Journal des Goncourt/VII/Année 1886

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome septième : 1885-1888p. 101-162).


ANNÉE 1886

Mardi 5 janvier. — Dîner des Spartiates. Aujourd’hui Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d’attaque contre les Juifs, ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d’un catholique et d’un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. Malgré l’antagonisme de nos deux pensées sur beaucoup de points, je suis obligé de reconnaître que Drumont est un homme, qui a la vaillance d’esprit d’une autre époque, et presque l’appétit du martyre.

Mercredi 13 janvier. — Pas le sou dans le présent et dans l’avenir. Voici un trimestre, où il faudra vivre avec 600 francs par mois, ne plus acheter un bibelot. C’est la privation d’un homme habitué à boire des petits verres, qui ne trouve plus dans son gousset les trois sous, pour continuer à aimer la vie.

Le soir, on me présente le docteur Albert Robin. Il me dit que le premier roman qu’il a lu, est SŒUR PHILOMÈNE, et que cette lecture avait peut-être eu une influence sur sa carrière. Il ajoute qu’il avait rencontré une sœur Philomène à l’hôpital, qu’elle avait épousé un de ses amis, qui est mort de phtisie, il y a quelques années. Mais il affirme que c’est un fait très rare.

Nous causons sur la laïcisation. À ce sujet, il me conte l’anecdote suivante. Il surprend une surveillante, en flagrant délit avec un interne dans son cabinet, il demande son renvoi, rencontre une certaine opposition, menace de faire du bruit, obtient à la fin ce changement, mais il apprend que sa surveillante a été placée dans un autre hôpital, avec 100 francs d’appointements d’augmentation.

Mercredi 20 janvier. — Paul Baudry a été tour à tour Corrégien, Véronésien, mais n’a jamais eu de signature à lui, en dépit d’un tempérament de vrai peintre. Un pastiche du plus grand talent, presque de génie, son plafond de la Païva, qui semble le plafond de la « Venise Triomphante » copié par un Lemoine. Quant à ses peintures de l’Opéra, c’est pour moi l’application discordante du contour michelangesque sur le type de la cocotte de la rue Saint-Georges.

Jeudi 24 janvier. — Un échantillon de la langue, du parler simple de Gounod.

Mme Strauss était encore une fillette de quinze ans, s’apprêtant à prendre sa première leçon de piano, avec lui, quand il lui dit :

« Faites votre archet, et donnez une note lilas, dans laquelle je puisse me laver les mains. »

C’est encore Gounod, qui, à la représentation de MANON, terminait l’éloge d’un morceau par cette phrase abracadabrante : « … Enfin je le trouve octogone !

— J’allais justement le dire, » ripostait spirituellement Mme Strauss.

Mercredi 27 janvier. — Paul Bourget me parlait, ce soir, de son ambition de faire une série de romans, à la façon d’un roman simple d’autrefois, d’un ADOLPHE, mais avec la complication nerveuse d’aujourd’hui.

Mercredi 3 février. — Armand Baschet, ainsi qu’il en avait l’habitude, était allé vivre quelques jours à Blois, pour la fête de sa mère, sa mère, une femme de 80 ans passant son existence dans son lit.

Un des derniers jours de son séjour, sa mère, par extraordinaire, se levait et venait s’asseoir à la table du déjeuner. Elle voyait son fils, en cassant un œuf à la coque, avoir un mouvement nerveux dans un coin de la bouche, puis l’entendait dire : « J’étais si bien tout à l’heure ! » au bout de quoi, sa tête tombait de côté sur la table.

On le portait sur son lit, et il était appelé un médecin, en présence duquel Baschet cherchait à parler, en regardant fixement un petit secrétaire.

Mais la parole de l’apoplectique s’embrouillait et il ne pouvait se faire entendre. Le médecin, s’apercevant de l’obstination de son regard sur le secrétaire, apportait une feuille de papier, et une plume trempée d’encre, qu’il lui mettait dans la main, et que Baschet saisissait avidement, mais au moment où il allait écrire, la plume lui tombait des mains, la paralysie avait gagné le bras.

Et ce mort-vivant, ainsi privé de tous les moyens et de toutes les manifestations, par lesquelles on se fait entendre, restait l’œil toujours dirigé sur le secrétaire, et il demeurait ainsi, du mardi au jeudi, — ayant, au dire du médecin, sa connaissance jusqu’au dernier moment.

Le pauvre diable, l’aurait-on cru, avait 650 000 francs de dettes, et pendant qu’il mourait, la rue s’emplissait de paysans des environs, auxquels il avait emprunté de petites sommes, ainsi qu’il en avait emprunté au commis de librairie Lecuyr, au relieur Petit, aux boutiquiers de la place Saint-Marc, quand il habitait Venise.

Dimanche 7 février. — Dans un dîner d’hommes politiques, chez Charpentier, Floquet racontait, qu’en 1852, la première année de son stage, ayant loué un appartement rue de la Ferme-des-Mathurins, le bâtonnier des avocats, lui avait dit qu’il perdait son avenir, en se logeant dans un quartier aussi perdu : — l’homme du barreau ne pouvant pas dépasser la rue Neuve-des-Petits-Champs.

À ce dîner, le colonel Yung disait que l’intelligence de Mac-Mahon, — reconnue par tous assez médiocre — fouettée par la mitraille, s’éclairait, grandissait, devenait surprenante, tandis que celle de Bourbaki, cependant d’une valeur héroïque, se perdait, tombait en enfance.

Mercredi 10 février. — Ce soir, l’espèce de fébrilité inquiète, avec laquelle Bourget m’entretient de son roman, des chances de sa réussite, des probabilités de sa vente, me le fait prendre en pitié, et une pitié pas hostile. Ah ! le pauvre garçon n’a pas la hautaine indépendance d’un contempteur carré, d’un je m’en foutiste. On sent chez lui un respect trop révérencieux pour les sentiments, les préjugés, les religions des mâles et des petites femelles du monde, au milieu desquels il vit.

Jeudi 11 février. — Pensez-vous à la grande machine de guerre, que ce serait en ce moment contre le régime actuel, une étude consciencieuse et observée de la jeune fille de la Libre pensée, de la jeune fille, grandie dans la capote d’un soldat, de la jeune fille ayant pour catéchisme un manuel de la génération, de la jeune fille dépouillée de toutes les délicatesses et de toutes les pudeurs de son sexe, de la jeune fille enfin, dans laquelle il y aurait une complète absence de féminilité. Eh bien, il a fallu qu’il se rencontrât un homme de talent, pour rendre le thème ridicule à force d’être caricatural et outré, en faisant tout bêtement de cette jeune fille, une empoisonneuse et une assassine à la d’Ennery.

Ah ! c’est vraiment de la bien grosse psychologie, que la psychologie de romans, comme celui de la MORTE.

Samedi 13 février. — Dans les choses petites ou grandes, qu’elles demandent aux hommes, les femmes ne se préoccupent jamais, si ces choses sont possibles.

Mardi 16 février. — Je vais voir Robert Caze, qui a reçu un coup d’épée, hier. C’est rue Condorcet, tout au bout, en un endroit où la rue prend presque un aspect de banlieue parisienne. Un appartement au quatrième, au fond d’une cour : le logement d’un petit employé. Une jeune femme pâle et maigriote, entrevue dans la demi-nuit d’un corridor.

Il est dans son lit, avec sa bonne figure, où on devine toutefois les soucis d’un homme blessé, sans fortune, et qui vit de sa plume.

« Ah ! j’étais beaucoup plus fort que lui, me dit-il, mais l’épée me grise… ça m’arrive même à la salle d’armes… Je me suis jeté sur son épée… le foie est touché… S’il n’y a pas de péritonite… Il n’achève pas sa phrase, mais tout affaibli qu’il est par la perte de son sang, on sent dans le noir de son œil, la volonté de se rebattre un jour.

— — — — Une délicate impression de femme. L’autre jour, dans un salon, cette femme a tout à coup aperçu son doucheur, qui est celui du maître de la maison, invité par hasard à la soirée, alors elle s’est mise à rougir, et est devenue tout à coup embarrassée, comme une femme, qui se verrait soudainement déshabillée.

Mardi 23 février. — À la fin du dîner de Brébant d’aujourd’hui, au bout d’une longue conversation, entre tous les hommes politiques, sur Lourdes et ses eaux miraculeuses, Berthelot dit qu’il ne serait pas étonné, que la fin du siècle fût en proie à un violent mysticisme.

Mercredi 24 février. — À l’heure présente, qui lit un livre ? qui écoute une pièce de théâtre ?

Bourget finit son CRIME D’AMOUR, par cette phrase : « La religion de la souffrance humaine, » c’est avec une petite différence dans la construction de la phrase, la fin de la préface de GERMINIE LACERTEUX. Croyez-vous qu’un critique relèvera cette réminiscence ?

Les critiques, qui ont parlé du roman de Feuillet, ont tous cité, avec transport, des « propos à faire rougir un singe, sans se souvenir que cette phrase avait été jetée cinquante fois au public, cette année même. Oui, dans HENRIETTE MARÉCHAL, le Monsieur en habit noir dit à Mme Maréchal, pour la détourner d’aller dans les corridors : « Il y a des gens qui disent des choses qui corrompraient un singe, et feraient défleurir un lis sur sa tige. »

La grande valeur, la grande originalité de Diderot — et personne ne l’a remarqué — c’est d’avoir introduit dans la grave et ordonnée prose du livre, la vivacité, le brio, le sautillement, le désordre un peu fou, le tintamarre, la vie fiévreuse de la conversation : de la conversation des artistes, — avec lesquels, il est le premier écrivain français, qui ait vécu en relations tout à fait intimes.

Dimanche 28 février. — C’est curieux, ces pures mondaines, ces femmes ayant de l’esprit, ayant surtout du montant, quand on vit quelque temps avec elles, on les sent tout à fait creuses et vides, et ne pouvant vous tenir une compagnie intellectuelle. Chez elles, c’est un moment, le bruit carillonnant d’un grelot, et puis, c’est tout.

Et leur pensée incapable d’être sérieusement quelque temps avec vous, est toujours à un rien du dehors, à la toilette qu’elles avaient hier, à la soirée où elles iront demain, ou même derrière la porte du salon, qu’elles espèrent voir pousser par un monsieur quelconque, apportant à leur satiété de l’être, avec lequel elles se trouvent depuis dix minutes, la distraction d’un personnage nouveau.

Dimanche 7 mars. — Le peintre Ziem, dont la parole parfois s’emballe, mais qui est toujours toute pleine d’inattendu, de trouvailles originales, arrive le premier au grenier, et se met à parler du charme de la voix des phtisiques, de cette voix de baryton qu’il a connue à Chasseriau, mort de la poitrine, de cette voix de caresse, qui est comme un suprême enlacement autour des êtres et des choses de la terre, de cette voix, dont déjà les microbes tuberculeux et tumulaires font, comme un râle du sentiment. Et il me montre le possesseur de cette voix s’amusant à jouer, à musiquer de cette parole, à la façon des mourantes, en leurs dernières jouissances d’amour.

Quelque temps après, sur le nom de Xavier Aubryet prononcé par quelqu’un, il reprend : « La dernière fois que j’ai donné le bras à Aubryet, lorsqu’il n’était plus qu’une agitation nerveuse, semblable au mouvement du doigt d’un homme qui joue autour de la gâchette du pistolet, avec lequel il va se brûler la cervelle, la dernière fois que je lui ai donné le bras, j’ai eu l’impression de donner le bras à un homme, dont une chemise calcaire tomberait du dos, et dont tous les membres se remueraient dans l’appareil de plâtre, dont on entoure un membre cassé. »

Lundi 8 mars. — Je vais voir, cet après-midi, ce pauvre Robert Caze. Je le trouve couleur d’un vieux cierge d’église, les yeux ayant perdu l’allumement de la vie, la voix sans résonance, se plaignant d’affreuses névralgies des reins ; et l’esprit encore plus malade que le corps, et me disant : « Je crois bien avoir le foie atteint, aux tristesses affreuses que j’éprouve ! »

Mardi 9 mars. — Annonce aujourd’hui dans le Figaro, de la publication du JOURNAL DES GONCOURT, pour le mois de juillet.

On va vendre, ces temps-ci, la bibliothèque d’un bibliophile, qui avait fait relier ses livres, en harmonisant autant que possible la teinte du maroquin avec le sentiment du texte. Ainsi le bleu avait été choisi pour les romans intimes ; le vert pour les romans champêtres et les voyages, le citron pour les satires, les épigrammes : le fauve pour les sujets populaires ; le rouge pour les romans à tendances de réforme sociale. Hein, que dites-vous de cette imagination de l’amateur qui avait trouvé le moyen d’enfermer la prose et la poésie de Victor Hugo, dans les trois couleurs, avec des différences dans les teintes, indiquant la nuance politique de l’auteur dans le moment.

La soirée, cette soirée du mardi gras, passée dans la contemplation, à la façon dont on regarde un ciel bleu pailleté d’étoiles, dans la contemplation des bonnes feuilles de notre volume de PAGES RETROUVÉES : contemplation et mélancolique feuillètement de ces pages à l’encre encore fraîche, qui font revivre en moi le ressouvenir émotionné de l’élaboration de tous ces articles de notre début dans les lettres.

Une insupportable insomnie cette nuit, et ne sachant à quoi occuper ma pensée, je me suis levé, et ai jeté le scénario de cette bouffonnerie sentimentale[1].

[Note 1 : Je ne donne pas le scénario, qui est le scénario de : À BAS LE PROGRÈS, joué, l’hiver dernier, au Théâtre-Libre.]

Vendredi 12 mars. — Une maîtresse inférieure n’est jamais complètement associée au monsieur, avec lequel elle couche ; elle aura pour lui le dévouement dans les révolutions, les maladies, les événements dramatiques, mais en pleine existence tranquille et bonasse, l’amant d’une autre caste trouvera chez elle, le retrait, l’hostilité même intérieure d’un peuple, contre une aristocratie.

Jeudi 18 mars. — Je trouve aujourd’hui sur la porte de Robert Caze : Porte fermée par ordre de médecin. Le frère de Robert me dit que, ce matin, on lui a ouvert le côté, que le chirurgien y a introduit sa main, qu’il a manié le foie de tous côtés… et qu’il n’y a rien trouvé. Le pauvre garçon ne se doute pas de la terrible opération. Il croit, qu’on lui a fait trois piqûres de morphine.

Des cheveux annelés, un peu à la façon des cheveux-serpents d’une tête de Gorgone, l’œil à l’enchâssement mystérieusement profond, des yeux ombreux d’une sibylle dans une peinture de Michel-Ange, une beauté de lignes grecques dans un visage à la chair nerveuse, tourmentée, comme mâchonnée, et sous cette chair une cervelle qu’on sent hantée, par des pensées biscornues, perverses, macabres, ingénues, enfin un mélange de paysan, de comédien, d’enfant : c’est l’homme ; un être compliqué, mais d’où se dégage incontestablement un charme — quand ce ne serait que celui, de cette musique littéraire de son invention.

Au fond, ce Rollinat est un curieux produit de cette maison Callias, de cet atelier de détraquage cérébral, qui a fait tant de toqués, d’excentriques, de vrais fous. Il nous parle de la séduction à la Circé, de la séduction fascinatrice de cette maison, qui lui faisait passer toute la journée à la mairie, en regardant, à tout moment, sa montre, et appelant l’heure, où il lui serait donné de prendre son envolée vers ce Portique Batignollais, où, du dîner jusque bien avant dans la nuit, un cénacle de jeunes et révoltées intelligences, se livraient, fouettées par l’alcool, à toutes les débauches de la pensée, à toutes les clowneries de la parole, remuant les paradoxes les plus crânes, et les esthétiques les plus subversives, dans la surexcitation d’une jolie femme, d’une Muse légèrement démente.

Une sorte d’ivresse intellectuelle, hachichée, dit Rollinat, qui empêchait tout travail, le mettant tout entier dans la dépense orgiaque de la conversation, en ce logis, où se disait qu’on causait, comme en nul autre endroit de Paris.

Mardi 23 mars. — Je partais savoir des nouvelles de Robert Caze, que Daudet m’avait dit aller mieux, et j’étais presque arrivé au chemin de fer, lorsqu’un jeune homme s’approche de moi, me salue, me demande si je ne suis pas M. de Goncourt. Sur mon affirmation, il me dit : « Voici GRAND’MÈRE, le volume de Robert Caze qu’il vous a dédié. Il m’a chargé de l’excuser près de vous, pour n’avoir rien écrit sur le livre, mais il n’en a pas la force. » Et il m’annonce qu’on regarde le pauvre garçon, comme perdu.

Empli d’une noire tristesse, je continue ma route, cherchant lâchement à retarder ma visite, musardant dans les rues, entrant chez de la Narde, chez Bing. Et rue Condorcet, je me consulte, un moment, pour savoir si je ne laisserais ma carte cornée au concierge. Je me décide à monter, et tombe sur la malheureuse Mme Caze qui me dit que son mari est bien mal, qu’il a une fièvre terrible depuis cinq grandes heures.

Je m’assois dans le petit cabinet de travail, où sont Huysmans, Vidal, un peintre impressionniste. De là, par la porte ouverte, j’entends les glouglous de toutes sortes de boissons, qu’avale, coup sur coup, dans sa soif inextinguible, le blessé ; j’entends la toux incessante de la femme phtisique ; j’entends la gronderie de la bonne, qui dit à un enfant : « Vous profitez de ce que votre père est malade pour ne pas travailler. »

On attend le chirurgien qui ne vient pas. Au bout d’une demi-heure Huysmans et moi, nous nous levons et partons ensemble, parlant du mourant, et de son occupation de son livre, et de l’envoi de ses exemplaires sur papier de Hollande. Huysmans l’a entrevu aujourd’hui, une seconde, et sa seule parole a été celle-ci : « Avez-vous lu mon livre ? »

Au milieu de l’égoïsme, de la crasserie générale de l’humanité, il y a par-ci, par-là, chez quelques individus de beaux mouvements de générosité. Huysmans me contait, qu’un Hollandais d’une maison de commerce de Hambourg, épris de naturalisme, et combattant pour nous dans les journaux de là-bas — et notez un homme qui ne connaissait pas Robert Caze — lui avait écrit, qu’ayant appris que Robert Caze était très malade, et que sachant d’autre part, qu’il n’était pas dans une position fortunée, il le priait de s’aboucher avec quelqu’un de la famille, de lui demander quelle somme pouvait lui être nécessaire, s’engageant à envoyer aussitôt sur Paris un chèque de la somme demandée.

Nous nous asseyons un moment à un café du boulevard, et sur le nom d’Hetzel, prononcé à côté de nous, Huysmans me parle de ses débuts.

Il me raconte que lorsque son DRAGEOIR D’ÉPICES avait été refusé par tous les éditeurs, sa mère, qui, par son industrie, avait des rapports avec Hetzel, lui avait proposé de porter son manuscrit à Hetzel.

À quelques jours de là, Hetzel lui faisait dire de passer chez lui, et dans une entrevue féroce, lui déclarait qu’il n’avait aucun talent, n’en aurait jamais, que c’était écrit d’une manière exécrable, qu’il recommençait la Commune de Paris dans la langue française, qu’il était un détraqué de croire, qu’un mot valait plus qu’un autre, de croire qu’il y avait des épithètes supérieures… Et Huysmans me peignait l’anxiété que cette scène avait mise dans le cœur de sa mère, pleine de confiance dans le jugement de l’éditeur, en même temps, que la douloureuse méfiance qui lui était venue à lui, de son talent.

Mercredi 24 mars. — Bourget sur un bout de divan, dans un coin de salon de la princesse, me conte une de ces vivantes et spirituelles biographies d’excentriques, que sa parole sait si alertement enlever.

Aujourd’hui c’est le tour de Rollinat, du macabre, ainsi qu’on l’appelait, et chez lequel l’a mené Ponchon. Un hôtel étrange, un hôtel donnant l’impression d’une localité, choisie par Poë pour un assassinat, et au fond de cet hôtel, une chambre, où parmi les meubles traînaient des vers écrits sur des feuilles à en-tête de décès, et dans cette chambre une maîtresse bizarre, et un chien rendu fou, parce qu’on le battait, quand il se conduisait en chien raisonnable, et qu’on lui donnait du sucre, quand il commettait quelque méfait, — enfin le locataire fumant une pipe Gamba, à tête de mort.

Bourget avait passé une soirée musicale inénarrable, en compagnie de la maîtresse bizarre, du chien détraqué et de l’artiste macabre.

Jeudi 25 mars. — Je disais aujourd’hui à Daudet, que son intimité m’avait donné une seconde jeunesse de l’esprit, qu’il était, après mon frère, le seul être contre l’esprit duquel, le mien aimait à battre le briquet.

Samedi 27 mars. — Dîner chez Zola. En prenant le café, Zola et Daudet causent des misères de leurs jeunesses. Zola évoque le temps, où très souvent, il avait son pantalon et son paletot au Mont-de-Piété, et où il vivait dans son intérieur en chemise : la maîtresse avec laquelle il vivait alors, appelait ces jour-là, les jours où il se mettait en Arabe.

Et il s’apercevait à peine de la panne, dans laquelle il vivait, la cervelle, prise par un immense poème, en trois parties : « La Genèse, l’Humanité, l’Avenir », et qui était l’histoire cyclique et épique de notre planète, avant l’apparition d’une humanité, pendant ses longs siècles d’existence, et après sa disparition. Jamais il n’avait été plus heureux que dans ce temps, tout misérable qu’il était… D’abord, reprend-il, il n’avait pas un moment douté de son succès futur, non qu’il eût une idée bien définie de ce qui lui arriverait, mais il était convaincu qu’il réussirait, ajoutant que c’était assez difficile à exprimer ce sentiment de confiance, que par pudeur vis-à-vis de nous, il définit ainsi « que s’il n’avait pas foi dans son œuvre, il avait confiance dans son effort ».

Puis il parle d’un logement glacial, d’une espèce de lanterne qu’il avait, un certain nombre d’années, occupée au septième, et de ses montées sur un rebord de toit au huitième, en compagnie de son ami Pajot. De ce huitième, on voyait tout Paris, et pendant que le futur commissaire de police s’amusait à pisser dans les cheminées des locataires, lui, Zola restait en contemplation, et devant la capitale étalée sous ses yeux, il se glissait, dans sa cervelle de débutant littéraire, la pensée de la conquête de Paris.

Daudet, lui, cause de son épouvantable misère, et de jours, où il ne mangeait pas littéralement… trouvant toutefois cette misère douce, parce qu’il se sentait aux épaules, la délivrance, la liberté d’aller où il lui plaisait, de faire ce qu’il voulait, parce qu’il n’était plus pion.

Mardi 30 mars. — Paschal Grousset est venu hier me demander de la part de Mme Robert Caze, de tenir l’un des cordons du poêle de son mari.

La rue, qui mène chez un mort, ne semble plus la rue, que vous preniez pour aller chez lui, quand il était vivant, elle n’a plus le même aspect.

Dans le cabinet de travail, sous une lumière qui fait jaunes les visages, et poussiéreux les objets, je découvre encadrée, dans le fouillis des dessins et des images couvrant les murs, la réduction de mon portrait par Bracquemond. Quand on descend l’escalier, d’une pièce silencieuse, dont la porte est ouverte, tout à coup s’élève une plainte sanglotante de femme, qui nous accompagne jusqu’en bas.

À l’église j’ai un certain étonnement, quand mon regard rencontre la figure de Hennequin, le témoin de son adversaire. Sa place n’est pas là, il me semble… Et dans le triste recueillement, je revoyais le cher garçon, avec sa bonne figure, ses yeux limpides d’enfant s’allumant de passion, quand on parlait d’individus ou de choses qu’il n’aimait pas : une nature un peu grosse d’apparence, mais avec des délicatesses, et des tendresses curieuses en dessous, — et un lettré apportant à ses amis des lettres tout son dévouement, et sans réserve et sans restriction aucune.

Et ma pensée allait au grenier, à ce lieu de réunion, ouvert seulement depuis l’année dernière, et dont déjà deux membres tout jeunes, Desprez et Robert Caze, sont morts tragiquement.

Mercredi 31 mars. — Aujourd’hui, dans une visite que me fait le commandant Riffaut, prenant sur la cheminée, la carte que m’avait fait passer avant-hier, Paschal Grousset, il s’écrie en la lisant : « C’est cet affreux communard, n’est-ce pas celui qui était aux Affaires étrangères… Figurez-vous que je suis entré le premier au Ministère du quai d’Orsay… il y avait dans le jardin, en avant de moi, loin comme d’ici au bout de l’appartement, trois ou quatre personnes. Une voix me crie : « Ce sont des communards… c’est Paschal Grousset qui se sauve ! » Et en effet, je vois un bout d’écharpe rouge dépassant la redingote de l’un d’eux. Je me retourne vers mes hommes qui étaient un peu en arrière, et leur dis : « Foutez-moi des coups de fusil dans ce paquet de gens… » Ma foi, ils les ont manqués ! »

Un temps singulier que ce temps, où l’on est exposé à présenter le fusilleur au fusillé, le fusillé au fusilleur.

Jeudi 1er avril. — Traversée des Tuileries, par un coucher de soleil tout rose, dans lequel, la Barrière de l’Étoile semble une architecture, sculptée dans une nuée violette.

Mercredi 7 avril. — Je ne sais plus qui me contait, ces jours-ci, la fin de Servin, de ce peintre que j’ai connu du temps de Pouthier, et qui a peint quatre ou cinq tableaux, entre autres « Une Étable », qu’on pourrait prendre pour les tableaux d’un grand maître flamand.

Il en était venu à vivre dans un état continuel d’ivresse, quand une femme se prit d’amour ou de pitié pour cet être de talent, noyé, sombré dans la boisson. Elle le repêcha pendant quelques années, se faisant près de lui une bonne sévère, et l’empêchant de boire, comme on empêche un petit enfant de se donner une indigestion. Malheureusement cette amoureuse ou cette dévouée avait, tous les ans, des attaques de catalepsie, qui lui duraient deux ou trois jours, attaques que Servin attendait, comme les musulmans attendent la fin du rhamadan, et pendant ces jours, il disparaissait de la maison, et se flanquait une cuite de quarante-huit, de soixante heures, au bout desquelles, la pauvre femme allait le ramasser, plus mort que vif, chez quelque marchand de vin.

Or l’année dernière, elle eut une attaque, dans laquelle elle tomba, le poignet lui fermant la bouche et l’étouffant… Alors cette fois, ç’a été chez Servin, une saoulerie illimitée, terminée par la mort.

Samedi 17 avril. — À moi qui, depuis vingt ans, crie tout haut que, si la famille Rothschild n’est pas habillée en jaune, nous serons, nous chrétiens, très prochainement domestiques, ilotisés, réduits en servitude, le livre de Drumont m’a causé une certaine épouvante, par la statistique et le dénombrement des forces occultes de la juiverie.

Drumont dit quelque part, que lorsque nous avons publié MANETTE SALOMON, le mot d’ordre avait été donné dans la presse juive, de garder à tout jamais le silence sur nos livres. Cette assertion, qu’elle soit fausse ou imparfaitement vraie, me fait toutefois réfléchir, et aujourd’hui, cet éreintement impitoyable de MANETTE SALOMON, par Wolff, que je croyais seulement littéraire, et auquel je n’avais point un moment associé le judaïsme de l’auteur, — je suis bien forcé d’y voir un peu de youtrerie.

Dans l’après-midi, Bracquemond m’emmène visiter le sculpteur Rodin. C’est un homme aux traits de peuple, aux yeux clairs, clignotants sous des paupières maladivement rouges, à la longue barbe flave, aux cheveux coupés ras, à la tête ronde, la tête du doux et obstiné entêtement — un homme tel que je me figure les disciples de Jésus-Christ.

Je le trouve dans son atelier du boulevard de Vaugirard, l’atelier ordinaire du sculpteur, avec ses murs éclaboussés de plâtre, son malheureux poêle de fonte, la froide humidité venant de toutes ces grandes machines de terre mouillée, enveloppées de loques, et avec tous ces moulages de têtes, de bras, de jambes, au milieu desquels, deux chats desséchés dessinent des effigies de griffons fantastiques. Et là dedans un modèle, au torse déshabillé, qui a l’air d’un ouvrier débardeur.

Rodin fait tourner sur les selles, les terres, grandeur nature, de ses six otages de Calais, modelés avec une puissante accusation réaliste, et les beaux trous dans la chair humaine, que Barye mettait dans les flancs de ses animaux. Il nous fait voir aussi une robuste esquisse d’une femme nue, d’une Italienne, d’une créature courte et élastique, d’une panthère selon son expression, qu’il dit, avec un regret dans la voix, ne pouvoir terminer : un de ses élèves, un Russe étant devenu amoureux d’elle, et l’ayant épousée. Un vrai maître de la chair que ce Rodin. Une merveille du sculpteur c’est son buste de Dalou, exécuté en cire, dans une cire verte transparente qui joue le jade. On ne peut se faire une idée de la caresse de l’ébauchoir dans le modelage des paupières, et de la délicate nervure du nez.

Le grand artiste, avec les otages de Calais, il n’a vraiment pas de chance. Le banquier qui était le dépositaire des fonds a pris la fuite, et Rodin ne sait pas s’il pourra être payé, et cependant l’ouvrage est si avancé qu’il faut l’achever, et pour le finir, ça va lui coûter 4 500 francs de modèles, d’atelier.

De son atelier du boulevard de Vaugirard, Rodin nous mène à son atelier près de l’École-Militaire, voir sa fameuse porte, destinée au palais futur des Arts décoratifs. C’est sur les deux immenses panneaux, un fouillis, un emmêlement, un enchevêtrement, quelque chose comme la concrétion d’un banc de madrépores. Puis, au bout de quelques secondes, le regard perçoit dans ces apparences de madrépores du premier moment, les ressauts et les rentrants, les saillies et les cavités de tout un monde de délicieuses petites académies, pour ainsi dire, remuantes, que la sculpture de Rodin a l’air d’emprunter à l’épique dégringolade du « Jugement dernier » de Michel-Ange, et même à de certaines ruées de multitudes, dans les tableaux de Delacroix, et cela avec un relief sans exemple, et que lui seul et Dalou ont osé.

L’atelier de la rue de Vaugirard renferme une humanité toute réelle, l’atelier de l’Île des Cygnes est comme le domicile d’une humanité poétique, tirée du Dante, d’Hugo.

Et prenant, au hasard, dans un tas de moulages répandus à terre, Rodin nous fait voir de tout près un détail de sa porte. Ce sont d’admirables torses de petites femmes, dont il excelle à modeler la fuite du dos, et pour ainsi dire les battements d’ailes des épaules. Il a aussi au plus haut degré l’imagination des attaches et des enlacements de deux corps amoureux, noués l’un à l’autre, ainsi que ces sangsues, que l’on voit roulées, l’une sur l’autre, dans un bocal.

Un groupe de la plus grande originalité, représente dans sa pensée, l’amour physique, sans que la traduction de sa pensée soit obscène. C’est un mâle, un satyre, qui tient contre le haut de sa poitrine, une faunesse contractée, et les jambes ramassées dans un étonnant resserrement de grenouille, qui s’apprête à sauter.

Mardi 20 avril. — Du moment qu’il y a un concert universel d’éloges dans la presse, sur un livre, on peut sûrement affirmer, que le livre n’est pas bon, et par contre, affirmer également, quand l’éreintement de la presse est général, que le livre n’est pas mauvais.

Ce soir, M. Marvejols m’entretenait de Blaquière, l’auteur de Thérésa, le librettiste de la Femme à barbe, le noctambule par excellence, et qu’il voyait, un matin, surgir dans sa chambre, s’asseoir sur le pied de son lit, et lui dire d’une voix, où il y avait encore l’enrouement de l’ivresse : « Il vient de m’arriver une chose bien étrange, cette nuit… on m’a mené à un poste, que je ne connaissais pas ! »

Et ce pochard qui n’était soutenu, ni par la religion, ni par la lecture des moralistes, a eu la mort la plus stoïque du monde. Il s’est vu avec la parfaite connaissance de son état, mourir d’une phtisie due à l’alcoolisme, dans une agonie qui a duré six semaines, où il a montré pour la mort, arrivant à petits pas, l’indifférence d’un homme, regardant sur un mur ensoleillé, l’ombre manger lentement la lumière.

Mercredi 21 avril. — Un tableau donne-t-il jamais à un être organisé pour apprécier la peinture, une sensation intellectuelle, spirituelle, jamais ! il lui donne la joie matérielle de l’œil, voilà tout. Il n’y a que le livre — la musique peut-être aussi — qui par l’indéfini et le flottant des descriptions, par l’irréalisation matérielle de l’imprimé, peut mettre du rêve dans une cervelle. Et un tableau, le plus spiritualiste des tableaux, par exemple la « Transfiguration » de Raphaël, par l’arrêté des lignes, la matérialité des couleurs, la réalité ouvrière de la fabrication, sera toujours une déception pour l’imagination du regardeur, si toutefois il en possède une.

Jeudi 22 avril. — Je dîne ce soir avec Drumont, qui se bat, samedi, avec Arthur Meyer du Gaulois, assisté de Daudet et de M. Albert Duruy.

Drumont arrive nerveux, surexcité, drolatiquement guilleret : « Aujourd’hui, s’écrie-t-il, cinquante-cinq personnes… la sonnette ne cesse pas… on commence à s’arrêter dans la rue, devant la maison, en voyant tous ces gens qui entrent… des gens qui viennent me dire : « Ah ! que nous vous remercions, d’avoir imprimé ce que nous sentons… » Il y a des carmélites qui m’ont fait dire qu’elles prieraient pour moi, samedi… et ma béguine qui vient d’entrer chez moi, et à qui on a dit que j’étais une sorte de curé laïque… elle ne sait plus où elle en est… Oui, oui, il n’y a plus un seul exemplaire… les 2 000 sont partis… on va mettre huit machines… C’est éreintant tout de même… J’ai parlé huit heures, aujourd’hui… je n’ai plus de voix ! »

Un moment il dit : « Je tape trop sur le fer, je ferraille… il y a chez moi de l’indécision sur ce que je veux faire… je ne tire pas de suite, comme Laurent. » Et il ajoute qu’il veut se battre trois fois, après quoi, il trouve que ce sera satisfaisant, et qu’il cherchera un joint pour rentrer dans la vie ordinaire.

Entre Albert Duruy, qui vient s’entendre avec Daudet sur le lieu du combat, et qui a la tenue d’un témoin de duel, à la fois sérieux et chic.

Il ne veut pas admettre que Drumont soit touché par Meyer, et blague cette idée de se battre sur le terrain de la tribune des courses, avec autorisation du prince de Sagan, et encore plus dans le parc de Saint-Cloud, où on sera dérangé par les promeneurs, ou interrompu par les gardiens. Là-dessus il demande, de concert avec Daudet, un rendez-vous aux témoins de Meyer, pour fixer décidément le terrain du combat, et dresser un procès-verbal, où le corps à corps sera permis, et où les témoins n’interviendront pas.

Et la lettre est écrite, au milieu de plaisanteries de Drumont, montrant un très vrai dédain du danger. En cachetant la lettre, Duruy dit qu’au Bois, aujourd’hui, on lui a demandé, si Drumont était « une épée » ? « Il est mieux que cela, a-t-il répondu, il est un apôtre ! » et voici des gamineries sur le coup de l’apôtre.

Dimanche 25 avril. — Le petit Lavedan qui assiste à tout, a assisté au débarquement de Meyer, au retour de son duel. Tout le boulevard devant les bureaux du Gaulois, était plein de juifs, et, à toute minute des coupés, comme on en voit à la porte de l’église Saint-Augustin, jetaient un israélite sur la chaussée. Enfin, voici Meyer, et tout ce monde se jetant au-devant de lui pour le féliciter : « Ne me complimentez pas, Messieurs, aurait-il dit, cet homme est un lion ! »

Là-dessus Daudet arrive, et dit que ç’a été féroce, et qu’il a été au moment de se battre avec Meyer. Et le voilà à nous peindre le lieu du combat, une ancienne propriété du baron Hirsch, un paysage à grandes lignes, dans lequel des chevaux en liberté s’approchaient bêtement des combattants. Et il nous peint Drumont blessé, sa culotte tombée à terre, sur le pas de la grange où on l’avait entraîné, tapant sur le pan de sa chemise, toute mouillée de sang, et criant exaspéré à Meyer et à ses témoins : Au Ghetto, sales juifs, vous êtes des assassins… c’est vous qui avez choisi cette maison ayant appartenu à Hirsch, et qui devait me porter malheur ! » Et Daudet ajoute : « Cet homme sans tenue, se livrant à ce débordement canaille, était superbe. »

Puis un moment, absorbé dans le souvenir de la beauté du jour, de la grandeur du paysage, de la sérénité des choses, Daudet dit, qu’au milieu de cela, ces deux êtres, avec leurs mouvements désordonnés pour se tuer, lui semblaient tragiquement comiques.

Mercredi 28 avril. — Oui, j’ai le dédain de l’humanité, que je côtoie chez les grands, et le laisse un peu trop voir, mais j’en ai le droit, ayant méprisé dans ma vie bien des choses, aux pieds desquelles, je l’ai vu agenouillée, cette humanité-là.

À moins d’être foncièrement un lâche, le duel n’est redoutable que pour l’homme, dont la pensée en est tout à fait éloignée, et qu’une affaire amène, sans préparation, à cette extrémité. Ainsi, dans ce mois, où j’ai vécu dans l’atmosphère du duel Robert Caze, du duel Drumont, je me serais beaucoup mieux battu, que dans d’autres temps.

Dimanche 2 mai. — L’ennui des yeux, avec une bouche qui dit les phrases les plus stupidement admiratives, et avec des mains, — des mains de jolie femme, s’il vous plaît — qui ont des maladresses et des lourdeurs de patte de rustre : c’est à quoi l’on reconnaît chez les femmes de la société, la prétention de paraître aimer l’objet d’art, sans en avoir la moindre connaissance, même la moindre curiosité.

Dimanche 9 mai. — J’ai acheté ces temps-ci une série de dessins japonais, représentant des poissons et des oiseaux, dont je n’ai vu aucun échantillon pareil dans nulle école, comme habileté, comme croquade spirituelle, rendant du premier coup la nature. Il y a là, des études d’oiseaux ressemblant à des grives, qui ont une parenté avec le gribouillis des aquarelles de Gabriel de Saint-Aubin ; il y a là, des études de poissons dans le genre des maquereaux, où l’admirable mélange des tons jaunâtres et azurés, est comme fait d’une dizaine d’essuiements de pinceaux. Il s’y trouve un faisan aquarellé, grandeur nature, qui est une pure merveille, et où de vraies plumes sont collées tout autour du faisan, pour servir de point de comparaison, avec les tons de l’aquarelle.

D’après Hayashi, ces dessins seraient d’un nommé Baï-itsou, un artiste de Kioto, vivant vers 1820.

Samedi 15 mai. — Dans ce moment rien n’est plus vrai de ce qu’on a cru, en religion, aussi bien qu’en médecine, et qu’en quoi que ce soit. La peau n’est plus perméable, et un cataplasme est une absurdité n’ayant aucun effet, même lorsqu’il lui arrive d’empoisonner avec du laudanum. Le vin, le vieux et vrai vin, connu jusqu’ici comme un réconfortant, est tout à fait contraire à la santé, et pourrait être à la rigueur un débilitant, etc., etc.

Enfin sur toutes choses, deux opinions d’une autorité presque égale, dont l’une dit blanc, l’autre dit noir, et les notions de tout, confuses, incertaines, et dans cette anarchie de croyances, plus une seule vérité debout, et qui ne soit entamée par le doute.

Dimanche 16 mai. — Les grands desiderata de ma vie, ont été : — le Clodion représentant une montgolfière, au filet tendu autour du globe aérostatique, chevauché par une centaine d’Amours, poussé par moi, encore au collège, à 500 francs, et qui était à vendre, il y a une vingtaine d’années, chez Beurdeley : 65 000 francs ; — la grande tapisserie de Boucher, appelée « la Fête de village », manquée par un retard de voiture, à 800 francs chez Mme Saulière, et qui se vend maintenant 100 000 francs ; — une statuette de Saxe, aux chairs d’un rose adorablement pâle, une allégorie de l’Astronomie, représentée par une femme toute nue, regardant le ciel dans un télescope ; — un dessin de Watteau, la première idée de LA CONVERSATION, où était représenté M. de Julienne, vendu une soixantaine de francs, à une vente de Vignères ; — un dessin de Boucher représentant Madame de Pompadour, dans un faire miniaturé, au milieu d’un large encadrement composé avec les attributs des Arts, de la facture la plus large ; — une carpe dressée sur sa queue, en cristal de roche, du ton d’un verre de champagne rosé, et le plus joli et le plus doux feu d’artifice sous un coup de soleil, enfin un bibelot des Mille et une Nuits.

Et hier, à l’enterrement d’Auguste Sichel, Gentien le collectionneur de pierres dures, me racontait que Barbey de Jouy lui avait cédé cette carpe, dans les aimables conditions que voici : « Vraiment vous auriez du plaisir à la posséder… je l’ai payée 2 000 francs, j’en ai joui quinze ans… Je vous la cède au prix, où je l’ai achetée. » Oh ! si je l’avais su, car j’étais décidé à faire des folies à son égard, lorsque j’ai cru qu’elle serait mise en vente.

Jeudi 20 mai. — Rollinat a la plus curieuse, la plus amusante, la plus originale causerie, sur les habitants du Berri. Il devrait bien lâcher le macabre, et écrire un livre de prose, sur ce dont il cause d’une manière si spéciale.

Daudet est tenté de l’idée de tirer un bouquin de ses maux, est tourmenté d’écrire quelque chose sur la souffrance, étudiée sur lui-même. Ce soir, il me parlait des intéressantes pages qu’il écrirait, il lui semble, en racontant ses visites à ses vieux parents, quand il va se faire piquer par son beau-père, peignant son état de souffrance abominable dans la rue, puis l’espèce d’apaisement qui se fait chez lui, pareil à ce qui se passe chez le dentiste, quand la vieille bonne lui ouvre, et qu’il entre dans ce calme intérieur, puis l’état vague, hachiché, dans lequel il revient.

Vendredi 28 mai. — Aujourd’hui, je reçois l’exemplaire de GERMINIE LACERTEUX (Édition des chefs-d’œuvre du roman contemporain). Je ne puis m’empêcher de penser avec tristesse, au plaisir, que cette publication aurait fait à mon pauvre cher frère.

Lundi 31 mai. — La comparaison que Daudet emploie, en parlant de ses mains à son réveil, et qu’il dit semblables à des feuilles sèches, tant la contracture les a recroquevillées, cette comparaison me trotte, toute la journée, dans la cervelle. Il me parle aussi de l’espèce de vacillement, que le bromure apporte à sa mémoire, le forçant, dit-il, de se raccrocher à des jambages de souvenirs ; et à ce propos, il émet une observation curieuse, il affirme que la lutte de Flaubert avec les mots, a dû venir de la masse énorme de bromure qu’il avait absorbée.

Mercredi 9 juin. — Visite aujourd’hui de Mme ***, cette jeune fille que j’ai eu la velléité d’épouser, en sortant du collège, et que j’ai rencontrée, une seule fois, dans ma vie, une vingtaine d’années après, dans un petit chemin de Bellevue, un jour que mon frère et moi, nous allions voir Banville, à la maison de santé du docteur Fleury. Elle est veuve, a une fille de trente ans, qui vient me demander de faire passer dans un journal, une petite nouvelle. Et nous parlons de la maison de la rue Franklin, et de la maison au grand jardin, de l’allée des Veuves, et nous causons des morts et des mortes autour de nous.

Quant à mon ancienne adorée, c’est une bien portante bourgeoise, aux yeux noirs d’Espagnole encore pleins de jeunesse, aux dents éclatantes, et portant joyeusement et gaillardement ses années.

Mardi 22 juin. — Renan, qui pendant tout le dîner, a gardé un silence comme maladif, se met au dessert, à manger du Bossuet, sa bête noire, Bossuet chez lequel il ne trouve que de la faconde, et auquel il reproche de n’avoir pas conçu son HISTOIRE UNIVERSELLE, à l’allemande.

À ce moment, arrivent les sénateurs qui viennent de voter l’expulsion des princes, l’air assez penaud, et comme honteux de cette expulsion. Ribot assure qu’au fond Grévy doit être très content, qu’il détestait les d’Orléans, et que la dernière fois qu’il l’avait vu, il lui avait dit : « Les d’Orléans ressemblent à des gens qu’on a invités à dîner et qui font des choses pas convenables, qui se conduisent à table, comme des gens mal élevés. »

Mardi 29 juin. — Dépêche de Daudet qui m’annonce la naissance d’une petite Edmée.

Ce soir, je me traîne, comme je peux, chez les Daudet. Daudet me dit que les couches ont été affreuses, que la pauvre femme a été entourée des affres de la mort. Il parle du cerveau de sa femme, comme vu à jour pendant le délire du chloroforme, et des hautes choses qui en sont sorties, et qui étonnaient l’accoucheur, n’ayant jamais rencontré chez ses accouchées, un cerveau pareil.

Jeudi 1er juillet. — Magnard m’apprend que, ces années-ci, lorsqu’il y a eu en Amérique, une inauguration de statue, en l’honneur de Lafayette, c’est le général Boulanger, oui, le ministre de la guerre de l’heure présente, qui est venu solliciter d’être le correspondant de l’inauguration, auprès du Figaro.

Ce soir, ma filleule Edmée m’est présentée en grande toilette par la garde, qui me rabroue un peu, comme je me permets de m’étonner de sa petitesse, quand la mère me jette gaiement de son lit : « Mais elle est très grande, elle pèse sept livres et demie… le poids d’un gigot pour douze personnes ! »

Daudet qui s’est remis au travail, ces jours-ci, me parle de son livre, et m’en parle avec l’éloquence qu’il apporte au récit des choses, en train de fermenter en lui.

À la suite d’une scène, où la femme de l’académicien, lui dit froidement qu’il est sans talent, cocu, ridicule, et que toute sa valeur, il la doit à elle seule, il sort en disant : « C’en est trop ! c’en est trop ! » Alors il va s’asseoir sur un banc du Pont des Arts, et contemple longuement ce bête de monument, tel qu’il apparaît sur les couvertures des éditions Didot, et se remémorant tout ce qu’il a souffert de par cette bâtisse il s’écrie : « Ça, une m… ! » — C’est écrit sur son petit cahier, mais il n’ose pas le laisser, et est à la recherche d’un synonyme moins naturaliste. — Le lendemain, on trouve sur le banc, où l’académicien était assis, un chapeau à bords solennels, un chronomètre et une carte de visite.

C’est suivi d’une scène, cherchée dans la réalité, d’une scène du noyé, du machabée à palmes vertes, rapporté dans la cour de l’Institut.

Mardi 6 juillet. — Spuller, ce gros homme matériel, quand il parle de Gambetta, c’est avec une tendresse touchante, et cette tendresse apporte à ce qu’il dit, une éloquence de cœur, pleine d’intérêt.

Ce soir, il nous entretenait du discours de Gambetta à l’École polytechnique de Bordeaux, de son discours au Mans applaudi par deux larmes coulant sur la figure de l’amiral Jauréguiberry, de ses speach, à la portière des chemins de fer, où soudainement réveillé, il trouvait des paroles superbes pour les vingt ou trente personnes, réunies sur la voie.

Je n’ai pu m’empêcher de lui dire, qu’il devrait écrire ce qu’il parlait, qu’il ferait quelque chose de très beau littérairement, et même de très utile, à la mémoire de son ami. Il m’a répondu qu’il l’avait tenté plusieurs fois, qu’il n’avait pas réussi, enfin qu’il n’avait jamais été satisfait de ce qu’il avait fait.

Jeudi 15 juillet. — Ces neuf voyous qui, après avoir violé cette malheureuse marchande, lui ont mis le feu au ventre : ça fait peur. Voici les Gugusse venant des marquis de Sade. Ce n’est plus un cas particulier, c’est tout le bas d’une nation atteint de férocité dans l’amour.

Samedi 24 juillet. — Les embêtements de la vie prennent, l’été, une intensité particulière. En ce moment, où le Parisien restant à Paris, est rendu à la solitude, et n’est plus enlevé à lui-même par les dîners, les soirées, les visites, le contact, à tout moment, avec de l’humanité remuante et distrayante.

Samedi 7 août. — On parlait d’un huissier, un enragé bonapartiste, qui se trouve par la fatalité des circonstances, chargé des exécutions contre tout le monde de son parti, et des moyens dilatoires qu’il fournit à ses coreligionnaires.

Lundi 9 août. — Un médecin suisse — qui s’appelait, je crois de Moutet — célèbre par ses cures, dans les maladies de femmes, affirmait qu’il ne pouvait être sûr de guérir une femme, que si elle le prenait comme amant, en même temps que comme médecin. Et à ce qu’il paraît, le libertinage n’était pour rien dans la possession de ses malades : c’était seulement pour le docteur, un moyen d’arriver à la connaissance complète de l’être qu’il traitait.

Samedi 14 août. — À Saint-Gratien, ce soir, au billard, le commandant Riffaut parlait de la campagne de 1870, d’une sortie désespérée qu’ils avaient tentée, au nombre de 2 500, de Balan, et de leur refoulement dans la petite ville, — lui faisant le coup de feu comme un simple soldat, et de si près, qu’il entendait les injures des officiers bavarois, frappant leurs soldats de coups de plat de sabre, et cela aux côtés de son chef de bataillon, ramené les reins cassés dans une brouette, au milieu de la plus épouvantable grêle d’obus, dont l’un ouvrait le ventre du général Guyot de Lesparre. Et il nous fait un terrible tableau de cette petite ville, engorgée de troupes, où le bombardement tuait du monde à droite, à gauche, de tous côtés, et où les maisons s’emplissaient de mourants et de pillards.

Enfin brisé de fatigue et mourant de faim, un habitant le suppliait de coucher dans sa maison, pour la préserver contre le pillage, et là, dans une petite chambre d’en haut, en tête à tête avec un gigot et une bouteille de vin cachetée, il faisait à travers les cris des blessés qu’on amputait au-dessous, il faisait le meilleur et le plus égoïste dîner. Et il dit : « Il y a des moments féroces, où il n’y a plus d’humanité dans l’homme ; il n’est plus qu’une bête qui a faim et soif ! »

Il nous donne ensuite des détails sur sa captivité, sur ces sept jours entiers passés, sans qu’on délivrât de vivres à l’armée captive, qui n’eut pour vivre que quelques pommes de terre oubliées. Et ils se trouvèrent avoir si faim, qu’un jour, lui et un autre officier avaient tué, à coups de couteau un cheval, et lui avaient arraché le foie pour le manger. Il raconte enfin qu’une nuit, ils avaient été attaqués par des soldats, mourant de faim comme eux, et qui les soupçonnaient d’avoir du pain, et le lendemain, Riffaut voyait son sabre tout rouge de sang.

Vendredi 20 août. — Le petit Houssaye, en dînant, ce soir, avec moi aux Ambassadeurs, constatait, avec une certaine amertume, l’amoindrissement de la gloire de Théophile Gautier, en train de disparaître sous la gloire de Flaubert.

Jeudi 26 août. — Nous causons avec du Boisgobey, de la femme orientale, et du point d’honneur qu’elle mettait dans l’amour, à ne point paraître prendre de plaisir, à n’apporter qu’un corps inerte à son seigneur et maître. En effet, la phrase arabe dont elle se sert pour désigner la femme qui jouit : « Elle a un ver dans le derrière ! » est une phrase renfermant un mépris, dont on ne peut donner l’idée.

Cette conversation avec du Boisgobey me rappelle la conversation d’un créole de mes amis, sur le même sujet.

Lui, n’aurait pas été heureux en Orient ! car il trouvait une singulière et originale beauté au visage de toute femme qui jouit, même au visage de la dernière gadoue : beauté faite de je ne sais quoi qui vient à ses yeux, de raffinement que prennent les lignes de sa figure, de l’angélique qui y monte, du caractère presque sacré que revêt le visage des mourants, s’y voyant soudain, sous l’apparence de la petite mort.

Et cet ami me confiait que dans ces accès de pure bestialité d’autrefois, il était tout à coup irrité, oui, irrité contre cette spiritualité, cette divinité transfigurant le visage d’une sale bougresse, et qui lui donnait la tentation de l’aimer autrement que physiquement.

Samedi 11 septembre. — Dans l’ÉDUCATION SENTIMENTALE, une merveilleuse scène que la visite de Mme Arnoux à Frédéric, — et la sublime scène que ce serait, si au lieu des phrases très joliment faites, mais des phrases de livres, comme celle-ci : « Mon cœur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas ! » c’était tout le temps de la langue parlée, de la véritable langue de l’amour.

Toutefois, il faut l’avouer, il y a une délicatesse dans cette scène tout à fait surprenante, pour ceux qui ont connu l’auteur.

Dimanche 12 septembre. — Aujourd’hui, un interne de Sainte-Périne parlait devant moi du corps de la vieille femme, mais de la vieille femme qui n’a pas eu d’enfant. Il disait que la vieillesse de ce corps était surtout indiquée par les cordes d’un cou, n’ayant plus la rondeur d’une colonne. Quant aux seins, ils demeurent des seins de jeune fille avec le rose de leurs boutons, avec leurs délicats orbes, un rien ridés, comme un fruit à la fin de l’hiver. Il disait le ventre ayant conservé ses juvéniles et douillets contours, mais quelquefois avec un pli au-dessus du mont de Vénus, quelquefois aussi dans le bas-ventre avec un imperceptible travail de la peau, ressemblant au tassement d’une grève, après le retirage de la mer. Il disait encore une certaine déformation du plein de la cuisse, et très souvent des zébrures de varices dans les jambes, et le pied conservant sa blancheur, mais sous une peau sèche, et comme pulvérulente.

En résumé, un corps ayant conservé l’apparence de la jeunesse, ainsi que dans un resserrement, une constriction des tissus.

Dimanche 19 septembre. — Visite de Porel et de Céard, à Champrosay.

Promenade autour de la forêt, le long d’un treillage de la chasse israélite, qui nous empêche d’y entrer ; promenade où Porel, joliment blaguant, à tout moment, tire sa montre et s’écrie : « À ce moment Machin dit » — et il cite un vers de BRITANNICUS, ou bien : « Chose dit » — et il cite une phrase de la PARTIE DE CHASSE DE HENRI IV. Au fond, sous ces ironies, le directeur est préoccupé de la recette, peste contre le beau temps qui lui fait perdre 20 000 francs, ce mois, et appelle la pluie et les frimas.

Il est amusant, spirituel, bon enfant, ce Porel ! Dans la sympathie qu’il rencontre autour de lui, il s’expansionne, s’ouvre, se confesse. Il nous avoue sa passion théâtrale dès l’enfance. Son père était un menuisier, et il avait commencé à travailler avec lui, quand on lui fit une blouse neuve… Il alla la promener, cette blouse, au boulevard Montparnasse, où le concierge faisait signe d’entrer à ceux qui se présentaient sur la porte, et dont la figure lui plaisait. Le voilà comme les autres, et agréé par le concierge. On le déshabille, et il joue un rôle d’Indien. Son rôle joué, il veut reprendre son paquet de vêtements, mais au lieu de sa jolie blouse, il ne trouve qu’un paquet de loques infectes. Il se met à pleurer. On recherche. Impossible de retrouver ses vêtements. Il faut cependant rentrer à la maison, où sa mère le reçoit à coups de balai.

Porel est en ce moment de retour de Londres, où il est allé étudier la machination qui est en enfance chez nous, exécutée par des loupeurs et des blagueurs, mais non par des machinistes travailleurs, comme ceux de là-bas.

Samedi 25 septembre. — Une drôle d’après-midi, une après-midi employée à chercher, avec Mme Daudet, la maison de Mme de Beaumont, à Savigny. Et elle marchant en tête, le volume des MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE entr’ouvert, et Daudet et les enfants et moi, suivant à la queu-leu-leu, le landau vide derrière nous, nous allons par les rues, comme une troupe d’Anglais, demandant aux gens sur leurs portes, le fameux « chemin de Henri IV » qui était tout proche de l’habitation, et qui doit nous la faire reconnaître. Mais personne ne connaît le nom de Chateaubriand, et même le chemin de Henri IV est oublié dans le pays.

En dépit du manque de renseignements, nous nous arrêtons devant une maison, prête à s’effondrer, que nous devinons la maison habitée par les deux amants, près d’un vieux chemin qui s’interrompt dans le ciel, un chemin coupé à pic par la voie du chemin de fer, et qui doit être le chemin de Henri IV.

Dimanche 26 septembre. — Un architecte nous parlait aujourd’hui des tripotages de Cornélius Hertz, et il nous affirmait qu’un grand entrepreneur de terrassements de chemin de fer, à propos d’une concession qu’on n’aurait pas fait passer par l’adjudication publique, demandait le prix de cette faveur. Son interlocuteur aurait fait, avec son haleine, de la buée sur le carreau d’une fenêtre, près de laquelle il était, et écrivait avec son doigt un chiffre, — effacé, aussitôt qu’il l’avait écrit.

Se non e vero : c’est une jolie imagination qui ferait rudement bien dans un roman d’affaires modernes.

Lundi 27 septembre. — Aujourd’hui, dans la causerie d’avant-déjeuner de tous les matins, sous la charmille, Daudet se lamente d’avoir été trop jeune, quand il a fait le PETIT CHOSE. Il dit tout ce qu’il y aurait mis maintenant, et décrit l’effet que lui avait fait à lui, accoutumé aux arbres d’un vert noir, aux rivières de la Provence roulant de la poussière, l’effet que lui avait fait le paysage lyonnais, avec la claire verdure de ses peupliers montant dans le ciel, et le murmure courant de ses ruisseaux, qui le poussait à courir affolé par la campagne, — et il cite un joli vers, un vers à la façon de la poésie de ces années, peignant cela, et qu’il a fait à onze ans :

J’aime ouïr le frais murmure du ruisseau Dans le sentier……..

Et encore, ajoute-t-il, j’ai eu le malheur de rencontrer quelqu’un, à qui j’ai lu le commencement de mon livre, et qui m’a dit que c’était enfantin. Ça m’a poussé à y fourrer des inventions, des aventures, et m’a empêché de mettre toute ma vraie enfance, dans le paysage lyonnais.

Lundi 4 octobre. — À un café du boulevard, le hasard me fait asseoir à côté de Paulin Ménier. Il est là la figure tirée, trahissant une noire tristesse, sous la tenue correcte d’un vieux gentleman splénétique. Il laisse entendre plutôt qu’il ne me le dit, qu’on le laisse mourir sans l’utiliser. Lui, vraiment, le seul grand acteur depuis Frédérick-Lemaître, et qui y songe ?

Jeudi 14 octobre. — Aujourd’hui, envoi par Didot de la seconde épreuve de la dernière feuille de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, et réception d’une lettre de Céard, m’annonçant pour demain la lecture de RENÉE MAUPERIN, à l’Odéon.

Vendredi 15 octobre. — Lecture froide de la pièce, de la pièce réduite par Porel à un duo d’amour.

Jeudi 21 octobre. — Mme Daudet parle des étranges appartements qu’elle a visités, lorsqu’elle s’est décidée à quitter l’avenue de l’Observatoire. Elle nous a fait la description d’un salon d’une certaine vieille dame toquée, où il y avait des mannequins de messieurs en habit noir, et en cravate blanche, qu’on devait épousseter et brosser tous les matins : mannequins un peu effrayants, et qui faisaient sauver à toutes jambes, une bonne, le premier jour de son entrée.

Mercredi 27 octobre. — Fichel le collectionneur et l’enthousiaste du dix-huitième siècle, est venu aujourd’hui à Auteuil, tout simplement pour me jeter par la porte, cette phrase : « Vous savez l’EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE est placé dans le Salon carré… Ce que vous avez prédit, il y a vingt ans, est arrivé… j’ai fait la course pour vous l’annoncer ! »

Jeudi 28 octobre. — Porel raconte, ce soir, chez Daudet, que le beau-père de sa femme qui avait gagné près de quatre millions, en trente ans, à fabriquer des uniformes pour les armées du Grand Empereur, disait à ceux qui s’étonnaient, qu’il ne sût pas écrire : « On trouve toujours un imbécile qui sait lire et écrire. »

Il affirme avoir gagné 75 000 francs, avec la reprise du FILS DE FAMILLE, et perdu 80 000, avec le SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ.

Samedi 30 octobre. — Paris, à six heures, me semble une Babylone américaine, où dans la hâte féroce des piétons à leurs plaisirs, ou dans l’impitoyabilité des cochers, assurés contre l’écrasement des vieillards, il n’y a plus de cette aimable, et douce, et polie humanité de l’ancien Paris.

Dimanche 31 octobre. — Un détail à ajouter au douloureux premier voyage de Daudet à Paris. Il avait eu à payer un supplément de bagages, de dictionnaires, montant à 17 francs, et il ne lui était pas resté un sol, et il demeura cinquante heures sans manger, seulement le matin de l’arrivée à Paris, des marins avec lesquels il voyageait, le voyant blêmir, lui firent boire un peu de l’eau-de-vie de leurs gourdes.

Mardi 2 novembre. — J’ai l’intime conviction que tout homme, chez lequel ne se trouve pas un fond d’amour déréglé pour la femme, ou le cheval, ou le jeu, ou la bouteille, ou les bibelots, enfin pour n’importe quoi, que l’homme en un mot, qui n’est par un côté, déraisonnable, dément, ne fera jamais rien en littérature. Il n’y a pas en lui, le calorique pour transmuter de sa cervelle en de la copie de génie, ou même de grand talent.

Vendredi 5 novembre. — La petite Cerny fait incontestablement une charmante Renée Mauperin, et je ne sache pas d’actrice, en ce moment, qui ait pu la réaliser d’une façon plus charmante. Elle a des scènes de coquetterie délicieuses, avec le gai rire de sa bouche aux dents blanches, avec le tendre rire de ses doux yeux de chevreuil.

Samedi 6 novembre. — Aujourd’hui avant la répétition, baptême de ma filleule, pour laquelle je repasse mes prières, en me rinçant les dents.

Baptême à Sainte-Clotilde. Prêtre distingué, flatté de ce baptême littéraire, en ce temps d’anti-catholicisme, mais mettant la réserve d’un homme du monde, dans les compliments adressés au père, au parrain.

Mardi 9 novembre. — On reprend aujourd’hui la scène entre le frère et la sœur du second acte, et de une heure et demie à cinq heures Porel fait mettre Cerny, plus de trente fois à genoux, pour la forcer à attraper le mouvement de s’agenouiller aux pieds de son frère, et de le faire virevolter sur lui-même, en le saisissant par les revers de sa redingote.

Porel a, dans les répétitions, quelque chose qui serait charmant à introduire dans un roman sur le théâtre : c’est pour l’intelligence des cabotins et des cabotines, la traduction en langue vulgaire, de toutes les situations où ils se trouvent, et la façon d’en sortir. Ainsi il aura, pour le mouvement moral d’une personne, qui se retire d’une combinaison, dont on l’entretient, la formule : « Vous êtes dans de la fumée de tabac, n’est-ce pas… et vous cherchez à respirer au dehors ? »

Jeudi 11 novembre. — Une folie que la gaieté tourbillonnante de Cerny aux répétitions. Porel disait que sa qualité était d’être de l’essence d’une Parisienne, et d’une Parisienne des vieux boulevards.

Il y a vraiment chez Porel, une ambition d’art bien méritoire, quand on le compare aux purs hommes d’affaires du théâtre. Il nous dit : « Oui, oui, je voudrais gagner de l’argent, pour me payer un four avec une œuvre que j’aimerai, une œuvre de talent ! » Et il ajoute : « Au fond, je sais aussi bien qu’un autre, comment on gagne de l’argent au théâtre… et si ça ne va pas, ce que je vais jouer, je me rejetterai sur un FILS DE FAMILLE. »

Samedi 13 novembre. — C’est bien curieux les variations du jeu au théâtre. Hier les acteurs troublés par la présence de Mme Daudet, ont très mal joué, et la scène de Mme Bourjot avec son amant, et la scène du père Mauperin avec Denoisel, ont paru longues, si longues, que tout le monde semblait désespéré, et Porel plus que les autres. Aujourd’hui changement complet, on est à la confiance, à l’espérance. La pièce paraît destinée à un succès, et Porel, tout guilleret, les yeux émerillonnés, s’écrie : « Ça va ! ça va ! »

Mardi 16 novembre. — Savoir marcher, savoir respirer au théâtre : ce sont des acquisitions qu’il faut des années entières pour posséder.

Mercredi 17 novembre. — Répétition générale à deux heures. Mauvaise impression produite dans la salle, sans que je m’en doute trop, par la scène châtrée de Bourjot, que Céard supprime, sur la crainte, exprimée par Zola, que la scène ne soit accrochée.

Jeudi 18 novembre. — Et me voici, avec les Daudet, dans la loge de Porel, à la première de la pièce, tirée par Céard de RENÉE MAUPERIN. Une salle dont la froideur, aussitôt l’entrée en scène de Cerny et de Dumény, se dissipe, et qui s’amuse franchement et prend plaisir à l’esprit de la pièce. Applaudissements, rappels : tout ce qui peut faire espérer un grand succès.

Les Daudet sont le parrain et la marraine de ma pièce, et l’on soupe chez eux, où il y a quatre tables, dans la salle à manger, et une table dans l’antichambre pour les jeunes gens. Tendres et affectueuses congratulations entre moi et Porel, auquel je suis tout heureux d’apporter un succès, et qui me dit gentiment : « Vous savez, vous êtes maintenant chez vous à l’Odéon ! »

Souper égayé par la réussite de cette première, par l’espérance de cent représentations — et les imitations de Gibert, cette délicate et aiguë blague de Parisien pourri.

Vendredi 19 novembre. — Ce matin, presse exécrable. Au fond le débat est au-dessus de la pièce. On ne veut pas de faiseurs de livres au théâtre, et il y a une espèce de colère froide chez les journalistes, affiliés aux gens de théâtre, de voir des romanciers prendre possession de l’Odéon… Et cette pauvre Renée je la crois décidément assassinée !

Ce soir, je trouve Porel dans son cabinet, tout, tout seul, assis dans sa chaise curule, les bras tombés autour de lui, et qui m’accueille par ces mots : « A-t-elle été assez mauvaise la presse, le Petit Journal, le Gil Blas… C’est indigne… Ils se gardent bien d’avouer le succès d’hier… Ça tue la location. »

Et je vais l’attendre dans sa loge, où il m’a promis de venir, et où il ne vient pas.

Une salle intéressante pour l’observateur. Une salle qui n’ose ni rire, ni applaudir. Des entr’actes où l’on n’entend ni parler, ni remuer, ni souffler même : une salle en pénitence, un monde consterné, appréhendant de se livrer à la moindre manifestation de vie quelconque, comme si on allait le gronder. C’est vraiment beau, le manque de jugement personnel du Parisien éclairé, asservi absolument au jugement du journal qu’il lit.

Samedi 20 novembre. — Jour de ma fête. Ce soir, à l’Odéon, avec les Daudet. Salle presque vide. Daudet va trouver Porel et me le ramène. Il se montre charmant, caressant, parle de l’intention qu’il a de reprendre, dans le courant de l’année, HENRIETTE MARÉCHAL. On ne peut, n’est-ce pas, continuer à lui demander de jouer une pièce, qui a fait 700 francs hier, 1 000 francs aujourd’hui, et où il n’y a aucune location d’avance.

Mardi 23 novembre. — Sarcey, à ce qu’il paraît, a reçu des lettres qui lui reprochent d’avoir trop violemment éreinté RENÉE MAUPERIN, et loué extravagamment le PÈRE CHASSELAS. Il s’excuse en disant, que dans la pièce et dans mon roman, il y a des prétentions littéraires. Or un auteur qui a un idéal d’art élevé, qui s’efforce d’écrire, et de créer des types nouveaux, quand même il ne réussirait pas… c’est une raison pour tuer son œuvre. Mais, vive, vive le gagneur d’argent, vive l’homme qui fait du métier, sans aucune aspiration. Est-ce l’aveu chez ce critique du Temps, d’une critique assez basse.

Jeudi 25 novembre. — Aujourd’hui Daudet laissait éclater son étonnement de la phrase de mon JOURNAL, que les spectacles de la nature sont toujours pour moi, un rappel d’une chose d’art, s’écriant que lui, il n’est pas du tout, du tout artiste… mais homme d’humanité !

Là-dessus, sa femme fait l’aveu que les cirques, les clowns, les tours de force, n’avaient autrefois aucun intérêt pour elle, et que c’était seulement depuis qu’elle avait lu les FRÈRES ZEMGANNO, que l’idéalité mise par le livre, dans ces réalités vulgaires, lui avait fait prendre un vrai plaisir à ces représentations ; — et elle ajoutait que la vision de certaines choses ne se faisait chez elle, que par la voix de l’art.

Dimanche 28 novembre. — Aujourd’hui, je lis dans les journaux, que RENÉE MAUPERIN va être remplacée par des pièces classiques, où jouera Dupuis.

Lundi 29 novembre. — Propos de petit monde : « Madame me permettra-t-elle ma petite réflexion ? Que Madame me laisse mon libre arbitre pour faire le feu ! »

Mardi 7 décembre. — Mon goût, depuis quelque temps, subit une transformation. Il n’aime plus autant le joli, le fini des objets japonais, il est séduit par la barbarie de quelques-uns de ses produits d’art industriel, notamment par le fruste, la brutalité, la coloration crûment puissante.

Au dîner de Brébant de ce soir, quelqu’un dit au sujet de la future nomination de Floquet au ministère : « Avec Floquet, la France est complètement isolée, donc pas de guerre, et la haute banque est absolument pour lui. »

Charles Edmond parlant de tous les documents, que Louis Blanc a eus entre les mains, pour son HISTOIRE DE DIX ANS raconte, comment lui sont venus ceux concernant la duchesse de Berry, pendant sa captivité à Blaye.

Louis Blanc avait entendu dire, qu’un nommé X***, qui fut un moment le médecin de la duchesse de Berry, avait tenu un journal… Ce médecin demeurait en province. Il lui écrit, et lui demande la permission de lui faire une visite. Il est invité, et très bien reçu, et passe quelques jours chez lui, sans que son hôte fasse la moindre allusion au sujet de sa visite. Le médecin était marié, et avec le ménage, vivait un monsieur, qui avait l’air de mener toute la maison.

Enfin un soir, Louis Blanc devant partir le lendemain de très grand matin, fait ses adieux au médecin, et le remercie chaudement de son amicale hospitalité. Le médecin le regarde dans les yeux, et lui dit à brûle-pourpoint : « Qu’est-ce que vous avez remarqué ici ? » Phrases banales de Louis Blanc sur le charme de la maison. L’autre l’interrompt, s’écriant : « Allons, vous avez bien vu ce que cet homme est ici ! » Et il sort de sa bouche un flot de paroles colères, qu’il termine ainsi : « Oui, cet homme me tue… me rend tout impossible… je ne vous parlais pas de ce journal, parce que je voulais en faire un livre… mais je sens que, lui là, je ne pourrai jamais le faire… Vous me paraissez un galant homme. Mon manuscrit, je vous le donne… Faites-en ce que vous voudrez. »

C’est ainsi que l’exaspération du cocuage, chez un mari bonasse, mit, aux mains de Louis Blanc, ce précieux document.

Jeudi 9 décembre. — Au Musée du Louvre. Tous les chefs-d’œuvre anciens, où les critiques voient du soleil, de la chair illuminée de lumière, m’ont paru bien tristes, bien blafards, bien noirs, et d’un artifice d’art bien surfait. Cette humanité peinte me semblait une figuration d’hommes et de femmes, ayant la jaunisse dans la demi-nuit d’une cave.

Et je vais à la nouvelle salle. Oh ! les ENFANTS D’ÉDOUARD, quelle peinture de paravent ! Et la pauvre chlorotique peinture métaphysique d’Ary Scheffer ! Et le portrait de M. Cordier par Ingres, et ce bon dessin rond et bêta, sans jamais aucun ressentiment, de ce dessinateur impeccable, qui, dans cette salle, donne un goitre à Angélique, et estropie, dans un dessin inénarrable, la cuisse gauche de sa baigneuse.

En fait de portraits, un beau portrait de Napoléon au pont d’Arcole, par Gros, délavé dans cette huile couleur d’ambre, qu’affectionnait la peinture de Rubens, et le portrait de Denon par Prud’hon, d’un merveilleux modelage, et dont la pâleur rosée a quelque chose de la fleur d’un pastel.

De Delacroix, une fière esquisse de lui-même, et son DANTE ET VIRGILE, avec l’admirable torse du damné verdâtre, flottant sur les ondes noires.

Un étonnant paysage de Rousseau : le MARAIS DANS LES LANDES, paysage qui fait paraître simplement gentillets les paysages de Daubigny, de Troyon et autres. Corot perdant beaucoup, et montrant le procédé et la blague idyllique de la nature. C’est du paysage parfois bon à encadrer les paysans de George Sand. Et c’est, je crois, tout.

Vendredi 10 décembre. — Aujourd’hui RENÉE MAUPERIN disparaît de l’affiche, aujourd’hui commencent à paraître les réclames de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

J’apprends que Berthelot est nommé ministre de l’Instruction publique. En dépit de mes relations amicales, et de ma haute estime pour la valeur personnelle de l’homme, je crois que le choix d’un savant, comme ministre de l’Instruction publique, est le choix qui peut être le plus hostile aux hommes de lettres : car un savant est à la fois tout plein de mépris pour leurs travaux, et tout à la fois un peu jaloux de leur renommée retentissante.

Après tout qu’est-ce que ça me fait, si j’avais une faveur à lui demander, ce serait de me rayer de la Légion d’honneur.

Samedi 11 décembre. — À mon idée — je lis cela aujourd’hui au-dessus de la boutique d’un marchand de vin de Boulogne. Je trouve que c’est bien une parole d’ivrogne, transformée en enseigne.

Si je redevenais jeune, il y aurait des femmes inconnues avec lesquelles je coucherais, séduit par le mystère de la maison qu’elles habitent. C’est une pensée qui me vient aujourd’hui dans une longue promenade à travers la banlieue.

Si quelqu’un fait un jour ma biographie, qu’il se persuade qu’il serait d’un grand intérêt pour l’histoire littéraire et la réconfortation des victimes de la critique des siècles futurs, de donner sur chacun de nos livres, les extraits les plus violents, les plus forcenés, les plus négateurs de notre talent. C’est bien dommage qu’un tel livre n’ait pas été fait pour tous les hommes de talent de ce siècle, à commencer par les éreintements sur Chateaubriand, à continuer par ceux sur Balzac, Hugo, Flaubert.

La chose que voit avant tout dans la littérature, un universitaire : c’est une fonction, un traitement, et c’est pour cela qu’en général un universitaire n’a pas de talent. La littérature doit être considérée comme une carrière qui ne vous nourrit, ni ne vous loge, ni ne vous chauffe, et où la rémunération est invraisemblable, et c’est seulement quand on considère la littérature ainsi, et qu’on y entre, poussé par le diable au corps du sacrifice, du martyre, de l’amour du beau, qu’on peut avoir du talent.

Et aujourd’hui, que ce n’est plus un métier de meurt-de-faim, que les parents ne vous donnent plus votre malédiction comme homme de lettres, il n’y a plus, pour ainsi dire, de vraie vocation, et il se pourrait qu’avant peu de temps, il n’y ait plus de talent.

Dimanche 12 décembre. — On parlait de titres de livres, et de la fascination des titres de livres bêtement sentimentaux sur les femmes d’en bas. À ce propos, quelqu’un raconte, avoir ramené chez lui, une fille du quartier Latin, saoule, qui, à la vue sur sa commode d’un livre, ayant pour titre : THÉRÈSE, s’écriait, la gueule tournée par la pocharderie : « Si ça s’appelait PAUVRE THÉRÈSE, je lirais ça, toute la nuit ! »

Gibert, avec une langue technique, qui donne les plus grandes jouissances aux amateurs de l’expression, une langue juste, précise, peinte, parle de cette voix artificielle, de cette voix de tête ou de nez, que certains chanteurs se font : voix métallique à résistance indéfinie, tandis que les voix naturelles des gens qui chantent avec l’émotion de leur poitrine, est plus vite cassée.

Un moment, on cause de l’échauffourée de valetaille, qui a eu lieu, l’année dernière, à un bal chez la princesse de Sagan, cette émeute de larbins au bas du grand escalier, crachant des injures à leurs maîtres et à leurs maîtresses, sur ce téléphone, déshonorant les gens demandant leurs voitures, au milieu des m… et de salauderies ignobles. Une insurrection salissante de la haute domesticité, qu’il avait fallu réduire par un bataillon de sergents de ville.

C’est là un caractéristique symptôme d’une fin de société, et ça ferait bien, comme terminaison d’un roman sur le grand monde.

Jeudi 16 décembre. — M. de Rothan vient me lire ce matin, un morceau sur la diplomatie pendant la guerre de Crimée, que l’a décidé à écrire mon paragraphe sur la prise de Sébastopol par le ministère des Affaires étrangères[1].

[Note 1 : C’est moi qui ai raconté (JOURNAL DES GONCOURT, vol. 1, 8 novembre 1860) que la correspondance du comte de Munster, attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, donnant au roi de Prusse tous les détails du siège, et indiquant le seul point, où Sébastopol pouvait être pris, correspondance cachée à M. de Mauteuffel son chef de cabinet, et communiquée par le roi seulement à son ami à M. de Gerlach, le féodal, avait été interceptée et achetée par notre ministère des Affaires étrangères, moyennant la modique somme de 60 000 francs. Et mon récit a eu depuis, pour la garantie de son authenticité, la publication à Berlin de M. Seiffert, le directeur de la Cour des Comptes à Potsdam.]

Vendredi 17 décembre. — Un mot du petit Richepin, à la campagne, chez les Banville.

« Je m’en vais avec la bourrique, je m’ennuierai moins qu’avec vous ! »

Samedi 18 décembre. — Journée fantastique. J’ai reçu hier de Céard un mot, pour me rendre chez un avocat américain, avenue de l’Opéra — M. Kelly.

— Au premier… Monsieur veut-il l’ascenseur ? me jette le concierge.

Grande antichambre, où donnent les portes d’un tas de pièces entre-bâillées, dans lesquelles l’on sent des gens qui attendent, un appartement ressemblant à un appartement de dentiste pour mâchoires impériales. Un groom à l’apparence d’un petit clergyman, nous introduit dans un salon, aux murs complètement nus, et meublé d’un bureau, de quelques chaises, et sur la cheminée de deux flambeaux à bougies vertes. Il s’agit de l’achat de RENÉE MAUPERIN.

Au bout de quelque temps, entrée de Samary de l’Odéon, qui apprend à Céard et à moi, cette nouvelle invraisemblable, que la pièce est achetée 1 800 francs, par la nièce du chargé d’affaires d’Amérique, qui arrive bientôt, — ma foi une fort charmante personne — nous baragouinant qu’après avoir fait gagner beaucoup d’argent aux pauvres, en jouant pour eux, elle veut en gagner beaucoup pour elle, en jouant RENÉE MAUPERIN.

Et par un nouveau procédé, le traité est aussitôt imprimé sur une espèce de piano, et l’avocat nous verse l’argent, et nous aide très aimablement à passer nos paletots.

Jeudi 23 décembre. — Presque tous les sculpteurs ont une matérialité d’ouvriers marbriers, et ils vous surprennent, quand on les trouve comme Chapu, se livrant à une petite machinette, qui semble un objet de sucre pour confiseur. C’est ainsi, que nous trouvons Chapu fignolant une Vérité, écrivant, assise sur la margelle d’un puits, sous le médaillon de Flaubert.

Vendredi 24 décembre. — Je lisais dans Lorédan Larchey, que Goncourt doit venir de Gundcurtis, un vieux mot germain qui signifiait, combattant, guerrier. C’est vraiment un nom, que j’ai quelque droit de porter en littérature.

Lundi 27 décembre. — Chez Pierre Gavarni, où je dîne aujourd’hui, le marquis de Varennes parlant de son ami, M. de Boissieu, l’ancien courriériste de la Gazette de France, l’appelait un besogneux de croire, et il citait cette jolie réponse du moribond à son confesseur, lui demandant s’il croyait à tel ou à tel dogme : « Je désire passionnément que ce soit ! »