Jours d’Exil, tome III/La chasse de l’Empereur

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Jours d’Exil, tome III
La chasse de l’Empereur



LA CHASSE DE L’EMPEREUR.




Août 1855.

De quelque part.


« Tayaut ! Tayaut ! Le peuple chasse. »
G. Matthieu.


559 Il est parti, le marchand de moutarde, le héros piteux de Strasbourg et de Boulogne, le maudit qui ne s’éveille que pour le massacre et le parjure, le conspué, Badinguet premier du nom ! Il est parti pour la chasse à l’homme.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Hurlent autour de lui les mâtins de sa meute : molosses au croc vorace, griffons fouilleurs d’entrailles, hauts-pieds aux longues oreilles, bassets à jambes torses, lévriers d’Espagne et d’Afrique, terriers d’Écosse. — Chiens de tout poil et de toute allure, courants, couchants, rampants surtout. — Chiens de haute et de basse-cour qui lancent, suivent, forcent et déchirent pour avoir le restant de boyaux dédaigné par leur maître.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Piaffent autour de lui vieux chevaux et chevaux neufs, chevaux légers ou lourds, chevaux borgnes et morveux, chevaux de fiacre, de sacre, de remonte et de rechange ; les baveux et les 560 poussifs, ceux qui ont eu le feu aux jambes ; rosses d’abattage, ânes bâtés, mulets impérialement têtus : tous grands mangeurs d’avoine qui trotteront, sauteront, danseront, et braieront autant que l’on voudra pour avoir du son.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Et piqueurs sont en selle. — Tayaut ! Tayaut ! — Piqueurs fourbus, ventrus, forcés, talés, tarés : Fialin et Magnan, Maupas et Castellane, et Morny l’intrépide ! Des salons et des tavernes, de toute cuisine et de tout cellier, de toute caserne et de toute alcôve tous sont venus, gueule béante, estomac vide. Piqueurs en bas à jour, en culottes de cuir, en blanc, en rouge, en vert, en violet et en tricolore. L’on ne tient pas en cour à l’opinion des bêtes. Tout roule bien. L’homme de Décembre se nomme le Lion !

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Et piqueurs sont en selle, fouets déployés, cors aux lèvres. — Tayaut ! Tayaut ! — « Allons ! les chiens au bois. Trouve, retrouve, amène, canaille ! Dénonce, trahis, mords, assomme. Tout est à nous, tout est pour nous. Vive la chasse ! »

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.


En avant ! Bêtes et gens, les unes portant les autres, se pressent, se frottent, se heurtent, grognent, se mordent, bondissent, hurlent et se réclament. — Tayaut ! Tayaut ! — On les schlague, on les débride, on les déchaîne : sergents de ville, gardes-champêtres, gendarmes à cheval et à pied, fixes ou mobiles, coureurs du fisc et des gabelles, tireurs de corde, démons de potence, mouchards et douaniers, gueux des montagnes, gueux des salons et gueux des plaines. Tout est lancé !

Tayaut ! Tayaut ! L’empereur chasse.

Sur les hauteurs et dans les fonds, à travers blés et vignes, par les hameaux et les taillis, les prés et les jardins tout roule et se précipite. Adieu haies et clôtures ! Adieu moissons et vendanges ! Tout est rentré. — Paye, paysan ! —

Tayaut ! Tayaut ! L’empereur chasse.

Tout est bon : épis et raisins, taureaux et génisses, sangliers et tonquins, sous et écus, anguilles et jeunes filles, fine toile et gentil vin. Ils s’attablent dans la maison, caressent la femme et la chambrière, battent le grain et les gens, enfoncent les tonneaux, les portes et autre chose. Ta fille est belle, manant, porte-la sous les draps des coureurs d’aventures ; ton fils est fort, 561 envoie-le sous Sébastopol, aux démêlés des rois. — Paye paysan, l’impôt de l’avoir, l’impôt de l’honneur et l’impôt du sang. Tu veux un empereur : ergô pour les frais du culte, s’il te plaît !

Tayaut! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Par les villes et les champs, aux frontières et sur les flots tous fuient, tous s’échappent devant la meute altérée ; tous montrent aux chasseurs l’envers de leur cœur. Philosophes et représentants, médecins et notaires, ouvriers et laboureurs, enfants, femmes et vieillards, tous détalent, tous prennent leurs jambes à leur cou. — Tayaut ! Tayaut ! — C’est un sauve-qui-peut général. Des populations entières se couchent à plat ventre et jettent dans le lit des fleuves leurs fusils et leurs faulx. La France est prise de dysenterie, de panique. Et les nations d’Occident, qui se rient beaucoup d’elle, ont bien grand mal au cœur.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Rien ne leur résistant, les bandits s’encouragent. « Pille, massacre, mitraille et pends ; tue, tue ! Holà ! Tantbeau, Briffault, Ravageaud, Sangrado ! À corde ! À feu ! À guerre ! — Tayaut ! — Courage mes braves de Décembre ! Rincez-vous la gueule avec du sang ! Buvez, corbleu ! bonne chère ! Faites des bûchers avec des cadavres, et réchauffez autour vos mains mortes de froid ! Cassons les verres : c’est le bourgeois qui paiera. »

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.


Hallali ! ! La France est à genoux, celle de Clovis, de Louis XIV et de la République, la réchappée du premier Empire : à genoux sous la botte d’un écuyer de cirque. Alors piqueurs de sonner victoire, et chevaux de flairer la bête, et baudets de la frapper du sabot, et mâtins de mordre, et valets d’écurie de fouailler, et courtisanes de rire, et Badinguet de paraître, comme l’infernal Dieu de Sophocle, comme le boucher ou le bourreau, tenant son coutelas en main !

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Ah ! du moins quand elle a fléchi sur ses jarrets, quand elle a pleuré tout le sang de ses veines, quand ses grands yeux si doux s’ouvrent pour la dernière fois à la lumière du ciel, la biche des forêts ne se relève plus ; elle ne passe plus sous les futaies, fière comme une reine, suivie de ses amants dix-cors ; elle ne conduit plus ses faons à la fontaine. Mais elle meurt du même coup qui l’a blessée. — Tandis que la France vit pour danser et chanter son 562 déshonneur insigne ! Tandis qu’on la voit éhontée comme une femme des halles, parée comme une courtisane, lactive comme une Messaline, recevoir sans pudeur les hommages des artistes et les visites des étrangers ! Tandis qu’elle sacrifie sans remords, dans un duel inégal, la verte jeunesse de ses campagnes ! — Mais quel subtil venin portent-ils donc en leur foie, ces vagabonds sans cœur, qu’ils fassent ainsi mourir les nations les plus renommées sous leurs baisers infâmes ? ! Oh malheur à la femme qui se rend, après deux refus, à l’opiniâtre violence du ravisseur ! Il lui fera payer cher ses mépris passés. Malheur à la France déflorée par Napoléon-le-Pirate ! rien ne lavera sa souillure éternelle.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

La Curée ! La Curée ! les victimes du jour râlent pêle-mêle sous les pieds des chevaux, membres écartelés, cheveux épars, poitrines trouées de balles, bouches et narines sanglantes, et crânes ouverts. Les limiers baffrent à plein museau dans un tas de cadavres. Une fois dans sa vie, l’agent de police se déclare saoul de chair humaine.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Ils en ont tué beaucoup ; chaque commissaire de police en a son plein carnier. Ils remplissent leurs cachots d’hommes, comme les bourgeois remplissent leurs gardes-mangers de menue venaison. La gangrène se met dans les blessures d’un grand nombre ; beaucoup meurent étouffés ; les autres se disputent des fèves, des lentilles, des perruques de magistrat et des semelles de militaire, dans les gamelles impériales. Entre temps la chasse rentre aux Tuileries pour faire ripaille.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Tout regorge : basses fosses, casemates et pontons. Les navires aux flammes tricolores emportent le surplus sous les climats tropicaux, dans les déserts brûlants et les îles perdues. Ceux-là sont le butin de la mort. Jamais ils ne reverront les doux rivages de la patrie que plusieurs aiment encore. Faute de bras pour les cultiver, beaucoup de champs fertiles porteront des chardons, et dans bien des villages, les femmes et les enfants conduiront la charrue lourde en pleurant le père de famille.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Ce n’est pas tout. Quelques-uns se seront échappés du massacre général ; plus heureux que les autres, ils auront trouvé refuge dans les pays voisins. Pauvre asile ! presque autant vaudrait la prison. Car ils seront numérotés, gardés et traqués comme 563 gibier de réserve. L’Europe occidentale est la faisanderie de sa M. I. Bruxelles, Berne et Turin tremblent en saluant les employés de la rue de Jérusalem. Les gouvernants des états limitrophes, leurs préfets et gendarmes sont les gardes et chiens de meute de l’empereur des Français ; il les fait inspecter, surveiller, réprimander, dégrader ou décorer par ses ambassadeurs, consuls et espions. Le hideux décembraillard mène l’Occident décrépit à la pointe de son gourdin.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.

Avant peu, l’honnête citoyen de Thurgovie, le célèbre policeman de Londres fera décréter l’extradition des proscrits politiques comme droit international d’Occident, et mesure de salut pour la Civilisation. Ce sera le dernier, le plus lâche des délires enfantés par cette ignoble orgie. Ce sera le glas de mort de Badinguet-le-Mystérieux et de sa bande joyeuse ! — Ce qui est écrit est écrit. —

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.


S’ils n’étaient que des hommes! Si, dans cette société de corps-de-garde, au milieu de ces saturnales dégradantes, ne se trouvait pas une femme, une enfant de Madrid dorée par le soleil !

Que la Laideur célèbre des vertus du Crime ; que Napoléon III et Robespierre conduisent eux-mêmes leurs chars de triomphe : passe encore. Mais qu’ils fassent partager à des femmes le mépris dont on les poursuit ; qu’ils chargent des têtes gracieuses du lourd diadème des tyrannies criminelles ; qu’ils les sacrent impératrices ou déesses de la Liberté ; qu’ils les fassent monter à leur gauche sur un trône sanglant : voilà le hideux de la Terreur !

Pauvre siècle, celui dans lequel les plus belles créatures consentent à blanchir des atrocités noires en y participant ! Triste civilisation, celle qui corrompt à ce point les sentiments et les sens des jeunes filles que leur cœur ne se soulève plus à l’odeur du sang ! Préjugés immoraux, ceux qui font naître dans une âme de femme je ne sais quel caprice inqualifiable pour un vieux débauché, parce qu’il est empereur et peut tuer autant qu’il veut !

Oh qui ne s’affligerait de sentir une jeune et belle femme présider aux massacres de Décembre, aux déportations, proscriptions, emprisonnements en masse ? Qui ne s’affligerait de la voir trôner, ainsi que le Génie des tortures, sur des monceaux de corps râlants ! Qui ne souffrirait de sentir la main d’Ève dans la main de Judas ?

564 Espagnole ! Espagnole ! ta vanité t’a perdue. Trop souvent, dans l’arène, tu avais vu scintiller le sang vermeil des taureaux sur l’écharpe du matador. Et dès qu’on t’a présenté l’impérial manteau de France teint du sang mal versé, taché d’or mal acquis, tu l’as jeté sur tes épaules comme un éclatant costume de bal, charmée d’être plus riche et plus magnifique que tes compagnes !

Ah si tu t’étais montrée plus soucieuse de l’honneur que des honneurs ; si tu l’avais regardée de près, cette tunique de Déjanire que rien ne saurait plus détacher de tes bras blancs, tu aurais reculé d’horreur ! Tu te serais convaincue que la Beauté perd toujours en s’unissant au Crime, et que toutes les grandeurs de ce monde ne peuvent effacer une souillure quand elle atteint la conscience. Où tu rêvais le Bonheur et la Gloire, tu aurais découvert la Tristesse et la Réprobation.

Maintenant il est trop tard pour pleurer la tranquillité, les joies et la santé perdues ; trop tard pour regretter la belle ville aux sérénades, les caballeros brillants et la corrida splendide ; maintenant tu ne peux plus entendre qu’en rêve les guitares retentissantes, le tonnerre des castagnettes, et les couplets qu’on chante dans les vervenas de Juin, par les nuits étoilées. Et quand tu berces sur ton cœur ces songes heureux, Espagnole ! Espagnole ! tu te sens éveillée par le Remords qui médite à tes côtés de nouveaux crimes.

Tayaut ! Tayaut ! L’Empereur chasse.


As-tu gardé, Napoléon, le cheval qui te portait dans les jours de Décembre, celui qui boit du sang et monte sur les morts pour saluer la foule ? As-tu conservé sur ta maigre face l’horrible pâleur du cadavre ? Aujourd’hui comme alors, te voit-on parader au grand soleil, à la tête des bataillons mercenaires que tu guidais aux carnages certains ? Toutes ces têtes de boule-dogues et de bêtes de somme sont-elles bien à toi ? — Oui, dis-tu, rien qu’à moi. — Oh garde-les, garde ta honte ! Bien riche et bien glorieux tu es, Napoléon !

Ah prends garde, assassin ! C’est un effroyable exemple que donnent tes semblables, ceux qui passent sur la terre sans foi, sans conscience, sans amour. Ils font douter de toute vérité, désespérer de toute justice, aspirer au néant, bénir le meurtre et le mal. Ils font croire au droit de la force, à la sainteté du parjure, à l’habileté de la trahison. — Que ceux qui ont mitraillé s’attendent 565 à la balle ; que ceux qui ont égorgé s’attendent au couteau ; que ceux qui ont frappé par derrière reçoivent au bas des reins les plus frappantes insultes ; que ceux qui ont fait de Paris la Rome et la Byzance de leur triste empire en soient chassés, tambours battants, par de nouveaux Barbares plus civilisés et plus impitoyables que les Vandales de Genséric ! — Le Crime appelle le Crime. L’ombre de la Mort se traîne derrière le squelette de sa patronne à la pâle clarté de la lune ; elle est plus grande encore et plus altérée !

Tayaut ! Tayaut ! Empereur, chasse !

Mais tu as froid, bourreau ! le peu de dents qui te restent claquent de dépit les unes contre les autres. Tu crains la solitude et le silence où l’âme inquiète repasse d’elle-même un sévère examen ; tu t’éloignes des fontaines cristallines où l’on voit sa laideur. Galope, forcené, sur la poussière des grandes routes ; plonge, tête baissée, dans toutes les mares de fange qu’un insupportable mirage te fait prendre pour autant de flaques de sang. Fuis-toi, fuis-toi de toutes les jambes de ton cheval. — Tayaut ! Tayaut ! — Si tu t’arrêtes un seul instant pour te rafraîchir, tu verras dans le fond du verre de vin vermeil des milliers d’yeux sanglants qui te crieront :

« Tayaut ! Tayaut ! Empereur, chasse !

» Nous te défendons de trouver le repos dans l’ivresse ; nous voulons qu’elle te soit lourde et pleine de remords. Nous te défendons d’oublier tes crimes sur le sein de ta femme ; nous voulons que, si par hasard, tu reproduisais ta triste image, elle devienne pour toi cause de mille tortures.

» Tayaut ! Tayaut ! Empereur, chasse.

» Ce qui est écrit est écrit. — Nous lisons dans l’avenir. Ta chute est aussi prochaine que celle des derniers cheveux de ta tête pelée. Ton impériale dynastie finira dans un égoût. Et nous disons vrai. Car nous sommes les prunelles des victimes immolées en Décembre à ton ambition borgne.

» Tayaut ! Tayaut ! Empereur, chasse ! »