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Jours de famine et de détresse/03

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Éditions de la Toison d’or (p. 17-19).


QUAND JE ME RÉVEILLAI,
C’ÉTAIT LE SOIR


J’avais eu la rougeole et m’étais, une après-midi, échappée de la maison pour regarder des garçons jouer à jeter des billes dans des tuyaux de pipe fichés en terre. Je m’étonnais de voir leurs ombres s’agrandir ou se rapetisser suivant leurs mouvements, et je me demandais d’où provenaient ces ombres et pourquoi elles s’agrandissaient et se rapetissaient ainsi, quand je me sentis tout à coup empoignée par derrière, secouée dans tous les sens, et une voix criait :

— Méchante fille, tu pourrais mourir d’être sortie !

C’était notre servante qui m’arrangeait de cette façon : nous avions, quelle dérision ! une servante. Ma mère, n’ayant à cette époque, que cinq enfants, pouvait encore s’occuper de son métier de dentellière, et, comme l’ouvrage abondait momentanément, elle avait dû engager une petite bonne pour l’aider dans le ménage. Celle-ci me battit convenablement, comme c’est l’usage dans le peuple quand un enfant se fait mal ; puis elle me coucha dans ma petite crèche en bois, posée par terre contre le mur. Je m’endormis et, quand je me réveillai, c’était le soir.

Ah ! l’exquise sensation de bien-être et d’intimité ! La chambre était bien éclairée ; un bon feu brûlait dans l’âtre ; ma mère faisait des dentelles au métier et mon père lisait à haute voix les Mille et une Nuits ; parfois il s’arrêtait pour échanger des réflexions avec ma mère.

— Cato, si nous n’avions qu’à dire : « Sésame, ouvre-toi ! » je ne te laisserais pas t’abîmer ainsi les yeux, le soir, à cette dentelle.

— Soyons contents que j’aie trouvé ces commandes dans cette petite ville. Puis j’aime mon métier : cette guirlande est tellement jolie ; des feuillages, avec lesquels les enfants jouaient, m’en ont donné l’idée. Mon dessin est très bien venu, et maintenant cela m’amuse.

Et ses doigts mêlaient les fuseaux avec une telle agilité qu’on ne pouvait les suivre.

Dans la chambre était répandue la délicieuse odeur du foie de bœuf au vinaigre, qui mijotait dans un coin de l’âtre, qu’on mangerait tantôt, et dont j’aurais ma part. Mon père allait de temps à autre soulever le couvercle pour goûter et, en léchant bien la cuillère, il disait

— Cato, ce sera bon.

J’écoutais lire mon père, je humais la bonne odeur, et je me rendormis. Qui dort dîne.