Journal des Goncourt/VI/Année 1883

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome sixième : 1878-1884p. 235-282).


ANNÉE 1883

Lundi 1er janvier. — Dans l’après-midi Daudet, qui vient avec sa femme et ses enfants, me souhaiter le bon an, m’annonce que Gambetta est mort.

Mercredi 3 janvier. — Dieulafoy faisait, au fumoir de la princesse, le récit de l’héroïque mort de Trousseau.

Trousseau donnait à tâter une grosseur dans sa jambe à Dieulafoy, en lui disant : « Voyons, qu’est-ce que c’est que cela… et que ce soit un diagnostic sérieux ?

— Mais c’est…

— Oui c’est… et il se servit du mot scientifique… et avec cela on a le cancer… j’ai le cancer… oui je l’ai… maintenant gardez cela pour vous, et merci.

Et il continuait à vivre comme s’il ne se savait pas condamné à jour fixe, donnant toujours ses consultations, recevant le soir, à des soirées où l’on faisait de la musique, — serein et impénétrable.

Il s’affaiblissait cependant, ne pouvant plus sortir. Alors il renvoyait sa voiture au mois, et continuait à donner des consultations, chez lui.

Toutefois, malgré sa volonté et son courage, le changement qui se faisait en sa personne, apparaissait à tous les yeux, et le bruit se répandait qu’il avait un cancer. Sur ce, des mères accouraient chez lui, disant brutalement au médecin : « Mais est-ce vrai ? on dit que vous allez mourir ! Mon Dieu, qu’est-ce que va devenir mon enfant ?… qu’est-ce que va devenir ma fille, quand viendra sa puberté ? » Trousseau souriait, leur faisait signe de s’asseoir, et leur dictait de longues recommandations.

Et encore les derniers mois de sa vie, étaient empoisonnés par de noirs soucis de famille, et de terribles affaires d’argent à arranger.

Enfin il ne pouvait plus se tenir debout. Il fallait s’aliter. Couché, il recevait des amis, rasé, la toilette faite, dans l’état d’un homme qui aurait une légère indisposition.

Bientôt il souffrait des douleurs atroces. Seulement alors il demandait qu’on l’injectât de morphine, mais à des doses infinitésimales, et qui lui donnaient le repos et le calme, pendant quelques minutes, puis il revenait à sa vie douloureuse, se secouait, et disait à l’ami médecin, qui se trouvait près de lui : « Faisons un peu de gymnastique intellectuelle, causons de… » Et il nommait une thèse médicale quelconque, voulant conserver intactes les facultés de son cerveau, jusqu’au bout.

Un jour il laissait échapper : « J’espérais une perforation ou une hémorrhagie, mais non ce sera plus long » — et il épuisait dans cette maladie les souffrances de la mort à long terme.

Cela dura ainsi sept mois, pendant lesquels je le répète, il ne laissa jamais voir qu’il savait devoir mourir à tel jour.

Dans les derniers temps, Nélaton vint lui faire une visite.

— Ta dernière visite, hein ?

Nélaton fit un signe d’assentiment.

Là-dessus Trousseau lui dit en parlant d’un camarade de province, — je crois Charvet : « J’aurais bien voulu le voir décorer… tu devrais bien faire cela. »

Nélaton revenait quelques jours après, et lui disait : « Cette fois-ci, mon ami, hélas ! c’est la dernière… mais le décret est signé. »

Quand il fut au moment de mourir, il dit à sa fille de s’approcher, lui prit la main, et soupira : « Tant que je te la serrerai, je serai vivant… Après cela, je ne saurai plus où je serai… »

— — — — Un professeur d’esthétique disait, ces jours-ci, à une personne de ma connaissance, qu’il ne faisait aucune différence entre les jolies femmes et les autres… Après cette profession de foi, qu’il soit le mari de sa femme très bien, — mais professeur d’esthétique ? Non.

Vendredi 5 janvier. — « Pas de discussion sur Gambetta, ou nous tapons ! » s’écriait, ce soir, le fils de Daudet, donnant la profession de foi de son collège.

Dimanche 7 janvier. — J’ai un pauvre diable de cousin éloigné qui vit avec dix-neuf cents francs, gagnés dans un ministère. Comme je lui demande aujourd’hui où il demeure, il me répond : « 21, rue Visconti… J’habite la chambre de Racine : une chambre où il fait bien froid et où il y a si peu de jour, que j’ai toutes les peines du monde à m’y faire la barbe. » La chambre de Racine coûte 300 francs par an.

Mardi 9 janvier. — Dîner du Temps. La conversation de ce soir, est tout entière consacrée à Gambetta. Charles Robin dit qu’il existait deux perforations à l’appendice cœcal. Il croit que l’accident du revolver n’a eu aucune influence, que ç’a été concomitant, que l’homme, à quelques mois de là, à quelques jours peut-être, était condamné à périr, à la suite d’une indigestion, d’une fatigue, d’un rien.

« Quel coup ! » laisse échapper, en entrant, Spuller, dont la grosse chair a le pâlissement d’un vrai chagrin.

On parle du cerveau du mort, qui est chez un tel, de son bras, qui est chez un autre, de je ne sais quoi de son corps, qui se trouve chez un troisième. C’est horrible aujourd’hui la dispersion d’un cadavre illustre.

Quelqu’un a fait allusion à la possibilité d’une opération. « Une opération ! s’écrie Liouville. Vous ne savez donc pas ce que Verneuil a dit à l’autopsie : « Mes enfants, quelle grâce d’état que nous ne soyons pas intervenus ! »

Notre ami mangeait gloutonnement, interrompt Hébrard avec un sourire gamin. Vous rappelez-vous les perdreaux, il les engloutissait… il a peut-être avalé un grain de plomb, cela suffit pour une perforation, n’est-ce pas ?… Lannelongue, qui a écrit cent pages, sur sa maladie, croyait à un morceau de truffe du déjeuner, qui lui avait donné une indigestion.

Spuller accablé : « Il était aussi grand qu’il était bon, car il était le meilleur des hommes ! » Il ajoute : « Au fond, on ne le sait pas, mais ce qu’il aimait, c’était la science et la philosophie… Quand Robin a été nommé sénateur, cette nomination lui a fait autant de plaisir que les élections de 76. Il disait : « Voilà Robin nommé, c’est le commencement, nous serons un jour les maîtres de l’Académie de Médecine, et alors… — ajoutait-il avec ce ton vainqueur et goguenard qu’il avait habitude de prendre, — nous les mènerons loin ! »

Là-dessus une discussion sur son crâne, qui décidément a une pesanteur, inférieure à celle de Morny. Et tout le monde d’ici est humilié, très humilié de cela, et proclame que la pesanteur n’est rien, et que tout est dans la beauté des circonvolutions, et que Gambetta a les plus belles circonvolutions du monde : des circonvolutions à bourrelets qui étaient à l’étroit dans sa puissante boîte crânienne.

… « Un grand homme de café ! » jette Hébrard, — et comme on cherche à voir dans le blanc de ses yeux, s’il est sérieux ou s’il blague, — le directeur du Temps improvise une théorie, éloquemment paradoxale, dans laquelle il proclame que le café, est une sorte d’école normale d’humanité très parfaite, où l’on arrive de suite au ferraillement et au corps à corps, sans les salamalecs et les exordes de la porte.

Du Mesnil raconte ensuite, comment Gambetta a eu l’œil crevé, c’est par la pointe d’un couteau qu’un repasseur, établi à la porte de sa maison, promenait sur sa meule, et dont l’enfant s’était trop approché, pour voir les étincelles.

Lundi 15 janvier.

… « Oui, reprend Dumas avec une conviction désespérée, tous les hommes, la première fois que je les vois, ma première impression est de les regarder comme des coquins… et aussi toutes les femmes comme des coquines. Quand dans le tas, il se trouve un honnête homme ou une honnête femme, je le reconnais toutefois… Mais ma première impression est celle que je vous dis. »

Mercredi 17 janvier. — Les journaux de ce matin m’apprennent l’arrestation du prince Napoléon, et la discussion de la Chambre sur la proposition de Floquet. Le prince Napoléon m’est indifférent, mais cette pauvre princesse avec son habitude amoureuse de Paris. Cela me trouble toute la journée…

Mardi 23 janvier. — Je me rends au dîner du Temps ; au milieu de vociférations d’aboyeurs de journaux, criant la démission du ministère. Peu de monde, on ne sait rien, on croit que le ministère a donné sa démission et qu’il l’a retirée. Des hommes soucieux, préoccupés, inquiets. Charles Edmond arrive, mis en retard par le long discours de Clemenceau. Dumont, de l’instruction publique, suit Charles Edmond. Il nous annonce que le ministère a positivement donné sa démission, mais que trois ministres restent. On parle du discours de Clemenceau, à la fin duquel l’orateur était très fatigué… Une conversation générale, où l’on entend la voix tendre du gros Spuller, disant à Berthelot : « Il a trouvé dans le cerveau de notre grand ami, une finesse… »

Et les apartés se taisent, et l’on écoute Spuller parlant de son grand ami mort, avec un peu de la religion d’un amoureux. Il dit à peu près cela : « Il était trop bon et il n’avait pas le sens critique de l’humanité, ce qui le rendait parfois un mauvais juge des hommes, avec lesquels il était en rapport, mais quelquefois aussi, il voyait parfaitement juste… »

Spuller s’arrête quelque temps et reprend :

« Voyez-vous, il avait des conceptions, des conceptions comme celle-ci : un jour, parlant du couronnement de l’Empereur de Russie, il m’a dit, qu’en cette occasion, il fallait que la France affirmât à la face de l’Europe, fièrement, la République, et qu’il voulait envoyer à ce couronnement, comme représentant du pays, devinez qui ? le duc d’Aumale, oui, le duc d’Aumale ! C’était brave, n’est-ce pas ?… D’autant plus qu’il s’attendait à ce qu’on aurait dit, qu’il faisait cela, pour devenir plus tard ministre du prince. »

Jeudi 25 janvier. — Une immense pièce, aux boiseries blanches, aux rideaux de serge verte, au milieu un lustre de cafés de province, et par une fente des rideaux fermés, une filtrée de lumière ensoleillée, tombant d’une façon toute rembranesque, sur les crânes d’une rangée d’hommes pâles, d’hommes jaunes, et éclairant un coin d’un terrible paysage alpestre, comme peint avec des couleurs de décomposition. C’est le salon extraordinairement bourgeois, où sont réunis les amis et les connaissances de Doré, pour le mener au cimetière…

Elle m’a surpris, cette mort, quoique la dernière fois que je l’ai vu, Doré se plaignît d’un étouffement continuel.

Au temps de la jeunesse du peintre, je l’avais trouvé insupportable, plus tard, et surtout depuis quelque années, où je dînais avec lui chez Sichel, j’avais découvert sous l’enveloppe balourde et grossière de l’homme, un loyal garçon.

— — — — Une monarchie tempérée par de l’esprit philosophique : au fond, voilà ce qu’il me faudrait. Mais que je suis bête, ce gouvernement, c’est celui de l’infâme Louis XV.

Mercredi 31 janvier. — C’est beau ce Paris, la nuit, vu du haut du Trocadéro, c’est beau, cette obscurité solide, sillonnée de feux. On dirait une mer aux vagues de pierres phosphorescentes.

Un tout petit dîner chez la princesse. D’hommes, il n’y a guère que Popelin, Lavoix et moi. La princesse pâle, fatiguée, jouant l’attention autour de ce qu’on dit, mais complètement absente. Elle s’échappe à dire, en parlant de la Conciergerie, avec un geste qui semble repousser l’image de sa cervelle : « La prison ; je n’aime pas voir cela… » et elle en reste là de sa phrase.

On cause de la malle des papiers du prince Napoléon, qui à été saisie…

— — — — C’est peut-être dommage, que nous n’ayons pas pu finir notre œuvre historique, comme nous pensions le faire, par une histoire psychologique de Napoléon, par une espèce de monographie de son cerveau. On nous a vu faire de la petite histoire ; là dedans, je crois, qu’on nous aurait vu en faire, de la tout à fait grande !

Mardi gras 6 février. — Ce soir nous causions impressions d’enfance. Mme de Nittis disait qu’elle n’avait de ce temps qu’un souvenir, un seul. Quand elle se réveillait dans son petit lit, elle voyait toujours sa mère travaillant dans l’ombre transparente d’un abat-jour de lampe, une vision qui la faisait se rendormir pleine de sécurité. Sa mère, elle se la rappelle comme dans du clair-obscur.

Les souvenirs affluent plus nombreux chez mon ami, Nittis se revoit tel qu’il s’est apparu, la première fois, qu’il s’est regardé dans une glace : une petite figure toute pâle, dit-il, de grands cheveux filasse, — lui maintenant si brun ; — une petite blouse noire à pois blancs.

Il se rappelle aussi quand tout petit, il allait à une école de petites filles, où il était le seul garçon. Là, il avait pour maîtresse, une grande fille, nommée Esperanza qui l’aimait beaucoup, et qui dans les récréations, s’asseyait sur les marches de l’escalier, lui renversant la tête sur ses genoux, et lui caressant les cheveux, pendant que le petit fouillait de son regard amoureux le bleu profond du ciel. Nittis a eu, dès l’enfance, une sorte de passion pour les ciels, il me parlait un autre jour, des longs temps qu’il passait à regarder les gros nuages blancs de son pays, qui ne sont pas informes, comme ceux de chez nous, mais qui se modèlent dans le ciel, sous d’innombrables facettes. Et aujourd’hui encore, dans le parc Monceaux, il me faisait remarquer, dans une espèce d’ivresse d’admiration, le ton cendré du ciel, ce ton unique et distingué entre tous, et que l’on ne rencontre pas en Italie.

De cette pension Nittis se rappelait une scène qui lui avait fait grand’peur. Il se voyait dans une chambre entouré de petites filles ; et de la cheminée sortait une vieille femme, une vieille fée, qui avait un piment, tout rouge dans sa bouche, sans doute pour faire croire à du feu, à de la flamme, et la vieille qui était une fillette, travestie, se faisait amener le petit poltron, et lui mettait des bonbons dans la main.

— — — — Expression d’un marchand d’eau-de-vie artiste : « Oui, c’est de l’eau-de-vie… mais pas de l’eau-de-vie qui donne chaud sous les ongles. »

Vendredi 9 février. — Zola disait hier chez Daudet « que nous avions un malheur… que nous avions trop besoin de nous faire plaisir… qu’il fallait, que la page que nous écrivions, nous donnât aussitôt, après sa fabrication, le petit bonheur d’une harmonie, d’un tour, d’un orné, auquel nous sommes habitués dès l’enfance. »

— — — — M…, un modiste de filles, déclarait qu’il n’habillait pas les femmes du monde, parce qu’elles manquaient de conversation.

Vendredi 16 février. — Ce soir, au milieu de paroles vides et baveuses, un homme politique dit, que les seules salles à manger à Paris, où mangeaient des hommes d’État de l’étranger, et dont les maîtres de maison avaient tiré une force et une puissance extraordinaires : c’étaient les salles à manger de Girardin et de Gambetta.

Il attribuait aux déjeuners de Gambetta, dont les invitations happaient tout homme de marque, descendu dans un hôtel de Paris, il attribuait sa popularité en Europe, une popularité au delà des frontières, comme aucun Français n’en avait jamais eue, et il proclamait que c’était par ces déjeuners, qu’il était entré en relations intimes avec les membres des Parlements d’Angleterre, d’Italie, de Hongrie, de Grèce.

Samedi 17 février. — Le peintre Munckaczy, ce peintre à la solide et grasse peinture : un grand corps dégingandé, surmonté d’une broussaille grise de cheveux, qui ressemble à un buisson d’automne couvert de toiles d’araignées. De ce long corps qui se laisse tomber sur les divans, avec des affaissements de pantin cassé, sort une voix doucement dolente, se plaignant d’une fatigue qui ne lui permet pas même de soulever les bras.

Lundi 19 février. — Excelsior à l’Eden, un ballet, qu’on pourrait appeler le ballet de la danse de SaintGuy, huit cents jambes perpétuellement en l’air, dans des flamboiements et des paillons de verre de kiosques chinois, dans des feux de Bengale canailles : — une frénésie de mouvement, vous donnant une courbature, parmi de la lumière faisant mal aux yeux, comme si, on avait, trois heures, l’œil à un kaléidoscope, vigoureusement secoué.

Là dedans une prostitution plus lugubre, que jamais, avec des femmes cherchant le macabre et l’aspect pourriture d’hôpital.

À propos de la lumière électrique, il y aurait un très joli emploi à en faire dans l’amour. Il serait peut-être très agréable de jouir d’un corps de femme, ainsi clairdeluné.

Mardi 20 février. — Ce soir, après dîner, au pied du lit en bois sculpté, où on sert les liqueurs, Zola se met à parler de la mort, dont l’idée fixe est encore plus en lui, depuis le décès de sa mère.

Après un silence, il ajoute que cette mort a fait un trou dans le nihilisme de ses convictions religieuses, tant il lui est affreux de penser à une séparation éternelle. Et il dit, que cette hantise de la mort, et peut-être une évolution des idées philosophiques, amenée par le décès d’un être cher, il songe à l’introduire dans un roman, auquel il donnerait un titre, comme « La Douleur ».

Ce roman, il le cherche, dans ce moment, mais en se promenant dans les rues de Paris, sans en avoir encore trouvé l’action, car à lui, il faut une action, n’étant pas du tout, dit-il, un homme d’analyse.

Dimanche 25 février. — Dîner chez Mme Charpentier mère, avec les Sandeau, que je rencontre pour la première fois. Chez Sandeau, chez le romancier aux petits yeux noirs, dans des carnations grises, délavées, comme passées à la lessive, il y a de la chair dépassionnée, recouverte de l’impassibilité de l’homme revenu de tout et d’ailleurs.

— — — — À ce qu’il paraît, Liverpool est la ville, où l’on trouve au meilleur marché, les plus excellentes montres. Cela tient à ceci. Aussitôt qu’une montre est volée à Londres, le voleur sait qu’il y a deux ou trois maisons, où il y a un four, toujours chauffé… Et la montre achetée, est aussitôt convertie en lingot, et le mouvement envoyé à Liverpool. Et l’on peut avoir pour rien là, un mouvement Bréguet, remis dans une cuvette d’argent.

Samedi 3 mars. — Il a vraiment un comique charmant qui vous extirpe le rire, mais ce comique, quand on veut le retrouver, le fixer sur le papier, en donner un mot, une saillie, une plaisanterie, ce n’est plus rien. C’était fait d’un je ne sais quoi de cocasse dans le moment, qui s’est évaporé. L’esprit de X…, on pourrait dire qu’il ressemble à d’amusantes caricatures, tracées par la badine d’un peintre humoristique, sur le sable, à la margelle de la marée montante.

Dimanche 4 mars. — Je cherche dans la « Petite fille du maréchal » (CHÉRIE) quelque chose ne ressemblant plus à un roman. Le manque d’intrigue ne me suffit plus. Je voudrais que la contexture fût différente, que ce livre eût le caractère de Mémoires d’une personne, écrits par une autre… Décidément le nom roman ne nomme plus les livres que nous faisons. Je voudrais un titre nouveau, que je cherche sans le trouver, où il y aurait peut-être à introduire le mot : HISTOIRES au pluriel, avec une épithète ad hoc, mais voilà le chiendent : c’est l’épithète… Non il faudrait pour dénommer le nouveau roman, un vocable unique.

Jeudi 22 mars. — Je vais aujourd’hui, pour mon roman, chez Pingat, le fameux couturier.

Au premier, les magasins : des pièces basses au plafond noirci par la lumière du gaz ; aux portes et aux plinthes peintes en noir, dans des encadrements dorés, aux murs tendus de verdures du vert le plus triste, et comme choisi exprès, à l’effet de faire ressortir la fraîcheur et la gaieté des soies et des satins pour robes. Entre ces lugubres verdures, des femmes promenant sur elles des robes, des femmes, qui, à ce métier de porte-manteaux, ont perdu quelque chose de vivant, et ont gagné un certain automatisme. La plupart sont jeunes, et toutefois paraissent vieillottes. C’est amusant, le moment, où on leur prend sur le dos, le vêtement qu’elles étalent et font valoir, de les apercevoir défiler devant vous, sautillantes, à la façon de femmes dévêtues, et qui courraient avec des babouches sans talon.

Arrive Pingat. Il porte un veston à large collet de velours ouvrant en cœur sur la poitrine, un collet, où sont toujours piquées deux ou trois épingles pour les besoins de son métier.

Il parle lentement, avec une voix étoupée, et cela pendant qu’il pelote et manie et chiffonne, de ses doigts caressants, des satins, dans lesquels il fait courir des moires et des cassures luisantes. Il dit, tout en laissant traîner, comme voluptueusement, la main dans ces étoffes, il dit que c’est l’été, devant les fleurs, qu’il cherche la gamme des tons de ses toilettes, et il se plaint qu’il trouve chez ses clientes une certaine résistance à accepter le jaune : que c’est la plus belle couleur.

Et comme je lui réponds, que le jaune n’a fait son entrée dans la toilette de la femme occidentale, que depuis le rideau de la Salomé de Regnault, il se tourne vers son commis, un petit brun, en lui disant : « Justement nous en parlions, ce matin, avec M. Auguste. »

Là-dessus entre, se balançant dans un dandinement mélancolieux, Léonide Leblanc. Elle donne des poignées de main à l’anglaise à tous les commis, et laisse tomber de sa bouche, appuyée sur le manche de son parapluie : « J’ai besoin d’un costume… pour danser… c’est forcé… il faut quelque chose de tout à fait bien. » Et s’affalant sur le canapé à côté d’elle, elle ajoute : « Au fait je suis fichue !… vous allez bientôt être obligé, monsieur Pingat, d’apporter des fleurs sur ma tombe ! »

Un mot spirituel, un mot à la Sophie Arnould, de la charmante actrice, qu’on me citait justement, avant-hier : « Comme on lui disait qu’elle devait être riche, que le prince avait dû bien faire les choses, elle répondait : « Non, non, les d’Orléans en sont encore aux prix de 48 ! »

— — — — Un auteur dramatique disait de son collaborateur : « Mon collaborateur passe dans le public, pour connaître les femmes… voici qui est vraiment amusant… j’aurais dépensé mon argent et ma santé avec elles, et ce serait lui qui les connaîtrait, merci… c’est moi, c’est moi qui les connais, bougres d’imbéciles ! »

Lundi 2 avril. — Un jour, où je devais travailler, donné tout entier, à la première du printemps, à la gaieté riante du premier beau jour de l’année.

Mardi 3 avril. — Ce matin en me levant, près de m’évanouir, j’ai été obligé de m’accrocher aux meubles pour ne pas tomber. Je serais cependant bien heureux de finir mon roman commencé… Après que la mort me prenne, quand elle voudra, j’en ai assez de la vie.

— — — — Rue Godot-Mauroy, parmi la paille étendue sur le pavé pour le repos et la tranquillité d’une agonie, des enfants se roulent joyeusement, avec quelque chose du bonheur, qu’on a dans la campagne sur l’herbe. Ça peut donner une image tristement jolie.

— — — — La communication que j’ai eue, ces temps-ci, du journal de Mlle ***, du journal des amourettes d’une cervelle de seize ans, me donne la certitude absolue, que la pensée de la jeune fille, la plus chaste, la plus pure, appartient à l’amour, et qu’elle a tout le temps un amant cérébral.

Samedi 7 avril. — Aujourd’hui, en me promenant avec de Nittis, je lui parlais de l’acuité que prenait chez moi le sens de l’odorat dans la migraine, si bien qu’alors que je fumais encore, il m’arrivait de me relever, pour jeter dans l’escalier un paquet de tabac qui était dans la pièce voisine.

De Nittis, lui me dit que chez lui, le vin développe singulièrement l’acuité du sens de la vue, et que déjeunant à Londres, dans un cercle, où il buvait deux ou trois verres de vin, en revenant chez lui, dans ces voitures, complètement ouvertes devant, il voyait la rue « toute peinte » — et lorsqu’il n’avait pas bu de vin, son œil avait besoin de la chercher longtemps la rue, pour la peindre.

Mardi 10 avril. — Le nez de Zola est un nez très particulier, c’est un nez qui interroge, qui approuve, qui condamne, un nez qui est gai, un nez qui est triste, un nez dans lequel réside la physionomie de son maître ; un vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les appétences divisent le bout, en deux petits lobes, qu’on dirait, par moments, frétillants. Aujourd’hui, il ne frétille pas ce bout de nez, et répète ce que la voix morne du romancier formule sur le ton de : « Frère, il faut mourir », à propos de la vente de nos livres futurs : « Les grandes ventes… nos grandes ventes sont finies ! »

Le dîner se termine dans une causerie sur ce pauvre Tourguéneff, que Charcot déclare perdu. On parle de cet original conteur, de ses histoires dont le commencement semblait sortir d’un brouillard, ne promettait dès d’abord pas d’intérêt, et qui devenaient, à la longue, si prenantes, si attachantes, si empoignantes. On aurait dit de jolies et délicates choses, passant lentement de l’ombre dans la lumière, avec un éveil graduel et successif de leurs plus petits détails.

Mercredi 18 avril. — Ce soir, chez la princesse, le vieux Franck se plaint que tout soit à la philologie, que le monde scientifique ne veuille plus que des noms, qu’il y ait une convention pour rejeter les idées, ces vieilles aristocrates, selon son expression.

Vendredi 20 avril. — Dîner chez Charpentier.

On cause des jeunes. On déplore leur manque d’entrain, de gaieté, de jeunesse, et cela amène à constater la tristesse de toute la jeune génération contemporaine, et je dis que c’est tout simple : que la jeunesse ne peut être que triste, dans un pays sans gloire, et où la vie est très chère.

Là-dessus Zola enfourche son dada : « C’est la faute à la science ! » Il y a de cela, mais ce n’est pas tout.

Samedi 21 avril. — Le poète anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul Anglais qui avait lu Balzac, à l’heure actuelle, était Swinburne.

— — — — Un véritable homme de lettres, que notre vieux Tourguéneff. On vient de lui enlever un kyste dans le ventre, et il disait à Daudet, qui est allé le voir ces jours-ci : « Pendant l’opération, je pensais à nos dîners, et je cherchais les mots, avec lesquels je pourrais vous donner l’impression juste de l’acier, entamant ma peau et entrant dans ma chair… ainsi qu’un couteau qui couperait une banane. »

Jeudi 26 avril. — À la suite d’un cas de folie érotique, raconté par Charcot, Alphonse Daudet de s’écrier : « Ah ! le beau livre qu’il y aurait à écrire sous le titre : HISTOIRE DU VICE. Pardieu, oui ! »

En revenant ce soir à Auteuil, dans mon compartiment où je suis seul, montent deux jeunes hommes que je sais être bientôt des officiers en bourgeois. Et les voici, tout le temps sans me connaître, à parler de mes livres, de ma maison. C’est pas mal gênant sur un chemin de fer, où à chaque station peut monter quelqu’un qui vous apostrophe par : « Ah ! c’est vous, mon cher Goncourt ! »

— — — — Fabriquer de la vertu, je ne dis pas que cela n’arrive pas quelquefois à des écrivains propres, mais j’affirme que tous les écrivains qui ont fait des chaussons de lisières à Clairvaux, ou de vilaines choses, pour lesquelles il n’y a pas de gendarmes, n’inventent dans leurs livres, que des gens honnêtes. C’est en quelque sorte une façon de réhabilitation.

— — — — À voir ce qui commence, le régime de la liberté sera le plus effroyable despotisme qui ait jamais existé : le despotisme d’un gouvernement, un jour, maître et possesseur de tout.

Mardi 1er mai. — Déjeuner chez Ledoyen à l’ouverture du salon. Daudet nous tâte Zola et moi pour savoir s’il doit se présenter à l’Académie. Nous l’y engageons.

— — — — Ce soir, au dîner de quinzaine, chez Brébant, Berthelot parle de l’acuité de l’ouïe, que développent étonnamment chez lui, les excès de travail.

Il se rappelle une époque, où il ne pouvait plus dormir la nuit, empêché par le bruit d’un marteau, bruit qu’on croyait imaginaire. Des recherches étaient faites, et le marteau existait vraiment, mais à sept ou huit maisons de là, et à une distance, où il paraissait impossible qu’on pût l’entendre.

Il est parlé ensuite de Pasteur, et du mystère de ses procédés, qui lui donne quelque chose du côté secret d’un hermétique du XVe siècle.

Là-dessus le nom de Rouher est prononcé par Hébrard, et Spuller de soutenir, avec une certaine animation, que Rouher n’a jamais été qu’un habile causeur d’affaires, tandis que le véritable orateur de l’Empire a été Billault, que lui a supporté le poids des affaires les plus importantes, comme la question romaine. Et il avait ce talent, dit Spuller, de faire avaler cette politique à la fois papaline et libre penseuse de l’Empereur, et son discours faisait dire à des malandrins comme moi : « Non, il n’est pas changé, il est toujours avec nous », et faisait dire en même temps au parti impérialiste catholique : « Billault, il défend les grands principes moraux ! »

— — — — Tous des timides ou des lâches — même les gens d’église… est-ce que le président Grévy, le chef de ce gouvernement qui a déchristianisé la France, aurait dû trouver un prêtre pour baptiser sa petite-fille ?

— Au passage de l’Opéra, dans la galerie de l’Horloge, au dessous de ALBANEL MAILLARD. Achat de garde-robes en tout genre, on lit : Location d’habits.

Cette annonce rend rêveur. L’on songe aux circonstances romanesquement parisiennes, pouvant faire louer un habit à un homme, qui en est dépourvu. Et la tentation de cet habit, est donnée aux gens qui en ont besoin, par un mannequin de la plus jolie figure qui soit, en carton rose, avec des yeux bleus, des cheveux blonds frisés, des moustaches noires : un mannequin à cravate blanche et à gants jaunes.

Samedi 5 mai. — Dîner avec le poète Oscar Wilde.

Ce poète, aux récits invraisemblables, nous fait un tableau amusant d’une ville du Texas, avec sa population de convicts, ses mœurs au revolver, ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte : Prière de ne pas tirer sur le pianiste qui fait de son mieux. Il nous parle de la salle de spectacle, qui comme le plus grand local, sert aux assises, et où l’on pend sur la scène, après le théâtre, — et où il a vu, dit-il, un pendu qui se raccrochait aux montants des coulisses, et sur lequel les spectateurs tiraient de leur place.

Dans ces pays, il paraîtrait aussi, que pour les rôles de criminel, les directeurs de théâtre sont en quête d’un vrai criminel, et quand il s’agit de jouer Macbeth, on fait des propositions d’engagement à une empoisonneuse, au moment de sortir de prison : et l’on voit des affiches ainsi conçues : Le rôle sera rempli par Mme X***, et entre parenthèses (10 ans de travaux forcés).

— — — — Tous des vaniteux, les collectionneurs d’à présent. Acheter un objet dans l’ignorance de tout le monde, à une vente complètement inconnue, et emporter cet objet, chez soi, où personne ne venait le voir : c’est ce que moi et les amateurs de mon temps faisaient. À ces conditions, aucun des amateurs du moment présent, ne dépenserait 50 francs pour un objet d’art, fût-il le plus parfait des objets d’art.

— — — — Le silence du printemps est pour ainsi dire sonore. Il y a comme un éveil de bonheur bruyant à la cantonade, que l’air charrie dans les premiers plans.

Jeudi 24 mai. — Invité à dîner chez Daudet au moment où je pénètre ce soir dans son cabinet, je trouve Ebner, son secrétaire, assis en face de lui, et mettant à une lettre, une adresse que Daudet lui dicte : « Là, ou au café de Madrid, » ajoute-t-il. Et quand Ebner sort : « N’est-ce pas, c’est bien entendu, les deux lettres seront portées ce soir ? » dit-il encore.

Il y a un certain sérieux dans les paroles de Daudet, qui me fait lui demander, s’il y aurait quelque chose ? « Non rien du tout ! fait il. » Mais son fils sorti, après Ebner, il me dit : « Oui, j’envoie deux témoins à Delpit, qui dans un article à propos de l’Académie… vous savez, c’est toujours la même chose… la continuation de la légende qui s’est faite sur moi… j’ai trahi tous mes amis… et personne n’est plus habile que moi, pour envelopper une perfidie dans de belles phrases… enfin ce mot carthaginois commence à m’agacer… je lui demande une rétractation, en lui adressant des amis, de vieux amis, qui, je crois, peuvent témoigner que je ne les ai pas trahis. »

Entre Mme Daudet. On change de conversation et l’on passe à table, et Daudet se met à parler de l’article biographique, qu’il est en train d’écrire sur Tourguéneff, pour l’Amérique, me disant : « Vous savez, c’est vrai, il est parfaitement fou… Charcot m’a raconté que la dernière fois qu’il a été le voir à la campagne, où il a été transporté, il lui a confié qu’il était à tout moment attaqué par des soldats assyriens… et même il a voulu lui jeter, dans les jambes, un bloc de pierre des murailles de Ninive. »

Dimanche 27 mai — Daudet m’avait dit, en me quittant jeudi, qu’il m’écrirait le lendemain. Je n’avais rien reçu, et je croyais l’affaire avec Delpit arrangée, quand hier soir, je trouve cette lettre :

« Mon Goncourt, je vous écris de la gare de l’Ouest, les épées prêtes, le médecin attendu. On part pour le Vésinet. »

Et il me charge « s’il y avait accident », de porter à sa chère femme un petit mot, enfermé dans sa lettre, qu’il termine par cette tendre phrase :

« Après son mari, ses enfants, papa et maman, vous êtes ce qu’elle aime le plus. »

Cette lettre m’émotionne. Je dors mal. L’on me réveille le matin avec ce télégramme :

« Je rentre du Vésinet, j’ai fiché un coup d’épée à Delpit. »

Aussitôt je me jette en bas du lit pour aller l’embrasser. Et pendant que la porte de son cabinet, est poussée par des amis qui viennent lui serrer la main, et s’en vont : le voici, qui me raconte son duel, avec cette jolie blague méridionale, me peignant l’emballeur cocasse, qui a fourni, à la fois la caisse des épées et le jardin de sa maison de campagne, l’embarquement solennel pour le Vésinet et l’entrée du jardin de l’emballeur, entre deux arbres verts, qu’il compare joliment à une entrée de cimetière, et l’attache de formidables lunettes qu’il demande qu’on lui retire, aussitôt qu’il sera blessé.

Un charmant détail familial. Le fils aîné de Daudet avait entendu jeudi, à travers la porte, son père me dire qu’il avait envoyé des témoins à Delpit. Il n’avait rien laissé percer de son inquiétude, auprès de sa mère, mais, samedi, comme son père était en retard pour le dîner, et qu’on dînait sans lui, tout à coup, il se mettait à fondre en larmes, et comme sa mère se moquait de ses larmes imbéciles de petit garçon, sur le retard de son père, il continuait à pleurer, mais ne disait rien de ce qu’il devinait, se passer dans le moment.

Jeudi 31 mai. — Chez les Sichel, quelqu’un ayant habité longtemps le Japon, disait que le baiser n’existait pas, pour ainsi dire, dans l’amour japonais, et que l’amour était tout animal, sans la tendresse de la caresse humaine. Il ajoutait que dans les sentiments de pure affection, le baiser était une chose rare. Il avait assisté à la séparation d’une mère et de son enfant, et chez cette mère, la douleur s’était témoignée par un affaissement sur elle-même, coupée par un hi hi, sans qu’elle serrât dans ses bras, sans qu’elle embrassât son enfant.

Samedi 2 juin. — De Nittis, c’est le vrai et le talenteux paysagiste de la rue parisienne. Le soir, dans son atelier, je regardais « La place des Pyramides », qu’il vient de racheter à Goupil, pour la donner au Luxembourg. Le ciel de Paris avec ses bleus délavés, la pierre grise des maisons, l’affiche en ses coloriages, tirant l’œil dans le camaïeu général, c’est merveilleux ; et dans ce tableau encore les figures ont le format qu’il faut au talent du peintre napolitain, le format de grandes taches spirituelles.

Mercredi 6 juin. — Aujourd’hui j’ai la visite d’un collégien, d’un de ces grands collégiens à barbe, dont chaque poil est accompagné d’un bouton. Il vient m’apporter son admiration, en m’apprenant qu’à l’heure actuelle, les intelligents, les piocheurs, les lettrés du collège sont divisés sen deux camps : les futurs normaliens qui appartiennent à About et à Sarcey, et les autres sur lesquels Baudelaire et moi, serions les deux auteurs contemporains, qui ont le plus d’action.

— — — — Au fond, chez moi, la plus sérieuse jouissance dans ce moment-ci, c’est l’étoilement de la verdure au fond de mon jardin, par toutes ces roses, ces roses feuillues et vigoureuses appelées Coupe d’Hébé ; ces roses, nommées Capitaine Christy, ayant le crémeux coloriage du carmin, sur l’ivoire d’une miniature commencée ; ces roses baptisées Baronne de Sancy, ayant dans une rose cultivée, les jolies mollesses et le demi-refermement floche des roses de l’églantier.

Mardi 12 juin. — Aujourd’hui, je vais chez le docteur Molloy, pour prendre des notes sur un portrait de Sophie Arnould, par La Tour. Le portrait n’est pas de La Tour, mais au milieu d’un fouillis de choses, je découvre chez le docteur, un petit chef-d’œuvre d’un des grands sculpteurs du XVIIIe siècle, dont le nom retrouvé par moi dans un catalogue, m’est sorti de la mémoire.

C’est un monument, élevé au serin chéri, par une grande dame du temps, et où le pauvre oiseau, dont le squelette se voit dans le soubassement, est admirablement modelé en terre cuite, et représenté mort, les pattes raidies. Non jamais on n’a dépensé un art aussi grand pour un petit ressouvenir de la vie intime et familière. Et c’est amusant aussi ce cénotaphe, comme le plus délicieux spécimen de la sentimentalité d’alors.

Jeudi 14 juin. — Je n’avais jusqu’ici qu’un goût médiocre pour Rollinat. Je le trouvais, tantôt trop macabre, tantôt trop bête à bon dieu.

Aujourd’hui, il s’empare de moi, par de la musique, qu’il a faite sur quelques pièces de Baudelaire. Cette musique est vraiment d’une compréhension tout à fait supérieure. Je ne sais pas quelle est sa valeur près des musiciens, mais ce que je sais, c’est que c’est de la musique de poète, et de la musique, parlant aux hommes de lettres. Il est impossible de mieux faire valoir, de mieux monter en épingle la valeur des mots, et quand on entend cela, c’est comme un coup de fouet, donné à ce qu’il y a de littéraire en vous.

Il est étrange, ce Rollinat, avec son air de petit paysan maladif, sa délicate figure tiraillée, et le perpétuel secouement nerveux de ses cheveux noirs.

Vendredi 15 juin. — Aujourd’hui, j’étais allé, pour mon roman, causer de la LUCIA avec Lavoix.

Cet homme est un charmant bavard, bavard littéraire, et je ne sais comment, au lieu de me faire une conférence musicale sur la LUCIA, il s’est mis à me parler de son enfance.

Il me raconte, très spirituellement, qu’il était le fils d’un petit employé, se saignant des quatre veines pour l’élever, et que malgré ses résolutions de bon fils, malgré un petit memento des sacrifices de ses parents, qu’il écrivait, tous les soirs, pour se forcer à travailler, il était pris d’une paresse, dont il ne pouvait pas absolument s’arracher : une paresse singulière, dans laquelle il passait tout son temps, à suivre le vol des martinets sur le bleu du ciel.

Dans cette contemplation, tombait, un jour, un vers de Virgile, dit tout haut par un camarade : ce vers le touchait, le remuait. Et le voilà tout à coup travaillant, et étant le premier, jusqu’à la fin de ses classes.

Puis le piocheur qu’il était devenu, se préparait à l’École normale, quand quelqu’un le menait aux Italiens : soirée, depuis laquelle Virgile, l’École normale, tout était à vau-l’eau : il était enveloppé de musique et ne pensait qu’à cela.

« Et voyez la providence des apparents malheurs de la vie, ajoutait Lavoix, si je n’avait pas échoué à l’École normale, M. Hippolyte Passy ne m’aurait pas fait entrer chez Sampayo… je n’aurais pas… je n’aurais pas… je n’aurais pas… et à l’heure qu’il est, si je n’étais déjà mort d’ennui, je serais professeur dans quelque localité, loin de tout. »

Samedi 16 juin. — Le peu de réussite des innombrables projets de l’homme, a quelque chose de commun avec le frai du poisson : sur des millions d’œufs quelques douzaines seulement réussissent.

Jeudi 21 juin. — Après-midi passé chez Zola, à Médan, avec le ménage Daudet et le ménage Frantz Jourdain. Partie de canot, où Daudet, crânement, renversé sur les avirons, et jetant à la rive des chansons de marin, fait plaisir à voir parmi la jolie ivresse, que lui verse la nature.

Mardi 26 juin. — Transfusion de nouveaux dans notre vieux dîner de Magny, en train de mourir. Tous hommes politiques, et rien que des hommes politiques. Ce sont Jules Roche, le comte de Rémusat, Ribot, l’orateur à la tête sympathique et distinguée. On s’amuse un moment du beau mot prêté à Hugo, auquel on a fait dire ces jours-ci : « Il est, je crois, temps que je désemplisse le monde. » Puis quelqu’un fait une monographie plaisante des Raspail, où il y aurait un membre préposé au parlementarisme, un autre à la pharmacie, un autre à la prison et aux condamnations de presse.

— — — — Le bruit court que le comte de Chambord est mort. C’est le coup de hache qui coupe la dernière amarre retenant le temps présent au passé.

Jeudi 5 juillet. — Aujourd’hui, de retour d’une demi-semaine de travail à Champrosay, Daudet s’ouvre, se répand, et conte le roman qu’il fait actuellement. C’est un collage : l’histoire de l’attachement et de la rupture d’un homme avec le monstre vert, la femme aimée par la bohème.

Dans ce qu’il conte, en marchant, et en jetant des bouffées de sa petite pipe culottée, ça me paraît très bien arrangé, très bien architecturé… En cette improvisation parlée et jouée de son œuvre future, je suis frappé d’une chose qui me fait plaisir : son observation est en train de monter à la grande, à la sévère, à la brutale observation. Il y aura dans ce livre une scène de rupture de la plus féroce beauté.

Oui, en ce moment-ci, mon petit Daudet, est comme un poulpe aux tentacules, cherchant à pomper tout ce qu’il y a de vivant en tout et partout dans Paris, et il grandit, grandit, grandit.

Samedi 7 juillet. — C’est chez moi une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. À quoi sert ?

Mardi 10 juillet. — Exposition des cent chefs d’œuvre. Le premier peintre de ce temps est un paysagiste : c’est Théodore Rousseau. Il est presque incontestable, n’est-ce pas ; que Raphaël est supérieur à M. Ingres, et hors de doute que Titien et Rubens, sont plus forts que M. Delacroix. Mais il n’est pas prouvé du tout que Hobbema, ait mieux peint la nature, que Théodore Rousseau.

Jeudi 12 juillet. — Les Daudet viennent déjeuner chez moi, avec les enfants. Je leur lis quelques notes de mes Mémoires : ils ont l’air sincèrement étonnés de la vie de ces pages parlant du passé mort.

Dimanche 15 juillet. — Une élégante, chez laquelle je me trouvais, après avoir pendant un quart d’heure blagué la maladie du comte de Chambord, et sa mort future, termine par cette phrase : « J’ai commandé une robe noire, que je porterai, si je ne suis pas en province… vous concevez, à Paris, n’être pas en noir… moi, ce serait ridicule. »

Mardi 17 juillet. — Pendant que j’attendais des livres, dans la salle de lecture de la bibliothèque, je regardais un bossu : tout le haut de la tête d’un bossu, est dans le bas de sa mâchoire.

Vendredi 27 juillet. — Type de jeune fille contemporaine du grand monde.

Une jeune femme qui vient de faire un mariage très riche, disait à une cousine à moi : « Oui, oui, c’était l’ancien jeu… du temps que les parents mariaient leurs enfants… Maintenant nous nous marions nous-mêmes. » Et nommant son mari, un voisin de campagne, elle ajoute : « Voilà deux ans que je le roulais… Je m’étais dit qu’il serait mon mari… ah ! autrefois on avait déjà la théorie… maintenant on a les deux : la théorie et la pratique. »

Samedi 11 août. — Dans Saint-Simon à la peinture, à l’admirable peinture des gens, manque malheureusement la peinture des choses.

Vendredi 24 août. — Pendant le Siège, j’ai passé bien des heures, des heures absentes de Paris, dans ce rêve me revenant tous les jours. J’avais inventé un produit qui faisait évaporer l’hydrogène de l’air, et rendait cet air qui brûlait, irrespirable à des poumons humains. J’avais aussi, avec l’invention de ce produit chimique, trouvé le mécanisme d’une petite chaise volante, qu’on montait comme une montre pour vingt-quatre heures. L’on pense les hécatombes de Prussiens, que je faisais du haut du ciel, et dans des circonstances toujours nouvelles. Ce qu’il y a de curieux, c’est que cette imagination avait le côté hallucinatoire de ces petits romans, que les enfants inventent, et jouent tout seuls, dans des coins noirs de chambre.

Ces jours-ci, à propos de l’article menaçant du journal allemand, j’étais repris par cette rêvasserie homicide.

Dimanche 26 août. — J’ai des lâchetés de vouloir, quand les choses me demandent de la locomotion, des lâchetés, comme on en a dans le mal de mer.

Lundi 27 août. — Je monte hier, en voiture, avec un vieux monsieur à favoris blancs, le chapeau posé en arrière de la tête, avec, diable m’emporte ! l’accent anglais, et que je prends pour un Anglais.

À Sannois, il descend avec moi, et le voilà dans l’omnibus de la princesse. C’est Minghetti, le ministre des finances italien. À l’heure présente, c’est chez les Italiens de la société, une rage d’imitation britannique, dans la tenue, l’habillement, la coupe des favoris, et le reste.

— — — — Si l’on était jeune, il y aurait un livre brave à faire, sous ce titre : Les choses que personne n’a encore imprimées.

Vendredi 31 août. — Asnières : l’eau dans la nuit : de l’obscurité fluide et remuante.

Vendredi 7 septembre. — Aujourd’hui, la cérémonie religieuse autour du cercueil de Tourguéneff, avait fait sortir des maisons de Paris tout un monde à la taille de géant, aux traits écrasés, à barbe de Père Éternel : toute une petite Russie, qu’on ne soupçonnerait pas habiter la Capitale.

Il y avait aussi beaucoup de femmes russes, de femmes allemandes, de femmes anglaises, de pieuses et fidèles lectrices venant rendre hommage au grand et délicat romancier.

— Un enfant qu’on ne voit jamais lire, est destiné par avance à une carrière seulement de mouvement et d’action. Il sera, quoi… un soldat.

— — — — L’optique des boulevardiers est de voir des grands hommes, dans des Siraudin et des Lambert-Thiboust.

Mardi 11 septembre. — Un moment aujourd’hui, la conversation s’arrête sur la beauté de la princesse dans sa jeunesse. À ce propos, elle dit : « Oui, j’ai eu un teint particulier, extraordinaire : Je me rappelle qu’en Suisse, à quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale, et qu’il était impossible d’en voir la différence ».

Dimanche 23 septembre. — Saint-Gratien. Ici la blague aimable des jeunes femmes, m’a donné le surnom de Délicat. Ce surnom, hélas ! hélas ! peut-être je le mérite un peu.

Samedi 13 octobre. — Mon portrait de Nittis, il faut le voir, aux heures crépusculaires, éclairé par les braises de la cheminée et reflété dans la glace : comme cela, il prend une vie fantastique tout à fait extraordinaire.

Samedi 27 octobre. — Les attentes, dans les petites gares de chemins de fer, aux heures entre chien et loup, après une journée de courses au grand air : ce sont des heures de la vie, comme passées dans un morne rêve, où s’entendrait un monotone tic tac d’horloge, et où derrière un grillage rougeoyant apparaîtrait une silhouette fantastique de buraliste, à l’état d’ombre chinoise.

Vendredi 2 novembre. — Dans le Cri du Peuple, Vallès demande aujourd’hui, que la culotte du grand Empereur habille les cuisses d’un bonneteur, et que les souliers de Marie-Antoinette chaussent une pierreuse. Bien, très bien, les reliques de la société future, ce sera le suspensoir de Gugusse.

Mardi 20 novembre. — Ce soir, au dîner de Brébant, existe le sentiment d’une conflagration générale au printemps, au milieu de laquelle la Prusse nous tombera sur les reins. C’est la pensée d’officiers autrichiens et d’officiers russes, que Berthelot a vus, ces temps derniers.

Puis l’on se demande, dans mon coin de table : Est-ce qu’il y aurait des animaux, créés pour toujours vivre, et qui, sans la mort accidentelle, seraient éternels ; et en des endroits cachés, en des fonds de mer, n’existerait-il pas des animaux, aussi vieux que le monde ? Oui, c’est aujourd’hui la question soulevée à dîner par Pouchet et Robin. Ils soutiennent qu’il y a des animaux, comme les serpents, les tortues, les langoustes, dans les tissus desquels, les microscopes ne perçoivent aucune fatigue, aucune dégénérescence, aucuns signes de vieillesse enfin, — signes si perceptibles dans les tissus des humains et des animaux d’un ordre supérieur.

Et l’on parle du serpent de Regulus, cité par Tite-Live.

Vendredi 23 novembre. — Des statues placées à la hauteur du père Dumas, on voit la semelle des bottes et l’intérieur des narines, et le reste en raccourci.

On causait de sensiblerie, très souvent cachée au fond des sceptiques, et à ce propos un de mes amis racontait, que demandant à X… pourquoi il était si triste : « Eh bien ! vous qui êtes un vieux cochon, je puis vous le dire, répondait-il. Je suis fâché avec une p… que j’adore, et je viens de la chasse avec des amis. Eh bien, quand un lapin partait, au lieu de tirer dessus, je me foutais à pleurer ! »

De là, on passe à la question du Tonkin, et quelqu’un dit ceci : « Du moment qu’on laisse pénétrer près du Gouvernement un membre de la Société de géographie, on a la guerre. La consigne était donnée autrefois au ministère des Affaires étrangères de ne jamais en recevoir un… Mais Freycinet s’est abouché avec Garnier, et fatalement… »

— — — — Dans la pénombre des soirées, le teint des femmes est couleur de perle rose, avec, dans les étroites touches de pleine lumière sur le bord des contours, des luminosités de la peau, qui semblent produites par un éclairage intérieur.

Lundi 26 novembre. — Déjeuner, avec Daudet et sa femme, au café de Paris, et de là au Vaudeville, à la répétition des ROIS EN EXIL, qui commence à midi.

La nuit dans la salle, et sur la scène des ombres chinoises, le chapeau sur la tête, avec tout d’abord des mouvements rêches, et une apparence de mauvaise humeur, existant toujours au commencement des répétitions. Cela s’adoucit, puis ça s’échauffe.

Dieudonné vient causer un moment avec Mme Daudet. Il me semble rond, bon garçon.

Puis c’est la petite actrice qui fait le roi, qui vient essayer ses perruques sous nos yeux, et se refuse avec de gentilles mignardises à se laisser couper les talons de ses escarpins, qui la font trop grande.

Pour les gens qui veulent bien accepter la matérialité du théâtre, l’acte de la couronne démontée pour le Mont-de-Piété, est une émotionnante chose, un clou puissant. Je crois à un très grand succès. Il y a pour moi, dans cette pièce, des vraies scènes d’un théâtre moderne, seulement, parfois abîmées par les expressions littéraires en retard, de Delair.

J’obtiens de faire remplacer : « Remettez le cadavre », lorsque la reine parle de la couronne aux faux diamants, par cette phrase : « Remettez ça, là. » Ce « cadavre » doit paraître du sublime à quelques-uns, qui ne se doutent pas, que dans les situations dramatiques, il faut que toujours l’expression soit simple, qui ne savent pas que la passion emploie toujours l’expression commune, et au grand jamais, l’image.

La pièce est bien jouée par tout le monde. Il y a un beau réveil du roi, en la pocharderie de Dieudonné, et Mlle Legault a des gestes de marionnette, qui vont à son rôle.

Mardi 27 novembre. — Ce soir « le tout Paris illustre » est réuni aux Italiens, dans une représentation priée. Eh bien, la réflexion que cette réunion amène, est celle-ci : la grande société aristocratique est morte ; il n’y a plus que des financiers et des cocottes ou des femmes à l’aspect de cocottes. Ce qu’il y a de suprêmement défunt, par exemple, c’est le type de l’ancienne femme du monde parisienne.

Samedi 1er décembre. — Première représentation des ROIS EN EXIL.

Salle grinchue, disposée à égayer la représentation. Çà et là, des têtes de jeunes gens du ministère des Affaires étrangères, empreintes d’une ironie gandine, ou des têtes de vieux journalistes conservateurs ; affectant une tristesse de commande, pour le froissement de leurs convictions monarchiques. La police a fait dire à Deslandes qu’il fallait s’attendre à du bruit.

Des rires accueillent le démontage des diamants de la couronne, opération du reste faite par Berton avec un appareil d’instruments, une lenteur, un effort, qui semblent la parodie, la charge de la chose. Dans le livre, on se le rappelle, c’était fait avec un sécateur de rencontre… À la fin, des sifflets très aigus partant d’une loge, se mêlent aux applaudissements.

On va tout de même souper chez Voisin, Mme Daudet très émue à mon bras. Je dis au ménage, ce que je crois, c’est qu’il n’y a pas au fond vraiment de question politique, mais que ça va être seulement une question de chic pour les clubs, de venir chuter la pièce, et qu’on doit s’attendre à cinq ou six représentations cahotées, après quoi, la pièce marchera.

Zola, lui, proclame qu’il faut faire du théâtre, en s’en fichant… qu’il croit que sa pièce, à lui, n’ira pas jusqu’au bout.

On parle de l’admirable scène d’ivresse de Dieudonné. Daudet dit que c’est lui, qui lui a donné le la de sa pocharderie royale, en le poussant à jouer la scène, sans flageoler, sans tituber, et seulement avec l’empâtement de la parole. Et il la joue ainsi en effet, avec un rien de fléchissement dans les jambes, et en se calant au commencement, par l’enfoncement de ses mains, dans les poches de côté de son pantalon.

Et, dans la préoccupation de ses pensées, tout le monde boit du champagne, et Daudet, comme tout le monde, et bientôt dans une légère excitation, le voilà laissant éclater une vraie joie de gamin, d’avoir fait entendre à Paris, sa tirade sur les antiques familles princières, et d’avoir montré un Bourbon courant après un omnibus — détail qui lui avait été donné par le duc Decazes.

Après quoi, comme il y a là un musicien, le musicien Pugno, il fait, sur un piano faux, du bruit prétendu illyrien dans nos pensées, demandant la paix et le recueillement.

Puis l’on s’en va, Daudet disant : « Demain je laisserai lire les journaux à mon compaing, et n’en lirai aucun : ça me rendrait agité, nerveux, et ça m’empêcherait de travailler à mon livre, pendant dix jours.

Mercredi 5 décembre. — Aujourd’hui Cladel dînant chez Daudet, est causeur, est anecdotier, avec une jolie et gaie dose de malice paysanesque.

Il nous parle de son intimité avec Gambetta, et des dîners, que la tante Massabie faisait, tous les dimanches, chez sa mère. C’est curieux cette figure de la tata, de cette vieille dévouée, qui avait douze cents francs de rente, et qui s’était faite domestique de son neveu, et ne voulait personne pour l’aider dans ce service, où elle mettait une adoration jalouse. Un de ces dimanches cependant, la Massabie arriva en pleurant. Des amis de Gambetta, trouvant que c’était indigne, et par trop démocratique pour le dictateur, d’avoir une tante qui voulait faire son marché. Et la pauvre tata était renvoyée dans sa province, où elle mourait quelques mois après, dans un état d’enragement, et déchirant et mettant en pièces tout ce qui tombait sous ses vieilles mains.

— — — — Dans un dîner chez Girardin, Gladstone laissait entendre, que le parti conservateur en France était le plus bête des partis conservateurs du monde entier.

Samedi 22 décembre. — Ce soir, à dîner chez Pierre Gavarni, Rogier l’égyptien, l’ami de Gautier et de Gavarni père, Rogier, le bibeloteur de choses italiennes ; parlait d’un admirable portrait de la femme de Jean-Baptiste Tiepolo, qu’il avait vu à Venise, et dont un vieil amateur du pays, qui, enfant avait connu le mari, disait : « Une méchante femme ! Elle avait, une nuit, perdu une grosse somme d’argent. Son partner au jeu lui dit : « Je vous joue ce que vous avez perdu, contre les esquisses, que vous avez chez vous, de votre mari. » Elle joua et perdit. Alors le gagnant lui dit : « Je vous joue tout ce que vous avez perdu, contre votre maison de terre ferme et les fresques, qu’elle contient ». Tiepolo avait couvert les murs de sa maison de campagne de spirituelles peintures, étalant un interminable triomphe de Polichinelle. La femme joua encore et perdit.

Cela se passait, pendant que le mari, appelé par la cour d’Espagne, était à Madrid.

Lundi 31 décembre. — La patrie de mon esprit, toute cette fin d’année, a été la salle à manger et le petit cabinet de travail de Daudet. Là, je trouve chez le mari, une prompte et sympathique compréhension de ma pensée, chez la femme une tendre estime pour le vieil écrivain, et chez tous les deux une amitié, égale, continue, et qui n’a ni haut ni bas dans l’affection.