Journal des Goncourt/VI/Année 1881

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome sixième : 1878-1884p. 131-169).




ANNÉE 1881




Samedi 1 Janvier 1881. — À mon âge, le réveil dans la nouvelle année est anxieux. On se demande : La vivrai-je jusqu’au bout ?

— Une femme du monde disait d’un amoureux ridicule : « Je ne supposais pas que ce monsieur eût un cœur ! »

— Tous ces jours-ci, je suis heureux à la façon d’un enfant, qu’on a légèrement grisé. Je ne me sens pas de corps, et ma cervelle me semble à l’état de gaz. C’est un envolement dans le monde de La Faustin qui me réjouit, en me prouvant que la mécanique imaginative va encore.

Mardi 4 janvier. — Cette nuit, en revenant chez moi en chemin de fer, je me suis aperçu tout à coup, que je ne roulais plus sur la terre… et qu’il y avait la Seine, sous moi. J’avais avec La Faustin dépassé la station d’Auteuil. Il a fallu revenir à pied du Point-du-Jour.

Jeudi 6 janvier. — Mme Barbé-Marbois, accourue à Blois pour délivrer son mari, le trouva parti pour Sinnamary, et devint folle. Barbé-Marbois, de retour en France, fit bâtir à la pauvre folle, qui ne pouvait plus voir un homme, sans avoir une attaque de nerfs, une petite maison au bout de sa propriété, et de temps en temps, il allait voir sa femme par-dessus le mur, monté sur une échelle.

Mardi 12 janvier. — Aujourd’hui la première de Jack.

À huit heures, je suis chez Mme Daudet, que je prends, et que je conduis à sa baignoire. Nous voilà dans l’obscurité de la petite loge, avec la salle encore vide, où émergent, çà et là, quelques têtes ayant sur la figure de l’implacabilité de juge, qui va juger des criminels. « J’ai comme le bout des doigts aimantés ! » dit tout à coup la femme, dont l’émotion se traduit par cette originale sensation.

Premier acte froid. Au second le succès se dessine, la salle est prise par le jeu de Chelles….. La Céline Montaland joue très bien son rôle de grue, mais un incident : elle a perdu les faux cils, que seule sa mère sait lui poser. Enfin on retrouve la mère, et derrière un paravent de femmes, on refait le regard velouté d’Ida de Barancy, dans un petit coin.

— Une expression caractéristique d’un brocanteur, sur les bras duquel était resté un objet, assez difficile à placer : « Oh ! dit-il, il trouvera son malade ! » Malade pour amateur, c’est assez bien !

Dimanche 16 janvier. — Aujourd’hui, au milieu d’une bronchite tournant à la fluxion de poitrine, de Nittis est soudainement entré avec mon immense portrait à l’esquisse un peu spectrale, et aussitôt s’établissant dans mon cabinet, il s’est mis à peindre, comme fond, la neige qui tombait dans mon jardin. Un autre jour ça ne m’aurait pas frappé, mais aujourd’hui ce portrait de l’autre monde avec son jardin de cimetière, m’a parlé comme un vilain présage.

Samedi 29 janvier. — C’est la première de Nana. Le public de l’Ambigu est bonhomme, mais en veine d’égayement. Je fais une visite, après le troisième tableau à Mme Zola, qui a des larmes dans les yeux — ce que je ne vois pas tout d’abord, en l’obscurité de la baignoire — et comme je me permets de lui dire, que je ne trouve pas le public si méchant, elle me jette, dans une phrase sifflante : « de Goncourt, vous trouvez ce public bon, vous ! Eh bien, vous n’êtes pas difficile ! » Ah ! la monographie des nerfs d’un ménage d’auteur, pendant une première, ce serait une curieuse étude à faire.

Au dernier acte, un très saisissant effet : ce lit de la chambre du Grand-Hôtel, entouré de la musique sautillante d’un bal, et d’où, en la solitude de la chambre, sort d’un corps qu’on ne voit pas, la demande agonisante : À boire !

La toile tombe dans les applaudissements.

Nous sommes dans l’escalier, où tout à l’heure, l’on entendait Massin crier à Delessart : « Viens me poser une pustule ! » Nous sommes dans le cabinet du directeur, où l’on s’embrasse, au milieu des reproches de Mme Zola à son mari, qui s’est refusé à commander d’avance le souper. Et Zola répète dans un grand affaissement de corps : « Tu sais, moi je suis superstitieux, si je l’avais commandé, je crois que la pièce serait tombée ! »

Jeudi 3 février. — À Paris, dans ce moment, il existe des femmes du monde, jouant à la Bourse, et qui, tous les matins, reçoivent la visite de quatre remisiers, venant prendre leurs ordres.

Vendredi 11 février. — A dîner chez Charpentier, Rochefort disait, ce soir, qu’il gagnait 100000 francs par an, et qu’il n’était ni coureur de femmes, ni buveur, ni joueur, et qu’il dépensait à peine une dizaine de mille francs en tableaux, qu’il ne savait pas où cet argent passait, et qu’il n’avait pas de quoi se mettre sur le dos… avouant un gigantesque coulage dans sa maison.

Vendredi 11 février. — Je vis tellement calfeutré dans mon cabinet de travail, que lorsque j’en sors, l’air de Paris me fatigue comme un air de campagne, et me rend incapable de travailler le soir.

Samedi 12 février. — Reprise de notre ancien dîner des Cinq. On dit beaucoup de bien de Huysmans, de son roman En ménage. À propos de la colique du mari trompé, l’un de nous dit assez plaisamment : « Oui, une colique là, c’est bien… mais il ne fallait pas une colique bourgeoise… il fallait une foire… une foire homérique ! »

Dimanche 13 février. — Une coincidence curieuse. J’avais construit, dans mon roman (La Faustin) un homme de bourse, auquel j’avais donné le nom de Jacqmin, un nom pris dans un catalogue de vente du XVIIIe siècle, le nom d’un joaillier du roi Louis XV. Aujourd’hui, M. Poisson, un aimable agent de change, prié par moi d’entendre la lecture de ce morceau, pour y relever les bourdes qu’y pouvait commettre un homme, aussi peu familier avec les choses de Bourse que moi, me dit quand j’ai fini :

— Et vous lui donnez son vrai nom !

— Comment ?

— Mais il n’y a pas que son nom… il y est tout entier… Sa brutalité, sa crânerie dans les affaires, son tempérament haussier

Il se trouvait que j’avais fait le vrai portrait, et avec son nom encore, d’un boursier mort, il y a dix-huit mois.

— C’est étonnant, comment tout à coup dans le livre que je suis en train de faire, un chapitre, qui n’est pas arrivé à son tour d’exécution, prend despotiquement possession de ma pensée, et je dois le faire immédiatement, sinon il ne sera jamais bien fait.

Vendredi 18 février. — Vallès n’est pas un homme de dialogue ! Il ne cause pas dans un dîner, dans une soirée. C’est un monologueur de bureau de journal, de café, de brasserie. Du reste, il est revenu d’Angleterre peu plaisant, et avec le ton rogue du populaire de là-bas.

Mardi 1er mars. — Ce matin, je suis entré chercher quelque chose à la cuisine, et j’entendais la petite, qui disait au cantonnier, en lui donnant une tasse de café par la fenêtre :

— Eh bien, vous faites le mardi gras, ce soir ?

— Oui, oui, répondait-il, maman — il a une vieille mère infirme — m’a dit ce matin en s’éveillant : « Qu’est-ce que nous mangerons, ce soir, c’est fête ?

— Nous mangerons la soupe comme tous les jours, puis nous ferons des pommes de terre frites.

— Des pommes de terre frites ! a repris la mère, les autres années, il y avait un peu plus que cela… Ton père, lui, il gagnait moins d’argent que toi — le cantonnier gagne 3 fr. 75 par jour — et cependant de son temps, à nos dîners du mardi-gras, il y avait bien plus.

— Mais, maman, c’était en Bretagne cela… puis tu n’étais pas malade… Songe donc que, l’autre jour, il a fallu donner 50 sous, chez le pharmacien, pour une portion.

J’étais monté prendre une pièce de cinq francs, pour que la bonne vieille femme fit un joyeux mardi-gras, puis j’ai réfléchi, que si je donnais à son fils ces cent sous, il les garderait pour quelque chose de sérieux, et j’ai fait acheter des choses à boire et à manger.

— L’amer, que Vallès a en lui, il le soigne, il le caresse, il le dorlote, il le chauffe, il le porte en ville, pour le tenir toujours en haleine, comprenant fort bien, que s’il venait à le perdre, il serait un ténor dépossédé de son ut.

— Là, devant la feuille blanche, quand on arrive avec son idée, indécise, vague, flottante, et qu’il faut couvrir cette feuille de papier, de pattes de mouches noires, donnant une solidification exacte, logique, rigoureuse, au brouillard de votre cervelle, les premières heures sont vraiment dures, sont vraiment douloureuses.

Mercredi 9 mars. — Mlle X… me disait, ce soir, que les jeunes filles sont très souvent préservées d’une chute, par l’espèce de culte qu’elles rendent à leur personne, par une sorte d’ascension de leur être, dont elles font, à leurs yeux, une petite sainte Vierge de chapelle.

Samedi 12 mars. — Qui me délivrera des hommes du monde dilettante d’art et de littérature, acheteurs au rabais des tableaux cotés à l’hôtel Drouot, et leveurs de volumes, dont on parle. La sottise prétentieuse de ceux-ci est plus agaçante que le néant bonhomme des autres.

Depuis quelque temps, je suis exposé aux compliments d’un de ces individus. Quand il me dit quelque chose d’aimable, je ne sais comment cela se fait, mais je lui réponds avec une voix montée pour la dispute.

Il faut avouer que ses compliments sont à peu près dans ce goût : « Autrefois, je ne vous connaissais pas, je ne vous lisais pas, je ne rencontrais que des gens qui me disaient du mal de vos romans… Maintenant tout est changé… alors je vous lis, je vous lis avec un grand plaisir… et vous trouve vraiment beaucoup de talent… Mais au fait, on dit que vous avez aussi publié des livres d’histoire très curieux… moi je n’y croyais pas, quand j’ai commencé à lire vos romans… je les ai trouvés si bien, que ça me mettait en défiance contre vos autres livres… Je me disais : ils sont trop romanciers pour être des historiens… »

— Voltaire n’a que l’esprit, tout l’esprit d’une vieille femme du XVIIIe siècle ; mais jamais de son esprit ne jaillit une pensée, ayant la moindre parenté avec une pensée de Pascal, avec une pensée de Bacon, avec n’importe quelle pensée d’une grande cervelle philosophique.

Samedi 26 mars. — Chez Mme ***, deux femmes, une brune et une blonde, se surplombant, appuyées et mêlées l’une à l’autre au-dessus d’un piano, et mariant leurs musiques et la jouissance de leurs physionomies amoureuses : cela ressemble à de la tribaderie céleste.

Bouvard et Pécuchet. La singulière conception, chez un homme de talent, de très grand talent ! Chercher laborieusement, pendant cinq ou six ans, ce qu’il y a de bête dans les livres, pour en faire le sien.

— Une esthétique de lampiste de théâtre : c’est l’esthétique de Sarcey.

Mercredi 6 avril. — Je lis le commencement de La Faustin, devant les ménages Zola, Daudet, Hérédia, Charpentier, et les jeunes de Médan. J’ai un étonnement. Les chapitres documentés de l’humanité la plus saisie sur le vif, n’ont pas l’air de porter. En revanche les chapitres que je méprise un peu, les chapitres de pure imagination, empoignent le petit public. Et le Grec Athanasiadis est pris par Zola, pour un personnage crayonné d’après nature.

Samedi 9 avril. — Aujourd’hui, à la sortie de la séance pour l’érection d’un monument à Flaubert, je vais dîner avec Tourguéneff et Maupassant, chez une vieille amie de Flaubert, la belle Mme Brainne.

Après dîner, on cause de l’amour, et du goût singulier des femmes en amour.

À propos de ce goût, Tourguéneff raconte ceci. Il y avait en Russie une femme charmante, une femme dont le teint, sous des cheveux bouffants du blond le plus poussiéreux, était légèrement café au lait, et où les grains non fondus faisaient un tas de petits grains de beauté. Cette femme avait été très courtisée par les plus illustres et les plus intelligents. Un jour Tourguéneff lui demandant, pourquoi parmi tous ses soupirants, elle avait fait un choix tout à fait inexplicable, la femme lui répondit : Oui, c’est peut-être vrai… mais vous ne l’avez jamais entendu prononcer cette phrase : « Vous dites… pas possible ! »

— Littré, à une demande de renseignements historiques, que lui adressait Renan, lui répondait par une lettre, où il le suppliait de le laisser tranquille, dans cette belle et désolée phrase : « J’ai le droit de passer pour mort ! »

Mardi 12 avril. — Aujourd’hui la lettre de Blancheron, annonçant dans La Faustin son suicide, je l’ai écrite en pleurant comme un enfant ; — aura-t-elle près du lecteur l’effort nerveux qu’elle a produit sur moi ?

Mercredi 13 avril. — Un homme politique disait, ce soir, au fumoir de la princesse, que la principale cause de nos désastres en 1870, avait été un rapport de l’archiduc d’Autriche, affirmant à l’Empereur, que la mobilisation de l’armée prussienne ne pouvait être opérée que le 10 août, — et elle avait été faite le 31 juillet.

— Une bien jolie ouverture de roman naturaliste, racontée ce soir par Manet. Un modèle qu’il fait poser, lui a confié qu’à treize ans, elle avait perdu sa grand’mère, qu’on l’avait fait monter dans l’unique voiture de deuil, avec un vieux parent, et que ce vieux parent l’avait dévirginisée, dans le trajet au cimetière.

Mercredi 26 avril. — Quand j’entre, on cause de la caricature faite par Pailleron dans sa pièce, de Caro, de Caro que je viens justement de pourtraire, mais d’une manière toute voilée dans le souper de La Faustin. Il arrive quelques instants après, la figure décomposée, la bouche en fer à cheval, et si troublé, qu’il me donne, ce qu’il ne faisait jamais, une poignée de main, — poignée de main qui me gêne.

— Gérome parlait, ce soir, de Meissonier, peignant le grand Empereur, et s’assimilant tellement à son modèle, qu’il faisait des études d’après lui-même, revêtu de la redingote historique, et même à l’état de nature, persuadé qu’il était de la même taille, de la même conformation physique.

À ce propos un mot invraisemblable que rapporte Augier, un jour où celui-ci, trouvant le peintre, en Empereur tout nu, avec un suspensoir, lui disait :

— Est-ce que tu as quelque chose ?

— Non… mais au fait, est-ce bien authentique que l’Empereur portât un suspensoir ?

— Je trouve que les honnêtes femmes de la société, qui sont vraiment vos amies, au lieu de s’acharner à vous chercher une épouse, feraient bien mieux de vous découvrir une aimable maîtresse.

Samedi 30 avril. — Anecdote racontée par Camille Rousset.

Le général Sébastiani, ayant fait échouer l’attaque des Anglais contre Constantinople, le sultan Sélim lui dit :

— Qu’est-ce que tu veux, je t’accorderai tout ce que tu demanderas.

— Alors je demanderai à Sa Hautesse de voir le Harem.

— C’est bien, tu le verras.

Quand la visite fut terminée, le sultan dit au général Sébastiani :

— As-tu remarqué une femme qui t’ait plu ?

— Oui, répondit le général, et il lui en désigna une.

— C’est bien, — fit encore le sultan.

Et le soir le général Sébastiani recevait sur un plat d’orfèvrerie, la tête coupée de la femme, avec un message conçu à peu près en ces termes.

« En qualité de musulman, je ne pouvais t’offrir à toi, chrétien, une femme de ma religion, mais comme cela, cette femme sur laquelle tu as jeté le regard, tu es sûr qu’elle ne sera plus à personne. »

Dimanche 1er mai. — Quel métier que celui de romancier du temps présent et des choses contemporaines. Hier le chapitre que j’ai écrit, me fait entrevoir un duel à la cantonade, aujourd’hui, celui que j’écris, me met dans la pensée la préoccupation d’une poursuite future du parquet.

Mardi 3 mai. — Phrase typique pour la peinture d’un temps, dite par Talleyrand à M. Thiers, et répétée, ce soir, à notre dîner par Bardoux : « Celui qui n’a pas vécu, pendant les vingt années qui ont précédé la révolution, n’a pas connu la douceur de vivre ! ».

Mercredi 4 mai. — C’est bien restreint le nombre des femmes, qui ne méritent pas d’être enfermées dans une maison de fous.

Dimanche 15 mai. — Je suis un auteur d’une tout autre école, et cependant les auteurs que je préfère parmi les modernes : ce sont Henri Heine et Poë. Nous tous, je nous trouve commis voyageurs, à côté de ces deux imaginations.

— C’est curieux, ces aquarelles de Gustave Moreau, ces aquarelles d’orfèvre-poète, qui semblent lavées avec le rutilement des trésors des Mille et une Nuits.

— Un joli détail sur la baronne de K… Une nocturne que cette femme, une lampe, ainsi qu’on disait, au XVIIIe siècle, et qui passait une partie de sa journée à dormir. Mais pour ne pas être dérangée dans son sommeil par des importuns, elle allait dormir chez des connaissances. C’est ainsi que, pendant qu’un de mes amis était à la Bourse, elle venait coucher sur son divan, et le maître de l’appartement s’apercevait de sa visite à deux perroquets de porcelaine de Chine, qu’elle avait retournés, disant qu’ils lui rappelaient son grand-père.

Mardi 31 mai. — … Messieurs, dit un ancien ministre, vous connaissez la ceinture de chasteté, qui est au musée de Cluny, et peut-être n’êtes-vous pas sans savoir que la fabrication de ces ceintures continue, mais ce que vous ne savez pas, c’est qu’il s’en fabrique pour hommes. Oui, pendant mon ministère, un fabricant a été poursuivi pour l’exposition d’un objet de ce genre. On a vérifié les livres, et, on a trouvé les noms des destinataires. Parmi ces noms, il y avait un homme de la société, que sa femme pendant ses absences, astreignait à porter cette ceinture, dont elle emportait la clef. Je connais cet homme et je l’ai même plaisanté à ce sujet.

— Oh ! la difficulté de la composition maintenant ! Il me faut douze heures de travail, pour en avoir trois de bonnes. D’abord une matinée paresseuse occupée par des cigarettes, la rédaction de lettres pressées, la correction d’épreuves, et au bout de cela le retournement de mon plan, que je fais danser sur la table. Après le second déjeuner et une longue fumerie, du papier couvert d’écriture imbécile, du travail qui n’aboutit pas, des enragements contre soi-même, de lâches envies d’abandonner la chose.

Enfin, vers quatre heures, l’entraînement obtenu, et des idées, et des images, et la vision des personnages, — et de la copie presque coulante jusqu’au dîner, jusqu’à sept heures. Mais cela à la condition que je ne sortirai pas, que je n’aurai pas la pensée dérangée, par la préoccupation de la toilette et de l’habillement.

Puis alors jusqu’à onze heures, ce morceau repris, raturé, rapetassé, amendé, corrigé, et enfumé d’un nombre infini de cigarettes.

Mercredi 8 juin. — La circulation dans Paris, a maintenant quelque chose de la bousculade et de l’effarement d’une fourmilière, sur laquelle on a mis le pied. La multitude allante et venante, c’est presque effrayant. Paris me fait l’effet aujourd’hui de ces Babylones de l’antiquité, dans les dernières années de leur existence.

Samedi 11 juin. — Ces dîners du samedi, chez de Nittis, sont vraiment charmants.

Quand on entre, on le voit dans l’entre-bâillement de la porte du vestibule, qui vous dit, avec un clappement de langue gourmand, et l’avance d’une main, qu’il n’ose pas vous donner : « Je fais un plat ! »

Le revoilà dans la salle à manger, remuant la grande platée de macaroni ou de soupe au poisson. On se met à table, et c’est chez chacun une verve, venant de la sympathie intelligente et de la compréhension à demi-mot des autres ; et bientôt d’aimables folies, et des bêtises, et des enfantillages, et des gaietés dans de jolies libertés de langage. Il fait heureux dans la maison.

Puis on passe dans l’atelier, et les yeux amusés par les japonaiseries des murs, et la cigarette à la lèvre, c’est quelque belle musique d’artiste, quelque sonate de Beethoven, vous remuant les dedans immatériels de votre être.

— Merton, le financier, était en proie à une telle agitation nerveuse, produite par le travail de sa cervelle dans le champ des affaires, qu’il couchait dans une chambre où il y avait deux lits, promenant, de l’un à l’autre, une insomnie, que l’opium ne forçait pas au sommeil.

Mercredi 15 juin. — Je vais voir les loges des actrices du Théâtre-Français, pour la construction de la loge de la Faustin.

Elles sont ces loges, de curieuses démonstrations du goût rococo et pictural du mobilier des années présentes, et ressemblent peu, j’en suis sûr, à la loge de Mlle Mars.

C’est la loge de Mlle Lloyd, avec son apparence de boudoir galant, et sa cheminée aux petits chenets dorés, ayant comme milieu une terre cuite, et son plafond aux Amours peints par Voillemot, et ses assiettes de Chine accrochées sur la tenture, et son petit cabinet de toilette aux parois et au plafond de glace.

C’est la loge de la souriante Samary, où c’est comme l’intérieur d’un rapin élégant, un intérieur, au plafond fait d’éventails japonais, attachés sur le châssis-blanc, aux croquis de Forain, au désordre de la toilette.

C’est la loge de Madeleine Brohan, rappelant la chambre bourgeoise d’une femme de 1840, avec son élégance vieillotte, sa perse pauvre, ses photographies encadrées.

C’est la loge de Croisette, en son sérieux luxe, en ses beaux meubles de toilette aux riches bronzes dorés, en ses tentures et ses portières de soie, aux tons nouveaux introduits par les grands tapissiers de goût.

Parmi les loges d’hommes : celle de Coquelin aîné a quelque chose d’un atelier de peintre, avec ses divans fabriqués de verdures, et les esquisses accrochées aux murs ; celle de Delaunay, de l’amoureux à la voix de musique, est curieuse, par l’affichage un peu enfantin de ses triomphes, par des coussins brodés, des couronnes de fleurs artificielles, un buste, au cou duquel pend une guirlande, sur laquelle on lit sur des bouts de ruban sale, imprimés en lettres d’or les rôles joués par lui, dans quelque ville de province.

Lundi 20 juin. — Aujourd’hui, le ménage Daudet, le ménage Charpentier et moi, nous allons passer la journée chez Zola, à Médan.

Zola vient nous chercher à la gare de Poissy. Il est tout content, tout guilleret, et dès que nous sommes installés dans la voiture, il s’écrie : « J’ai écrit douze pages de mon roman… douze pages, fichtre !… Ce sera un des plus compliqués que j’aie encore faits… il y a soixante-dix personnages. » En disant cela, il brandit un affreux petit volume stéréotypé, qui se trouve être un PAUL ET VIRGINIE, qu’il a emporté pour lire en voiture.

Une propriété qui, à l’heure qu’il est, coûte plus de 200 000 francs à l’auteur, et dont le prix de l’acquisition primitive a été, je crois bien, de 7 000 francs. Un cabinet de travail ayant la hauteur et la grandeur, où se lit sur la cheminée, la devise : Nulla dies sine linea, et où l’on aperçoit dans un coin un orgue mélodium avec voix d’anges, dont l’auteur naturaliste tire des accords à la tombée de la nuit.

On déjeune gaiement, et l’on va après déjeuner, dans l’île, dont il possède cinquante arpents, et où il fait bâtir un chalet, auquel travaillent encore les peintres, et qui contient une grande pièce, tout en sapin, au monumental poêle de faïence, d’une belle simplicité et d’un grand goût.

On revient dîner et la conversation va au livre du BACHELIER, de Vallès, sur lequel Zola vient de faire un article dans le Figaro. Il s’excuse, avec une certaine vivacité, de s’être laissé aller à faire cet article, par un entraînement du premier moment, qu’il ne comprend plus, disant que dans ce livre, tout est blague, mensonge, ajoutant qu’il n’y a aucune étude de l’humanité, et répétant deux ou trois fois, avec une espèce, de colère comique. « Pour moi, Vallès n’est pas plus qu’un grain de chènevis… Oui là, pas plus qu’un grain de chènevis ».

Jeudi 23 juin. — Un jeune médecin italien nous faisait hier soir, un dramatique récit.

Il était en vacance, à la fin de sa dernière année de médecine. Il fut appelé pour soigner un prêtre de quatre-vingts ans, tombé en paralysie depuis une dizaine d’années, et qui venait d’être pris d’une pneumonie aiguë. Il avait à ses côtés, dans une toute petite chambre, presque remplie par un immense lit, un vieux et un jeune prêtre. Dans la nuit qui précéda sa mort, éclata un terrible orage, avec des éclairs illuminant toute la campagne. A chaque coup de tonnerre, il survenait, sur la grasse et rubiconde figure du moribond, une épouvante d’un caractère particulier. Et l’on comprit à de vagues paroles, qu’il croyait, à chaque éclair, que c’était le diable qui venait pour l’emporter.

En cette épouvante, et au milieu des débats contre la terrible hallucination, jaillirent du mourant d’autres paroles, avouant qu’il avait eu, bien des années auparavant, un enfant avec sa servante, qu’il l’avait tué, qu’il l’avait enterré sous le grand figuier du jardin. Et quand il disait cela, de la porte derrière laquelle elle écoutait, apparaissait la vieille servante, la figure cachée dans ses mains, et qui lui jetait : « Mais, mon cher maître, vous avez perdu la tête, comment pouvez-vous dire des choses comme cela ? »

Et l’épouvante du diable se grossissant, au point de vue casuistique, de toutes les messes qu’il avait dites, en état de péché mortel, l’épouvante était si grande, qu’elle gagna le jeune prêtre, qui se mit à se cacher la figure dans les matelas. Et rien ne pouvait calmer la désespérance du mourant, ni l’absolution qu’il avait reçue, ni les lettres scellées d’absolution, qui lui furent envoyées de l’évêché ; il n’avait foi qu’en la présence de l’évêque, et en l’absolution donnée par lui seul — et l’évêque n’arriva que lorsqu’il était mort.

Dimanche 26 juin. — Quand on devient vieux, il se glisse dans vos yeux quelque chose, qui enlève de la vie vivante aux femmes et aux hommes, sur lesquels vont vos regards, et aujourd’hui il me semblait voir sur mon chemin, dans de la lumière ensoleillée, les gens non tels qu’ils étaient, mais ainsi qu’on verrait passer des hommes et des femmes à travers les rideaux de tulle d’une croisée.

Lundi 27 juin. — Dîner chez les Charpentier. Alphonse Daudet est un si attachant causeur, un si fin mime des comédies qu’il raconte, qu’au moment, où je me lève pour demander s’il est onze heures, j’entends sonner une heure du matin.

— — — — Un joli méchant mot de Musset. Une illustre actrice du Théâtre-Français lui disait :

— Monsieur Musset, on m’a raconté que vous vous étiez vanté d’avoir couché avec moi ?

— Pardon, répondait Musset flegmatiquement, je me suis toujours vanté du contraire !

Jeudi 30 juin. — Les vrais connaisseurs en art, sont ceux que la chose, que tout le monde trouvait laide, ont fait accepter comme belle, en en découvrant ou en en ressuscitant la beauté, — les autres sont les domestiques et les Quinze-Vingts du goût et de la mode qui régnent.

Dimanche 10 juillet. — Jean-d’Heurs. Quelqu’un me dit avoir lu, dans un journal, que Saint-Victor est mort. J’étais brouillé avec lui… Mais enfin il a été mon compagnon de lettres, pendant des années, et il avait la séduction d’une haute intelligence. Et ma pensée de ce jour va à notre passé, et aussi à sa fille, que je revois, au moment où elle venait de naître, en sa nudité embryonnaire, devant le feu de cheminée de sa mère.

Jeudi 14 juillet. — Les orangers de la cour d’honneur de Jean-d’Heurs jettent, aujourd’hui, des senteurs entêtantes.

Il est midi, et le soleil tombe d’aplomb sur leur feuillage luisant. Contre l’un de ces orangers, un oranger qui vient de la cour du château du roi Stanislas, montées sur une échelle, deux fillettes de la campagne, dont on sent le corps libre et nu, sous une jupe et une camisole blanche, font la cueillette de la fleur d’oranger, dans de petits paniers, un drap étendu au-dessous d’elles. Rien de lascif, dans cette chaleur et cette odeur d’Orient, comme ces deux fillettes, perchées en l’air, avec leurs jupes courtes et l’abandon mou du haut de leur corps, couché sur la rondeur de l’arbuste, et montrant le rire de leurs yeux vifs, dans l’ombre de cette carcasse de mousseline, de cette coiffe appelée là-bas quisenote, — et parlant entre elles de leurs « corps coulants ».

Dimanche 18 juillet. — Quel temps aurons-nous, monsieur le curé ?

— Ah ! je ne sais pas, répond le curé, si j’avais fait chanter mes jeunes filles, ce matin, je vous le dirais… Oui, c’est très simple : quand il y a de l’humidité dans l’air, les cordes vocales de mes jeunes filles sont toujours au-dessous de l’orgue ; quand il fait sec, elles ont une tendance à monter au-dessus, à le dominer.

Mardi 20 juillet. — Dans la transparence glauque de l’eau, monte du fond de la rivière, comme une ombre en spirale, qui devient une forme aux flancs tigrés, se change en un poisson noir au petit groin blanc, et s’approche lentement de la mouche flottante, puis après un temps d’arrêt, la gobe dans un happement bruyant. C’est la pêche à la truite, et depuis que je pêche, dans mes rêves, je suis toujours couché au bord de l’eau, et, de l’eau montent à moi des formes étranges et terrifiantes d’immenses truites fantastiques.

— — — — Ah ! les gracieux mouvements de cou rocaille, qu’ont les paons becquetant les filets d’eau, jaillissant des tuyaux d’arrosage.

— — — — Il est des personnes si nerveuses, que la coupe des foins leur donne la fièvre : une fièvre qui s’appelle la fièvre des foins.

— — — — Une petite cousine me contait, que la première fois, qu’elle avait été chez Kerteux, une des demoiselles lui avait dit :

— Madame est Américaine ?

— Pourquoi ?

— Pourquoi… Madame, c’est que rien n’est plus rare, qu’un derrière chez une Française.

Vendredi 12 août. — Paris. Chaque jour, où je m’assieds à ma table de travail, et où je me dis : « Allons, il faut encore m’arracher un chapitre de la cervelle », j’ai le sentiment douloureux, qu’aurait un homme à qui on viendrait, tous les jours, demander un peu de son sang, pour une transfusion.

— — — — J’assistais, ce soir, dans cette lumière de l’électricité, qui met des lueurs de catafalque sur les choses, à la sortie d’un magasin de deuil, où de longues et de noires filles chlorotiques se disaient au revoir, dans des embrassements éplorés. Il y aurait quelque chose à faire de cela.

— — — — Un joli détail parisien. Une pauvre rue se cotisant pour qu’un vieux de cette rue, un vieux que tout le monde aime, ait une consultation de Charcot et faisant cent francs, que le mieux habillé de la rue va porter à l’illustre médecin.

Mercredi 17 août. — Une femme de ma connaissance disait à un de mes amis, que la jeune fille épousant un homme, qu’elle ne connaissait pas du tout, en avait quelquefois, soudainement, la devinaille morale, dans le moment où, en chemise, il se dirigeait vers son lit.

— — — — -Au fond, Racine et Corneille n’ont jamais été que des arrangeurs en vers, de pièces grecques, latines, espagnoles. Par eux-mêmes, ils n’ont rien trouvé, rien inventé, rien créé.

Samedi 20 août. — Chez Péters. La nouvelle couche des dîneurs avec les filles. Un de ceux-ci dit à une de celles-là : « Nous avons commencé à organiser des promenades scientifiques, au Palais de l’Industrie… Je t’en ferai mettre. »

Dimanche 21 août. — Quelquefois, en jetant, ma plume — et ici je la jette à la fin d’un chapitre où j’ai cherché à rendre le brisement de mon être, après la mort de mon frère — je me laisse aller à dire tout haut : « As pas peur, mon petit, je suis encore là… et à nous deux, nous aurons miné tant de vieilles choses, et à l’heure, où c’était brave… qu’il viendra une année du XXe siècle, où quelqu’un dira : « Mais ce sont eux, qui ont fait tout cela ! »

Mardi 30 août. — Gambetta a décidément du plomb dans l’aile, et les popularités ne se refont pas plus que les virginités.

Mercredi 31 août. — Théodore Child me faisait un fantastique tableau des soirées de l’Angleterre, où la nuit venant, par les routes crépusculaires, des groupes de jeunes gens et de jeunes filles, habillés des couleurs passées et déteintes des vieux vêtements, remises à la mode par les peintres préraphaélistes, flirtent dans une flirtation, à tout moment coupée par le rapide passage silencieux d’athlétiques garçons, montés sur des vélocipèdes.

Mercredi 14 septembre. — Voilà trois semaines, que je travaille de 10 du matin à 10 heures du soir, sans descendre de mon cabinet que pour manger, et en ne prenant de toute la semaine, comme vacances, que la soirée du samedi ; mais je suis fourbu, et je sens que ma pensée, qui en assez de LA FAUSTIN, veut prendre son envolée du bouquin.

Jeudi 15 septembre. — Je tombe chez Burty, sur le vieux graveur Pollet, un japonisant frénétique, et qui est en train de dire : « Sur les 1 000 francs que j’ai pour vivre par mois, je paye 800 francs aux marchands de japonaiseries… c’est 200 qui me restent… mais j’ai des modèles qui me coûtent dans les 100 francs… donc 100 francs pour vivre… Ma foi, j’ai pris le parti de ne rien payer de mon vivant, je ne paye pas mon tailleur, je ne paye pas mon restaurateur… Il n’y a que mon cordonnier que je paye, parce que c’est un pauvre diable. »

— — — — Visite de noces d’une jeune femme rieuse, chez une vieille tante de son mari, affligée d’une tympanite (maladie où l’on p… perpétuellement) et qui est menée par son beau-père, affreusement sourd : « Mais je ne comprends pas ce que la petite a à rire, comme cela, tout le temps… nous nous entretenons cependant de choses assez sérieuses, » répète, à tout moment, le sourd intrigué.

Dimanche 2 octobre. — Je crains bien que les comédiens, quand vous les interrogez sur leur métier, vous racontent un tas de blagues.

Got, aujourd’hui, ne voulait-il pas me persuader, que l’intonation d’un vers, d’une phrase, un comédien ne la cherchait pas avec le bruit de sa bouche, que c’était une opération cérébrale, et que du premier coup l’acteur y arrivait, quand il l’avait cherchée avec sa cervelle. Alors pourquoi Rachel, la cherchait-elle avec ses lèvres et sa langue, pendant une heure, une heure et demie ?

— — — — Quelqu’un qui avait été ces jours-ci, aux Folies-Bergère, s’étonnait de la beauté des dents de toutes les putes qui étaient là, et attribuait, avec raison, cette beauté générale de la dentition féminine de maintenant, à la grande place prise par les dentistes américains dans le Paris contemporain.

Jeudi 13 octobre. — Visite de l’administrateur du journal : le Voltaire, m’annonçant qu’il va couvrir Paris d’affiches, et le jour de l’apparition du premier feuilleton de LA FAUSTIN, faire délivrer dans les rues de Paris, une chromolithographie de la Faustin, tirée à cent mille exemplaires.

Puis il se lamente que la police défende les hommes-affiches, qui sont un des grands moyens de publicité à Londres… Mais il a quelque chose en tête. Et dans l’escalier, ne pouvant garder le secret de sa conception, il se retourne tout à coup, et s’appuyant sur la rampe, il me dit : « Eh bien voilà mon idée… il y a de grands poteaux sur le boulevard… la question est de pouvoir obtenir, d’y faire mettre des flammes, sur lesquelles serait imprimé : « LA FAUSTIN, le 1er novembre, dans le Voltaire… » Certainement la police interviendra, les fera enlever, mais elles y seront tout un jour.

J’écoutais cela un peu honteux, mais l’avouerai-je, pas assez révolté par cette publicité à la Barnum.

— — — — Une jolie phrase de Macé, le policier. Dans le développement oratoire d’une piste, interrompu par l’homme volé, il lui jetait : « Ne troublez pas mes hypothèses, monsieur ! »

— — — — X… le vieux beau orléaniste n’a plus aujourd’hui pour figure, qu’une bouillie de papier mâché, tenue en place par le triangle de fer de son faux-col.

Jeudi 20 octobre. — Zola est de sa nature contempteur de l’argent. Il racontait, aujourd’hui, qu’avec la première pièce de vingt sous de son enfance, il avait acheté une bourse de dix-neuf sous, dans laquelle il avait mis le sou qui lui restait.

Vendredi 28 octobre. — Aujourd’hui, en montant la rue Saint-Georges, mes yeux rencontrent dans le ciel, au fond de la place, un immense placard où se lit en lettres colossales : LA FAUSTIN : un placard regardant la maison, où mon frère et moi avons passé tant d’années, sans publicité, sans bruit, sans renommée.

— — — — Chez quelques hommes, il y a dans le oh et le ah, un étonnement niais, qui fait de suite, avec raison, classer ces personnes parmi les imbéciles.

— — — -Cette première scène de LA FAUSTIN, sait-on ce qui m’en a donné l’idée ? C’est cette soirée de notre séjour, en 1851, à Sainte-Adresse, où, sur un défi de la Dubuisson, de venir la trouver dans sa chambre, mon frère montait après le treillage, et était auprès d’elle, en une seconde. Alors Asseline, qui avait un coup de cœur pour l’actrice, et qui se trouvait lui dire bonsoir de la rue avec nous, très pâle, me prenant le bras, me disait : « Vous n’avez pas envie de dormir, venez avec moi », et me ramenant à l’endroit, au bord de la mer, où nous avions tous passé la soirée, il se mettait à me crier, dans la belle nuit amoureuse, son amour pour cette femme : un débordement de passion magnifique, que j’ai cherché à transposer dans mon livre.

C’est plein de souvenirs de nous, ce livre. La sensation amoureuse de l’orgue au lit, est une sensation que nous avons éprouvée à l’hôtel de Flandres, à Bruxelles. Et jusqu’à ce nom du cocher Ravaud, c’est le nom du cocher de mes cousines de Villedeuil, du vieux cocher entrevu à l’enterrement de mon frère, qui se rappelait, au bout de près de quarante ans, l’enfant qu’on faisait asseoir sur son siège, et aux petites mains duquel, parfois, il mettait ses guides.

Lundi 31 octobre. — Des affiches de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, couvrant les murs de Paris, et partout étalant en colossales lettres : LA FAUSTIN. Au chemin de fer, une annonce peinte mesurant 40 mètres sur une largeur de 275. Ce matin, le numéro du Voltaire, tiré à 120 000 et donné aux passants. Ce matin encore, distribuée, sur les boulevards, une chromolithographie, représentant une scène du roman, et distribuée à 10 000, et dont la distribution doit durer une semaine.

Mercredi 2 novembre. — État particulier, où l’on ne sait pas ce qu’on mange, où l’on se surprend à parler tout haut, où l’on se sent dans la cervelle un vide et un plein absurdes, et avec cela une espèce de bonheur vague dans la poitrine et de la faiblesse dans les jambes. Et cet anéantissement heureux est mêlé d’une inquiétude nerveuse, qui vous pousse à vous en aller de chez vous, pour éloigner, d’une douzaine d’heures, l’embêtement qui peut vous tomber sur les reins.

Jeudi 3 novembre. — Tristesse noire. Profond découragement. Vu Laffite au Voltaire. A travers la politesse de ses paroles, il perce une déception du succès qu’il avait espéré, presque une honte des audaces de mon livre. Le soir, parmi les quelques minutes, que je passe à l’Odéon, avec les Daudet, Rousseil sur la scène engueule lyriquement ma littérature.

Vendredi 4 novembre. — C’est curieux tout le bruit qu’on peut faire à Paris, avec la non-perception de ce bruit, et dans le silence des journaux, des lettres, de tout !

Jeudi 8 novembre. — Toujours l’attente nerveuse des choses embêtantes, et la sortie de mon chez moi, dès le matin.

— — — — Moi, il n’y a que les Parisiens qui m’intéressent… Les provinciaux, les paysans, tout le reste de l’humanité, enfin, c’est pour moi de l’histoire naturelle.

Mardi 22 novembre. — Un mot de cet aimable blagueur d’Hébrard à Gambetta, lui demandant, s’il avait assez rebondi : « Oui, oui… pour rebondir, il faut toucher le fond… et tu l’as touché en plein ! »

Jeudi 24 novembre. — Dans ce moment-ci, j’aimerais passer une huitaine, dans une campagne lointaine, lointaine, où facteur ne viendrait jamais, et où je pourrais toute la journée tirer des lapins.

Dimanche 27 novembre. — Eh bien, dis-je à Daudet, en nous asseyant au fond d’un salon de Charpentier, eh bien, votre roman du Midi ?

— Mon roman sur le Midi ! mon cher, mais c’est un paravent. — Et ses yeux font le tour de la pièce, — Avec les voleurs dont nous sommes entourés… il est besoin de cacher un peu ce qu’on fait… et quand on me le demandera mon roman sur le Midi, je dirai que je n’étais pas en train de rire… Puis la vie est si courte…Il ne faut pas se répéter… Je veux faire une chose terrible, un collage.

Jeudi 15 décembre. — Dîner chez Mme Alexandre de Girardin, avec le grand-duc Constantin. Rien d’un Russe, l’apparence d’un officier allemand, en tenue bourgeoise. Ce qu’il a dit de plus original : c’est que nos pêches de Montreuil sont des navets à côté des pêches, venant dans les serres de là-bas.

Samedi 17 décembre. — Aujourd’hui un collectionneur de tableaux de mes amis, avec le sens du pittoresque des choses qu’il a au plus haut degré, me peignait la mimique de l’heure présente des commis des grands marchands de tableaux, pour la vente d’une toile.

D’abord la caresse de passes magnétiques, de gestes à distance qui ne sont plus les gestes d’autrefois, où il y avait un peu du poing sur la hanche du modèle d’atelier, mais la caresse d’un corps onduleux, serpentant, gracieuse en des contournements légèrement pédérastiques. Puis tout à coup, au milieu de la démonstration, faite à deux mètres de la toile, dans une tranquille eurythmie ; d’un bond, le commis franchit la distance qui le sépare du tableau, et tout à coup, vous le retrouvez au bas de la toile, rasé à terre, appelant votre attention sur un détail, qu’il enveloppe dans le vide d’une main, ayant l’air de jouer amoureusement autour d’un sein de femme.

Et le gymnaste en caoutchouc, qui faisait ce joli petit manège pendant la journée, devant un tableau de 50 000 francs, le soir, chez Mme Adam, mon ami le voyait entrer, le cou raide, la poitrine en avant, avec, sur toute sa personne, quelque chose d’un hautain doctrinaire.

— — — — Conversation entre deux hommes politiques.

L’un déclarant qu’il s’est présenté aux élections sénatoriales, qu’on lui a demandé des engagements signés, qu’il s’est retiré.

L’autre criant, sur un ton de mépris colère : « Il faut les foutre dedans les électeurs… étant donnée l’intelligence du suffrage universel… si nous ne nous livrions pas à des malversations électorales… nous serions des dupes, des foutues bêtes… »

Au fond ce que ce dernier criait : c’est la pensée intime de bien des républicains.

Vendredi 30 décembre. — Aujourd’hui, en ouvrant le Figaro, je tombe sur la mort d’Eugène Giraud. Lui ! qui, avant-hier, blaguait si spirituellement et si gaiement. La veille garde des vieux mercredis de la princesse s’en va, et je reste le dernier.