Journal des Goncourt/VI/Année 1884

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome sixième : 1878-1884p. 285-347).


ANNÉE 1884

Mardi 1er janvier 1884. — Aujourd’hui 1er janvier 1884, les de Béhaine se trouvant à Rome, je me vois condamné à dîner en tête à tête avec moi-même, et me prépare assez tristement, pour être moins seul, à aller dîner au restaurant, quand les Daudet arrivent, et me prenant en pitié, m’emmènent chez leurs grands parents. Et là, je trouve un tas de gentilles petites filles, et des vieilles bonnes aux bonnets tourangeaux, et une odeur de pot-au-feu de curé mêlée à une vague senteur de pastilles du sérail : un intérieur à la fois bourgeois et romantique.

Mercredi 9 janvier. — Bonvin, qui m’avait écrit, qu’il illustrait SŒUR PHILOMÈNE, vient aujourd’hui me voir. Il est désolé, et me dit qu’il était décidé à faire cette illustration, lorsque son médecin lui a déclaré, que s’il faisait de l’eau-forte, dans l’état où sont ses yeux, il perdrait la vue.

Et le voilà, qui se met à me conter qu’il avait été cependant à la Charité, et qu’il y avait rencontré une sœur Philomène, une Philomène, si aimée de ses malades, qu’elle trouvait tous les jours, un bouquet de violettes dans sa cellule.

La Charité — c’est curieux qu’il soit tombé là, où j’ai justement fait mon étude — car la Charité pour lui, c’est l’hôpital, où est morte sa mère, et où, un moment employé, il a été un peu chassé par ce lit, qu’il rencontrait toujours. « Oui, dit-il, ma mère est morte là, un premier janvier ; et quand j’ai été opéré de la pierre, chez les Frères Saint-Jean-de-Dieu, dans le même mois, la veille de mon opération j’ai fait demander au directeur de la Charité, de faire dire une messe pour elle à l’hôpital… Il s’étonnait, il ne comprenait pas, cet homme ! »

« Ah, l’hôpital ! s’écrie-t-il, je devais être donc toujours poursuivi par lui ! » Et il me raconte les choses les plus curieuses et les plus humoristiquement observées, en les longs séjours, qu’il a faits dans les hôpitaux, pendant d’éternelles maladies, entre autres pour une hydarthrose du genou.

Il me donne d’amusants détails sur l’amour dans les hôpitaux, et sur la manière, dont il se faisait à Saint Louis, C’était à la messe. Là, les gens à tempérament amoureux, hommes et femmes, les femmes attifées de leur mieux dans leurs capotes grises, les hommes au bonnet de coton, posé sur la tête d’un air conquérant, prenaient leur place sur le premier rang de chaises du passage, où se promenait un infirmier, choisissant le côté, où ils ou elles pouvaient montrer un profil moins endommagé — car il y avait parmi eux beaucoup de scrofuleux, très avancés — et ainsi placés, chacun et chacune tenaient son livre de messe, de façon à faire voir le numéro de son lit, qui est inscrit dessus. Les places sur le passage, se payaient cinq sous.

Et c’est Joseph, le panseur, qui faisait très bien ses pansements, après l’absorption de deux ou trois bouteilles de vin, complètement ivre.

Puis ce sont les malades qui n’étaient pas malades de cœur, c’est-à-dire ceux qui avaient faim, et parmi lesquels il figurait au premier rang ; et il raconte les séances diplomatiques, où il décousait les anneaux des rideaux pour la lessive, au moyen de quoi, il obtenait de la sœur une côtelette, et encore toutes sortes de détails précieux.

À la fin, il s’élève contre cette innovation, qui sous le prétexte des microbes, va enlever les rideaux aux malades, leur retirer ce pauvre petit chez soi, où ils pouvaient cacher aux autres le triste spectacle d’eux-mêmes.

De l’hôpital, il saute soudain au portrait d’un de ses amis, un vrai peintre, qu’il a rencontré, un jour, dans le jardin du Luxembourg, mangeant sur son pain, des pousses de tilleul du jardin, et si artiste, ajoute-t-il, que lorsque je l’aidais d’une pièce de quarante sous, il achetait trente sous d’eaux-fortes de Tiepolo.

Ce Bonvin, qui a l’aspect farouchement sanguin d’un Vallès, n’est pas seulement l’un des hommes les plus documentaires que j’aie rencontrés, il est tout plein de choses délicates, de sensations joliment distinguées. Me parlant de l’espèce d’induration, amenée, dans les sens par la vieillesse, il me dit : « Moi, qui étais si sensible à l’odeur des fleurs des champs… maintenant il faut que je la cherche… elle ne vient plus à moi, toute seule ! »

Mercredi 16 janvier. — Zola vient me voir… Il est embarrassé à propos du roman, qu’il doit faire maintenant : « Les Paysans. » (LA TERRE). Il aurait besoin de passer un mois dans une ferme, en Beauce… et dans ces conditions… avec une lettre de recommandation d’un riche propriétaire à son fermier… lettre, qui lui annoncerait l’arrivée avec son mari, d’une femme malade, ayant besoin de l’air de la campagne… « Vous concevez, deux lits dans une chambre blanchie à la chaux, c’est tout ce qu’il nous faut… et bien entendu, la nourriture à la table du fermier… autrement je ne saurais rien. »

Les chemins de fer, son roman sur le mouvement d’une gare, et la monographie d’un bonhomme vivant dans ce mouvement ; avec un drame quelconque… ce roman, il ne le voit pas dans ce moment-ci… Il serait plus porté à faire quelque chose, se rapportant à une grève dans un pays de mine, et qui débuterait par un bourgeois, égorgé à la première page… puis le jugement… des hommes condamnés à mort, d’autres à la prison… et parmi les débats du procès, l’introduction d’une sérieuse et approfondie étude de la question sociale.

— — — — Dans une lettre de Flaubert à Mme Sand, mon ami dit qu’il me voit uniquement préoccupé de coller, dans mes livres, un mot entendu dans la rue, et proclame qu’il n’y a absolument au monde parmi les hommes de lettres que lui, pour savourer « l’ombre nuptiale » de Ruth et Booz.

Il oublie qu’il m’a entendu, bien des fois, proclamer mon admiration pour des épithètes, comme la nudité intrépide des pêcheuses de Boulogne, de Michelet, comme gambades rêveuses de Hugo, dans la Fête à Thérèse, — et c’est curieux, ce reproche de sa plume s’adressant à moi, qui ai écrit dans IDÉES ET SENSATIONS — un livre qui lui est dédié par parenthèse, — qui ai écrit, que c’était avant tout à l’épithète, et à l’épithète du caractère de celle qu’il cite, que se reconnaît le grand écrivain. Le drôle de cela, c’est qu’au grand jamais, il n’a pu décrocher, une de ces osées, téméraires, et personnelles épithètes, et qu’il n’a jamais eu que les épithètes, excellemment bonnes de tout le monde.

— — — — L’homme qui fait un roman ou une pièce de théâtre, où il met en scène des hommes et des femmes du passé, peut avoir la certitude que c’est une œuvre destinée à la mort, — et quand même il aurait tout le talent possible. On ne fait une humanité défunte, qu’en lui mettant sous sa chlamyde ou son pourpoint, un cœur et un cerveau modernes ; et tout ce qu’on peut reconstituer, ce sont les milieux de cette humanité !

Vendredi 18 janvier. — Hier, jeudi, Daudet parlait du roman, qu’il voulait faire sur l’Académie, et qu’il a le projet d’intituler ; « L’Immortel. » Voici sa conception : Un imbécile, un médiocre, dont la glorieuse carrière académique aura été toute faite, et sans qu’il s’en doutât le moins du monde, par sa femme, une femme du monde… Un jour, une scène éclatera entre eux, où elle lui fera l’historique cruel de son néant, scène à la suite de laquelle, il ira se jeter du haut du pont des Arts, dans la Seine, à l’instar, je crois, de son confrère Auger.

— On rit, je le répète, quand je dis que le gouvernement que j’aime, est celui de Louis XV. Au fond, personne ne fait attention que ç’a été un pouvoir, un gouvernement constitué, ce qui est quelque chose par ce temps-ci, et un gouvernement fort, le plus humainement tempéré par les mœurs, la philosophie, la littérature. Qu’il y ait eu quelques coucheries du souverain avec des femelles, ce sont des épisodes sans importance dans le bien portant fonctionnement de la vie d’une nation.

— Dans la galerie Colbert : une grande baie, surmontée de : Escalier F n° 16, sous lequel se lit sur une planchette : BUREAU DU ROSIER DE MARIE, entre un écriteau à gauche, portant : M. Girard, copiste spécial, et un écriteau à droite portant : Chambres et cabinets meublés à louer. Et devant vous, un long corridor mystérieux, empli d’un jour froid, et au fond duquel monte la spirale d’un escalier tournant. Une curieuse entrée d’un domicile de roman.

— On ne sait pas, pour un passionné de mobilier, le bonheur qu’il y a à composer des panneaux d’appartements, sur lesquels les matières et les couleurs s’harmonisent ou contrastent, à créer des espèces de grands tableaux d’art, où l’on associe le bronze, la porcelaine, le laque, le jade, la broderie. On ne se doute pas du temps qu’il faut, pour que ça vous satisfasse complètement, et les changements et les déplacements, que ça demande. C’est bien dommage, lorsqu’un panneau est arrivé à la réussite complète, que la photographie n’en fasse pas survivre les colorations avec le dessin.

Jeudi 24 janvier. — Aujourd’hui, à propos de l’élégance chic de son fils aîné, Daudet nous parlait de ses costumes d’autrefois : de sa veste en peluche queue de paon, et encore de sa veste, toujours en peluche, gris de souris à reflets blancs, arborée à HENRIETTE MARÉCHAL.

Il nous avoue qu’alors, indépendamment du goût qu’il avait pour les costumes voyants, il était possédé de l’envie de produire un effet sur les passants : envie qui se trouvait mélangée d’une extrême timidité, le rendant tout honteux, et le faisant se sauver, quand l’effet se produisait.

Lundi 28 janvier. — Des sommeils, où l’endormement a quelque chose d’une défaillance.

Mardi 5 février. — Aujourd’hui, au dîner de Brébant, on parlait de l’écrasement de l’intelligence de l’enfant, du jeune homme, par l’énormité des choses enseignées, on disait qu’il se faisait sur la génération présente, une expérience dont on ne pouvait guère prévoir ce qu’il en sortirait dans l’avenir. Et au milieu de la discussion, quelqu’un développe l’ironique pensée, que l’instruction universelle et générale pourrait bien priver la société future de l’homme instruit, et la doter de la femme instruite : une perspective pas rassurante pour les maris de l’avenir.

Dimanche 10 février. — L’auteur du chef d’œuvre intitulé : LE MARIAGE DE LOTI, M. Viaud, en pékin, est un petit monsieur, fluet, maigriot, aux yeux profonds, au nez sensuel, à la voix ayant le mourant d’une voix de malade.

Taciturne, comme un homme horriblement timide, il faut lui arracher les paroles. Un moment, il indique, en quelques mots, comme la chose la plus ordinaire, la tombée à la mer d’un matelot par un gros temps, et l’absolution, donnée du haut du pont, par l’aumônier, à ce malheureux abandonné sur sa bouée…

Et comme Daudet lui demande, s’il est d’une famille de marins, il répond le plus simplement du monde, de sa petite voix douce : « Oui, j’ai eu un oncle, mangé sur le radeau de la Méduse. »

Lundi 11 février. — D’où vient que devant un monsieur qui passe dans la rue, un monsieur anonyme et qui n’a pas même une décoration à sa boutonnière, vous avez la perception que ce monsieur a une célébrité, une notoriété, une importance dans les affaires, la science, les lettres, les arts ?

— — — — Tous les manuscrits des romans faits en collaboration avec mon frère, ont été brûlés, sauf celui de MADAME GERVAISAIS, que j’ai donné à Burty.

Mardi 19 février. — Pendant que, tout au bout de la table, avec son énorme ironie de pince-sans-rire, Spuller blague les beaux parleurs ouvriers, appelés à déposer devant lui, dans l’enquête ouvrière, à mes côtés, Hébrard à demi-couché de côté sur la table, avec un redressement gouailleur de la tête, jette à propos des incapacités des ministres des finances du passé : « Vous savez ce que j’ai dit un jour à X… pendant qu’il était au ministère : « Mon cher, voulez-vous que je vous indique le moyen de faire honnêtement votre fortune, comme ministre des finances ? » Sur cette phrase, interrogation du petit œil du ministre… « Eh bien, mon cher, aujourd’hui achetez de la rente, et demain donnez votre démission… » Il l’a assez mal pris mon moyen… l’imbécile… » fait le blagueur, avec un rire qui a quelque chose d’un cahot, dans une petite voiture de verre cassé.

Jules Roche parle un moment des hauteurs et des abaissements des événements du XVIIIe siècle. Et comme Berthelot lui oppose les siècles grecs, je ne puis m’empêcher de lui dire : « Allez, vous aurez beau chercher dans ces siècles, vous ne rencontrerez pas un siècle, où se trouvent un bout de règne d’un Louis XIV, et un 93. »

Mercredi 20 février. — Quelqu’un racontait avoir connu un fils, qui pour faire manger son père, tombé en enfance, était obligé de le menacer, de faire claquer un fouet de poste, et ce monsieur disait qu’il était arrivé à désirer la mort de son père, tant il souffrait de ce supplice de tous les jours.

Vendredi 22 février. — Je lis aujourd’hui le roman japonais : LES FIDÈLES RONINS, et je suis un peu surpris — moi qui jusqu’à présent, ne croyais pas bien violemment à l’existence d’une littérature japonaise — je suis surpris de la rencontre, dans ce livre, de certaines qualités littéraires très remarquables.

Je ne parle pas du sublime de la fausse ivrognerie du chevalier Grosse-Roche, qui pour son rôle de vengeur, se laisse uriner sur la figure, couché, dans le ruisseau, du sublime du suicide de la mère du chevalier Communal, — de ce sublime égal, s’il n’est supérieur à tout le sublime de l’Occident, — je parle de délicates trouvailles, comme la réponse de Mlle Ronce à la déclaration du chevalier Écaille : réponse, que ne laisse pas entendre le chant des oiseaux ; et je parle encore de la figure à la fois comique et touchante du chevalier Haie-Rouge : figure, tout aussi heureusement et habilement construite, que les meilleures figures des romans d’aventures d’Alexandre Dumas père.

Samedi 23 février. — Exposition des dessins du siècle. J’ai des yeux qui ne voient pas uniquement les beautés du XVIIIe siècle, mais qui voient les beautés du siècle passé ainsi que du siècle présent. Et je tiens pour merveilleux et sans précédent les dessins rehaussés de Millet, oui ! Mais en même temps je soutiens que le plus admiré de tous les croquetons de Meissonier, tout grand dessinateur incontestable qu’il est, ne pourrait tenir, à côté d’un dessin de Gabriel de Saint-Aubin, par exemple la vignette de l’Intérêt personnel, que justement je regardais chez moi ce matin. Et ici, il n’est pas question de gentillesse, il s’agit de science, de maîtrise. Et les pauvres petites mines de plomb de M. Ingres, est-ce de l’art assez gringalet à côté des préparations de La Tour, — de la préparation Chardin, de la préparation Raynal — qui se trouvent dans la salle du fond. Bracquemond que je trouve à l’exposition et devant lequel je ne peux me tenir, me dit que les préparations de La Tour : C’est des rochers ! Eh bien ces rochers-là, je les préfère de beaucoup aux petites machinettes d’un crayon si menu, menu, menu. Mais saperlotte, dans ce genre, le portrait de Mme *** par Regnault est très supérieur.

Mardi 4 mars. — Liouville, le député de la Meuse, racontait aujourd’hui, qu’il avait découvert à Paris, un marchand de vin — et un marchand de vin de Bar.

Ce marchand qui demeure tout près de Notre-Dame, rue Chanoinesse, je crois a la clientèle de tous les Lorrains de Paris, et surtout d’une colonie de Montmartre, qui se rendent avec leurs femmes et leurs enfants, tous les dimanches, à la Morgue, et se payent après la séance, une ou deux bouteilles de vin paille du pays.

Lundi 10 mars. — C’est curieux chez un vieux lettré, cette persistance de la satisfaction bête, de se voir imprimé dans un journal. Ce matin, avant sept heures, je descends deux ou trois fois, en panais de chemise, m’assurer si le Gil Blas est dans ma boîte, et si CHÉRIE a fait le feuilleton du numéro.

Puis je me répands, dans Paris, cherchant de l’œil mes affiches, et ma foi escomptant un fort quart de mon roman, je termine la journée par une visite chez Bing, où indépendamment d’une boîte de Ritzouo de 500 francs, j’achète 2 000 francs, un chef-d’œuvre de Korin, une écritoire en laque d’or, où est répandue, couvrant le dessus et le dedans, une jonchée de chrysanthèmes aux fleurs d’or, au feuillage de nacre : un objet d’un goût barbare merveilleusement artistique.

Un de mes amis disait d’une célèbre femme du monde, qui ne porte ni chemise ni jupon, et semble emmaillottée dans des bandes, disait : qu’elle était habillée avec des bas à varices.

Vendredi 14 mars. — Au fond, quelque fixé qu’on peut être sur son talent, lorsqu’on a un certain âge, un trop grand silence inquiète. On se demande si l’on ne serait pas par hasard ramolli, sans en avoir la conscience.

Lundi 17 mars. — Je dîne chez les Sichel, avec Mme Gavarret, la sœur de Saint-Victor, entrevue il y a bien longtemps, quand elle était encore demoiselle, dans les visites que nous faisions, mon frère et moi, au critique. Elle nous donne sur le grand, le très grand écrivain, ce détail relatif à la singulière maladresse de ses mains, et au côté pleurard d’enfant rageur, qu’il conserva toute sa vie. À vingt ans, s’efforçant d’allumer le feu de sa chambre, et n’y réussissant pas, il finissait par se rouler, en pleurant, sur le parquet.

Jeudi 20 mars. — Les Japonais ont une aimable ironie, une ironie un peu à la française. Aujourd’hui, comme dans un obi, une ceinture d’une beauté exceptionnelle, je me plaignais d’une terrible tache qui la déparait : « Oui, oui… mais vous posséderez peut-être, me répondit Hayashi, un peu de la transpiration d’une très belle Japonaise. »

Ce soir chez Daudet, le petit Hugues Leroux me donne ce plaisant et réconfortant détail. Un vieux bonhomme, peu fortuné et myope, vient tous les jours lire mon feuilleton de CHÉRIE, à la devanture du Gil Blas, avec une lorgnette de spectacle. Si non è vero, è bene trovato.

Samedi 22 mars. — Ce soir le banquet Ribot, où malgré mon éloignement pour les banquets, je suis presque amené de force par Fourcaud. Cent quatrevingts dîneurs dans une salle à manger, en forme de galerie d’Apollon, et au-dessous de la porte d’entrée, est attachée une immense palette, censée représenter la palette du maître coloriste des marmitons. Chez les peintres, l’envie est tempérée par une certaine gaminerie, par une enfance de toute la vie, qui rend cette envie moins amère, moins noire que chez l’homme de lettres. À la fin une avalanche de discours, que termine un très bon discours rageur de Fourcaud, dit avec la colère d’un timide.

Ce banquet, ce banquet contre l’Institut, donné à Ribot, se trouve aussi un peu donné à moi ; et dans les coins, où je me blottis, des jeunes dont je connais vaguement le nom, se font, à tout moment, présenter à moi, et veulent bien saluer dans le vieux Goncourt : le grand littérateur indépendant.

Dimanche 23 mars. — Paysage de crépuscule à Passy.

Un ciel absolument cerise, un ciel coupé, rayé, haché par les branches, les branchettes, les brindilles des arbres, y mettant le dessin noir et persillé d’une agate arborisée. Là-dessus un train précédé d’une solide fumée blanche, montant toute droite : un train, avec des bleus éteints et comme délavés de blouses, dans les compartiments supérieurs. Au premier plan, la découpure aérienne de la grille du chemin de fer, apparaissant dans un ton d’acier poli, fait par le clair de lune.

Jeudi 27 mars. — Ce matin, il a paru un article nécrologique sur Noriac, qui en fait l’égal de Flaubert, présenté comme un amateur, oui, un amateur, entendez-vous… et « qui, aurait pu avoir pour exaequo, le premier garçon de bureau venu, soumis à son régime de travail. » Cet article me rend triste. Il n’y a donc pour un grand écrivain, même quand il est mort, jamais de consécration, de consécration forçant les respects et écartant les blasphèmes.

Samedi 29 mars. — Dans le complet découragement où je suis, et qui tourne ma pensée vers une retraite absolue du monde et un enfermement dans mes jardins et mes bibelots, la tombée dans ma boîte d’un numéro du Sémaphore de Marseille, qui reproduit mon premier feuilleton avec éloge, et la visite du directeur de la Revue populaire, venu sans doute pour une reproduction dans sa feuille de CHÉRIE : ces deux satisfactions bêtes mettent du rose dans le noir de mes pensées.

— — — — Ces jours-ci Daudet causait de son livre, et parlait de la difficulté d’exprimer par des phrases, certains phénomènes amoroso-intellectuels. Et il rappelait dans sa vie, une certaine soirée où il aimait, une soirée, où Paris lui était apparu comme une ville transfigurée… une ville blanche, sans prostitution aux coins des rues… Et il avait senti le besoin d’aller raconter son impression à Coquelin l’aîné, en train de quitter dans sa loge le costume de Mascarille, et qui lui avait dit : « Tu es saoul ! »

Lundi 31 mars. — Je demandais aujourd’hui à Sichel, si un grand marchand de curiosités n’était pas en faillite ?

— Oh ! me répondit il, on ne trouverait pas à Paris un huissier, qui consentirait à le mettre en faillite ; savez-vous qu’il rapporte à la corporation de 40 à 50,000 francs par an… Il paye, mais il ne paye que saisi… ne commence à verser un acompte, que lorsque le colleur pose une affiche jaune à sa porte.

— Mais cependant il a dû gagner des sommes énormes… il est alors vicieux ?

— Non, mais il est goulu… il a la bouche extrêmement ouverte, quand il se trouve avoir de l’argent… C’est lui, qui me disait, un jour : « Je viens d’acheter trois kilomètres de coffres italiens !… — Quoi, trois kilomètres ?… — Oui, mis bout à bout, mes coffres couvriraient trois kilomètres… — Et pourquoi cet achat ?… — Ah ! les gens qui m’ont vendu cela, si je ne leur avais pas acheté, une autre fois, peut-être ne m’auraient-ils rien apporté. »

Mercredi 2 avril. — C’est vraiment curieux le sentiment de la destruction chez les enfants.

Aujourd’hui, en voici un d’un parent de province qui veut couper les poissons rouges avec un sécateur, cherche à arracher en cachette tous les boutons de rhododendrons, et s’efforce de porter des doigts destructeurs partout, où sa petite main peut atteindre, et quand il a brisé ou détruit quelque chose, du bonheur monte à sa figure. Cet instinct de la destruction était peut-être encore plus féroce, plus inhumain, plus enragé chez un enfant beau, chez un enfant intelligent, chez le petit de Béhaine, mort d’une méningite. Chez cet enfant, la jubilation intérieure de la mise en pièces des choses, avait quelque chose d’une joie diabolique. Cet appétit bizarre de l’anéantissement des objets, je l’ai constaté encore chez un autre enfant, chez le petit garçon de Pierre Gavarni ; mais celui-ci qui est d’une nature sage, rangée, tranquille, demandait gentiment la permission de détruire. Il disait à Pélagie de sa voix la plus douce : « Dites donc, madame, est-ce qu’on peut casser ça… et ça ? »

Jeudi 10 avril — Ce soir, chez Daudet, avec Mistral. Un beau front, des yeux limpides d’enfant, quelque chose de bon, de souriant, de calme, fait par une vie de plein air méridional, du bon vin ; et l’enfantement facile de chants et de poésies troubadouresques.

Samedi 12 avril. — Peut-être l’artistique dans la littérature, sera-t-il un appoint futur de succès, un appoint, apporté par l’éducation artiste des hommes et des femmes de ces années, par les conférences, par les promenades dans les Musées, par la diffusion de l’enseignement des arts plastiques, en un mot par la création de générations plus amoureuses et plus chercheuses d’art dans leurs lectures.

Dimanche de Pâques. — Passé toute la journée à lire la correspondance de Stendhal. Son âme me semble aussi sèche que sa prose.

Lundi 14 avril. — Aujourd’hui, lundi de Pâques, en ce jour, où l’industrie, le commerce, les affaires chôment, où l’on n’achète ni dans les boutiques fermées, ni à la Bourse, ni même rue Drouot, dans une salle basse, des commissaires-priseurs, entre brocanteurs infimes, au milieu de voyoutories sacrilèges, se vendent un tambourin, des guitares, des esquisses de peintres, des paniers de linge de corps et de gilets de flanelle. Une affiche manuscrite collée à la porte, dit que c’est la vente d’un M. P… Ce M. P… est ce pauvre Pagans, dont ces guitares et ce tambourin ont apporté, toutes ces années, de si tapageuses ou rêveuses musiques, aux soirées où je me trouvais.

— — — — Tous les hommes avec lesquels ma carrière, mes goûts, m’ont mis en rapport, s’en vont l’un après l’autre de la vie, laissant derrière eux des lettres de faire-part, semblant me dire à bientôt. Hier, c’était l’expert Vignères, aujourd’hui, c’est l’éditeur Dentu.

Mercredi 16 avril. — Daudet tombe chez moi, sortant de l’enterrement Dentu. Il laisse échapper, que depuis quelque temps, il éprouve de telles souffrances, que maintenant, quand il va à un enterrement, il envie presque l’insensibilité de celui qu’on met en terre.

À je ne sais qui se trouvant là, et disant, que le théâtre donne l’avidité basse de l’argent, Daudet raconte plaisamment, au milieu de petits aïe douloureux, que lors des représentations de FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ, il attendait impatiemment à Champrosay, le facteur lui apportant le chiffre de la recette, envoyé par le Vaudeville, tous les jours, et qu’il était vraiment embêté, quand la recette avait baissé de vingt-quatre francs, puis qu’il avait eu honte, vis-à-vis de lui-même, de cet embêtement, et qu’il s’était imposé de ne plus lire la dépêche… mais qu’il cherchait la hausse ou la baisse sur la gaieté ou la tristesse du visage de sa femme… « Alors quoi ! » faisait-il en se levant et en disant : « Je m’en vais, je souffre trop ! »

Vendredi 18 avril. — À la librairie Charpentier, sur toutes les bouches le sourire annonçant un succès. Sur les 8 000 de CHÉRIE du premier tirage, 6 000 sont partis.

La Beraudière, auquel je demandais le nom d’une famille de Bretagne où devait être conservée une correspondance de la Lecouvreur, me disait : « Ah le nombre de précieux documents historiques perdus, à l’heure présente… tenez, j’ai eu dans ma famille un châtelain de Picardie, aimé de la Camargo, et qui avait dans son château, une chambre s’appelant encore ces dernières années : la chambre de la Camargo. Et la Camargo entretenait avec mon aïeul une correspondance. Or cette correspondance a été brûlée il y a une vingtaine d’années, je crois… et si par le plus grand des hasards elle existe encore, savez-vous où elle se trouverait ? elle serait chez de Falloux !

Samedi 19 avril. — Cette préface de CHÉRIE, il est bien entendu que je ne l’aurais pas écrite, si je n’avais pas eu de frère. Moi, au jour d’aujourd’hui, je suis à peu près reconnu et je me vends : oui je remplis les deux conditions du succès, tel qu’on le jauge à l’heure présente. Cela est incontestable. Mais j’avais besoin de me récrier dans une plainte amère et douloureuse contre l’injustice, que mon pauvre frère a rencontrée jusqu’au jour de sa mort, et après ce qu’il avait fait de moitié avec moi.

Au fond, dans ces colères contre ma préface, ce qui m’étonne, c’est le peu d’ouverture de ces intelligences de critiques, qui blaguent tous les jours l’absence de sens artistique, chez les bourgeois.

Je parle, par exemple, du japonisme, et ils ne croient exister de cet art, que quelques bibelots ridicules, qu’on leur a dit être le comble du mauvais goût et du manque de dessin. Les malheureux, ils ne se sont pas aperçus à l’heure qu’il est que tout l’impressionnisme est né de la contemplation et de l’imitation des impressions claires du Japon. Ils n’ont pas davantage observé que la cervelle d’un artiste occidental, dans l’ornementation de n’importe quoi, ne conçoit qu’un décor placé au milieu de la chose, un décor unique ou un décor composé de deux, trois, quatre, cinq détails se faisant toujours pendant et contrepoids, et que l’imitation par la céramique actuelle, du décor jeté de côté sur les choses, du décor non symétrique, entamait la religion de l’art grec, au moins dans l’ornementation.

Enfin, j’ai là un bouton de fer, le bouton attachant la blague à tabac d’un Japonais à sa ceinture, un bouton, où en dessous de la patte d’une grue absente, d’une grue volant en dehors du médaillon niellé, se voit seulement le reflet de cette grue dans l’eau d’une rivière, éclairée par un clair de lune. Le peuple chez lequel l’ouvrier, un ouvrier-poète a des imaginations pareilles à celle-ci, ne croyez-vous pas, que ce peuple puisse être proposé comme professeur d’art aux autres peuples ?

Et quand je disais que le japonisme était en train de révolutionner l’optique des peuples occidentaux, j’affirmais que le japonisme apportait une coloration nouvelle, un système décoratoire nouveau. enfin si l’on veut une fantaisie poétique dans la création de l’objet d’art, qui n’exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du moyen âge et de la renaissance.

Mercredi 23 avril. — Du bruit, beaucoup de bruit. Cela fait entrer en vous des espérances déraisonnables, et la griserie de vos espérances s’évanouit devant la décevante réalité. « Vous savez, on a retiré… oui, à 4 000 ! » me dit le secrétaire de Charpentier, gonflé par le succès du livre. Eh bien, tout cela fait une douzaine de mille ! C’est très honorable, mais ce n’est pas l’inattendu, cet inattendu que je n’ai jamais rencontré dans ma vie.

Jeudi 24 avril. — La pensée taquinante d’un temps d’arrêt dans le succès, le sentiment que la vente s’arrête.

Samedi 26 avril. — Tristesse ce matin. Les attaques littéraires n’agissent pas sur le coup. Elles empoisonnent l’individu attaqué, au bout d’un certain nombre d’heures, d’un certain nombre de jours, et je commence à en sentir l’effet.

Mardi 29 avril. — À dîner, avenue de l’Observatoire, Mistral définissant assez joliment Daudet, il le proclamait l’homme de la désillusion et de l’illusion, du scepticisme de vieillard et de la crédulité enfantine.

Et là-dessus, il se mettait à nous parler de son procédé de travail, de ce facile labeur de poète méridional, qui consiste dans la confection de quelques vers, fabriqués aux heures crépusculaires, à l’heure de l’endormement de la nature : le matin, dans les champs, selon Mistral, étant trop plein du bruyant éveil de l’animalité.

Vendredi 2 mai. — Maintenant que le Figaro a dit à mon propos : « Tue ! » tous les autres journaux, grands et petits, crient : « Assomme ! » et c’est sur toute la ligne un éreintement général.

Je crois avoir raconté quelque part, que tout enfant, mon père m’emmenait dans un cabinet de lecture du passage de l’Opéra, puis après avoir parcouru les journaux, me laissait presque toujours, sur ma demande, enfoncé dans la lecture d’un roman, où, en ce temps, il était éternellement question de palicares héroïques. Et au bout d’une heure ou deux, de marche et de contremarche sur le boulevard des Italiens, en politiquant avec d’anciens compagnons d’armes bonapartistes, mon père venait me rechercher pour une grande promenade avant dîner.

Ce cabinet de lecture où j’ai été imaginativement si heureux, tout enfant, ce cabinet de lecture, qui est resté à peu près ce qu’il était, en ces vieilles années, c’est là où je lis tous les jours les attaques et les férocités contre l’auteur de CHÉRIE.

Samedi 3 mai. — Je relis aujourd’hui les LIBRES PENSEURS de Veuillot. C’est sublime, comme dédain du nombre, comme révolte d’un seul contre toute une société et tout un temps.

— — — — J’ai reçu, ces jours-ci, une lettre de fairepart m’annonçant la mort d’une cousine, complètement perdue de vue, depuis nombre d’années.

C’est drolatique, le souvenir que réveille chez moi, cette lettre bordée de noir. J’étais encore un enfant, mais un enfant à la pensée déjà préoccupée du mystère des sexes et de l’inconnu de l’amour. Je passais quelques jours de vacances chez cette cousine nouvellement mariée, et qui était jeune et jolie et blanche comme une Flamande. Le ménage me traitait sans conséquence, et à toute heure, qu’il fût couché ou non, je pénétrais dans leur appartement. Un matin que j’allais demander au mari de m’attacher des hameçons à une ligne, j’entrais dans leur chambre à coucher sans frapper. Et j’entrais, au moment où ma cousine se trouvait la tête renversée, les jambes relevées et écartées, le derrière soulevé sur un oreiller — et son mari tout prêt à faire acte de mari. Une bousculade des deux corps, dans laquelle le rose derrière de ma cousine disparut si vite, que j’aurais pu croire à une hallucination… mais la vision cependant me resta. Et ce rose derrière, sur un oreiller à grandes dents festonnées, fut jusqu’au jour, où je connus Mme Charles, le doux et excitant spectacle que j’avais le soir, avant de m’endormir, sous mes paupières fermées.

Lundi 5 mai. — De quelque æs triplex qu’on soit muré, l’attaque journalière creuse en l’homme de lettres, le petit trou noir que fait la goutte d’eau dans le rocher. Mais voilà qu’au milieu de mon navrement m’arrive une lettre réconfortante. Elle contient cette phrase sortie, dit le correspondant, d’une des plus jolies bouches de Paris : « Nous devons empêcher nos maris de lire CHÉRIE, ça leur en apprend trop sur notre passé ! »

Mardi 6 mai. — L’éreintement devient international. La Fanfulla de Rome déclare, dans un article colère, que ma sénilité me fait voir des fantasmagories dans le vrai.

Au fond, c’est un tolle européen contre mon roman. On ne veut pas que la jeune fille des livres appartienne à l’humanité. Il la faut insexuelle, comme je l’ai dit dans ma préface. Eh bien ! non, on ne donnera pas l’image de la jeune fille, si on n’indique pas les troubles physiques qui la traversent, un instant.


Mercredi 7 mai. — Un enragement intérieur, qu’apaisent les douceurs du jardin et des marches violentes… qui se mettent au pas, dans le sentier des roses entr’ouvertes. Oui, l’amertume de la vie de ces jours, les petits tressaillements nerveux de la bouche, les filtrées de bile dans l’estomac, les envies de brutalités, les appétits de duels : tout cela s’adoucit et s’endort au milieu des arbres et des fleurs, comme sous un liniment.

Longuement, j’analyse le crucifiement de l’homme qui fait un livre, qui n’est pas le livre de tout le monde, parce qu’il est bon, je crois, qu’on sache le menu et le détail des souffrances qu’il a eu à endurer, et combien peut-être un peu de gloire posthume est payé du vivant de l’auteur.

Samedi 10 mai. — Dialogue d’hier à la porte de chez moi.

— Monsieur de Concourt y est-il ?

— Il vient de sortir à l’instant même ! répond Pélagie à l’inconnu.

— Ah ! fait l’inconnu qui ajoute : Est-on sûr de le trouver demain matin ? Et il laisse sa carte.

C’était Banville. Commentaires de Pélagie sur l’air sérieux du visiteur. Je suis très bien avec lui, mais dans la disposition de mon esprit, et avec les méchants potins de Paris, on ne sait jamais. Et toute la nuit, imaginations extravagantes et tragiques, fabrication de la tenue composite d’un monsieur, qui ne sait pas s’il doit s’attendre à une gifle, ou à une amicale poignée de main.

On sonne, Banville s’avance vers moi, avec le sérieux d’un notaire d’une pantomime des Funambules, et me dit solennellement : « Mon cher, je viens vous demander, le rôle d’HENRIETTE MARÉCHAL pour Mlle Hadamard. »

Ah zut alors ! Est-ce bête, ai-je envie de lui dire, de m’avoir fait travailler l’imagination comme ça, à propos d’une chose aussi bête.

Lundi 11 mai. — L’on ne peut se rendre compte de l’anxiété douloureuse, où vous met l’appréhension continuelle de vous trouver mal, la menace incessante de syncopes. Ça arrête toute activité, toute recherche, toute note. On a peur de sortir de chez soi… l’on tremble de déranger quelqu’un, en mourant chez lui.

Mardi 13 mai. — Dans une société, on reconnaît les gens bien élevés à une chose assez simple ; ils vous parlent de ce qui vous intéresse.

Aujourd’hui c’est M. de Rémusat qui m’en a fait faire la remarque. Il me connaît très peu, et c’est le seul homme du dîner de Brébant, qui me cause de mon livre, récemment publié. Il est vrai qu’à sa suite, Spuller se met à m’en parler… aimablement, mais comme d’un livre, dont l’auteur lui échappe, lui est fermé, lui est peu intelligible. Seulement un chapitre l’a frappé, il est tout étonné, qu’un romancier ait réussi un récit historique de trois générations de militaires. Cet étonnement, je l’avais déjà remarqué chez un vieil universitaire.

Mercredi 14 mai. — Je lisais, ce matin, dans un grand journal : « Des maniaques collectionnent des porcelaines de Chine et de Saxe, mais ils se rendent parfaitement compte qu’il n’y a pas de plus belle porcelaine au monde, que celle que fait actuellement Sèvres. » Ah ! c’est un fameux âne en céramique, celui qui a écrit ces lignes !

Jeudi 15 mai. — Dans ma tête, quand il n’y a pas l’effort de la rédaction ou l’excitation de la causerie, c’est maintenant comme un embruinement. La cervelle est bien parfois traversée par une pensée lumineuse, mais si rapide que je ne puis la fixer : cette pensée, on pourrait la comparer à la phosphorescence qui court sur la crête d’une vague.

Vendredi 16 mai. — Un membre de la Chambre des députés de Belgique a dernièrement accusé la littérature française, et moi en particulier, d’avoir corrompu sa patrie. Elle est bonne ! corrompre la Belgique, ce pays, où après dîner chez des bourgeois, vos honnêtes amphitryons ne trouvent rien de plus moral, que de vous emmener passer la soirée au b…

Dimanche 18 mai. — Je suis dans un tel état de nervosité, que les articles, qui parlent — en bien ou en mal de moi, il m’est impossible d’y apporter l’attention tranquille, l’épellement reposé, qu’il faut pour lire, j’en perçois en gros l’éloge ou l’injure, mais je ne les ai pas vraiment lus.

Pierre Gavarni me parle, ce soir, de dédicaces laudatives de Champfleury, mises en tête des livres envoyés à son père, et même de tentatives d’abouchement qui n’ont pas réussi… ça expliquerait un peu le jugement sévère du critique sur les dessins du peintre, dont le chic fait rire.

Jeudi 22 mai. — Il y aurait à dénoncer une série de bonnes blagues, inventées par de prétendus émetteurs d’idées, et dans lesquelles, au bout de quelque temps, coupent les gens d’esprit ; ainsi la théorie que les eaux-fortes, pour l’illustration des livres, ne doivent pas avoir le caractère d’art qu’on leur demande, quand elles ne font pas partie d’un volume.

Vendredi 23 mai. — Après une soirée, passée chez Daudet avec Mistral, je m’endors dans la voiture découverte, qui me mène au chemin de fer.

Quand je me réveille sur la place de la Concorde, sous un ciel d’un bleu noir, sans étoiles, et ou mortuairement brillent six ou huit flammes électriques, dans de hauts lampadaires, j’ai, une seconde, le sentiment de n’être plus vivant, et de suivre une Voie des Âmes, dont j’aurais lu la description dans Poe. Mais aussitôt, c’est l’avenue de l’Opéra, ce sont les boulevards, avec les enchevêtrements de milliers de voitures, la bousculade des trottoirs, les populations tassées au haut des tramways et des omnibus, le défilé à pied ou en voiture de cette innombrable humanité d’ombres chinoises, sur les lettres d’or des industries des façades ; avec dans la nuit l’éveil agité et pressé, le mouvement, la vie d’une Babylone.

Samedi 24 mai. — Dans ce moment-ci, c’est curieux, comme par tous les journaux, court et se reproduit, avec amour, la thèse contre l’originalité en littérature. On déclare péremptoirement, que tout en littérature a été déjà fait par un autre, que rien n’est neuf, qu’il n’y a pas de trouveurs. Ils ne veulent pas, ces bons critiques, — et cela avec une colère enfantine, ils ne veulent pas de génies, d’esprits originaux. Ils sont tout prêts à déclarer que la Comédie de Balzac est un plagiat de l’Odyssée, et que tous les mots de Chamfort ont dû être dits par Adam, dans le Paradis terrestre.

— — — — Mme Sichel racontait, ce soir, que sa famille, après la Révolution, avait vécu du brûlement d’un meuble, en bois doré, que dans le petit appartement occupé par elle, on brûlait par petits morceaux, dans un petit poêle en fonte. Le meuble avait donné 1 500 francs d’or. Ils étaient vraiment dorés, les meubles de ce temps !

Mardi 27 mai. — La SAPHO de Daudet est le livre le plus complet, le plus humain, le plus beau qu’il ait fait… le livre méritant le nom de chef-d’œuvre.

Dimanche 8 juin. — Pour rendre la nature, Théophile Gautier faisait seulement appel à ses yeux. Depuis, tous les sens des auteurs ont été mis à contribution pour le rendu en prose d’un paysage. Fromentin a apporté l’oreille, et fait son beau morceau sur le silence dans le désert. Maintenant c’est le nez qui entre en scène : les senteurs, l’odeur d’un pays, que ce soit le carreau de la Halle ou un coin de l’Afrique, nous les avons avec Zola, avec Loti. Et vraiment tous deux ont de curieux appareils olfactifs, Loti avec son nez sensuel, Zola, avec son nez de chien de chasse, et ses petits frémissements, qui ont quelque chose du chatouillement d’une muqueuse sous le passage d’une mouche.

Jeudi 12 juin. — Je lisais, ces jours-ci, dans un article de Bonnetain sur le Tonkin, un portrait de fumeur d’opium, dont la pupille extrêmement dilatée, et la pâleur ivorine, me font penser que je ressemble ou du moins que je ressemblais, ces années, tout à fait au fumeur d’opium de Bonnetain. N’ayant jamais fumé d’opium, ce serait donc l’intoxication des très forts cigares que j’ai fumés, toute ma jeunesse.

— — — — Ce soir au dîner des Spartiates, Raoul Duval qui avait fait sa rentrée à la Chambre, dans la journée, disait qu’il en était sorti tout triste, trouvant la droite plus inintelligente, la gauche plus commune que jamais. Au milieu du dîner, quelqu’un s’écrie : « La nuance ! oh, la nuance… elle est morte à l’heure qu’il est en France… Et la nuance, c’était toute la France, toute sa distinction… le don rare, en un mot, qu’elle seule avait parmi toutes les nations. »

Jeudi 19 juin. — Je trouve, ce soir, Daudet en ses contractions de visage et ses remuements de jambes, disant qu’il a en plein ses douleurs.

— Vous souffrez, mon ami ?

— Oui, toujours… c’est vraiment atroce la continuité de la douleur, et la perspective de cette continuité… autrefois, le lit c’était une espérance… maintenant c’est redoutable de surprises… j’ai besoin de me relever, il faut que je marche pour user ma douleur… Je souffre, voyez-vous, tout ce qu’il est possible de souffrir… tenez parfois, dans le pied, c’est comme si un train de chemin de fer me passait dessus… Ah ! il me tarde d’être à Néris.

— — — — Je suis revenu ce soir, de Saint-Gratien, avec Primoli, et nous causions en chemin de fer, des cruels moments qu’on passe avec les êtres, dont l’intelligence est entamée, nous parlions de ces désespoirs énervés, de ces colères intérieures, de ces fuites de la maison, à la suite desquelles on bat la campagne, en coupant les fleurs avec sa canne !… et nous confessions, en même temps, les tendresses maternelles qui vous viennent pour ces pauvres créatures, nous rendant si malheureux.

— — — — -Ces épouvantables chaleurs m’enlèvent toute activité, tout ressort, toute faculté d’accomplir n’importe quoi. Comme en un pays de la soif, je ne songe qu’à boire, et gonflé d’eau rougie, je passe la journée sur mon lit, dans une somnolence qui est comme un demi-évanouissement. Et tard, bien tard, très tard, quand je me lève pour aller manger, mal éveillé, quelque chose dans un restaurant quelconque de Paris, il me semble à moi-même, que je suis un somnambule qui dîne.

Vendredi 27 juin. — Ce soir, un général étranger racontait, qu’avant 1866, Bismarck lui parlant de ses projets et faisant allusion au Roi, son maître, dans une langue bien irrespectueuse, lui disait : « Je conduirai la charogne au fossé, il faudra bien qu’elle le saute ! »

Mercredi 9 juillet. — Où l’on retrouve l’amateur. En lisant ces jours-ci les journaux de toutes couleurs, indiquant les précautions qu’il y avait à prendre contre le choléra, je n’ai eu qu’une crainte, non la crainte de mourir, mais la crainte, si je mourais, que mes dessins, mes broderies, mes délicats bibelots, fussent perdus, abîmés, anéantis par la désinfection, faite d’autorité.

Dimanche 13 juillet. — J’ai des idées particulières sur le choléra. Je crois qu’il vient maintenant en visite chez nous, tous les ans, mais qu’il se produit, seulement, lorsqu’il rencontre certaines conditions climatériques ou atmosphériques, que l’on ignore encore. Les années de choléra, j’ai été frappé par un certain bleu neutralteinte, bleu violacé, qu’il me semble retrouver dans le ciel, cet an. Maintenant je ne sais pas, si le développement du choléra ne correspond avec des malaises de certaines plantes, de certains arbres. Les platanes, cette année-ci, ont une maladie, ne l’avaient-ils pas les autres années de choléra ?

Mercredi 23 juillet. — Sur le perron de Jean-d’Heurs, dix heures du soir.

Un ciel tout zébré de noir, et au milieu duquel il éclaire, parmi les senteurs écœurantes des orangers, parmi le bruit, comme brisé, de jets d’eau las. Il me semble vivre, un moment, dans les fonds fauves d’une de ces vieilles toiles, dont les maîtres vénitiens entourent un couple d’amoureux, pâlement enfiévrés, et aux lèvres, aux regards de sang.

— — — — Il est des femmes qui, avec des formes menues et des apparences délicates, ont des santés de portefaix.

Lundi 28 juillet. — À relire ces épreuves d’En 18… mon premier bouquin, j’ai parfois des colères, contre le non vrai du livre, qui me font jeter les feuilles imprimées par terre, et les repousser du pied, loin de moi… Puis, je vais les rechercher.

Vendredi 8 août. — Une cousine me parlait de la liberté de paroles des femmes du grand monde, de vingt ans, comparée à la liberté de paroles des femmes de trente ans. Son frère, qui se trouvait là, citait cette phrase, à lui dite par une de ces femmes, à brûle-pourpoint et sans invite à la chose : « Connaissez-vous le jeu de frotte-nombril ? »

Lundi 11 août. — Aujourd’hui par une percée, dans la verdure de l’Allée de ceinture, on voyait la campagne dans un ensoleillement de la blancheur des choses chauffées à blanc, et sur les champs moissonnés, l’entre-croisement des javelles dorées, apparaissait comme un délicat travail, de paille tressée.

— — — — Il y un certain nombre d’hommes à Paris qui doivent tout à leurs fournisseurs, et dont la valeur est uniquement faite du nom de leur tailleur, de leur bottier, de leur chapelier. Ne se plaignent-ils parfois, les malheureux, de payer cher !

Mardi 10 août. — Comment va de Nittis ?

— Bien pauvrement !

C’est Louise, la cuisinière qui me répond dans le vestibule de la maison de Saint-Germain.

Presque aussitôt j’entends, montant de l’escalier, une voix anhélante qui me dit : « Ah ! c’est vous… c’est vous… je viens ! » — et je vois mon pauvre de Nittis, avec la figure d’un vilain jaune, et une inquiétude hagarde des yeux, dont j’ai peur.

Nous nous asseyons sur un canapé du salon, et il me raconte ses troubles de la vue. « Oui, dit-il, avec la voix gémissante des personnes très faibles, oui, dans ce que je lisais, c’était comme s’il y avait des manques… tenez… ainsi que les trous que fait dans une feuille de papier, un coup de fusil chargé à plomb… J’ai averti le médecin… ça pouvait être, n’est-ce pas, l’effet de la digitale… il a changé le régime… ça a été mieux… mais un jour que j’avais été peindre une étude ici, tout près… il faisait un temps comme aujourd’hui… tout à coup il m’a semblé voir des nuages de mouches… mais vous avez été en Angleterre, vous avez vu un certain brouillard noir, qu’il fait là… Eh bien, c’était ça dans mes yeux… Ah ! j’ai eu peur… c’est que vous savez, un moment le médecin d’ici ne savait pas, si je n’avais pas toutes les maladies… il croyait à une maladie de la moelle épinière, rapport à mes yeux… enfin ces jours-ci, il m’a rassuré, il pense qu’il n’y a que la chose du cœur. »

Comme je disais, quelques instants après, à de Nittis :

— Vous qui aviez une santé dont j’étais jaloux… c’est cette bronchite d’il y a deux ans ?

— Cette bronchite, reprenait-il, non… c’est la fatigue de toute ma vie… c’est ma jeunesse passée dans la campagne à peindre sans manger… ce sont les demi-journées passées en Angleterre à peindre dans le brouillard… c’est, c’est… »

Quelques minutes avant de partir, affaissé à côté de moi, il laisse échapper à voix basse : « Voyez-vous, quand on est une fois détraqué, comme je le suis, on ne se remet pas. »

Je m’en vais navré, emportant de mon pauvre ami, l’impression d’un être frappé à mort.

Jeudi 21 août. — Il y avait à peine quelques heures, que je venais d’écrire ces tristes impressions, quand j’ai reçu ce télégramme : Venez vite, M. de Nittis mort subitement.

À la gare de Saint-Germain, je tombe sur Dina, qui part pour acheter à Paris des effets de deuil, tout faits pour sa maîtresse. La pauvre fille me raconte dans son baragouin, entrecoupé de sanglots, cette soudaine mort de Nittis. Il s’était réveillé à sept heures, elle lui avait posé derrière le cou, les quatre ventouses que lui faisait poser son médecin de là-bas ; mais ce jour, les ventouses avaient mal pris, et le malade était un peu nerveux. Il s’endormait cependant, se réveillait à huit heures et demie, s’habillait complètement, quand il se plaignait d’avoir dans la tête, des choses qui lui faisaient mal. La femme de chambre le peignait au peigne fin, et pendant qu’elles le peignait, voyant sa tête ne plus se soutenir, s’affaisser, tomber, elle lui demandait ce qu’il avait, s’il souffrait toujours. De Nittis lui répondait d’abord par des geignements, des soupirs douloureux, en se touchant le front, puis tout à coup s’écriait : « Ah ! ah !… j’ai un vide dans ma tête… je me meurs ! »

Dina portait le mourant sur son lit, où il ne parlait plus, n’ouvrait plus les yeux, avait seulement des contractions nerveuses des bras et des mains. Et le médecin n’arrivant pas, un interne mandé de l’hôpital, déclarait à Mme de Nittis, que mon ami avait tout le côté gauche paralysé. C’était une congestion cérébrale.

J’arrive à cette triste habitation, à cette maison qui m’a toujours semblé une maison de malheur. Mme de Nittis, dépeignée, un caraco mal boutonné sur une camisole, une jupe attachée de travers, de l’égarement dans les yeux, va incessamment d’un bout à l’autre du long salon, tombant un moment sur un fauteuil ou sur un canapé, qu’elle trouve en son chemin, se relevant aussitôt, et reprenant son éternelle promenade, avec des pieds qui traînent et qu’on sent las, et qui marchent toujours. Elle va donc ainsi, sans trêve et sans repos, poussant des : « Oh, mon Dieu ! » qui ont l’air de lui déchirer la poitrine ; prononçant des paroles douloureuses, avec, au dessus de sa tête, ses deux bras relevés dans un geste désespéré ; disant des choses, de la voix étrange et un peu de l’autre monde, qu’ont les femmes parlant dans un rêve.

Et soudain, et à tout moment, la femme disparaissant dans la pièce voisine, où l’on entend un bruit sec, le bruit de ses genoux qui cognent le plancher, suivi du bruissement de baisers.

Elle me fait entrer dans cette pièce, une petite chambre blanche, décorée d’éventails japonais, et que les deux bougies allumées éclairent d’une lueur rose, parmi le jour crépusculaire. Alors, je l’ai vu, le pauvre cher ami, et jamais je n’ai vu la mort jouer le sommeil et un sommeil aussi souriant : un sommeil auquel il ne manquait pour vous tromper, que le soulèvement et l’abaissement de la poitrine sous le drap.

« Ça c’est vraiment par trop féroce ! » s’écrie la malheureuse femme, se plantant devant vous, avec une interrogation folle des yeux et de la bouche, et sur votre silence, reprenant sa course, le dos baissé. Et ce sont, sortant d’elle, espacées par de longs silences, des phrases comme celles-ci : « L’amour des autres, non, non, ça ne ressemblait pas au nôtre… le monde ne peut pas savoir… c’est cependant bien simple… moi je n’ai pas de famille… lui était comme moi… nous étions tout l’un pour l’autre. » Et quelques moments après : « Oui, toute ma vie, toutes mes pensées, toutes mes actions, tout… ça allait toujours à lui… ça cherchait toujours à lui être agréable… à lui plaire même, quand j’achetais un bout de ruban… et ce sera chez moi, ainsi jusqu’à l’agonie, jusqu’à l’agonie ! »

Et des phrases amenées par on ne sait quoi : « Il disait qu’il avait la bouche si amère ! » Puis encore des ressouvenirs anciens, des détails d’une ascension au Vésuve, qui reviennent dans des paroles n’ayant plus de suite, n’ayant plus de sens. Et là dedans une phrase recommençant ainsi qu’une litanie : « Ah, nous sommes bien malheureux ! » — une phrase qu’elle répète plusieurs fois de suite, et que la dernière fois on n’entend plus, que comme si elle la soupirait.

Enfin nous persuadons à la malheureuse femme de se coucher auprès de son enfant, resté toute la journée dans ces tristes choses, afin qu’il n’ait pas peur, s’il venait à se réveiller.

Et je me jette sur un canapé, pour veiller le mort, en compagnie de Mme Techener, la femme du libraire, une parente de Mme de Nittis.

Vendredi 22 août. — À une heure du matin, tombe dans la maison, un commis de Borniol, l’homme des pompes funèbres.

Au matin, l’impression est navrante dans la sereine indifférence de la nature, et le joyeux éveil de toutes les bêtes de la maison, qu’il aimait tant : les oies, les canards, les poules, la chèvre, et quand je descends prendre une tasse de café dans la salle à manger, son joli petit chat blanc vient prendre position sur le collet de ma jaquette, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire, pendant le déjeuner de son maître.

Mme de Nittis qui a passé cinq ou six fois, cette nuit, devant nos yeux, comme un fantôme, fait sa rentrée dans le salon, et reprend son va-et-vient inlassable. Après deux ou trois tours, elle s’arrête soudain, et dit lentement avec des yeux, où l’espérance a l’air de sourire au milieu des larmes : « Ce matin… j’ai cru pourtant que ça allait n’être pas vrai ! » Et allant et venant, elle murmure : « Ce matin, c’est singulier… je ne pouvais pas rassembler mes idées… mais ça revient… oui, oui, elles rentrent en place. » Puis soudainement, et comme si elle trouvait sous ses pieds un trou, un précipice, elle se met à crier : « Ah ! je suis perdue… Qu’est-ce que je vais devenir ? » Et comme on lui dit qu’il faut songer à son enfant, vivre pour lui : « Ah ! sans lui, fait-elle, on se coucherait par terre comme un chien galeux… et que la maladie… que la mort vienne… elle serait la bienvenue ! »

À neuf heures et demie, Alexandre Dumas arrive et le prix du convoi et de l’enterrement arrêté, nous allons signer l’acte de décès à la mairie de Saint-Germain.

En sortant de la mairie, Dumas me demande, avec une certaine gentillesse, de manger un morceau avec lui, et nous déjeunons dans un café quelconque, où, tout le temps du déjeuner, Dumas me parle curieusement de Girardin, et me conte une réponse qu’il lui a faite.

Un jour Girardin, exaspéré de la nullité de son fils, lui aurait dit : « Il m’aurait fallu un fils comme vous ! — Les fils comme ça… voyez-vous, répondait Dumas, il faut les faire soi-même ! » Et là-dessus, Dumas part pour jeter un coup d’œil à la propriété, dont il vient d’hériter de Leuven.

Mais de retour à la maison, voici l’embaumeur et son aide, et de l’endroit où je suis dans le salon, tout en ne voyant pas ce qui se passe dans la pièce voisine, je commence à pâlir si visiblement, qu’on me renvoie dans le jardin.

Et je vais m’asseoir dans un coin, que le mort aimait, là où il y a une guérite en toile, une chaise longue en sparterie, un hamac : dans ce coin, dont il avait fait une espèce d’atelier, en plein air.

À son arrivée à Saint-Germain, il y peignait son dernier tableau ou plutôt sa dernière esquisse, et qui devait faire le pendant à son « Déjeuner dans le jardin » de l’année dernière. Cette esquisse qu’il avait abandonnée, lorsque sa vue avait commencé à se brouiller, il me la montrait, mardi dernier, au milieu des pots de confitures et des bocaux de pickles, confectionnés, ces jours derniers, par sa femme, et dont, un moment, dans une enfantine gaîté, il me faisait voir les jolies colorations, sentir les arômes piquants.

Cette nuageuse esquisse représente sa femme en robe blanche, couchée dans un hamac, mais presque perpendiculairement, et comme debout. Dans cette originale pose, elle conte au petit Jacques, assis à côté d’elle, dans un fauteuil de paille, elle conte une de ces histoires merveilleuses, qu’elle imagine si joliment.

Ce soir retour à Paris, et visite de bureaux de journaux, où je sollicite un peu de bruit autour de ce mort illustre.

Samedi 23 août. — Dans un des bureaux de rédaction, où j’avais été hier, et où à peine remis de l’émotion de l’embaumement, j’avais dit qu’il m’était impossible de rédiger une note, on m’avait demandé : « Était-il grand ou petit ? — Brun ou blond ? — Était-il gai ou triste ? » J’avais eu l’ingénuité de répondre au rédacteur qui me posait ces questions : « C’était une nature gaie, et la gaieté du pauvre garçon avait quelque chose de charmant, quelque chose de la gaieté enjouée et spirituelle d’un personnage de la comédie italienne. » Ce matin, j’ouvre le journal, et je lis que M. de Goncourt regardait de Nittis comme un personnage de la comédie italienne. Ah ! ce que j’ai souffert de cette inconcevable interprétation de mes paroles !

En arrivant à Saint-Germain, je trouve aujourd’hui la malheureuse femme, comme calmée, apaisée, pacifiée. Les yeux presque secs, et soigneusement peignée, elle marche toujours dans le long salon, mais lentement, régulièrement, presque processionnellement, ainsi que marchent dans le chœur d’une église, les chantres, auxquels elle ressemble par derrière, avec son fichu noir, apparaissant comme un capuchon sur le dos d’un moinillon.

Elle marche les bras croisés, ses mains soutenant ses bras, dont elles se délient par des mouvements d’abandon. Elle continue aussi, en allant et venant, à parler, mais d’une voix éteinte, et avec des intermittences, et ressemblant de plus en plus à une voix d’une personne qui rêve tout haut : « Il ne faut pas que je pleure… » Et presque aussitôt : « Non, voyez-vous… quand je m’assieds… je pense à des choses auxquelles il ne faut pas penser… et quand je marche, quand je parle… je ne pense pas. »

Elle se tait longtemps, puis regardant alors du côté de la bière, qui doit partir demain matin, elle répète avec un accent impossible : « Mais quand il ne sera plus là… quand il ne sera plus là ! »

Dimanche 24 août. — Dans le petit salon, où elle tenait ses jours, le mardi, Mme de Nittis est assise, les yeux vitrifiés, les lèvres blanches, dans une immobilité automatique, avec des gestes, quand il faut en faire, semblant un effort, avec des paroles, quand elle veut en dire, si basses, qu’il est besoin d’approcher l’oreille d’elle.

Et cependant, elle veut assister à tout, à tout.

La mort de cet homme de trente-huit ans, de ce garçon si aimable et si ingénieux à vous faire du plaisir et de la joie chez lui, de ce peintre, si peintre, a rencontré une sympathie bien naturelle, et c’est merveilleux et touchant, le luxe des fleurs déposées sur son cercueil.

La voici à l’église, où elle a demandé qu’il n’y eût pas de chant, et où, je crois, une galanterie de l’ambassadeur d’Italie a fait envoyer des chanteurs. Et bientôt c’est une admirable voix chevrotante de vieillard — est-ce Tamberlick — que je sens mettre en elle, une inquiétude, une anxiété, la crainte de se trouver mal, de ne pouvoir aller jusqu’au bout. Je fais ouvrir par le sacristain la porte d’une balustrade, et aussitôt qu’elle a jeté son eau bénite, elle peut sortir et gagner, avec Mme Claretie, sa voiture de deuil, où elle fait monter Jacques près d’elle.

Nous sommes à la porte du caveau provisoire, devant lequel, elle se tient la tête renversée en arrière, les yeux fermés, les lèvres murmurantes de paroles d’adoration, dans une pose d’aveugle, ayant étendues devant elle, et agitées de mouvements convulsifs, ses mains gantées de laine noire : des mains tragiques.

Aux dernières paroles du prêtre, elle craint de s’évanouir, et sans se retourner, retirant derrière elle le petit Jacques, et appuyée sur ses épaules, de ses bras croisés autour de son cou, la veuve avec l’orphelin, dessine soudain le plus gracieux et le plus attendrissant groupe sculptural.

Lundi 8 septembre. — Morel, le cocher de la princesse, bataillant avec elle, pour qu’on ne vende pas un vieux cheval, s’écrie : « Comment la princesse peut-elle avoir l’idée de se défaire du dernier cheval, que nous ayons… auquel on a présenté les armes ! »

Mercredi 10 septembre. — Il vient aujourd’hui une école de petites filles de Saint-Denis, jouer dans le parc de la princesse. C’est curieux, le côté laidement vieux de ces petites filles, elles semblent avoir été conçues dans l’ivresse du vin, les batteries de l’amour, la folie bestiale d’un rut alcoolisé. Ce ne sont plus les gentilles petites filles du peuple d’autrefois : elles ont l’air d’enfants de la Salpêtrière.

Dimanche 14 septembre. — Parcouru hier les MALHEURS DE JUSTINE, de De Sade. L’originalité de l’abominable livre, elle n’est pas pour moi dans l’ordure, la cochonnerie féroce, je la trouve dans la punition céleste de la vertu, c’est-à-dire dans le contrepied diabolique des dénouements de tous les romans et de toutes les pièces de théâtre.

Dimanche 28 septembre. — Je relisais aujourd’hui LUTÈCE, de Henri Heine, et j’y trouvais que le Français ne demandait pas l’égalité des droits, mais l’égalité des jouissances. Je crois que l’heure présente donne fièrement raison à cette pensée, écrite en 1830.

Mardi 7 octobre. — Je retrouve, de retour de Néris, et d’autres lieux transalpins, je retrouve mon petit Daudet, toujours souffrant.

Ce soir éclate une amusante discussion entre le mari et la femme, à propos de Michel Montaigne.

La femme soutient que, lorsque son mari lit les ESSAIS, il n’est plus le Daudet qu’elle connaît, il n’est plus père, c’est un Daudet racorni. Et la voilà qui s’élève contre la bassesse de la philosophie du philosophe du Midi, le terre-à-terre égoïste de sa doctrine, le vilain pessimisme qui se dégage de sa prose. « Il est abominable, il est abominable avec ses appréciations sur la femme ! » s’écrie-t-elle, et malgré les objections, la défense timide de son Alphonse, elle continue à tomber Michel, avec le doux entêtement et la parole placide, qu’elle apporte dans la contradiction.

Mardi 14 octobre. — Je reçois aujourd’hui une lettre de l’Odéon, m’annonçant qu’on va prochainement y remonter HENRIETTE MARÉCHAL. Dieu le veuille ! Car je suis un peu inquiet pour les années qui viennent. Si je tombais malade, si quelque grosse dépense relative à ma maison m’advenait. Mes dix mille livres de rente réduits à neuf par les impositions, avec le prix de la vie actuelle, et dans une grande installation comme la mienne, c’est vraiment bien peu d’argent. Ah ! les gens raisonnables peuvent me dire : « Vous n’aviez qu’à placer les 200 000 que depuis dix ans vous avez mis en bibelots… » Mais si j’avais été raisonnable à leur image, est-ce bien sûr que j’aurais eu le talent, qui me les a fait gagner.

Jeudi 16 octobre. — J’ai été longtemps, et je suis encore tourmenté par le désir de faire une collection d’objets à l’usage de la femme du XVIIIe siècle, une collection des outils de son travail, — et une petite collection qui tiendrait dans le dessous d’une vitrine de la grandeur d’une servante. Il faudrait avoir la navette en porcelaine de Saxe la plus extraordinaire, la paire de ciseaux la plus précieusement orfévrée, le dé le plus divin, etc., etc. J’avais bien débuté par le petit nécessaire en or de la vente Demidoff, qui a l’air d’avoir été ciselé sur un dessin d’Eisen, mais j’en suis presque encore, dans ma collection, à ce nécessaire.

Vendredi 17 octobre. — L’affreux et bourgeois ensemble d’art au Louvre que la collection Thiers, avec sa vaisselle de table d’hôte d’Allemagne, ses copies de Raphaël à l’aquarelle, le collier de perles de Madame. Et vraiment dans les objets chinois et japonais, rien de supérieur.

Pendant que dans la salle des dessins français, j’étais arrêté devant le « Couronnement de Voltaire », de Gabriel Saint-Aubin, qu’enfin, ils se sont décidés, je puis dire sur mes objurgations, à exposer, un monsieur qui le regardait admirativement, comme moi, et qui était Beurdeley fils, me dit que son père avait vendu 8 000 francs à M. Thiers, la plus belle pendule en marbre, qu’il avait jamais possédée. Il s’étonnait de ne l’avoir pas retrouvée, et moi il me semblait, aussi, que mon regard n’avait pas rencontré le petit cabinet en laque, de la vente Montebello, acheté pour son compte, par Mallinet, 2 700 francs.

Mercredi 29 octobre. — Hier, à ce qu’il paraît, à la suite d’une paraphrase de son professeur sur Schopenhauer, le jeune Daudet a eu, le soir, une attaque de sensibilité, une crise de larmes, demandant à son père et a sa mère : « si vraiment, la vie était comme ça…, ça valait la peine de vivre ! »

Et le lendemain matin, le petit frère, dans l’oreille duquel étaient restés des mots, qui étonnent la pensée enfantine, passait tout le déjeuner, à vouloir savoir ce qu’on devenait, quand on était mort. Ah ! dans le monde, il se prépare, en ce moment, des tristes, et c’est fini de la rigolade de la jeunesse d’autrefois.

Jeudi 30 octobre. — Aujourd’hui Mme Daudet a été à la Belle-Jardinière, avec l’intention d’acheter un paletot pour son grand fils. Là, elle y voit des capotes en gros drap bleu, aux palmes et aux boutons d’or, avec une patte et trois plis dans le dos. Elle demande à un commis, si elle ne pourrait pas en avoir une pour son fils ?

— Oh ! — fit, avec un sourire, le commis — c’est pour les lycées de jeunes filles !

« Des capotes de soldats !… de vraies capotes de soldats, — s’écrie Mme Daudet, — celles qui auront porté cela ne seront jamais des femmes ! »

— Une curieuse révélation qui m’est faite, ce soir, sur les cartons exposés dans les tirs. Les plus terrifiants seraient ceux de rastaquouères à épouses légères. Ils sont exposés comme épouvantails, non pour ceux qui auraient l’intention de les tromper, mais pour ceux qui seraient tentés de parler trop haut de leur cocuage.

Dimanche 2 novembre. — Jour des Trépassés. Comme chez la plupart des hommes et des femmes, que je vois s’aimer, il manque ce lien inexprimable de la liaison d’esprit, qu’il y avait entre mon frère et moi ; et comme ces tendresses de la chair, toutes passionnées qu’elles soient, sont inférieures à ce qui nous unissait.

— — — — Il y a des jours, où Barbey d’Aurevilly m’apparaît comme un personnage de Byron, un Lara joué à Montparnasse, par un de ces acteurs qui représentent les pairs de France, avec un mouchoir à carreaux bleus d’invalide.

— — — — Le petit Zézé Daudet est vraiment doué picturalement, et a d’étonnants yeux de coloriste. J’ai vu d’autres enfants de son âge, dessiner, et dessiner aussi bien que lui, mais je n’en ai pas vu faire des ciels, des colorations d’orage, des feux d’artifice de soleil couchant, enfin se livrer à des barbouillages, ressemblant mieux à la marbrure brouillée d’une palette de peintre de talent.

Et sa mère me faisait lire deux ou trois lignes de lui, où il disait que la chose qu’il aimait surtout c’était la couleur orangée : des lignes tout à fait surprenantes, où l’enfant confessait son adoration de la couleur, dont Fromentin parlait avec une voix presque religieuse.

Lundi 8 novembre. — Ces jours-ci, j’ai eu vraiment une jouissance d’esprit et de cœur, à me plonger dans un paquet de lettres de mon frère, retrouvé chez Louis Passy, un paquet de lettres de sa jeunesse, et qui me remontrent, en pleine lumière, des morceaux de notre vie, à demi effacés, et comme sortant tout à coup du brouillard, qu’apportent les années aux souvenirs d’un vieux passé.

Ces vieilles lettres ont même rejeté ma pensée, je ne sais comment, à des années plus anciennes, que celles qu’elles racontaient.

Elles ont évoqué chez moi, tout vivant et tout réel, le souvenir de ma blonde petite sœur Lili. Je l’ai revue, en cette année 1832, quand elle est venue avec la nourrice, me chercher à la pension Goubeaux, pour fuir le choléra. Je la vois la chère petite, aux yeux si bleus, aux cheveux si blonds, ne voulant pas s’asseoir à côté de moi, et se plaçant dans le fiacre, sur le rebord du bas de la portière, pour mieux me voir, pour mieux me manger des yeux, dans cette contemplation aimante, et comme agenouillée, qu’ont les enfants pour ceux qu’ils adorent. Pauvre enfant ! la nuit suivante, dans la diligence qui nous emportait vers la Haute-Marne, elle était prise du choléra. Et pensez à ce voyage avec cette enfant mourante sur nos genoux, et mon père et ma mère n’osant s’arrêter dans un des villages ou une des petites villes, que nous traversions, dans la crainte de ne pas trouver un médecin qui sût la soigner. Nous arrivions seulement à Chaumont, quand elle était, pour ainsi dire, morte.

Mardi 18 novembre. — Le haut de ma maison, je le bouscule, et jette à bas les cloisons, et cherche à faire des trois petites pièces du second sur le jardin, une espèce d’atelier sans baie, pour y installer, à la sollicitation de mes amis de la littérature, une parlote littéraire, le dimanche.

Jeudi 20 novembre. — Tout le monde des lettres est décidément malade. Belot arrive chez Daudet avec son teint de gros garçon bien portant, et le voilà qui, à table, tire, de la poche de son gilet, des gouttes amères de noix vomique. Car il sort de chez Hardy, qui lui a dit que ses maux d’estomac avaient amené chez lui un gonflement, lui ayant fait remonter le cœur, et lui donnaient le sentiment d’un asthme.

Il veut passer tout l’hiver en Italie… il partira aussitôt qu’il aura de l’argent… il laissera son roman et le reste… et il se décidera tout à coup, comme ça, dans l’heure du réveil… au moment où il fume son premier cigare, et où il se garderait bien de lire une lettre… Oui, le soir, il s’embarquera, à dix heures, — il est très bien avec le chef de gare, qui lui donnera un compartiment pour lui tout seul — et il prendra du chloral… et il dormira jusqu’au matin… et quand il se réveillera… il se réveillera dans du soleil, dans de la gaieté.

À cette perspective, l’homme des colonies se retrouve en Belot, et il y a vraiment en sa personne, un peu de la jouissance sensuelle d’un homme de l’équateur, soudainement jeté dans une contrée de bananiers.

Est-ce curieux ? cet homme qui, dans la souffrance, a des sensations distinguées, assaisonnées de remarques et de réflexions presque littéraires, lorsqu’il écrit, est absolument dénué de littérature, et ne se doute pas du tout de ce qui fait la beauté d’un livre.

— — — — À propos des curieux dessins de costumes, enlevés à la plume et lavés d’une rapide aquarelle par Boquet, pour la confection des costumes de l’ancienne Académie royale de Musique, Nuitter me racontait, que le plus grand nombre de ces dessins avaient autrefois été donnés aux enfants des employés des Menus-Plaisirs, qui s’amusaient à les découper.

Samedi 29 novembre. — En feuilletant des lettres de ma mère, adressées à ma tante de Courmont, à Rome, et qui me sont communiquées, avec une lettre de mon frère, par la belle-fille de Mme de Courmont, je trouve cette lettre de ma mère, qui me reporte à un morceau ennuyeux et triste et douloureux de ma vie passée, qu’on voulait pousser à des choses, pour lesquelles j’étais bien peu fait.

« Edmond, chère Nephtalie, travaille toujours avec courage chez l’avoué, ce qui me fait un extrême plaisir. Puisse-t-il continuer et se mettre à même d’être, un jour, avocat à la Cour de cassation. Cette carrière est désirable sous tous les rapports, et d’ailleurs que faire, ne voulant pas entrer dans une administration, ce que je conçois bien. »

Dimanche 30 novembre. — Mme Michelet est venue m’apporter, aujourd’hui, — pour la collection des livres contemporains avec autographes, que je m’amuse à faire, — est venue m’apporter un devoir de Michelet, corrigé par Villemain. C’est vraiment un curieux autographe.

Des cheveux tout blancs, une figure toute jeune, une voix légèrement voilée : c’est le portrait de l’aimable femme.

— Dans la vie moderne actuelle, avec l’exiguïté des demeures, c’est bien difficile, de faire durer éternellement les chapelles des morts, les chambres d’agonie, qu’on veut toujours conserver, telles qu’elles étaient, lorsque a sonné la dernière heure d’une personne aimée ; — et ces jours-ci, ç’a été pour moi une véritable tristesse, quand j’ai entendu les coups de pioche, jetant à bas les cloisons de la chambre de mon frère, et détruisant cette espèce de survie d’un être cher, parmi les objets et les choses de son entour, brutalement démolis.

Mardi 2 décembre. — C’est curieux, la jeunesse actuelle semble cesser d’être une jeunesse d’imagination, pour devenir une jeunesse de pédagogie. Je suis frappé de cela, à la lecture des derniers numéros de la Revue Indépendante, qui contient trois articles de critique par des jeunes : trois articles tout à fait remarquables.

Jeudi 4 décembre. — Première entrevue avec Porel, chez Daudet.

Il me dit qu’il veut jouer ma pièce, comme une pièce jouée de l’autre côté de la Seine, une pièce jouée sur le boulevard, et qu’il a engagé Léonide Leblanc, qui a une action sur le monde de l’argent, sur le monde de la gaudinerie. Ça ne me paraît pas si bête !

Samedi 3 décembre. — La comtesse de Béhaine me contait aujourd’hui, qu’une jeune fille, qu’elle connaissait, donnait des répétitions dans une institution laïque du Nord de la France, et qu’elle conduisait, tous les dimanches, une vingtaine de fillettes à la messe — cela sur la demande des parents.

Toutes les jeunes filles en se rendant à la messe, portaient un bouquet de trèfle. La sous-maîtresse n’y fit pas attention, la première fois, mais à la seconde ou à la troisième, un peu intriguée, elle demanda la signification de ce bouquet, à l’une des fillettes, qui lui répondit :

« Ah ! vous ne savez pas, vous ne savez pas… mais le trèfle est la fleur du doute ! »

— Quelqu’un définissait ainsi un musicien de talent de ce temps : « Il a l’esprit gros et la méchanceté fine ».

Mercredi 24 décembre. — Aujourd’hui, Maupassant qui est venu me voir, à propos du buste de Flaubert, me raconte des choses typiques de la grande mondanité.

À l’heure présente, les jeunes gens du monde chic, apprennent d’un maître d’écriture ad hoc, l’écriture de la dernière heure, une écriture dépouillée de toute personnalité, et qui a l’air d’un chapelet d’m.

Autre chic. Comme les Rothschild ont épuisé tous les genres de chasse, et qu’il n’y a plus de bête sur la terre, qui les intéresse à chasser, on promène, le matin, une peau de cerf dans le bois, et avec des chiens au nez tout particulier, on chasse, tout l’après midi, cette odeur de bête absente, dans une sorte de poursuite d’une ombre. Et Mme Alphonse Rothschild sautant très bien, on prépare d’avance des obstacles, et l’on arrose l’herbe, pour que, dans le cas où tomberait la chasseresse, elle ne se fasse pas de mal.

Maupassant m’avoue, que Cannes est un endroit merveilleux pour la documentation de la vie élégante.

— — — — Je rencontre Burty, fort humilié, comme inspecteur des Beaux-Arts, d’avoir été envoyé par Kaempfen à la Chapelle, pour faire un rapport sur une cave à liqueurs, fabriquée de petits barillets, qu’un marchand de vin artiste et patriote, veut offrir au Louvre ou au moins à la nation.

— — — — Ce soir, dans un coin du salon de la princesse, le Japonais Hayashi, me racontait un hara-kiri, dont son père avait été greffier, et auquel il avait assisté, tout enfant.

Les préparatifs connus, terminés, le condamné lisait une poésie, dans laquelle il disait avoir commencé à délivrer le peuple de son fléau, puis il tendit la main, prit le petit sabre, l’enveloppa de papier jusqu’à un pouce de l’extrémité de la lame, et seulement lorsqu’il se fut véritablement ouvert le ventre, dit à son maître d’escrime, qu’il avait choisi pour exécuteur : « Allez, maintenant ! »

— — — — Pas de chance, tant de complications, tant de retards, enfin tant de caps doublés, avec l’espérance de voir jouer HENRIETTE MARÉCHAL, et la mort de La Rounat qui remet tout en jeu.

FIN DU SIXIÈME ET DERNIER VOLUME