Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759/Avant-propos

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AVANT-PROPOS[1]


Le Journal des campagnes du marquis de Montcalm forme, dans son état actuel, un volume petit in-quarto, qui certainement n’a été relié qu’après la mort du général par les soins du chevalier de Lévis lorsque celui-ci fut de retour en France. Primitivement, le Journal se composait de cahiers de formats divers, avec des titres spéciaux pour chacun. Cette division a été respectée par le chevalier de Lévis qui s’est contenté de faire relier à la suite les uns des autres les cahiers séparés ; elle a été de même respectée dans la présente publication.

Le Journal de Montcalm se compose donc de huit parties, dont voici le sommaire :

1ère Partie. — Du 31 janvier 1756, date à laquelle le commandement des troupes du Canada fut offert au marquis de Montcalm par le comte d’Argenson, jusqu’au mois de novembre de la même année, époque à laquelle se termina la première campagne. Le fait saillant de cette partie est la prise et la destruction du fort de Chouaguen (Oswego) sur le lac Ontario. À la suite de son journal, Montcalm a inséré divers récits des événements qui se passèrent dans les autres parties de la Nouvelle-France.

2e Partie. — Du 10 novembre 1756 au 3 juillet 1757. Les faits les plus intéressants de cette période sont quelques petites expéditions d’hiver contre les Anglais, et surtout, en décembre 1756, janvier et mai 1757, les conseils sans fin tenus avec les sauvages des différentes nations. Les récits de ces conseils sont des plus curieux et abondent en traits de mœurs pris sur le vif. Montcalm d’ailleurs ne néglige jamais, lorsqu’il en trouve l’occasion, de noter ce qui lui paraît intéressant sur les mœurs, la langue et les usages des diverses nations sauvages.

3e Partie. — Du 12 juillet 1757 au 31 août de la même année. Récit de l’expédition dirigée contre le fort George ou William-Henry et de la prise de cette place par les Français.

4e Partie. — Du 1er septembre 1757 au 31 mai 1758. Le Journal, pour cette période, présente un intérêt restreint. Pendant l’hiver, la guerre consiste seulement dans l’envoi de quelques petits détachements partis des forts des frontières pour avoir des nouvelles de l’ennemi. Déjà à cette époque, les difficultés commencent ; les récoltes sont peu abondantes et la disette se fait sentir, légèrement encore, mais présageant pour l’avenir les horreurs de la famine.

5e Partie. — Du 1er juin 1758 au 12 août de la même année. Attaque de Carillon par les Anglais et victoire de Montcalm qui repousse l’ennemi et retarde ainsi d’une année la chute de la colonie.

6e Partie. — Du 13 août 1758 au 27 mars 1759. Les revers commencent ; la prise du fort de Frontenac en est le prélude. En même temps, pendant tout l’hiver, la colonie est éprouvée par une terrible disette de farine. Les troupes et la population sont réduites à la demi-ration et même au quarteron ; les bœufs devenant rares, on est forcé de manger du cheval. Dans ces cruelles circonstances, les officiers donnent l’exemple de l’abnégation.

7e Partie. — Du 3 avril 1759 au 14 mai de la même année. Cette partie la plus courte de toutes (elle ne comprend que douze pages du manuscrit) ne contient aucun fait saillant. La disette augmente, les nouvelles menaçantes se succèdent, et les secours de France, arrêtés par les croisières anglaises, ne peuvent entrer dans le Saint-Laurent.

8e Partie. — Du 23 mai 1759 au 24 septembre de la même année. Les forces anglaises s’approchent de Québec ; la ville est assiégée et bombardée le général Wolfe parvient à débarquer au-dessus de la place et livre à l’armée française la bataille des plaines d’Abraham où Montcalm est blessé mortellement ; Québec se rend aux Anglais et les débris de l’armée se retirent au poste de Jacques-Cartier.

Après ce résumé sommaire du Journal de Montcalm, il faut parler de sa rédaction, question plus délicate et plus difficile à élucider qu’on ne le croirait au premier abord.

Le Journal de Montcalm n’est pas autographe ; il est écrit par d’autres mains que la sienne. Cependant nous avons la certitude que Montcalm l’a relu et corrigé. En effet, dans les trois premières parties, on trouve parfois quelques mots ajoutés par lui en interligne ou en marge, une note rectifiant ou complétant un fait erroné ou incomplet ; et dans les quatrième, cinquième, sixième et septième parties, il y a des passages entiers écrits de sa main, que nous avons soigneusement relevés[2]. La dernière partie seule a échappé à son contrôle ; la mort l’empêcha de le faire.

Si le Journal de Montcalm n’est pas autographe, qui donc l’a écrit ? A-t-il été dicté par le général à un secrétaire ou à un de ses aides de camp ? A-t-il été rédigé par un de ces derniers sous les yeux du chef ? Une étude attentive du texte permettra de répondre à ces questions d’une manière à peu près satisfaisante. Mais, comme les procédés de rédaction ont pu varier suivant les époques, nous étudierons successivement les différentes parties du Journal. Faisons d’abord la remarque que les sept premières parties, sauf les passages écrits par Montcalm lui-même et signalés plus haut, sont écrites par la même main.

Les deux premières parties sont évidemment rédigées sous la dictée de Montcalm ; cela saute aux yeux, lorsqu’on voit le général s’y mettre en scène lui-même et parler en son nom propre, à la première personne. Mais qui tient la plume pour lui ? Ici l’examen du Journal ne suffit pas pour résoudre la question ; mais l’écriture peut servir de preuve, d’autant plus que dans le recueil des lettres de Montcalm au chevalier de Lévis, il y en a plusieurs simplement signées du général et écrites de la même main que les sept premières parties du Journal. Or la dernière lettre de ce recueil datée du 14 septembre 1759, le lendemain de la mort de Montcalm, reproduit la même écriture, et est signée Marcel. C’est donc le nom de celui qui écrivait sous la dictée du général. Mais ce Marcel, nous savons qui il est ; il est question de lui dans les premières pages du Journal. Ancien sous-officier au régiment de Flandre, il fut choisi par Montcalm comme troisième aide de camp à son départ de France, reçut le grade de lieutenant et servit de secrétaire à son chef jusqu’à sa mort.

La troisième partie (Prise du fort George) présente bien plus d’intérêt par le nom de son auteur. Elle a en effet été rédigée, non plus sous la dictée du général, mais par Jean-Antoine de Bougainville, qui devait devenir plus tard si célèbre comme navigateur, et qui était alors premier aide de camp du marquis de Montcalm. Cette affirmation vaut la peine d’être prouvée. Voici deux faits entre plusieurs autres qui établissent d’une façon indiscutable que Bougainville est bien l’auteur du récit. Il arrive parfois que le narrateur de l’expédition du fort George se mette lui-même en scène, et alors il parle à la troisième personne. Ainsi le 2 août 1757, il raconte comme étant arrivé à lui-même, une aventure dont on sait que Bougainville fut le héros. De même, le 9 août, il dit en substance : Je fus envoyé pour porter à Montréal la nouvelle de la capitulation du fort George. Or, on sait que ce fut Bougainville que Montcalm chargea de cette mission. Cette partie du Journal est donc l’œuvre du grand navigateur ; mais elle n’est pas de sa main, elle est de l’écriture de M. Marcel. Il est à croire que Bougainville avait rédigé ce journal pour lui-même, et que le marquis de Montcalm en fit prendre copie par son secrétaire.

Les quatrième, cinquième, sixième et septième parties ont été certainement écrites par Marcel sous les yeux de Montcalm, et souvent sous sa dictée. Bien que le récit soit généralement fait à la troisième personne, on trouve cependant des passages où par oubli sans doute, le général se met en scène, par exemple le 29 décembre 1757, les 23 juin, 7 août, 30 septembre 1758, etc. De plus, ainsi que nous l’avons déjà dit, ces quatre parties contiennent des passages entiers et souvent plusieurs pages de la main de Montcalm. Le Journal se rédigeait donc sous ses yeux.

La dernière partie où se trouvent racontés les événements qui précédèrent immédiatement et suivirent la mort de Montcalm, n’est pas de la main de M. Marcel. On est cependant porté à croire, après en avoir lu le commencement, qu’elle a été rédigée par lui. Le récit, en effet, se continue comme s’il était repris par quelqu’un qui aurait travaillé à ce qui précède. “Je n’ai plus, dit-il, que des malheurs à écrire, etc.”.

Si toutefois la rédaction de cette dernière partie n’a pas été faite par M. Marcel, à qui faut-il l’attribuer ? L’examen du texte permet seulement d’établir les points suivants : le rédacteur est un militaire qui paraît attaché à l’artillerie ; son rôle pendant le siège de Québec et à la bataille des plaines d’Abraham le prouve. C’est un officier d’un grade peu élevé, puisqu’il n’assiste pas aux conseils de guerre, et que M. de Bernetz lui donne des ordres après la bataille du 13 septembre. Enfin, il a avec Montcalm des rapports fréquents. Voilà tout ce qu’on peut inférer du récit lui-même. Nous espérions être plus heureux en recherchant une lettre signée et écrite par le rédacteur de la dernière partie du Journal, dans le volume intitulé : Lettres de divers particuliers au chevalier de Lévis, qui fera partie de la présente publication ; l’analogie de l’écriture nous aurait guidés. Malheureusement, il n’en a rien été, et nous n’avons pu retrouver le nom de cet officier.

Résumons donc ces conclusions. Sauf la troisième partie (Prise du fort George) qui est de Bougainville, et la huitième et dernière, dont nous venons de parler, tout le Journal est écrit de la main de M. Marcel, sous les yeux et très souvent sous la dictée de Montcalm, quelquefois même de sa propre main.

En lisant ce Journal, on est étonné, choqué même, des attaques qu’il contient contre le gouverneur, l’intendant, le munitionnaire, les officiers de la colonie et les Canadiens en général. À M. de Vaudreuil, Montcalm reproche son incurie, son favoritisme ; à l’intendant, au munitionnaire, aux officiers de la colonie, leurs concussions, leurs dilapidations des fonds destinés aux approvisionnements pour les troupes et la population ; aux Canadiens en général, leur manque de bravoure. D’abord ce sont de simples critiques, des regrets que le roi ne soit pas mieux servi, des accusations générales. Puis à mesure que les revers s’accentuent, les attaques deviennent plus acerbes et plus violentes, les accusations se précisent, les noms propres se présentent sous la plume du narrateur ; tout devient matière à récriminations. Et, chose plus grave, l’entourage de Montcalm, les officiers des troupes de France pensent comme lui et ne tarissent pas sur les dilapidations qui se commettent chaque jour, comme on peut le voir par les troisième et huitième parties du Journal, rédigées par d’autres que le général.

Que faut-il croire de tout cela ? Quelle est la part de la vérité et celle de l’exagération ? À notre avis, les abus dont parle Montcalm ont réellement existé ; on ne peut le nier, et personne n’ignore que l’intendant Bigot, à son retour en France, fut traduit en justice et condamné pour ses concussions. Comment l’exemple, parti de si haut, pouvait-il ne pas être imité par les subalternes ? Ce fut en effet ce qui arriva, et il n’est pas un historien du Canada qui n’ait parlé de ce désolant spectacle d’un pays affamé et envahi par l’ennemi, pendant que l’argent destiné aux munitions de guerre et aux approvisionnements était dilapidé par de coupables administrateurs. Mais il est juste de signaler aussi l’exagération évidente des récits de Montcalm et de ses officiers. On peut les excuser sans doute ; on peut pardonner à des gens qui voient leur bravoure et leurs efforts inutiles, par suite du désordre qui règne dans l’administration et du manque de probité chez ceux qui ont la gestion des finances ; on peut leur pardonner, disons-nous, leurs plaintes amères contre ceux qu’ils regardent, à juste titre, comme la cause première de leurs défaites et de la ruine d’un pays qu’ils sont chargés de défendre. Sous leurs attaques, on voit combien ils étaient aigris par le malheur. Les premiers d’entre eux, Bougainville, Montcalm, sont portés à croire facilement à la mauvaise volonté de tout le monde à leur égard[3] Les actions les meilleures leur semblent avoir un but intéressé[4]. Leur défaut est de trop généraliser leurs accusations. On leur pardonnera cette exagération en songeant que le malheur rend injuste et, que pour un soldat, la défaite est le plus grand des malheurs.

  1. Cet Avant-Propos a été écrit d’après les notes de M. Léon Lecestre, élève de l’école des Chartes, archiviste aux Archives Nationales de France, qui a été chargé de surveiller la copie des originaux et de la collationner.
  2. Quatrième partie, du 6 au 16 mai et du 21 au 31 mai 1758 ; cinquième partie, 16 et 17 juin 1758, et fin du récit des événements du 18 juin ; sixième partie, fin de l’article du 1er décembre jusqu’à celui du 13 décembre 1758, et du 18 décembre 1758 au 8 février 1759 ; septième partie, entre les 10 et 11 mai 1759, un assez long passage intitulé : Faits particuliers omis d’être rapportés à leur place.
  3. Voir notamment les 26 et 27 juin 1758.
  4. Voir au 20 juin 1759, quand M. Bigot fait briser sa vaisselle d’argent pour acheter des subsistances.