Journal du voyage de Montaigne/Partie 2

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Le vendredy matin nous en [de MUNICH] partimes, & au travers des forets dudit Duc, vismes un nombre infiny de betes rousses à troupeaux, come moutons, & vismes d’une trete à

KINIEF, chetif petit village, six lieues ; en ladite duché. Les Jésuites qui gouvernent fort en cete contrée, ont mis un grand’mouvemant, & qui les faict haïr du peuple pour avoir faict forcer les prestres de chasserr leurs concubines, sous grandes peines ; & à les en voir pleindre, il samble qu’antienemant cela leur fuct si toleré qu’ils en usoint come de chose légitime, & sont encore après à faire là-dessus des remontrances à leur Duc. Ce sont là les premiers eufs qu’on nous eût servy en Allemaigne en jour de poisson, ou autremant, sinon en des salades, à quartiers. Aussi on nous y servit des gobelets de bois à douëlles & cercles, parmi plusieurs d’arjant. La demoiselle d’une meson de jantil’home qui estoit en ce village, envoïa de son vin à M. de Montaigne. Le samedy bon matin, nous en partismes ; & après avoir rancontré à notre mein droite, la riviere Yser, & un grand lac au pied des mons de Baviere, & avoir monté une petite montaigne d’une heure de chemin, au haut de laquelle il y a une inscription qui porte qu’un Duc de Baviere avoit faict percer le rochier il y a cent ans ou environ, nous nous engoufframes tout à faict dans le vantre des Alpes, par un chemin aysé comode & amusémant entretenu, le beau temps & serein nous nous y aydant fort. A la descente de cette petite montaigne, nous rancontrames un très-beau lac d’une lieue de Guascogne de longeur & autant de largeur, tout entourné de trés hautes & inaccessibles montaignes ; & suivant toujours cete route, au bas des mons, rancontrions par fois de petites pleines de preries très-plesantes, où il y a des demeures, & vinsmes coucher d’une trete à

MITEVOL, petit village au duc de Baviere, assez bien logé le long de la riviere d’Yser. On nous y servit les premieres chataignes que on nous avoit servi en Allemaigne, & toutes crues. Il y a là une étuve en l’hostellerie où les passans ont accoutumé de se faire suer, pour un bats & demy. J’y allai, cependant que Messieurs soupoint. Il y avoit force Allemans qui s’y faisoint corneter & seigner. Lendemein dimanche matin 23 d’octobre, nous continuames ce santier entre les mons, & rancontrames sur icelui une porte & une meison qui ferme le passage. C’est l’antrée du païs de Tirol, qui appertient à l’Archiduc d’Autriche : nous vinsmes disner à

SECFELDEN, petit villagge & Abbaïe, trois lieues, plesante assiete : l’église y est assez belle, fameuse d’un tel miracle. En 1384, un quidam, qui y est nomé ès tenans & aboutissans, ne se voulant contanter le jour de Pasques, de l’hostie commune, demande la grande, & l’ayant en la bouche, la terre s’entrouvrit sous luy, où il fut englouty jusques au col, & s’ampouigna au couin de l’autel ; le prestre lui osta cete ostie de la bouche. Ils montrent encore le trou, couvert d’une grille de fer, & l’autel qui a reçu l’impression des doigts de cet home, & l’hostie qui est toute rougeastre, come des gouttes de sang. Nous y trouvames aussi un ecrit recent, en latin, d’un Tirolien qui ayant avalé quelques jours auparavant un morceau de cher qui lui étoit arreté au gosier, & ne le pouvant avaler ny randre par trois jours, se voua, & vint en cete église où il fut soudein guery. Au partir de là, nous trouvames en ce haut où nous etions, aucuns beaus vilages ; & puis etant devalés une descente de demie heure, rancontrames au pied d’icelle une belle bourgade bien logée, & au deussus sur un rochier coupé, & qui samble inaccessible, un beau chasteau qui comande le chemin de cete descente qui est étroit & antaillé dans le roc. Il n’y a de longueur un peu moins qu’il n’en faut à une charrete commune, come il est bien ailleurs en plusieurs lieus entre ces montaignes : en maniere que les charretiers qui s’y embarquent ont accoutumé de retenir les charetes communes d’un pied pour le moins. Delà nous trouvames un vallon d’une grande longeur, au travers duquel passe la riviere d’Inn, qui se va randre à Vienne dans le Danube. On l’appelle en latin Ænus. Il y a cinq ou six journées par eau d’Insprug jusques à Vienne. Ce vallon sambloit à M. de Montaigne, represanter le plus agreable païsage qu’il eût jamais veu ; tantôt se reserrant, les montaignes venant à se presser, & puis s’eslargissant asteure de nostre costé, qui estions à mein gauche de la riviere, & gaignant du païs à cultiver & à labourer dans la pante mesmes des mons qui n’estoint pas si droits, tantot de l’autre part ; & puis decouvrant des pleines à deus ou trois etages l’une sur l’autre, & tout plein de beles meisons de jantil’homes & des églises. Et tout cela enfermé & emmuré de tous cotés de mons d’une hauteur infime. Sur notre coté nous découvrimes dans une montaigne de rochiers, un crucifix, en un lieu où il est impossible que nul home soit alé sans artifice de quelques cordes, par où il se soit devalé d’en haut. Ils disent que l’Empereur Maximilien, aieul de Charles V, alant à la chasse, se perdit en cete montaigne, &, pour tesmoingnage du dangier qu’il avoit echappé, fit planter cete image. Cete histoire est aussi peinte en la ville d’Auguste, en la salle qui sert aus tireurs d’arbaleste. Nous nous rendismes au soir à

INSPRUG, trois lieues. Ville principale du Conté de Tirol, Ænopontum en latin. Là se tient Fernand, Archiduc d’Austriche : une très-belle petite ville & très-bien bastie dans le fond de ce vallon, pleine de fonteines & de ruisseaus, qui est une commodité fort ordinere aus villes que nous avons veu en Allemaigne & Souisse. Les meisons sont quasi toutes basties en forme de terrasse. Nous logeames à la Rose, très-bon logis : on nous y servit des assietes d’estein. Quant aus servietes à la Francese, nous en avions des-ja eu quelques journées auparavant. Autour des licts il y avoit des rideaus en aucuns ; & pour monstrer l’humour de la nation, ils estoint beaus & riches, d’une certene forme de toile, coupée & ouverte en ouvrages, courts au demeurant & etroits, some de nul usage pour ce à quoy nous nous en servons, & un petit ciel de trois doigts de large, à tout force houpes. On me dona pour M. de Montaigne des linceuls, où il y avoit tout au tour quatre doigts de riche ouvrage de passemant blanc, come en la pluspart des autres villes d’Allemaigne. Il y a toute la nuict des jans qui crient les heures qui ont soné, parmi les rues. Partout où nous avons esté ils ont cete coutume de servir du poisson parmi la cher ; mais non pourtant au contrere, aus jours de poisson, mesler de la cher, au moins à nous. Le lundy nous en partismes cotoïant ladite riviere d’Inn à notre mein gauche, le long de cette belle pleine ; nous allames disner à

HALA, deux lieues, & fimes ce voïage seulemant pour la voir. C’est une petite ville comme Insprug, de la grandeur de Libourne ou environ, sur ladite riviere, que nous repassames sur un pont. C’est delà où se tire le sel qui fournit à toute l’Allemaigne, & s’en faict toutes les sepmeines neuf çans peins, à un escu la piece. Ces peins sont de l’épesseur d’un demy muy, & quasi de cete forme ; car le vesseau qui leur sert de moule est de cete sorte. Cela apertient à l’Archiduc : mais la despense en est fort grande. Pour le service de ce sel, je vis là plus de bois ensamble que je n’en vis jamais ailleurs car sous plusieurs grandes poiles de lames de fer, grandes de trente bons pas en rond, ils font bouillir cet’eau salée, qui vient là de plus de deus grandes lieues, de l’une des montaignes voisines, de quoy se faict leur sel. Il y a plusieurs belles églises, & notamment celle des Jésuites, que M. de Montaigne visita, & en fit autant à Insprug ; d’autres qui sont magnifiquemant logés & accommodés. Après disner revismes encore ce côté de riviere, d’autant qu’une belle maison où l’Archiduc Fernand d’Austriche se tient est en cet endroit, auquel M. de Montaigne vouloit baiser les meins, & y estoit passé au matin ; mais il l’avoit trouvé empesché au Conseil, à ce que lui dit un certein Conte. Après disner, nous y repassames, & le trouvames dans un jardin, au moins nous pensames l’avoir entreveu ; si est-ce que ceus qui alarent vers lui pour lui dire que Messieurs estoint là & l’occasion, rapportarent qu’il les prioit de l’excuser, mais que lendemein il seroit plus en commodité ; que toutefois s’ils avoint besouin de sa faveur, ils le fissent entendre à un certein Conte Milanois. Cete fredur, joint qu’on ne leur permit pas sulemant de voir le chasteau, offença un peu M. de Montaigne ; & come il s’en pleignoit ce mesme jour à un Officier de la maison, il lui fut respondu que ledit Prince avoit respondu, qu’il ne voïoit pas volontiers les François, & que la Maison de France estoit ennemie de la sienne. Nous revismes à

ISPRNUG, deux lieues. Là nous vismes en une église, dix-huit effigies de bronse très-belles des Princes & Princesses de la Maison d’Austriche. Nous allasmes aussi assister à une partie du souper du Cardinal d’Austriche & du Marquis de Burgaut, enfants dudit Archiduc, & d’une concubine de la ville d’Auguste, fille d’un marchand, de laquelle ayant eu ces deux fils & non autres, il l’espousa pour les legitimer ; & cete mesme année ladite fame est trespassée. Toute la Cour en porte encore le dueil. Leur service fut à peu-près come de nos Princes ; la salle estoit tandue & le dais & cheses de drap noir. Le Cardinal est l’ainé, & crois qu’il n’a pas vingt ans. Le Marquis ne boit que du bouchet, & le Cardinal du vin fort meslé. Ils n’ont point de nef, mais sont à demourant, & le service des viandes à nostre mode. Quand ils viennent à se soir, c’est un peu loing de table, & on la leur approche toute chargée de vivres ; le Cardinal au dessus : car leur dessus est tousiours le costé droit. Nous vismes en ce palais des jeus de paulme & un jardin asses beau. Cet Archiduc est grand batisseur, & deviseur de telles commodités. Nous vismes chez lui dix ou douze pieces de campaigne ; portant come un gros œuf d’oïe, montées sur roues, le plus dorées & enrichies qu’il est possible, & les pieces mesmes toutes dorées. Elles ne sont que de bois, mais la bouche est couverte d’une lame de fer, & tout le dedans doublé de mesme lame. Un seul home en peut porter une au col, & leur faict tirer non pas si souvant, mais quasi aussi grans coups que de fonte. Nous vismes en son chasteau aus champs, deus beufs d’une grandeur inusitée, tous gris, à la teste blanche, que M. de Ferrare lui a donné ; car ledit Duc de Ferarre a espousé une de ses seurs, celui de Florance l’autre, celui de Mantoue une autre. Il en avoit trois à Hala, qu’on nomoit les trois Reines ; car aus filles de l’Empereur on done ces titres là, come on en appelle d’autres Contesses ou Duchesses, à cause de leurs terres ; & leur donne-t-on le surnom des Royaumes que jouit l’Empereur. Des trois, les deus sont mortes ; la troisiesme y est encore, que M. de Montaigne ne sceut voir. Elle est renfermée come religieuse, & a là recueilly & estably les Jesuistes. Ils tiennent là queledit Archiduc ne peut pas laisser ses biens à ses enfans, & qu’ils retournent aus successeurs de l’Ermpire ; mais ils ne nous sceurent faire entandre la cause, & ce qu’ils disent de sa fame, d’autant qu’elle n’étoit point de lignée convenable, puisqu’il l’espousa ; & chacun tient qu’elle étoit légitime, & les enfans, il n’y pas d’apparance. Tant y a qu’il faict grand amas d’escus, pour avoir de quoy leur donner. Le mardy nous partismes au matin & reprimes notre chemein, traversant cete pleine, & suivant le santier des montaignes. À une lieue du logis montames une petite montaigne d’une heure de hauteur, par un chemin aysé. A mein gauche, nous avions la veue de plusieurs autres montaignes, qui, pour avoir l’inclination plus étandue & plus molle, sont ramplies de villages, d’églises, & la pluspart cultivée jusques à la cime, très-plesantes à voir pour la diversité & variété des sites. Les mons de mein droite étoint un peu plus sauvages, & n’y avoit qu’en des endroits rares, où il y eût habitation. Nous passames plusieurs ruisseaus ou torrans, aiant les cours divers ; & sur nostre chemin, tant au haut qu’au pied de nos montaignes, trouvames force gros bourgs & villages, & plusieurs belles hostelleries, & entr’autres choses deus chasteaus & mesons de jantilshomes sur notre mein gauche. Environ quatre lieues d’Isbourg, à notre mein droite, sur un chemin fort étroit, nous rancontrames un tableau de bronze richemant labouré, ataché à un rochier, avec cete inscription latine: « Que l’Empereur Charles cinquiesme revenant d’Espaigne & d’Italie, de recevoir la couronne impériale, & Ferdinand, Roi de Hongrie & de Boheme, son frere, venant de Pannonie, s’entrecherchans, après avoir été huit ans sans se voir, se rencontrarent en cet endroit, l’an 1530, & que Ferdinand ordonna qu’on y fit ce mémoire », où ils sont represantés s’ambrassant l’un l’autre. Un peu après, passant audessous d’un portal qui enferme le chemin, nous y trouvames des vers latins faisant mantion du passage dudict Empereur, & logis en ce lieu là, ayant prins le Roy de France & Rome. M. de Montaigne disoit s’agréer fort en ce dérroit, pour la diversité des objects qui se presantoint, & n’y trouvions incommodité que de la plus espesse & insupportable poussiere que nous eussions jamais santy, qui nous accompaigna en tout cet entredeus des montaignes. Dix heures après, M. Montaigne disoit que c’estoit la lune de ses tretes : il est vrai que sa coustume est, soit qu’il aye à arrester en chemin ou non, de faire manger l’avoine à ses chevaus, avant partir au matin du logis. Nous arrivames, & lui, tousiours à jun, de grand nuict à

STERZINGUEN, sept lieues. Petite ville dudit conté de Tirol, assés jolie, audessus de laquelle, à un quart de lieue, il y a un beau chateau neuf. On nous servit là les peins tous en rond, sur la table, jouins l’un à l’autre. En toute l’Allemaigne, la moustarde se sert liquide & est du goust de la moustarde blanche de France. Le vinaigre est blanc partout. Il ne croit pas du vin en ces montaignes, oui bien du bled en quasi assez grand’abondance pour les habitans ; mais on y boit de tres bon vins blancs. Il y a une estreme sureté en tous ces passages, & sont extrememant fréquentés de marchands, voituriers & charretiers. Nous y eusmes, au lieu du froid, de quoy on decrie ce passage, une chaleur quasi insupportable. Les fames de cete contrée portent des bonnets de drap, tout pareils à nos toques, & leurs poils tressés & pandans comme ailleurs. M. de Montaigne rancontrant une jeune belle garse, en un’Eglise, lui demanda si elle ne sçavoit pas parler latin, la prenant pour un escolier. Il y avoit là des rideaus aus licts, qui estoint de grosse toile teinte en rouge, mi-partie par le travers de quattre en quattre dois ; l’une partie estant, de toile plein, l’autre les filets tirés. Nous n’avons trouvé nulle chambre ny salle, en tout nostre voyage d’Allemaigne, qui ne fût lambrissée, etant les planchiers fort bas. M. de Montaigne eut cette nuict la colicque deus ou trois heures, bien serré, à ce qu’il dit lendemein, & ce lendemein à son lever fit une pierre de moienne grosseur, qui se brisa ayséemant. Elle estoit jaunatre par le dehors, & brisée, au dedans plus blanchatre. Il s’estoit morfondu le jour auparavant & se trouvoit mal. Il n’avoit eu la colicque depuis celle de Plommieres. Cete-ci lui osta une partie du soupçon en quoy il estoit, que il lui etoit tumbé audit Plommieres, plus de sable en la vessie qu’il n’en avoit randu, & creignoit qu’il s’y fust arresté là quelque matiere qui se print & colat ; mais voiant qu’il avoit rendu cete-ci, il trouve raisonnable de crere qu’elle se fût attachée aus autres, s’il y en eût eu. Dès le chemin il se pleignoit de ses reins, qui fut cause, dict-il, qu’il alongea cete trete, & estimant estre plus soulagé à cheval, qu’il n’eût esté ailleurs. Il apella en cette Ville le maistre d’école, pour l’entretenir de son latin ; mais c’etoit un sot de qui il ne put tirer nulle instruction des choses du païs. Lendemein après desjuner, qui fut mercredy 26 d’Octobre, nous partimes de là par une pleine de la largeur d’un demy quart de lieue, ayant la riviere de Aïsoc à nostre coté droit ; cete pleine nous dura environ deus lieues, & audessus des montaignes voisines, plusieurs lieus cultivés & habités souvent entiers, dont nous ne pouvions aucunemant diviner les avenues. Il y a sur ce chemin quattre ou cinq chateaus. Nous passames après la riviere sur un pont de bois, & la suivimes de l’autre costé. Nous trouvames plusieurs pioniers qui acoutroint les chemins, sulemant parce qu’ils estoint pierreux environ come en Perigort. Nous montames après, au travers d’un portal de pierre, sur un haut, où nous trouvames une pleine d’une lieue ou environ, & en decouvrions, de là la riviere, une autre de pareille hauteur ; mais toutes deus steriles & pierreuses ; ce qui restoit le long de la riviere audessous de nous, c’est de très-belles preries. Nous vinmes souper d’une trete à

BRIXE, quatre lieues. Très-belle petite ville, au travers de laquelle passe cete riviere, sous un pont de bois : c’est un Evesché. Nous y vismes deus très belles Eglises, & fumes logés à l’Aigle, beau logis. Sa pleine n’est guiere large ; mais les montaignes d’autour, mesmes sur nostre mein gauche, s’étandent si mollemant qu’elles se laissent testonner & peigner jusques aus oreilles. Tout se voit ramply de clochiers & de villages bien haut dans la montaigne, & près de la ville, plusieurs belles maisons très plesammant basties & assises. M. de Montaigne disoit : « QU’IL s’etoit toute sa vie meffié du jugemant d’autruy sur le discours des commodités des païs estrangiers, chacun ne sçachant gouster que selon l’ordonnance de sa coustume & de l’usage de son village, & avoit faict fort peu d’estat des avertissemans que les Voiageurs lui donnoint : mais en ce lieu il s’esmerveilloit encore plus de leur betise, aïant, & notament en ce voïage oui dire que l’entredeus des Alpes en cet endroit etoit plein de difficultés, les meurs des homes estranges, chemins inaccessibles, logis sauvages, l’air insuportable. Quant à l’air, il remercioit Dieu de l’avoir trouvé si dous, car il inclinoit plustot sur trop de chaud que de froit ; & en tout ce voïage, jusques lors, n’avions eu que trois jours de froit & de pluïe environ une heure ; mais que du demourant s’il avoit, à promener sa fille, qui n’a que huit ans, il l’aimeroit autant en ce chemin ; qu’en une allée de son jardin ; & quant aus logis, il ne vit jamais contrée où ils fussent si drus fermés & si beaus ; aïant tous-jours logé dans belles villes bien fournies de vivres, de vins, & à meilleure raison qu’ailleurs ». Il y avoit là une façon de tourner la broche qui estoit d’un engin à plusieurs roues ; on montoit à force une corde autour d’un gros vesseau de fer. Elle venant à se debander, on arrestoit son reculemant, en maniere que ce mouvement duroit près d’une heure, & lors il le failloit remonter : quant au vent de la fumée, nous en avions veu plusieurs. Ils ont si grande abondance de fer qu’outre ce que toutes les fenestres sont grillées & de diverses façons, leurs portes, mesmes les contre fenestres, sont couvertes de lames de fer. Nous retrouvames là des vignes de quoy nous avions perdu la veue avant Auguste. Icy autour, la pluspart des maisons sont voutées à tous les etages. Ce qu’on ne sçait pas faire en France, de se servir du tuile creux à couvrir des pantes fort etroites, ils le font en Allemaigne, voire & des clochiers. Leur tuile est plus petit & plus creux, & en aucuns lieus platré sur la jouinture. Nous partimes de Brixe lendemein matin, & rencontrames cete mesme valée fort ouverte, & les coutaux la pluspart du chemin enrichis de plusieurs belles maisons. Aïant la riviere d’Eisoc sur notre mein gauche, passames au travers une petite Villette, où il y a plusieurs Artisans de toutes sortes, nomée Clause : de là vinsmes disner à

COLMAN, trois lieues, petit Village où l’Archiduc a une maison de pleisir. Là on nous servit des gobelets de terre peinte parmy ceus d’arjant, & y lavoit-on les verres avec du sel blanc ; & le premier service fut d’une poile bien nette, qu’ils mirent sur la table à tout un petit instrumant de fer, pour appuyer & lui hausser la quë. Dans cete poile, il y avoit des œufs pochés au burre. Au partir de là, le chemin nous serra un peu, & aucuns rochiers nous pressoint, de façon que le chemin se trouvant etroit pour nous & la riviere ensamble, nous etions en dangier de nous chocquer, si on n’avoit mis entr’elle & les passans, une barriere de muraille, qui dure en divers endroits plus d’une lieue d’Allemaigne. Quoyque la pluspart des montaignes qui nous touchoint là, soint des rochiers sauvages, les uns massifs, les autres crevassés & entrerompus par l’ecoulemant des torrans, & autres ecailleus qui envoyent au bas pieces infinies d’une étrange grandeur, je croy qu’il y faict dangereux en tems de grande tourmente, come ailleurs. Nous avons aussi veus des forets entieres de sapins, arrachées de leur pied & amportans avec leur cheute des petites montaignes de terre, tenant à leurs racines : si est-ce que le païs est si peuplé, qu’au-dessus de ces premieres montaignes, nous en voyions d’autres plus hautes cultivées & logées, & avons aprins qu’il y a audessus des grandes belles pleines qui fournissent de bled aus villes d’audessous, & des très riches laboureurs & des belles meisons. Nous passames la riviere sur un Pont de bois, de quoy il y en a plusieurs, & la mismes à notre mein gauche. Nous descouvrimes, entr’autres, un Chateau à une hauteur de montaigne la plus eminente & inaccessible qui se presantat à notre veue, qu’on dict être à un Baron du païs, qui s’y tient & qui a là haut, un beau païs & belles chasses. Audelà de toutes ces montaignes, il y en a tous iours une bordure des Alpes : celles-là, on les laisse en paix, & brident l’issue de ce detroit, de façon qu’il faut tous-iours revenir à nostre canal & ressortir par l’un des bouts. L’Archiduc tire de ce conté de Tirol, duquel tout le revenu consiste en ces montaignes, trois çans mille florins par an ; & a mieus de quoi delà, que du reste de tout son bien. Nous passames encore un coup la riviere sur un Pont de pierre, & notes rendismes de bonne heure à

BOLZAN, quatre lieues. Ville de la grandeur de Libourne, sur ladite riviere, assés mal plesante au pris des autres d’Allemaigne ; de façon que M. de Montaigne s’ecria, « qu’il connoissoit bien qu’il commançoit à quiter l’Allemaigne » : les rues plus estroites, & point de belle place publicque. Il y restoit encore fonteines, ruisseaus, peintures & verrieres. Il y a là si grande abondance de vins, qu’ils en fournissent toute l’Allemaigne. Le meilleur pein du monde se mange le long de ces montaignes. Nous y vismes l’Eglise qui est des belles. Entre autres, il y a des orgues de bois ; elles sont hautes, près le Crucifix, devant le grand Autel ; &-si celui qui les sone se tient plus de douze pieds plus bas au pilier où elles sont attachées , & les soufflets sont audelà le mur de l’Eglise, plus de quinze pas derriere l’Organiste, & lui fournissent leur vent par dessous terre. L’ouverture où est cete ville n’est guiere plus grande que ce qui lui faut pour se loger ; mais les montaignes mêmes sur notre mein droite, etandent un peu leur vantre & l’alongent. De ce lieu M. de Montaigne escrivit à François Hottoman, qu’il avoit veu à Basle : « Qu’il avoit pris si grand pleisir à la visitation d’Allemaigne, qu’il l’abandonnoit à grand regret, quoyque ce fût en Italie qu’il aloit ; que les Estrangiers avoint à y souffrir come ailleurs de l’exaction des hostes, mais qu’il pensoit que cela se pourroit corriger, qui ne seroit pas à la mercy des guides & truchemens qui les vandent & participent à ce profit. Tout le demourant lui sambloit plein de commodité & de courtoisie, & surtout de justice & de sûreté ». Nous partimes de Bolzan le vendredy bon matin, & vinmes donner une mesure d’avoine & desjûner à

BROUNSOL, deux lieues. Petit village audessus duquel la riviere d’Eysock, qui nous avoit conduit jusques là, se vient mesler à celle d’Adisse, qui court jusques à la mer Adriatique, & court large & paisible, non plus à la mode de celles que nous avions rancontré parmy ces montaignes, audessus bruiantes & furieuses. Aussi cete pleine, jusques à Trante, commance de s’alargir un peu, & les montaignes à baisser un peu les cornes en quelques endrets ; si est-ce qu’elles sont moins fertiles par leurs flancs que les precedantes. Il y a quelques marets, en ce vallon, qui serrent le chemin, le reste très aysé & quasi tous-iours dans le fons & plein. Au partir de Brounsol, à deux lieues, nous rencontrames un gros bourg où il y avoit fort grande affluence de peuple, à-cause d’une foire. Delà un autre village bien basti, nommé Solorne, où l’Archiduc a un petit Chateau, à notre mein gauche, en étrange assiete, à la teste d’un rochier. Nous en vinsmes coucher à

TRANTE, cinq lieues. Ville un peu plus grande que Aagen, non guieres plesante, & ayant dutout perdu les graces des villes d’Allemaigne : les rues la pluspart etroites & tortues. Environ deux lieues avant que d’y arriver, nous étions entrés au langage Italien. Cete ville y est my partie en ces deus langues, & y a un quartier de ville & Eglise, qu’on nome des Allemans, & un precheur de leur langue. Quant aus nouvelles religions, il ne s’en parle plus depuis Auguste. Elle est assise sur cete riviere d’Adisse. Nous y vismes le dome, qui samble estre un batimant fort antique ; & bien près de là, il y a une tour quarrée, qui tesmoingne une grande antiquité. Nous vismes l’Eglise nouvelle, Notre-Dame, où se tenoit notre Concile. Il y a en cete Eglise des orgues qu’un home privé y a données, d’une beauté excellente, soublevées en un batimant de mabre, ouvré & labouré de plusieurs excellentes statues, & notamment de certins petits enfans qui chantent. Cete Eglise fut batie, com’elle dict, par Bernardus Clesius, Cardinalis, l’an 1520, qui estoit Evesque de cete ville & natif de ce mesme lieu. C’estoit une ville libre & sous la charge & empire de l’Evesque. Depuis à une necessité de guerre contre les Venitiens, ils apelarent le Conte de Tirol à leurs secours, en recompense de quoy il a retenu certene authorité & droit sur leur ville. L’Evesque & luy contestent, mais l’Evesque jouit, qui est pour le presant le Cardinal Madruccio. M. de Montaigne disoit, « qu’il avoit remerqué des Citoyens qui ont obligé les villes de leur naissance, en chemin, les Foulcres à Auguste, ausquels est deu la pluspart de l’ambellissemant de cete ville : car ils ont ramply de leurs Palais tous les carrefours, & les Eglises de plusieurs ouvrages, & ce Cardinal Clesius : car outre cete Eglise & plusieurs rues qu’il redressa à ses despans, il fit un très beau batimant au chateau de la ville » . Ce n’est pas au dehors grand chose, mais au dedans c’est le mieus meublé ; & peint & enrichi & plus logeable qu’il est possible de voir. Tous les lambris dans le fons ont force riches peintures & devises ; la bosse fort dorée & labourée ; le planchier de certene terre, durcie & peinte come mabre, en partie accommodé à nostre mode, en partie à l’Allemande, avec des poiles. Il y en a un entr’autres faict de terre brunie en airein, faict à plusieurs grands personnages, qui reçoivent le feu en leurs mambres, & un ou deus d’iceus près d’un mur, rendent l’eau qui vient de la fontene de la court fort basse audessous : c’est une belle piece. Nous y vismes aussi, parmy les autres peintures du planchier, un triomphe nocturne aus flambeaus, que M. de Montaigne admira fort. Il y a deux ou trois chambres rondes ; en l’une, il y a un inscription, que « ce Clesius, l’an 1530, etant envoyé au coronnemant de l’Empereur Charles V, qui fut faict par le Pape Clemant VII, le jour de St. Mathias, Ambassadeur de la part de Ferdinand, Roy de Hongrie & Boëme, Conte de Tirol, frere dudit Empereur, lui esant Evesque de Trante, il fut faict Cardinal » ; & a faict mettre autour de la Chambre & pendre contre le mur, les armes & les noms des Jantilshomes qui l’accompagnarent à ce voïage, environ cinquante, tous vassaus de cet Evesché, & Contes ou Barons. Il y a aussi une trappe en l’une des dites chambres, par où il pouvoit se couler en la ville, sans ses portes. Il y a aussi deux riches cheminées. C’étoit un bon Cardinal. Les Foulcres ont bâti, mais pour le service de leur postérité ; cetui ci pour le public : car il y a laissé ce chateau meublé de mieux de çant mille escus de meubles, qui y sont encore, aus Evesques successeurs; & en la bourse publicque des Evesques suivans, çant cinquante mille talars en arjant contant, de quoy jouissent sans interest du principal ; & si ont laissé son Eglise Nostre-Dame imparfaicte, & lui assés chetifvemant enterré. Il y a entr’autres choses plusieurs tableaus au naturel a force Cartes. Les Evesques suivans ne se servent d’autres meubles en ce chateau, & y en a pour les deus sesons d’hiver & d’esté, & ne se peuvent aliener. Nous somes asture aux milles d’Italie, desquels cinq mille reviennent à un mille d’Allemaigne ; & on conte vingt-quatre heures faict, partout, sans les mi partir. Nous logeames à la Rose, bon logis. Nous partimes de Trante, samedy après disner, & suivimes un pareil chemin dans cete vallée eslargie & flanquée de haute montaignes inhabitées, aiant laditte riviere d’Adisse à notre mein droite. Nous y passames un Chateau de l’Archiduc, qui couvre le chemin, come nous avons trouvé ailleurs plusieurs pareilles clotures qui tiennent les sujects & fermés ; & arrivames, qu’il estoit desja fort tard, (& n’avions encore jusques lors tasté de serein, tant nous conduisions regléement notre voïage) à

ROVERE, quinze milles. Ville apertenant audict Archiduc. Nous retrouvames là, quant au logis, nos formes, & y trouvames à dire, nonseulemant la neteté des chambres & meubles d’Allemaigne & leurs vitres, mais encore leurs poiles ; à quoy M. de Montaigne trouvoit beaucoup plus d’aisance qu’aus cheminées. Quant aus vivres, les escrevisses nous y faillirent ; ce que M. de Montaigne remerquoit, pour grand’merveille, leur en avoir esté servi tous les repas, depuis Plommieres, & près de deux çans lieues de païs. Ils mangent là, & le long de ces montaignes, fort ordinairemant des escargots beaucoup plus grands & gras qu’en France, & non de si bon goust. Ils y mangent aussi des truffes qu’ils pelent, & puis les metent a petites leches à l’huile & au vinaigre, qui ne sont pas mauvaises. A Trante on en servit qui estoint gardées un an. De nouveau, & pour le goust de M. de Montaigne, nous y trouvames force oranges, citrons, & olives. Aus licts, des rideaus découpés, soit de toile ou de cadis, à grandes bandes, & ratachés de louin à louin. M. de Montaigne regrettoit, aussi ces licts qui se mettent pour couverture en Allemaigne. Ce ne sont pas licts tels que les notres, mais de duvet fort délicat, enfermé dans de la sutene bien blanche, aus bons logis. Ceus de dessous en Allemaigne mesme, ne sont pas de cete façon, & ne s’en peut-on servir à couverture sans incommodité. Je croy à la vérité que, s’il eut été sul avec les sïens, il fût allé plustot à Cracovie ou vers la Grèce par terre, que de prendre le tour vers l’Italie; mais le plesir qu’il prenoit à visiter les païs inconnus, lequel il trouvoit si dous que d’en oublier la foiblesse de son eage & de sa sante, il ne le pouvoit imprimer à nul de la troupe, chacun ne demandant que la retrete. Là, où il avoit accoutumé de dire, qu’après avoir passé une nuict inquiette, quand au matin il venoit à se souvenir qu’il avoit à voir une ville ou une nouvelle contrée, il se levoit avec desir & allegresse. Je ne le vis jamais moins las ny moins se pleignant de ses doleurs, ayant l’esperit par chemin & en logis, si tandu à ce qu’il rancontroit, & recherchant toutes occasions d’entretenir les Etrangiers, que je crois que cela amusoit son mal. Quand on se pleingnoit à luy de ce que il conduisoit souvent la troupe par chemins divers & contrées, revenant souvent bien près d’où il étoit party (ce qu’il faisoit, ou recevant l’advertissemant de quelque chose digne de voir, ou chanjant d’avis selon les occasions,) il respondoit, qu’il n’aloit, quant à luy, en nul lieu que là où il se trouvoit, & qu’il ne pouvoit faillir ny tordre sa voïe, n’aïant nul project que de se promener par des lieus inconnus ; &, pourveu qu’on ne le vit pas retumber sur mesme voïe, & revoir deus fois mesme lieu, qu’il ne faisoit nulle faute à son dessein. Et quant à Rome, où les autres visoint, il la desiroit d’autant moins voir, que les autres lieus, qu’elle estoit connue d’un chacun, & qu’il n’avoit laquais qui ne leur peut dire nouvelles de Florence & de Ferrare. Il disoit aussi qu’il lui sambloit estre à-mesmes ceus qui lisent quelque fort plesant conte, d’où il leur prent creinte qu’il vieigne bientot à finir, ou un beau livre ; lui de mesme prenoit si grand plesir à voïager, qu’il haïssoit le voisinage du lieu où il se deût reposer, & proposoit plusieurs desseins de voïager à son eise, s’il pouvoit se randre seul. Le dimenche au matin, aïant envie de reconnoitre le lac de Garde, qui est fameus en ce païs là, & d’où il vient fort excellant poisson, il loua trois chevaus pour lui & les seigneurs de Caselis & de Mattecoulon, à vingt B. la piece ; & M. d’Estissac en loua deus autres pour lui, & le Sr. du Hautoy : & sans aucun serviteur, laissant leurs chevaus en ce logis (à Rovere) pour ce jour, ils s’en alarent disner à

TORBOLÉ, huict milles. Petit village de la jurisdiction de Tirol. Il est assis à la teste de ce grand lac ; à l’autre costé de cete teste, il y a une villette & un chasteau, nomé la Riva, là où ils se firent porter sur le lac, qui est cinq milles aler & autant à revenir, & firent ce chemin avec cinq tireux, en trois heures ou environ. Ils ne virent rien audit la Riva, que une tour qui samble estre fort antienne, &, par rancontre, le seigneur du lieu, qui est le seigneur Hortimato Madruccio, frere du Cardinal, pour cet heure, Evesque de Trante. Le prospect du lac contre bas, est infini ; car il a trente cinq milles de long. La largeur & tout ce qu’ils en pouvoint decouvrir, n’estoit que desdits cinq milles. Cete teste est au conté de Tirol, mais tout le bas d’une part & d’autre, à la seigneurie de Venise, où il y a force beles Eglises & tout plein de beaus parcs d’oliviers, orangiers, & autres tels fruitiers. C’est un lac suject à une extreme & furieuse agitation, quand il y a orage. L’environ du lac, ce sont montaignes plus rechignées & seches que nulles autres du chemin que nous eussions veues, à ce que lesdits sieurs raportoint ; & qu’au partir de Rovere, ils avoint passé la riviere d’Adisse, & laissé à mein gauche le chemin de Verone, & etoint antrés en un fons où ils avoint trouvé un fort long village & une petite vilette ; que c’estoit le plus aspre chemin qu’ils eussent veu, & le prospect le plus farouche, a cause de ces montaignes qui ampeschoint ce chemin. Au partir de Torbolé, revindrent souper à

ROVERE, huict milles. Là, ils mirent leurs bahus sur de ces Zatte, qu’on appelloit flottes en Allemaigne, pour les conduire à Verone sur laditte riviere d’Adisse, pour un fleurin ; & j’eus la charge landemein de cette conduite. On nous y servit à soupper des œufs pochés pour le premier service, & un brochet, parmy grand foison de toute espece de cher. Landemein, qui fut lundy matin, ils en partirent grand matin ; & suivant cete valée assés peuplée, mais guieres fertile & flanquée de hauts monts esceuilleus & secs, ils vindrent disner à

BOURGUET, quinze milles. Qui est encore du conté de Tirol : ce conté est fort grand. A ce conte, M. de Montaigne s’informant si c’estoit autre chose que cete valée que nous avions passée, & le haut des montaignes qui s’estoint presantées à nous : il lui fut respondu, qu’il y avoit plusieurs tels entredeus de montaignes aussi grands & fertiles & autres belles villes, & que c’estoit commune robe que nous ne voyons que plissée ; mais que si elle estoit epandue, ce seroit un fort grand païs que le Tirol. Nous avions tous-iours la riviere à nostre mein droite. Delà, partant après disner, suivimes mesme sorte de chemin jusques à Chiusa, qui est un petit fort que les Venitiens ont gaigné, dans le creus d’un rocher sur cete riviere d’Adisse, du long du quel nous descendismes par une pente roide de roc massif, où les chevaus assurent mal-ayséemant leurs pas, & au travers dudict fort où l’estat de Venise, dans la jurisdiction duquel nous etions antrés, un ou deux milles après estre sortis du Bourguet, entretient vingt cinq soldats. Ils vindrent coucher à

VOLARNE, douze milles. Petit village & miserable logis, come font tous ceus de ce chemin jusques à Veronne. Là, du chateau du lieu, une Damoiselle, fille, seur du seigneur absant, envoya du vin à M. de Montaigne. Lendemein matin ils perdirent du tout les montaignes à mein droite, & laissoint louin à coté de leur mein gauche, des collines qui s’entretenoint. Ils suivirent longtemps une plene sterile, & puis approchant de laditte riviere, un peu meilleure & fertile de vignes juchées sur des abres, come elles sont en ce païs là ; & arrivarent le jour de Tousseints avant la messe à

VERONE, douze milles. Ville de la grandeur de Poitiers, & ayant einfin une cloture vaste sur ladite riviere d’Adisse qui la traverse, & sur laquelle ell’a trois pons. Je m’y randis aussi avec mes bahus. Sans les boletes de la sanita, que ils avoint prinses à Trante, & confirmées à Rovere, ils ne fussent pas antrés en la ville, & si n’estoit nul bruit de dangier de peste ; mais c’est par coutume, ou pour friponner quelque quatrin qu’elles coutent. Nous fûmes voir le dome où il (Montaigne) trouvoit la contenance des homes etrange, un tel jour, à la grand messe ; ils devisoint au chœur mesmes de l’Eglise, couverts, debout, le dos tourné vers l’Autel, ne faisant contenance de panser au service que lors de l’elevation. Il y avoit des orgues & des violons qui les accompagnoint à la messe. Nous vismes aussi d’autres Eglises, où il n’y avoit rien de singulier, ny, entre autres choses, en ornemant & beauté des fames. Ils furent, entre autres, en l’Eglise Saint George, où les Allemans ont force tesmoignages d’y avoir esté, & plusieurs ecussons. Il y a, entre autres, une inscription, portant que certeins Jantilshomes Allemans, aiant accompaigné l’Empereur Maximilian à prandre Verone sur les Venitians, ont là mis je ne scay quel ouvrage sur un Autel. Il (Montaigne) remerquoit cela, que cete seigneurie meintient en sa ville les tesmoingnages de ses pertes ; come aussi elle meintient en son entier les braves sepultures des pauvres seigneurs de l’Escale. Il est vray que nostre hoste du Chevalet, qui est un très-bon logis, où nous fumes superfluemant tretés, où vîmes au conte d’un quart plus qu’en France, jouit pour sa race de l’une de ces tumbes. Nous y vîmes le Chasteau, où ils furent conduits partout par le Lieutenant du Castelan. La seigneurie y entretient soixante soldats ; plus, à ce qu’on lui dit là mesmes, contre ceus de la ville, que contre les etrangiers. Nous vismes aussi une relligion de Moines, qui se noment Jésuates de Saint Jérosme. Ils ne sont pas Prestres ny ne disent la messe ou preschent, & sont la pluspart ignorans, & font etat d’être excellans distillateurs d’eaus nafes & pareilles eaux, & là & ailleurs. Ils sont vetus de blanc, & petites berretes blanches, une robe enfumée par dessus ; force beaus jeunes hommes. Leur Eglise fort bien accommodée, & leur refectoire, où leur table estoit des ja couverte pour souper. Ils virent là certenes vieilles masures très antiennes du temps des Romeins, qu’ils disent avoir esté un amphitheatre, & les raprisent avec autres pieces qui se découvrent audessous. Au retour delà, nous trouvames qu’ils nous avoint parfumé leurs cloitres & nous firent antrer en un cabinet plein de fioles & de vesseaus de terre, & nous y parfumarent. Ce que nous y vismes de plus beau & qu’il disoit estre le plus beau batimant qu’il eut veu en sa vie, ce fut un lieu qu’ils appellent l’Arena. C’est un amphitéatre en ovale, qui se voit quasi tout entier, tous les sieges, toutes les votes & circonferance, sauf la plus extreme de dehors : somme qu’il y en a assez de reste pour decouvir au vif la forme & service de ces batimans. La seigneurie y fait employer quelques amandes des criminels, & en a refaict quelque lopin; mais c’est bien louin de ce qu’il faudroit à la remettre en son antier, & doute fort que toute la ville vaille ce rabillage. Il est en forme ovale ; il a quarante trois degrés de rangs d’un pied ou plus de haut chacun, & est environ six cens pas de rondeur en son haut. Les Jantilshomes du païs s’en servent encore pour y courre aus joutes & autres plesirs publiques. Nous vismes aussi les Juifs, & il (Montaigne) fut en leur Sinagogue & les entretint fort de leurs serimonies. Il y a des places bien belles & beaus marchés. Du chateau qui est haut, nous decouvrions dans la pleine Mantoue qui est à vint milles à mein droite de notre chemin. Ils n’ont pas faute d’inscriptions ; car il n’y a rabillage de petite goutiere, où ils ne facent mettre, & en la ville & sur les chemins, le nom du Podesta, & de l’Artisan. Ils ont de commun avec les Allemans qu’ils ont tous des Armoiries, tant marchans qu’autres, & en Allemaigne, non les villes sulemant, mais la pluspart des Bourgs ont certenes armes propres. Nous partimes de Verone, & vismes, en sortant, l’Eglise de Nôtre-Dame des miracles, qui est fameuse, de plusieurs accidens étranges, en considération desquels on la rebastit de neuf, d’une très belle figure ronde. Les clochiers de là, sont couvers en plusieurs lieus de brique couchée de travers. Nous passames une longue pleine de diverse façon, tantost fertile, tantost autre, ayant les montaignes bien louin à nostre mein gauche, & aucunes à droite, & vinsmes, d’une trete souper à

VINCENZA, trante milles. C’est une grande ville, un peu moins que Verone, où il y a tout plein de palais de noblesse. Nous y vismes lendemein plusieurs Eglises, & la foire qui y estoit lors, en une grande place, plusieurs boutiques qui se batissent de bois sur le champ pour cet effect. Nous y vismes aussi des Jesuates qui y ont un beau Monastere, & vismes leur boutique d’eaus, de quoy ils font boutique & vente publicque, & en eusmes deus de senteur pour un escu : car ils en font des medecinales pour toutes maladies. Leur fondateur est P. Urb. S. Jan Colombini, Jantilhome Sienois, qui le fonda l’an 1367. Le Cardinal de Pelneo est pour cette heure leur protecteur. Ils n’ont des Monasteres qu’en Italie, & y en ont trante. Ils ont une très-belle habitation. Ils se foitent, disent-ils, tous les jours : chacun a ses chenettes en sa place de leur Oratoire, où ils prient Dieu sans vois, & y sont ensamble à certenes heures. Les vins vieus failloint déja lors, qui me metoit en peine à cause de sa colique (de Montaigne), de boire ces vins troubles, autremant bons toutefois. Ceus d’Allemaigne se faisoint regretter, quoiqu’ils soint pour la pluspart aromatisés, & ayent diverses santeurs qu’ils prennent à friandise, mesmes de la sauge, & l’apelent vin de sauge, qui n’est pas mauvais, quand on y est accoutumé ; car il est au demûrant bon & genereus. Delà nous partimes Jûdy après disner, & par un chemin très-uni, large, droit, fossoyé de deus pars, & un peu relevé, aïant de toutes pars un terroir très-fertile, les montaignes come de coutume, de louin à nostre veue, vinsmes coucher à

PADOUE, dix-huit milles. Les hostelleries n’ont nulle comparaison, en nulle sorte de tretemant à ceux d’Allemagne. Il est vrai qu’ils sont moins chers d’un tiers, & approchent fort du pouint de France. Elle est bien, fort vaste, & à mon avis, a sa cloture de la grandeur de Bordeaus pour le moins. Les rues étroites & ledes, fort peu peuplées, peu de belles maisons : son assiete fort plesante, dans une pleine descouverte, bien louin tout au tour. Nous y fusmes tout le lendemein, & vismes les escoles d’escrime, du bal, de monter à cheval, où il y avoit plus de çant Jantilshomes François ; ce que M. de Montaigne contoit à grand’incommodité pour les jeunes hommes de nostre païs qui y vont, d’autant que cete société les acoustume aus meurs & langage de leur nation, & leur ôte le moïen d’acquerir des connoissances étrangieres. L’Eglise S. Anthoine lui samble belle ; la voute n’est pas d’un tenant ; mais de plusieurs enfonçures en dome. Il y a beaucoup de rares sculptures de marbre & de bronse. Il y regarda de bon oeil le visage du Cardinal Bembo qui montre la douceur de ses mœurs, & je ne sçay quoy de la jantillesse de son esprit. Il y a une salle, la plus grande, sans piliers, que j’aïe jamais veu, où se tient leur justice ; & à l’un bout est la teste de Titus Livius maigre, raportant un home studieus & melancholique, antien ouvrage auquel il ne reste que la parole. Son epitaphe aussy y est, lequel ayant trouvé, ils l’ont élevé pour s’en faire honneur, & avecques raison. Paulus le Jurisconsulte y est aussi sur la porte de ce Palais ; mais il (Montaigne) juge que ce soit ouvrage recent. La maison qui est au lieu des Antienes Arènes n’est pas indigne d’estre veue, & son jardin. Les Escolirs y vivent à bonne raison à sept escus pour mois, le métre, & six le valet, aus plus honnestes pansions. Nous en partimes les samedy bien matin, & par une très-belle levée le long de la riviere, aïant à nos côtés des pleines très-fertiles de bleds & fort ombragées d’abres, entresemés par ordre dans les champs, où se tiennent leurs vignes, & le chemin fourny de tout plein de belles mesons de plesances, & entre autres d’une maison de ceus de la race Contarene, à la porte de laquelle il y a une inscription que le Roy y logea revenant de Poloigne. Nous nous rendismes à la

CHAFFOUSINE, vingt milles où nous disnames. Ce n’est qu’une hostellerie où l’on se met sur l’eau pour se rendre à Venise. Là abordent tous les bateaus le long de cete riviere, avec des engeins & des polies, que deus chevaus tournent à la mode de ceus qui tournent les meules d’huile. On emporte ces barques à tout des roues qu’on leur met au dessous, par dessus un planchier de bois pour les jetter dans le canal qui se va randre en la mer, où Venise est assise. Nous y disnames, & nous estans mis dans une gondole, vismes souper à

VENISE, cinq milles. Lendemein qui fut Dimenche matin, M. de Montaigne vit M. de Ferrier Ambassadur du Roi, qui lui fit fort bonne chere, le mena à la Messe, & le retint à disner avec lui. Le Lundy M. d’Estissac & lui y disnarent encores. Entre autres discours dudict Ambassadeur, celui-là lui sembla estrange, qu’il n’avoit commerce avecq nul home de la ville, & que c’étoit un humeur de jans si supçonneuse que, si un de leurs Jantilshomes avoit parlé deus fois à lui, ils le tienderoint poter suspect : & aussi cela, que la ville de Venise valoit quinze çans mille escus de rante à la Signeurie. Au demeurant les raretés de cete ville sont assez connuës. Il (Montaigne) disoit l’avoir trouvée autre qu’il ne l’avoit imaginée, & un peu moins admirable. Il la reconnut, & toutes ses particularités, avec extrème dilijance. La police, la situation, l’arsenal, la place de S. Marc, & la presse des peuples etrangiers, lui samblarent les choses plus remerquables. Le Lundy à souper, la Signora Veronica Franca, janti fame Venitiane, envoïa vers lui pour lui presanter, un livre de Lettres qu’elle a composé ; il fit donner deux escus audict home. Le Mardy après disner il eut la colicque qui lui dura deus ou trois heures, non pas des plus extremes à le voir, & avant souper il randit deus grosses pierres l’une après l’autre. Il n’y trouva pas cete fameuse beauté qu’on attribue aus Dames de Venise, & si vid les plus nobles de celles qui en font traficque ; mais cela lui sembla autant admirable que nulle autre chose, d’en voir un tel nombre, comme de cent cinquante ou environ, faisant une dépense en meubles & vestemans de princesses ; n’ayant autre fons à se meintenir que de cete traficque & plusieurs de la noblesse de là mesme, avoir des courtisaines à leurs despens, au veu & sceu d’un chacun. Il luoit pour son service une gondole, pour jour & nuict, à deus livres, qui font environ dix-sept solds, sans faire nulle despense au barquerol. Les vivres y sont chers come à Paris ; mais c’est la ville du monde ou on vit à meilleur conte, d’autant que la suite des valets nous y est du tout inutile, chacun y allant tout sul ; & la despense des vetemans des mesmes, & puis qu’il n’y faut nul cheval. Le Samedy, dousiesme de Novembre, nous en partimes au matin, & vismes à

LA CHAFFOUSINE, cinq milles. Où nous nous mîmes homes & bagage, dans une barque pour deus escus. Il (Montaigne) a accoutumé creindre l’eau, mais ayant opinion que c’est le sul mouvemant qui offence son estomac, voulant essaïer si le mouvemant de cete riviere, qui est eguable & uniforme, atendu que des chevaus tirent ce bateau, l’offenseroit, il l’essaïa, & trouva qu’il n’y avoit eu nul mal. Il faut passer deus ou trois portes dans cete riviere, qui se ferment & ouvrent aus passans. Nous vinmes coucher, par eau, à

PADOUE, vingt milles. M. de Caselis laissa là sa compaignie, & s’y arresta en pansion, pour sept escus par mois, bien logé & treté. Il eût peu avoir un lacquais pour cinq escus ; & si ce sont des plus hautes pansions, où il y avoit bonne compagnie, & notammant le sieur de Millau, fils de M. de Salignac. Ils n’ont communémant point de valets & sulemant un garçon du logis, ou des fames qui les servent : chacun une chambre fort propre ; le feu de leur chambre & la chandele, ils se le fournissent. Le tretemant, come nous vismes, fort bon. On y vit à très-grande raison, qui est, à mon avis, la raison que plusieurs etrangiers s’y retirent, de ceus mesmes qui n’y sont plus escoliers. Ce n’est pas la coutume d’y aller à cheval par la ville ny guiere suivy. En Allemaigne je remarquois que chacun porte espée au costé, jusques aus maneuvres. Aus terres de cette Seigneurie, tout au rebours, personne n’en porte. Dimenche après disner, 13 de Novembre, nous en partimes pour voir des beins, qu’il y avoit sur la mein droite. Il (Montaigne) tira droit à Abano. C’est un petit village près du pied des montaignes, au dessus duquel, trois ou quatre cent pas, il y a un lieu un peu soublevé, pierreux. Ce haut qui est fort spacieus, a plusieurs surjons de fontenes chaudes & bouillantes qui sortent du rochier. Elles sont trop chaudes entour leur source pour s’y beigner, & encore plus pour en boire. La trace autour de leur cours est toute grise, come de la cendre bruslée. Elles laissent force excremans qui sont en forme d’éponges dures. Le goust en est salé & souffreus. Toute la contrée est en fumée, car les ruisseaus qui escoulent par-cy par là dans la pleine, emportent bien louin cete chaleur & la santur. Il y a là deus ou trois maisonnetes assez mal accommodées pour les malades, dans lesqueles on derive des canals de ces eaus, pour en faire des beins aus meisons. Non sulemant il y a de la fumée où est l’eau, mais le rochier mesme fume par toutes ses crevasses & jointures, & rand chaleur partout, en maniere qu’ils en ont percé aucuns endroits, où un home se peut coucher, & de cete exhalation se rechauffer & mettre en sueur : ce qui se faict soubdeinemant. Il (Montaigne) mit de cet eau en la bouche, après qu’elle fut fort reposée pour perdre sa chaleur excessive : il leur trouva le goust plus salé qu’autre chose. Plus, à mein droite, nous decouvrions l’abbaïe de Praïe, qui est fort fameuse pour sa beauté, richesse & courtoisie à recevoir & treter les etrangiers. Il (Montaigne) n’y voulut pas aler, faisant état que toute cette contrée, & notamment Venise, il avoit à la revoir à loisir, & n’estimoit rien cete visite ; & ce qui la lui avoit fait entreprandre, c’estoit la faim extreme de voir cete ville. Il disoit qu’il n’eût sçeu arreter ny à Rome, ny ailleurs en Italie en repos, sans avoir reconnu Venise, & pour cet effaict s’étoit detourné de chemin. Il a laissé à Padoue, sur cet esperance, à un maistre François Bourges, François, les œuvres du Cardinal Cusan, qu’il avoit acheté à Venise. De Abano, nous passames à un lieu nommé S. (San) Pietro, (lieu) bas, & avions toujours les montaignes à notre main droite, fort voisines. C’est un païs de preries & pascages qui est de mêmes tout en fumée en divers lieus de ces eaus chaudes, les unes brûlantes, les autres tiedes, autres froides : le goust un peu plus mort & mousse que les autres, moins de santur de souffre, &, quasi pouint du tout, un peu de salure. Nous y trouvames quelques traces d’antiques bastimans. Il y a deux ou trois chetisves maisonnettes autour, pour la retraite des malades ; mais, à la vérité tout cela est fort sauvage, & ne serois d’avis d’y envoïer mes amis. Ils disent que c’est la Seigneurie qui n’a pas grand souin de cela, & creint l’abord des Seigneurs etrangiers. Ces derniers beins lui firent resouvenir, disoit il, de ceus de Preissac, près d’Ax. La trace de ces eaus est toute rougeastre, & mit sur sa langue de la boue ; il n’y trouva nul goust ; il croit qu’elles soint plus ferrées. De là nous passames le long d’une très belle maison d’un Jantilhome de Padoue, où estoit M. le Cardinal d’Este, malade des goutes, il y avoit plus de deus mois pour la commodité des beins, & plus, (pour) le voisinage des Dames de Venise, & tout jouingnant, de là vinmes coucher à

BATAILLE, huit milles, petit village sur le canal del Fraichine, qui n’ayant pas de profondur, deus ou trois pieds par fois, conduit pourtant des batteaus fort étranges. Nous fumes là servis de plats de terre & assietes de bois à faute d’estein ; autremant assés passablemant. Le Lundy matin je m’en partis devant avec le mulet. Ils alarent voir des beins qui sont à cinq cens pas de là, par la levée le long de ce canal. Il n’y a, à ce qu’il (Montaigne) rapportoit, qu’une maison sur le being, avec dix ou douze chambres. En May & en Aoust ils disent qu’il y va assés de jans, mais la pluspart logent audit bourg ou à ce Chateau du seigneur Pic, où logeoit M. le Cardinal d’Este. L’eau des beins descend d’une petite crope de montaigne, & coule par des canals en ladite maison & au dessous ; ils n’en boivent point, & boivent plustot de celle de S. Pierre, qu’ils envoïent querir. Elle descent de cete mesme crope par des canaus tous voisins de l’eau-douce, & bonne ; selon qu’elle prand plus longue ou courte course, elle est plus ou moins chaude. Il fut pour voir la source jusques au haut, ils ne la lui surent montrer, & le païerent qu’elle venoit sous terre. Il lui trouve à la bouche peu de goust, come à celle de S. Pierre, peu de santur de souffre, peu de salure. Il pense que qui en boiroit en recevroit même effaict que de celes de S. Pierre. La trace qu’elle faict, par ses conduicts, est rouge. Il y a en cete maison des beins & d’autres lieus où il degoute sulemant de l’eau, sous laquelle on présante le mambre malade. On lui dict que communéemant c’est le front, pour les maus de teste. Ils ont aussi en quelques endrets, de ces canals, faict de petites logettes de pierre, où on s’enferme, & puis ouvrant le souspirail de ce canal, la fumée & la chalur font incontinant fort suer ; ce sont étuves seches, de quoy ils en ont de plusieurs façons. Le principal usage est de la fange. Elle se prand dans un grand bein qui est audessous de la maison, au descouvert, a tout un instrumant de quoy on la puise pour la porter au logis qui est tout voisin. Là ils ont plusieurs instrumans de bois propres aus jambes, aus bras, cuisses, & autres parties, pour y coucher & enfermer lesdicts mambres, ayant ramply ce vesseau de bois tout de cete fange ; laquelle on renouvelle selon le besouin. Cete boue est noire come cele de Barbotan, mais non si graneleuse, & plus grasse, chaude d’une moïene chaleur, & qui n’a quasi pouint de santur. Tous ces beins-là n’ont pas grande commodité, si ce n’est le voisinage de Venise ; tout y est grossier & maussade. Ils partirent de Bataille, après des-iuner, & suivirent ce canal. Bien près delà ils rancontrarent le pont du canal qu’on nomme le canal à deus chemins, élevés d’une part & d’autre. En cet endroit on a fait des routes par le dehors, de la hauteur desdicts chemins, sur lesquelles les voyageurs passent. Les routes par le dedans se vont baissant jusques au niveau du fond de ce canal : là où il se faict un pont de pierre qui soutient ces deus voutes, sur lequel pont coule ce canal. Par le dessus d’une voute à l’autre, sur ce canal, il y a un pont fort haut, soubs lequel passent les bateaux qui suivent le canal, & au-dessus ceus qui veulent traverser ce canal. Il y a un autre gros ruisseau tout au fond de la pleine, qui vient des montaignes, duquel le cours traverse ce canal. Pour le conduire sans interrompre ce canal, a été faict ce pont de pierre sur lequel court le canal, & au-dessous duquel court ce ruisseau & le tranche sur un planchier revestu de bois par les flancs, en maniere que ce ruisseau est capable de porter basteaus ; il aroit assés de place & en largeur & en hauteur. Et puis sur le canal d’autres bateaus y passant continuellemant, & sur la voute du plus haut des pons des coches, il y avoit trois routes l’une sur l’autre. De là, tenant tous iours ce canal à mein droite, nous couteïames une vilete nommée Montselise, basse, mais de laquelle la closture va jusques au haut d’une montaigne, & enferme un vieus chateau qui appertenoit aus antiens seigneurs de cette ville : ce ne sont asteure que ruines. Et laissant là les montaignes à droite, suivismes le chemin à gauche, relevé, beau, plain, & qui doit estre en la saison plein d’ombrages ; à nos costés des pleines très fertiles, aïant, suivant l’usage du païs, parmy leurs champs de bleds, forces abres rangés par ordre, d’où pandent leurs vignes. Les beufs fort grands & de couleur gris, sont là si ordineres que je ne trouvay plus etrange ce que j’avois remarqué de ceux de l’Archiduc Fernand. Nous nous rancontrames sur une levée ; & des deus parts des marêts qui ont de largeur plus de quinse milles, & autant que la veue se peut estandre. Ce sont autrefois esté des grands estangs, mais la Seigneurie s’est essaïé de les assécher, pour en tirer du labourage ; en quelques endrets ils en sont venus à-bout, mais fort peu. C’est à présant une infinie étandue de païs boueus, sterile, & plein de cannes. Ils y ont plus perdu que gagné à lui vouloir faire changer de forme. Nous passames la riviere d’Adisse, sur nostre mein droite, sur un pont planté sur deus petits bateaux capables de quinse ou vint chevaux ; coulant le long d’une corde attachée à plus de cinq cens pas de là dans l’eau ; & pour la soutenir en l’air, il y a plusieurs petits bateaux jetés entre deus, qui, à tout des fourchettes, soutienent cete longue corde. De là nous vinmes coucher à

ROVIGO, vint & cinq milles, petite vilete appertenant encore à ladite Seigneurie. Ils commençarent à nous y servir du sel en masse duquel on en prend come du sucre. Il n’y a pouint moindre foison de viandes qu’en France, quoyqu’on aïe acoutumé de dire, & de ce qu’ils ne lardent pouint leur rosti, (cela cependant) ne lui oste guiere de faveur. Leurs chambres à faute de vitres & closture des fenestres, moins propres qu’en France ; les licts sont mieux faicts, plus unis, à tout force de materas ; mais ils n’ont guiere que des petits pavillons mal tissus, & sont fort espargnans de linsuls blancs. Qui iroit sul, ou à petit trein, n’en auroit pouint. La cherté comme en France, ou un peu plus. C’est là la ville de la naissance du bon Célius, qui s’en surnomma Rodoginus : elle est bien jolie, & y a une très-belle place ; la riviere d’Adisse passe au milieu. Mardy au matin, 15e de Novembre, nous partismes de là, & après avoir faict un long chemin sur la chausée, come celle de Blois, & traversé la riviere d’Adisse, que nous rancontrames à nostre mein droite, & après, celle du Po, que nous trouvames à la gauche, sur des pons pareils au jour precedant, sauf que sur ce planchier il y a une loge qui s’y tient, dans laquelle on paie les tribus en passant, suivant l’ordonnance qu’ils ont là imprimée & prescripte ; & au mileu du passage arrêtent leur bateau tout court, pour conter & se faire paier avant que d’aborder. Après estre descendus dans une pleine basse, où il samble qu’en temps bien pluvieus le chemin seroit inaccessible, nous nous randimes d’une trete, au soir, à

FERRARE, vint milles. Là pour leur foy & bollette, on nous arresta longtemps à la porte : & ainsi à tous. La ville est grande comme Tours, assise en un païs fort plein ; force palais ; la pluspart des rues larges & droites ; fort peu peuplée. Le Mercredy au matin MM. d’Estissac & de Montaigne alarent baiser les meins au Duc. On lui fit entendre leur dessein : il envoya un Seigneur de sa Cour les recueillir, & mener en son Cabinet, où il étoit avec deux ou trois. Nous passames au travers de plusieurs chambres closes, où il y avoit plusieurs Jantils-homes bien vétus. On nous fit entrer. Nous le trouvames debout contre une table, qui les attendoit. Il mit la mein au bonnet, quand ils entrarent, & se tint tous-iours descouvert tant que M. de Montaigne parla à lui, qui fut assés longtems. Il lui demanda premieremant, s’il entendoit la langue? & lui ayant esté respondu que oui, il leur dit en Italien très-eloquent, qu’il voïoit très volantier les Jantils-homes de cette nation étant serviteur du Roy Très Chréstien, & très-obligé. Ils eurent quelques autres propos ensamble, & puis se retirarent ; le Seigneur Duc ne s’étant jamais couvert. Nous vismes en un’eglise, l’effigie de l’Arioste, un peu plus plein de visage qu’il n’est en ses livres ; il mourut eagé de cinquante neuf ans le 6 de Juing 1533. Ils y servent le fruit sur des assietes. Les rues sont toutes pavées de briques. Le portiques qui sont continuels à Padoue & servent d’une grande commodité pour se promener en tous temps à couvert & sans crotes, y sont à dire. A Venise les rues & pavés de mesme matiere, & si pandant, que il n’y a jamais de boue. J’avoy oblié à dire de Venise que le jour que nous en partimes, nous trouvames sur nostre chemin, plusieurs barques, aïant tout leur vantre chargé d’eau douce : la charge du bateau vaut un escu randue à Venise, & s’en sert-on à boire ou à teindre les draps. Estant à Chaffousine, nous vismes comment à tout des chevaus, qui font incessamment tourner une rouë, il se puise de l’eau d’un ruisseau & se verse dans un canal, duquel canal lesdits bateaus la reçoivent, se presantans audessous. Nous fumes tout ce jour-là à Ferrare, & y vimes plusieurs belles Eglises, jardins & maisons privées, & tout ce qu’on nous dît être remerquable : entre autres, aux Jésuates, un pied de rosier qui porte fleur tous les mois de l’an, & lors mesmes s’y en trouva une qui fut donnée à M. de Montaigne. Nous vismes aussi le Bucentaure que le Duc avoit faict faire pour sa nouvelle fame, qui est belle & trop jeune pour lui, à l’envi de celui de Venise, pour la conduire sur la riviere du Pô. Nous vismes aussi l’arsenal du Duc, où il y a une piece longue de trente cinq pans, qui porte un pied de diametre. Les vins nouveaus troubles que nous beuvions, & l’eau tout ainsi trouble qu’elle vient de la riviere, lui faisoit peur pour sa colicque. A toutes les portes des chambres de l’hostelerie, il y a escrit: Ricordati della boletta. Soudein qu’on est arrivé, il faut envoyer son nom au magistrat & le nombre d’homes, qui mande qu’on les loge, autremant on ne les loge pas. Le jeudy matin nous en partimes & suivimes un païs plein & tres fertile, difficile aus jans de pied en tamps de fange, d’autant que le païs de Lombardie et fort gras, & puis les chemins etant fermés de fossés de tous costés, ils n’ont de quoy se garantir de la boue à cartier : de maniere que plusieurs du païs marchent à-tout ces petites echasses d’un demy pied de haut. Nous nous randismes au soir, d’une trete, à

BOULONGNE, trante milles. Grande & belle ville plus grande & puplée de beaucoup que Ferrare. Au logis où nous logeames, le jeune seigneur de Montluc, y étoit arrivé une heure avant, venant de France, & s’arresta en ladite ville pour l’escole des armes & des chevaus. Le vendredy nous vismes tirer des armes le Vénitian qui se vante d’avoir trouvé des inventions nouvelles en cet art là, qui commandent à toutes les autres come de vray, sa mode de tirer est en beaucoup de choses differant des communes. Le meilleur des escoliers estoit un jeune home de Bordeaus, nomé Binet. Nous vismes un clochier carré, antien, de tele structure, qui est tout pandant & samble menasser sa ruine. Nous y vismes aussi les escoles des sciences, qui est le plus beau batiment que j’aye jamais veu pour ce service. Le samedy après disner nous vismes des Comediens, de quoi il (Montaigne) se contenta fort, & y print, ou de quelque autre cause, une doleur de teste qu’il n’avoit senti il y avoit plusieurs ans ; & si, en ce tems là, il disoit se trouver en un indolence de ses reins, plus pure qu’il n’avoit acoustumé il y avoit longtans, & jouissoit d’un benefice de vantre, tel qu’au retour de Banieres : sa doleur de teste lui passa la nuict. C’est une ville toute enrichie de beaus & larges portiques & d’un fort grand nombre de beaus palais. On y vit comme à Padouë, ou environ, & a très-bonne raison ; mais la ville un peu moins paisible pour les parts antienes qui sont entre des partis d’aucunes races de la ville, desqueles l’une a pour soy les Francés de tout tamps, l’autre les Espaignols qui sont là en grand nombre. En la place, il y a une très-belle fontene. Le dimanche, il (Montaigne) avoit délibéré de prandre son chemin à gauche vers Imola, la marche d’Ancone & Lorette, pour jouindre à Rome ; mais un Alemant lui dict qu’il avoit esté volé des bannis sur le duché de Spolete. Einfin il print à droite vers Florance. Nous nous jettames soudin dans un chemin aspre & païs montueux, & vinmes coucher à

LOYAN, sese milles, petit village assés mal commode. Il n’y a en ce village que deus hosteleries qui sont fameuses entre toutes celles d’Italie, de la trahison qui s’y fait aus passans, de les paistre de belles promesses de toute sorte de commodités, avant qu’ils mettent pied à terre, & s’en mocquer quand ils les tiennent à leur mercy : de quoy il y a des proverbes publiques. Nous en partimes bon matin lendemein, & suivismes jusques au soir, un chemin qui, à la verité, est le premier de notre voïage qui peut se nommer incommode & farouche, & parmi les montaignes plus difficiles qu’en nulle autre part de ce voïage : nous vismes coucher à

SCARPERIE, vint & quattre milles. Petite villete de la Toscane, où il se vend force estuis & ciscars, & semblable marchandise. Il (Montaigne) avoit là tous les plesirs qu’il est possible, au debat des hostes. Ils ont cete coustume d’envoïer au devant des etrangers sept ou huict lieuës, les éconjurer de prandre leur logis. Vous trouverez souvent l’hoste mesme à cheval, & en divers lieus plusieurs homes biens vestus qui vous guetent ; & tout le long du chemin, lui qui les vouloit amuser, se faisoit plaisammant entretenir des diverses offres que chacun lui faisoit, & il n’est rien qu’ils ne promettent. Il y en eut un qui lui offrit en pur don un lievre, s’il vouloit seulemant visiter sa maison. Leur dispute & leur contestation s’arreste aus portes des villes, & n’osent plus dire mot. Ils ont cela en général de vous offrir un guide à cheval à leurs despans, pour vous guider & porter partie de votre bagage jusques au logis où vous allez ; ce qu’ils font toujours, & païent leur despense. Je ne scay s’ils y sont obligés par quelque ordonnance à cause du dangier des chemins. Nous avions faict le marché de ce que nous avions à païer & à recevoir à Loïan, dès Boulongne. Pressés par les jans de l’hoste où nous logeames & ailleurs, il en voioit quelqu’un de nous autres, visiter tous les logis, & vivres & vins, & santir les conditions, avant que descendre de cheval, & acceptoit la meilleure ; mais il est impossible de capituler si bien qu’on échape à leur tromperie : car où il vous font manquer le bois, la chandelle, le linge, où le souin que vous avez oblié à spécifier. Cete route est pleine de passans ; car c’est le grand chemin & ordinere à Rome. Je fus là averty d’une sotise que j’avois faite, ayant oblié à voir à dix milles deça Loïan, à deus milles du chemin, le haut d’une montaigne d’où en tamps pluvieus & orageus & de nuict, on voit sortir de la flâme d’une extrême hauteur ; & disoit le rapporteur qu’à grandes secousses il s’en regorge par fois des petites pieces de monnoie, qui a quelque figure. Il eût fallu voir (ce) que c’étoit que tout cela. Nous partimes lendemein matin de Scarperia ayant notre hoste pour guide, & passames un beau chemein entre plusieurs collines peuplées & cultivées. Nous détournames en chemin sur la mein droite environ deus milles, pour voir un palais que le Duc de Florence y a basti depuis douse ans, où il amploïe tous ses cinq sens de nature pour l’ambellir. Il samble qu’exprès il aïe choisy un’assiete incommode, stérile & montueuse, voire & sans fontenes, pour avoir cet honneur de les aler querir à cinq milles de là, & son sable & chaus à autres cinq milles. C’est un lieu, là, où il n’y a rien de plein. On a la veue de plusieurs collines, qui est la forme universelle de cete contrée. La maison s’apelle Pratellino. Le bastimant y est méprisable à le voir de louin, mais de près il est très-beau, mais non des plus beaus de notre France. Ils disent qu’il y a six vints chambres mublées ; nous en vismes dix ou douse de plus beles. Les meubles sont jolis, mais non magnifiques. Il y a de miralculeus, une grotte à plusieurs demures & pieces : cete partie surpasse tout ce que nous ayons jamais veu ailleurs. Elle est encroutée & formée partout de certene matiere qu’ils disent estre apportée de quelques montagnes, & l’ont cousue à tout des clous imperceptiblemant. Il y a non sulemant de la musicque & harmonie qui se faict par le mouvemant de l’eau, mais encore le mouvemant de plusieurs statues & portes à divers actes, que l’eau esbranle, plusieurs animaus qui s’y plongent pour boire, & choses samblables. A un sul mouvemant, toute la grotte est pleine d’eau, tous les sieges vous rejallissent l’eau aus fesses ; &, fuiant de la grotte, montant contremont les eschaliers du chateau, il sort d’eus en deus degrés de cet eschalier, qui veut donner ce plesir, mille filets d’eau qui vous vont baignant jusques au haut du logis. La beauté & richesse de ce lieu ne se peut représenter par le menu. Audessous du chasteau il y a entre autres choses une allée large de cinquante pieds, & longue de cinq cens pas ou environ, qu’on a rendu quasi égale, à grande despanse ; par les deus costés il y a des longs & très beaus acoudouers de pierre de taille de cinq ou de dix en dix pas ; le long de ces acoudouers, il y a des surjons de fontenes dans la muraille, de façon que ce ne sont que pouintes de fontenes tout le long de l’allée. Au fons, il y a une belle fontene qui se verse dans un grand timbre par le conduit d’une statue de marbre, qui est une fame faisant la buée. Ell’esprint une nape de marbre blanc, du degout de laquelle sort cet eau, & au dessous, il y a un autre vesseau, où il samble que ce soit de l’eau qui bouille, à faire buée. Il y a aussi une table de mabre en une salle du chasteau en laquelle il y a six places, à chacune desqueles on soubleve de ce mabre un couvercle à-tout un anneau, au dessous duquel il y a un vesseau qui se tient à ladite table. Dans chacun desdits six vesseaus, il sourd un tret de vive fontene, pour y refreschir chacun son verre, & au milieu un gand à mettre la bouteille. Nous y vismes aussi des trous fort larges dans terre, où on conserve une grande quantité de nège toute l’année, & la couche lon sur une lettiere de herbe de genet, & puis tout cela est recouvert bien haut en forme de piramide de glu, come une petite grange. Il y a mille gardoirs, & se bâtit le corps d’un geant, qui a trois coudées de largeur à l’ouverture d’un euil ; le demurant proportionné de mesmes, par où se versera une fontene en grande abondance. Il y a mille gardoirs & estancs, & cela tiré de deus fontenes, par infinis canals de terre. Dans une très-belle & grande voliere, nous vismes des petits oiseaus, come chardonerets qui ont à la cüe deus longues plumes, come celles d’un grand chappon. Il y a aussi une singuliere etuve. Nous y arrestames deus ou trois heures, & puis reprimes notre chemin & nous randimes par le haut de certenes colines, à

FLORENCE, 17 milles. Ville moindre que Ferrare en grandeur, assise dans une plene entournée de mille montaignettes fort cultivées. La riviere d’Arne passe au travers & se trajette à tout des pons. Nous ne trouvasmes nuls fossés autour des murailles. Il (Montaigne) fit ce jour là deus pierres & force sable, sans en avoir eu autre resantimant que d’une legiere dolur au bas du vantre. Le mesme jour nous y vismes l’escurie du grand Duc, fort grande, voutée, où il n’y avoit pas beaucoup de chevaus de prix : aussi n’y estoit-il pas ce jour-là. Nous vismes là un mouton de fort etrange forme ; aussi un chameau, des lions, des ours, & un animal de la grandeur d’un fort grand mâtin de la forme d’un chat, tout martelé de blanc & noir qu’ils noment un tigre. Nous vismes l’Eglise St. Laurent, où pandent encore les enseignes que nous perdismes sous le Mareschal Strozzi en la Toscane. Il y a en cete Eglise plusieurs pieces en plate peinture & très beles statues excellentes, de l’ouvrage de Michel Ange. Nous y vismes le Dôme, qui est une très-grande Eglise, & le clochier tout revestu de mabre blanc & noir : c’est l’une des beles choses du monde & plus sumptueuses. M. de Montaigne disoit jusques lors n’avoir jamais veu nation où il y eût si peu de beles fames que l’Italiene. Les logis, il les trouvoit beaucoup moins commodes qu’en France & Allemaigne ; car les viandes n’y sont ny en si grande abondance à moitié qu’en Allemaigne, ny si bien apprétées. On y sert sans larder & en l’un & en l’autre lieu ; mais en Allemaigne elles sont beaucoup mieu assesonnées, & diversité de sauces & de potages. Les logis en Italie de beaucoup pires ; nulles salles ; les fenétres grandes & toutes ouvertes, sauf un grand contrevant de bois qui vous chasse le jour, si vous en voulez chasser le soleil ou le vent : ce qu’il trouvoit bien plus insupportable & irremédiable que la faute des rideaus d’Allemaigne. Ils n’y ont aussi que des petites cahutes à tout des chetifs pavillons, un, pour le plus, en chaque chambre, à tout une carriole au-dessous ; & qui haïroit à coucher dur, s’y trouveroit bien ampesché. Egale ou plus grande faute de linge. Les vins communéemant pires ; & à ceus qui en haïssent une douceur lâche, en cete seson insupportable. La cherté, à la vérité, un peu moindre. On tient que Florence soit la plus chere ville d’Italie. J’avoy faict marché avant que mon maistre arrivât à l’hostelerie de l’Ange, à sept reales pour home & cheval par jour, & quatre reales pour home de pied. Le mesme jour nous vismes un palais du Duc, où il prant plesir à besouigner lui mesme, à contrefaire des pierres orientales & à labourer le cristal: car il est Prince souingneur un peu de l’Archemie & des ars méchaniques & surtout grand Architecte. Landemein M. de Montaigne monta le premier au haut du dome, où il se voit une boule d’airain doré qui samble d’embas de la grandur d’une bale, & quand on y est, elle se treuve capable de quarante homes. Il vit là que le mabre de quoy cete Eglise est encroutée, mesme le noir, comance deja en beaucoup de lieus à se demantir, & se font à la gelée & au soleil, mesmes le noir ; car cet ouvrage est tout diversifié & labouré, ce qui lui fit creindre que ce mabre ne fût pas fort naturel. Il y voulsit voir les maisons des Strozzes & des Gondis, où ils ont encore de leurs parans. Nous vismes aussi le palais du Duc, où Cosimo son pere a faict peindre la prinse de Sienne & nostre bataille, perdue. Si est-ce qu’en divers lieus de cete ville, & notammant audit palais aus antiennes murailles, les fleurs-de-lis tiennent le premier rang d’honnur. MM. d’Estissac & de Montaigne furent au disner du grand Duc : car là on l’appelle ainsi. Sa fame estoit assise au lieu d’honnur ; le Duc audessous ; au-dessous du Duc, la belle-seur de la Duchesse ; audessous de cete cy, le frere de la Duchesse, mary de cete-cy. Cete Duchesse est belle à l’opinion Italienne, un visage agréable & imprieux, le corsage gros, & de tetins à leur souhait. Elle lui sambla bien avoir la suffisance d’avoir angeolé ce Prince, & de le tenir à sa dévotion long tamps. Le Duc est un gros home noir, de ma taille, de gros mambres, le visage & contenance pleine de courtoisie, passant tous iours, descouvert au travers de la presse de ses jans, qui est belle. Il a le port sein, & d’un homme de quarante ans. De l’autre coste de la table étoint le Cardinal, & un autre june de dix-huict ans, les deus freres du Duc. On porte à boire à ce Duc & à sa fame dans un bassin où il y a un verre plein de vin descouvert, & une bouteille de verre pleine d’eau ; ils prennent le verre de vin & en versent dans le bassin autant qu’il leur samble ; & puis le ramplissent d’eau eus-mesmes, & rasséent le verre, dans le bassin que leur tient l’échanson. Il metoit assés d’eau ; elle, quasi pouint. Le vice des Allemans de se servir de verres grans outre mesure, est icy au rebours de les avoir extraordinairemant petits. Je ne scay pourquoy cete ville soit surnommée belle par priviliege ; elle l’est mais sans aucune excellence sur Boulogne, & peu sur Ferrare, & sans compareson au dessous de Venise. Il faict à la vérité beau de couvrir de ce clochier, l’infinie multitude de Maisons qui ramplissent les collines tout au tour à bien deus ou trois lieues à la ronde, & cete pleine où elle est assise qui samble en longur, avoir l’étandue de deus lieues : car il samble qu’elles se touchent, tant elles sont dru femées. La ville est pavée de pieces de pierre plate sans façon & sans ordre. L’après disnée eus quatre Jantilshomes, & un guide, prindrent la poste pour aller voir un lieu du Duc qu’on nome Castello. La maison n’a rien qui vaille ; mais il y a diverses pieces de jardinage, le tout assis sur la pante d’une coline, en maniere que les allées droites sont toutes en pante, douce toutefois & aisée ; les transverses sont droites & unies. Il s’y voit là plusieurs bresseaux tissus & couvers fort espès : de tous abres odoriferans, come cedres, ciprès, orangiers, citronniers, & d’oliviers, les branches si jouintes & entrelassées, qu’il est aisé à voir que le soleil n’y sauroit trouver antrée en sa plus grande force. Les tailles de cyprès, & de ces autres abres disposés en ordre si voisins l’un de l’autre, qu’il n’y a place à y laisser que pour trois ou quatre. Il y a un grand gardoir, entre les autres, au milieu duquel on voit un rochier contrefaict au naturel, & samble qu’il soit tout glacé au-dessus, par le moïen de cete matiere de quoi le Duc a couvert ses grottes à Pratellino, & audessus du roc une grande medalle de cuivre, representant un home fort vieil, chenu, assis sur son cul, ses bras croisés, de la barbe, du front, & poil duquel coule sans cesse de l’eau goutte à goutte de toutes parts, représentant la sueur & les larmes, & n’a la fontene autre conduit que celui là. Ailleurs ils virent, par très-plesante expérience, ce que j’ai remerqué cy dessus : car se promenant par le jardin, & en regardant les singularités ; le jardinier les aïant pour cet effect laissé de compagnie, come ils furent en certin endroit à contempler certenes figures de mabre, il sourdit sous leurs pieds & entre leurs jambes, par infinis petits trous, des trets d’eau si menus qu’ils étoint quasi invisibles, & représentans souverenemant bien le dégout d’une petite pluïe, de quoy ils furent tout arrosés, par le moïen de quelque ressort souterrin que le jardinier remuoit à plus de deux çans pas de là, avec tel art que de là en hors, il faisoit hausser & baisser ces élancemens d’eau, come il lui pleisoit, les courbant & mouvant à la mesure qu’il vouloit : ce mesme jeu est là en plusieurs lieux. Ils virent aussi la maitresse fontene qui sort par le canal de deus fort grandes effigies de bronse, dont la plus basse prant l’autre entre les bras, & l’étrint de toute sa force ; l’autre demy pasmée, la teste ranversée samble randre par force par la bouche cet’eau, & l’élance de tele roideur, que outre la hauteur de ces figures, qui est pour le moins de vint pieds, le tret de l’eau monte à trante-sept brasses au-delà. Il y a aussi un cabinet entre les branches d’un abre tous-iours vert, mais bien plus riche que nul autre qu’ils eussent veu: car il est tout etoffé des branches vifves & vertes de l’abre, & tout-partout ce cabinet est si fermé de cete verdure qu’il n’y a nulle veuë qu’au travers de quelques ouvertures qu’il faut praticquer, faisant escarter les branches çà & là ; & au milieu, par un tours qu’on ne peut deviner, monte un surjon d’eau jusques dans ce cabinet au travers & milieu d’une petite table de mabre. Là se faict auissi la musicque d’eau, mais ils ne la peurent ouïr ; car il étoit tard à jans qui avoint à revenir en la ville. Ils y virent aussi le timbre des armes du Duc tout au haut d’un portal, très-bien formées de quelques branches d’abres nourris & entretenus en leur force naturelle par des fibres qu’on ne peut guiere bien choisir. Ils y furent en la seison la plus ennemie des jardins, qui les randit encore plus emerveillés. Il y a aussi là une belle grotte, où il se voit toute sorte d’animaus represantés au naturel, randant qui par bec, qui par l’aisle, qui par l’ongle ou l’oreille ou le naseau, l’eau de ces fontenes. J’obliois qu’au palais de ce prince en l’une des sales il se voit la figure d’un animal à quatre pieds, relevé en bronse sur un pilier représanté au naturel, d’une forme étrange, le devant tout écaillé, & sur l’eschine je ne sçay quelle forme de mambre, come des cornes. Ils disent qu’il fut trouve dans une caverne de montaigne de ce païs, & mené vif il y a quelques années. Nous vimes aussi le palais où est née la Reine mere. Il (Montaigne) vousit pour essayer toutes les commodités de cete ville, come il faisoit des autres, voir des chambres à louër, & la condition des pansions ; il n’y trouva rien qui vaille. On n’y trouve à louer des chambres qu’aus hosteleries à ce qu’on lui dît, & celes qu’il vit étoient mal-propres & plus cheres qu’à Paris beaucoup, & qu’a Venise mesme ; & la pansion chetifve, à plus de douze escus par mois pour maistre. Il n’y a aussi nul exercice qui vaille ny d’armes ny de chevaux ou de lettres. L’estein est rare en toute cete contrée, & n’y sert-on qu’en vesselle de cete terre-peinte, assés mal propre. Judy au matin, 24e de Novembre, nous est partismes, & trouvames un païs médiocremant fertile, fort peuplé d’habitations, & cultivé partout, le chemin bossu & pierreus, & nous randimes fort tard, d’une trete qui est fort longue, à

SIENE, trante deus milles, quatres postes ; ils les font de huict milles plus longues qu’ordinairemant les nostres. Le Vandredy il (Montaigne) la reconnut curieusemant, notamant pour le respect de nos guerres. C’est une ville inégale, plantée sur un dos de colline où est assise la meilleure part des rues ; ses deus pantes sont par degrès ramplies de diverses rues, & aucunes vont encore se relevant contre-mont, en autres haussures. Elle est du nombre des belles d’Italie, mais non du premier ordre, de la grandur de Florance : son visage la tesmoigne fort antienne. Elle a grand foison de fontenes, desqueles la pluspart des privés desrobent des veines, pour leur service particulier. Ils y ont des bones caves & fresches. Le Dôme, qui ne cede guiere à celui de Florance, est revetu dedans & dehors quasi partout, de ce mabre ci : ce sont des pieces carrées de mabre, les unes espesses d’un pied, autres moins, de quoi ils encroutent, come d’un lambris, ces batimans faicts de bricques, qui est l’ordinere matiere de cette nation. La plus bele piece de la ville, c’est la place ronde, d’une très-bele grandur, & alant de toutes parts courbant vers le palais qui faict l’un des visages de cete rondur, & moins courbe que le demurant. Vis-à-vis du palais, au plus haut de la place, il y a une très-belle fontene, qui par plusieurs canals, ramplit un grand vesseau où chacun puise d’une très-belle eau. Plusieurs rues viennent fondre en cete place par des pavés tissus en degrés. Il y a tout plein de rues & nombres très antiennes : la principale est cele de Piccolomini, de celle-là, de Tolomei, Colombini, & encore de Cerretani. Nous vismes des tesmoignages de trois ou quatre çans ans. Les armes de la ville qui se voient sur plusieurs piliers, c’est la Louve qui a pandus à ses tetins Romulus & Remus. Le Duc de Florance trete courtoisement les Grans qui nous favorisarent, & il a près de sa personne, Silvio Piccolomini, le plus suffisant jantilhome de notre tamps à toute sorte de science, & d’exercice d’armes, come celui qui a principalement à se garder de ses propres sujects. Il abandonne à ses villes le souin de les fortifier, & s’atache à des citadelles qui sont munitionnées & guardées avec toute despance & diligeance, & avec tel supçon qu’on ne permet qu’à fort peu de jans d’en aprocher. Les fames portent des chapeaus en leurs testes, la pluspart. Nous en vismes qui les ostoint par honeur, come les homes, à l’endret de l’élevation de la Messe. Nous etions logés à la Couronne, assés bien, mais tousiours sans vitres & sans chassis. M. de Montaigne étant enquis du concierge de Pratellino, come il étoit étonné de la beauté de ce lieu, après les louanges, (il) accusa fort la ledur des portes & fenestres de grandes tables de sapin, sans forme & ouvrage, & des serrures grossieres & nieptes come cele de nos villages, & puis la couverture des tuiles creus ; & disoit s’il n’y avoit moyen ny d’ardoise ni de plomb ou airin, qu’on devoit au moins avoir caché ces tuiles par la forme du batimant : ce que le concierge dit qu’il le rediroit à son maistre. Le Duc laisse encore en estre les antiennes marques & divises de cete ville, qui sonent partout LIBERTÉ ; si est-ce que les tumbes & épitaphes des Francés qui sont morts, ils les ont emportées de lurs places & cachées en certein lieu de la ville, sous coleur de quelque réformation du batimant & forme de leur église. Le Samedy 26 après disner nous suivismes un pareil visage de païs, & vinmes souper à

BUONCOUVENT, douze milles, Castello de la Toscane : ils appellent einsin des villages fermés qui pour leur petitesse ne méritent pouint le nom de ville. Dimenche bien matin nous en partismes, & parce que M. de Montaigne desira de voir Montalcin pour l’accouintance que les François y ont eu, il se destourna de son chemin à mein droite, & avec MM. d’Estissac, de Mattecoulon, & du Hautoi, ala audict Montalcin, qu’ils disent estre une ville mal-bastie de la grandur de Saint-Emilion, assise sur une montaigne des plus hautes de toute la contrée, toutefois accessible. Ils rancontrarent que grand’messe se disoit, qu’ils ouïrent. Il y a, à un bout, un chateau où le Duc tient ses garnisons ; mais à son avis (de Montaigne) tout cela n’est guiere fort, etant ledict lieu commandé d’une part par une autre montaigne voisine de çant pas. Aus terres de ce Duc, on meintient la mémoire des François en si grande affection, qu’on ne leur en faict guiere souvenir que les larmes leur en viennent aus yeux. La guerre mesmes leur samblant plus douce avec quelque forme de liberté, que la paix qu’ils jouissent sous la tyrannie. Là, M. de Montaigne s’informant s’il n’y avoit point quelques sepulchres des François, on lui respondit qu’il y en avoit plusieurs en l’Eglise S. Augustin, mais que par commandemant du Duc on les avoit ensevelis. Le chemin de cete journée fut montueus & pierreus, & nous randit au soir à

LA PAILLE, vint trois milles. Petit village de cinq ou six maisons au pied de plusieurs montaignes steriles, & mal plaisantes. Nous reprimes notre chemin lendemein bon matin le long d’une fondriere fort pierreuse, où nous passames & repassames çant fois un torrant qui coule tout le long. Nous rancontrames un grand pont basti par ce Pape Gregoire, où finissent les terres du Duc de Florance, & entrames en celes de l’Eglise. Nous rancontrames Acquapendente, qui est une petite ville, & se nome je crois einsin à cause d’un torrant qui tout jouignant de là, se précipite par des rochiers en la pleine. Delà nous passames S. Laurenzo qui est un Castello, & par Bolseno qui l’est aussi, tout noïant autour du lac qui se nome Bolseno, long de trante milles & large de dix milles, au milieu duquel se voit deus rochiers come des isles, dans lesquels on dict estre des monasteres. Nous nous randismes d’une trete par ce chemin montueus & sterile à

MONTEFIASCON, vint-six milles. Villette assise à la teste de l’une des plus hautes montaignes de toute la contrée. Elle est petite, & monstre avoir beaucoup d’antienneté. Nous en partimes matin, & vinmes à traverser une bele pleine & fertile, où nous trouvames Viterbo, qui avoit une partie de son assiette couchée sur une croupe de montaigne. C’est une belle ville, de la grandur de Sanlis. Nous y remercames beaucoup de belles maisons, grande foison d’ouvriers, belles rues & plesantes ; en trois endroits d’icelle, trois très-beles fontenes. Il (Montaigne) s’y fût arresté pour la beauté du lieu, mais son mulet qui aloit devant, etoit desja passé outre. Nous commenceames là à monter une haute côte de montaigne, au pied de laquelle au deça, est un petit lac qu’ils noment de Vico. Là, par un bien plesant vallon, entourné de petites collines, où il y a force bois (commodité un peu rare en ces contrées-là), & de ce lac, nous nous vinmes rendre de bonne heure à

ROSSIGLIONE, dix-neuf milles. Petite ville & chateau au Duc de Parme, comme aussi il se treuve sur ces routes plusieurs maisons & terres appartenans à la case Farnèse. Les logis de ce chemin sont des meilleurs, d’autant que c’est le grand chemin ordinere de la Poste. Ils prennent cinq juilles pour cheval à courre, & à louer deux juilles pour poste ; & à cete mesme reison, si vous les voulés pour deus ou trois postes ou plusieurs journées, sans que vous vous mettés en nul souin du cheval car de lieu en lieu les hostes prenent charge des chevaus de leurs compaignons ; voire, si le vostre vous faut, ils font marché que vous en puissiés reprandre un autre ailleurs sur vostre chemin. Nous vismes par experience qu’à Siène, à un Flamant qui estoit en notre compaignie, inconnu, estrangier, tout sul ; on fia un cheval de louage pour le mener à Rome, sauf qu’avant partir, on païe le louage ; mais au demeurant le cheval est à vostre mercy, & sous vostre foy que vous le metrés où vous prometés. M. de Montaigne se louoit de leur coustume de disner & de souper tard, selon son humeur : car on n’y disne, aus bonnes maisons, qu’à deus heures après midy, & soupe à neuf heures ; de façon que où nous trouvames des comédians, ils ne comançent à jouer qu’à six heures aus torches, & y sont deus ou trois heures, & après on va souper. Il (Montaigne) disoit que c’estoit un bon païs pour les paresseux, car on s’y leve fort tard. Nous en partîmes lemdemein trois heures avant le jour, tant il avoit envie de voir le pan de Rome. Il trouva que le serein donnoit autant de peine à son estomac le matin que le soir, ou bien peu moins, & s’en trouva mal jusqu’au jour, quoyque la nuit fût sereine. A quinse milles nous découvrîmes la ville de Rome, & puis la reperdismes pour longtems. Il y a quelques villages en chemin & hostelleries. Nous rancontrames aucunes contrées de chemins relevés & pavés d’un fort grand pavé, qui sambloit à voir, quelque chose d’antien, & plus près de la Ville, quelques masures évidemmant très antiques, & quelques pierres que les Papes y ont faict relever pour l’honneur de l’antiquité. La plus part des ruines sont de briques, tesmoings les Termes de Diocletian, & d’une brique petite & simple, come la nostre, non de cete grandur & espessur qui se voit aus antiquités & ruines antienes en France & ailleurs. Rome ne nous faisoit pas grand’monstre à la reconnoistre de ce chemin. Nous avions louing sur nostre mein gauche, l’Apennin, le prospect du païs mal plaisant, bossé, plein de profondes fandasses, incapable d’y recevoir nulle conduite de gens de guerre en ordonnance : le terroir nud sans abres, une bonne partie stérile, le païs fort ouvert tout autour, & plus de dix milles à la ronde, & quasi tout de cete sorte, fort peu peuplé de maisons. Par là nous arrivames sur les vint heures, le dernier jour de Novembre, feste de Saint André, à la porte del Popolo, à

ROME, trante milles. On nous y fit des difficultés, come ailleurs, pour la peste de Gennes. Nous vinmes loger à l’Ours, où nous arrestames encore lendemein, & le deuxieme jour de décembre primes des chambres de louage chés un Espaignol, vis-à-vis de Santa Lucia della Tinta. Nous y estions bien accommodés de trois belles chambres, salle, garde manger, escuirie, cuisine, à vint escus par mois, sur quoi l’hoste fournit de cuisinier & de feu à la cuisine. Les logis y sont communéemant meublés un peu mieus qu’à Paris, d’autant qu’ils ont grand foison de cuir doré, de quoi les logis qui sont de quelque pris, sont tapissés. Nous en pusmes avoir un à mesme pris que du nostre, au vase d’or, assés près de là, mublé de drap d’or & de soie, come celui des rois ; mais outre ce que les chambres y estoint sujettes M. de Montaigne estima que cete magnificence estoit non-sulemant inutile, mais encore pénible pour la conservation de ces meubles, chaque lict estant du pris de quatre ou cinq çans escus. Au nostre, nous avions faict marché d’estre servis de linge, à peu près come en France, de quoi, selon la coustume du païs, ils sont un peu plus espargneus. M. de Montaigne se faschoit d’y trouver si grand nombre de François, qu’il ne trouvoit en la rue quasi personne qui ne le saluoit en sa langue. Il trouva nouveau le visage d’une si grande court & si pressée de prélats & gens d’église, & lui sambla plus puplée d’homes riches, & coches, & chevaus de beaucoup, que nulle autre qu’il eût jamais veue. Il disoit que la forme des rues en plusieurs choses, & notammant pour la multitude des homes, lui represantoit plus Paris que nulle autre où il eût jamais esté. La Ville est, d’à-cette-heure, toute plantée le long de la riviere du Tibre deça & dela. Le quartier montueus, qui estoit le siege de la vieille ville, & où il faisoit tous les jours mille proumenades & visites, est scisi, de quelques églises & aucunes maisons rares & jardins des Cardinaus. Il jugeoit par bien claires apparences, que la forme de ces montaignes & des pantes, estoit du tout changé de l’antienne, par la hauteur des ruines, & tenoit pour certin qu’en plusieurs endroits nous marchions sur le teste des maisons toutes antieres. Il est aisé à juger, par l’arc de Severe, que nous somes à plus de deus picques au dessus de l’antien planchier, & de vrai, quasi partout, on marche sur la teste des vieus murs que la pluye & les coches decouvrent. Il combattoit ceus qui lui comparoint la liberté de Rome à celle de Venise, principalement par ces argumens : que les maisons mesmes y estoint si peu sûres, que ceus qui y apportoint des moïens un peu largemant, estoint ordineremant conseillés de donner leur bourse en garde aus Banquiers de la Ville, pour ne trouver leur coffre crocheté, ce qui estoit avenu à plusieurs : Item, que l’aller de nuit n’estoit guiere bien assuré : Item, que ce premier mois, de decembre, le general des Cordeliers fut demis soudenemant de sa charge & enfermé, pour en son sermon, où estoit le Pape & les Cardinaus, avoir accusé l’oisiveté & pompes des Prelats de l’Eglise, sans en particulariser autre chose, & se servir sulemant, avec quelque aspreté de voix, de lieus communs & vulgaires sur ce propos : Item, que ses coffres avoint esté visités à l’entrée de la ville pour la doane, & fouillés jusques aus plus petites pieces de ses hardes ; là où en la pluspart des autres villes d’Italie, ces officiers se contentoint qu’on les leur eût simplement presanté : Qu’outre cela, on lui avoit pris tous les livres qu’on y avoit trouvé pour les visiter, à quoy il y avoit tant de longur, qu’un home qui auroit autre chose à faire les pouvoit bien tenir pour perdus ; joing que les regles y estoint si extraordinaires que les heures de Nostre-Dame, parce qu’elles estoint de Paris, non de Rome, leurs estoint suspectes, & les livres d’aucuns docteurs d’Allemaigne contre les Hérétiques, parce qu’en les combatans ils faisoint mantion de leurs erreurs. A ce propos il louoit fort sa fortune, de quoy n’estant aucunemant adverty que cela luy deut arriver, & estant passé au travers de l’Allemaigne, veu sa curiosité, il ne s’y trouva nul livre défandu. Toutefois aucuns Seigneurs de là luy disoint, quand il s’en fût trouvé, qu’il en fût esté quitte pour la perte des livres. Douze ou quinze jours après nostre arrivée, il se trouva mal ; & pour une inusitée défluxion de ses reins qui le menassoit de quelque ulcere, il se depucela, par l’ordonnance d’un medecin françois du Cardinal de Rambouillet, aydé de la dextérité de son Appoticaire, à prendre un jour de la casse à gros morceaus, au bout d’un cousteau trampé premieremant un peu dans l’eau, qu’il avala fort ayséemant, & en fit deus ou trois selles. Landemein il print de la térebentine de Venise, qui vient, disent-ils, des montaignes de Tirol, deus gros morceaus enveloppés dans un oblie, sur un culier d’argent, arrosé d’une ou deus goutes de certin sirop de bon goust ; il n’en sentit autre effaict que l’odur de l’urine à la violette de mars. Après cela, il print à trois fois, mais non tout de suite, certene sorte de breuvage qui avoit justemant le goust & couleur de l’amandé : aussi lui disoit son medecin, que ce n’estoit autre chose ; toutefois il panse qu’il y avoit des quatre semances froides. Il n’y avoit rien en cete derniere prise de malaysé & extraordinaire, que l’heure du matin : tout cela, trois heures avant le repas. Il ne santit non plus à quoi lui servit cet almandé ; car la mesme disposition lui dura encore après, & eut depuis une forte colicque, le vint & troisieme (decembre) ; de quoi il se mit au lict environ midy, & y fut jusques au soir qu’il randit force sable, & après une grosse pierre, dure, longue & unie, qui arresta cinq ou six heures au passage de la verge. Tout ce temps, depuis ses beings, il avoit un benefice de ventre, par le moyen duquel il pansoit estre défandu de plusieurs pires accidans. Il déroboit lors plusieurs repas, tantost à disner, tantost à souper. Le jour du Noel, nous fumes ouir la messe du Pape à S. Pierre, où il eut place commode pour voir toutes les cerimonies à son ayse. Il y a plusieurs formes particulieres : l’évangile & l’espitre s’y disent premieremant en latin & secondemant en grec, comme il se faict encore le jour de Pasques & le jour de S. Pierre. Le pape donna à communier à plusieurs autres ; & officioint avec lui à ce service les cardinaus Farnese, Medicis, Caraffa & Gonzaga. Il y a un certin instrumant à boire le calisse, pour prouvoir la sureté du poison. Il lui sambla nouveau, & en cete messe & autres, que le pape & cardinaus & autres prelats y sont assis, &, quasi tout le long de la messe, couverts, devisans, & parlans ensamble. Ces ceremonies samblent estre plus magnifiques que devotieuses. Au demourant il lui sambloit qu’il n’y avoit nulle particularité en la beauté des fames, digne de cete préexcellance que la réputation donne à cete ville sur toutes les autres du monde ; & au demurant que, come à Paris, la beauté plus singuliere se trouvoit entre les meins de celles qui la mettent en vante. Le 29 de decembre M. d’Abein, qui estoit lors ambassadur, jantil home studieus & fort amy de longue mein de M. de Montaigne, fut d’advis qu’il baisât les pieds au pape. M. d’Estissac & lui se mirent dans le coche dudict ambassadur. Quand il fut en son audiense, il les fit appeller par le camerier du pape. Ils trouvarent le pape, & avecque lui l’ambassadur tout sul, qui est la façon ; il a près de lui une clochette qu’il sonne, quand il veut que quelcun veingnes à lui. L’ambassadur assis à sa mein gauche descouvert ; car le pape ne tire jamais le bonnet à qui que ce soit, ny nul ambassadur n’est près de lui la teste couverte. M. d’Estissac entra le premier, & après lui M. de Montaigne, & puis M. de Mattecoulon, & M. du Hautoi. Après un pas ou deus dans la chambre, au couin de laquelle ledict pape est assis, ceus qui antrent, qui qu’ils soyent, mettent un genouil à terre, & atendent que le pape leur donne la benediction, ce qu’il faict ; après cela ils se relevent & s’acheminent jusques environ la mi-chambre. Il est vray que la pluspart ne vont pas à luy de droit fil, tranchant le travers de la chambre, eins gauchissant un peu le long du mur, pour donner, après le tour, tout droit à lui. Etant à ce mi chemin ils se remettent encor un coup sur un genouil, & reçoivent la seconde benediction. Cela faict, ils vont vers luy jusques à un tapis velu, estandu à ses pieds ; sept ou huict pieds plus avant. Au bord de ce tapis ils se mettent à deus genous. Là l’ambassadur qui les presantoit se mit sur un genouil à terre, & retroussa la robe du Pape sur son pied droit, où il y a une pantouffle rouge, à tout une croix blanche audessus. Ceus qui sont à genous se tienent en cete assiete jusques à son pied, & se panchent à terre, pour le baiser. M. de Montaignc disoit, qu’il avoit haussé un peu le bout de son pied. Ils se firent place l’un à l’autre, pour baiser, se tirant à quartier, tousiours en ce pouint. L’ambassadur, cela fait, recouvrit le pied du Pape, & se relevant sur son siege, luy dict ce qu’il luy sambla pour la recommandation de M. d’Estissac & de M. de Montaigne. Le Pape, d’un visage courtois, admonesta M. d’Estissac à l’estude & à la vertu, & M. de Montaigne de continuer à la devotion qu’il avoit tousiours porté à l’eglise & service du Roi très-chrestien, & qu’il les serviroit volantiers où il pourroit : ce sont services de frases Italiennes. Eus, ne lui dirent mot ; eins aiant là reçeu une autre benediction, avant se relever, qui est signe du congé, reprindrent le mesme chemin. Cela se faict selon l’opinion d’un chacun : toutefois le plus commun est de se sier en arriere à reculons, ou au moins de se retirer de costé de maniere qu’on reguarde tous iours le Pape au visage. Au michemin, come en allant, ils se remirent sur un genou, & eurent un autre benediction, & à la porte encore sur un genou, la derniere benediction. Le langage du Pape est Italien, santant son ramage Boulognois, qui est le pire idiome d’Italie, & puis de sa nature il a la parole mal aysée. Au demourant, c’est un très-beau vieillard, d’une moyenne taille & droite, le visage plein de majesté, une longue barbe blanche, eagé lors de plus de quatre-vins ans, le plus sein pour cet eage, & vigoureus qu’il est possible de desirer, sans goute, sans colicque, sans mal d’estomach, & sans aucune subjection : d’une nature douce, peu se passionant des affaires du monde, grand bâtissur, & en cela il lairra à Rome & ailleurs un singulier honneur à sa mémoire ; grand aumosnier, je dis hors de toute mesure. Entre autres tesmoingnages de cela, [il n’est nulle fille a marier à laquelle il n’eide pour la loger, si elle est de bas-lieu, & contel’on en cela cela sa libéralité pour arjant contant49]. Outre cela, il a basti des collieges pour les Grecs, pour les Anglois, Escossois, François, pour les Allemands, & pour les Polacs, qu’il a dotés de plus de dix mille escus chacun de rante à perpétuité ; outre la despanse infinie des bastimans. Il l’a faict pour appeller à l’église les enfans de ces nations-là corrompues de mauvaises opinions contre l’église ; & là les enfans sont logés, nourris, habillés, instruicts, & accommodés de toute choses, sans qu’il y aille un quatrin du leur, à quoy que ce soit. Les charges publiques penibles, il les rejette volantiers sur les espaules d’autrui, fuïant à se donner peine. Il prête tant d’audiences qu’on veut. Ses responses sont courtes & resolues, & perd on temps de lui combattre sa response par nouveaus argumans. En ce qu’il juge juste, il se croit ; & pour son fils mesme, qu’il eime furieusemant, il ne s’esbranle pas contre cete siene justice. Il avanse ses parens, [mais sans aucun interest des droits de l’église, qu’il conserve inviolablemant. Il est très-magnifique en bastimans publicques & réformation des rues de cete ville ;] & à la vérité, a une vie & des mœurs ausquels il n’y a rien de fort extraordinere ny en l’une ny en l’autre part, [toutefois inclinant beaucoup plus sur le bon.]. Le dernier de Decembre eus deus disnarent chez M. le Cardinal de Sans, qui observe plus des cerimonies Romeines que nul autre François. Les Benedicite & les Grâces fort longues y furent dites par deus Chapelins, s’antrerespondans l’un l’autre à la façon de l’office de l’église. Pandant son disné, on lisoit en Italien une perifrase de l’Evangile du jour. Ils lavarent avec lui & avant & après le repas. On sert a chacun une serviette pour s’essuïer ; & devant ceus à qui on veut faire un honneur particulier, qui tient le siege à costé ou vis-à-vis du maistre, on sert des grans quarrés d’argent qui portent leur saliere, de mesme façon que ceus qu’on sert en France aus grans. Audessus de cela, il y a une serviette pliée en quatre ; sur cete serviette le pein, le cousteau, la forchette, & le culier. Audessus de tout cela une autre serviette, de laquelle il se faut servir, & laisser le demeurant en l’estat qu’il est : car après que vous estes à table, on vous sert, à costé de ce quarré, une assiette d’arjant ou de terre, de laquelle vous vous servez. De tout ce qui se sert à table, le Tranchant en donne sur des assietes à ceus qui sont assis en ce rang-là, qui ne metent point la mein au plat, & ne met on guiere la mein au plat du mestre. On servit aussi à M. de Montaigne, comme on faisoit ordineremant chés M. l’Ambassadur, quand il y mangeoit, à boire en cette façon : c’est qu’on lui presantoit un bassin d’arjant, sur lequel il y avoit un verre avec du vin & une petite bouteille de la mesure de celle où on met de l’ancre, pleine d’eau. Il prend le verre de la mein droite, & de la gauche cete bouteille, & verse autant qu’il lui plaît d’eau dans son verre, & puis remet cete bouteille dans le bassin. Quand il boit, celui qui sert, lui presante ledit bassin au-dessous du menton, & lui remet après son verre dans ledict bassin. Cete cerimonie ne se faict qu’à un ou deux pour le plus au dessous du maistre. La table fut levée soudein après les grâces, & les chaises arrangées tout de suite le long d’un costé de la salle, où M. le Cardinal les fit soir aprés lui. Il y survint deus homes d’Eglise, bien vetus, à tout je ne scay quels instrumans dans la mein, qui se mirent à genouil devant lui, & lui firent entendre je ne scay quel service qui se faisoit en quelque Eglise, il ne leur dît du tout rien : mais come ils se relevarent après avoir parlé & s’en alloint, il tira un peu le bonnet. Un peu après il les mena dans son coche à la salle du Consistoire, où les Cardinaus s’assemblarent pour aller à Vespres. Le Pape y survint, & s’y revetit pour aller (aussi) à Vespres. Les Cardinaus ne se mirent point à genou à sa benediction, come faict le peuple, mais la receurent avec une grand inclination de la teste.

Le troisieme de Janvier 1581, le Pape passa devant nostre fenestre : marchoint devant lui environ deus çans chevaus de personnes de sa court de l’une & de l’autre robbe. Auprès de lui estoit le Cardinal de Medicis qui l’entretenoit couvert, & le menoit disner chez lui. Le Pape avoit un chapeau rouge, son accoustrement blanc, & capuchon de velours rouge, come de coustume, monté sur une hacquenée blanche, harnachée de velours rouge, franges & passemants d’or. Il monte à 49 Ce qui est enfermé entre deux crochets, est ajouté en marge de la main de Montaigne. cheval sans secours d’escuyer, & si court son 81e an. De quinse en quinse pas, il donnoit sa benediction. Après lui marchoint trois Cardinaus, & puis environ çant homes d’armes, la lance sur la cuisse, armés de toutes pieces, sauf la teste. Il y avoit aussi une autre hacquenée de mesme parure, un mulet, un beau coursier blanc, une lettiere qui le suivoint, & deus porte manteaus qui avoint à l’arson de la selle, des valises. Ce mesme jour, M. de Montaigne print de la terebentine, sans autre occasion, sinon qu’il estoit morfondu, & fit force sable après. L’onsieme de janvier, au matin, come M. de Montaigne sortoit du logis à cheval pour aller in Banchi, il rancontra qu’on sortoit de prison Catena, un fameus voleur, & capitaine des banis, qui avoit tenu en creinte toute l’Italie, & duquel il se contoit des murtres enormes, & notammant de deus Capucins ausquels il avoit fait renier Dieu, prometant sur cete condition leur sauver la vie, & les avoit massacrés après cela, sans aucune occasion, ny de commodité, ny de vanjance. Il s’arresta pour voir ce spectacle. Outre la forme de France, ils font marcher devant le criminel un grand crucifix couvert d’un rideau noir, & à pied un grand nombre d’homes vetus & masqués de toile qu’on dict estre des jantils homes & autres apparans de Rome, qui se vouent à ce service de accompaigner les criminels qu’on mene au supplice & les cors des trespassés, & en font une confrerie. Il y en a deus de ceus là, ou moines, ainsi vetus & couvers, qui assistent le criminel sur la charette & le preschent, & l’un d’eus lui presante continuellemant sur le visage & lui faict baiser sans cesse un tableau où est l’Image de Nostre Seigneur. Cela faict que on ne puisse pas voir le visage du criminel par la rue. A la potence, qui est une poutre entre deus appuis, on lui tenoit tous-iours cete image contre le visage, jusques à ce qu’il fut élancé. Il fit une mort commune, sans mouvemant & sans parole ; estoit home noir, de trante ans ou environ. Après qu’il fut estranglé, on le detrancha en quattre cartiers. Ils ne font guiere mourir les homes que d’une mort simple, & exercent leur rudesse après la mort. M. de Montaigne y remerqua ce qu’il a dict ailleurs, combien le peuple s’effraïe des rigurs qui s’exercent sur les cors mors ; car le peuple, qui n’avoit pas santi de le voir estrangler, à chaque coup qu’on donnoit pour le hâcher, s’écrioit d’une voix piteuse. Soudein qu’ils sont morts, un ou plusieurs Jésuistes ou autres, se mettent sur quelque lieu hault, & crient au peuple, qui deça, qui delà, & le preschent pour lui faire gouster cet exemple. Nous remerquions en Italie, & notammant à Rome, qu’il n’y a quas pouint de cloches pour le service de l’église, & moins à Rome qu’au moindre village de France ; aussi qu’il n’y a pouint d’images, si elles ne sont faites de peu de jours. Plusieurs antiennes églises n’en ont pas une.

Le quatorsieme jour de janvier, il (Montaigne) reprint encor de la terebentine, sans aucun effect apparent. Ce mesme jour je vis deffaire deus freres, antiens serviteurs du secrétaire du Castellan, qui l’avoint tué quelques jours auparavant de nuict en la ville, dedans le palais mesme dudict seigneur Jacomo Buoncompagno, fils du pape. On les tenailla, puis coupa le pouing devant ledict palais, & l’ayant coupé, on leur fit mettre sur la playe des chappons qu’on tua & entr’ouvrit soudenemant. Ils furent deffaicts sur un échaffaut & assommés à tout une grosse massue de bois & puis soudein esgorgés. C’est un supplice qu’on dict parfois usité à Rome. D’autres tenoint qu’on l’avoit accommodé au meffaict, d’autant qu’ils avoint einsi tué leur maistre.

Quant à la grandur de Rome, M. de Montaigne disoit « que l’espace qu’environnent les murs, qui est plus des deus tiers vuide, comprenant la vieille & la neufve Rome, pourroit égaler la cloture qu’on fairoit autour de Paris, y enfermant tous les faubourgs de bout à bout. Mais si on conte la grandur par nombre & presse de maisons & habitations, il panse que Rome n’arrive pas à un tiers près de la grandur de Paris. En nombre & grandur de places publicques, & beauté des rues, & beauté de maisons, Rome l’amporte de beaucoup».

Il trouvoit aussi la froidur de l’hyver fort approchante de celle de Guascogne. Il y eut des gelées fortes autour de Noel, & des vans frois insupportablemant. Il est vray que lors mesme il y tonne, gresle, & esclaire fort souvent. Les palais ont force suite de mambres les uns après les autres. Vous enfilés trois & quatre salles, avant que vous soyés à la maistresse. En certeins lieus où M. de Montaigne disna en cerimonie, les buffets ne sont pas où on disne, mais en un’autre premiere salle, & va-t-on vous y querir à boire, quand vous en demandés ; & là est en parade la vesselle d’arjant. Judy vint-sixieme de janvier, M. de Montaigne étant allé voir le mont Janiculum, delà le Tibre, & considerer les singularités de ce lieu là, entre autres, une grande ruine du vieus mur avenue deus jours auparavant, & contempler le sit de toutes les parties de Rome, qui ne se voit de nul autre lieu si cleremant ; & delà estant descendu au Vatican, pour y voir les statues enfermées aus niches de Belveder, & la belle galerie que le pape dresse des peintures de toutes les parties de l’Italie, qui est bien près de sa fin ; il perdit sa bourse & ce qui estoit dedans, & estima que ce fût que, en donnant l’aumone à deus ou trois fois, le tems estant fort pluvieus & mal plesant, au lieu de remettre sa bourse en sa pochette, il l’eût fourrée dans les découpures de sa chausse. Touts ces jours là, il ne s’amusa qu’à étudier Rome. Au commancemant il avoit pris un guide françois ; mais celui-ci, par quelque humeur fantastique, s’estant rebuté, il se pica, par son propre estude, de venir à bout de cete sience, aidé de diverses cartes & livres qu’il se faisoit lire le soir, & le jour alloit sur les lieus mettre en pratique son apprentissage : si que en peu de jours il eût ayséemant reguidé son guide. « Il disoit, qu’on ne voïoit rien de Rome que le Ciel sous lequel elle avoit esté assise, & le plant de son gite ; que cete science qu’il en avoit estoit une science abstraite & contemplative, de laquelle il n’y avoit rien qui tumbat sous les sens ; que ceus qui disoint qu’on y voyoit au moins les ruines de Rome, en disoint trop ; car les ruines d’une si espouvantable machine rapporteroint plus d’honneur & de reverence à sa mémoire ; ce n’estoit rien que son sepulcre. Le monde ennemi de sa longue domination, avoit premieremant brisé & fracassé toutes les piecces de ce corps admirable, & parce qu’encore tout mort, ranversé, & desfiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruine mesme. Que ces petites montres de sa ruine qui paressent encores au dessus de la biere, c’étoit la fortune qui les avoit conservées pour le tesmoignage de cete grandur inifinie que tant de siécles, tant de fus, la conjuration du monde reiterées à tant de fois à sa ruine, n’avoint peu universelemant esteindre. Mais qu’il estoit vraisamblable que ces mambres desvisagés qui en restoint, c’estoint les moins dignes, & que la furie des ennemis de cete gloire immortelle, les avoit portés, premieremant, à ruiner ce qu’il y avoit de plus beau & de plus digne ; que les bastimans de cete Rome bastarde qu’on aloit asteure atachant à ces masures antiques, quoi qu’ils eussent de quoi ravir en admiration nos sicles presans, lui faisoint resouvenir propremant des nids que les moineaus & les corneilles vont suspandant en France aus voutes & parois des eglises que les Huguenots viennent d’y demolir. Encore creignoit-il, à voir l’espace qu’occupe ce tumbeau, qu’on ne le reconnût pas tout, & que la sépulture ne fût ellemesme pour la pluspart ensevelie. Que cela, de voir une si chetifve descharge, come de morceaus de tuiles & pots cassés, estre antiennemant arrivée à un monceau de grandur si excessive, qu’il egale en hauteur & largeur plusieures naturelles montaignes [car il le comparoit en hauteur à la mote de Gurson, & l’estimoit double en largeur], c’étoit une expresse ordonnance des destinées, pour faire santir au monde leur conspiration à la gloire & préeminance de cete ville, par un si nouveau & extraordinere tesmoingnage de sa grandur. Il disoit ne pouvoir aiséemant faire convenir, veu le peu d’espace & de lieu que tiennent aucuns de ces sept mons, & notammant les plus fameus, comme le Capitolin & le Palatin, qu’il y ranjat un si grand nombre d’édifices. A voir sulemant ce qui reste du tample de la paix, le long du Forum Romanum, duquel on voit encore, la chute toute vifve, come d’une grande montaigne, dissipée en plusieures horribles rochiers : il ne samble que deus tels batimens peussent tenir en toute l’espace du mont du Capitole, où il y avoit bien 25 ou 30 tamples, outre plusieurs maisons privées. Mais, à la vérité, plusieurs conjectures qu’on prent de la peinture de cete ville antienne, n’ont guiere de verisimilitude, son plant mesme estant infinimant changé de forme ; aucuns de ces vallons estans comblés, voire dans les lieus les plus bas qui y fussent : come, pour exemple, au lieu du Velabrum, qui pour sa bassesse recevoit l’esgout de la ville, & avoit un lac, s’est tant eslevé des mons de la hauteur des autres mons naturels qui sont autour delà, ce qui se faisoit par le tas & monceaus des ruines de ces grans bastimans ; & le Monte Savello n’est autre chose que la ruine d’une partie du teatre de Marcellus. Il croioit qu’un antien romain ne sauroit reconnoistre l’assiette de sa ville, quand il la verroit. Il est souvent avenu qu’après avoir fouillé bien avant en terre, on ne venoit qu’à rencontrer la teste d’une fort haute coulonne qui estoit encor en pieds au dessous. On n’y cherche point d’autres fondemens aus maisons, que des vieilles masures ou voutes, come il s’en voit au dessous de toutes les caves, ny encore l’appuy du fondemant antien ny d’un mur qui soit en son assiete. Mais sur les brisures mesmes des vieus bastimans, come la fortune les a logés, en se dissipant, ils ont planté le pied de leurs palais nouveaus, come sur des gros loppins de rochiers, fermes & assurés. Il est aysé à voir que plusieurs rues sont à plus de trante pieds profond au dessous de celles d’a-cete-heure. »

Le 28e de Janvier, il (Montaigne) eut la colicque qui ne l’empescha de nulle de ses actions ordineres, & fit une pierre assés grossette & d’autres moindres. Le trantiesme, il fut voir la plus antienne cerimonie de religion qui soit parmy les homes, & la considera fort attentivemant & avec grande commodité : c’est la Circoncision des Juifs. Il avoit des-ia veu une autrefois leur Synagogue, un jour de samedy le matin, (&) leurs prieres, où ils chantent désordonnéemant, comme en l’église Calvinienne, certenes leçons de la bible en hebreu accommodées au tems. Ils ont les cadences du son pareilles, mais un désaccord extreme, pour la confusion de tant de vois de toute sorte d’eage : car les enfans, jusques au plus petit eage, sont de la partie, & tous indifferammant entendent l’hebreu. Ils n’apportent non plus d’attention en leurs prieres que nous faisons aus nostres, devisant parmy cela d’autres affaires, & n’apportant pas beaucoup de reverence à leurs mysteres. Ils lavent les mains à l’entrée, & en ce lieu là ce leur est execration di tirer le bonnet ; mais baissent la teste & le genous où leur dévotion l’ordonne. Ils portent sur les espaules ou sur la teste certains linges, où il y a des franges attachées : le tout seroit trop long à déduire. L’après-disnée tour à tour leurs docteurs font leçon sur le passage de la bible de ce jour là, le faisant en Italien. Après la leçon, quelque autre docteur assistant, choisit quelcun des auditeurs, & parfois deus ou trois de suite, pour argumenter contre celui qui vient de lire, sur ce qu’il a dict. Celui que nous ouïmes, lui sembla avoir beaucoup d’éloquence & beaucoup d’esprit en son argumentation. Mais, quant à la circoncision, elle se faict aus maisons privées, en la chambre du logis de l’enfant, la plus commode & la plus clere. Là où il fut, parce que le logis estoit incommode, la cerimonie se fit à l’entrée de la porte. Ils donnent aus enfans un parein & une mareine, comme nous : le pere nomme l’enfant. Ils les circoncisent le huitiesme jour de sa naissance. Le parein s’assit sur une table, & met un orillier sur son giron : la mareine lui porte là l’enfant, & puis s’en va. L’enfant est enveloppé à nostre mode ; le parein le développe par le bas, & lors les assistans, & celui qui doit faire l’opération, commancent trestous à chanter, & accompaignent de chansons toute cete action qui dure un petit quart d’heure. Le ministre peut estre autre que rabbi, & quiconque ce soit d’entre eus, chacun desire estre appellé à cet office, parce qu’ils tiennent que c’est une grande benediction d’y estre souvent employé : voire ils achettent d’y estre conviés, offrans, qui un vestemant, qui quelque autre commodité à l’enfant, & tiennent que celui qui en a circoncy jusques à certain nombre qu’ils sçavent, estant mort, a ce priviliege que les parties de la bouche ne sont jamais mangées des vers. Sur la table où est assis ce parein, il y a quant & quant un grand appret de tous utils qu’il faut à cet’operation. Outre cela, un home tient en ses meins une fiolle pleine de vin & un verre. Il y a aussi un brazier à terre, auquel brazier ce ministre chauffe, premieremant ses meins, & puis trouvant cet enfant tout destroussé, comme le parein le tient sur son giron la teste devers soy, il lui prant son mambre, & retire à soy la peau qui est au-dessus, d’une mein, poussant de l’autre la gland, & le mambre audedans. Au bout de cete peau qu’il tient vers ladite gland, il met un instrumant d’arjant qui arreste là cete peau, & empesche que la tranchant, il ne vienne à offenser la gland & la chair. Après cela, d’un couteau il tranche cete peau, laqelle on enterre soudein dans la terre qui est là dans un bassin parmy les autres apprèts de ce mystere. Après cela le ministre vient à belles ongles, à froisser encor quelque autre petite pellicule qui est sur cete gland & la deschire à force, & la pousse en arriere au-delà de la gland. Il samble qu’il y ait beaucoup d’effort en cela & de dolur ; toute fois ils n’y trouvent nul dangier, & en est tousiours la plaie guerie en quatre ou cinq jours. Le cry de l’enfant est pareil aus nostres qu’on baptise. Soudein que cete gland est ainsi descouverte, on offre hastivemant du vin au ministre qui en met un peu à la bouche, & s’en va ainsy sucer la gland de cet enfant, toute sanglante, & rand le sang qu’il en a retiré, & incontinant reprent autant de vin jusques à trois fois. Cela faict, on lui offre, dans un petit cornet de papier, d’une poudre rouge qu’ils disent estre du sang de dragon, de quoy il sale & couvre toute cete playe, & puis enveloppe bien propremant le mambre de cet’enfant à tout des linges taillés tout exprès. Cela faict, on lui donne un verre plein de vin, lequel vin, par quelques oreisons qu’il faict, ils disent qu’il benit. Il en prant une gorgée, & puis y trampant le doigt, en porte par trois fois à tout le doigt quelque goutte à sucer en la bouche de l’enfant ; & ce verre après, en ce mesme estat, on l’envoye à la mere & aux fames qui sont en quelque autre endroit du logis, pour boire ce qui reste de vin. Outre cela, un tiers prant un instrumant d’argent, rond come un esteuf, qui se tient à une longue queue, lequel instrumant est percé de petits trous come nos cassolettes, & le porte au nés premieremant du ministre, & puis de l’enfant, & puis du parein: ils présuposent que ce sont des odeurs pour fortifier & éclaircir les esprits à la dévotion. Il a toujours cependant la bouche toute sanglante. Le 8, & depuis encore le 12, il eut, (Montaigne), un ombrage de colicque & fict des pierres sans grand doleur.

Le quaresme prenant qui se fit à Rome cet’année là, fut plus licentieus, par la permission du pape, qu’il n’avoit esté plusieurs années auparavant : nous trouvions pourtant que ce n’estoit pas grand’chose. Le long du cours, qui est une longue rue de Rome, qui a son nom pour cela, on faict courir à l’envi, tantost quattre ou cinq enfans tantost des Juifs, tantost des vieillards tout nuds, d’un bout de rue à autre. Vous n’y avés nul plesir que de les voir passer davant l’endret où vous estes. Autant en font ils des chevaus, surquoi il y a des petits enfans qui les chassent à coups de fouet, & des ânes & des buffles poussés à tout des éguillons par des jans de cheval. A toutes les courses, il y a un pris proposé, qu’ils appellent, el palo : ce sont des pieces de velours ou de drap. Les jantils homes, en certein endret de la rue où les dames ont plus de veue, courent sur des beaus chevaus la quintaine, & y ont bonne grâce : car il n’est rien que cete noblesse sache si communéemant bien faire que les exercices de cheval. L’eschaffaut que M. de Montaigne fît faire leur cousta trois escus. Il estoit aussi assis en un très-beau endret de la rue. Ces jours-là toutes les belles jantifames de Rome s’y virent à loisir: car en Italie elles ne se masquent pas come en France, & se monstrent tout à descouvert. Quant à la beauté parfaite & rare, il n’en est, disoit il, non plus qu’en France, & sauf en trois ou quattre : il n’y trouvoit nulle excellence : mais communéemant elles sont plus agréables, & ne s’en voit point tant de ledes qu’en France. La teste, elles l’ont sans compareson plus avantageusement accommodée, & le bas audessous de la ceinture. Le cors est mieux en France : car ici elles ont l’endret de la ceinture trop lâche, & le portent comme nos fames enceintes ; leur contenance a plus de majesté, de mollesse, & de douceur. Il n’y a nulle compareson de la richesse de leurs vêtemans aus nostres : tout est plein de perles & de pierreries. Partout où elles se laissent voir en public, soit en coche, en feste, ou en théatre, elles sont à part des homes : toutefois elles ont des danses entrelassées assés libremant, où il y a occasion de deviser & de toucher à la mein. Les hommes sont fort simplemant vetus, à quelque occasion que ce soit, de noir & de sarge de Florence ; & parce qu’ils sont un peu plus bruns que nous, je ne say comment ils n’ont pas la façon de Ducs, de Contes & de Marquis, comme ils sont, ayant l’apparence un peu vile : courtois au demurant, & gracieus tout ce qu’il est possible, quoique die le vulgaire des François, qui ne peuvent appeller gracieus ceux qui supportent mal-ayséemant leurs débordemans & insolence ordinere. Nous faisons, en toutes façons, ce que nous pouvons pour nous y faire décrier. Toute fois ils ont une antienne affection ou reverance à la France, qui y faict estre fort respectés & biens venus ceux qui meritent tant soit peu de l’estre, & qui sulemant se contiennent sans les offenser.

Le jour du Jeudy-Gras, il (Montaigne) entra au festin du Castellan. Il y avoit un fort grand apprêt, & notammant un amphiteatre très artificiellemant & richemant disposé pour le combat de la barriere, qui fut faict de nuict avant le soupper, dans une grange quarrée, avec un retranchemant par le milieu, en forme ovale. Entre autres singularités, le pavé y fut peint en un instant de divers ouvrages en rouge, aiant premieremant enduit le planchier de quelque plâtre ou chaus, & puis couchant sur ce blanc une piece de parchemin ou de cuir, façonnée à piece levée des ouvrages qu’on y vouloit ; & puis à-tout une epoussette teinte de rouge, on passoit par dessus cette piece & imprimoit-on au travers des ouvertures ce qu’on vouloit sur le pavé, & si soudeinemant, qu’en deus heures la Nef d’une église en seroit peinte. Au souper, les Dames sont servies de leurs maris qui sont autour d’elles & leur donnent à boire & ce qu’elles demandent. On y servit force volaille rôtie, revêtue de sa plume naturelle comme vifve ; des chappons cuits tout entiers dans des bouteilles de verres; forces lievres, connils, & oiseaus vifs (emplumés) en paste; des plientes de linge admirables. La table des Dames, qui estoit de quattre plats, se levoit en pieces, & au dessous de celle là il s’en trouva un’autre toute servie & couverte de confitures.

Ils ne font nulles masquarades pour se visiter. Ils en font, à peu de frais, pour se promener par la ville en publicq, ou bien pour dresser des parties à courre la bague. Il y en eut deus belles & riches compagnies de cette façon le jour du Lundy-Gras, à courre la quintaine : surtout ils nous surpassent en abondance de très-beaus chevaus.

(Ici finit la narration, ou plutôt l’écritúre sous dictée du Secrétaire de Montaigne. C’est donc ce dernier, qui, prenant la plume, continue de sa main jusqu’à la fin du Voyage.)