin ; je travaillais dans les archives et le papier galant de l’ancienne Académie de musique ; je tournais et retournais dans mes cartons et ceux de Destailleurs ; ces dessins de grâce qu’on a plus refaits ; je me sentais heureux, et je me trouvais dans le temps et avec les gens que j’aime… mais je me suis juré de reprendre mon roman en juillet. Me voici donc, comme un chirurgien, qu’on arracherait à d’aimables curiosités, obligé de reprendre la cruelle autopsie moderne, la brutale prose, le travail qui fait mal, et dont tout mon système nerveux souffre, tout le temps que le volume se pense et s’écrit…

— — — — Il s’élève, à l’heure qu’il est, une génération de jeunes liseurs de bouquins, aux yeux ne connaissant que le noir de l’imprimé, une génération de petits lettrés, sans passion, sans tempérament, les yeux fermés aux femmes, aux fleurs, aux objets d’art, à tout le beau de la nature, et qui croient qu’ils feront des livres. Les livres, les livres de valeur, ne se font que du contre-coup de toutes les émotions produites par les beautés belles ou laides de la terre, chez une nature exaltée.

Il faut pour faire quelque chose de bon littérairement, que tous les sens soient des fenêtres grandes ouvertes.

Vendredi 21 juillet. — Je rentre furieux. Je viens du fond de Paris. J’avais rendez-vous avec le médecin chargé du dispensaire des maisons de prostitution de Vincennes et de l’École Militaire. Eh bien de cet inspecteur, depuis des années, des parties génitales affectées à messieurs les militaires, je n’ai pu tirer un renseignement, une anecdote, un mot. Il m’a seulement affirmé que ces femmes étaient bêtes : voilà tout.

Mardi 25 juillet. — Hébrard disait ce soir : « Je ne sais, si c’est d’être entré très jeune dans le journalisme politique, mais cela ou autre chose a fait de moi, tout à fait un homme de journée en politique. Passé six heures, rien des choses politiques ne m’intéresse plus, ne me passionne plus, ne m’est plus de rien.

Le docteur Robin pose pour axiome : on ne travaille bien, qu’à la condition de bien dormir… et on ne dort bien, qu’à la condition de bien dîner, la veille.

Lundi 31 juillet. — La maladie, sans la souffrance aiguë, n’est pas quelque chose de tout à fait désagréable : c’est une espèce de diffusion inconsciente de la cervelle dans un ensommeillement fiévreux. Mes pensées me font alors l’effet, dans une rivière débordée, de ces petits riens brillants, entraînés au fil du courant, et qui font le plongeon, et qui reparaissent, et qui se divisent et se perdent dans le torentueux de l’eau.

Mercredi 2 août. — Dans la fugitivité d’un rêve sans queue ni tête de malade, j’ai revu mon vieux Pouthier (l’Anatole de MANETTE SALOMON.) C’était lui, dans le corps d’un nain de Velasquez, avec la peau du visage, comme galuchatisée par l’alcoolisme et d’affreuses maladies, et en même temps, avec un doux et humble regard qui me demandait de le reconnaître.

Enveloppé de loques sans couleur, il était assis sur la première marche d’un escalier, la tête baissée, les bras pendants, des pantoufles roses à ses pieds.

— — — — Oh ! la bonne petite pluie, qui sait si bien qu’on a besoin d’elle ! — ainsi que dit le poète chinois. — Eh bien, cette bonne petite pluie ne tombera donc jamais ?

Mardi 8 août. — Ernest Picard, après une longue absence — il a été très malade — a fait sa réapparition à notre dernier dîner de Brébant. Le gros homme est dégonflé et décoloré, comme un de ces éléphants de baudruche qui aurait servi d’enseigne à un magasin de jouets, et sur lequel il a plu.

Il s’assied, et le voici, dès la soupe, dans ce monde de fanatiques protestants comme Scherer, de politiques étroits comme Robin ; le voici, à donner l’envolée à son scepticisme raffiné ; spiritualisé, si l’on peut dire, par la maladie. Avec cette voix étoupée, cette voix morte qui ne fait pas de bruit, il lance ses ironiques petites phrases, terminées par un point d’interrogation de son malin petit œil. C’est comme une série de coups de bistouris, donnés en se jouant dans l’aveuglement, la présomption, la bêtise de tout ce monde officiel, qui compte à notre table, aujourd’hui cinq sénateurs.

A un moment, Bréal se penche vers moi, et me dit : « Il est encore malade, Picard, voyez comme il est amer ! »

Il continuait, l’amusant malade, et je jouissais. Il me semblait entendre un très charmant et très méchant fou, venant dire à notre table, sous une forme quelconque, leurs vérités à nos seigneurs les démocrates.

Il est vraiment, cet homme ; un gros enfant terrible pour son parti.

Lundi 14 août. — Dans une blondine chevelure de petite fille, c’est joli le papier des papillotes : on dirait les cosses de l’automne dans le flavescent feuillage d’un arbuste à fleurs.

Jeudi 17 août. — En rentrant ce soir, Pélagie m’apprend que Fervaques est mort subitement dans la journée.

Il n’y a pas huit jours qu’il était venu, en voisin, me demander de lui écrire la préface de son troisième volume de PARIS AU JOUR LE JOUR. Dans une longue causerie avec lui, sous les marronniers du jardin, un rayon de soleil lui arrivant en pleine figure, il me sembla tout à coup voir un vieillard sous l’apparente jeunesse de sa figure. Je restai frappé de cette vision, qui fut comme un éclair.

Mardi 15 août. — Je crois qu’un curieux d’art ne naît pas comme un champignon, et que le raffinement de son goût est produit par l’ascension de deux ou trois générations, vers la distinction des choses usuelles.

Mon père, un soldat, n’a jamais acheté un objet d’art, mais aux choses qui servaient au ménage, il leur voulait une qualité, une perfection, un beau non ordinaire. Et je me rappelle dans ce temps, où l’on ne se servait pas de verre mousseline, il buvait son bordeaux dans un verre qu’aurait brisé, en le touchant, une main grossière. J’ai hérité de cette délicatesse de mon père, et le meilleur vin et la plus excellente liqueur, je ne puis les apprécier dans un épais cristal.

— — — — Moi, ma charogne m’est indifférente, et il m’importe peu de pourrir, mais si j’aimais une femme, et que je vinsse à la perdre, il me semble que cette dissolution humoreuse serait un tourment pour ma pensée et mon souvenir.

Oui, les corps pour lesquels on a une religion, on leur voudrait le néant de cendre des anciens.

Samedi 19 août. — Triste journée. Je vais à la messe de mort de Fervaques, dans cette église d’Auteuil, où je ne suis pas entré depuis l’enterrement de mon frère.

Lundi 21 août. — A la petite porte de fer battante du parc de Saint-Gratien, où j’ai l’habitude de me faire descendre, je tombe sur Anastasi. Il m’apprend que la princesse est avec tout son monde à Paris, et qu’elle ne reviendra que pour dîner. Je lui donne le bras, et nous allons nous asseoir, sous la tente, au bord du lac d’Enghien.

Là, il me raconte ses misères, sa jeunesse passée jusqu’à vingt ans, aux Quinze-Vingt : son père étant devenu aveugle à trente-six ans. Il a eu pour le nourrir et relever, le pain donné tous les jours aux aveugles, avec la pension de trente francs par mois. Il entremêle son récit de détails sur la vie des habitants, sur leurs habitudes, sur les mouvements d’âme de ces infirmes, sur les originaux de l’endroit, des détails enfin, avec lesquels un romancier ferait un original et neuf début d’une existence.

Et il ajoute qu’il avait conservé de cette vie, un souvenir d’épouvantement si grand, que lorsqu’il s’est vu aveugle chez Dubois, et qu’il ne savait comment il mangerait, l’idée de retourner aux Quinze-Vingt lui avait causé une telle horreur, qu’on le faisait surveiller pour qu’il ne se tuât pas.

Mardi 29 août. — Partout autour de moi, des morts subites, des coups de foudre, des vivants comme assassinés. Ce pauvre Fromentin, à notre dernier dîner de Brébant, qui eut lieu la veille de son départ, il m’accompagnait jusqu’à mon chemin de fer, et m’interrogeait sur mon roman, avec ce joli étonnement de son œil circonflexe.

Vendredi 1er septembre. — Flaubert racontait que pendant ces deux mois, où il est resté chambré, la chaleur lui avait donné comme une ivresse de travail, et qu’il avait travaillé quinze heures tous les jours. Il se couchait à quatre heures du matin, et s’étonnait de se trouver à sa table de travail, quelquefois à neuf heures.

Un bûchage, coupé seulement de pleines eaux dans la Seine, le soir.

Et le produit de ces neuf cents heures de travail, est une nouvelle de trente pages.

Samedi 2 septembre. — À mon âge, et dans mon métier, quand on se sent, certains jours, talonné par la mort, l’angoisse est affreuse de savoir, s’il vous sera donné de terminer le livre commencé, et si la cécité, le ramollissement du cerveau, ou enfin la mort, n’inscriront pas le mot fin, au milieu de votre œuvre.

Dimanche 3 septembre. — Turgan disait à Toto Gautier : « Vois-tu, pour gagner de l’argent, il ne faut pas être de ceux qui travaillent, il faut s’arranger pour être de ceux qui font travailler. »

— — — — A la maison centrale de Melun, lors du changement de régime qui amena la suppression du tabac pour les détenus, des frères et amis jetaient par-dessus les murs des morceaux de pipes culottées, dont les détenus, à défaut d’autre chose, chiquaient la terre imbibée de nicotine.

Vendredi 3 octobre. — Hier, j’ai reçu un livre d’un jeune homme, nommé Huysmans : l’HISTOIRE D’UNE FILLE, avec une lettre qui me disait le livre arrêté par la censure. Le soir, dans le fond du salon de la princesse, j’ai causé, une bonne heure, avec l’avocat Doumerc, de l’affaire de ma désastreuse hypothèque.

De cette persécution d’un livre semblable à celui que je fais, et de cette séance avec cet homme de loi, glabre et de noir habillé, il est advenu, la nuit, que j’ai rêvé que j’étais en prison, une prison aux pierres de taille lignées comme la Bastille, dans un décor de l’Ambigu. Et le curieux, le voici : j’étais emprisonné simplement pour écrire le livre de LA FILLE ÉLISA, et cela sans qu’il eût paru, sans qu’il fût plus avancé qu’il ne l’est en ce moment. On conçoit ma fureur intérieure du procédé gouvernemental, et elle était complétée cette fureur, dans mon rêve, de ce que je me trouvais mêlé, dans une grande salle, à des confrères tondus comme des aspirants à la guillotine, aux mains exsangues, esthétisant prétentieusement, le monocle dans l’œil, — des confrères correctement sinistres, ainsi que le Baudelaire que j’ai entrevu une fois.

J’avais encore, au fond de moi, la vague inquiétude que la censure avait profité de mon absence pour détruire mon manuscrit, le manuscrit de mon œuvre dernière. Quand, tout à coup, s’ouvrait dans la muraille de pierres de taille, une baie qui me montrait sur un petit théâtre, éclairé par une rampe de gaz, deux femmes de la prison de Clermont, deux femmes de la prison de mon livre. Et les deux assassines, qui travaillaient debout, penchées sur une table, m’attaquaient d’œillades, avec des fous rires qui les courbaient et les aplatissaient sur la table, toutes remuantes de torsions de reins et de frétillements de hanches.

Et il arrivait que mon indignation d’être arrêté, l’horreur de la société au milieu de laquelle je me trouvais, la perte de mon manuscrit, tout cela disparaissait dans la recherche que je faisais, en ma cervelle en feu, du moyen de me transporter près de ces deux femmes, sans éveiller l’attention d’un garde-chiourme terrible qui fumait un brûle-gueule, adossé au mur, à côté de moi.

Mardi 17 octobre. — Saint-Victor, qui a beaucoup vécu dans la société de Lamartine, affirmait que le poète ne lisait jamais que Gibbon, un voyage en Chine de lord Macartney, et la correspondance de Voltaire, et encore ne lisait-il ces livres, toujours les mêmes, que pour s’endormir.

Jeudi 19 octobre. — Aujourd’hui, chez les Sichel, je regardais la collection d’un laqueur japonais, pour les besoins de son art. J’étais frappé en ces figurations, qui s’exécutent généralement dans la tonalité noire et or, de ce que la plupart n’étaient pas lavées à l’encre de Chine, mais à l’aquarelle. On voit par là que dans le laque, les laqueurs veulent mettre une chaleur de coloriste, et qu’en leur travail, ils se soutiennent par une véritable esquisse de peintre.

— — — — Un monsieur rencontre une ancienne connaissance, qu’il sait depuis longtemps dans la débine :

— « Eh bien, comment ça va-t-il ?

— Oh ! je suis heureuse dans le moment, j’ai un vieux très riche… figure-toi que c’est un ancien ébéniste… il vient tous les lundis chez moi… me fait déshabiller toute nue, et se met à vernir mes meubles… Moi, je le suis en le tapotant, et en lui disant : « Comme tu vernis bien ! » A la fin ça l’exalte… »

Mardi 31 octobre. — L’attention et l’observation japonaises sont amusées par des événements de la nature plus petits que ceux qui nous intéressent, nous autres Européens. Pour que la campagne nous parle, nous tente à la reproduire, il faut qu’elle se montre à nous sous de grands aspects, avec d’originales beautés, qu’elle soit dramatisée par un orage, par un coucher ou un lever de soleil.

Les Japonais, eux, ils ne demandent pas tant de choses. Je viens d’acheter une garde de sabre, où dans un ciel écorné par un quartier de lune d’argent, d’arbres qu’on ne voit pas, tombent à travers le ciel neigeux, deux jaunes feuilles d’automne. C’est là tout le motif de la ciselure, et ces deux feuilles, qui font tout le décor imaginé par l’artiste, composeraient également tout le libretto d’un poème de là-bas.

Ce soir, à la reprise des dîners du TEMPS (c’est ainsi que s’appelle l’ancien dîner Magny), Liouville faisait remarquer le nombre d’incomplets, d’estropiés, de gens avec un lobe cérébral trop développé et un membre atrophié, qui avaient joué un rôle dans la Commune. Il énumérait aussi les mystiques du gouvernement, ce qui me fait m’écrier : Il y aurait un joli titre pour les baptiser : Brancroches et mystiques.

Hébrard me parlant de Charles Blanc, à propos de l’article indécent commis contre Fromentin, article soufflé par Saint-Victor, me disait de l’académicien : « Il est de la nature de ces femmes qui peuvent voyager, en chemin de fer, avec un inconnu, quarante heures sans faiblir, mais à la condition de ne pas rencontrer un tunnel… L’homme qui chambrera Charles Blanc deux jours, aura toujours raison de lui.

Vendredi 3 novembre. — Voisin, le préfet de police apprenait à Claudin, que les arrestations de nuit à Paris, allaient tous les jours de 200 à 240 personnes, et qu’elles montaient à 400 les jours de fête…

Vendredi 8 novembre. — C’est bon, c’est fécondant pour l’imagination, les courses que je fais, la nuit tombée, avant dîner. Les gens qu’on coudoie, on ne voit pas leurs figures ; le gaz qui commence à s’allumer dans les boutiques y met une lueur diffuse, où l’on ne distingue rien, et la locomotion remue votre cervelle, sans que les yeux soient distraits, au milieu de ces choses endormies, et de ces vivants à l’état d’ombres. Alors la tête travaille et enfante.

Je vais ainsi par le Bois, par la grande rue de Boulogne jusqu’au pont de Saint-Cloud, et, regardant un moment dans la Seine, le reflet du pauvre village ruiné, je reviens par le même chemin.

Et les notes, jetées ainsi en marchant, presque à l’aveuglette sur un carnet, je les reprends le lendemain matin, dans le travail rassis du cabinet.

Dimanche 12 novembre. — Au fond, je n’ai pas grande sympathie pour ces femmes du dix-huitième siècle, ces femmes sans premier mouvement, sans foi, sans croyance à un sentiment bon et désintéressé, toute saturées, à l’exception de deux ou trois, de positivisme et de scepticisme. Elles me semblent avoir des âmes d’avoués.

Lundi 13 novembre. — Un croquis d’un bistingo de peintres, dont je n’avais pas entendu parler, quand j’ai fait MANETTE SALOMON : la maison Schumacker du quartier Pigalle.

Le père, un géant mayençais, la mère, une géante ayant toujours une fluxion, et la tête embéguinée dans une fanchon, terminée par un petit nœud, ressemblant à un bouton de potiche, les deux filles, deux beautés de six pieds.

Il fallait passer par une cuisine, où l’on trouvait les trois Gargamelles écumant des pots, puis on s’engageait dans un étroit corridor, éclairé au fond par une seule fenêtre, donnant sur des estacades de travers, où s’étageaient de malheureux pots de giroflées : un fond ayant quelque chose d’un logis d’une rue de province, dans l’ombre d’une grande église.

Dans ce corridor, qui était la salle à manger, Brendel, Schlosser, Heilbuth, mangeaient parmi de grands chiens, pendant que, magistralement, se promenait au milieu d’eux le gargotier puriste Schumacker, reprenant les fautes de français de sa clientèle alsacienne et prussienne.

Un des habitués de là, était un curieux type de bohème, le peintre X…, ramassé par le banquier Halphen, pour lui donner des leçons de peinture, puis ensuite, pour veiller à ce que, dans sa maison de banque, quelqu’un du dehors ne prît pas de l’argent, ou une traite traînant sur un bureau, et passant toute la journée, sur un pied, en fumant tous les vieux bouts de cigare, oubliés par les uns et par les autres sur les coins de cheminées.

C’était là sa vie, mais de temps en temps, Halphen éprouvant le besoin de s’en débarrasser, et ayant la pitié de le mettre sur le pavé, l’expédiait avec une pacotille au Congo ou chez le roi de Siam. Mais la pacotille était quelquefois faite si en dehors des besoins des populations, qu’un jour, à la suite d’une cargaison dans un pays quelconque, Halphen recevait de lui cette lettre : « Gonze, tu m’envoies avec des peignes dans une contrée ousce qu’on se rase la tête ! »

Mardi 14 novembre. — Son paletot relevé jusqu’aux oreilles, il me prend le bras dans la rue, et se grisant de sa parole, il me fait la conduite jusqu’au chemin de fer, avec la gesticulation d’un étudiant qui sort d’une brasserie.

« Oh ! Dufaure, je le connais bien… A moi, il a fait des confidences qu’il n’a faites à personne. Que vous dire, c’est un janséniste… il a, ne savez-vous pas cela ? un pont à son pantalon, un homme qui a un pont à son pantalon, vous concevez… sa femme, une intelligente femme au fond, est colletée jusqu’à la pomme d’Adam, avec sur la tête des couvre-chefs singuliers… elle fait faire ses robes à Maremmes, c’est tout vous dire… Ils allaient, dans le temps, aux soirées de Louis-Philippe, en omnibus, en compagnie de deux beaux-frères qui étaient des officiers de la garde nationale… vous les voyez tous les quatre, les beaux-frères avec leurs oursons, se faisant descendre devant le château, et sortant toujours des Tuileries, de façon à ne pas manquer l’omnibus de onze heures… Il a été un moment orléaniste, puis cela lui a passé, il est devenu républicain… Oui, il va à la messe, à la messe de cinq heures du matin, avec un livre de messe particulier, où il y a des prières de je ne sais plus qui… enfin c’est un janséniste… Il n’est pas bon, oh ! il n’est pas tendre, mais il faut le dire, ce n’est pas tout le monde, c’est un orateur d’une clarté, d’une ironie, d’une méchanceté… Et cependant, comme il me disait : Il n’aime pas la lutte, mais quand il est dedans, ainsi qu’il me le disait encore, il tuerait tout le monde… Quant aux choses présentes, il ne s’en doute pas. Que vous dire, il a vu Talma, et il s’est arrêté à Talma… Il se couche à huit heures… Son livre de messe particulier et Tacite, voilà tout ce qu’il lit… Vous savez qu’il a 79 ans ?

« Waddington, un monsieur pas français, pas compréhensif de tout ce que nous aimons… ah mon cher, il n’y a plus de dilettante politique, comme au dix-huitième siècle.., Say, un gentleman de cercle, qui a toujours chez lui un membre de la chambre anglaise, Decazes un rien, un néant, enfin c’est ce monsieur qui passe… Marcère, un puriste, un rédacteur, rien que cela, pas une flamme ?… Ce n’est pas comme Ricard, qui avait une balle dans les reins, qui le faisait marcher un peu courbé, un passionné, celui-là ?… Là dedans pas une intelligence supérieure… Je ne vois que Picard, lui un vrai bourgeois de l’ancien temps, un bourgeois du dix-huitième siècle, avec une connaissance des hommes et une compréhension des choses… Oui des bonapartistes, des orléanistes, mais pas un français, pas un homme amoureux de sa patrie, comme Cavour.

« Et la France va tout de même… et ce sont les petits fonctionnaires qui la font aller… oui, ces gens qui ont la probité, qui sont travailleurs, et qui font très bien la chose qu’ils font tous les jours. »

Vendredi 17 novembre. — Dans l’ennui du procès en expectative avec mon notaire, dans l’irritation nerveuse de la rentrée du cheval des Martin du Nord en mon mur mitoyen, dans le découragement lâche de tout mon être physique et moral, l’achat que je fais, ce soir, de la « Correspondance de Balzac » me remonte, et me rend la volonté de lutter. Devant tous les embêtements qui n’ont pas tué son énergie, qui n’ont point arrêté la fabrication spirituelle de l’entêté écrivain, je me dis : « Allons, il faut être aussi vaillant que lui ! »

— — — — Depuis deux ou trois jours, je suis hanté par la tentation de faire un voyage au Japon, et il ne s’agit pas ici de bricomanie. Il est en moi le rêve de faire un livre, qui, sous la forme d’un journal, s’appellerait « UN AN AU JAPON », et un livre encore plus senti que peint. Ce livre, j’ai la confiance que j’en ferais un livre ne ressemblant à aucun autre. Ah, si j’étais de quelques années plus jeune !

Mardi 21 novembre. — On parlait, ce soir, de la venette dans laquelle avait vécu Thiers, tout le temps de son pouvoir, craignant toujours d’être enlevé, et se faisant garder à Versailles par 400 soldats, dans le temps où il n’y en avait pas plus de 1,500 en état de se battre. On ne sait jamais, même à l’heure qu’il est, le train qu’il prend, pas plus que celui par lequel il arrive.

Girardin confiait à Arsène Houssaye, que le célibat de Veron l’avait décidé à se marier, et l’enterrement civil de Sainte-Beuve à se faire enterrer religieusement.

Samedi 25 novembre. — Ce matin, sortant de mon lit, j’ai eu un étourdissement, et si Pélagie ne m’avait pas pris à bras-le-corps et collé contre le mur, je serais tombé à terre. Toute la journée je suis resté avec une espèce de faiblesse dans la perpendicularité. Cela m’a fait un peu peur.

Lundi 27 décembre. — Tourguéneff disait que de tous les peuples de l’Europe, la musique à part, les Allemands étaient le peuple qui avait le sentiment le moins exact de l’art, et que la petite convention bête et fausse qui nous faisait, à nous, rejeter un livre, leur paraissait à eux, la gentillesse de la perfection apportée au vrai des choses.

Il ajoutait qu’au contraire, le peuple russe, qui est un peuple menteur, comme un peuple qui a été longtemps esclave, aimait dans l’art la vérité et la réalité.

En remontant la rue de Clichy, il nous parle de plusieurs projets de nouvelles, dont l’une serait les sensations dans la steppe, d’un vieux cheval ayant de l’herbe jusqu’au milieu de la poitrine.

Puis il s’arrête, et il dit : « Il y a dans la Russie méridionale des meules de foin, comme cette maison. On y monte avec des échelles. J’y ai couché plusieurs fois. Vous ne vous doutez pas ce qu’est le ciel là-bas, il est tout bleu, d’un gros bleu semé de grande étoiles d’argent. Sur les minuit, il s’élève une chaleur douce et majestueuse — je donne ses expressions — c’est enivrant !… Une fois que j’étais couché sur le dos, au haut d’une de ces meules, jouissant de la nuit, je me suis surpris, je ne sais combien de temps cela durait, disant stupidement : « Une, deux ! une deux ! »

Mardi 12 décembre. — Quelques six mois avant sa mort, me dit du Mesnil, je causais avec Fromentin. Il était allongé sur son divan, dans un état de prostration crispée, qui suit la journée d’un ouvrier de la pensée :

Je voudrais écrire un dernier livre, soupira-t-il tout-à-coup, oh un dernier livre !

Oui, — et il continuait avec le triste haussement d’épaules d’un homme qui se sent au bout de la traîne de sa vie, — oui je voudrais écrire un livre, qui montrerait comment se fait la production dans un cerveau.

Et s’arrêtant et s’enfonçant le poing dans une arcade sourcilière, il ajouta : « Vois-tu, tu ne sais pas ce que j’ai là-dessus ! »

Mercredi 13 décembre. — L’abominable métier que celui des lettres. Toute la fin de mon livre aura été écrite, avec la pensée, le pressentiment, que tant d’efforts, de recherches, de travail de style, auront pour récompense l’amende et la prison, et peut-être la privation des droits civiques — que je serais enfin déshonoré par des magistrats français, absolument comme si j’avais été surpris dans une pissotière.

Samedi 16 décembre. — C’est très difficile à expliquer. Il me semble, qu’à gauche et derrière la tête quelque chose m’attire en arrière, quelque chose qui doit ressembler à l’action de l’aimant sur un corps aciéré, ou mieux à l’aspiration du vide, et cela descend, toujours à gauche, sous les côtes, le long des vertèbres jusqu’au bassin, comme une onde frémissante, avec un sentiment dans tout le corps de perte d’équilibre. Est-ce un trouble passager ? Est-ce la menace de la congestion, avec la mort à bref délai. Je n’en sais rien, mais je suis bien malheureux de ce livre non terminé, et c’est pour moi comme une victoire, chaque chapitre que j’ajoute au manuscrit, avec la hâte d’un homme, qui craindrait de n’avoir pas le temps d’écrire tous les articles de son testament.

Jeudi 21 décembre. — Le docteur Camus me parlait physiologiquement de la Parisienne, de la femme du monde. Il disait le peu de vie de son corps. Et à ce propos, il contait que, lors d’une épidémie de petite vérole, il y a quelques années, il avait été appelé dans une grande maison, où une vingtaine de jeunes femmes avaient fait la partie de se faire revacciner.

« Dans tous ces bras, voyez-vous, s’écrie le docteur, il me semblait entrer dans du parchemin ;… mais après les dames, on eut l’idée de faire revacciner les femmes de chambre. Là ce fut autre chose, l’acier pénétrait dans les chairs comme dans une pomme qui jute…, oui, une pomme pleine de suc. »

Mercredi 27 décembre. — Aujourd’hui que mon livre de LA FILLE ÉLISA est presque terminé, commence à apparaître et à se dessiner vaguement dans mon esprit le roman, avec lequel je rêve de faire mes adieux à l’imagination.

Je voudrais créer deux clowns, deux frères s’aimant comme nous nous sommes aimés, mon frère et moi. Ils auraient mis en commun leur colonne vertébrale, et chercheraient, toute leur vie, un tour impossible, qui serait pour eux, la trouvaille d’un problème de la science. Là-dedans, beaucoup de détails sur l’enfance du plus jeune, et la fraternité du plus âgé, mêlée d’un peu de paternité. L’aîné, la force ; le jeune, la grâce, avec quelque chose d’une nature peuple poétique, qui trouverait son exutoire dans le fantastique, que le clown anglais apporte au tour de force.

Enfin le tour, longtemps irréalisable par des impossibilités du métier, serait trouvé. Ce jour-là, la vengeance d’une écuyère, dont l’amour aurait été dédaigné par le plus jeune, le ferait manquer. Bien entendu la femme n’apparaîtrait qu’à la cantonnade. Il y aurait chez les deux frères une religion du muscle, qui les ferait s’abstenir de la femme, et de tout ce qui diminue la force.

Le plus jeune, dans le tour manqué, aurait les deux cuisses brisées, et le jour où il serait reconnu qu’il ne pourrait plus être clown, son frère abandonnerait le métier, pour ne pas lui crever le cœur.

Ici transporter toutes les douleurs morales que j’ai perçues chez mon frère, quand il a senti son cerveau incapable de ne plus produire.

Cependant, l’amour de son métier survivant chez l’aîné, la nuit, quand son jeune frère serait endormi, il se relèverait pour faire des tours, tout seul, dans un grenier, à la lueur de deux chandelles. Une nuit, son frère se relèverait, se traînerait au grenier, et l’autre se retournant, le verrait avec des larmes coulant silencieusement sur ses joues. Alors il lancerait le trapèze par la fenêtre, se jetterait dans les bras de son frère, et tous deux resteraient à pleurer, embrassés en une tendre étreinte.

La chose très courte et cherchée tout entière dans le sentiment et le pittoresque du détail.