Journal des Goncourt/V/Année 1877

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome cinquième : 1872-1877p. 307-348).


ANNÉE 1877

Mercredi 3 janvier. — Sur un de ces divans, où, en se tournant le dos, on est face à face, je regardais Mlle *** réfléchissant :

— « Qu’est-ce qui vous passe dans la tête ?

— Oh ! cette pensée… je ne la dirai à personne… Elle est abominable ! » fait-elle, moitié rougissant, moitié riant.

Les mauvaises pensées, dans une cervelle de jeune fille, noircissent la transparence de leur regard, comme de l’ombre d’un nuage dans une vague.

Vendredi 5 janvier. — Au fond la Bastille n’a pas cessé d’exister pour les hommes de lettres. Non, ce n’est plus une lettre de cachet d’un ministre tyrannique qui vous jette dans un cachot, mais c’est le jugement d’un tribunal correctionnel, qui est aux ordres d’un ministère rétrograde et imbécile.

La procédure est différente, mais le résultat est absolument le même, qu’au dix-huitième siècle.

Mardi 16 janvier. — Une confession de Raoul Rigault père, à Ernest Picard : « Mon fils était arrivé à un tel degré de cynisme, qu’un jour il a dit : « Tiens, il y a longtemps que je n’ai vu papa… J’ai envie de le faire arrêter… comme ça, on me l’amènera. »

J’ai lu, je ne sais où, que chez quelques chiens, il y avait en leur gaieté, comme l’apparence d’un rire. Pélagie soutient qu’elle en connaît un, qu’elle a vu parfaitement rire. Et l’histoire est vraiment jolie. Ce chien est le chien du marchand de journaux d’ici. C’est un vieux chien qu’on purge très souvent, et sa figure de chien prend un aspect navré, quand il aperçoit la préparation de la médecine. Un jour donc qu’il regardait piteusement son maître fondre des sels dans l’écuelle habituelle de ses purgations, et qu’il voyait, la chose faite, tout-à-coup le marchand de journaux porter l’écuelle à sa bouche, alors cet animal éclatait de rire, du rire le plus humain.

— Je ne sais pas si décidément j’irai passer une année au Japon, mais au moins je m’amuserai du projet de ce voyage, pendant six mois.

Vendredi 19 janvier. — Dans ce moment la Parisienne a appétit de Gambetta. Elle veut l’avoir at home, elle veut le servir à ses amies, elle veut le montrer, échoué sur un divan de soie, à ses invités. Le gros homme politique devient, en ces jours, la bête curieuse que se disputent les salons. Depuis quinze jours, c’est un échange de billets, de notules diplomatiques, de la part de Mme Charpentier, pour avoir à dîner l’ancien dictateur. Burty est l’ambassadeur, et le commissionnaire chargé d’appuyer tout ce que contiennent les babillets… Enfin l’homme illustre a bien voulu se promettre, et aujourd’hui le ménage Charpentier l’attend sous les armes, la maîtresse de maison, moite d’une petite sueur d’émotion, dans l’angoisse que le dieu se soit trompé d’invitation, et aussi dans la terreur que le dîner soit trop cuit.

À huit heures sonnantes, Gambetta apparaît, une rose-thé à la boutonnière…

… Au fond, je perçois chez cet homme, sous une apparence de bonne enfance et de rondeur endormie, l’éveil d’une attention toujours à l’aguet, et qui note les paroles, et qui prend la mesure des gens, et qui se rend compte très bien, au bout de trois phrases, de ceux qui sont encore à écouter, et de ceux qui ne le sont plus.

Au dessert, il s’égaye, dit des drôleries, que souligne la voix de bronze de Coquelin l’aîné.

Au sortir de table, Gambetta me dit aimablement qu’il est heureux de rencontrer un homme, que des amis communs lui ont fait connaître. Il ajoute avec un tact délicat : « Que le salon Charpentier aura peut-être la fortune — chose regardée comme impossible en France — de réunir et de mettre en contact des gens d’opinion différente, qui s’estiment et s’apprécient, chacun, bien entendu, gardant son opinion. » Et il parle de l’Angleterre, où le soir, dans le même cercle, les antagonistes les plus violents se donnent la main.

Burty joue le rôle de la bonne de l’homme politique, et quand je m’en vais, je ne puis m’empêcher de lui crier : « Vous ne venez pas avec moi, hein !… Allons, vous allez le mener faire pipi, et le coucher ! »

A propos de Diaz, une curieuse anecdote. Coquelin aîné racontait qu’étant tout jeune, et gagnant seulement dix-huit cents francs par an, et ayant, avec beaucoup de peine, mis de côté deux cents francs, il avait demandé à Diaz de lui faire un tableautin. Diaz lui écrivait que le tableautin l’attendait, et il trouvait dans l’atelier un tableau beaucoup plus important qu’il ne s’y attendait, et dans un cadre d’au moins trente francs. Un peu honteux, il tirait timidement de sa poche une enveloppe, où étaient deux billets de cent francs. Diaz ouvrait l’enveloppe, dépliait les deux billets, puis, lui tirant l’oreille, lui disait : « Jeune homme, c’est trop ! » — et il lui rendait un billet.

Mercredi 1er février. — Un Anglais chez Renan : « M. Renan ?

— C’est moi, Monsieur.

— Alors, monsieur, vous savez si la Bible a dit que le lièvre était un ruminant ?

— Ma foi, non, monsieur, mais nous allons voir. »

Renan prend une Bible hébraïque, cherche parmi les préceptes de Moïse, et trouve cette phrase : « Tu ne mangeras… tu ne mangeras pas le lièvre, parce qu’il rumine. »

— C’est parfaitement exact… la Bible dit que c’est un ruminant.

— Moâ, bien content — reprend l’Anglais qui parle très mal le français — je ne suis pas un astronome, je ne suis pas un géologue… les choses que je ne sais pas, ne me regardent pas… je suis un naturaliste… Donc, puisque la Bible dit que c’est un ruminant, et que c’est une erreur… la Bible n’est pas un livre révélé… Moâ bien content… »

Et il repasse la porte là-dessus, débarrassé tout à coup de sa religiosité. C’est bien anglais.

Jeudi 8 février. — Le bon à tirer de la feuille d’un livre, en lequel on croit, le lâchage définitif d’une prose aimée, c’est dur à s’arracher. On lit, on relit sa feuille, ne pouvant s’en détacher, retardant toujours le moment où vous abdiquez la correction, la retouche, où vous cessez d’être maître de la faute, de la bêtise, de l’ineptie qui se cache si bien dans l’épreuve, et qui vous saute aux yeux dans le livre.

Lundi 12 février. — Chez Hugo, ce soir. Il dit qu’il n’a jamais été malade, qu’il n’a jamais eu rien, qu’il n’a jamais souffert de quoi que ce soit, sauf un anthrax, un charbon dans le dos, qui l’a empêché de sortir dix-sept jours.

Après quoi, selon son expression, il a été cautérisé. Et rien ne peut lui faire : le chaud, le froid, les averses qui le trempent jusqu’aux os. Il lui semble qu’il est invulnérable…

Mardi 14 février. — La femme d’un président de tribunal de province disait à Flaubert : « Nous sommes bien heureux, mon mari n’a pas eu un acquittement pendant la session ! ».

Qu’on songe à tout ce qu’il y a dans cette phrase.

Samedi 18 février. — C’est curieux la révolution amenée par l’art japonais chez un peuple esclave dans le domaine de l’art, de la symétrie grecque, et qui soudain, s’est mis à se passionner pour une assiette, dont la fleur n’était plus au beau milieu, pour une étoffe où l’harmonie n’était plus faite au moyen de passages et de transitions par des demi-teintes, mais seulement par la juxtaposition savamment coloriste des couleurs.

Qu’est-ce qui aurait osé peindre, il y a vingt ans, une femme en robe vraiment jaune ; ça n’a pu se tenter qu’après la « Salomé » japonaise de Regnault, et cette introduction autoritaire dans l’optique de l’Europe de la couleur impériale de l’Extrême-Orient, oui, c’est une vraie révolution en la chromatique du tableau et de la mode.

Lundi 19 février. — Tourguéneff conte, ce soir, qu’il y avait, près de l’habitation de sa mère, un régisseur qui avait deux filles d’une merveilleuse beauté, et dans ses promenades et ses chasses aux environs, il passait et repassait souvent par là.

Un jour qu’il était amené par son désir de voir les deux sœurs devant la maison, tout le monde était en émoi sur la porte. On lui dit que la plus jeune, la plus belle, avait une fièvre chaude. Il se promenait, quelques instants, devant les murs de bois, au travers desquels passaient des bruits de paroles qu’il n’entendait pas, mais qui mordaient sa curiosité.

Enfin, dans un moment où on ne faisait pas attention à lui, il entrait et pénétrait dans la chambre. La jeune fille était couchée toute habillée sur son lit, ne montrant d’un peu découvert que son cou qui était très blanc. Elle avait la tête renversée en arrière, avec un regard flottant entre ses paupières entr’ouvertes, et de la bouche de la jolie fillette sortaient toutes les impuretés, toutes les obscénités, toutes les salauderies imaginables, ainsi que le flot de purin d’un fumier — cela, pendant que pleurait auprès d’elle une vieille tante, en se cachant la figure dans ses mains.

… Alors Flaubert se met à attaquer — toutefois avec des coups, de très grands coups de chapeau, au talent de l’auteur — se met à attaquer les préfaces, les doctrines, les professions de foi naturalistes de Zola.

Zola répond à peu près ceci :

« Vous, vous avez une petite fortune qui vous a permis de vous affranchir de beaucoup de choses… moi, ma vie, j’ai été obligé de la gagner absolument avec ma plume, moi j’ai été obligé de passer par toutes sortes d’écritures, oui d’écritures méprisables… Eh ! mon Dieu, je me moque comme vous de ce mot naturalisme, et cependant, je le répéterai, parce qu’il faut un baptême aux choses, pour que le public les croie neuves… Voyez-vous, je fais deux parts dans ce que j’écris, il y a mes œuvres, avec lesquelles on me juge et avec lesquelles je désire être jugé, puis il y a mon feuilleton du BIEN PUBLIC, mes articles de Russie, ma correspondance de Marseille, qui ne me sont de rien, que je rejette, et qui ne sont que pour faire mousser mes livres.

« J’ai d’abord posé un clou, et d’un coup de marteau, je l’ai fait entrer d’un centimètre dans la cervelle du public, puis d’un second coup, je l’ai fait entrer de deux centimètres… Eh bien mon marteau, c’est le journalisme, que je fais moi-même autour de mes œuvres. »

— — — — Chez quelques chirurgiens, leur travail de tous les jours, dans le muscle, dans la chair, leur apporte quelquefois le dégoût de la viande. C’est ainsi, que le frère de Flaubert ne se nourrit presque que de pain et de vin.

— — — — Un mot d’une vieille poétesse. Elle disait à un ami d’un étudiant en médecine, qui était son amant dans le moment :

« Eh bien, qu’est-ce qu’il est devenu votre ami… voici plus de quinze jours que je ne l’ai vu… et à mon âge, et avec mon tempérament… est-ce là, croyez-vous, de l’hygiène ? »

— — — — Un volume qui est sous presse, et qui n’a point encore paru, laisse son auteur, dans un état vague, dans une résolution singulière de l’activité et du travail. Il vit, pour ainsi dire, tout ce temps, dans une vie mal éveillée.

— — — — Flaubert conte que, lors de son voyage en Orient, il avait apporté une douzaine de boîtes de pastilles de cantharides, dans l’intention de se faire bien venir des vieux cheiks, auxquels il pouvait demander l’hospitalité. Elles avaient été préparées par Cadet-Gassicourt, d’après la recette de son grand-père, pour l’usage particulier du maréchal de Richelieu.

Jeudi, 8 mars. — Il y a deux ou trois mois, dans la maison voisine, s’est installé un anglais, avec quatre voitures, les chevaux de ces quatre voitures, un chef, un maître d’hôtel, enfin avec toute une maison montée sur un grand pied. Le ménage n’est pas une minute entre les quatre murs. Toute la journée, monsieur brûle le pavé dans un tilbury, en compagnie de son valet de chambre ; et dans un coupé qui suit, madame, en compagnie de sa femme de chambre. Et les deux voitures sont attelées avec des grelots.

Ces jours-ci, est arrivé un molosse assourdissant, escorté de quatre paons, qui remplissent le petit jardin de leurs cris de mirliton crevé.

Or, hier en rentrant chez moi, j’aperçois une chose immense, à l’apparence d’une diligence, qu’une attelée d’ouvriers pousse sous la porte-cochère. Pélagie, dont la curiosité est éveillée, avise le sergent de ville, se promenant sous sa fenêtre, et lui demande ce que c’est que ça. Et le sergent de ville de lui apprendre, que mon voisin est un ancien saltimbanque d’origine irlandaise, auquel un oncle a laissé quelque chose comme un héritage de cent mille livres de rente, qu’il est en train de manger… et qu’il a fait revenir son ancienne voiture de saltimbanque pour y remonter, quand il sera arrivé à son dernier billet de mille. Je suis condamné à des voisinages bizarres.

— — — — L’homme qui s’enfonce et s’abîme dans la création littéraire, n’a pas besoin d’affection, de femmes, d’enfants. Son cœur n’existe plus, il n’est plus qu’une cervelle. Après tout, peut-être dis-je cela, parce qu’il y a en moi, la conscience que dans quelque affection, que je pourrais rencontrer dans l’avenir, l’affection compréhensive de ma pensée ne sera plus retrouvable.

Mardi, 13 mars. — Dîner chez Hébrard, avec le ménage Daudet. A la fin du dîner, Daudet reproche à sa femme gentiment et d’une manière philosophique, de ne pas connaître la pitié pour les malheureux. Elle répond très franchement que cela n’est plus, mais que cela était autrefois, quand elle était toute jeune, toute bien portante, toute vivante, dans le bonheur d’une existence facile et aisée, et qu’alors il n’y avait dans la charité qu’elle faisait, aucun attendrissement, rien de son cœur. C’est une confession très curieuse et très vraie de la jeune fille, parfaitement heureuse.

La compassion ne vient que par la connaissance et le contact des misères humaines.

Mardi, 20 mars. — Aujourd’hui, je ne puis tenir chez moi, je ne puis travailler, je ne puis attendre le soir, où j’ai l’espoir de voir, chez Charpentier, la physionomie de mon volume. J’entre chez les marchands de gravures, et dans la nuit en plein jour d’un orage terrible, je feuillette des estampes, en m’appliquant, sans réussir, à les trouver très amusantes.

Mercredi, 21 mars. — Aujourd’hui paraît LA FILLE ÉLISA. Je suis chez Charpentier à faire mes envois, au milieu de commis qui passent, à tout moment, la tête par la porte, et jettent : « C’est X… qui en a demandé 50, et qui en veut 100… Peut-on, en donner 13, à Y… Marpon réclame qu’on lui complète son 1,000… Il veut, si le livre est saisi, les avoir dans sa cachette. »

Et dans l’activité, le bruit, le tohu-bohu de ce départ fiévreux, j’écris les dédicaces, j’écris plein de l’émotion d’un joueur qui masse toute sa fortune sur un coup, me demandant, si ce succès, qui se dessine d’une manière si inattendue, va être tout à coup tué par une poursuite ministérielle, me demandant, si cette reconnaissance de mon talent, arrivant avant ma mort, ne va pas être encore une fois éloignée par cette malechance, qui nous a poursuivis, mon frère et moi, toute la vie. Et à chaque tête qui passe, à chaque lettre qu’on apporte, j’attends toujours la terrible annonce : « Nous sommes saisis. »

En regagnant le chemin de fer d’Auteuil, j’ai une de ces joies enfantines d’auteur, je vois un monsieur, qui, mon livre à la main, sans pouvoir attendre sa rentrée chez lui, le lit en pleine rue, sous une petite pluie qui tombe.

Jeudi, 22 mars. — A la descente du chemin de fer, tout d’abord un coup d’œil à la vitrine de la librairie. Il y a en montre des exemplaires de LA FILLE ÉLISA. Je ne suis pas encore saisi… J’entre au passage Choiseuil, chez Rouquette.

« Eh bien, ça va-t-il la vente ?

— Mais on disait, ce matin, de l’autre côté de la Seine, que vous étiez saisi, j’ai retiré le livre de l’étalage. »

Partout, cependant sur mon passage, exposition du bouquin, au titre alarmant… Après tout, peut-être pensai-je, le livre est-il déjà arrêté chez Charpentier et pas encore chez les dépositaires. J’entre chez Vaton. Je recule à l’interroger. Il ne me dit rien… Inquiétude anxieuse, bile qui monte à la bouche et la fait amère… Mon moral est un héros, mais mon physique est un lâche. Je suis prêt à tout subir, à tout affronter, à n’accepter aucune compromission, à aller en prison, à perdre la considération bourgeoise et tout, mais, sacré nom de Dieu, je ne puis empêcher mon cœur d’avoir les battements de la peur d’une femme.

En m’approchant de chez Charpentier, il me vient le désir de rencontrer quelqu’un qui m’annonce la nouvelle, et m’évite d’y entrer.

Enfin m’y voici, et de l’autre côté de la porte, fouillant de l’œil le dessus de la barrière, pour voir s’il y a des rangées d’exemplaires. Ça existe, les rangées, et les employés font tranquillement des paquets, et le départ continue dans une pleine sécurité. Gaullet me dit qu’il y en a plus de 5,000 de partis, et que Charpentier qui avait fait tirer à 6,000, a donné l’ordre de faire retirer de suite 4,000.

Je suis devant Magny, — et du bordeaux et de la viande rouge dans l’estomac, — je commence à savourer cette vente de 10,000 exemplaires, en quelques jours… 10,000 exemplaires… nous, à qui il fallait des années pour en vendre 1,500… Oh ! l’ironie des bonnes et des mauvaises fortunes de la vie… Puis, dans ce restaurant, où, en face de moi, a été si souvent assis mon frère, la chaise vide de l’autre côté de ma table me fait penser à lui, et une grande tristesse me prend, en songeant, que le pauvre enfant n’a eu que le crucifiement de la vie des lettres.

Vendredi 23 mars. — Un mauvais jour. J’ai un peu de la superstition de Gautier, à son endroit… Sera-ce aujourd’hui ?… Ça jetterait un froid dans le dîner que les Charpentier donnent, ce soir, en l’honneur de l’apparition du livre.

Un ancien ambassadeur vient me voir, et laisse tomber de ses lèvres : « Un titre bien grave ! », et sur un ton qui semble m’annoncer une poursuite pour dans quelques jours, une poursuite révélée à l’ambassadeur, en haut lieu.

L’ambassadeur dehors, ainsi que j’ai l’habitude de faire dans les grands embêtements de ma vie, je me couche. Pélagie est à Paris. J’entends sonner, sonner plusieurs fois, je ne me lève pas. Puis aussitôt qu’on est parti, le trac me prend. Je me figure que c’est Charpentier, qui est venu me dire, que le livre était saisi. Et je vis dans cette anxiété jusqu’au dîner, où je trouve toute la maison Charpentier, dans la tranquillité la plus parfaite d’esprit.

Lundi 26 mars. — J’avais vraiment cru que ma vieillesse, la mort de mon frère, adouciraient un peu, à mon égard, la férocité de la critique. Il n’en est rien, et je m’attends à ce que la dernière pelletée qu’on jettera sur mon cercueil, sera une pelletée d’injures.

Mardi 27 mars. — Ce jour-ci, un pur du journalisme, avec toutes les perfidies de la citation tronquée, me désigne au procureur général de la République… Je m’étonne presque, qu’il n’ait point affirmé, dans son article, que je tenais la maison du gros numéro de l’avenue Suchet ou que j’y avais des fonds, et que mon livre n’avait été écrit que pour faire marcher la maison.

Mercredi 28 mars. — Ce soir, chez la princesse pas un mot, pas une allusion à mon livre. Cependant après dîner, tout-à-coup interrompant ses nœuds, et comme sortant d’une longue rêvasserie, l’Altesse me jette : « De Goncourt, est-ce que vous pouvez être poursuivi ? » Je suis reconnaissant à la femme de cette phrase qui me la dévoile, dans le fond de sa pensée, comme préoccupée des menaces suspendues sur ma tête.

Samedi 31 mars. — Un espèce d’ennui irrité d’attendre, à toute heure, à tout coup de sonnette l’annonce de la catastrophe. Il y a des moments où l’on aimerait en finir, et où l’on appelle presque la cruelle certitude.

— — — — Il n’y a vraiment que moi, pour avoir des succès pareils, à celui d’HENRIETTE MARÉCHAL, à celui de la FILLE ÉLISA, des succès où toute la joie légitime de la réussite, du bruit, si l’on veut de l’œuvre, est empoisonnée par les sifflets ou la menace d’une poursuite.

C’est ravivant et exaltant tout de même le succès brut, l’exposition insolente de son livre, de son livre auprès duquel, on sent que les autres n’existent pas. Je viens de voir, sur un boulevard neuf, une grande librairie, qui n’a en montre que LA FILLE ÉLISA, étalant par toutes ses vitrines, aux gens qui s’arrêtent, mon nom, mon nom seul.

Allons, plus d’appréhensions bourgeoises, plus de terreurs bêtasses. J’ai fait un livre brave, arrive ce qui pourra !… Oui, quoi qu’on dise, je crois que mon talent a grandi dans le malheur, dans le chagrin… Et oui, mon frère et moi, avons mené, les premiers, un mouvement littéraire qui emportera tout, un mouvement, qui sera peut-être aussi grand que le mouvement romantique… et si je vis encore quelques années, et que des milieux bas, des sujets canailles, je puisse monter aux réalités distinguées, c’est alors que le vieux jeu sera enterré, et que ni ni, ce sera fini du conventionnel, de l’imbécile conventionnel.

Lundi 2 avril. — C’est curieux, la férocité toute particulière des haines, que nous avons le privilège d’exciter, — nous les Goncourt.

Au collège quelques-uns des camarades de mon frère, en auraient mangé à belles dents, et ces camarades à la vilaine gueule, jaloux de sa jolie figure, ont tâché, plusieurs fois, de le défigurer, et cela sans qu’il y eût presque de rapport, de contact avec eux, mais par ce sentiment enragé des démocraties contre les aristocraties, de quelque nature qu’elles soient.

Mercredi 3 avril. — Je reçois un petit mot de Burty m’annonçant que mon livre a été fort épluché au ministère, mais qu’il n’y aura pas de poursuites.

Je ne suis rassuré qu’à moitié, il ne faut, pour changer cela, qu’un caprice de gouvernant ou un article d’un grand journal.

La princesse, après dîner, me regardant avec une tendresse un peu intriguée, me dit : « Comme vous faites des choses qui vous ressemblent peu !… C’est abominable ! C’est abominable ! » — Et elle fuit ma réponse.

Samedi 7 avril. — J’ai dîné, ces jours-ci, avec Octave Feuillet. C’est particulier comme ce romancier de cour a gardé un cachet de province. On ne peut lui contester la gentillesse polie d’un aimable homme, mais vraiment il surprend, ainsi que pourrait le faire, le naturel d’une préfecture lointaine, par l’étonnement qu’il témoigne à un mot violent, à une comparaison cocasse, à une exagération d’artiste, enfin à tout ce qui fait le fonds de la conversation entre lettrés parisiens[1].

[Note 1 : Ici je rappelle que le mot : « Musset des familles » est de mon frère, un joli baptême vraiment du talent du romancier, avant la publication de MONSIEUR DE CAMORS. Et ce mot m’amène à demander qu’on veuille bien restituer à mon frère un autre mot, qui semble avoir été le mot épatant du roman de LA MORTE, tant il a été cité, et répété par tous les critiques. Et cependant elle avait été jetée cinquante fois au public de l’Odéon, cette phrase du « monsieur en habit noir » : d’HENRIETTE MARÉCHAL : « Il y a des gens qui y disent des choses qui corrompraient un singe et qui feraient défleurir un lys sur sa tige. » Les propos à faire rougir un singe, ça me semble bien descendre de l’engueulement du bal d’HENRIETTE MARÉCHAL.]

Dimanche 8 avril. — Un peu de tristesse au fond de toutes ces attaques. J’aurai fait la plus ordurière chose pornographique, je n’aurais cherché ni l’élévation austère de la pensée, ni la rigidité du style, ni le coup d’aile poétique, que je serais absolument traité comme je le suis.

Mercredi 14 avril. — Je lis ce soir dans le BIEN PUBLIC, que le TINTAMARRE est poursuivi pour un article, portant le titre de La Fille Élisabeth, qui est une parodie de LA FILLE ÉLISA.

Mardi 17 avril. — On parlait, ce soir, de l’implacabilité allemande, de l’impossibilité de parler à l’humanité de ces hommes, fermés et inaccessibles. Là-dessus Cherbuliez m’apprend qu’on se trompe, qu’il y a chez les Teutons, un quart d’heure pour les concessions : c’est le quart d’heure qui s’écoule entre le dessert du dîner et la dixième bouffée d’un cigare. Saint-Vallier lui a raconté que, c’est dans ce moment, dans ce moment seul, qu’il a pu obtenir ce qu’il a obtenu, en le cours de ses négociations.

Lundi 23 avril. — J’étais tranquille, je me croyais sauvé, quand Paul de Cassagnac s’est plaint à la tribune de la Chambre des députés, qu’on ne poursuivît pas le TINTAMARRE, pour son article de La Fille Élisabeth. Là-dessus le Procureur général de la République s’est engagé à poursuivre. Et aussitôt le TINTAMARRE a fait parvenir pour sa défense, à ce qu’on m’a dit, un exemplaire de LA FILLE ÉLISA, annoté par un de ses légistes. Et voilà qu’on a repris mon volume au Ministère, et qu’on le balafre de crayon rouge. Forcé de poursuivre un journal républicain, il se pourrait très bien que le gouvernement, pour paraître tenir la balance égale, eût la faiblesse de faire asseoir en police correctionnelle, un homme que LA MARSEILLAISE vient de peindre, ce matin, comme un familier de Compiègne — où il n’a jamais mis les pieds.

Dimanche 29 avril. — Vraiment, j’ai beau chercher, je ne puis m’expliquer l’intensité de la haine contre nous.

Pour moi, les journalistes n’ont pas été des critiques, ils ont été des substituts de procureurs du Roi ou de la République. Ah quels pudibonds ! et cependant…

Jeudi 3 mai. — Ce soir, chez Burty, le prince Sayounsi dit, que trois choses avaient étonné et charmé son goût japonais : les fraises, les cerises, les asperges.

Il disait aussi maintenant, rêver tout haut, tantôt en français, tantôt en japonais. Comme on le questionnait, et qu’on lui demandait, dans quelle langue, se formulaient ses idées, il nous avouait que les choses de droit, les choses artificielles venaient à lui, sous des formules françaises ; les choses naturelles, les choses d’amour et autres, sous des formules japonaises.

Samedi 5 mai. — Hier au dîner, donné à l’occasion du départ de Tourguéneff pour la Russie, on cause amour, de l’amour qui est dans les livres.

Je dis que l’amour, jusqu’à présent, n’a pas été étudié dans le roman, d’une manière scientifique, et que nous n’en avons présenté que la part poétique. Zola, qui a amené la conversation sur ce sujet, un peu à propos de son nouveau livre, déclare que l’amour n’est pas un sentiment particulier, qu’il ne prend pas les êtres aussi absolument qu’on le peint, que les phénomènes qu’on y rencontre, se retrouvent dans l’amitié, dans le patriotisme, et que l’intensité grande de ce sentiment n’est amenée que par la perspective de la copulation.

Tourguéneff soutient, lui, que ça n’est pas… Il prétend que l’amour est un sentiment qui a une couleur toute particulière, et que Zola fera fausse route, s’il ne veut pas admettre cette couleur, cette chose qualitative… Il affirme que l’amour produit chez l’homme, un effet que ne produit aucun autre sentiment… que c’est chez l’être véritablement amoureux, comme si on retranchait sa personne…

Il parle d’une pesanteur au cœur qui n’a rien d’humain… Il parle des yeux de la première femme qu’il a aimée comme d’une chose tout à fait immatérielle… et qui n’a rien à faire avec la matérialité.

Dans tout ceci, il y a un malheur, c’est que ni Flaubert, en dépit de l’exagération de son verbe en ces matières, ni Zola, ni moi, n’avons été jamais très sérieusement amoureux, et que nous sommes incapables de peindre l’amour. Il n’y aurait que Tourguéneff pour le faire ; mais il lui manque justement le sens critique, que nous aurions pu y mettre, si nous avions été amoureux à son image.

Dimanche 13 mai. — Nulle part comme au Japon, la vénération de la création et de la créature, quelque infime qu’elle soit. Nulle part ce regard religieusement amoureux de la petite bestiole, et qui la recréée avec l’art, dans son rien microscopique.

— — — — Bien bizarre chez moi, cette attirance d’un milieu d’art, et qui me pousse à venir m’asseoir, à passer des heures, dans une boutique de bibelots ou de tableaux. Quand je suis là, les yeux réjouis par une contemplation vagabonde, quelque chose a beau me dire qu’il y a dehors, des spectacles plus intéressants, des spectacles sollicitant le romancier, je me sens, comme cloué au dos de mon siège, je ne puis me lever.

C’était autrefois chez Peyrelongue, aujourd’hui c’est chez les Sichel.

Jeudi 24 mai. — Ce coup d’État a la faiblesse des choses qui ne sont pas franches, pas carrées, pas décisives. Il ne profite pas des appoints de l’illégalité brutale, et il a contre lui toutes les résistances que soulève une violation de la loi. J’ai bien peur qu’il ne réussisse pas, à cause de l’honnêteté qui y préside.

— — — — Baudelaire est un grand, très grand poète, mais n’est point, je le répète, un prosateur original, il traduit toujours Poë, quand même il n’est plus son traducteur, — et qu’il aspire à faire du Baudelaire.

Dimanche 3 juin. — Par la luminosité spectrale, que fait dans la pierre d’une capitale, un coucher de jour, des silhouettes noires marchant, un journal devant le nez, sur le bitume mou. — Un glissement, un bruissement d’êtres silencieux, dans la mort du jour, allant aux kiosques illuminés du rouge transparent des annonces de l’eau de Botot, et s’accumulant en un coin du boulevard. — Puis, tout à coup, de ces tas d’hommes sous les arbres, dont le gaz se met à éclairer le feuillage poussiéreux, s’élève un murmure de phrases, en une langue inintelligible, qui devient un braillement énorme.

Ceci, c’est la petite Bourse du boulevard des Italiens, le soir d’une bataille parlementaire.

Jeudi 21 juin. — Toutes les fois, que je dîne chez un restaurateur du boulevard, sur les huit heures, je vois arriver, porté sur ses béquilles, un jeune étranger, dont la colonne vertébrale, molle comme celle d’un ver à soie, forme un S. Ce monsieur, à l’arabesque fantastique, possède une barbe rousse d’apôtre, qui lui tombe jusqu’au milieu de l’estomac, et une tonsure naturelle, faite d’un petit rond, dans ses cheveux coupés ras. Il est accompagné d’une jeune femme, d’une nationalité interlope, avec un bout de nez rouge de clown anglais, dans une figure toute blême.

Et tous deux se plongent, avant de manger, dans la lecture d’imprimés immenses, où les raccourcis de la face pâle de la femme, où les raccourcis de la tête de bossu méchant du jeune homme, prennent, sous le gaz, l’aspect effrayant d’un ménage de larves, vivant de correspondances étrangères.

Mercredi 4 juillet. — L’homme célèbre, qui dévoile une humanité bonasse aux gens, avec lesquels le hasard le met en rapport, perd de son prestige. Les inconnus, comme les domestiques, n’ont d’admiration que pour les gens qui ne les regardent pas comme leurs semblables.

— — — — Il y a, dans la lourdeur qui précède un orage, comme un évanouissement de l’homme et de la nature.

— — — — Un charmant détail de la fabrication des tapis turcs. Il n’est pas rare, quand on les examine de tout près, de découvrir au milieu des laines éclatantes, une petite mèche de cheveux. C’est la mèche de cheveux, que se coupe la femme turque, en son travail à la maison, le jour tombant, pour à défaut d’autre marque, arrêter et se remémorer la tâche de sa journée.

Mercredi 18 juillet. — Il y a longtemps que je ne me suis mêlé, dans un lieu public, à l’humanité parisienne. Ce soir, au Cirque, je suis frappé de la physionomie de la jeunesse française, de son aspect concentré, triste, rogue. Il n’y a plus sur les jeunes figures, cet éveil, cet air un peu fou, un peu casseur, mais qui se faisait pardonner par l’inoffensivité, et comme par le restant d’une joyeuse et remuante enfance.

Mardi 24 juillet. — Un voisin de mon dîner de Brébant, un universitaire dont je ne peux jamais me rappeler le nom, me disait qu’en Nubie, on pratique, une opération, retranchant à la femme, les organes de la jouissance, et que grâce au bienfait de cette opération, une prostituée pouvait se livrer à son métier, sans aucune fatigue, et conservait ainsi très longtemps, dans leur fraîcheur, les charmes de sa jeunesse.

Vendredi 27 juillet. — Ce jour, j’étais convoqué à la mairie du huitième arrondissement ; pour le mariage de Mlle Madeleine Burty. Je me trouvais être témoin de ce mariage avec Gambetta.

La proclamation de l’union de l’homme et de la femme, dans ces endroits civils, ressemble vraiment trop à la condamnation prononcée par un président de Cour d’assises.

Au moment, où je m’avançais pour signer sur le registre, le maire me fait signe d’aller à lui. Et le voici, — du reste en homme fort distingué — moitié mécontent, moitié satisfait, à se plaindre à moi, d’avoir fait figurer son frère dans un roman, avec des détails si particuliers, qu’il est impossible, me dit-il, que je ne l’aie pas connu. Le maire, est, à ce qu’il paraît, le frère de l’abbé Caron, que j’ai croqué sous le nom de l’abbé Blampoix, dans RENÉE MAUPERIN. Je me défends, en lui répondant que, dans mon livre, je n’ai fait aucune personnalité, que j’ai peint un type général — et ce qui est la vérité — que je n’ai jamais vu ni connu l’abbé.

Sur quoi, nous nous quittons très gracieusement.

De là au temple protestant, à la cérémonie religieuse, qu’a bien fallu subir Burty. Ici le ministre a des amabilités non pareilles pour tout le monde. Le marié est de la race héroïque, qui a fait passer d’Angleterre en Amérique, l’indépendance de la foi. Burty est l’homme de bien par excellence. Gambetta va redonner à la France, sous trois mois, la grandeur qu’elle a perdue, et moi, je suis en train d’apprendre aux femmes de ce temps, la grâce de la femme du dix-huitième siècle.

Du temple chez Burty, où dans deux chambres démeublées, Potel et Chabot ont dressé deux tables de douze couverts. Gambetta, à ce déjeuner, apporte une formidable gaîté, et au milieu de rires retentissants jusque sur le palier, certifie qu’il est sûr, à l’heure présente, de la nomination de 405 députés républicains.

A trois heures, le monde se lève de table. La mariée se fait coiffer par Julie, le marié quitte son habit noir et passe un veston, et Burty, dont la paternité est arrivée à la limite dernière des devoirs et des obligations, m’entraîne japoniser chez Bing.

Jeudi 2 août. — Aujourd’hui, en faisant un paquet de tous les journaux, qui ont parlé de la FILLE ÉLISA, je les lisotte, en les pliant. C’est vraiment inouï, ce qu’a fait écrire ce livre, où je défie de trouver, je ne dirai pas un mot cochon, mais une expression vive, — ce qu’a fait écrire ce livre aux purs du journalisme. On a évoqué le nom de M. de Germiny « moins digne d’une punition que moi », et un journal a été jusqu’à demander, que l’auteur de la FILLE ÉLISA soit enfermé dans une maison de fous, ainsi que l’auteur de JUSTINE, le fut par ordre de l’empereur Napoléon Ier.

Samedi, 4 août. — Départ pour le château de Jean d’Heurs.

Je voyage avec deux hommes gras : un jeune, un vieux. L’adolescent qui semble de la race des Durham, passe le temps à s’éponger, avec son mouchoir, le derrière des oreilles et le dessus des poignets. Le vieux, le procréateur du jeune, la figure turgide, boursoufflée, un œil clos, laisse par instants entrevoir, dans un demi-éveil clignotant, la prunelle perfide de son bon œil. Il a des favoris blancs où reste un peu du roux de leur ancienne couleur. Et de sa bouche lippue, le monstrueux borgne tracasse un vieux bout de cigare éteint, avec la grimace d’un poupon de Gargamelle qui téterait, le soleil dans les yeux.

Je sens que la fortune et la graisse de ces hommes, ont été faites avec l’égorgement des paysans.

En vue de Bar-le-Duc, ma pensée va à ce temps, où je suis venu dans cette ville, tout jeunet, tout plein de cette tendre flamme amoureuse, qui suit, à deux ou trois ans de là, la flamme amoureuse de la première communion.

Et je revois cette gentille petite femme d’avocat, — mariée, il n’y avait pas, ma foi, plus de trois mois — qui, toujours en retard, me gardait seul, pour se faire accompagner au bois, à la tendue. Elle se plaignait d’une maladie de cœur, et comme il y avait une grande côte à monter, avant d’arriver au bois, elle me faisait mettre la main sur son cœur, sans corset, pour me démontrer comme il battait fort. Si bien que Chérubin, à la dernière visite à la tendue, s’était juré de mettre à mal la femme de l’avocat dans le bois, mais sa belle-sœur, qui était un peu ma parente, vit si bien dans nos yeux, lors de notre arrivée à la baraque, l’envie chez moi de tenter l’aventure, et peut-être chez elle le désir de succomber, qu’elle se tint dans nos souliers, toute la journée.

Le lendemain, je repartais pour Paris, et le collège.

A quinze jours de là, le souvenir de la jolie et excitante « avocate », aurait dit Retif de la Bretonne, m’entraînait à me desniaiser, un dimanche de sortie, avec « Madame Charles », une créature à dégoûter à tout jamais de l’amour physique, une courte femme, au torse rhomboïdal, emmanché de deux petits bras ; de deux petites jambes, qui la faisait ressembler, sur son lit, à un crabe renversé sur le dos.

Lundi, 6 août. — Jean d’Heurs. Un parc qui rappelle en grand le Petit-Trianon, et dans lequel coule une vraie rivière, une cour d’honneur digne d’un Marly, des amas de curiosités, parmi lesquelles il y a une collection de livres et de reliures qui vaut plus d’un million, des armoires toutes pleines de vieilles dentelles, dans lesquelles, il y a de quoi fabriquer des robes de 30,000 francs, etc., etc., etc.

Mercredi, 8 août. — Des femmes de la campagne portant des enfants avec de musculeux hanchements, marchent le long de la rivière, dans l’ombre des grands arbres. Lentes, elles passent détachées sur un champ d’avoine, tout ensoleillé. Elles apparaissent ainsi, comme de rustiques cariatides, peintes en grisaille sur un fond d’or.

Mercredi, 15 août. — Une population de village un peu effrayante, — c’est celle de Robert-Espagne — qui a pour le bourgeois, le regard hostile d’un mauvais quartier de Paris, la veille d’une insurrection.

La Truchotte, la marchande d’écrevisses, chez laquelle nous allons, une vieille femme, la tête nue, où il y a une raie, comme un large tracé d’une route vicinale, en un pays de landes. Sa fille, la Lancière, n’y est pas. Un petit bonhomme de cinq ans nous précède, au bord de la rivière, bégayant des jurements, et armé d’un grand fouet, dont il fouaille les poules sur le chemin. Il se jette sur mes mains pour les mordre, quand je fais mine de lui ôter ce fouet, qu’il me fourre à la fin dans le derrière, en manière de me demander une cigarette. Et voilà l’affreux môme, que sa grand’mère nous dit déjà boire de l’eau-de-vie comme un homme, qui, toussaillant et pleurant, fume, pendant que sa chemise breneuse sort par sa culotte fendue.

Cet enfant est un symbole : il me représente l’avenir des campagnes.

Jeudi, 23 août. — Aujourd’hui, tombe au château le peintre célèbre des chiens et des chats : Lambert. Il vient peindre Alma, l’admirable épagneul anglais : les amours de la châtelaine. Le fin gourmand, qu’est ce Lambert ! il arrive, les poches bourrées de menus, pour les faire exécuter par les consciencieux cordons bleus de la province.

Vendredi, 31 août. — Paris. Il y a quelque chose de triste chez l’homme arrivé à la somme de notoriété, qu’un littérateur peut acquérir de son vivant. Il est comme désintéressé de sa carrière. Il sent qu’un nouveau livre le laisse où il est, ne le porte plus en avant. Il continue, par un certain orgueil d’artiste, par l’amour du beau qui est en lui, de faire le mieux qu’il peut, mais le coup de fouet du succès n’a plus d’aiguillon pour lui. Il est un peu, comme un militaire arrivé au plus haut grade, qu’il puisse atteindre dans une arme spéciale, et qui continue à faire des actions d’éclat, sans entraînement, mais tout simplement parce qu’il est brave.

Samedi 1er septembre. — Ce soir, chez Sichel tombe Doré. Il est engraissé, épaissi, et du gros garçon sortent des esthétiques supérieures, des théories né buleuses, qui le font ressembler à un toucheur de bœufs, attaqué de mysticisme…

Il vient de modeler une bouteille, haute comme une chambre, une bouteille, dont s’échappent, dans une mousse pétillante, les hallucinations matérialisées de l’ivresse, enfin une dive bouteille grand format, et dont un bronzier lui demande pour la fonte, 50 000 francs.

— — — — Je rapporte de la PORTE CHINOISE, un petit foukousa rose, de ce ton adorablement faux, qu’on appelle rose turc. J’ai comme le sentiment d’un sorbet à la fraise que boiraient mes yeux.

— — — — Cet enterrement de Thiers, cette idolâtrie d’un homme, est pour moi le témoignage le plus frappant du tempérament monarchique de la France. Elle voudra toujours dans un président, un monarque, un dominateur, et non un serviteur des assemblées gouvernantes.

Lundi 9 octobre. — Journée passée avec les Charpentier, à Champrosay, chez les Daudet.

Gai déjeuner, égayé par mille aimables blagues plaisantant Mme Daudet de sa gentille idée, d’avoir voulu me marier avec une très charmante femme de ses amies.

Daudet est tué. Voici cinq mois qu’il travaille depuis quatre heures du matin jusqu’à huit heures, de neuf heures à midi, de deux heures à six heures, de huit heures à minuit : en tout vingt heures de pioche, auxquelles il faut ajouter trois heures de travail de sa femme.

Sa fièvre est passée, et il a encore trois feuilletons à revoir. Son dernier morceau, sa « première » dont il pouvait faire un chef-d’œuvre, ce n’est pas ça, dit-il. Maintenant, il adoptera ma méthode, il fera le dernier chapitre avant la fin, au moment de l’empoignement.

Après déjeuner, une partie de boule dans la cour. Là-dessus, on va prendre, pour une promenade dans la forêt, un ami qui demeure dans la maison de Delacroix.

Une maison de notaire de village dans la débine, un jardin de curé, un atelier peint d’un gris-vert pois : c’est le ci-devant logis de campagne du coloriste.

A propos de cette triste habitation, une jolie histoire. Le voisin de Delacroix, un ancien marchand de vin, avait un mur qui gênait la vue du peintre. Delacroix lui proposait pour l’abattis de ce mur, un grosse somme qu’il refusait, puis enfin son portrait et celui de sa femme, qu’il refusait encore. Mais à la mort du peintre, ne voilà-t-il pas que le marchand de vin apprend le gros prix de ses peintures, et depuis ce jour, le ménage qui a de quoi vivre cependant, mène une existence désespérée, répétant à tous ceux qui veulent les entendre : « Pourquoi qu’il n’a pas dit qu’un portrait de lui, se vendait 100,000 francs ? »

Nous voici, les paletots relevés, sous une bise froide, vous coupant le visage, dans la maigre et souffreteuse forêt de Sénart. On parle, en marchant, de Meilhac et de la modernité de ses pièces, on parle des femmes de la société bourgeoise se disputant Gambetta, on parle des catastropheux de la littérature, et de la mission officielle qu’ils se donnent, d’apprendre à leurs amis, sans en être priés, que leurs livres ne valent rien, on parle des Mémoires de Philarète Chasle, dont Daudet admire la vie du style.

Dans un café d’un petit village, on se réchauffe, avec un saladier de vin chaud, au milieu de paysans jouant au billard. Puis on rentre dans la forêt, toujours causant. On va à l’ermitage, dans lequel est encastrée une maison abrupte, au jardin fruitier devenu sauvage, qui appartient à Nadar.

De retour à la maison, on dîne avec des mets qui vous font venir des ampoules sur la langue, et des vins sucrés. Et la politique, qui n’avait fait que siffloter le matin, se met à hurler…

Mardi 10 octobre. — Aujourd’hui je suis mordu par mon roman de l’Actrice « LA FAUSTIN ». Le livre, sans que j’y mène ma pensée fait tout à coup son entrée chez moi par une élévation du pouls et une petite fièvre de la cervelle.

— — — — Saint-Simon jugé par Mme du Deffand : « Le style est abominable, les portraits mal faits, l’auteur n’était point un homme d’esprit. »

Jeudi 11 octobre. — Il y a chez moi une aversion telle de la politique, qu’aujourd’hui, où c’est vraiment un devoir de voter, je m’abstiens… J’aurais passé toute ma vie, sans voter une seule fois !

Dimanche 14 octobre. — Des chapeaux, des chapeaux noirs, au-dessus desquels on voit de temps en temps, émerger une chose blanche qui est un journal, arraché d’un kiosque, et autour duquel se forme aussitôt un groupe, aux oreilles tendues.

Le pas de tout ce monde sur l’asphalte, c’est le grondement d’une mer… Je n’ai jamais vu de ma vie sur les boulevards, une foule pareille… « C’est vous ici, me jette Burty d’une chaise, où il est assis au café Bignon, au milieu des rédacteurs de la RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Et j’entends parler de traiter la droite, comme un ancien gouverneur du Tonkin, qui est là, a traité les Annamites.

Mardi 23 octobre. — Des journées aux Archives, dans l’inconnu de l’histoire intime des pécheresses du XVIIIe siècle. Au sortir de là, des séances chez Bing ou Sichel, puis des dîners chez Noël, où un verre de fine Champagne devant moi, je tire de la poche de ma jaquette qui est sur le cœur, un petit objet précieux que je regarde dans le creux de ma main, avec l’amour d’un objet volé.

Dimanche 11 novembre. — J’ai fait la remarque que les hommes qui possèdent un gros postérieur, ont la dissimulation de la femme.

Lundi 12 novembre. — Un curieux type à fabriquer avec ce marquis de Saint-Senne, vivant dans une mansarde, en face du plus beau tapis persan du seizième siècle connu, et possédant dans deux ou trois malles, — des malles des bonnes de la campagne, — les plus belles épées, les plus riches majoliques, et pour garder ces trésors, se privant de tout, et mangeant dans une crémerie.

— — — — Je sens maintenant la neige en moi, dans l’intérieur de mes os, douze heures d’avance, et cela dans la pièce la mieux chauffée.

Vendredi 23 novembre. — Ah ! le succès, si le public voyait dans l’intimité les triomphateurs, il n’aurait pas la jalousie de leurs triomphes. Aujourd’hui, le lendemain de la mise en vente du NABAB, aujourd’hui, où il est déjà parti onze mille exemplaires de son livre, Daudet entre chez Charpentier, d’un petit pas rétracté, avec des gestes de constriction, et un air soucieux, sur lequel l’amabilité est un effort.

Pendant le dîner, il est nerveux, agacé, inquiet des articles qui se feront, inquiet des articles qui ne se feront pas. A la représentation d’HERNANI — il l’avoue — il est obstinément resté à sa place, de peur de tomber dans un compliment qui ne fût pas celui qu’il désirait, et ses oreilles prises d’une acuité douloureuse, entendaient ou croyaient entendre tout ce qu’on disait de lui et de son roman, et il passe la soirée à combattre, presque avec de l’effroi et un peu d’humeur, le désir qu’a sa femme d’aller avec Mme Charpentier, entendre une conférence de Sarcey, sur le livre du jour.

Nous descendons à la librairie. Daudet montre à sa femme la dédicace, tirée à quelques exemplaires, et qu’elle ne connaît pas encore. Et Mme Daudet la lisant se défend de la reconnaissance de son talent par son mari, avec des mots qui ont presque le bredouillement ému d’une défaite de femme amoureuse : « Non, non, c’est trop… je ne veux pas… non, je ne veux pas ! »

— — — — Le boire et le manger me sont indifférents, le reste seulement plaisant, et il n’y a plus pour moi, en ces jours énervés comme des lendemains de migraine, il n’y a plus pour moi d’attachant dans la vie que le travail de la cervelle : l’architecture d’un morceau ou la ciselure d’une phrase.

Décembre. — Je ne connais pas dans l’histoire un homme plus digne de pitié que le maréchal. Son message est la plus horrible torture qu’on ait pu infliger à un homme d’honneur.

Mardi 18 décembre. — Dans ce dîner de l’ancien Magny, aujourd’hui tout plein de ministres et de victorieux de l’heure présente, en la grosse et exultante joie de leur triomphe politique, je me sens un vaincu, l’homme d’une France qui est morte à tout jamais.

— — — — Une navrante fin d’année, avec mes 80 000 francs dont je n’ai aucune nouvelle, avec cette bronchite chronique qui me confine et me calfeutre des semaines entières dans mon intérieur désolé, avec Pélagie, malade au lit d’un rhumatisme articulaire… Je comptais sur elle pour me fermer les yeux. Est-ce que la pauvre fille, la dernière des personnes qui me soit sérieusement attachée, est-ce que je vais la perdre, et rester tout seul, tout seul sur la terre, sans une affection, sans un dévouement. Ce sont des journées toutes noires, en proie à l’angoisse du matin, quand je demande à sa fille des nouvelles de la nuit, en proie à l’angoisse du soir, quand je rentre, et que je monte chez elle pour savoir comment elle a passé la journée.

Vendredi 28 décembre. — Hier, chez Bing, le marchand de japonaiseries, je voyais une longue femme, très pâle, empaquetée dans un water-proof interminable, tout remuer, tout déplacer, et de temps en temps, mettre un objet par terre en disant : « Ce sera pour ma sœur. »

Je ne reconnaissais pas la femme, mais j’avais le sentiment que c’était une femme connue de moi et du public. Alors s’est avancé vers moi, en me tendant la main, son cavalier qui se trouve être presque mon parent. C’est singulier, comme cette Sarah Bernhardt me rappelait aujourd’hui, par ce jour gris et pluvieux, ces élégantes et efflanquées convalescentes, qui, dans un hôpital, passent devant vous, en le crépuscule de cinq heures, pour se rendre à la prière du fond de la salle.

Samedi 29 décembre. — Le maréchal disait, il y a un mois, à de Behaine : « C’est affreux… c’est affreux… je n’en serais pas là, si je n’avais pas craint la guerre étrangère. »

FIN