Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759/1

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JOURNAL
DU
MARQUIS DE MONTCALM
DURANT SES CAMPAGNES EN CANADA
de 1756 à 1759

JOURNAL DU 31 JANVIER AU MOIS DE NOVEMBRE 1756

Je reçus le 31 janvier un courrier détaché par M. le comte d’Argenson pour me proposer le commandement des troupes de l’Amérique septentrionale, vacant par la détention du baron de Dieskau. Cette même lettre m’annonçoit que le Roi me feroit maréchal de camp à mon départ, et accorderoit l’agrément de mon régiment à mon fils ; elle m’apprit aussi que le Roi avoit choisi M. le chevalier de Lévis pour commander en second sous mes ordres avec le grade de brigadier, et M. de Bourlamaque pour commander en troisième avec le grade de colonel.

M. le chevalier de Lévis étoit capitaine dans la marine, avoit servi comme aide-maréchal des logis de l’armée d’Italie et y avoit obtenu une commission de colonel en 1746. Il est de la branche de Lévis-Ajac. S. M. le Roi de Pologne, dont il est chambellan, a bien voulu lui conserver sa place. M. de Bourlamaque étoit capitaine aide-major du régiment Dauphin et avoit la charge d’aide de cérémonie.

Je crus devoir accepter une commission aussi honorable que délicate qui assuroit la fortune de mon fils, objet intéressant pour un père, commission que je n’avois ni désirée ni demandée[1].

Comme les ordres du ministre étoient pressants, je partis le 6 février, j’arrivai à Paris le 12 ; je fus le 13 à Versailles. M. le comte d’Argenson me présenta ce jour-là à Monsieur le garde des sceaux et ministre de la marine, dans le ministère duquel j’entrois, le ministre de la marine étant chargé de tout ce qui regarde les colonies.

Le 14, je remerciai le Roi du choix que S. M. avoit bien voulu faire de ma personne pour commander ses troupes dans l’Amérique septentrionale.

Quelques jours après, M. le comte d’Argenson m’écrivit de la part du Roi, que Sa Majesté m’avoit accordé, pour avoir lieu au retour du Canada, quatre mille livres de pension outre les deux que j’ai, et les deux mille francs de colonel réformé que je conserve ma vie durant, attendu que c’est une représentation du prix de mon régiment qui a été réformé. Cette même lettre assure à Mme de Montcalm en cas qu’elle me survive la reversibilité de trois mille livres de pension, grâce que j’avois à cœur et qui m’a touché à cause de Mme de Montcalm à qui je dois beaucoup.

Je proposai à M. le comte d’Argenson et lui demandai avec beaucoup d’instance des grâces pour les six bataillons qui avoient passé l’année dernière en Amérique ; il voulut bien me les accorder, encore qu’il eût résolu de les renvoyer toutes à l’année prochaine. Il eut aussi la bonté de m’en promettre pour mes trois aides de camp et les deux ingénieurs que le Roi faisoit passer en Amérique.

Le 11 mars, le Roi eut la bonté de me déclarer maréchal de camp, M. le chevalier de Lévis, brigadier, et M. de Bourlamaque, colonel, et mon fils aîné appelé comte de Montcalm, mestre de camp du régiment de cavalerie que j’avois.

Le 14, je remerciai le Roi comme maréchal de camp ; je lui présentai mon fils comme mestre de camp, et pris congé de lui et de la famille royale.

Le 15 au matin, on me remit mes instructions, qui m’assujettissent à rendre également compte au ministre de la marine et au ministre de la guerre ; on me remit en même temps un De par le Roi pour commander les troupes que Sa Majesté a envoyées l’année dernière en Amérique, et le renfort qu’elle y envoie cette année, sous l’autorité de M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général du Canada ; et on me remit les lettres de service de MM. de Lévis et Bourlamaque pour être employés à mes ordres comme brigadier et colonel, et celles de M. de Montreuil, capitaine au régiment de Piémont, avec brevet de lieutenant-colonel, pour être employé comme aide-major-général, ainsi qu’il l’étoit avec le baron de Dieskau.

Le 15, après-midi, je partis de Versailles avec M. de Bougainville, mon premier aide de camp, lieutenant réformé à la suite du régiment d’Apchon-dragon. C’est un jeune homme qui a de l’esprit et de belles lettres, grand géomètre, connu par un ouvrage sur le calcul intégral ; il est de la Société Royale de Londres, aspire à être de l’Académie des sciences de Paris, où il auroit eu une place, s’il n’avoit pas préféré d’aller en Amérique apprendre le métier de la guerre et donner des preuves de sa bonne volonté. Il est frère de M. de Bougainville, ci-devant secrétaire de l’Académie Royale des Inscriptions, très connu dans la république des lettres. M. de Bougainville m’est très recommandé, par M. de Séchelles, par Mme Hérault et même par Madame la marquise de Pompadour ; il sait très bien l’anglois et a mis à profit un voyage qu’il a fait en Angleterre et en Hollande.

Nous arrivâmes à Rennes le 18, où M. de la Bourdonnaye, mon beau-frère, s’étoit rendu de sa terre pour me voir. M. de la Bourdonnaye de Montluc, président au Parlement de Bretagne, nous fit on ne sauroit mieux les honneurs de la ville, où il y a quelques beaux hôtels, deux places bien décorées, l’une par la statue de Louis XIV et l’autre par la statue pédestre de Louis XV, avec deux grandes figures qui l’accompagnent, monument placé en 1754, et que la Bretagne a élevé pour conserver la mémoire des alarmes de la nation lors de l’extrémité où le Roi se trouva à Metz, et de l’allégresse publique au rétablissement de sa santé. Les dehors de Rennes sont beaux ; le cours appelé “ Mail ” est un des plus beaux du royaume. Il y a beaucoup de personnes riches et beaucoup de noblesse, le Parlement de Rennes étant le seul dans le royaume qui se soit conservé dans le privilège de ne recevoir dans les charges que d’anciens gentilshommes. Le Roi les a confirmés dans cette prérogative, en sorte que tout Breton qui veut y acquérir une charge est obligé de justifier par titre qu’il descend d’un noble qui ait été maintenu dans sa noblesse lors de la recherche de 1666, ce qui établit au moins deux cents ans sans origine connue ; et pour ce qui est des étrangers qui ne sont pas Bretons, ils exigent une plus grande sévérité ; car ils ne s’en rapportent pas au jugement de noblesse, et ils exigent de prouver deux cents ans par titre sans origine connue. Aussi d’avoir un pair dans la magistrature du Parlement de Rennes n’exclut pas comme pour les autres des honneurs de la cour. MM. de Goyon, de Marbœuf, fils d’un conseiller et d’un président du même Parlement, en sont des exemples ; et un frère du marquis de Marbœuf, colonel des dragons, a été reçu comte de Lyon. Le maréchal de Belle-Isle, originaire d’Angers, tient à grand’honneur de se joindre à des Fouquet, pauvres gentilshommes qui ont été du Parlement de Bretagne.

Quelques personnes pensent que l’on n’a pas la même sévérité dans ce Parlement pour ceux qui doivent être reçus aux charges angevines. C’est la même règle ; la seule différence, c’est que les charges angevines ne peuvent être possédées que par des étrangers, et les bretonnes par des Bretons et, quand par hasard un Breton veut posséder une charge angevine, il lui faut dispense.

Le palais où se rend la justice à Rennes est un ancien bâtiment assez beau les salles y sont bien décorées, et l’on voit dans la salle du conseil, au plafond, des peintures dignes de remarque.

J’arrivai le 21 à Brest, où je trouvai M. de la Rochebeaucour, mon second aide de camp. C’est un homme de condition du Poitou, lieutenant au régiment de cavalerie de Montcalm. J’ai trouvé aussi M. Lombard Des Combles, premier ingénieur, ayant rang de capitaine en premier du corps royal de l’artillerie et du génie, M. Desandrouins, second ingénieur, lieutenant en premier du corps royal de l’artillerie et du génie, et M. Doumé, sous-ingénieur de la marine, destiné à Louisbourg. J’ai été joint peu après par le sieur Marcel, sergent au régiment de Flandre, que j’ai destiné à être mon troisième aide de camp.

Je trouvai à Brest M. le marquis de Cursay, maréchal des camps et armées, chargé de faire la revue aux troupes qui s’embarquoient.

Le 23, le second bataillon du régiment de la Sarre, composé de treize compagnies y compris celle des grenadiers, commandé par M. de Senezergues, s’embarqua, savoir : les neuf premières compagnies des fusiliers à bord du Héros, vaisseau de soixante-quatorze canons, commandé par M. de Beaussier, capitaine de vaisseau et capitaine du port de Brest ; la compagnie des grenadiers et les trois dernières compagnies de fusiliers, à bord du Léopard, vaisseau de soixante canons, commandé par M. Gaumain, lieutenant de vaisseau et lieutenant du port de Brest.

Le 26, le second bataillon du régiment de Royal-Roussillon, composé du même nombre de compagnies, commandé par M. le chevalier de Bernetz, s’embarqua, savoir les neuf premières compagnies de fusiliers à bord de L’Illustre, vaisseau de soixante-quatre canons, commandé par M. de Montalais, capitaine de vaisseau, et les trois dernières avec la compagnie de grenadiers sur le Léopard.

Le 24, M. le comte de Conflans, lieutenant général des armées navales et commandant l’escadre à la rade de Brest, reçut les ordres de la cour pour détacher de son escadre les trois vaisseaux ci-dessus armés en flûte, pour transporter les troupes à Québec, et détacher aussi trois frégates destinées à y passer l’état-major, savoir la Licorne, frégate de trente canons, commandée par M. le chevalier de la Rigaudière, lieutenant de vaisseau ; la Sauvage, commandée par M. le chevalier de Tourville, et la Sirène, par M, de Brugnon.

Les mêmes ordres portaient aussi de détacher de la dite escadre L’Arc-en-Ciel, vaisseau de cinquante canons, commandé par M. de Blingham, et la Concorde, frégate de trente canons, commandée par M. de Fouquet, pour aller au Port-Louis, et de là faire route pour Louisbourg avec des vivres, des munitions et des recrues.

L’état-major a été embarqué sur les trois frégates, savoir : sur la Licorne, le marquis le Montcalm, M. de Bougainville, son premier aide de camp, et M. Pelegrin, lieutenant de port de Québec, très pratique des mers d’Amérique et du fleuve Saint-Laurent. C’est lui qui l’année dernière fit revenir l’escadre de M. Du Bois de la Motte par une route qui n’étoit pas encore connue, en passant au nord d’Anticosti par le détroit de Belle-Isle et au nord de Terreneuve. Le ministre le renvoie à Québec avec le brevet de capitaine de port, 4,000 livres de gratification, 1,600 livres d’appointements, pour y tenir école de pilotes, et son fils a eu son insigne du port de Québec.

On a embarqué sur la Sauvage M. le chevalier de Lévis, M. Des Combles, ingénieur, M. de la Rochebeaucour, mon second aide de camp, et M. de Fontbrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, que Monsieur le garde des sceaux a fait passer en Amérique, à la prière de M. le chevalier de Lévis, avec 1,200 livres d’appointements.

On a embarqué sur la Sirène M. de Bourlamaque, M. Desandronins, ingénieur, et M. Marcel, mon troisième aide de camp.

Le trésor a été embarqué sur les trois frégates.

Le 24, je reçus la commission de capitaine réformé de la cavalerie pour M. de la Rochebeaucour, celle de capitaine réformé de dragons pour M. de Bougainville, celle de capitaine réformé d’infanterie pour M. de Fontbrune à la suite des régiments, où ces officiers étoient déjà attachés, avec des lettres de service pour pouvoir les employer, suivant que je le jugerois à propos, en leurs grades.

Je reçus en même temps des lettres de lieutenant réformé à la suite du régiment d’infanterie de la Reine pour M. Marcel, une croix de Saint-Louis pour M. de Bourlamaque, colonel, et une pour M. Des Combles, ingénieur, avec l’ordre du Roi pour les recevoir ; ce que je fis le jour même.

Dès le 28, nous aurions été en état de partir, si les vents n’avoient pas été contraires.

Ce même jour 28, je reçus les grâces que S. M. a bien voulu accorder sur ma demande aux six bataillons qui ont été envoyés l’année dernière en Amérique, avec une lettre par laquelle S. M. veut bien leur accorder la croix de Saint-Louis plus tôt qu’elle n’auroit fait en Europe. Ces grâces consistent en trois pensions sur l’ordre de Saint-Louis pour M. de Roquemaure, commandant du second bataillon de la Reine, M. de Saint-Julhien, commandant du second bataillon d’Artois, M. Hurault de l’Hôpital, commandant du second bataillon de Béarn.

Et six croix de Saint-Louis pour M. le chevalier de Germain, capitaine au régiment de la Reine, M. Besne de l’Etendart, capitaine au régiment d’Artois, M. Garcin, capitaine au régiment de Bourgogne, M. le chevalier de Marillac, capitaine au régiment de Languedoc, M. de Cornier, capitaine au régiment de Guyenne, M. de Trépezec, capitaine au régiment de Béarn ; et une commission de capitaine pour M. de Parfouru, premier lieutenant au régiment de Languedoc, à qui M. le baron de Dieskau avoit donné le commandement d’une compagnie de grenadiers postiches.

J’ai reçu en même temps la commission de capitaine en second du corps royal de l’artillerie et du génie pour M. Desandrouins, second ingénieur, à qui cette grâce a été accordée en considération de ce qu’il passe en Amérique.


Traitement accordé aux troupes que le Roi envoie en Amérique et à l’état-major, par an
À M. le marquis de Montcalm 25,000 livres.
Gratification pour faire son équipage 12,000
À chacun de ses deux aides de camp 2,700
Gratification 600
Nota. — Le troisième aide de camp n’est pas payé.
À M. le chevalier de Lévis 18,000 livres.
Gratification 9,000
À M. de Bourlamaque 12,000
Gratification 6,000
À M. de Montreuil, aide-major-général 6,000
Gratification 3,000
À chacun des deux ingénieurs 4,000
Gratification 1,000
À M. Doreil, commissaire ordonnateur 12,000
Gratification 6,000
À un commissaire ordinaire 6,120
À M. de Fontbrune, appointement extraordinaire 1,200
Nota. — Pour régler ces divers traitements ainsi que ceux des officiers, on a supputé ce qu’ils auroient sur le pied de campagne soit en appointements, soit en rations de pain, sur le pied de deux sols la ration, et en rations de fourrage, sur le pied de 20 sols pour les officiers de l’état-major et de 10 sols pour les officiers particuliers ; et on y a joint un supplément : ce qui rend ces paies considérables, c’est qu’on est payé comme étant employés toute l’année ; on a d’ailleurs fait attention à la cherté des choses nécessaires à la vie et à l’expatriement et éloignement.
À chaque commandant de bataillon, par an 5,300 livres.
À chaque capitaine de grenadiers 3,000
À chaque capitaine de fusiliers 2,700
À chaque lieutenant de grenadiers 1,500
À chaque lieutenant de fusiliers 1,380
À chaque sous-lieutenant de grenadiers et enseignes 1,200
À chaque aide-major 2,700
À chaque capitaine en second, s’il y en a 1,800

Aux sergents et soldats, leur paie ordinaire, et indépendamment de ce, nourris toute l’année aux dépens du Roi, pour le soldat seulement. On peut faire sur la solde du soldat une retenue pour son entretien ; mais par l’ordre du Roi, elle ne doit pas passer un sol.

La solde des troupes et de l’état-major ainsi que leur habillement est prise sur les fonds de la marine et commence du jour de l’embarquement. Le Roi nourrit pendant la traversée et a fait donner aux troupes deux mois de paie d’avance. Les compagnies ne sont point à la charge des capitaines, et S. M. leur accorde trois places de gratification à quelque nombre qu’elles passent aux revues. L’on a accordé à tous les commandants de bataillons des brevets de lieutenant-colonel. L’on a armé à neuf les bataillons que l’on a embarqués, et l’on a embarqué avec eux de quoi les habiller et équiper à neuf, à leur arrivée à Québec, en y joignant pour chacun un chapeau neuf et une paire de souliers.

L’on a distribué sur le vaisseau à chaque soldat un bonnet, un gilet, une paire de bas et une paire de souliers. À l’égard de leur nourriture, on leur donne la ration comme aux matelots et soldats de la marine. Le Roi a fourni des hamacs pour la traversée, et des lits pour les officiers qui ont été nourris par Messieurs les capitaines des vaisseaux, auxquels le Roi donne quatre rations par officier sur le pied de dix sols la ration, et la façon honorable dont ils vivent fait qu’il leur en coûte beaucoup plus cher à tous.

Le 2 avril, comme les vents parurent décidés au nord-est, on résolut de partir malgré l’ancienne superstition qu’avoient les marins de ne pas partir le vendredi ; et, comme il avoit été réglé par la cour qu’au lieu de marcher en escadre, on partiroit séparément, un vaisseau et une frégate de conserve, savoir : le Héros et la Licorne, l’Illustre et la Sauvage, le Léopard et la Sirène, les deux bâtiments qui devoient partir les premiers se mirent en état. M. de la Rigaudière, commandant de la Licorne, étoit en état de mettre a la voile sur le midi. Il eût été à souhaiter que M. de Beaussier, commandant le Héros, eût été prêt en même temps. On auroit profité des vents mais comme il ne put l’être que sur les cinq heures du soir, il jugea à propos de n’appareiller que sur les trois heures du matin, dans la crainte que le vent ne cessât, n’étant pas assez fait, ou qu’allant la nuit, il ne se trouvât au point du jour trop près des Anglois qu’il n’auroit pu découvrir.

Les officiers embarqués sur la Licorne avec M. le chevalier de la Rigaudière sont :

M. le chevalier de Crenay, premier lieutenant. C’est le neveu du vice-amiral et le fils de celui qui a été colonel du régiment de Penthièvre-cavalerie ;

M. Levayer, second lieutenant ;

M. Huon de Kinadec, premier enseigne ;

M. de Pontavit, second enseigne ;

M. de la Devèze, troisième enseigne, avec deux gardes marines ;

M. de Durfort, d’une branche établie en Roussillon, et M. de Niseranck, gentilhomme breton.

M. de la Rigaudière est un officier d’un mérite distingué, qui joint à des talents des qualités fort aimables pour la société, une grande connoissance de son métier et beaucoup d’expérience, quoique jeune, ayant fait nombre de campagnes considérables.

Il a eu à vingt-deux ans une action particulière, n’étant qu’enseigne, qui prouve beaucoup de sang-froid et de courage et qui lui valut d’être fait lieutenant avant son tour. Il avoit été détaché par M. de la Jonquière, commandant l’escadre de M. d’Anville, avec une goélette, petit bâtiment de quatre canons ; il s’empara de quatre petits bâtiments anglois, et comme il étoit poursuivi par un vaisseau de la même nation, après avoir fait passer les prisonniers à bord, il brûla les quatre bâtiments qu’il avoit pris, se fit échouer, se débarqua, engagea un sauvage par des récompenses à lui aller chercher du renfort avec lequel il se défendit. L’Anglois l’ayant laissé, il radouba son petit bâtiment et rejoignit son escadre en amenant ses prisonniers.

J’ai reçu à Brest toutes sortes de politesses de Messieurs de la marine : c’est un corps bien composé, presque tout entier de gens de condition, plusieurs d’une naissance distinguée, beaucoup d’honneur et de probité, une franchise dans leur façon de penser et de dire dont on ne trouve des exemples nulle part ailleurs, que chez d’aussi braves militaires que sont Messieurs de la marine, que le commerce de la cour et de Paris n’a pas pour l’ordinaire gâtés en leur inspirant un fonds de flatterie que l’on confond avec celui de la politesse.

M. le comte Du Guay, chef d’escadre, qui commande la marine, M. Hocquart, intendant, m’ont très bien reçu. Le premier m’a paru un homme fin et délié ; sa femme a dû être une femme de bon air ; elle en a conservé dans un âge avancé les mines d’une jolie femme qui ressemblent quelquefois à des grimaces ; d’ailleurs elle est très polie. Pour M. et Madame Hocquart, c’est un couple bien assorti ce sont d’honnêtes gens, vertueux, bien intentionnés, tenant une bonne maison. Aussi M. Hocquart a-t-il été vingt ans intendant en Canada sans avoir augmenté sa fortune, contre l’ordinaire des intendants des colonies qui n’y font que de trop grands profits aux dépens de la colonie.

M. le marquis de Conflans, lieutenant général des armées navales, commandoit l’escadre à la rade de Brest, ayant avec lui M. le chevalier de Bauffremont, chef d’escadre il étoit monté sur le Soleil-Royal, vaisseau de quatre-vingts pièces de canon, qui passe pour le plus beau de l’Europe, ayant du canon de trente-six. On ne sait point si cette escadre est destinée à agir. Jusqu’à présent elle ne doit être composée que de sept vaisseaux qui sont en rade et de cinq qu’on attend de Rochefort. M. de Conflans croit toujours, ou du moins le dit, que son escadre sera composée de vingt vaisseaux de ligne et de beaucoup de frégates qui sont actuellement employées à garder les côtes. Cette escadre est si peu équipée, soit lenteur ou défaut de matelots, qu’encore que M. de Conflans ait reçu ordre d’envoyer deux vaisseaux de guerre à la découverte des Anglois, pour assurer notre sortie de Brest, il ne s’est pas cru en état de le faire. M. le comte de Conflans est un de nos officiers-généraux de marine des plus considérés, qui joint à sa naissance beaucoup d’expérience et d’être le seul officier qui, dans le courant de la dernière guerre, ait combattu avec succès et avantage les Anglois et leur ait pris deux vaisseaux.

Du 2 avril 1756. — Au moment que j’allois m’embarquer, j’ai reçu une lettre de M. le garde des sceaux pour m’apprendre qu’il avoit envoyé un ordre pour faire armer sur la frégate, qui me passe, M. de la Devèze, mon neveu. M. le comte Du Guay, commandant de la marine à Brest, et M. de la Rigaudière, commandant de la dite frégate, avoient eu déjà la bonté de le prévenir ; j’en ai été fort aise, ce jeune homme m’ayant témoigné beaucoup d’amitié et paroissant s’annoncer très bien pour l’amour de son métier ; c’est un fils de M. de Nanjac la Devèze, qui a épousé une demoiselle de Montcalm, ma cousine germaine, de ma branche aînée.

Du 3 avril 1756. — Sur les trois heures du matin nous appareillâmes ; mais le vent nous ayant manqué, et paroissant varier, nous restâmes mouillés comme hier. Sur les quatre heures et demie du soir, M. de Beaussier, commandant le vaisseau le Héros, ayant fait signal, nous mîmes à la voile par un vent de mer nord-est. À la hauteur de Saint-Mathieu, nous aperçûmes de loin plusieurs bâtiments que nous jugeâmes venir de Bordeaux et de Rochefort avec nos frégates d’escorte. Nous fîmes rencontre d’un bâtiment marchand suédois allant à Brest. À notre départ, l’Illustre et le Léopard ainsi que la Sauvage et la Sirène se disposaient à nous suivre de près, et avoient tiré le coup de canon de partance pour appeler ceux qui pouvoient être à terre.

Du 4 avril 1756. — Sur les quatre heures du matin nous avons découvert quatre gros bâtiments qui ont déterminé M. Beaussier, commandant le Héros, ainsi que nous, à revirer sur Brest, mais au bout d’une heure, les ayant jugés hollandois, nous avons continué notre route ; nous avons vu dans l’éloignement plusieurs vaisseaux dont un petit que nous avons jugé un senau anglois, il a fait un temps même route que nous. Par l’estime qui se fait toujours dans les vaisseaux sur le midi, nous avons fait vingt-neuf lieues et sommes au 47e degré 39 minutes de latitude et au 9e degré 24 minutes de longitude.

Du 5 avril 1756. — Le temps a été variable, les vents nord-ouest ; notre estime nous porte sur le midi à quatre-vingts lieues de Brest. Je dis sur le midi, parce que c’est ainsi qu’on compte sur les vaisseaux d’un midi à l’autre, attendu que c’est le point où l’on prend hauteur quand le soleil paraît, et qui met en état de rectifier la supposition que l’on a faite de son chemin en jetant de temps en temps le loch, machine imaginée pour déterminer la vitesse du chemin que décrit un vaisseau dans une heure. Nous avons vu un bâtiment anglois, allant même route en avant de nous ; nous aurions pu le prendre, sans l’ordre de ne pas nous détourner de notre route et de notre objet.

Du 6 avril 1756. — Les vents ont été du nord-ouest au nord-est ; notre estime a porté de hier midi à aujourd’hui environ quarante-six lieues ; nous avons encore aperçu à notre avant divers petits bâtiments anglois. Nous les aurions pris sans les ordres formels de ne s’engager dans aucun combat même contre des bâtiments inférieurs. Cette défensive stricte afflige avec raison nos officiers, toujours assurés d’être pris après avoir combattu, puisque ce ne sera que dans le cas où des bâtiments supérieurs en force les attaqueroient, et toujours les mains liées pour attaquer des bâtiments inférieurs. Il faut convenir que la mission de porter du secours en Canada est si importante qu’on ne pouvoit trop leur recommander de ne pas s’écarter de l’objet ; mais, suivant moi, on pouvoit laisser un peu à leur prudence pour des petits bâtiments qui se trouveroient naturellement sur leur route, sans s’engager à leur donner trop de chasse s’ils étoient meilleurs voiliers et qu’ils n’amenassent pas : car communément sur mer, les petits vaisseaux marchands amènent pour peu qu’ils soient joints à la portée du canon, et tous ces petits bâtiments anglois naviguoient fort près de nous, dans la confiance qu’il n’y a que leur nation qui ait actuellement des vaisseaux de guerre dans ces mers. Je conviens qu’il faut éviter l’aventure de M. de la Maisonfort, capitaine de vaisseau, chargé, en 1745, de ravitailler Louisbourg, qui, au lieu de suivre son objet, s’amusant à donner la chasse à des petits bâtiments anglois, se trouva aux prises avec plusieurs gros vaisseaux de cette nation, et la connoissance que les Anglois eurent par la perte de ce vaisseau françois que Louisbourg manquoit de poudre, les détermina à l’expédition de cette place dont la restitution a servi de compensation à nos conquêtes de Flandre, et a fait hâter la conclusion de la paix d’Aix-la-Chapelle.

Du 7 avril 1756. — Il n’est pas possible d’avoir une continuation de temps plus favorable, et nous pouvons dire avoir eu une belle partance. La mer nous a peu incommodés ; les vents continuent nord-est. Nous allons toujours de conserve avec le Héros, et nous avons quelquefois conversation avec les officiers qui y sont à bord au moyen de porte-voix ; notre estime va à environ cinquante-trois lieues.

Du 8 avril 1756. — Continuation de bonne navigation. Belle mer, petit vent frais, notre estime nous porte en route environ cinquante-sept lieues. On ne sauroit trop admirer ni louer la régularité qu’il y a dans un vaisseau sur tous les objets. L’immensité de toutes choses qu’on ne croiroit jamais pouvoir y contenir ; cet emplacement appelé arrimage[2] est une partie de la science d’un officier de la marine, soit pour disposer toutes choses à sa place, soit pour la façon de donner le plus de vitesse à son bâtiment par la disposition de la charge ; ce qui n’est pas assujetti à des principes fixes et demande un examen particulier pour chaque bâtiment. Tous ces détails regardent essentiellement le premier lieutenant en pied ; c’est, sur notre frégate, M. le chevalier de Crenay qui s’acquitte on ne peut mieux de cette fonction ; et tous nos officiers sont fort attentifs à leurs services.

Du 9 avril 1756. — Continuation du même temps. Nous avons été obligés de ralentir notre marche pour attendra le Héros, notre frégate étant meilleure voilière. Sur les trois heures nous avons vu un vaisseau que nous avons cru d’abord être en croisière ; il nous a paru ensuite se déterminer à faire route en Europe. Ceux qui liront ce journal qui n’a été fait que pour moi-même, seront peut-être ennuyés de l’attention scrupuleuse avec laquelle je parle de tous les bâtiments que l’on aperçoit mais qu’ils se mettent à la place des gens qui, renfermés dans un espace fort étroit, ne voient que le ciel et l’eau, ils comprendront aisément que la vue d’un petit bâtiment fait un petit moment d’amusement. D’ailleurs dans l’occurrence où nous craignons d’être pris par les Anglois, c’en est un de très grande attention. La continuation de beau temps fait que nos malades du mal de mer se remettent. Il semble ce soir que les vents veulent se tourner vers l’ouest. L’estime est d’environ cinquante lieues. Nos deux vaisseaux se sont mis en panne pour que nous puissions envoyer chercher la portion d’un bœuf qui avoit été tué à bord du Héros. Comme nous nous approchions des parages où l’on peut trouver les Anglois, M. Beaussier a profité de ce moment pour envoyer à notre commandant les divers signaux pour faire fausse route, suivant les divers côtés qu’il indiqueroit en cas de chasse de la part des Anglois. Ces signaux sont les mêmes que M. Périer de Salvert avoit imaginés pour son escadre ; nous avons déjà les signaux ordinaires qui se font le jour avec des pavillons et la nuit avec des feux ou des fusées, quand il y a brume. C’est par ces mêmes signaux que l’on fait manœuvrer les escadres. Chaque commandant d’escadre donne les siens en partant et les change lorsqu’il juge à propos. M. le maréchal de Tourville est le premier qui ait mis une forme à cette façon ingénieuse de se faire entendre. Il a été proposé depuis peu de pouvoir avoir des conversations suivies par signal, au moyen d’un certain nombre de pavillons, sans que les ennemis pussent en avoir connoissance, attendu la grande variété qu’on y mettroit parce que cela dépendroit toujours de celui par lequel on commenceroit. Je ne sais pas assez clairement la méthode pour en parler, mais je sais que l’escadre de M. de la Galissonnière envoyée en 1754 à Cadix, a eu pour objet d’exercer notre marine aux évolutions et d’essayer cette nouvelle méthode des signaux proposés par un officier de ce corps.

M. Pelegrin, capitaine de port de Québec, embarqué avec nous, a profité de la circonstance où nos deux bâtiments ont été obligés de s’arrêter, pour conférer avec M. Beaussier sur la route à tenir quand on sera aux atterrages pour entrer dans le golfe Saint-Laurent. M. Beaussier auroit quelque envie de passer par le détroit de Canseau ; c’est un passage d’une demi-lieue de large au milieu des possessions angloises ; ce seroit une marche hardie, qui pourroit leur donner le change ; mais elle auroit besoin du succès pour être applaudie.

M. de la Rigaudière et M. Pelegrin sont au contraire d’avis de s’en éloigner, de passer au sud du Banc-Vert, de reconnoître l’Île-Royale pour déterminer sa route, et gagner par là le golfe Saint-Laurent.

Du 10 avril 1756. — Notre estime a été de cinquante-trois lieues et nous croyons être à hauteur de la dernière île des Acores. Nous commençons à voir des poissons différents de ceux de nos mers, tels que des grandes tortues, des baleines et des souffleurs.

Du 11 avril 1756. — Nous avons eu quasi un calme cette nuit ; cependant notre estime a été de vingt-quatre lieues.

Du 12 avril 1756. — Notre estime a été de cinquante lieues. Il y a eu sur les quatre heures un grain de vent suivi d’une espèce de tempête qui nous a obligés de mettre à la cape et d’y rester toute la nuit ; ce gros temps nous a fort fatigués et rendus presque tous malades. Je ne conseille à personne de naviguer pour son plaisir.

Du 13 avril 1756. — Notre estime n’a été que de vingt lieues. Les vents ont molli la mer a été agitée sur le midi ; et je puis assurer que, soit que la mer soit tranquille ou agitée, ce n’est un beau coup d’œil que dans les décorations d’opéra. C’est le plus triste et le plus uniforme que je connoisse quand elle est calme, et le plus effroyable quand elle est agitée. Aussi, est-ce la voiture la moins à préférer, d’autant qu’on ne va pas toujours sur mer via della posta. On est souvent contrarié par les vents et incommodé d’un roulis seul capable d’ôter l’envie de faire beaucoup de voyages par mer. Pendant les gros temps, on ne sait comment se tenir, comment manger, comment dormir ; on est obligé de faire amarrer toutes choses et, si on osoit, on seroit tenté de se faire amarrer soi-même. Ce roulis agite et fatigue le corps, et contribue beaucoup à la mauvaise disposition où l’on se trouve quasi toujours ; car les personnes qui paroissent se mieux porter sur mer ne sont pas dans leur assiette ordinaire. Aussi il n’y a que ceux qui n’y ont pas été qui s’imaginent qu’on peut s’y occuper à des études suivies et sérieuses.

Du 14 avril 1756. — Sur les huit heures du matin, il s’est élevé un vent forcé du sud-est qui a passé de là au nord-est. Il a agité la mer en peu d’heures, de façon à nous faire craindre quelque avarie ou événement fâcheux. Notre espérance est que sa violence en empêchera la durée et qu’au moins il nous pousse en route ; nous avons mis à la nuit des signaux de feu pour nous conserver dans la même route avec le Héros et nous empêcher de nous aborder ; ce temps nous fait faire de soixante-dix à quatre-vingts lieues par jour, encore que nous n’ayons conservé que la voile de misaine.

Du 15 avril 1756. — Le temps continue toujours à être très fâcheux ; le vent semble augmenter, les vagues de la mer sont d’une violence étonnante, et il faut que la frégate, qui va pour la première fois à la mer, soit d’une bonne construction pour y résister. Les coups de mer font entrer de l’eau partout et courent risque de mouiller nos poudres et gâter partie de nos vivres.

Du 16 avril 1756. — Le courage le plus intrépide peut être étonné de la continuité de cette tempête. Nous avons à lutter contre la violence du vent, et encore plus contre celle de la mer. Nos officiers dont plusieurs ont fait douze et quinze campagnes, et le sieur Pelegrin qui en a fait quarante-deux, conviennent qu’ils n’ont guère vu des coups de vent aussi considérables, et jamais de cette durée ; le gaillard d’arrière a été deux fois surmonté par les vagues de la mer : on peut dire que la perte du bâtiment et de l’équipage a tenu à peu dans ces moments. Et c’est bien le temps que les marins appellent le coup de vent du vendredi saint. Nous nous sommes séparés par le mauvais temps et la brume avec le Héros, malgré la précaution d’avoir allumé la nuit nos feux. Dieu veuille que nous nous retrouvions tous à Québec ! Le fâcheux de notre aventure est que nous nous sommes trouvés sur les dix heures du matin sur les abords du Grand-Banc sans avoir pu ni sonder, ni prendre hauteur ce qui nous fait craindre de trouver trop tôt terre et d’y échouer par défaut de connoissance. Dans cette perplexité, nous n’avons que deux partis à prendre, ou celui de mettre à la cape, ou celui de nous dévier entièrement de notre route en changeant de bord, pour fuir devant la lame et gagner vers le sud, route qui nous mèneroit à la Martinique. M. de la Rigaudière, occupé du désir de remplir sa mission, auroit incliné pour l’avis de mettre à la cape mais on lui a démontré l’impossibilité d’y résister, le danger même, en ne faisant que l’essayer, de recevoir quelque avarie irréparable ; et enfin, sur le midi, après l’avis unanime de tous les officiers, le sieur Pelegrin et si j’ose y ajouter le mien, nous nous sommes déterminés à gagner vers le sud et à continuer cette navigation avec quelque danger de moins. Sur les quatre heures, nous avons vu un gros vaisseau de guerre venant des Îles, allant en Europe sous le vent à nous, nous l’avons jugé un vaisseau de soixante canons et anglois, à moins que ce ne fût le Prudent, vaisseau commandé par M. d’Aubigny, parti pour la Martinique dès le mois de février dernier ; mais, quel qu’il fût, ce vaisseau par un pareil temps, aussi embarrassé que nous, n’avoit pas envie de nous venir chercher querelle, et malgré sa supériorité en force il l’eût entrepris avec désavantage. Nous avons une vingtaine de malades ; nous avons perdu un matelot ; Dieu veuille que nous n’en perdions pas d’autres, et qu’à celui-là près, nous arrivions à Québec le même nombre. Notre équipage, à notre départ de Brest, étoit de deux cent vingt-neuf hommes, non compris les officiers, passagers et leurs domestiques. On appelle passagers ceux qui ne sont pas chargés de la conduite du vaisseau, ainsi que M. de Bougainville, M. Estève, mon secrétaire, moi et M. Pelegrin ; cependant la réputation de ce dernier fait qu’on lui remettra la direction de la route dès que nous serons sur le Grand-Banc, et en attendant il fait son quart comme les officiers du vaisseau.

Du 17 avril 1756. — La nuit a continué à être affreuse ; sur les onze heures du matin, la mer ayant paru un peu moins agitée, M. de la Rigaudière, voyant avec douleur que nous nous étions déjà éloignés de soixante-quinze lieues de notre route, a voulu essayer de mettre à la cape. À peine nous étions-nous mis en travers, qu’il a fallu bien vite travailler tous pour nous remettre à notre première position, ayant aperçu la vergue du mât d’artimon qui plioit. Il faut convenir que nous sommes assez heureux d’avoir un bon équipage qui se démène bien dans les manœuvres. Nous sommes dans le cas de désirer du calme et de craindre cependant si le vent cessoit tout à coup, car la force du vent diminue l’impétuosité de la mer, et si le vent cessoit tout à coup, la mer plus agitée pourroit nous engloutir[3].

Du 18 avril 1756. — Les vents ont commencé à diminuer insensiblement depuis hier quatre heures après-midi ; le beau temps paroît nous arriver avec le jour de Pâques, et nous avons mis à la cape sur les six heures du matin pour nous moins éloigner de notre route, d’où nous sommes à cent vingt lieues ; nous nous en apercevons bien dans la différence du climat ; car nous étions vendredi matin à même de voir des bancs de glace, et nous sommes aujourd’hui dans un climat qui approche pour la température et la chaleur de celui de Naples et de Sicile. Nous avons eu la consolation d’entendre aujourd’hui la messe avec beaucoup de précaution en faisant tenir le calice par un matelot assuré. On ne peut s’exposer à dire la messe par un gros temps à cause des roulis ; aussi en avons-nous été privés pendant toute la semaine sainte. On est sur les vaisseaux d’une manière édifiante ; on y prie Dieu trois fois par jour, le matin, le soir avant que l’équipage soupe, et on dit les litanies de la Vierge à l’entrée de la nuit. À chaque fois on prie Dieu pour le Roi, pour l’équipage, et on termine toujours les prières par des cris de Vive le Roi. Les dimanches et les fêtes on dit vêpres sur le pont, afin que tout l’équipage puisse y assister, même sans quitter les manœuvres. Le soleil ayant paru à midi, nous avons pu prendre hauteur, ce que nous n’avions pu faire depuis huit jours, et nous avons trouvé que nous étions à 38 degrés 3 minutes de latitude, et estimé que nous étions à 30 degrés 36 minutes de longitude, en comptant le méridien de Ténériffe[4] pour premier. On croira que c’est un officier qui n’a jamais servi que sur terre, qui exagère en parlant du coup de vent que nous avons eu, qui a duré près de trois jours et demi ; mais je n’écris rien qu’après ce que m’en ont dit nos officiers de mer, qui tous nous ont assurés n’en avoir jamais vu de pareil pour la durée, et que celui qui dispersa la flotte de M. d’Anville pour l’expédition de Chibouctou ne fut pas plus considérable et ne dura que vingt-quatre heures. D’ailleurs, comme la mer avoit été battue successivement par des vents de l’est et du nord, elle en étoit devenue plus agitée et plus dangereuse. Quelque danger que nous ayons couru, il est à souhaiter que le vaisseau le Héros et ceux qui nous suivent, s’en soient aussi bien tirés ; le premier aura eu l’avantage de pouvoir se tenir à la cape et se moins éloigner de la route, un gros vaisseau résistant mieux qu’une frégate ; et les autres, étant partis plus tard que nous, auront été moins avancés en route et auront eu plus à courir.

Du 19 et du 20 avril 1756. — Nous avons fait sonder ce matin ; mais nous n’avons pas trouvé fond ; ce qui nous fait croire que nous ne sommes pas encore au Grand-Banc, à moins que nous l’eussions dépassé. Nous avons des brumes c’est assez le temps du royaume des morues et de ses approches.

Du 22 avril 1756. — Les brumes, des oiseaux de plusieurs espèces, comme pingouins, goélands, un loup marin que nous avons aperçu, tout semble nous indiquer les approches du Grand-Banc cependant, comme après avoir sondé plusieurs fois, nous n’avons pas trouvé le fond, que nous ne pouvons prendre hauteur, et que nous sommes dans l’incertitude sur notre véritable route, et que nous croyons avoir dépassé la pointe du Grand-Banc, ignorant cependant si nous sommes à l’ouest ou à l’est, nous avons commencé à midi à porter le cap sur l’est, en faisant sonder de six en six heures, parce que si nous sommes à l’ouest du Grand-Banc, nous devons le retrouver, et si nous sommes à l’est, nous regagnerons vers la France, et après avoir porté le cap vers l’est, pendant trente à quarante lieues, nous recourrons vers l’ouest tâcher de trouver ce Grand-Banc, qui nous fera un point fixe dans notre route, et il faut espérer que d’ici là les maudites brumes pourront se dissiper, et qu’il pourra revenir un temps plus favorable pour prendre hauteur, ce que nous n’avons pu faire depuis le jour de Pâques. Nous nous estimons au 43e degré 20 minutes de latitude.

Du 23 avril 1756. — Comme nous n’avons pas trouvé le Grand-Banc en tirant vers l’est, nous avons changé notre bordée et nous avons porté le cap à l’ouest.

Du 24 avril 1756. — Le calme ne nous avance pas ; les vents, comme disent les marins, sont au conseil ; Dieu veuille qu’ils le prennent bon pour nous !

Du même jour. — Sur le midi, les vents étant devenus nord-ouest et assez forts nous avons poussé dans le sud ; ce qui nous éloigne de notre route.

Du 25 avril 1756. — Les vents continuant à être debout, nous louvoyons, et nous sommes par les 43 degrés 8 minutes de latitude.

Du 26 et du 27 avril 1756. — Les vents ont molli, mais toujours contraires sur le midi, les vents étant devenus nord-est, ils nous ont dirigés dans notre route. Sur le soir, ils ont passé au sud-ouest, et continuent aujourd’hui 27, par un beau temps ; comme ils ne sont pas forts, nous faisons peu de chemin ; n’importe, c’est toujours heureux, car c’est aller en route.

Du 27 et du 28 avril 1756. — Les vents ayant fraîchi, nous avançons en route, nous avons aperçu sur le soir un banc de glace, à l’avant de nous, de plus de trois cents pieds de haut. Ces bancs rendent la navigation de ces mers difficile, d’autant que par la brume, il n’est pas aisé de les apercevoir, et un vaisseau qui les rencontreroit se briseroit. Nous avons vu beaucoup d’oiseaux ; on s’est amusé à les tirer. Nous avons trouvé fond à la sonde de minuit par trente-cinq brasses, la mesure de la brasse est de cinq pieds. Nous avions sondé inutilement à six heures du soir. Ainsi nous voilà assurés d’être sur le Grand-Banc. Après 25 jours de navigation, nous avons banqué, comme disent les marins, par les 43 degrés et 10 minutes de latitude. Nous allons diriger notre marche pour gagner le Banc-Vert.

Du 28 à six heures du matin : la sonde a été de même par trente-cinq brasses ; le vent favorable, la mer calme et belle, ce qui est l’ordinaire sur le Grand-Banc. On appelle banquer quand on arrive sur le Grand-Banc, et débanquer quand on en sort. Nous avons sondé sur les cinq heures, et avons trouvé fond par les quarante-cinq brasses ; comme il y a eu calme nous nous sommes amusés à la pêche ; mais elle n’a pas été abondante. Il faut convenir que c’est un excellent manger que de la morue fraîche ; et ce qu’il y a de meilleur n’est pas connu en Europe, la tête, la langue et le foie, qui font une sauce naturelle et exquise à la morue comme celui du rouget. Le P. Charlevoix et les autres voyageurs n’ont rien dit d’outré en annonçant l’excellence de ce manger, il faudroit trop de sel pour conserver des morceaux aussi délicats. Les plus grandes morues n’ont pas trois pieds, une gueule des plus grandes, c’est un animal très vorace, et qui avale tout jusqu’à des morceaux de fer. Nous pêchâmes des rayes. Pour l’ordinaire ces parages sont couverts de petits bateaux de pêcheurs. Nous n’en voyons cependant pas ; la guerre empêche les François de venir, les Anglois se tiennent le long de leurs côtes, et il est peut-être de trop bonne heure pour cette pêche qui ne commence pour l’ordinaire que dans les premiers jours de mai.

Du 29 avril 1756. — Le vent ayant repris sur le minuit, nous avons fait servir nos voiles, et nous continuons notre route en faisant cinq nœuds par heure, c’est la façon de compter quand on mesure le sillage du vaisseau avec le loch. Les trois nœuds font la lieue. Nous avons eu aujourd’hui la cérémonie de baptême ; c’est une coutume établie parmi les matelots et qui tend toujours à tirer quelque argent des passagers ; cette cérémonie s’observe au passage du tropique, à celui du détroit et quand on passe sous la ligne ; ce dernier baptême étant regardé comme le plus considérable exempte des autres. Les vents varient depuis deux jours et font le tour de la boussole ; nous avons des brumes, ce qui rend la navigation dangereuse à cause des glaces énormes qu’on a de la peine à apercevoir et éviter. Après dîner, sur les quatre heures, il nous en est venu une considérable sous le beaupré, qui a rasé le vaisseau et contre laquelle il se seroit brisé, si M. de la Rigaudière, qui s’en est aperçu, n’avoit vite crié au lof ! c’est-à-dire de mettre le gouvernail pour venir au vent et éviter par là la glace.

Du 30 avril 1756. — Il fait un froid horrible ; la saison est bien peu avancée pour ces sortes de navigations. Les vents sont ouest, et nous portons le cap vers le nord. La quantité de glaces que nous voyons à tout moment augmente le froid. Nous avons compté jusqu’à seize bancs de glaces à notre alentour, heureusement la brume s’est dissipée cette nuit. Nous jugeons par nos sondes avoir dépassé le Grand-Banc et être sur celui des Baleines ; nous avons profité de l’éclaircie pour prendre hauteur, et nous avons trouvé que nous étions par les 45 degrés 18 minutes de latitude, et estimé être par les 53 degrés 48 minutes de longitude, en comptant le méridien de Paris pour le premier. La terre est tout ce que les marins désirent avec raison le plus ; c’est en même temps ce qu’ils craignent davantage, et ce qui exige le plus d’attention, quand il faut s’en approcher ; d’autant que les diverses estimes que l’on a faites pendant la route, sont souvent sujettes à erreur ; d’ailleurs dans les circonstances, tout contribue à rendre l’atterrage difficile : les brumes, les glaces, et la crainte d’être pris par les Anglois ; ce qui nous éloigne de leurs côtes, et nous empêche même d’aller prendre terre à Louisbourg, dans la crainte de nous détourner de notre mission et trouver les Anglois dans ces parages, de sorte que notre projet est d’aller reconnoître les îles Saint-Pierre et d’entrer dans le golfe Saint-Laurent, entre le cap du Nord et le cap de Raye.

Du 1er mai 1756. — Nous continuons à voir beaucoup de bancs de glaces aussi le froid est-il plus insupportable qu’il ne l’est pour l’ordinaire en France pendant le fort de l’hiver. Nous avons pris hauteur, et nous nous sommes trouvés par les 45 degrés 57 minutes de latitude et par les 54 degrés 56 minutes de longitude. Sur les cinq heures nous avons aperçu la terre que nous avions perdu de vue depuis vingt-huit jours, et nous avons reconnu le cap Sainte-Marie auprès de Plaisance, qui étoit à tribord de nous ; ce qui nous a confirmé notre estime qui s’est trouvée juste.

Du 3 et 4 mai 1756. — Nous avons eu calme hier ; mais dans la nuit le vent a été sud-est et continue ; hier au coucher du soleil nous avons cru voir à tribord de la terre ; ce doit être les îles Saint-Pierre que nous estimons à quinze lieues. La journée du 2 et celle du 3 ont été belles. Nous avons aujourd’hui de la brume qui nous donne de l’inquiétude, parce que rien n’est si dangereux dans ces mers où l’on peut se briser contre la terre, faute de la reconnoître car les estimes les plus exactes courent risque d’être fautives. C’est ce qui occasionna en 1725 la perte du Chameau, commandé par de très bons officiers et conduit par le pilote Chavitau, le plus pratique de ces mers ; il se croyoit à la hauteur du cap de Raye, et il se brisa contre l’Île-Royale. Nous avons été assez heureux pour que sur les six heures et demie la brume se soit dissipée, et nous avons vu à l’éclaircie le cap de Raye, d’où nous nous comptions à quatorze lieues. J’observai à cette occasion combien il y a du hasard dans la navigation, que malgré toute la prévoyance du commandant de la frégate, officier très appliqué et très expérimenté, si cette erreur de quatorze lieues avoit été à notre désavantage comme elle a été à notre avantage, nous pouvions, sans avoir rien à nous reprocher du côté des précautions, essuyer le funeste accident du Chameau. Nous avons dirigé notre route pour ranger à bâbord l’île des Oiseaux.

Du 5 mai 1756. — Le vent de sud-est ayant fraîchi, nous a fait faire beaucoup de chemin depuis hier au soir jusqu’à midi, que nous avons aperçu l’île d’Anticosti, qui pouvoit être de tribord à … lieues de nous, et nous sommes entrés dans le fleuve, le vent continuant à être favorable et portant notre cap sur la rivière des Renards.

Du 6 mai 1756. — Quoique les ordonnances du Roi défendent de naviguer la nuit dans le fleuve et ordonnent de mouiller, les circonstances et d’avoir avec nous M. Pelegrin, capitaine de port de Québec, nous ont déterminés à aller toute la nuit pour profiter d’un vent forcé et nord-est qui nous a fait faire un chemin prodigieux. Nous nous sommes trouvés, au point du jour à portée du Mont-Louis, et comme il y avoit de la brume, nous avons tiré un coup de canon, pour juger à quelle distance nous étions de la terre. Nous avons navigué toute la journée à une lieue de la terre, rangeant le long de la côte les montagnes Sainte-Anne, les Mamelles de Matane, l’île Saint-Barnabé, et nous sommes venus mouiller à neuf heures du soir par quinze brasses entre l’île Saint-Barnabé et l’île du Bic. La journée a été très froide, et quoique au 6 de mai, de la neige sur la côte ; il a même neigé dans la journée ; cependant comme nous n’avons pas trouvé de glace dans la rivière, M. Pelegrin assure que nous aurons eu à Québec un hiver qu’on ne rencontre pas ordinairement, et où le froid aura été peu considérable, et qu’il seroit dangereux une autre année de se régler sur le succès de notre navigation pour faire partir des vaisseaux d’aussi bonne heure ou de meilleure heure encore. J’observai que les caps que le P. Charlevoix appelle les monts Notre-Dame, cette chaîne de montagnes que j’ai appelé les monts Sainte-Anne, les monts Notre-Dame sont une seconde chaîne de montagnes à vingt lieues derrière cette première chaîne qui est le long de la côte ; c’est aux Mamelles de Matane que commencent les mouillages dans le fleuve du côté de la côte du Sud, qui est toujours plus sûre à tenir que la côte du Nord, quand on descend à Québec par un vent favorable et quand on rencontre un vent contraire, il vaut mieux ranger la côte du Nord. Cette observation n’a lieu que depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à la vue de l’Île-aux-Coudres, où alors il faut toujours ranger la côte du Nord, pour éviter les battures qui sont vers la côte du Sud ; le mot batture veut dire des roches. Il y a même une ordonnance du Roi qui défend de naviguer dans cette partie. Au reste cette navigation est toujours très dangereuse, et il faut des pilotes qui la connoissent bien, y ayant beaucoup de roches et de brisants à éviter. C’est une attention digne du ministre de la marine que de faire tenir à Québec une école de pilotes, qui connoissent bien la navigation du fleuve Saint-Laurent, une des plus considérables, je crois, de l’univers, soit par une étendue de près de trois cents lieues, soit parce qu’il porte des vaisseaux de guerre du premier rang pendant plus de cent vingt lieues, et sa largeur qui à l’entrée est de dix-huit lieues et vis-à-vis Québec quoiqu’il n’ait que demi-lieue de large, il y a encore trente brasses d’eau. Les premières habitations que l’on trouve vers la côte du Sud sont à Saint-Bernabé ; aussi les vaisseaux françois commencent à y arborer le pavillon. La paroisse se nomme Rimouski ; il y a trente-six familles ; c’est une mission dépendante des Récollets ; car les missions du Canada sont gouvernées par les Jésuites, les Récollets, les prêtres de Saint-Sulpice et ceux des missions étrangères. Le seigneur ou concessionnaire de cet endroit est un M. Lepage ; je dis seigneur parce que les concessionnaires ont, comme en France, droit de justice, honneur d’église et des droits seigneuriaux, comme lods et moulins banaux ; il n’y a que la chasse et la pêche qu’ils n’ont pas exclusivement, à moins que leur concession ne soit elle-même une pêche sédentaire. Devant la porte de chaque seigneur on plante chaque année le mai, comme dans beaucoup de provinces de France. J’observai à cette occasion que les concessions s’accordent par le Roi sur l’avis du gouverneur et de l’intendant ; il y en a d’héréditaires ; il y en a pour un temps et à vie. Celles-là sont ordinairement du domaine du Roi et lucratives. Celles que l’on accorde héréditairement sont des terres à défricher, et pour qu’elles ne puissent pas être révoquées, il faut que le concessionnaire en ait fait prise de possession en établissant sur sa concession au moins une famille par année, du jour qu’elle lui a été accordée. L’île Saint-Barnabé a une lieue et un quart de long, elle est de la dépendance de la seigneurie de Rimouski, et elle est habitée par un gentilhomme breton des environs de Morlaix, qui par singularité ou dévotion y mène la vie d’un ermite, et se sauve même dans les bois, si on cherche à l’aborder lorsque les bâtiments y mouillent.

Du 7 mai 1756. — Nous avons appareillé sur les quatre heures du matin, et nous avons trouvé une goélette mouillée à l’île du Bic ; c’est une espèce de petit bâtiment dont on se sert beaucoup dans les mers de l’Amérique. Cette goélette retournoit à Louisbourg, venant de Québec ; elle nous a fait d’autant plus de plaisir qu’elle nous a dit avoir rencontré dimanche un vaisseau françois de soixante canons. Ce sera le Héros, qui aura fait une traversée encore plus belle que la nôtre. Cependant les navigateurs seront surpris de voir que de quatre à six heures et demie du soir, nous ne fussions qu’à hauteur du cap de Raye, et que nous ayons pu mouiller le 6 à neuf heures du soir entre l’île Saint-Bernabé et l’île du Bic. Cette dernière île est le plus sûr mouillage qu’il y ait dans la côte du Sud. Cette même goélette nous a appris que les Canadiens et sauvages avoient fait beaucoup de courses, et avoient brûlé en dernier lieu les provisions de bouche et de guerre que les Anglois conduisoient à leur fort de Chouaguen. Nous l’avons chargée de compliments pour M. de Drucour, gouverneur de l’Île-Royale, et pour nos bataillons d’Artois et de Bourgogne. Il faut avoir été longtemps sur mer sans faire rencontre d’aucun bâtiment pour connoître le plaisir que l’on a d’en rencontrer de sa nation, et qui vous donne quelques nouvelles, fussent-elles indifférentes, à plus forte raison, quand elles sont intéressantes. Nous voyons à l’avant de nous trois bâtiments dont un assez gros. On peut bien croire que les lunettes ont été braquées toute la matinée. Nous voudrions bien que ce fût un des vaisseaux de guerre et des frégates parties de Brest après nous ; mais nous les croyons des vaisseaux marchands. Leur arrivée sera toujours satisfaisante pour la colonie, vu la circonstance de la guerre avec l’Anglois, qui fait craindre que les subsistances qu’elle a accoutumé de tirer de France n’arrivent pas. Nous avons rangé à bâbord l’île aux Basques, elle a pris ce nom de ce qu’on y faisoit autrefois la pêche aux baleines. On y voit encore d’anciens fourneaux pour en tirer l’huile. Sur le midi, y ayant calme, nous avons mouillé par le travers de l’île aux Pommes, où il n’y a aucune habitation ; on l’appelle ainsi à cause de la quantité étonnante d’une plante rampante qui produit un petit fruit rouge, ressemblant pour la figure à celui qui est connu dans les provinces méridionales de France sous le nom d’azerole. Dans le printemps, ce fruit est dans sa maturité d’un goût délicieux très estimé des sauvages et des Canadiens. On en fait de bonne liqueur. Sur les trois heures nous avons appareillé, nous avons rangé à tribord la rivière Saguenay et Tadoussac, que l’abbé Langlet et presque toutes les cartes désignent comme une grande ville qui n’a jamais existé que dans leur imagination. Il est vrai qu’il y a des cabanes habitées par environ trois cents sauvages, et un comptoir au domaine. Jadis c’étoit où se rendoient tous ces sauvages pour vendre leurs pelleteries, commerce qui a été transporté à Montréal, qui est plus à leur portée, et où il s’est établi une grande ville. Le vent qui a été faible toute la journée, et le jusant qui nous a contrariés toute la journée, nous a obligés de mouiller par vingt-cinq brasses à la pointe de l’Île-Verte. J’observai qu’il n’y a point de mouillage par le travers de l’Île-Verte. Il faut toujours mouiller avant ou après ; le long de l’île, le fond est de roche, et il y a plus de soixante brasses. Nous n’avons fait que douze lieues et demie. On appelle jusant le reflux, et le flux s’appelle flot ; comme il est très sensible dans le fleuve Saint-Laurent, il faut y avoir grande attention ; la marée oblige quelquefois de mouiller ; car on ne peut pas passer, quand elle arrive, certains rapides comme le Gouffre et le Cap-Tourmente.

Du 8 mai 1756. — Nous avons mis sous voile ce matin, sur les quatre heures, par un vent de nord nordouest. Nous avons rangé à bâbord la paroisse de Kamouraska ; c’est le parage où les négociants de Bayonne font faire la pêche des baleines. Comme ils avoient discontinué, pour l’encourager, M. Rouillé a établi que le Roi leur donneroit une prime de cinq cents livres par baleine qu’on prendroit. Il y a deux ans, avant la guerre, on y envoya deux bâtiments de Bayonne qui en prirent vingt-sept. Ce qui produit le revenu de cette pêche, ce sont les barbes, qui sont les baleines qu’on emploie pour les corsets et les paniers des dames. Cette marchandise a diminué de prix par moitié depuis quelques années, que les dames préfèrent leur aisance à la conservation de la belle taille, et ont abandonné l’usage des grands paniers[5].

On tire beaucoup d’huile de la baleine, et cette opération se fait dans le vaisseau même, où ils ont avec beaucoup d’industrie pratiqué des fourneaux sans accident. On croit voir une forge ardente au milieu de la mer. Il n’ya que la langue qu’ils n’ont jamais osé faire fondre sur leur vaisseau, crainte qu’elle ne s’attachât trop au fourneau, ils les abandonnoient autrefois avec les carcasses aux habitants de Kamouraska ; mais comme dans une année ils en tirèrent vingt-sept barriques d’huile, qui vaut communément de cent livres à cent vingt livres la barrique, ils se sont ravisés de cette générosité, et ont fait construire un fourneau à terre pour cette dernière opération. Le succès de cette pêche dépend de la quantité et qualité des baleines ; car il y en a telles dont on ne tire pas plus de douze barriques d’huile, et d’autres cent cinquante. En général ce commerce est très bon ; tout le monde sait aujourd’hui que le blanc de baleine, appelé en latin sperma cete, n’est point ce que les anciens croyoient, mais bien la moelle de l’épine du dos ou du cervelet.

Nous avons dépassé les trois vaisseaux qui étoient hier à l’avant de nous ; ce sont trois gros vaisseaux marchands partis de la Rochelle il y a trente-quatre jours. Ils ont été frétés pour le compte du Roi par le sieur Gradiche, juif et riche négociant de Bordeaux, par la protection intéressée qu’on lui accorde pour faire un commerce exclusif, qui a souvent attiré les plaintes des négociants de la Rochelle, et contre lequel commerce exclusif on a beaucoup crié. Il n’est pas douteux que cela peut nuire aux négociants françois, mais je ne sais si cela n’a pas été utile à la colonie y créant des fortunes. Ces trois bâtiments portent des vivres, des munitions et deux cent soixante hommes de recrue. Ces bâtiments nous ont paru du port de trois cents tonneaux. Pour connoître cette façon de parler dont on se sert, pour évaluer la force d’un bâtiment marchand, il faut savoir que le tonneau est évalué deux mille pesant ; il est bon d’observer que l’on ne donne jamais que la moitié de la charge qu’il pourroit porter en eau, aussi quand on dit un bâtiment de trois cents tonneaux, c’est-à-dire que ce seroit un bâtiment qui pourroit porter et contenir six cents tonneaux, mais ne pourroit aller à la mer. Anciennement on déterminoit la grandeur d’un vaisseau par la quantité de muids de grains qu’il pouvoit porter, et ce n’est que depuis que l’on a fait le commerce des boissons dans tout l’univers, commerce qui n’existoit pas pour les anciens, que le port des vaisseaux se détermine par tonneaux. Sur les onze heures nous sommes arrivés à la hauteur de la paroisse des Éboulements, vis-à-vis l’Île-aux-Coudres. Il y a quatre petites paroisses fort à portée l’une de l’autre, appelées les Éboulements, la Baie Saint-Paul, l’Île-aux-Coudres, la Petite-Rivière. Comme elles ne sont pas encore bien nombreuses, elles sont gouvernées par le même prêtre, mais ce qui paroîtra singulier dans le royaume, et surtout à nos seigneurs de la cour qui craignent d’avoir plus d’un héritier, c’est qu’un seul homme, un soldat du régiment de Carignan, âgé de …, et qui s’y est établi en … ; actuellement vivant, a peuplé ces quatre paroisses, et voit deux cent vingts personnes de sa race. C’est ordinairement ici que les vaisseaux qui montent à Québec, trouvent des pilotes côtiers. Quand on est prévenu de l’arrivée des vaisseaux du Roi, on les leur envoie communément jusqu’à l’île du Bic, et quelquefois même vers le cap des Rosiers.

C’étoit au cap des Rosiers que nous aurions dû faire des signaux qui doivent être répondus de la côte, soit pour nous avertir s’il y avoit sûreté, du côté des Anglois, à entrer dans la rivière, soit pour qu’ils pussent avertir à Québec de l’arrivée du secours que le Roi y envoie cette année. Mais nous y avons passé de nuit et par la brume. Depuis les Sept-Îles jusqu’à la Baie Saint-Paul, toute la côte du Nord, à l’exception de la paroisse des Éboulements qui appartient à la famille Du Tremblay, est du domaine. Depuis la Baie Saint-Paul jusqu’à Québec, le restant de cette côte, à l’exception d’un petit nombre de terres qui sont à des particuliers, est aux missons étrangères. L’Île-aux-Coudres leur appartient aussi.

Suivant le P. Charlevoix, l’Île-aux-Coudres a été formée par un tremblement de terre arrivé en 1676, qui transporta une montagne de la côte du Nord. On m’a assuré ce fait apocryphe, mais que le tremblement fut assez considérable pour aplatir cette même côte du Nord, qui est devenue une plaine, de l’endroit où est le village des Éboulements, ainsi nommé à cause de cet événement.

Le Gouffre que nous venons de passer, est formé par le rétrécissement que causent au lit de la rivière l’Île-aux-Coudres et une batture qui s’étend depuis la pointe de l’Est de cette île jusque par le travers du Cap-Tourmente qui en est à sept lieues. Il ne faut s’engager dans ce trajet que lorsque l’on a un vent fait et du flot ; autrement, si on y étoit pris en calme, le courant vous briseroit contre la côte, et quoiqu’il y eut calme, il seroit impossible de jeter l’ancre, parce que le travers de l’île et environ une lieue en delà, le fond est de roche. Le Gouffre ne commence que vers le milieu de l’Île-aux-Coudres, après avoir passé le mouillage de la prairie de l’Île-aux-Coudres qui est fort bon, et où l’année dernière M. Dubois de la Motte, commandant l’escadre destinée à porter du secours en Canada, a resté cent et quelques jours.

Le calme nous ayant pris sur les deux heures, nous avons mouillé par dix-sept à dix-huit brasses entre le cap Maillard et le Cap-Tourmente. Depuis le Cap-Tourmente jusqu’à Québec, la côte présente le plus beau pays du monde, et elle est très cultivée et remplie d’habitations. Du côté du Sud, elle commence à offrir un beau pays depuis Kamouraska, et il y a une paroisse de deux en deux lieues.

Une chaloupe du port de Québec, qui va porter des vivres à un poste que nous avons au cap des Rosiers, nous a confirmé la nouvelle que le Héros étoit devant nous ; mais quoiqu’à l’Île-aux-Coudres depuis dimanche, il n’avoit doublé le Cap-Tourmente que ce matin, et devoit être mouillé à six lieues de nous. M. Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur général, est allé de suite à Québec, où il est arrivé le lundi, et a passé à Montréal pour apprendre à son frère l’arrivée des troupes et lui porter les ordres de la cour. Jusqu’à son arrivée, on ignoroit à Québec l’arrivée du secours que le Roi envoie cette année, n’étant encore arrivé aucun vaisseau qu’un petit bâtiment de la Rochelle.

Le coup de vent que nous avons essuyé dans la semaine sainte, s’est fait ressentir à Québec avec beaucoup de force les fêtes de Pâques. Il y a fait échouer plusieurs petits bâtiments.

Le tremblement de terre a été sensible au mois de novembre, surtout à la côte ; mais il n’a eu aucune suite fâcheuse ; ainsi l’on peut regarder le tremblement qui a détruit en partie Lisbonne comme presque universel.

La petite vérole a fait de grands ravages en Canada l’hiver dernier ; cette maladie n’y paroît que de loin en loin, mais elle est toujours funeste et épidémique. L’inoculation qui commence à s’introduire en France, en Suisse et dans le Nord, n’y fera pas sitôt des progrès. Les sauvages n’aiment pas les innovations, et les Canadiens joignent quelquefois à une dévotion estimable, des préventions qui leur feront rejeter une méthode que je crois utile à la conservation de l’espèce humaine, sous prétexte qu’il n’est pas permis de donner un mal certain, quelque petit qu’il soit, pour un bien ; il peut y avoir quelque degré d’incertitude.

La journée a été tempérée, il a même fait chaud comme en France dans le commencement de l’été. le remarque, parce qu’il n’y a que quelques jours nous avions très froid.

Du 9 mai 1756. — Les vents étant debout, par conséquent absolument contraires avec assez de force, nous avons resté au mouillage de Suer (sic) à deux lieues de la traverse du Cap-Tourmente, passage dangereux ; quand même le vent seroit favorable, on attend pour le passer que le flot aide. C’est à ce passage que L’Éléphant, commandé par M. le marquis de Vaudreuil, aujourd’hui lieutenant général des armées, fit naufrage ; heureusement personne ne s’y noya ; mais le vaisseau fut perdu avec une partie des effets ; et le même accident pensa arriver l’année dernière, par la faute du pilote, au vaisseau L’Actif, commandé par M. de Caumont.

Du 10 mai 1756. — Le temps étant toujours contraire, j’ai voulu me rendre à Québec par terre en abordant en chaloupe à un endroit appelé la Petite-Ferme, où l’on m’avoit assuré que je trouverois des calèches ; mais n’ayant pu y aborder, malgré les indications qu’on nous avoit données, faute de connoître une petite rivière qui y mène, j’ai été jusqu’à la Grande-Ferme. Je n’y ai trouvé que des charrettes ; on m’a assuré que je ne pourrois m’y rendre dans le jour, et qu’il y auroit du danger à passer le Sault-de-Montmorency qui a grossi par la fonte des neiges. J’ai pris mon parti de rejoindre la frégate qui avoit appareillé sur les onze heures, pour, en louvoyant et profitant du flot, venir au pied de la traverse, où elle a mouillé sur les deux heures après avoir fait trois lieues.

Du 11 mai 1756. — Le vent s’étant élevé avec force sur l’ouest, il a fallu rester toute la journée au mouillage. Un bâtiment qui a chassé sur ses ancres, nous a fait craindre un petit moment d’être abordé.

Du 12 mai 1756. — Les vents continuant d’être toujours contraires, j’ai pris mon parti pour débarquer à un petit endroit appelé la Petite-Ferme, et me rendre par terre à Québec avec des petites voitures du pays, charrettes ou calèches, qui sont comme nos cabriolets, conduites par un seul cheval. L’espèce des chevaux est dans le goût de ceux des Ardennes pour la force, la fatigue et même la tournure. Le chemin de la Petite-Ferme à Québec est beau ; on le fait dans la belle saison en six heures, on change à chaque paroisse de voiture, ce qui retarde, à moins qu’on n’en ait fait prévenir. On paye ces voitures à un cheval à raison de vingt sols par lieue. Les lieues sont déterminées sur celles de l’Île-de-France. Je fus obligé de coucher en chemin chez M. du Buron, curé de la paroisse du Château. Les cures sont ordinairement possédées par des gens de condition ou de bonne famille du pays ; ils sont plus considérés qu’en France, mieux logés, et comme ils ont la dîme de tous grains, les moindres cures valent douze cents livres et communément deux mille livrés.

Du 13 mai 1756. — Les vents étant hier devenus nord-est, le Héros est entré dans la rade de Québec et a débarqué ce matin neuf compagnies du régiment de la Sarre. La Licorne a profité du même vent pour entrer ce matin dans la rade ; au moyen de quoi je ne suis arrivé que quelques heures après, et en voulant me presser j’y ai été pour de la pluie, de la fatigue et de la dépense.

La Reine-des-Anges, partie de Rochefort, et le Robuste, parti de Bordeaux, vaisseaux marchands frétés pour le compte du Roi, sont entrés et ont débarqués deux cent cinquante hommes de recrue et des provisions de bouche.

M. Bigot, intendant, m’a donné à dîner avec quarante personnes. La magnificence et la bonne chère annoncent que la place est bonne, qu’il s’en fait honneur ; et un habitant de Paris auroit été surpris de la profusion de bonnes choses en tout genre. L’évêque, M. de Pontbriand, prélat respectable, voulut me donner à souper, et M. le chevalier de Longueuil, commandant la place en l’absence de M. de Vaudreuil, gouverneur général, que les opérations de la campagne retiennent à Montréal. Il est lieutenant de Roi de Québec ; le gouvernement particulier en a été supprimé pour être réuni au gouvernement général et en augmenter les appointements, qui ne vont avec les émoluments qu’à quarante mille livres.

Comme dans ce journal uniquement fait pour moi, je parle des divers objets à mesure qu’ils se présentent, on me passera d’y dire que la viande de boucherie m’a paru très bonne, de même que la volaille. Les bécassines, canards, sarcelles, aussi bons qu’en France, les perdrix excellentes, avec beaucoup de fumet, malgré ce qu’en dit le P. Charlevoix ; je n’ai pas fait cas de l’outarde.

Le pays produit peu de fruits, des petites pommes, un petit fruit aigrelet approchant de la cerise appelé atocha, qui vient sous la neige, et dont on fait des compotes dans le printemps, des noix appelées noix de Niagara, qui ne sont pas plus grosses que des noisettes, une coque très vive, et en dedans un fruit qui a le goût de la noix de France, mais moins bonne.

La côte depuis l’endroit où j’ai débarqué jusqu’à Québec, m’a paru bien cultivée, les paysans très à leur aise, vivant comme des petits gentilshommes de France, ayant chacun deux ou trois arpents de terre sur trente de profondeur. Les habitations ne sont pas contiguës, chaque habitant ayant voulu avoir son domaine à portée de sa maison. De les avoir contiguës auroit été plus avantageux pour la défense du pays, la cour l’eût désiré, elle l’a ordonné plusieurs fois ; mais les habitants ont toujours préféré leurs commodités. Les gouverneurs généraux ont toujours été d’avis différents. M. de la Galissonnière a été le dernier qui ait eu à cœur de rendre les habitations contiguës. Le Canada doit être un bon pays pour y vivre à bon marché en temps de paix mais tout est hors de prix depuis la guerre. Les marchandises qu’on tire de France viennent difficilement ; et comme tout habitant est milicien, et qu’on en tire beaucoup pour aller à la guerre, le peu qui reste ne suffit pas pour cultiver les terres, élever les bestiaux et aller à la chasse, ce qui occasionne une grande rareté et cherté pour la vie.

Le seul gouvernement de Québec a fait marcher depuis le premier de mai trois mille miliciens, dont dix-neuf cents guerriers et onze cents hommes pour le service ; et le Roi qui ne leur donne aucune solde, est obligé de les nourrir. À l’égard des sauvages, ils coûtent encore plus car on leur donne des habillements, des présents et on ne s’y fie pas trop. L’état-major de Québec est actuellement composé du chevalier de Longueuil pour lieutenant de Roi, M. de Ramezay pour major, et M. Péan pour aide-major.

Route de la Petite-Ferme à Québec

La Petite-Ferme.

La Grande-Ferme, où est l’église de la paroisse de Saint-Joachim ; on passe la Grande-Rivière et on arrive à la paroisse Sainte-Anne ; de la paroisse Sainte-Anne, on passe la Rivière-aux-Chiens, le Sault-de-la-Puce, et on arrive à la paroisse du Château ; de la paroisse du Château à l’Ange-Gardien ; à une lieue de l’Ange-Gardien, on passe le Sault-de-Montmorency, célèbre par une belle cascade naturelle, et passage dangereux à cause des rapides ; du Sault-de-Montmorency à Beauport, endroit où les Anglois débarquèrent autrefois ; de là on passe une rivière qui baigne pour ainsi dire les murs de Québec.

J’ai observé que les paysans canadiens parlent très bien le françois, et comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine.

Du 14 mai 1756. — On a dépêché un courrier à M. le marquis de Vaudreuil, à Montréal, à qui j’ai rendu compte de mon arrivée. On a eu ce soir des nouvelles de M. de Vaudreuil, qui a envoyé l’état des grâces accordées aux troupes de la colonie, consistant en avancement d’officiers et quatre croix de Saint-Louis. La lieutenance de Roi de Montréal a été donnée à M. d’Aillebout, lieutenant de Roi des Trois-Rivières. Cette dernière à M. de Noyan, major de Montréal, et la majorité de cette place à M. Duplessis-Fabert. Le gouvernement de Montréal reste toujours vacant. Par les nouvelles reçues de Louisbourg du premier, tout y étoit tranquille et l’on n’y voyoit aucun vaisseau anglois. Les nouvelles de la Martinique nous ont appris que M. d’Aubigny, commandant le Prudent, vaisseau du Roi, avec une frégate, a pris un vaisseau de guerre anglois appelé le Berwick de soixante canons.

Du 15 mai 1756. — On a amené deux officiers anglois que les sauvages ont fait prisonniers.

La Renommée, vaisseau frété pour le compte du Roi et ne portant que des provisions, est entré ce matin dans la rade. La goélette la Marie-Josèphe, partie de la Rochelle le 25 mars, est aussi entrée dans la rade ce matin, portant trente hommes de recrue.

M. de Montreuil, aide-major-général, est venu me joindre ce matin de Montréal, et m’a apporté une lettre de M. le marquis de Vaudreuil.

M. de Bourlamaque est arrivé le soir avec M. Desandrouins et M. Marcel, mon aide de camp. Il a laissé la frégate la Sirène, sur laquelle il étoit mouillé, au Cap-Tourmente, et le Léopard à l’Île-aux-Coudres ; ils étoient partis le 6 de la rade de Brest avec L’Illustre, et la Sauvage le 7. Ils revirèrent tous quatre à la vue des Anglois ; ils furent mouiller à la côte de Bretagne le 8 ; ils appareillèrent la nuit du 8 au 9 ; un gros temps les a séparés, et depuis aucune nouvelle. Leur navigation a été belle, sans inconvénient ; ils n’ont pas essuyé le coup de vent de quatre-vingt-dix heures que nous avons eu. Ils ont pris une mauvaise petite barque chargée de fromage et farine, destinée pour l’escadre angloise, qui n’étoit conduite que par quatre hommes qu’on fit passer à bord du Léopard et on fit brûler le bâtiment.

Du 23 mai 1756. — J’ai quitté le séjour de Québec pour me rendre à Montréal, où je suis arrivé le 26 ; j’y ai joint M. le marquis de Vaudreuil.

Du 30 mai 1756. — Les dispositions de M. le marquis de Vaudreuil jusqu’à présent sont : de confier la garde du fort Duquesne et de la Belle-Rivière à M. Dumas, capitaine des troupes de la colonie, avec les Canadiens et tous les sauvages d’En-Haut qui se rassemblent à la Presqu’île. S’il paroît que l’Anglois ne se détermine pas pour cette partie, M. Dumas fera passer vers Niagara un parti de sauvages. M. de Villiers, capitaine de la colonie, avec un détachement de sept cents Canadiens ou sauvages, est parti pour aller observer du côté de Chouaguen. M. le chevalier de la Colombière est parti avec pareil détachement pour observer vers le fort Lydius. Les régiments de la Reine et de Languedoc ne faisant que dix-huit compagnies, campées devant le fort de Carillon ou de Vaudreuil. Béarn parti du 24, se rend à Frontenac, et passera à Niagara à l’arrivée de Guyenne, dont la première division est partie ce matin de Lachine, et la seconde part demain. La Sarre est destinée à partir de Québec le 4 de juin pour venir ici passer de suite à Frontenac, qu’il faut considérer comme le point central et l’endroit faible, où nos ingénieurs vont être employés. La destination de Royal-Roussillon sera décidée pour le côté où l’ennemi paroîtra porter ses forces. Pour s’assurer la navigation du lac Ontario, nous y avons quatre barques armées dont deux de dix-huit canons ; les Anglois y en ont deux et en construisent une troisième. MM. de Boishébert et de la Naudière sont employés avec deux cents hommes des troupes de la colonie, beaucoup d’Acadiens réfugiés et des sauvages, avec le P. Germain, notre missionnaire, pour harceler et inquiéter l’Anglais vers la rivière Saint-Jean. M. de Vaudreuil ne paroît pas craindre une descente vers Québec ; aussi dans cette partie qui est très dégarnie, il n’a été fait d’autres dispositions que d’avoir deux barques qui croisent à l’entrée du golfe, pour être averti, et des Canadiens d’ordonnance le long de la côte, avec des feux pour être avertis.

On a tiré le canon à mon arrivée, cet honneur ne m’étoit pas dû en France ; mais en fait d’honneurs, il y a des usages particuliers dans les colonies :

Au gouverneur général, comme à un maréchal de France, et les honneurs de l’Église comme au Roi l’encens et la paix.

Pour l’évêque et l’intendant prendre les armes et rappeler.

Pour tout capitaine de vaisseau se mettre en haie.

Du 31 mai 1756. — La première division du régiment de Guyenne composée de quatre compagnies, celle des grenadiers, est partie ce matin de Lachine dans vingt bateaux, la seconde division composée de cinq autres compagnies est venue coucher à Lachine pour en partir demain.

Du 1er juin 1756. — La pluie a empêché la seconde division de partir, à cause des vivres qui, n’étant couverts que par des prélarts, auroient risqué de se gâter. L’article des vivres est de la plus grande considération, à cause de la difficulté du transport et de leur conservation ; car leur mauvaise qualité et les viandes salées, dont on fait beaucoup usage, occasionnent souvent le scorbut à terre.

Du 2 juin 1756. — La seconde division de Guyenne est partie ce matin de Lachine.

Du 3 juin 1756. — On a eu des nouvelles du 27 avril, des forts Duquesne, Rouillé, Machault, la Presqu’île, Toronto. Il paroît par les diverses lettres que les sauvages d’En-Haut sont bien disposés et font de fréquentes courses chez les Anglois, où nous avons toujours la supériorité par les prisonniers que l’on amène. Nous avons cependant perdu trois Mississagués et un enseigne des troupes de la colonie appelé M. Douville. Dans tous ces divers postes, on se plaint du retard pour les subsistances.

On a eu aussi des nouvelles du fort Niagara du 21. Les vivres étoient au moment d’y manquer, ce qui retardoit les travaux.

Un parti de sauvages a tombé auprès de Chouagueu, pris un atelier de charpentiers, en a tué vingt et un et fait trois prisonniers. Suivant le rapport de ces derniers, les ennemis s’assemblent. Ils n’ont que quatre cents hommes à Chouaguen ; mais ils sont campés à la Nouvelle-Orange. On parle de deux mille hommes et de l’arrivée du général Shirley. Les Anglois construisent un troisième bâtiment de vingt pièces de canon dont ils veulent se servir sur le lac Ontario. On a appris par les lettres de Québec que L’Illustre et le Léopard sont entrés le 30 à Québec et la Sauvage le 31. Ces vaisseaux étaient partis de Brest du 6 avril ; leur traversée ayant été plus longue, ils ont eu assez de malades.

On a eu des nouvelles de l’Île-Royale du 23 avril, il y étoit déjà arrivé trois vaisseaux frétés pour le compte du Roi. La place étoit fournie pour dix-huit mois de vivres, et des troupes bien recrutées et complétées.

Il est entré dans la rade de Québec, le 31, trois vaisseaux marchands frétés pour le compte du Roi, portant provisions, munitions et recrues.

Les Iroquois du Sault-Saint-Louis sont venus avec les dames du conseil me complimenter sur mon arrivée et en féliciter leur Père Ononthio (c’est ainsi qu’ils appellent le gouverneur général), et ils appellent le Roi Ononthio Goa. Ils m’ont fait l’honneur de me porter un collier, et je les ai assurés que j’irois chez eux leur rendre leur visite.

Les Abénaquis nous ont amené un prisonnier anglois.

Du 4 juin 1756. — On a eu des nouvelles du camp de Carillon ; les travaux y vont lentement, faute d’outils. Le détachement de trois cents hommes aux ordres de M. de la Colombière, capitaine de la colonie, n’a pu réussir, parce qu’il a été découvert ; il est rentré ayant tué une quinzaine d’hommes, rapporté trois chevelures et fait cinq prisonniers. Il n’a perdu que son interprête qui a été tué. M. de la Colombière a remarché. M. de Florimond est toujours en partis avec cent vingt hommes du côté de la rivière aux Loutres. On dit que les Anglois s’assemblent vers le fort Lydius, qu’ils doivent y être quatre mille hommes et qu’ils ont treize cents bateaux.

Les Népissings sont venus chanter la guerre, demander la permission d’aller lever des chevelures sur l’Anglois, pour se consoler de ce que la petite vérole leur a enlevé leurs femmes et leurs enfants.

On a eu ce soir des nouvelles du fort Frontenac ; rien de nouveau dans cette partie. On a amené cinq prisonniers, trois Anglois et deux femmes prises du côté de la Belle-Rivière.

Du 4 au 11 juin 1756. — M. Des Combles, premier ingénieur, est arrivé ici le 5 au soir. Le même jour on a eu des nouvelles du fort Duquesne, en date du 9 mai. Les ennemis n’y font aucun mouvement. M. Dumas qui y commande se plaint du manque de vivres, du retard des denrées et présents qu’on a coutume de faire aux sauvages, qu’il craint que les Anglois qui les recherchent de présents et de caresses, ne les détachent. Jusqu’à présent, ils nous paroissent très affectionnés. Que faute de matière combustible, il n’a pu exécuter son entreprise sur le fort de Cumberland. Il se plaint de M. Mercier, blâme le fort Duquesne, qu’une crûe d’eau a presque emporté depuis peu. Il a envoyé force chevelures et les commissions de trois officiers qui ont été tués ; on leur a trouvé ces papiers par lesquels on voit une désolation dans la Pensylvanie et la Virginie.

Les troupes venues par le Léopard et L’Illustre ont beaucoup de malades, principalement celles venues sur le Léopard, que l’on dit avoir été pestiférées. Le 6 juin, les deux bataillons de la Sarre et Royal-Roussillon avoient cent quatre-vingt-deux malades.

Le régiment de la Sarre marchant sur deux divisions est parti de Québec pour se rendre à Montréal le 5 et le 6. Le 8, un parti d’Iroquois du Sault-Saint-Louis est revenu d’auprès de Chouaguen, et a prétendu avoir rencontré trois cents Anglois et avoir été poursuivi sans perte, leur avoir tué beaucoup de monde, mais ils n’ont pas rapporté de chevelures.

Du 12 juin 1756. — Les Abénaquis sont revenus d’auprès de Boston ; ils y ont fait coup et rapporté quelques chevelures.

Du 13 juin 1756. — 7 compagnies du régiment de la Sarre, venant de Québec, sont arrivées ce matin.

Du 14 juin 1756. — M. Des Combles, ingénieur, est parti pour Frontenac.

Du 15 juin 1756. — Les six dernières compagnies du régiment de la Sarre sont arrivées ce matin. M. le chevalier de Lévis nous a joints ce soir.

Du 18 juin 1756. — Un parti de Népissings, revenu de la guerre, a ramené toute une famille angloise, prise auprès de Sarasto. Le chef appelé Machiqua, a cru me faire un grand présent en me donnant la femme angloise, il a fallu pour ne pas déplaire à ces messieurs accepter ce présent, leur faire donner le prix convenu qui est de quarante écus, et leur faire faire une gratification extraordinaire, parce qu’ils avoient honoré le général des troupes de Sa Majesté d’un aussi beau présent. Le soir il est arrivé, un détachement d’Abénaquis, venant aussi de la Pointe, d’un détachement commandé par M. de Florimond, officier de la colonie. Par le rapport des uns et des autres, il paroîtroit que les Anglois travaillent à faire faire des chemins et s’assemblent pour diriger leurs forces vers Carillon.

Du 19 juin 1756. — Les sept premières compagnies du régiment de la Sarre sont parties ce matin pour aller coucher à Lachine et s’embarquer demain pour se rendre au camp de Frontenac. Les sept premières compagnies du régiment de Royal-Roussillon sont arrivées ce soir à Montréal. Les Iroquois du Sault ont ramené un prisonnier anglois qui a été fait auprès d’Orange. Suivant son rapport, les opérations des ennemis paroissent se diriger vers le fort de Carillon. Le renfort des troupes qu’ils attendoient de la vieille Angleterre est arrivé avec trois officiers généraux ou supérieurs.

Du 20 juin 1756. — Les six dernières compagnies du régiment de la Sarre sont parties ce matin pour aller à Lachine et s’y embarquer demain pour se rendre au camp de Frontenac. Les six dernières compagnies de Royal-Roussillon sont arrivées ce soir à Montréal.

Du 21 juin 1756. — M. de Bourlamaque est parti pour aller prendre le commandement du camp de Frontenac. Il est arrivé beaucoup de recrues pour les troupes de la colonie, de celles qui ont été faites par Ficher et la Morlière.

Du 22 juin 1756. — Quatre-vingt-quatorze hommes sont arrivés qui ont été pris en France dans divers régiments et qui sont destinés à être incorporés dans les troupes françoises. S’il en faut croire les nouvelles toujours incertaines des sauvages et des prisonniers, il paroîtroit que les Anglois dirigent leurs principales forces vers le lac Saint-Sacrement.

Du 24 juin 1756. — On a embarqué trois cents hommes des troupes de la colonie pour aller au camp de Carillon avec les soldats venus de France, pour les régiments de la Reine et de Languedoc. Comme ils ont été au moment de se mutiner, on a arrêté le plus coupable d’entre eux qui a été jugé par le conseil de guerre et exécuté le 25.

Du 26 juin 1756. — La flûte L’Outarde, partie de Rochefort le 7 mai, nous a appris l’arrivée des troupes de France dans l’île de Port-Mahon, elle porte trois cents hommes de recrue et l’habillement de la colonie.

Du 27 juin 1756. — Départ de M. le marquis de Montcalm, de M. le chevalier de Lévis, du major-général, pour le camp de Carillon, ils arrivent le 3 juillet.

Du 11 juillet 1756. — Les ennemis nous prennent deux bateaux armés de douze soldats ou miliciens, chargés pour M. de Lotbinière ; le nommé Sanspitié, sergent, qui le commandoit, est tué.

Du 12 juillet 1756. — Le régiment de Royal-Roussillon arrive au camp de Carillon.

Du 16 juillet 1756. — Le marquis de Montcalm repart de Carillon après avoir donné ses instructions au chevalier de Lévis pour la défense de cette frontière, pour son ordre de bataille en cas d’attaque, et après avoir lui-même établi deux camps, l’un de trois cents hommes pour garder la rive gauche du lac Saint-Sacrement aux ordres de M. de Contrecœur, et l’autre de cinq cents hommes au portage[6] aux ordres du chevalier de la Corne pour garder la rive droite, avec un poste intermédiaire à la Chute qui se relevoit tous les quatre jours.

Le marquis de Montcalm s’occupa à hâter les fortifications auxquelles on travailloit trop lentement, à mettre de l’ordre dans les vivres, magasins et hôpitaux, à quoi il réussit, étant aidé par M. Bigot, heureusement pour lors arrivé à Montréal, et fit changer la qualité du pain, dont les sauvages ne vouloient pas manger, et cette opération fut faite sans occasionner aucune perte au Roi de la mauvaise farine qu’il avoit dans ses magasins ; mais au lieu de la consommer dans un mois, on la consomma dans trois, en faisant des mélanges avec la farine de Vérac, et depuis il a été mangé du meilleur pain à Carillon qu’à Montréal.

Le marquis de Montcalm s’occupa aussi de mettre beaucoup de régularité dans le service et à donner une forme aux miliciens en formant six compagnies des troupes de la marine, dans lesquelles ils furent incorporés. Le marquis de Montcalm, pendant son séjour, fit plusieurs détachements pour reconnoître les approches de son camp ; il fut jusqu’à portée de l’île à la Barque sur le lac Saint-Sacrement, et jusqu’au poste des Deux-Rochers.

Il envoya le chevalier de Lévis avec un détachement de cent hommes des troupes de terre et de celles de la colonie, pour reconnoître les chemins appelés chemins des Agniers, et voir s’ils étoient pratiquables à l’ennemi pour déboucher sur Carillon et sur le fort Saint-Frédéric. Il fit aussi un détachement de sauvages aux ordres de M. Duplessis, lieutenant, pour aller après le détachement des ennemis qui avoient pris deux bateaux. Il fit faire aussi beaucoup de petites découvertes pour connoître la position et les mouvements de l’ennemi, et établir des bivouacs et des patrouilles pour la sûreté de son camp et des postes avancés, et pour couvrir les travailleurs qui jusque-là avoient été au loin avec trop de confiance.

Avant l’arrivée de M. le marquis de Montcalm, et depuis les détachements de MM. de la Colombière et de Florimond, il y en avoit eu plusieurs, qui tous avoient ramené des prisonniers et fait des chevelures, et fort incommodé l’ennemi ; un Missagué, chef des Népissings, avoit été enlever une famille aux portes de Boston. Les Iroquois du Sault avoient amené quatorze prisonniers. M. de Saint-Martin étoit revenu avec trois, et M. de Beaujeu avoit rapporté quelques chevelures.

Du 23 juillet 1756. — Un détachement de soixante-onze soldats et cinquante-deux sauvages sont allés avec M. de la Colombière jusqu’auprès du fort George. Ils rapportèrent quatre chevelures, après avoir tué du monde aux Anglois. Peu de jours après, autre détachement, commandé par M. de Pécaudy, qui fit une dizaine de prisonniers près le fort George.

Du 26 juillet 1756. — Mort de M. de Contrecœur, fils, tué par accident, son fusil ayant parti entre ses bras.

Du 27 juillet 1756. — Les sauvages présentent un collier à M. le chevalier de Lévis pour couvrir la mort de M. de Contrecœur, fils.

Du 28 juillet 1756. — Un détachement de cinquante hommes des troupes de la marine et de celles de terre, aux ordres de MM. Duplessis et Liébaux, pour reconnoître la rivière Boquet et les divers chemins qui pouvoient y conduire les partis de l’ennemi. Le même jour, détachement de trente hommes, aux ordres de M. d’Hébécourt, capitaine de la Reine, pour aller reconnoître et plaquer un chemin à la rive droite du lac Champlain, qui pût servir à la retraite des troupes en cas que l’on fût forcé à une retraite.

Du 29 juillet 1756. — Détachement de deux cents François ou sauvages avec M. de Beaujeu qui va vers le fort Lydius ; ils font six prisonniers, parmi lesquels un capitaine, et rapportent une chevelure.

Du 7 août 1756. — Détachement de M. du Sablé avec quinze sauvages ; il rentra au bout de trois semaines, ayant fait un prisonnier et deux chevelures.

Du 11 août 1756. — Détachement de soixante sauvages ou Canadiens pour tâcher de couper un parti anglois, qui étoit venu faire deux chevelures auprès du camp.

Du 17 août 1756. — Au soir, les compagnies de grenadiers ont marché à l’occasion d’une alerte.

Du 23 août 1756. — Les trois compagnies de grenadiers se sont portées aux camps de MM. le chevalier de la Corne et de Contrecœur et ont rentré le 24.

Du 24 août 1756. — M. le chevalier de la Corne ayant dit que les ennemis avoient des troupes à deux lieues de son poste, on lui envoie quatre piquets qui rentrent le lendemain, et on établit le 28 un camp intermédiaire entre celui de M. de la Corne et celui de M. de Contrecœur de cent vingt hommes commandés par M. de Saint-Martin, lieutenant ; et l’on avoit renforcé le camp de M. de Contrecœur, le 27, de soixante hommes des troupes de terre, qu’on relevoit tous les quatre jours. Les ennemis avoient fait le 14 août un mouvement en avant, et avoient pris poste dans les îles du lac Saint-Sacrement qui donnoient de l’inquiétude aux postes avancés du camp de Carillon.

Du 2 septembre 1756. — Te Deum et réjouissance pour la prise de Chouaguen.

Du 3 septembre 1756. — Sur la nouvelle que l’on a vu trois barques et dix bateaux sur le lac Saint-Sacrement, les trois compagnies de grenadiers marchent pour renforcer le camp de M. le chevalier de la Corne.

Du 7 septembre 1756. — Arrivée du régiment de Béarn qui campe à la Chute, entre le camp de Carillon et celui du chevalier de la Corne.

Le même jour M. de Tarsac et de Biville, lieutenants au régiment de la Reine, qui étoient allés à la chasse, tués par les Agniers.

Du 10 septembre 1756. — Arrivée du régiment de Guyenne qui campe à côté de celui de Béarn.

Le même jour arrivée de M. le marquis de Montcalm et de M. de Bourlamaque, colonel, avec la compagnie de grenadiers et cinquante hommes de la Sarre campés auprès des bateaux. L’arrivée du marquis de Montcalm avoit été précédée ou suivie de celle de six cents sauvages de diverses nations. On s’attendoit que milord Loudon, avec des forces très supérieures se portant à plus de douze mille hommes, attaqueroit une armée qui n’avoit jamais été au plus de trois mille cinq cents hommes, et qui après l’arrivée du marquis de Montcalm n’étoit encore tout compris avec ses sauvages, que de quatre mille neuf cents combattants. Quelques sauvages qui escortoient M. le marquis de Montcalm, firent prisonnier un capitaine de troupes angloises et un cadet écossois ; les habitants de la Prairie avoient aussi arrêté un Ecossois qui étoit d’un détachement qui s’étoit avancé jusqu’à la Prairie, où il avoit enlevé un homme et une femme.

Du 11 au 16 septembre 1756. — Conseils avec les sauvages et petites découvertes vers le lac Saint-Sacrement. Le 16 au soir détachement de six cents sauvages, cent Canadiens et vingt officiers ou cadets de la colonie avec M. de la Rochebeaucour, aide de camp de M. le marquis de Montcalm, le tout aux ordres de M. de la Perrière. Les ennemis, sur ce mouvement, abandonnent les îles qu’ils avoient occupées. MM. Mercier, Desandrouins et de Bougainville profitent de la circonstance pour mieux reconnoître le lac.

M. Marin, détaché par M. de la Perrière avec cent dix hommes bonnes jambes, s’avance très près du fort, rencontre un détachement de trois officiers et cinquante deux hommes ; il les enveloppe ; ils sont tous défaits, tués ou prisonniers, hors un seul.

Le détachement rentré le 19 au soir, et jette une telle épouvante chez l’ennemi que milord Loudon, persuadé qu’on l’alloit attaquer, rassemble toutes ses forces vers le fort Lydius et le fort George.

Du 19 septembre 1756. — Revue générale des troupes de la marine et des milices pour déterminer le nombre de malades convalescents à renvoyer, ou de miliciens qui avoient besoin chez eux.

Du 20 septembre 1756. — Cérémonie de couvrir les morts, les Iroquois ayant eu deux sauvages de tués. Les sauvages s’en retournent successivement après ce détachement, à l’exception d’un petit nombre d’Iroquois et quelques Abénaquis.

Du 23 septembre 1756. — Petit parti de sept Iroquois de la Présentation, qui rapportent une chevelure.

Du 29 septembre 1756. — Détachement avec M. de Florimond de quelques Abénaquis pour reconnoître vers le fort Lydius ; ils reviennent sans avoir pu rien faire, ayant trouvé au fond de la baie un détachement considérable d’ennemis.

Du 2 octobre 1756. — La vue du convoi de M. de Bleury fait abandonner précipitamment aux Anglois quatre berges armées d’espingoles qu’ils avoient introduites dans le lac Champlain, pour tâcher de faire quelques prises ; elles sont menées le même jour au camp de Carillon.

Du 3 octobre 1756. — Détachement de soixante soldats, Canadiens et sauvages, MM. Mouette, de Louvigny et de Langy, de l’Ile-Royale, pour aller vers le fond de la baie.

Le même jour départ d’un détachement de quatre-vingts hommes des troupes de terre et de celles de la colonie, pour aller faire des découvertes et reconnoître les divers débouchés des partis ennemis, entre le fort Saint-Frédéric et le fort George ; ce détachement aux ordres de M. de Léry, pour reconnoître le chemin par où l’on avoit fait passer les berges angloises.

Le même jour détachement d’Iroquois pour aller vers le fort George et remettre les lettres des prisonniers Anglois.

Du 6 octobre 1756. — Retour de Louvigny avec les Abénaquis qui avoient relaché, un d’eux ayant été tué au lac. Rencontre d’un détachement anglois. M. de Langy a continué avec les Poutéotamis et sept Népissings.

Du 11 octobre 1756. — Le détachement de M. de Léry étant rentré nous a confirmés dans l’opinion que les berges angloises étoient venues par la rivière au Chicot, et avoient passé de nuit sous le fort de Carillon.

Du 12 octobre 1756. — Départ de deux cents hommes des troupes de la colonie pour aller relever dans les postes d’En-Haut.

Le même jour un parti d’Agniers lève la chevelure à deux soldats de Béarn, entre le camp de Contrecœur et celui de M. de Saint-Martin.

Du 13 octobre 1756. — M. de Contrecœur replie son camp.

Le même jour, M. de Boucherville rentre avec un parti d’Iroquois, après avoir été jusque vers le fond de la baie et au haut de la rivière au Chicot, sans rencontrer qui que ce soit des ennemis.

Du 16 octobre 1756. — Départ d’un détachement d’Iroquois avec Perthuis interprète, avec quelques Canadiens pour aller vers le fort George.

Du 18 octobre 1756. — Retour du détachement de M. de Langy, avec un prisonnier ; il a trouvé les campagnes abandonnées, et a été jusques au faubourg d’Albany où les Anglois travaillent.

Du 26 octobre 1756. — Départ de M. le marquis de Montcalm, après avoir laissé à M. le chevalier de Lévis les ordres pour la séparation de l’armée.

Du 30 octobre 1756. — Le camp de M. de Saint-Martin se replie.

Du 30 octobre au 13 novembre. —

ÉTATS DES QUARTIERS DESTINÉS AUX TROUPES FRANÇOISES
La Reine à la côte de Beaupré M. de Bourlamaque, colonel, à Québec.
Guyenne à Québec M. Desandrouins, ingénieur, à Québec.
La Sarre à la Pointe-aux-Trembles, M. le marquis de Montcalm,
M. le chevalier de Lévis,

M. le chevalier de Montreuil,

M. Doreil, commissaire ordonnateur, à Montréal.
la Longue-Pointe,
la Rivière-des-Prairies,
Lachine,
la Pointe-Claire.
Royal-Roussillon, Chambly,
Le long de la rivière Chambly,
Saint-Charles et Saint-Antoine.
Languedoc à Montréal.
Béarn à Longueuil,
La Prairie,
Boucherville,
Varennes.
TROUPES DE LA COLONIE

À Québec, dix compagnies.

À Montréal, seize compagnies.

Aux Trois-Rivières, quatre compagnies.

DÉTACHEMENTS DANS LES FORTS

M. de Lusignan commandant à Carillon et au fort Saint-Frédéric ; cent cinquante hommes de la Reine, Royal-Roussillon et Languedoc à Carillon avec cent hommes des troupes de la marine.

Cent hommes des troupes de la marine à Saint-Frédéric aux ordres de M. de Gaspé, capitaine. Quarante hommes des mêmes troupes de M. de Sacquespée, le sieur Wolff, officier réformé des troupes françoises.

Quarante hommes des mêmes troupes de la marine aux ordres de M. de Lorimier, capitaine de ces troupes.

Le sieur Carpentier, officier réformé des troupes françoises.

Cent hommes des troupes de la marine à Frontenac aux ordres de M. de la Valtrie.

Dix hommes au fort de Toronto aux ordres de M. de Noyelles.

Cent cinquante hommes de la Sarre, Guyenne et Béarn et cent hommes des troupes de la marine à Niagara aux ordres de M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn.

MM. de Joncaire et de La Morandière, enseignes des troupes de la marine, commandants au fort du Petit-Portage de Niagara.

M. de Portneuf a été relever M. de Benois à la Presqu’île.

M. Des Ligneris, capitaine, a été relever M. Dumas et commander à la Belle-Rivière et au fort Duquesne.

M. Dumuys reste toujours commandant au Détroit.

Le poste avancé de M. de Saint-Martin au camp de Carillon a été replié le 30.

Le 31, les troupes de la colonie destinées à Québec, ainsi que les miliciens de ce gouvernement, sont parties.

M. de Bourlamaque avec le régiment de Guyenne est parti le premier ; le régiment de Guyenne a continué sa route pour Québec et M. de Bourlamaque est venu à Montréal.

La Reine est parti le 2.

Le 3 novembre, départ des soldats de la colonie destinés à passer l’hiver aux Trois-Rivières avec les miliciens de ce gouvernement.

Le 3, le régiment de Béarn a décampé pour aller camper au fort Saint-Frédéric.

Le même jour 3, le camp du portage a été replié entièrement, et M. le chevalier de Lévis a ordonné qu’il seroit fait de temps en temps des patrouilles par M. de Poulhariez avec les compagnies de grenadiers.

Il a resté cent hommes du régiment de Béarn au camp de Carillon qui ont été chargés de fermer avec des palissades, depuis le fort jusqu’à la rivière, la boulangerie, les fours, la briqueterie, les forges, etc. Ces cent hommes aux ordres de M. d’Aubrespy, capitaine au régiment de Béarn, ayant fini ce travail le 6 au soir avec une diligence incroyable, sont partis le 7 pour rejoindre leur régiment campé au fort Saint-Frédéric.

Du 5 novembre 1756. — Les troupes de la colonie destinées à être à Montréal, les miliciens de ce gouvernement sont partis de Carillon avec M. de Sabrevoix, leur commandant, en sorte qu’il n’y restoit plus avec M. le chevalier de Lévis que les bataillons de Royal-Roussillon et de Languedoc, quatre-vingts Canadiens pour conduire les bateaux et quelques sauvages.

Le même jour le régiment de la Sarre a quitté le camp de la Prairie, et sont entrés le même jour dans leurs quartiers (sic).

Du 7 novembre 1756. — Un détachement que M. le chevalier de Lévis avoit envoyé avec M. de Langy, le seul officier de la colonie qu’il ait retenu auprès de lui, est rentré ayant été visiter la rivière au Chicot et le fond de la baie, où il n’a trouvé personne, la neige l’a empêché de suivre son instruction d’aller suivre les hauteurs qui avoisinent le fort George.

Le 6, M. de Bougainville est allé à Québec, portant mes dernières dépêches pour la France, les derniers bâtiments marchands ainsi que la frégate L’Abénaquise devant partir le 12, cette frégate construite à Québec est commandée par le sieur Pelegrin, capitaine en second du port de Québec.

J’ai laissé à Saint-Jean un détachement de vingt-cinq charpentiers du Roi, occupé à construire une goélette de quatre-vingts tonneaux, qui portera du canon et servira pour nos convois et transports de vivres.

M. de Lantagnac, ancien lieutenant de Roi de Montréal, étant mort, il a été enterré avec les honneurs accoutumés dans la colonie, et on lui a tiré du canon, ce qui n’eût pas été fait en Europe. Nul officier de terre n’a été à cet enterrement, n’ayant pas été invités. M. le marquis de Vaudreuil m’ayant quelques jours après fait inviter par le major de la place, ainsi que les officiers des troupes de terre, pour assister à un service, nul n’y a manqué.

Le 8, conseil de guerre tenu par M. le marquis de Vaudreuil, MM. d’Aillebout, lieutenant de Roi de Montréal, Noyan, lieutenant de Roi des Trois-Rivières, Duplessis-Fabert, major de Montréal.

Contrecœur et Vassan, capitaines.

Varin, commissaire de la marine. Coetlogon, major du Détroit, faisant fonction de procureur du Roi, pour juger en exécution des ordres du Roi les nommés Robert Stobo, Jacob Van Braam, tous deux capitaines des troupes angloises donnés en otages pour l’exécution de la capitulation accordée par le sieur de Villiers, capitaine des troupes de la colonie, le 3 juin 1754, à la garnison du fort de Nécessité. Robert Stobo a été condamné unanimement à avoir la tête tranchée, et Jacob Van Braam a été absous ; conformément aux ordres du Roi, il a été sursis à l’exécution de la sentence que l’on a envoyée à la cour avec la procédure par les derniers bâtiments.

FRONTIÈRE DU LAC ONTARIO

L’ouverture de la campagne sur cette frontière a été faite par M. de Villiers, capitaine des troupes de la colonie, qui est parti de Lachine le 19 mai avec un corps de six cents hommes de troupes de la colonie, pour aller observer les mouvements des ennemis vers Chouaguen. M. de Villiers arriva le 5 juin à la baie de Niaouré, où il s’établit et construisit un fort de pieux pour y mettre en sûreté le dépôt de ses vivres.

Du 10 juin 1756. — M. de Villiers se mit en mouvement avec la plus grande partie de son corps, et arriva le 15 au soir à portée de Chouaguen. Le 16 au matin, il fit feu à la pointe du jour sur des postes avancés ; les ennemis lui tirèrent quelques coups de canon et bombes ; il y eut un soldat et un sergent de blessés, et suivant le rapport d’un prisonnier qu’il fit aux Anglois, il tua une trentaine d’hommes aux ennemis. M. de Villiers arriva avec son corps le 17 juin à la baie de Niaouré.

Du 25 juin 1756. — M. de Villiers fut averti sur le midi que les ennemis campoient sur l’Ile-aux-Galops avec huit berges et une barque. Les Anglois ont perdu aussi à cette occasion le lieutenant Bikers et le fils du colonel Lowe. Il fut s’embusquer dans cette même île, et par le feu de la mousqueterie, il obligea le commandant d’une berge armée de douze hommes à se rendre, et tua du monde dans les quatre autres. M. de Villiers, que nos sauvages avoient abandonné, fut joint le 26 par M. Marin qui lui menoit un détachement de soixante Folles-Avoines, et qu’il détermina à partir le 28 pour aller à la guerre.

Le 3 juillet, il rencontra un convoi des ennemis de cinq cents bateaux conduit par le lieutenant-colonel Bradstreet qui remontoit la rivière de Chouaguen, et il venoit de conduire dans cette place des munitions ; il fit quarante prisonniers aux Anglois, et on leur tua une centaine d’hommes. Nous y perdîmes M. de Ganes, aide-major des Trois-Rivières, deux habitants et deux soldats. Le 5 juillet, M. de Villiers revint à son camp de la baie de Niaouré. Le 22, il fut joint par M. Des Combles, ingénieur, et quatre piquets des régiments de la Sarre, Guyenne et Béarn. Il partit le 24 avec quatre cents hommes, y compris ces mêmes piquets, pour conduire M. Des Combles à la portée du fort de Chouaguen afin de le reconnoître.

M. de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur des Trois-Rivières, arriva le 27 à la baie de Niaouré, avec un renfort de troupes et de sauvages, MM. Des Ligneris, de Saint-Luc et Courtemanche, capitaines de la colonie, pour prendre le commandement du corps de M. de Villiers.

Les régiments de Guyenne et de Béarn s’étoient rendus dans les premiers jours de juin à Frontenac, et le second à Niagara. M. de Bourlamaque, colonel, fut envoyé pour commander le camp de Frontenac, où le régiment de la Sarre se rendit aussi. Les deux ingénieurs des troupes de terre y furent envoyés, et les troupes occupées à y faire une espèce de camp retranché qui pût couvrir cette mauvaise place, ouvrage que la prise de Chouaguen a fait depuis abandonner. Le régiment de Béarn s’est occupé à Niagara à achever une fortification en terre, commencée l’automne dernier, sous la direction de M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn.

Ces troupes restèrent dans cette position jusqu’au 29 juillet, que le régiment de la Sarre partit du camp de Frontenac pour aller renforcer celui de la baie de Niaouré. Nous avions sur le lac Ontario quatre barques armées commandées par le sieur La Force, la Marquise de vingt canons, la Hurault de quatorze, la Lionne de six, et le bateau Saint-Victor de quatre pierriers.

Ces barques étoient destinées à croiser sur le lac Ontario, à conduire les convois de munitions et des troupes de Frontenac à Niagara. Les Anglois y avoient aussi six barques armées ; elles eurent une rencontre avec les nôtres, où nous nous emparâmes d’un esquif armé de quatre pierriers et monté de quatorze hommes d’équipage. Le marquis de Montcalm destiné à prendre le commandement de l’armée qui devoit faire le siège de Chouaguen, partit de Carillon le 16 juillet, arriva le 19 à Montréal, en repartit le 21, après avoir conféré avec le marquis de Vaudreuil et reçu ses instructions. Il arriva le 27 à la Présentation, il trouva des ambassadeurs des Cinq-Nations qui descendoient à Montréal, il tint conseil avec eux, et il démêla facilement qu’ils alloient plus par espions de l’Anglois que comme ambassadeurs. Aussi il écrivit au marquis de Vaudreuil de les garder sous différents prétextes à Montréal jusqu’après l’expédition de Chouaguen. Ce gouverneur général les retint en effet en les traitant bien et en différant les réponses. Il fut même averti par nos Iroquois du Sault-Saint-Louis que ces prétendus ambassadeurs leur avoient présenté un collier pour les détacher de nous.

Le marquis de Montcalm partit de la Présentation le 28 et arriva à Frontenac le 29. M. Mercier, commandant l’artillerie, l’avoit devancé de quelques jours. Le marquis de Montcalm s’occupa du 29 juillet au 4 août à tous les préparatifs pour son expédition : la revue des troupes, leur répartition, celle des vivres, l’artillerie et à arranger avec M. de Lapause, aide-major du régiment de Guyenne faisant fonction de major-général, et M. Landriève, écrivain principal de la marine. Tout ce qui pouvoit regarder l’arrangement des vivres, celui de dix-huit cents miliciens qui furent arrangés par brigades, les faire équiper, armer, réparer leurs armes et tenir plusieurs conseils avec les Folles-Avoines, les Iroquois de la Présentation, ne furent pas une petite besogne du 29 juillet au 4 août. M. de Bougainville, aide de camp du marquis de Montcalm, fut envoyé à la baie de Niaouré où étoit le rendez-vous de toutes les troupes, pour y conférer avec M. de Rigaud, prendre connoissance des subsistances et y faire construire des fours, afin d’y établir le dépôt des vivres de l’armée destinée au siège de Chouaguen.

Du 31 au 5. — On s’occupa de l’arrangement des vivres et de celui des bateaux, de la distribution de trois cents miliciens en brigades, d’en faire des revues pour les armes, les équiper ; tous ces divers détails furent faits avec autant d’activité que d’intelligence par le marquis de Montcalm et le sieur de Lapause, aide-major du régiment de Guyenne, qui a fait les fonctions de major-général. La partie des vivres fut mise en règle avec le sieur Landriève, écrivain de la marine, faisant fonction de commissaire. Le sieur de Bougainville fut envoyé à la baie de Niaouré pour concerter avec M. de Rigaud les divers détails qui concernoient le corps qu’il commandoit, y faire construire des fours, et faire des arrangements relatifs à la subsistance qui pût assurer celle de l’armée jusqu’au premier septembre. Le marquis de Montcalm avoit fait comprendre dans cette approvisionnement une quantité de blé-d’Inde, de farine et de pois pour pouvoir, si ces convois de pain étoient interceptés, réduire les troupes : les sauvages au blé-d’Inde, les Canadiens à faire une espèce de bouillie avec de la farine, et le soldat françois à se contenter d’une moindre ration de pain avec une augmentation de pois. Les diverses troupes, à qui il proposa d’avance, acceptèrent cette proposition avec joie. Il fut obligé aussi de faire par ce règlement, qui paroîtroit peut-être minutie en Europe, pour réduire les officiers à être deux dans une canonnière de soldats, et n’apporter aucune espèce d’équipages et vivre avec la ration du soldat. Persuadé que dans les occasions, l’exemple est plus décisif que l’ordre, il ne leur a donné, et n’a eu lui-même d’autre habitation avec un de ses aides de camp, qu’une canonnière de toile. Ces divers arrangements étant pris, il fit une revue des corps de troupes qui étoient à ses ordres, et par l’état qu’il nous en a remis, elle se montoit à deux mille sept cent soixante-trois hommes, dont des régiments de la Sarre, Guyenne et Béarn, quatorze cent quatre-vingt-six. Le reste étoit composé de canonniers de la colonie, de Canadiens, et de ce que l’on appelle les voyageurs des pays d’En-Haut, à qui le marquis de Vaudreuil avoit ordonné de s’arrêter avec le sieur Montigny, pour concourir à cette expédition, ce qui, joint avec ce qui étoit aux ordres de M. de Rigaud, faisoit en tout environ trois mille deux cents hommes. Le marquis de Montcalm ayant jugé convenable pour la sûreté de son artillerie et faciliter sa retraite, en cas que l’ennemi lui opposât des forces supérieures, de faire marcher son armée sur deux divisions, il partit le 5 de Frontenac avec M. de Bourlamaque, les régiments de la Sarre et de Guyenne et la moitié des Canadiens ; il emmena avec lui le chevalier Le Mercier, l’ingénieur et quatre pièces de canons de 11 pris sur les Anglois à la Belle-Rivière. Il donna ordre à M. de l’Hôpital de partir le 7 avec l’autre portion des miliciens, quatre-vingts bateaux chargés du reste de l’artillerie, des munitions de guerre, pour se rendre aussi à la baie de Niaouré, le rendez-vous général que le marquis de Vaudreuil avoit réglé.

Il laissa à Frontenac, pour la sûreté de ce poste, une centaine d’hommes miliciens et quarante hommes de Béarn, avec des ordres relatifs à la subsistance. Ceux qu’il avoit donnés, le mirent en état de faire partir toutes ses troupes avec du pain et du biscuit jusqu’au 18 inclus. Il ordonna que les barques la Marquise de Vaudreuil et la Hurault, armées de vingt-huit pièces de canons, sortissent pour croiser jusque vers Chouaguen, afin de couvrir ses convois et observer si l’ennemi ne voudroit pas se porter à Niagara, où nous n’avons pu laisser qu’une garnison foible ; on étoit convenu de signaux de reconnoissance. La nécessité d’armer ces barques affaiblissoit cependant notre corps de troupes d’environ deux cents hommes. La première division ne put arriver à la baie de Niaouré, à cause du mauvais temps, que le 7 au matin. Le marquis de Montcalm qui étoit arrivé le 6 pour régler avec M. de Rigaud la marche que l’on devoit tenir pour se rendre à Chouaguen, tint le même jour un conseil avec les diverses nations, cérémonie nécessaire, et leur présenta, suivant l’usage, au nom du Roi, un collier pour les lier et les réunir d’intérêt pour le succès de la besogne. Le même jour on fit partir divers petits détachements avec quelques officiers ou cadets de la colonie, les sieurs de Langy, de Richerville, pour avoir des nouvelles des ennemis, savoir s’ils faisoient quelques mouvements et en arrêter, s’il étoit possible, les courriers que le commandant de Chouaguen pouvoit envoyer, en cas qu’il eût avis de la marche des François. Le 8, M. de Rigaud partit avec tous les sauvages et environ cinq cents Canadiens, pour aller en deux jours à une anse appelée l’Anse-aux-Cabanes, à trois lieues et demie de Chouaguen. Les sieurs Mercier et Desandrouins marchèrent avec lui, avec ordre d’aller avec un petit détachement à une autre anse qui étoit à demi-lieue de Chouaguen, pour savoir s’il y auroit possibilité d’y débarquer, et si l’on pouvoit pratiquer un chemin pour conduire l’artillerie. Le même jour 8, le régiment de Béarn avec la grosse artillerie arriva à la baie de Niaouré, et reçut ordre de n’en partir que le 10 pour se rendre le 11 à la rivière à la Famine, et entrer dedans pour n’être pas découverts, et y attendre de nouveaux ordres. Le marquis de Montcalm partit avec la première division le 9 au matin, et laissa un piquet de Guyenne et quatre-vingts miliciens pour garder les fours qu’il avoit fait construire à la baie de Niaouré, et son dépôt de vivres ; il y laissa aussi un certain nombre de bateaux avec deux officiers réformés employés à la suite des troupes françoises pour y conduire les convois.

La marche se fit avec beaucoup de précaution, restant le jour dans les anses, et couvrant les bateaux de branchages et feuillages, les soldats n’ayant que des petits feux dans les bois, qui ne pussent pas être découverts. Le marquis de Montcalm arriva à l’Anse-aux-Cabanes dans la nuit du 9 au 10, quelques heures après l’arrivée de son avant-garde, et avoit su qu’elle avoit pris poste. Il avoit laissé reposer seulement ses troupes quelques heures à la rivière aux Sables. Comme à son arrivée il apprit que l’anse à une demi-lieue de Chouaguen avoit été reconnue être praticable, et que l’on pourroit faire un chemin à travers les bois, il envoya des ordres à M. de l’Hôpital, lieutenant-colonel de Béarn, pour venir le joindre le plus tôt qu’il seroit possible avec son artillerie, mais de ne marcher que de nuit dans la crainte des barques armées que les Anglois avoient à Chouaguen. Le 10, M. de Rigaud marcha par terre avec le corps de troupes qu’il commandoit, pour aller prendre poste à l’anse à une demi-lieue de Chouaguen. Le marquis de Montcalm partit avec sa division le même jour à six heures du soir et arriva dans la nuit. De suite il fit décharger tous les bateaux, les fit porter sur la grève, suivant l’usage du pays, pour les mettre en sûreté contre les coups de vent qui les briseroient sans ces précautions, et il fit établir une batterie de quatre pièces qu’il avoit amenées avec lui. Toutes les troupes passèrent la nuit au bivouac, occupées à ces diverses opérations. En même temps, M. de Bourlamaque avec les deux ingénieurs françois et M. Mercier s’avancèrent avec un détachement de deux cent cinquante hommes pour favoriser les ingénieurs chargés de reconnoître ce fort.

Les deux ingénieurs s’avancèrent à quarante toises, et comme M. Des Combles se retiroit, par une fatalité sans exemple, un de nos propres sauvages qui les avoit accompagnés, le tua, l’ayant pris pour un Anglois. Cette perte fut avec raison regardée comme considérable, ne restant qu’un seul ingénieur ; les sauvages en furent véritablement touchés, et le marquis de Montcalm fut obligé de les assembler sur-le-champ pour leur parler et les rassurer, sur la persuasion où l’on étoit que c’étoit un malheur involontaire qui ne retarderoit point le succès du siège. Dès le matin du 11, on prit une position pour faire camper les troupes. Le corps de M. de Rigaud se porta à un quart de lieue pour faire l’investissement du fort Ontario par des petits partis de Canadiens et de sauvages. Les trois bataillons françois furent campés, la droite appuyée au lac Ontario et couverte par cette même batterie que l’on avoit établie sur la grève ; la gauche à un marais impraticable. Toute la journée du 11 fut employée à faire faire un chemin à travers des bois en partie marécageux pour conduire l’artillerie ; il y eut quatre cents travailleurs des troupes de terre ou de celles de la colonie employés à cette opération, tout le reste le fut à faire un amas considérable de fascines, de gabions et de saucissons. On peut observer que pendant tout le temps qu’a duré le siège et le déblaiement, toutes les troupes ont pour ainsi dire été de service ou de travail.

Le 11, vers le midi, trois barques angloises sortirent de Chouaguen, venant pour nous reconnoître, et nous canonnèrent sans succès ; et notre batterie de pièces de canons les incommoda et les obligea de gagner au large et de rentrer en leur rade. Comme elles avoient de la peine à y rentrer, tous nos sauvages nous donnèrent un spectacle assez amusant ; ils fusilloient les barques, qui leur répondoient à coup de canon, et avec une agilité singulière, ils étoient rentrés à terre au moment que chaque décharge alloit partir.

Dans la nuit du 12, le régiment de Béarn arriva avec la grosse artillerie. Les barques des ennemis vinrent encore pour nous inquiéter ; mais nous avions augmenté notre batterie établie sur la grève de quelques pièces de canon, qui en imposa aux barques angloises, qui depuis n’ont plus osé paroître que de fort loin. La journée fut employée à débarquer les vivres, l’artillerie, et en former un dépôt. Le sieur Pouchot reçut ordre de ne plus faire aucun service que celui d’ingénieur, et d’aider le sieur Desandrouins, le seul qui restoit.

Le même jour 12, nos travailleurs achevèrent de perfectionner le chemin de l’artillerie qui avoit été fait la veille, et nos sauvages, qui nous ont servis avec zèle, arrêtèrent deux sauvages des Cinq-Nations, nous remirent les lettres que le colonel Mercer, commandant dans Chouaguen, écrivoit pour accélérer un secours de deux mille hommes ; elles étoient datées de quatre heures du matin, et le marquis de Montcalm les avoient à neuf heures avec deux états très exacts de la force de la garnison et des malades.

Le soir même du 12, on commanda trois cents travailleurs, soutenus par deux compagnies de grenadiers, et trois piquets aux ordres de MM. de Bourlamaque et de l’Hôpital, pour l’ouverture de la tranchée. On commanda cent Canadiens avec M. Des Ligneris et Villiers, et les sauvages, pour se porter sur la gauche, couverte de bois, et faire un feu considérable dans le cas où l’ennemi découvriroit nos travailleurs. Cette précaution fut inutile. Le travail qui ne put être commencé qu’à minuit, se fit sans aucune interruption, et ce qui peut-être pour des sauvages est le plus à admirer, c’est la tranquillité avec laquelle ils passèrent toute une nuit au même poste sans tirer un coup de fusil. Au jour, les ennemis s’aperçurent que nous avions fait une parallèle d’environ cent toises, qui fut établie à sape volante sur la crète de la hauteur à quatre-vingt-dix toises du fort. La surprise des sauvages fut grande en voyant le travail que les troupes avoient fait dans la nuit ; ils demandèrent à venir quelques-uns, et on les plaçoit derrière des espèces de créneaux faits avec des sacs à terre. Cent cinquante travailleurs perfectionnèrent cette parallèle. L’on fit partir des détachements de Canadiens et de sauvages pour aller jusqu’à un portage à trois lieues de Chouaguen, afin d’être avertis à temps si les ennemis marchoient, ayant résolu de ne livrer pour ainsi dire que les drapeaux et de marcher au-devant d’eux avec tous les Canadiens et sauvages, quatre piquets par bataillon de gens choisis et les trois compagnies de grenadiers. On a continué jusqu’au dernier moment du départ de toutes les troupes de Chouaguen à entretenir des détachements de découvreurs dans cette partie. La tranchée fut relevée par M. de Fontbonne, lieutenant-colonel, avec la compagnie de grenadiers de Béarn et quatre piquets. M. de Bourlamaque qui avoit été chargé de la direction des travaux du siège, reçut une contusion à la tête ; il ne quitta point la tranchée et s’étoit établi pour reposer quelques moments au dépôt. Les ennemis firent un feu considérable dès le point du jour, nous jetèrent des bombes et des grenades. Nous comptions mettre en batterie six pièces de canon pour battre le fort Ontario ; mais les ennemis qui y étoient au nombre de trois cents ne jugèrent pas à propos d’en attendre l’effet ; ils craignirent qu’on ne leur coupât dans la nuit la communication du vieux Chouaguen, ou qu’on ne les précipitât dans la rivière sur laquelle ils n’avoient aucun pont. On ne s’aperçut de leur retraite que vers les cinq heures du soir, par la cessation de leur feu. On trouva qu’ils avoient encloué et jeté leur poudre dans le puits. Cette retraite précipitée ayant fait juger que leur défense pourroit n’être point nerveuse, M. le marquis de Montcalm jugeant à propos de leur en imposer encore davantage par les travaux, toutes les troupes françoises et cent hommes de la colonie furent employés à conduire à bras vingt pièces de canon, à charrier les munitions nécessaires, à établir une batterie à barbette et à faire une communication depuis le fossé du fort Ontario, à la faveur duquel on arrivoit à couvert. Comme la rivière étoit entre nous et les ennemis, on employa même les piquets de la tranchée. Si on n’employa pas un plus grand nombre de Canadiens à ces diverses opérations, c’est qu’ils étoient destinés à faire un mouvement dès la petite pointe du jour. Les ennemis n’inquiétèrent pas beaucoup cette nuit, ils se contentèrent de tirer une douzaine de bombes et quelques coups de canon. Nous eûmes neuf pièces de canon en état de tirer au jour ; elles furent fort bien servies, malgré la vivacité du feu des ennemis ; cette batterie étoit placée sur le bord de l’escarpement ; cela donnoit (sic) et prenoit de revers les retranchements des ennemis. Douze cents hommes de jour furent occupés à fournir des munitions et perfectionner l’autre batterie, qui auroit été plus solide, le 15 au matin, et de vingt pièces de canon en même temps, ou en construire une de mortiers et obusiers, à la faveur d’un petit rideau sur la capitale de l’angle flanqué du fort Ontario, qui regarde le nord-ouest. Quasi tous les sauvages et Canadiens avoient passé à la pointe du jour la rivière à six cents toises du fort, sous les ordres de M. de Rigaud, pour achever d’investir les ennemis. Cette manœuvre se fit d’une façon brillante et décisive, y ayant beaucoup d’eau qui n’arrêta personne. M. le marquis de Montcalm avoit gardé cent Canadiens pour pouvoir faire passer à l’entrée de la nuit, par le large du lac, le bataillon de Béarn, avec quelques pièces de canon, pour se joindre à M. de Rigaud et former une attaque du côté du fort George que les ennemis avoient abandonné. Cette dernière manœuvre auroit sans doute achevé de leur faire perdre contenance ; mais la promptitude de nos travaux dans un terrain qu’ils avoient jugé impraticable, la manœuvre du corps qui avoit passé la rivière, leur fit juger, suivant ce que nous ont dit les officiers prisonniers, que nous devions être six mille hommes. Le colonel Mercer venoit d’être tué. La crainte de tomber entre les mains de nos sauvages, toutes ces raisons déterminèrent le lieutenant-colonel du régiment de Pepperel, M. Littlehales, qui commandoit depuis la mort du colonel Mercer, à envoyer proposer de leur accorder une capitulation. Ils arborèrent sur les dix heures le drapeau blanc. Le marquis de Montcalm envoya le sieur de Bougainville, un de ses aides de camp, leur dire qu’il ne pouvoit les recevoir que prisonniers de guerre, avec la seule conservation des effets appartenant aux officiers, et ne leur donna qu’une heure. Ils lui envoyèrent de suite des articles conformes qu’il accepta, et le sieur de Lapause y passa pour convenir de l’heure à laquelle les troupes s’en empareroient. Le marquis de Montcalm fit occuper les forts de Chouaguen et le fort George par les trois compagnies de grenadiers, les piquets qui étoient de tranchée et cent hommes de la colonie ; et de ce moment, M. de Bourlamaque fut chargé à Chouaguen de tous les détails qui pourroient être relatifs à l’évacuation et au déblaiement. Tous les officiers et les soldats furent déposés, jusqu’à ce qu’on pût les embarquer successivement dans le fort Ontario ; et on fut obligé d’y mettre deux cents hommes de garde pour les soustraire à la fureur des sauvages et empêcher la violation de la capitulation. Les troupes étoient si excédées de fatigue que l’on resta dans une inaction totale, et à laquelle on n’étoit pas accoutumé.

Le 14 au soir, le marquis de Montcalm dépêcha à M. le marquis de Vaudreuil un officier pour lui porter les cinq drapeaux des régiments de Shirley, Pepperel, et d’une partie du régiment Schuyler, milices, les deux autres sont des régiments de la vieille Angleterre, avec les caisses destinées pour la paye de ces régiments.

Le 15, M. de Senezergues fut seulement envoyé le matin pour relever les troupes qui s’étoient emparées de Chouaguen, et y rester à demeure avec M. de Bourlamaque et trois cents hommes de garnison.

Le 16 au matin, on battit la générale pour que toutes les troupes prissent une nouvelle position de camp, la droite au fort Ontario, la gauche vers les bois. L’objet de ce mouvement étoit pour rapprocher (sic) toutes les troupes à la démolition et prendre une position, dans le cas où l’ennemi pourroit vouloir la troubler. Dès le même jour, tous les travaux furent commencés pour mettre en état les six barques prises sur les Anglois, les charger de leur artillerie et de la nôtre, et travailler en même temps à combler et raser leurs fortifications. Ces diverses opérations ont occupé le 16, le 17, le 19 et le 20. Toute l’armée y a travaillé avec un zèle infatigable ; et la promptitude de cette évacuation et démolition tient ainsi en quelque sorte du prodige.

Le 21, toutes les troupes partirent marchant sur trois divisions ; les Canadiens se rendirent de suite à Montréal pour aller vaquer à leurs récoltes ; les sauvages étoient partis deux jours auparavant ; les troupes françoises arrivèrent à la baie de Niaouré le 22, et le marquis de Montcalm y fit chanter un Te Deum à la tête de ses troupes, pour remercier Dieu d’un succès au delà de toute attente. Le 23, le général partit pour Montréal avec le régiment de Béarn, la compagnie de grenadiers et un piquet du régiment de la Sarre ; le régiment de Guyenne partit le 24. Toutes ces troupes sont arrivées à Montréal le 26 et le 28 pour passer de suite au camp de Carillon. M. de Senezergues, lieutenant-colonel du régiment de la Sarre, est resté à la baie de Niaouré avec son régiment, pour, après en avoir évacué les effets du Roi, passer à Frontenac, où M. de l’Hôpital, lieutenant-colonel de Béarn, a été envoyé avec quelques détachements françois et canadiens, pour y conduire l’artillerie et une partie des prisonniers. L’un et l’autre rejoindront avec ces troupes, dès que l’on aura pu leur envoyer des bateaux, les barques et les berges angloises dont on s’est servi pour évacuer sur Frontenac, ne pouvant descendre jusques à Montréal à cause des rapides.

La situation de Chouaguen rendoit cette place une des plus fortes et des plus avantageuses pour le commerce, avec un bon port et une bonne rade.

Le fort de Chouaguen consistoit en une maison de pierre crénelée et à machicoulis entourée d’un mur épais de quatre pieds, lequel étoit flanqué de deux grosses tours carrées.

Ce fort étoit à la rive gauche de la rivière de Chouaguen. Ils s’étoient retranchés du côté de la campagne autour de cette maison ; du même côté de la rivière, ils avoient occupé une hauteur par un mauvais fort de pieux mal retranché en terre sur deux faces, appelé le fort George. À la rive droite de la rivière, sur une hauteur qui dominoit à deux cents toises le vieux fort de Chouaguen, ils avoient construit un fort à étoile, fait de pieux de dix-huit pouces de grosseur, autour duquel étoit un bon fossé de dix-huit pieds de largeur, les dits pieux enfoncés de cinq pieds en terre. Cette perte est regardée par les Anglois, considérée sous divers rapports, comme un objet de quinze millions, et nous n’avons eu que trente hommes tués ou blessés, savoir : le sieur Des Combles, ingénieur, tué ; M. de Bourlamaque, colonel, M. de Palmarolle, capitaine au même régiment, blessés légèrement ; un canonnier, un sauvage, un milicien et deux soldats des troupes de terre, tués ; et parmi les blessés, fort peu dangereusement. Le nombre des prisonniers se monte à seize cents ou environ. Les ennemis ont eu cinquante hommes de tués, y compris des soldats qui ont voulu se sauver pendant la capitulation et qui ont été massacrés par les sauvages. Ils ont eu trois officiers de tués, le coloner Mercer, un second officier d’artillerie et un enseigne.

ÉTAT DES EFFETS TROUVÉS À CHOUAGUEN


MUNITIONS DE GUERRE


Artillerie


7 canons de fonte, dont un de 19, deux de 14, quatre de 12.
48 canons de fer, dont quatre de 9, vingt-cinq de 6, un de 5, dix de 4, deux de 3, six de 2.
1 mortier de fonte, de 9 pouces 4 lignes.
13 mortiers de fer, un de 6 pouces 4 lignes, douze de 3 pouces 4 lignes.
5 obusiers de fer, un de 6 pouces 7 lignes, quatre de 3 pouces.
2 pierriers de fonte.
45 pierriers de fer.
23 milliers de poudre.
8 milliers de balles.
450 bombes de différents calibres.
1476 grenades.
340 raisins.
1800 fusils, dont 1070 pris par les sauvages et Canadiens.
12 paires de roues de fer.
2950 boulets de différents calibres.


MUNITIONS DE BOUCHE


352 boucauts de biscuit.
1386 quarts de lard ou bœuf salé.
712 quarts de farine.
200 sacs farine.
11 quarts riz.
90 sacs pois.
7 quarts sel.
Un grenier plein de pois.
Un grenier plein de farine.
32 bœufs.
  • NOTA. — Le quart est une mesure qui pèse 200 livres. Une petite partie de ces vivres a été consommé pendant le séjour à Chouaguen ou brûlée, mais la très grande partie a été rapportée à Frontenac et à Niagara.


ÉTAT DES BARQUES ARMÉES PRISES SUR LES ANGLOIS
Un senau percé pour.............. 20 pièces de canon.
Un brigantin de....................... 14
Une goélette de...................... 8
Une barque de........................ 10
Une barque de........................ 4
Un esquif de............................ 12 pierriers.
  • NOTA. — Il s’est trouvé dans la caisse militaire 18,594 livres.


ÉTAT DES PRISONNIERS
Régiment de Shirley
Lieutenant-colonel 
 1
Major 
 1
Capitaines 
 5
Lieutenants 
 13
Enseignes 
 7
Chapelain 
 1
Chirurgien 
 1
Sergents 
 30
Tambours 
 15
Soldats 
 472
Domestiques 
 32
Femmes 
 80
Femmes d'officiers 
 4
Volontaires 
 4
Commissaire général 
 1
Secrétaire 
 1
____
618
Régiment de Pepperel
Capitaines 
 5
Lieutenants 
 11
Enseignes 
 5
Chapelain 
 1
Chirurgien 
 1
Quartier-maître 
 1
Volontaire 
 1
Sergents 
 28
Tambours 
 13
Fusiliers 
 376
Femmes 
 35
Domestiques 
 23
____
500
Régiment de Schuyler
Colonel 
 1
Capitaines 
 3
Lieutenants 
 2
Enseignes 
 4
Chirurgien 
 1
Aide-chirurgien 
 1
Sergents 
 11
Tambours 
 6
Fusiliers 
 145
Femmes 
 5
Domestiques 
 9
____
188
Officiers et matelots des bâtiments
Capitaines 
 2
Lieutenants 
 4
Chirurgien 
 1
Matelots 
 89
Femmes 
 4
Domestiques 
 6
____
106
Génie
Ingénieur en chef 
 1
Ingénieur en second 
 1
Domestiques 
 2
____
4
Blessés
Le major Shirley 
 1
Soldats, matelots ou ouvriers, environ 
 30
____
31
Marchands
Marchands 
 11
Femmes 
 3
____
14
Employés
Garde-magasin 
 1
Commis 
 1
____
2
Charpentiers et ouvriers
Charpentiers et ouvriers 
 138


Artillerie
Capitaine 
 1
Canonniers et bombardiers 
 15
Domestique 
 1
Femmes 
 3
____
20
Tués
Le sieur Mercer, lieutenant-colonel commandant 
 1
Le lieutenant d'artillerie 
 1
Soldats ou matelots, environ 
 150
____
152
RÉCAPITULATION
Régiment de Shirley 
 618
Régiment de Pepperel 
 500
Régiment de Schuyler 
 188
Officiers et matelots des bâtiments 
 106
Charpentiers et ouvriers 
 138
Artillerie 
 20
Génie 
 4
Marchands 
 14
Empoyés 
 2
Tués 
 152
____
1742

Articles de la capitulation accordée aux troupes angloises, commandées par John Littlehales, lieutenant-colonel commandant des dites troupes et des forts de Chouaguen, par M. le marquis de Montcalm, maréchal de camp et armées du Roi, général de ses troupes en la Nouvelle-France.

Il a été convenu que les troupes angloises se rendroient prisonniers de guerre ; qu'on accorderoit aux officiers et soldats la conservation de leurs effets ; qu'on remettroit le dit fort à deux heures après-midi, avec généralement tous les effets, munitions de guerre et de bouche, barques, agrès et autres effets généralement quelconques, sans qu'il y soit fait nulle dégradation par leurs troupes.

Que toutes les armes seroient remises dans un magasin, dans le moment que l'on embarqueroit la moitié pour leur faire passer la rivière, et qu'il passeroit dans la place, par le retour, une quantité de troupes françoises pour prendre possession du fort, et qu'en même temps le reste de troupes en sortiroit.

Les drapeaux et tambours seront déposés aussi dans le dit magasin avec les armes des officiers. Il sera fait une nouvelle vérification des effets qui sont dans le magasin, et de l'artillerie et poudres, boulets, vivres, barques et agrès, conformément aux états qui m'ont été remis. Les officiers emporteront leurs effets, en passant, chacun avec eux.

Le 14 à onze heures du matin.

(Signé) John Littlehales,
Lieutenant-colonel commandant.

Accordé les dits articles au nom de Sa Majesté Très Chrétienne, suivant les pouvoirs que j'en ai de M. le marquis de Vaudreuil, son gouverneur et lieutenant général dans la Nouvelle-France.

(Signé) Montcalm.

Le 29, on chanta à Montréal le Te Deum, et on fit une procession solennelle pour remercier Dieu de l'heureuse réussite de l'expédition de Chouaguen, et déposer deux drapeaux dans la principale église de Montréal. On en avoit envoyé deux pour être déposés dans la cathédrale de Québec, et un cinquième dans l’église des Trois-Rivières.

Compliment fait par M. de Bourlamaque, colonel
d’infanterie, en présentant les drapeaux
pris à Chouaguen

Monsieur,

“Nous vous présentons, de la part de M. le marquis de Vaudreuil, ces drapeaux pris à Chouaguen sur les ennemis du Roi. Il les consacre à Dieu par vos mains et les dépose en cette église, comme un monument de sa piété et de sa reconnoissance envers le Seigneur, qui bénit la justice de nos armes et protège visiblement cette colonie”.

Réponse de l’abbé de Tonancour en recevant
les drapeaux

Messieurs,

“Ces monuments de votre courage et en même temps de la protection divine que vous apportez dans cette église de la part de M. le marquis de Vaudreuil, sont certainement une offrande agréable aux yeux du Tout-Puissant. Il est le Dieu des armées ; c’est lui qui a donné la force à vos bras ; c’est à lui que le chef qui vous a conduits doit cette intelligence et ces ressources avec lesquelles il a confondu les ennemis de la justice et de la paix. Le Seigneur recevra sans doute avec bonté les actions de grâce que ses ministres vont lui rendre de concert avec les guerriers défenseurs de la patrie.

Demandons-lui de nous continuer des secours si nécessaires ; demandons-lui la paix après la victoire, et qu'il couronne ses bienfaits par la durée d'un gouvernement sous lequel la colonie n'adressera jamais à Dieu que des actions de grâce”.

Les Anglois, consternés de la prise de Chouaguen, et craignant qu'on ne marchât de suite à eux, ont brûlé les trois forts qui leur servoient d'entrepôt sur la rivière de Chouaguen, et barré cette même ivière.

L'on a établi des garnisons dans nos forts de Frontenac et Niagara, savoir cent hommes des troupes de la colonie au premier, et au second cent cinquante hommes des troupes de terre et cent hommes des troupes de la colonie aux ordres de M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, chargé de continuer les fortifications de Niagara.

Telle a été la fin heureuse de la campagne du lac Ontario.

BELLE-RIVIÈRE

Du côté de la Belle-Rivière, M. Dumas, chargé d'y commander avec une petite poignée de troupes de la olonie et beaucoup de sauvages des pays d'En-Haut, dont l'affection a redoublé par la prise de Chouaguen, a ravagé la Virginie, la Pensylvanie et le Maryland. Les habitants ont abandonné près de soixante lieues de pays ; des familles entières ont été enlevées ; la perte des Anglois a été immense dans ces contrées. Les habitants avoient fait de leurs habitations des petits forts, qui ne les ont pas protégés contre les entreprises des sauvages, qui les ont brûlés pour la plupart. Le nommé George Craon, riche Anglois, a lui-même abandonné un fort qu’il avoit fait construire à ses dépens, avec trois cents hommes qu’il soudoyoit. Notre perte, dans toute la campagne, n’a été que de quelques sauvages et de deux officiers de la colonie, MM. Douville et de Céloron. Les deux actions les plus considérables de notre côté ont été la prise du fort La Grandville, dans la Pensylvanie, à soixante milles de Philadelphie, le 2 août, emporté l’épée à la main par le chevalier de Villiers. Le commandant anglois Bradford y a été tué. Le fort étoit carré, flanqué de quatre bastions, quatre-vingt-trois pas sur toutes les faces, des vivres pour six mois, deux pierriers, cent barils de sel ; les ennemis y avoient une garnison de soixante-quatre hommes. M. le chevalier de Villiers n’avoit avec lui que cinquante-cinq hommes.

Les ennemis ayant aussi surpris le village sauvage d’Attigué, y ayant même tué six ou sept sauvages, cette entreprise auroit eu des suites sans le courage de M. de Normandville, qui, avec quelques Canadiens, a repoussé l’ennemi, arrêté l’incendie, poursuivi les Anglois que l’on a dispersés dans les bois et auxquels on a fait beaucoup de prisonniers. M. Dumas, ayant été obligé de se faire relever à la fin de la campagne à cause de sa mauvaise santé, on a envoyé à sa place M. Des Ligneris, officier de la colonie, pour y commander à sa place.

ÎLE-ROYALE ET ACADIE

Les Anglois se sont contentés toute la campagne de paroître avec leurs vaisseaux à la vue de Louisbourg ; ils ont même pris L’Arc-en-Ciel, vaisseau de cinquante canons, commandé par M. de Blingham et destiné à porter du secours à Louisbourg. Cette prise n’a pas empêché que la France n’ait approvisionné l’Île-Royale pour dix-huit mois, à compter du premier juillet. La place de Louisbourg, qui deviendra une des plus considérables de ce continent et même de l’autre, a été mise en bon état, les bataillons d’Artois et de Bourgogne fournissant huit cents travailleurs tous les jours, et les travaux, qui peuvent encore durer trois ans, étant conduits par M. Franquet, brigadier de réputation.

Les Anglois, par leurs croisières, ont fort incommodé nos caboteurs ; ils ont même pris plusieurs bâtiments ; mais ils n’ont pu faire aucun prisonnier, les bâtiments se faisant toujours échouer. Nos sauvages ont pris plusieurs de leurs bâtiments armés en course.

M. de Beaussier, capitaine de vaisseau, qui avoit commandé la petite escadre de trois vaisseaux et de trois frégates qui avoient amené le secours de France à Québec, en est reparti dans le courant de juin avec deux vaisseaux et deux frégates, le Léopard ayant été désarmé et brûlé par vétusté, et la Sirène étant partie pour porter la nouvelle de l’arrivée du secours. M. de Beaussier a croisé quelque temps à portée de Louisbourg et a eu un combat avec trois vaisseaux de guerre anglois. Le manque de vent l’a rendu indécis. Les Anglois y ont perdu une cinquantaine d’hommes et un officier.

M. de Boishébert a toujours tenu la portion de l’Acadie qui nous reste depuis la prise des forts, et a maintenu dans notre affection avec l’aide du P. Germain, Jésuite, les malheureux restes des Acadiens errants dans les bois. On leur a fait passer des vivres par M. de la Naudière, capitaine de la colonie. Les Anglois n’ont fait aucun progrès dans cette partie. Nous leur avons fait quelques prisonniers, entre autres un capitaine d’artillerie, et on leur a pris à la fin de la campagne mille bœufs, d’où il en a fait passer la plus grande partie à l’île Saint-Jean. On a fait venir à Québec et aux environs, des familles acadiennes, auxquelles on a donné des établissements, et des sauvages malécites et micmacs, auxquels on a donné subsistance. À la fin d’août, les Anglois ont fait mine de vouloir prendre un établissement à Gaspé ; ils y ont même débarqué du monde ; mais tout aboutit de leur part à prendre deux bâtiments chargés de morue.

La Louisiane, malgré le voisinage de la petite Georgie et de la Caroline, a joui d’une grande tranquillité. M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, n’a eu qu’à se louer du zèle des troupes et de la colonie, et n’a eu à se plaindre que des habitants du Détroit qui, mécontents de leur commandant M. Dumuys, en ont demandé la révocation d’une façon séditieuse. Ces malheureux habitants ont été plus coupables d’ignorance que de volonté, aussi sans y envoyer des troupes, un simple ordre du marquis de Vaudreuil pour venir rendre compte de leur conduite, de tenir quelques-uns d’eux dans les prisons de Montréal, a suffi pour les faire rentrer dans leur devoir et leur faire connoître une faute que les plus riches, les Jésuites mêmes du Détroit, avoient partagé avec eux, et à laquelle des ordres donnés par M. Dumuys, pendant une très grande maladie, pouvoient peut-être avoir donné lieu.

Les divers événements de la campagne de 1756 dans l’Amérique septentrionale en feront la plus brillante campagne qu’il y ait jamais eu dans ce continent.

Journal qui m’a été communiqué par M. de Charly,
officier des troupes de la marine, de l’expédition
de M. de Léry sur les forts de Bull et Lydius.


COMPOSITION DU DÉTACHEMENT

M. de Léry, lieutenant, commandant. M. de Langy, lieutenant. MM. de L’Espervanche, de Rimbaut Gros-Chesne, Montigny, Cournoyer, La Chaussée, Officiers Chevalier de Bleury, des troupes détachées Rimbaut de Saint-Blin, de la marine. Surville de Richerville, Mouette de Louvigny, Richerville, Villebon de Jourdy, j La Morandière, Florimond, Sacquespée, Charly, faisant fonction de major, Trevette de L’Espervanche, faisant fonction de garçon major. Page:Montcalm - Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759.djvu/115

Le 11, campé à une lieue et demie au-dessus du fort.

Le 12, une lieue et demie plus loin le long de la rivière de Chouégasty.

Le 13, séjour et conseil avec les sauvages sur l’arrivée d’un Onontagué, soupçonné d’être espion, et pour envoyer reprendre des vivres, les Canadiens ayant mangé la plus grande partie des leurs.

Le 14, marche de trois lieues ; les sauvages de la Présentation veulent s’en retourner, parce qu’ils ont appris l’incendie de leurs cabanes ; il faut tenir conseil et leur donner des louanges pour essuyer leur larmes.

Le 15, séjour à cause du mauvais temps.

Le 16, marche de six lieues ; l’on campe sur le bord d’une petite rivière après avoir côtoyé un petit lac.

Le 17, marche de cinq lieues, et chasse au chevreuil pour donner des vivres à la troupe.

Le 18, marche de cinq lieues ; on campe sur le bord de la rivière de Chouégasty qu’on ne côtoyoit plus depuis trois jours. L’Onontagué soupçonné d’être espion s’enfuit ; on le ramène, et on lui fait promettre avec deux branches de porcelaine de ne plus s’enfuir.

Le 19, séjour.

Le 20, marche de trois lieues pour revenir à la rivière des Écorces.

Le 21, marche de six lieues.

Le 22, séjour pour tenir conseil avec les sauvages.

Le 23, les sauvages veulent séjourner ; on ne peut partir que l’après-midi et on fait quatre lieues.

Le 24, marche de six lieues ; quelques soldats et Canadiens manquent de vivres, on tue deux chevaux qu’on distribue.

Le 25, rencontre de dix Onéyouts qui indiquent la marche du convoi.

Le 26, marche de quatre lieues.

Le 27, on se saisit des chariots qui procurent des vivres dont on manquoit, et dont on fait la distribution de suite. On marche au fort de Bull, où les ennemis pouvoient avoir cent hommes. Les sauvages refusent d’y marcher ; les soldats françois abattent les palissades, enfoncent la porte à coup de hache, malgré le feu de la mousqueterie et les grenades que l’on jette. Le peu de précaution ordinaire des Canadiens est cause que le feu prend à la poudrière et consomme toutes les provisions ; la garnison est passée au fil de l’épée, hors trois ou quatre prisonniers. Nous avons perdu trois hommes tués et sept blessés.

Le 28, le détachement va camper à cinq lieues du fort pour s’en retourner.

Le 29, marche de quatre lieues.

Le 30, marche de six lieues.

Le 31, marche de huit lieues.

Le 1er avril, marche de trois lieues.

Le 2, marche de sept lieues.

Le 3, le détachement arriva à la baie de Niaouré, sans y trouver de bateaux, manquant de vivres, et incertain du parti que le ésespoir pourroit leur faire prendre. Comme ils étoient dans cette triste extrémité, M. de la Saussaye arriva avec les bateaux, sur lesquels on distribua les vivres on embarqua les malades, et M. de Montigny marche par terre avec une partie de la troupe. Le 4, le détachement part et va camper à l’Ile-aux-Chevreuils.

Le 5, séjour.

Le 6, à la Présentation.

Le 7, séjour.

Le 8, campé à l’extrémité du lac Saint-François.

Le 9, à Montréal.




  1. M. le maréchal de Richelieu et le président Molé, à qui je ne puis qu’en être très obligé, avoient demandé à M. le comte d’Argenson qu’une compagnie qui étoit destinée dans le régiment de Montcalm à mon fils aîné, fut donnée au chevalier de Montcalm qui n’a que douze ans et demi. Je l’ai trouvé trop jeune, voulant qu’il finît ses études. J’ai prié le ministre de dire ma façon de penser au Roi, et j’eus été fort aise que l’on ait disposé de cette même compagnie en faveur du comte de Bernis, neveu de l’abbé de Bernis. On m’a flatté qu’à quinze ans on pourroit faire le chevalier de Montcalm capitaine réformé, et que cette compagnie pourroit lui revenir un jour, le comte de Bernis ayant un bon du Roi pour être colonel des grenadiers de France.
  2. C’est aussi de l’arrimage que dépend de connoître le lest qu’il faut à chaque bâtiment ; par exemple, notre frégate qui a cinquante tonneaux de lest, quoique le constructeur n’en voulût donner que quarante. Et nous nous sommes aperçus dans le gros temps qu’elle n’en a pas assez, étant par là trop faible de côté, et pouvant s’engager. Du temps du feu Roi, M. de la Boularderie, officier de marine, mort depuis à l’Ile-Royale, commandoit une frégate à la rade de Brest. Il voulut donner une fête à une vingtaine de dames, et à la fin du repas faire manœuvrer la frégate ; il appareilla, oublia qu’elle n’étoit pas encore entièrement lestée ; elle fit capot ; toutes les dames et plusieurs matelots périrent. Cette imprudence le fit renvoyer du service et auroit mérité une punition capitale.
  3. En marge de la main du marquis de Montcalm, on lit ceci : Au point de faire venir la mâture à bas, d’ailleurs, il y avoit à craindre que la lame étant impétueuse et nous prenant de travers, ne nous emportât nos porte-aubans et nous enfonçât la frégate, ou nous fît d’autres avaries ou que la frégate ne se trouvât engagée lors des grains de vent qui venoient très fort et à tous moments. Le grand bout-dehors de la grande vergue de tribord avoit été emporté par un coup de mer.
  4. Ce mot, écrit de la main de Montcalm, surcharge Paris.
  5. On en payoit la livre en France 5 livres, et elle ne vaut à présent que 2 livres dix sols.
  6. Le portage de la rivière à la Chute par laquelle se décharge le lac George ou du Saint-Sacrement dans le lac Champlain. — Note de l’éditeur.