Jules César (Shakespeare)/Traduction Hugo, 1872

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

PERSONNAGES (25)


MARCUS BRUTUS.
JULES CÉSAR.
ANTOINE,
OCTAVE CÉSAR,
LÉPIDE,
triumvirs après la mort de César.
CASSIUS,
CASCA,
TRÉBONIUS,
LIGARIUS,
DÉCIUS BRUTUS,
METELLUS CIMBER,
CINNA,
conjurés.
FLAVIUS et MARULLUS, tribuns.
CICÉRON,
PUBLIUS,
POPILIUS LÉNA,
sénateurs.
ARTÉMIDORE, sophiste de Cnide.
UN DEVIN.
CINNA, poète.
UN AUTRE POÈTE.
LUCILIUS, TITINIUS, MESSALA, LE JEUNE CATON, VOLUMNIUS, ami de Brutus.
VARRON, CLITUS, CLAUDIUS, STRATON, LUCIUS, DARDANIUS, serviteur de Brutus.
PINDARUS, serviteur de Cassius.
PORTIA, femme de Brutus.
CALPHURNIA, femme de César.
sénateurs, citoyens, gardes, gens de service.


La scène est d’abord à Rome, puis à Sardes, et enfin à Philippes.

Scène I.


[Rome. Une rue.]


Entrent Flavius, Marullus et une bande de citoyens.

FLAVIUS.

— Hors d’ici ! Au logis, paresseux que vous êtes ! rentrez au logis. — Est-ce fête aujourd’hui ? Eh ! ne savez-vous pas — qu’étant artisans, vous ne devez pas sortir — un jour ouvrable, sans les insignes — de votre profession ?… Parle, toi, de quel métier es-tu ?


PREMIER CITOYEN.

Moi, monsieur ? charpentier.


MARULLUS.

— Où est ton tablier de cuir ? et ta règle ? — Que fais-tu ici dans tes plus beaux habits ?… — Et vous, monsieur, de quel métier êtes-vous ?


DEUXIÈME CITOYEN.

Ma foi, monsieur, comparé à un ouvrier dans le beau, je ne suis, comme vous diriez, qu’un savetier.


MARULLUS.

Mais quel est ton métier ?… réponds-moi nettement.


DEUXIÈME CITOYEN.

Un métier, monsieur, que je puis exercer, j’espère, en toute sûreté de conscience : je fais aller les plus mauvaises mules.


MARULLUS.

Quel métier, drôle ? mauvais drôle, quel métier ?


DEUXIÈME CITOYEN.

Eh ! je vous en supplie, monsieur, ne vous mettez pas ainsi hors de vous. Au fait, si vous détraquez, je puis vous remettre en état.


MARULLUS.

Qu’entends-tu par là ? me remettre en état, insolent !


DEUXIÈME CITOYEN.

Eh mais, monsieur, vous ressemeler.


FLAVIUS.

Tu es donc savetier ? L’es-tu ?


DEUXIÈME CITOYEN.

Ma foi, monsieur, c’est mon alène qui me fait vivre : je ne me mêle des affaires des gens, hommes ou femmes, que par l’alène. Je suis en effet, monsieur, chirurgien de vieilles chaussures ; quand elles sont en grand danger, je les recouvre. Les hommes les plus respectables qui aient jamais foulé cuir de vache ont fait leur chemin sur mon ouvrage.


FLAVIUS.

— Mais pourquoi n’es-tu pas dans ton échoppe aujourd’hui ? — Pourquoi mènes-tu ces gens-là à travers les rues ?


DEUXIÈME CITOYEN.

Ma foi, monsieur, pour user leurs souliers et me procurer plus de travail. Mais, en vérité, monsieur, nous chômons aujourd’hui pour voir César et nous réjouir de son triomphe.


MARULLUS.

— Pourquoi vous réjouir ? Quelles conquêtes nous rapporte-t-il ? — Quels sont les tributaires qui le suivent à Rome — pour orner, captifs enchaînés, les roues de son chariot ? — Bûches que vous êtes ! têtes de pierre, pires que des êtres insensibles ! — Ô cœurs endurcis ! cruels fils de Rome, — est-ce que vous n’avez pas connu Pompée ? Bien des fois — vous avez grimpé aux murailles, aux créneaux, — aux tours, aux fenêtres et jusqu’aux faîtes des cheminées, — vos enfants dans vos bras, et, ainsi juchés, — vous avez attendu patiemment toute une longue journée, — pour voir le grand Pompée traverser les rues de Rome ! — Et dès que seulement vous voyiez apparaître son chariot, — vous poussiez d’une voix unanime une telle acclamation, — que le Tibre tremblait au fond de son lit — à entendre l’écho de vos cris — répété par les cavernes de ses rives ! et aujourd’hui vous vous couvrez de vos plus beaux habits ! — Et aujourd’hui vous vous mettez en fête ! — Et aujourd’hui vous jetez des fleurs sur le passage de celui — qui marche triomphant dans le sang de Pompée ! — Allez-vous-en. — Courez à vos maisons ! tombez à genoux ! — Priez les dieux de suspendre le fléau — qui doit s’abattre sur une telle ingratitude.


FLAVIUS.

— Allez, allez, mes bons compatriotes ; et, en expiation de votre faute, — assemblez tous les pauvres gens de votre sorte, — menez-les au bord du Tibre, et gonflez ses eaux — de vos larmes, jusqu’à ce que le plus infime de ses flots — vienne baiser la plus haute de ses rives.

Les citoyens sortent.

— Voyez comme leur grossier métal s’est laissé toucher. — Ils s’évanouissent, la langue enchaînée dans le remords. — Allez par là au Capitole : — moi, j’irai par ici. Dépouillez les statues, — si vous les voyez parées d’ornements sacrés.


MARULLUS.

Le pouvons-nous ? — Vous savez que c’est la fête des Lupercales.


FLAVIUS.

— N’importe ; ne laissez sur aucune statue — les trophées de César. Je vais en chemin — chasser la foule des rues ; — faites-en autant là où vous la verrez s’amasser. — Arrachons les plumes naissantes de l’aile de César, — et il ne prendra qu’un ordinaire essor ; — sinon, il s’élèvera à perte de vue — et nous tiendra tous dans une servile terreur.

Ils sortent.

Scène II.


[La voie sacrée.]


Entrent en procession, au son de la musique, César, Antoine, paré pour la course ; Calphurnia, Portia, Décius, Cicéron, Brutus, Cassius et Casca, suivis d’une foule de gens du peuple dans laquelle se trouve un devin.

CÉSAR.

— Calphurnia !


CASCA.

Holà ! silence ! César parle.

La musique cesse.

CÉSAR.

Calphurnia !


CALPHURNIA.

— Me voici, monseigneur.


CÉSAR.

— Tenez-vous sur le passage d’Antoine, — quand il accomplira sa course… Antoine !


ANTOINE.

César, monseigneur ?


CÉSAR.

— N’oubliez pas dans votre hâte, Antoine, — de toucher Calphurnia. Car nos anciens disent que — les femmes infécondes, touchées dans ce saint élan, — secouent le charme qui les stérilise (26).


ANTOINE.

Je m’en souviendrai. — Quand César dit : Faites ceci, c’est fait.


CÉSAR.

— En avant, et qu’on n’omette aucune cérémonie.

Musique.

LE DEVIN, dans la foule.

César !


CÉSAR.

Hé ! qui appelle ?


CASCA

— Faites taire tout bruit… Silence, encore une fois.

La musique cesse.

CÉSAR

— Qui m’appelle dans la foule ? — J’entends une voix, qui domine la musique, — crier : César !… Parle ! César est prêt à écouter.


LE DEVIN.

— Prends garde aux Ides de Mars (27).


CÉSAR.

Quel est cet homme ?


BRUTUS.

— Un devin. Il vous dit de prendre garde aux Ides de Mars.


CÉSAR.

— Amenez-le devant moi, que je voie son visage.


CASSIUS, au devin.

— Compagnon, sors de la foule : lève les yeux sur César.

Le devin s’avance.

CÉSAR.

— Qu’as-tu à me dire à présent ? Parle de nouveau.


LE DEVIN.

— Prends garde aux Ides de Mars.


CÉSAR.

— C’est un rêveur ; laissons-le… Passons.

Symphonie. Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.

CASSIUS.

— Venez-vous voir l’ordre de la course (28) ?


BRUTUS.

Moi, non.


CASSIUS.

Je vous en prie, venez.


BRUTUS.

— Je n’aime pas les jeux… Il me manque un peu de — cet esprit folâtre qui est dans Antoine. — Que je ne contrarie pas vos désirs, Cassius, — je vous laisse.


CASSIUS.

Brutus, je vous observe depuis quelque temps. — Je ne trouve plus dans vos yeux cette affabilité, — cet air de tendresse que j’y trouvais naguère. — Vous traitez avec trop de froideur et de réserve — votre ami qui vous aime.


BRUTUS.

Cassius, — ne vous y trompez pas. Si j’ai le front voilé, — c’est que mon regard troublé se tourne — sur moi-même. Je suis agité — depuis peu par des sentiments contraires, — par des préoccupations toutes personnelles, — et peut-être cela a-t-il altéré mes manières ; — mais que mes bons amis — (et vous êtes du nombre, Cassius), n’en soient pas affligés ; — qu’ils ne voient dans ma négligence — qu’une inadvertance du pauvre Brutus qui, en guerre avec lui-même, — oublie de témoigner aux autres son affection.


CASSIUS.

— Je me suis donc bien trompé, Brutus, sur vos sentiments ; — et cette méprise est cause que j’ai enseveli dans mon cœur — des pensées d’une grande importance, de sérieuses méditations. — Dites-moi, bon Brutus, pouvez-vous voir votre visage ?


BRUTUS.

— Non, Cassius ; car l’œil ne se voit — que réfléchi par un autre objet.


CASSIUS.

C’est juste. — Et l’on déplore grandement, Brutus, — que vous n’ayez pas de miroir qui reflète — à vos yeux votre mérite caché — et vous fasse voir votre image. J’ai entendu — les personnages les plus respectables de Rome, — l’immortel César excepté, parler de Brutus, — et, gémissant sous le joug qui accable notre génération, — souhaiter que le noble Brutus eût des yeux.


BRUTUS.

— Dans quel danger voulez-vous m’entraîner, Cassius, — que vous me pressez ainsi de chercher en moi-même — ce qui n’y est pas ?


CASSIUS.

— Préparez-vous donc à m’écouter, bon Brutus ; — et puisque vous vous reconnaissez incapable de bien vous voir — sans réflecteur, je serai, moi, votre miroir, — et je vous révélerai discrètement à vous-même — ce que vous ne connaissez pas de vous-même. — Et ne vous défiez pas de moi, doux Brutus. — Si je suis un farceur vulgaire, si j’ai coutume — de prostituer les serments d’une affection banale — au premier flagorneur venu ; si vous me regardez — comme un homme qui cajole les gens, les serre dans ses bras — et les déchire ensuite, comme un homme — qui, dans un banquet, fait profession d’aimer — toute la salle, alors tenez-moi pour dangereux.

Fanfares et acclamations au loin.

BRUTUS.

— Que signifie cette acclamation ? Je crains que le peuple — ne choisisse César pour son roi.


CASSIUS.

Ah ! vous le craignez ? — Je dois donc croire que vous ne le voudriez pas.


BRUTUS.

— Je ne le voudrais pas, Cassius, et pourtant j’aime bien César… — Mais pourquoi me retenez-vous ici si longtemps ?… Qu’avez-vous à me confier ? — Si c’est du bien public qu’il s’agit, — montrez-moi d’un côté l’honneur, de l’autre la mort, — et je les considérerai l’un et l’autre avec le même sang-froid… — Et puisse la protection des dieux me manquer, si je n’aime pas — le nom d’honneur plus que je ne crains la mort !


CASSIUS.

— Je vous connais cette vertu, Brutus, — comme je connais vos traits extérieurs. — Eh bien ! c’est d’honneur que j’ai à vous parler. — Je ne saurais dire ce que vous et les autres hommes — vous pensez de cette vie ; mais, quant à moi, — j’aimerais autant n’être pas que de vivre — pour craindre une créature comme moi-même. — Je suis né libre comme César ; vous, aussi. — Nous avons été nourris tous deux, et nous pouvons tous deux — supporter le froid de l’hiver aussi bien que lui. — Une fois, par un jour gris et orageux — où le Tibre agité se soulevait contre ses rives, — César me dit : Oserais-tu, Cassius, — te jeter avec moi dans ce courant furieux, — et nager jusqu’à ce point là-bas ? Sur ce mot, — accoutré comme je l’étais, je plongeai — et le sommai de me suivre : ce qu’il fit en effet. — Le torrent rugissait ; nous le fouettions — de nos muscles robustes, l’écartant — et le refoulant avec des cœurs acharnés. — Mais avant que nous pussions atteindre le point désigné, — César cria : Au secours, Cassius, ou je me noie ! — De même qu’Énée, notre grand ancêtre, — prit sur ses épaules le vieil Anchise et l’enleva — des flammes de Troie, moi, j’enlevai des vagues du Tibre — le César épuisé. Et cet homme — est aujourd’hui devenu un dieu ! Et Cassius est — une misérable créature qui doit se courber, — si César lui fait nonchalamment un signe de tête ! — Il eut une fièvre, quand il était en Espagne ; — et, quand l’accès le prenait, j’ai remarqué — comme il tremblait : c’est vrai, ce Dieu tremblait ! — Ses lèvres couardes avaient abandonné leurs couleurs, — et cet œil, dont un mouvement intimide l’univers, — avait perdu son lustre. Je l’ai entendu gémir ; — oui, et cette langue qui tient les Romains — aux écoutes, et dicte toutes ses paroles à leurs annales, — hélas ! elle criait : Donne-moi à boire, Titinius, — comme une fillette malade ! Ô dieux, je suis stupéfait — qu’un homme de si faible trempe — soit le premier de ce majestueux univers — et remporte seul la palme !

Fanfares. Acclamations.

BRUTUS.

Une autre acclamation ! — Je crois qu’on applaudit — à de nouveaux honneurs qui accablent César.


CASSIUS.

— Eh ! ami, il enjambe cet étroit univers — comme un colosse, et nous autres, hommes chétifs, — nous passons sous ses jambes énormes et nous furetons partout — pour trouver des tombes déshonorées. — Les hommes, à de certains moments, sont maîtres de leurs destinées. — Si nous ne sommes que des subalternes, cher Brutus, — la faute en est à nous et non à nos étoiles. — Brutus, César ! Qu’y-a-t-il dans ce César ? — Pourquoi ce nom résonnerait-il plus haut que le vôtre ? — Écrivez-les tous deux ; le vôtre est aussi beau ; — prononcez-les, il est aussi gracieux à la bouche ; — pesez-les, il est d’un poids égal ; employez-les à une incantation, — Brutus évoquera un esprit aussi vite que César. — Eh bien, au nom de tous les dieux, — de quoi se nourrit notre César — pour être devenu si grand ? Siècle, tu es dans la honte ! — Rome, tu as perdu la race des nobles cœurs ! — Quel est, depuis le grand déluge, le siècle — qui n’ait été glorifié que par un homme ? — Jusqu’à présent, quand a-t-on pu dire en parlant de Rome — que son vaste promenoir ne contenait qu’un homme ? — Est-ce bien Rome, la grande cité ? Au fait elle est assez grande — s’il ne s’y trouve qu’un seul homme ! — Oh ! nous avons ouï dire à nos pères, vous et moi, — qu’il fut jadis un Brutus qui eût laissé — dominer Rome par l’éternel démon — aussi volontiers que par un roi !


BRUTUS.

— Que vous m’aimiez, c’est ce dont je ne doute point. — Où vous voudriez m’amener, je l’entrevois. — Ce que je pense de ceci et de cette époque, — je le révélerai plus tard. Pour le moment, — je voudrais, et je m’adresse à vous en toute affection, — ne pas être pressé davantage. Ce que vous avez dit, — je l’examinerai ; ce que vous avez à dire, — je l’écouterai avec patience ; et je trouverai un moment — opportun pour causer entre nous de ces grandes choses. — Jusqu’alors, mon noble ami, ruminez ceci : — Brutus aimerait mieux être un villageois — que se regarder comme un fils de Rome — aux dures conditions que ces temps — vont probablement nous imposer.


CASSIUS.

— Je suis bien aise que mes faibles paroles — aient du moins fait jaillir de Brutus cette étincelle.

Rentrent César et son cortège.

BRUTUS.

— Les jeux sont terminés, et César revient.


CASSIUS.

— Quand ils passeront, tirez Casca par la manche, — et il vous dira, à sa piquante manière, — ce qui s’est passé de remarquable aujourd’hui.


BRUTUS.

— Oui, je le ferai… Mais voyez donc, Cassius, — le signe de la colère éclate au front de César, — et tous ceux qui le suivent ont l’air de gens grondés. — La joue de Calphurnia est pâle, et Cicéron — a les yeux d’un furet, ces yeux enflammés — que nous lui avons vus au Capitole — quand il était contredit dans les débats par quelque sénateur.


CASSIUS.

— Casca nous dira de quoi il s’agit.


CÉSAR.

Antoine !


ANTOINE.

César !


CÉSAR.

— Je veux près de moi des hommes gras, — des hommes à la face luisante et qui dorment les nuits. — Ce Cassius là-bas a l’air bien maigre et famélique ; — il pense trop. De tels hommes sont dangereux (29).


ANTOINE.

— Ne le craignez pas, César ; il n’est pas dangereux : — c’est un noble Romain, et bien disposé.


CÉSAR.

Je voudrais qu’il fût plus gras, mais je ne le crains point. — Pourtant, si ma gloire était accessible à la crainte, — je ne sais quel homme j’éviterais — aussi volontiers que ce sec Cassius. Il lit beaucoup : — il est grand observateur, et il voit — clairement à travers les actions des hommes. Il n’aime pas les jeux, — comme toi, Antoine ; il n’écoute pas la musique ; — rarement il sourit, et il sourit de telle sorte — qu’il semble se moquer de lui-même et mépriser son humeur — de s’être laissé entraîner à sourire de quelque chose. — Des hommes tels que lui n’ont jamais le cœur à l’aise, — tant qu’ils voient un plus grand qu’eux-mêmes : — et voilà pourquoi ils sont dangereux. — Je te dis ce qui est à craindre plutôt — que ce que je crains, — car je suis toujours César. — Passe à ma droite, car je suis sourd de cette oreille, — et dis-moi sincèrement ce que tu penses de lui. —

César sort avec son cortège. Casca seul reste avec Brutus et Cassius.

CASCA.

Vous m’avez tiré par mon manteau : voudriez-vous me parler ?


BRUTUS.

— Oui, Casca : dites-nous, qu’est-il arrivé aujourd’hui, — que César a l’air morose (30) ? -


CASCA.

Mais vous étiez avec lui, n’est-ce pas ?


BRUTUS.

— En ce cas, je ne demanderais pas à Casca ce qui est arrivé. —


CASCA.

Eh bien, on lui a offert une couronne ; et, au moment où on la lui offrait, il l’a repoussée avec le revers de sa main, comme ceci ; et alors le peuple a poussé une acclamation.


BRUTUS.

Et pourquoi le second cri ?


CASCA.

Eh ! pour la même raison.


CASSIUS.

Ils ont vociféré trois fois… Pourquoi la dernière ?


CASCA.

Eh ! pour la même raison.


BRUTUS.

Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois ?


CASCA.

Oui, morbleu ; et il l’a repoussée trois fois, mais chaque fois plus mollement ; et à chaque refus mes honnêtes voisins acclamaient.


CASSIUS.

Qui lui a offert la couronne ?


CASCA.

Eh ! Antoine.


BRUTUS.

Dites-nous de quelle manière, aimable Casca.


CASCA.

Je pourrais aussi bien m’aller pendre que vous le dire. C’était une pure bouffonnerie ; je n’y ai pas fait attention. J’ai vu Marc Antoine lui offrir une couronne ; encore n’était-ce pas une couronne, c’était une de ces guirlandes, vous savez ; et, comme je vous l’ai dit, il l’a repoussée une fois ; mais malgré tout, à mon idée, il avait grande envie de la prendre. Alors, l’autre la lui a offerte de nouveau ; alors, il l’a repoussée de nouveau ; mais, à mon idée, il avait beaucoup de peine à en écarter ses doigts. Et alors, l’autre la lui a offerte pour la troisième fois ; pour la troisième fois il l’a repoussée ; et toujours, à chaque refus, les badauds vociféraient, et claquaient des mains, et faisaient voler leurs bonnets de nuit crasseux, et, parce que César refusait la couronne, exhalaient une telle quantité d’haleines infectes que César en a été presque suffoqué ; car il s’est évanoui, et il est tombé. Et pour ma part je n’osais pas rire, de peur d’ouvrir les lèvres et de recevoir le mauvais air.


CASSIUS.

Doucement, je vous prie. Quoi ! César s’est évanoui !


CASCA.

Il est tombé en pleine place du marché, et il avait l’écume à la bouche, et il était sans voix !


BRUTUS.

— C’est fort vraisemblable : il tombe du haut mal.


CASSIUS.

— Non, ce n’est pas César, c’est vous et moi, — c’est l’honnête Casca, c’est nous qui tombons du haut mal. —


CASCA.

Je ne sais ce que vous entendez par là ; mais je suis sûr que César est tombé. Si la canaille ne l’a pas applaudi et sifflé, selon qu’elle était contente ou mécontente de lui, comme elle en use au théâtre avec les acteurs, je ne suis pas un homme sincère.


BRUTUS.

— Qu’a-t-il dit, quand il est revenu à lui ? —


CASCA.

Morbleu, avant de tomber, quand il a vu le troupeau populaire se réjouir de ce qu’il refusait la couronne, il m’a ouvert brusquement son pourpoint et leur a présenté sa gorge à couper. Que n’étais-je un de ses artisans ! S’il n’est pas vrai qu’alors je l’eusse pris au mot, je veux aller en enfer parmi les coquins !… Et sur ce, il est tombé. Quand il est revenu à lui, il a déclaré que, s’il avait fait ou dit quelque chose de déplacé, il priait Leurs Honneurs de l’attribuer à son infirmité. Trois ou quatre filles près de moi ont crié : Hélas ! la bonne âme ! et lui ont pardonné de tout leur cœur. Mais il ne faut pas y prendre garde : si César avait poignardé leurs mères, elles n’auraient pas fait moins.


BRUTUS.

Et c’est après cela qu’il est revenu si morose ?


CASCA.

Oui.


CASSIUS.

Cicéron a-t-il dit quelque chose ?


CASCA.

Oui, il a parlé grec.


CASSIUS.

Quel sens avaient ses paroles ?


CASCA.

Ma foi, si je puis vous le dire, je ne veux jamais vous revoir en face. Ceux qui l’ont compris souriaient en se regardant et secouaient la tête ; mais en vérité c’était du grec pour moi. Je puis vous apprendre encore du nouveau : Marullus et Flavius, pour avoir enlevé les écharpes des images de César, sont réduits au silence. Adieu. Il y a eu encore bien d’autres sottises, mais je ne m’en souviens plus.


CASSIUS.

Voulez-vous souper avec moi ce soir, Casca ?


CASCA.

Non, je suis engagé.


CASSIUS.

Voulez-vous dîner avec moi demain ?


CASCA.

Oui, si je suis vivant, si ce caprice vous dure et si votre dîner vaut la peine d’être mangé.


CASSIUS.

Bon, je vous attendrai.


CASCA.

Soit. Adieu à tous deux.

Il sort.

BRUTUS.

— Que ce garçon s’est épaissi ! — Il était d’une complexion si vive quand il allait à l’école !


CASSIUS.

Tel il est encore, — si apathique qu’il paraisse, — dans l’exécution de toute entreprise noble ou hardie. — Cette rudesse est l’assaisonnement de son bel esprit ; — elle met les gens en goût et leur fait digérer ses paroles — de meilleur appétit.


BRUTUS.

— C’est vrai. Pour cette fois je vous quitte. — Demain, si vous désirez me parler, — j’irai chez vous ; ou, si vous le préférez, — venez chez moi, je vous attendrai.


CASSIUS.

— Je viendrai… Jusque-là songe à l’univers.

Brutus sort.

— Oui, Brutus, tu es noble ; mais je vois que ta trempe généreuse peut être dénaturée — par des influences. Il convient donc — que les nobles esprits ne frayent jamais qu’avec leurs pareils. — Car quel est l’homme si ferme qui ne puisse être séduit ? — César ne peut guère me souffrir, mais il aime Brutus. — Aujourd’hui, si j’étais Brutus et qu’il fût Cassius, — César ne me dominerait pas… Je veux ce soir — jeter par ses fenêtres des billets d’écritures diverses, — qui seront censés venir de divers citoyens : — tous auront trait à la haute opinion — que Rome a de son nom, et feront vaguement — allusion à l’ambition de César. — Et, après cela, que César se tienne solidement ; — car ou nous le renverserons, ou nous endurerons de plus mauvais jours.

Il sort.

Scène III.


[Rome. Une rue.]


Il fait nuit. Tonnerre et éclairs. Casca, l’épée à la main, se croise avec Cicéron.

CICÉRON.

— Bonsoir, Casca. Est-ce que vous avez — reconduit César ? — Pourquoi êtes-vous hors d’haleine ? et pourquoi semblez-vous si effaré ?


CASCA.

— N’êtes-vous pas ému quand toute la masse de la terre — tremble comme une chose mal affermie ? Ô Cicéron, — j’ai vu des tempêtes où les vents grondants — fendaient les chênes noueux, et j’ai vu — l’ambitieux océan s’enfler, et faire rage, et écumer, — et s’élever jusqu’aux nues menaçantes ; — mais jamais avant cette nuit, jamais avant cette heure, — je n’avais traversé une tempête ruisselante de feu. — Ou il y a une guerre civile dans le ciel, — ou le monde, trop insolent envers les dieux, les provoque à déchaîner la destruction.


CICÉRON.

— Quoi ! avez-vous vu quelque chose de plus surprenant ?


CASCA.

— Un esclave public (vous le connaissez bien de vue), — a levé sa main gauche qui a flamboyé et brûlé — comme vingt torches ; et cependant sa main, — insensible à la flamme, est restée intacte (31). — En outre (depuis lors je n’ai pas rengainé mon épée), — j’ai rencontré près du Capitole un lion — qui m’a jeté un éclair, et, farouche, a passé — sans me faire de mal. Là — étaient entassées une centaine de femmes spectrales, — que la peur avait défigurées. Elles juraient avoir vu — des hommes tout en feu errer dans les rues. — Et hier l’oiseau de nuit s’est abattu — sur la place du marché, en plein midi, — huant et criant. Quand de tels prodiges — surviennent conjointement, qu’on ne dise pas : — En voici les motifs, ils sont naturels ! — car je crois que ce sont des présages néfastes — pour la région qu’ils désignent.


CICÉRON.

En effet, c’est une époque étrange : — mais les hommes peuvent interpréter les choses à leur manière, — et tout à fait à contre-sens. — Est-ce que César vient demain au Capitole ?


CASCA.

— Oui ; car il a chargé Antoine de vous faire savoir qu’il y serait demain.


CICÉRON.

— Bonne nuit donc, Casca : ce ciel si troublé — n’invite pas à la promenade.


CASCA.

Adieu, Cicéron.

Cicéron sort.


Entre Cassius, la poitrine nue.

CASSIUS.

— Qui est là ?


CASCA.

Un Romain.


CASSIUS.

C’est votre voix, Casca.


CASCA.

— Votre oreille est bonne. Cassius, quelle nuit que celle-ci !


CASSIUS.

— Une nuit fort agréable aux honnêtes gens.


CASCA.

— Qui jamais a vu les cieux si menaçants ?


CASSIUS.

— Quiconque a vu la terre si pleine de crimes ! — Pour moi j’ai marché dans les rues, — en m’exposant à cette nuit périlleuse ; — et défait comme vous me voyez, Casca, — j’ai présenté ma poitrine nue aux pierres de la foudre ; — et quand le sillage bleu de l’éclair semblait ouvrir — le sein du ciel, je m’offrais — au jet même de sa flamme.


CASCA.

— Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux ? — C’est aux hommes de craindre et de trembler, — quand les dieux tout-puissants nous envoient ces signes, — formidables hérauts, pour nous épouvanter.


CASSIUS.

— Vous êtes abattu, Casca. Ces étincelles de vie — qui devraient être dans un Romain, vous ne les avez pas — ou du moins vous ne les montrez pas. Vous êtes pâle et hagard, — et vous vous effrayez, et vous vous étonnez — de voir cette étrange impatience des cieux. — Mais si vous vouliez en considérer la vraie cause, — et chercher pourquoi tous ces feux, pourquoi tous ces spectres glissant dans l’ombre ; — pourquoi ces oiseaux, ces animaux enlevés à leur instinct et à leur espèce ; — pourquoi tous ces vieillards déraisonnables et ces enfants calculateurs ; — pourquoi tous ces êtres dévoyés de leurs lois, — de leurs penchants et de leurs facultés prédestinées — dans une nature monstrueuse, alors vous concevriez — que le ciel leur souffle ces inspirations nouvelles — pour en faire des instruments de terreur, annonçant — un monstrueux état de choses. — Maintenant, Casca, je pourrais — te nommer un homme en tout semblable à cette effroyable nuit, — un homme qui tonne, foudroie, ouvre les tombes et rugit — comme le lion dans le Capitole ; — un homme qui n’est pas plus puissant que toi ou moi — par la force personnelle, et qui pourtant est devenu prodigieux — et terrible comme ces étranges météores.


CASCA.

— C’est de César que vous parlez, n’est-ce pas, Cassius ?


CASSIUS.

— Peu importe de qui. Les Romains d’aujourd’hui — ont des nerfs et des membres, ainsi que leurs ancêtres. — Mais, hélas ! le génie de nos pères est mort, — et nous sommes gouvernés par l’esprit de nos mères : — notre joug et notre soumission nous montrent efféminés.


CASCA.

— En effet, on dit que demain les sénateurs — comptent établir César comme roi, — et qu’il portera la couronne sur terre et sur mer, — partout, excepté en Italie.


CASSIUS.

— Je sais où je porterai ce poignard, alors. — Cassius délivrera Cassius de la servitude… — C’est par là, dieux, que vous rendez si forts les faibles : — c’est par là, dieux, que vous déjouez les tyrans. — Ni tour de pierre, ni murs de bronze battu, — ni cachot privé d’air, ni massives chaînes de fer, — ne sauraient entraver la force de l’âme. — Une existence, fatiguée de ces barrières terrestres, — a toujours le pouvoir de s’affranchir. — Si je sais cela, le monde entier saura — que cette part de tyrannie que je supporte, — je puis la secouer à ma guise.


CASCA.

Je le puis aussi ! — Tout esclave porte dans sa propre main — le pouvoir de briser sa captivité.


CASSIUS.

— Et pourquoi donc César serait-il un tyran ? — Pauvre homme ! je sais bien qu’il ne serait pas loup, — s’il ne voyait que les Romains sont des brebis. — Il ne serait pas lion, si les Romains n’étaient des biches. — Ceux qui veulent faire à la hâte un grand feu — l’allument avec de faibles brins de paille. Quelle ordure, — quel rebut, quel fumier est donc Rome pour n’être plus — que l’immonde combustible qui illumine — un être aussi vil que César ! Mais, ô douleur ! où m’as-tu conduit ? Je parle peut-être — devant un esclave volontaire : alors, je sais — que j’aurai à répondre de ceci. Mais je suis armé, — et les dangers me sont indifférents !


CASCA.

— Vous parlez à Casca, à un homme — qui n’est pas un délateur grimaçant. Prenez ma main : — formez une faction pour redresser tous ces griefs : — et je poserai mon pied aussi loin — que le plus avancé.


CASSIUS.

C’est un marché conclu. — Sachez donc, Casca, que j’ai déjà engagé — plusieurs des plus magnanimes Romains — à tenter avec moi une entreprise, — pleine de glorieux périls. — Je sais qu’ils m’attendent en ce moment — sous le porche de Pompée : car, par cette effroyable nuit, — on ne peut ni bouger ni marcher dans les rues. — Et l’aspect des éléments — est à l’avenant de l’œuvre que nous avons sur les bras, — sanglant, enflammé et terrible.


Entre Cinna.

CASCA.

— Rangeons-nous un moment, car voici quelqu’un qui vient en toute hâte.


CASSIUS.

— C’est Cinna ; je le reconnais à sa démarche : — c’est un ami… Cinna, où courez-vous ainsi ?


CINNA.

— À votre recherche… Qui est là ? Métellus Cimber ?


CASSIUS.

— Non, c’est Casca : un affilié — à notre entreprise. Ne suis-je pas attendu, Cinna ?


CINNA.

— J’en suis bien aise. Quelle nuit terrible ! — Deux ou trois d’entre nous ont vu d’étranges visions.


CASSIUS.

— Ne suis-je pas attendu, Cinna ? dites-moi.


CINNA.

Oui, vous l’êtes. — Oh ! Cassius, si seulement vous pouviez gagner le noble Brutus — à notre parti !


CASSIUS, remettant divers papiers à Cinna.

— Soyez satisfait, bon Cinna. Prenez ce papier, — et ayez soin de le déposer dans la chaire du préteur, — que Brutus puisse l’y trouver ; jetez celui-ci — à sa fenêtre, fixez celui-ci avec de la cire — sur la statue du vieux Brutus ; cela fait, — rendez-vous au porche de Pompée, où vous nous trouverez. — Décius Brutus et Trébonius y sont-ils (32) ?


CINNA.

— Tous, sauf Métellus Cimber, qui est allé — vous chercher chez vous… C’est bon, je vais me dépêcher, — et disposer ces papiers comme vous me l’avez dit.


CASSIUS.

— Cela fait, rendez-vous au théâtre de Pompée.

Sort Cinna.

— Venez, Casca : avant le jour, nous irons, vous et moi, — faire visite à Brutus : il est déjà aux trois quarts — à nous ; et l’homme tout entier — se reconnaîtra nôtre à la première rencontre.


CASCA.

— Oh ! il est placé bien haut dans le cœur du peuple. — Ce qui en nous paraîtrait un crime, — son prestige, comme la plus riche alchimie, — le transformera en vertu et en mérite (33).


CASSIUS.

— Vous avez bien apprécié l’homme et son mérite, — et le grand besoin que nous avons de lui. Marchons, — car il est plus de minuit ; et, avant le jour, — nous irons l’éveiller et nous assurer de lui.

Ils sortent.



Scène IV.


[Rome. Le verger de Brutus.]


Il fait toujours nuit. Entre Brutus.

BRUTUS.

— Holà ! Lucius ! — Je ne puis, au progrès des astres, — juger combien le jour est proche… Lucius ! allons ! — Je voudrais avoir le défaut de dormir aussi profondément… — Viendras-tu, Lucius, viendras-tu ?… Allons, éveille-toi… Holà, Lucius !


Entre Lucius.

LUCIUS.

Avez-vous appelé, monseigneur ?


BRUTUS.

Lucius, mets un flambeau dans mon laboratoire. — Dès qu’il sera allumé, viens ici m’avertir.


LUCIUS.

J’obéis, monseigneur.

Il sort.

BRUTUS, rêveur.

— Ce doit être par sa mort, et, pour ma part, — je n’ai personnellement aucun motif de le frapper — que la cause publique. Il veut être couronné ! — À quel point cela peut changer sa nature, voilà la question. — C’est le jour éclatant qui fait surgir la vipère — et nous convie à une marche prudente. Le couronner ! Cela… — Et alors, j’en conviens, nous l’armons d’un dard — qu’il peut rendre dangereux à volonté. — L’abus de la grandeur, c’est quand elle sépare — la pitié du pouvoir. Et pour dire la vérité sur César, — je n’ai jamais vu que ses passions dominassent — sa raison. Mais il est d’une vulgaire expérience — que la jeune ambition se fait de l’humilité une échelle, — vers laquelle elle se tourne tant qu’elle monte ; — mais dès qu’une fois elle atteint le sommet suprême, elle tourne le dos à l’échelle, — et regarde dans les nues, dédaignant les vils degrés — par lesquels elle s’est élevée. Voilà ce que pourrait César : donc, pour qu’il ne le puisse pas, prévenons-le. Et, puisque la querelle — ne saurait trouver de prétexte dans ce qu’il est aujourd’hui, — donnons pour raison que ce qu’il est, une fois agrandi, — nous précipiterait dans telles et telles extrémités. — Et, en conséquence, regardons-le comme l’embryon d’un serpent — qui, à peine éclos, deviendrait malfaisant par nature, — et tuons-le dans l’œuf.


Rentre Lucius.

LUCIUS.

— Le flambeau brûle dans votre cabinet, monsieur. —

En cherchant sur la fenêtre une pierre à feu, j’ai trouvé — ce papier, ainsi scellé, et je suis sûr — qu’il n’était pas là quand je suis allé au lit.

Il remet un pli à Brutus.

BRUTUS.

— Allez vous recoucher, il n’est pas jour… — N’est-ce pas demain, mon enfant, les Ides de Mars ?


LUCIUS.

Je ne sais pas, monsieur.


BRUTUS.

— Regardez dans le calendrier, et revenez me le dire.


LUCIUS.

— J’obéis, monsieur.

Il sort.

BRUTUS.

Les météores qui sifflent dans les airs — donnent tant de lumière que je puis lire à leur clarté.

Il ouvre la lettre et lit.

— Brutus, tu dors ; éveille-toi et regarde-toi. — Faut-il que Rome, etc. Parle, frappe, redresse. — Brutus, tu dors. Éveille-toi !

— J’ai ramassé — souvent de pareilles adresses jetées sur mon passage. — Faut-il que Rome… Je dois achever ainsi : — Faut-il que Rome tremble sous le despotisme d’un homme ? Quoi ! Rome ! — C’est des rues de Rome que mes ancêtres — chassèrent le Tarquin, alors qu’il portait le nom de roi. — Parle, frappe, redresse ! On me conjure donc — de parler et de frapper. Ô Rome ! je t’en fais la promesse, — si le redressement est possible, tu obtiendras — de Brutus le plein accomplissement de ta demande.


Rentre Lucius.

LUCIUS.

— Monsieur, Mars a traversé quatorze jours.

On frappe derrière le théâtre.

BRUTUS.

— C’est bon. Va à la porte ; quelqu’un frappe.

Lucius sort.

— Depuis que Cassius m’a aiguisé contre César, — je n’ai pas dormi. — Entre l’exécution d’une chose terrible — et la conception première, tout l’intérim — est une vision fantastique, un rêve hideux. — Le génie et ses instruments mortels — tiennent alors conseil, et la nature humaine — est comme un petit royaume — troublé par les ferments d’une insurrection.


Rentre Lucius.

LUCIUS.

— Monsieur, c’est votre frère Cassius qui est à la porte : — il demande à vous voir.


BRUTUS.

Est-il seul ?


LUCIUS.

— Non, monsieur : d’autres sont avec lui.


BRUTUS.

Les connaissez-vous ?


LUCIUS.

— Non, monsieur, leurs chapeaux sont rabattus sur leurs oreilles, — et leurs visages sont à demi ensevelis dans leurs manteaux — en sorte qu’il m’a été tout à fait impossible de les reconnaître — à leurs traits.


BRUTUS.

Faites-les entrer.

Lucius sort.

— Ce sont les conjurés. Ô Conspiration ! — as-tu honte de montrer ton front sinistre dans la nuit, — au moment où le mal est le plus libre ? Oh ! alors, dans le jour, — où trouveras-tu une caverne assez noire — pour cacher ton monstrueux visage ? non, ne cherche pas de caverne, Ô Conspiration ! — Masque-toi sous les sourires de l’affabilité, — car si tu marches de ton allure naturelle, l’Erèbe lui-même ne serait pas assez ténébreux — pour te dérober au soupçon.


Entrent Cassius, Casca, Décius, Cinna, Métellus Cimber et Trébonius.

CASSIUS.

— Je crois que nous troublons indiscrètement votre repos. — Bonjour, Brutus !… Nous vous dérangeons ?


BRUTUS.

— Je suis debout depuis une heure ; j’ai été éveillé toute la nuit. — Ces hommes qui viennent avec vous me sont-ils connus ?


CASSIUS.

— Oui, tous, et il n’en est pas un — qui ne vous honore, pas un qui ne souhaite — que vous n’ayez de vous-même l’opinion qu’en a tout noble Romain. — Celui-ci est Trébonius.


BRUTUS.

Il est le bienvenu ici.


CASSIUS.

— Celui-ci, Décius Brutus.


BRUTUS.

Il est le bienvenu ici.


CASSIUS.

— Celui-ci, Casca ; celui-ci, Cinna ; — et celui-ci, Métellus Cimber.


BRUTUS.

Ils sont tous les bienvenus. — Quels soucis vigilants s’interposent — entre vos yeux et la nuit ?


CASSIUS.

Puis-je vous dire un mot ?

Il cause à voix basse avec Brutus.

DÉCIUS.

— C’est ici le levant. N’est-ce pas le jour qui apparaît ici ?


CASCA.

— Non.


CINNA.

Oh ! pardon, monsieur, c’est lui ; et ces lignes grises — qui rayent les nuages là-haut, sont les messagères du jour.


CASCA.

— Vous allez confesser que vous vous trompez tous deux. — C’est ici, ici même où je pointe mon épée, que le soleil se lève : — il monte au loin dans le sud, — apportant avec lui la jeune saison de l’année. — Dans deux mois environ, c’est beaucoup plus haut dans le nord — qu’il présentera son premier feu ; et le haut orient — est ici, juste dans la direction du Capitole.


BRUTUS.

— Donnez-moi tous la main, l’un après l’autre.


CASSIUS.

— Et jurons d’accomplir notre résolution.


BRUTUS.

— Non, pas de serment. Si la conscience humaine, — la souffrance de nos âmes, les abus du temps, — si ce sont là de faibles motifs, brisons vite, — et que chacun s’en retourne à son lit indolent ; — laissons la tyrannie s’avancer tête haute, — jusqu’à ce que toutes nos existences tombent à la loterie du destin. Mais si ces raisons, — comme j’en suis sûr, sont assez brûlantes — pour enflammer les couards et pour acérer de vaillance — l’énergie mollissante des femmes, alors, concitoyens, — qu’avons-nous besoin d’autre aiguillon que notre propre cause — pour nous stimuler à faire justice ? d’autre lien — que ce secret entre Romains qui ont donné leur parole — et ne l’éluderont pas ? d’autre serment — que l’engagement pris par l’honneur envers l’honneur — de faire ceci ou de périr ? — Laissons jurer les prêtres et les lâches et les hommes cauteleux, — et les vieilles charognes décrépites, et ces âmes souffreteuses — qui caressent l’injure ; laissons jurer dans de mauvaises causes — les créatures dont doutent les hommes ; mais ne souillons pas la sereine vertu de notre entreprise, — ni l’indomptable fougue de nos cœurs — par cette idée que notre cause ou nos actes — exigent un serment. Chaque goutte de sang — que porte un Romain dans ses nobles veines, — est convaincue de bâtardise, — s’il enfreint dans le moindre détail — une promesse échappée à ses lèvres.


CASSIUS.

— Mais que pensez-vous de Cicéron ? Le sonderons-nous ? — Je crois qu’il nous soutiendra très-énergiquement (34).


CASCA.

— Ne le laissons pas en dehors.


CINNA.

Non, certes.


METELLUS.

— Oh ! ayons-le pour nous : ses cheveux d’argent — nous vaudront la bonne opinion des hommes, — et nous achèteront des voix pour louer nos actes. — On dira que son jugement a guidé nos bras : — notre jeunesse et notre imprudence disparaîtront — ensevelies dans sa gravité.


BRUTUS.

— Oh ! ne le nommez pas ; ne nous ouvrons point à lui ; — jamais il ne voudra poursuivre ce que — d’autres ont commencé.


CASSIUS.

Eh bien, laissons-le en dehors.


CASCA.

— En effet, il n’est pas notre homme.


DÉCIUS.

— Ne touchera-t-on qu’à César ?


CASSIUS.

— Décius, la question est juste. Il n’est pas bon, je crois, — que Marc-Antoine, si chéri de César, — survive à César. Nous trouverons en lui — un rusé machinateur ; et, vous le savez, ses ressources, — s’il sait en tirer parti, seraient assez étendues — pour nous inquiéter tous. Afin d’empêcher cela, — qu’Antoine et César tombent ensemble (35) !


BRUTUS.

— Notre conduite paraîtra trop sanguinaire, Caïus Cassius, — si, après avoir tranché la tête, nous hachons les membres ; — si nous laissons la furie du meurtre devenir de la cruauté : — car Antoine n’est qu’un membre de César. — Soyons des sacrificateurs, mais non des bouchers, Caïus. — Nous nous élevons tous contre l’esprit de César, — et dans l’esprit des hommes il n’y a pas de sang. — Oh ! si nous pouvions atteindre l’esprit de César, — sans déchirer César ! Mais, hélas ! pour cela il faut que César saigne. Aussi, doux amis, — tuons-le avec fermeté, mais non avec rage ; — découpons-le comme un mets digne des dieux, — mais ne le mutilons pas comme une carcasse bonne pour les chiens. — Et que nos cœurs fassent comme ces maîtres subtils — qui excitent leurs serviteurs à un acte de violence — et affectent ensuite de les réprimander. Ainsi — notre entreprise sera une œuvre de nécessité, et non de haine : — et, dès qu’elle paraîtra telle aux yeux de tous, — nous serons traités de purificateurs et non de meurtriers. — Et, quant à Marc-Antoine, ne pensez plus à lui : — car il ne pourra rien de plus que le bras de César, — quand la tête de César sera tombée.


CASSIUS.

Pourtant, je le redoute ; — car cette affection enracinée qu’il a pour César…


BRUTUS.

— Hélas ! bon Cassius, ne pensez plus à lui. — S’il aime César, il n’aura d’action — que sur lui-même : il pourra s’affecter et mourir pour César ; — et encore est-ce beaucoup dire, car il est adonné — aux plaisirs, à la dissipation et aux nombreuses compagnies.


TRÉBONIUS.

— Il n’est point à craindre : ne le faisons pas mourir ; — il est homme à vivre et à rire plus tard de tout ceci.

L’horloge sonne.

BRUTUS.

— Silence, comptons les heures.


CASSIUS.

L’horloge a frappé trois coups.


TRÉBONIUS.

— Il est temps de nous séparer.


CASSIUS.

Mais on ne sait encore — si César voudra, ou non, sortir aujourd’hui : — car depuis peu il est devenu superstitieux, — en dépit de l’opinion arrêtée qu’il avait autrefois — sur les visions, les rêves et les présages. Il se peut que ces éclatants prodiges, — les terreurs inaccoutumées de cette nuit, — et l’avis de ses augures — l’empêchent aujourd’hui d’aller au Capitole.


DÉCIUS.

— Ne craignez pas cela. Si telle est sa résolution, — je puis la surmonter. Car il aime à s’entendre dire — que les licornes se prennent avec des arbres, — les ours avec des miroirs, les éléphants avec des trappes, — les lions avec des filets et les hommes avec des flatteries, — mais quand je lui dis qu’il déteste les flatteurs, — il répond oui à cette flatterie suprême. — Laissez-moi faire. — Je puis donner à son humeur la bonne direction, — et je l’amènerai au Capitole.


CASSIUS.

— Eh ! nous irons tous le chercher chez lui.


BRUTUS.

— À huit heures, au plus tard, n’est-ce pas ?


CINNA.

— Oui, au plus tard, et n’y manquons pas.


MÉTELLUS.

— Caïus Ligarius est hostile à César — qui lui a reproché durement d’avoir bien parlé de Pompée. — Je m’étonne qu’aucun de vous n’ait pensé à lui.


BRUTUS.

— Eh bien, mon bon Métellus, allez le trouver : — il m’est dévoué, et je lui ai donné sujet de l’être. — Envoyez le ici et je le formerai.


CASSIUS.

La matinée avance sur nous. Nous vous laissons, Brutus. — Sur ce, amis, dispersez-vous ; mais rappelez-vous tous — ce que vous avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.


BRUTUS.

— Braves gentilshommes, ayez l’air riant et serein. — Que notre visage ne décèle pas nos desseins. — Soutenons notre rôle, ainsi que nos acteurs romains, — avec une ardeur infatigable et une immuable constance. — Et sur ce, bonjour à tous (36).

Tous sortent, excepté Brutus.

Lucius ! enfant !… Il dort profondément !… Peu importe. — Savoure la rosée de miel dont t’accable le sommeil. — Tu n’as pas, toi, de ces images, de ces fantômes — que l’actif souci évoque dans le cerveau des hommes : — voilà pourquoi tu dors si bien.


Entre Portia.

PORTIA.

Brutus, monseigneur !


BRUTUS.

— Portia, que voulez-vous ? Pourquoi vous levez-vous déjà ? — Il n’est pas bon pour votre santé d’exposer ainsi — votre frêle complexion à l’âpre fraîcheur de la matinée.


PORTIA.

— Ni pour votre santé non plus. Brutus, vous vous êtes sans pitié — dérobé de mon lit. Hier soir, à souper, — vous vous êtes levé brusquement et vous êtes mis à marcher, — les bras croisés, rêvant et soupirant ; — et, quand je vous ai demandé ce que vous aviez, — vous m’avez envisagée d’un air dur. — Je vous ai pressé de nouveau ; alors vous vous êtes gratté la tête, — et vous avez frappé du pied avec impatience. — J’ai eu beau insister, vous n’avez pas répondu ; — mais, d’un geste de colère, vous m’avez fait signe de vous laisser. J’ai obéi, — craignant d’augmenter un courroux — qui ne semblait que trop enflammé, et espérant — d’ailleurs que c’était uniquement un de ces accès d’humeur auxquels — tout homme est sujet à son heure. — Cette anxiété ne vous laisse ni manger, ni parler, ni dormir : — et si elle avait autant d’action sur vos traits — qu’elle a d’empire sur votre caractère, — je ne vous reconnaîtrais pas, Brutus. Mon cher seigneur, — apprenez-moi la cause de votre chagrin.


BRUTUS.

— Je ne me porte pas bien ; voilà tout.


PORTIA.

— Brutus est raisonnable ; et, s’il avait perdu la santé, — il emploierait tous les moyens pour la recouvrer.


BRUTUS.

— Eh ! c’est ce que je fais… Ma bonne Portia, allez au lit.


PORTIA.

— Brutus est malade ? Est-il donc salutaire — de sortir dans ce déshabillé et d’aspirer les brumes — de l’humide matinée ? Quoi ! Brutus est malade — et il se dérobe à son lit bienfaisant — pour braver les miasmes pernicieux de la nuit, — pour provoquer l’air moite et impur — à augmenter son mal ? Non, mon Brutus, — c’est dans votre âme qu’est le mal qui vous tourmente ; — et, en vertu de mes droits et de mon titre, — je dois le connaître. Ah ! je vous conjure — à genoux, par ma beauté vantée naguère, par tous vos vœux d’amour et par ce vœu suprême — qui nous incorpora l’un à l’autre et nous fit un, — de me révéler à moi, votre autre vous-même, votre moitié, — ce qui vous pèse ainsi ! Quels sont les hommes qui cette nuit — sont venus vous trouver ? car il en est entré — six ou sept qui cachaient leur visage — aux ténèbres même.


BRUTUS.

Ne vous agenouillez pas, ma gentille Portia.


PORTIA.

— Je n’en aurais pas besoin, si vous étiez mon gentil Brutus. Dans le pacte de notre mariage, dites-moi, Brutus, — y a-t-il cette restriction que je ne dois pas connaître les secrets — qui vous touchent ? Ne suis-je un autre vous-même — que sous certaines réserves, dans une certaine mesure, — pour vous tenir compagnie à table, réchauffer votre lit, — et causer parfois avec vous ? N’occupé-je que les faubourgs — de votre bon plaisir ? Si c’est là tout, — Portia est la concubine de Brutus, et non son épouse.


BRUTUS.

— Vous êtes ma vraie et honorable épouse ; — vous m’êtes aussi chère que les gouttes vermeilles — qui affluent à mon triste cœur.


PORTIA.

— Si cela était vrai, je connaîtrais ce secret. — Je l’accorde, je suis une femme, mais — une femme que le seigneur Brutus a prise pour épouse. — Je l’accorde, je suis une femme, mais — une femme de bonne renommée, la fille de Caton ! — Croyez-vous que je ne suis pas plus forte que mon sexe, — étant ainsi née et ainsi mariée ? — Dites-moi vos pensées ; je ne les révélerai pas. — J’ai fait une forte épreuve de ma fermeté, — en me blessant volontairement — ici, à la cuisse. Je puis porter cette douleur avec patience ; — et pourquoi pas les secrets de mon mari ?


BRUTUS.

Ô dieux ! — rendez-moi digne de cette noble femme ! —

On frappe.

— Écoute, écoute ! on frappe. Portia, rentre un moment ; — et tout à l’heure ton sein partagera — les secrets de mon cœur. — Je t’expliquerai tous mes engagements, — et les sombres caractères imprimés sur mon front. Quitte-moi vite.

Sort Portia.

BRUTUS, continuant.

Lucius, qui est-ce qui frappe ?


Entrent Lucius et Ligarius (37).

LUCIUS.

— Voici un malade qui voudrait vous parler.


BRUTUS.

— Caïus Ligarius, celui dont parlait Métellus.

À Lucius.

— Enfant, éloigne-toi… Caïus Ligarius ! Eh bien ?


LIGARIUS.

— Agréez le salut d’une voix affaiblie.


BRUTUS.

— Oh ! quel moment vous avez choisi, brave Caïus, — pour être emmitouflé ! que je voudrais ne pas vous voir malade !


LIGARIUS.

Je ne suis pas malade, si Brutus a en projet — un exploit digne du renom d’honneur…


BRUTUS.

— J’ai en projet un exploit de ce genre, Ligarius. — Que n’avez-vous, pour m’entendre, l’oreille de la santé !


LIGARIUS.

— Par tous les dieux devant qui s’inclinent les Romains, — je secoue ici ma maladie. Âme de Rome ! — fils vaillant, issu de généreuses entrailles ! — tu as, comme un exorciste, évoqué — mes esprits moribonds. Maintenant, dis-moi de courir, — et je m’évertuerai à des choses impossibles, — et j’en viendrai à bout. Que faut-il faire ?


BRUTUS.

— Une œuvre qui rendra les hommes malades bien portants.


LIGARIUS.

— Mais n’en est-il pas de bien portants que nous devons rendre malades ?


BRUTUS.

— Oui, nous le devrons. Mon Caïus, — je t’expliquerai la chose en nous rendant — où nous avons affaire.


LIGARIUS.

Marchez, — et avec une nouvelle flamme au cœur, je vous suis — pour je sais quelle entreprise : il suffit — que Brutus me guide.


BRUTUS.

Suis-moi donc.

Ils sortent.

Scène V.


[Rome. Dans le palais de César.]


Tonnerre et éclairs. César entre en robe de chambre (38).

CÉSAR.

— Ni le ciel ni la terre n’ont été en paix cette nuit. — Trois fois, dans son sommeil, Calphurnia a crié : — À l’aide ! on assassine César !…

Haussant la voix.

Y a-t-il quelqu’un ici ?


Entre un serviteur.

LE SERVITEUR.

— Monseigneur ?


CÉSAR.

Va dire aux prêtres d’offrir immédiatement un sacrifice, — et rapporte-moi leurs opinions sur le résultat.


LE SERVITEUR.

— Oui, monseigneur.

Il sort.


Entre Calphurnia.

CALPHURNIA.

Que prétendez-vous, César ? Penseriez-vous à sortir ? — Vous ne bougerez pas de chez vous aujourd’hui.


CÉSAR.

— César sortira. Les choses qui m’ont menacé — ne m’ont jamais aperçu que de dos ; dès qu’elles verront — la face de César, elles s’évanouiront.


CALPHURNIA.

— César, jamais je ne me suis arrêtée aux présages, — mais aujourd’hui ils m’effraient. Il y a ici quelqu’un, — sans parler de ce que nous avons vu et entendu, — qui raconte d’horribles visions apparues aux gardes. — Une lionne a mis bas dans la rue ; — les tombeaux ont baillé et exhalé leurs morts. — Dans les nues se heurtaient de farouches guerriers de feu, — régulièrement formés en bataille par lignes et par carrés ; — et le sang tombait en bruine sur le Capitole. — Le bruit du combat retentissait dans l’air : — les chevaux hennissaient, les mourants râlaient ; — et des spectres criaient et hurlaient à travers les rues. — Ô César, ces choses sont inouïes, — et j’en ai peur.


CÉSAR.

Inévitables — sont les fins déterminées par les dieux puissants. — César sortira ; car ces prédictions — s’adressent au monde entier autant qu’à César.


CALPHURNIA.

— Quand les mendiants meurent, il n’apparaît pas de comètes ; — mais les cieux eux-mêmes éclairent la mort des princes.


CÉSAR.

— Les lâches meurent bien des fois avant leur mort ; — les vaillants ne sentent qu’une fois la mort. — De tous les prodiges dont j’ai jamais ouï parler, — le plus étrange pour moi, c’est que les hommes aient peur, — voyant que la mort est une fin nécessaire — qui doit venir quand elle doit venir.


Le serviteur rentre.

CÉSAR.

Que disent les augures ?


LE SERVITEUR.

— Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujourd’hui ; — en enlevant les entrailles d’une victime, — ils n’ont pu trouver le cœur de l’animal.


CÉSAR.

— Les dieux font par là honte à la couardise. — César serait un animal sans cœur, — si par peur il restait aujourd’hui chez lui. — Non, César ne restera pas… Le danger sait fort bien — que César est plus dangereux que lui : — nous sommes deux lions mis bas le même jour ; — mais moi, je suis l’aîné et le plus terrible. — Et César sortira.


CALPHURNIA.

Hélas ! monseigneur, — votre sagesse se consume en confiance. — Ne sortez pas aujourd’hui. Déclarez que c’est ma crainte — qui vous retient ici, et non la vôtre. — Nous enverrons Marc-Antoine au sénat ; — et il dira que vous n’êtes pas bien aujourd’hui. — Laissez-moi vous persuader à genoux.


CÉSAR.

— Soit ! Antoine dira que je ne suis pas bien, — et, pour te complaire, je resterai chez moi.


Entre Décius.

CÉSAR.

— Voici Décius Brutus : il le leur dira.


DÉCIUS.

— César, salut ! Bonjour, digne César ! — Je viens vous chercher pour aller au sénat.


CÉSAR.

— Et vous êtes venu fort à propos — pour porter nos compliments aux sénateurs, — et leur dire que je ne veux pas venir aujourd’hui. — Que je ne le puis, ce serait faux ; que je ne l’ose pas, plus faux encore. — Je ne veux pas venir aujourd’hui : dites-leur cela, Décius.


CALPHURNIA.

— Dites qu’il est malade.


CÉSAR.

César enverra-t-il un mensonge ? — Ai-je étendu mon bras si loin dans la victoire, — pour avoir peur de déclarer la vérité à des barbes grises ? — Décius, va leur dire que César ne veut pas venir.


DÉCIUS.

— Très-puissant César, donnez-moi une raison, que je ne fasse pas rire de moi, quand je dirai cela.


CÉSAR.

La raison est dans ma volonté : je ne veux pas venir. — Cela suffit pour satisfaire le sénat. — Mais pour votre satisfaction personnelle, — et parce que je vous aime, je vous dirai la chose. — C’est Calphurnia, ma femme ici présente, qui me retient chez moi : — elle a rêvé cette nuit qu’elle voyait ma statue, — ainsi qu’une fontaine, verser par cent jets — du sang tout pur, et que nombre de Romains importants — venaient en souriant y baigner leurs mains. — Elle voit là des avertissements, des présages sinistres, des calamités imminentes, et c’est à genoux — qu’elle m’a supplié de rester chez moi aujourd’hui.


DÉCIUS.

— Ce rêve est mal interprété. — C’est une vision propice et fortunée. — Votre statue, laissant jaillir par maints conduits ce sang — où tant de Romains se baignent en souriant, — signifie qu’en vous la grande Rome puisera — un sang régénérateur dont les hommes les plus illustres s’empresseront — de recueillir la teinture, comme une relique, la tache comme un insigne. — Voilà ce que veut dire le rêve de Calphurnia.


CÉSAR.

— Et vous l’avez bien expliqué ainsi.


DÉCIUS.

— Vous en aurez la preuve, quand vous aurez entendu ce que j’ai à dire. — Sachez-le donc, le sénat a résolu — de donner aujourd’hui une couronne au puissant César ; — si vous lui envoyez dire que vous ne viendrez pas, — ses intentions peuvent changer. En outre la plaisanterie — circulerait bien vite, pour peu que quelqu’un s’écriât : — Ajournons le sénat jusqu’à ce que la femme de César ait fait de meilleurs rêves ! — Si César se cache, ne se dira-t-on pas à l’oreille : — Quoi ! César a peur ? — Pardonnez-moi, César, mais la tendre, bien tendre sollicitude — que j’ai pour votre grandeur me force à vous dire cela, — et je fais céder toute considération à mon dévouement.


CÉSAR.

— Que vos frayeurs semblent folles maintenant, Calphurnia ! — Je suis honteux d’y avoir cédé… — Qu’on me donne ma robe ; j’irai.


Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et Cinna.

CÉSAR.

— Et voyez donc Publius qui vient me chercher.


PUBLIUS.

— Bonjour, César.


CÉSAR.

Salut, Publius. — Quoi, vous aussi, Brutus, si tôt levé ! — Bonjour, Casca… Caïus Ligarius, — César n’a jamais été votre ennemi autant — que cette fièvre qui vous a maigri. — Quelle heure est-t-il ?


BRUTUS.

César, il est huit heures sonnées.


CÉSAR.

— Je vous remercie de vos peines et de votre courtoisie.


Entre Antoine.

CÉSAR.

— Voyez, Antoine, qui fait ripaille toutes les nuits, — n’en est pas moins debout… Bonjour, Antoine.


ANTOINE.

— Bonjour au très noble César !


CÉSAR.

Dites à tout le monde ici de se préparer. — J’ai tort de me faire attendre ainsi… — Tiens, Cinna !… Tiens, Métellus ! Quoi ! Trébonius ! — J’ai en réserve pour vous une heure de causerie ; — pensez à venir me voir aujourd’hui ; — tenez-vous près de moi, que je pense à vous.


TRÉBONIUS.

— Oui, César.

À part.

Et je me tiendrai si près, que vos meilleurs amis souhaiteront que j’eusse été plus loin.


CÉSAR.

— Mes bon amis, rentrez prendre un peu de vin avec moi ; — et aussitôt nous sortirons ensemble, en amis.


BRUTUS, à part.

— Paraître, ce n’est pas être, Ô César, — cette pensée navre le cœur de Brutus.

Ils sortent.

Scène VI.


[Rome. Les abords du Capitole.]


Entre Artémidore, lisant un papier.

ARTÉMIDORE.

« César, prends garde à Brutus ; fais attention à Cassius ; n’approche pas de Casca ; aie l’œil sur Cinna ; ne te fie pas à Trébonius ; observe bien Métellus Cimber ; Décius Brutus ne t’aime pas ; tu as offensé Caïus Ligarius. Il n’y a qu’une pensée dans tous ces hommes, et elle est dirigée contre César. Si tu n’es pas immortel, veille autour de toi ; la sécurité ouvre la voie à la conspiration. Que les dieux puissants te défendent !

« Ton ami,
« Artémidore. »

— Je me tiendrai ici jusqu’à ce que César passe, — et je lui présenterai ceci comme une supplique. — Mon cœur déplore que la vertu ne puisse vivre — à l’abri des morsures de l’envie. — Si tu lis ceci, ô César, tu peux vivre ; — sinon, les destins conspirent avec les traîtres.

Il sort.

Scène VII.


[Devant la maison de Brutus.]


Entrent Portia et Lucius.

PORTIA.

— Je t’en prie, enfant, cours au sénat ; — ne t’arrête pas à me répondre, mais pars vite. — Pourquoi t’arrêtes-tu ?


LUCIUS.

Pour connaître mon message, madame.


PORTIA.

— Je voudrais que tu fusses allé et revenu, — avant que j’aie pu te dire ce que tu as à faire. — Ô énergie, reste ferme à mon côté ! Mets — une énorme montagne entre mon cœur et ma langue ! — J’ai l’âme d’un homme, mais la force d’une femme. — Qu’il est difficile aux femmes de garder un secret !… — Te voilà encore ici !


LUCIUS.

Madame, que dois-je faire ? — Courir au Capitole, et rien de plus ? — Revenir auprès de vous, et rien de plus ?


PORTIA.

Si fait, enfant, reviens me dire si ton maître a bonne mine, — car il est fort malade. Et note bien — ce que fait César, et quels solliciteurs se pressent autour de lui. — Écoute, enfant, quel est ce bruit ?


LUCIUS.

— Je n’entends rien, madame.


PORTIA.

Je t’en prie, écoute bien. — J’ai entendu comme la rumeur tumultueuse d’une rixe : — le vent l’apporte du Capitole.


LUCIUS.

— Ma foi, madame, je n’entends rien.


Entre un devin.

PORTIA, au devin.

— Viens ici, compagnon ; de quel côté viens-tu ?


LE DEVIN.

De chez moi, bonne dame.


PORTIA.

— Quelle heure est-il ?


LE DEVIN.

Environ neuf heures, madame.


PORTIA

— César est-il allé au Capitole ?


LE DEVIN.

— Madame, pas encore ; je vais prendre ma place, — pour le voir passer.


PORTIA.

— Tu as une supplique pour César, n’est-ce pas ?


LE DEVIN.

— Oui, madame : s’il plaît à César — de m’entendre par bonté pour César, — je le conjurerai d’être son propre ami.


PORTIA.

— Quoi ! est-il à ta connaissance que quelque malheur le menace ?


LE DEVIN.

— Aucun que je sache, beaucoup que je redoute. — Bonjour. Ici la rue est étroite ; — cette foule qui est sur les talons de César, — sénateurs, préteurs, solliciteurs vulgaires, — étoufferait peut-être mortellement un faible vieillard. — Je vais me placer dans un endroit plus spacieux, et là — parler au grand César, quand il passera.

Il sort.

PORTIA.

— Il faut que je rentre… Hélas ! quelle faible chose — que le cœur d’une femme !… Ô Brutus ! — que les dieux t’assistent dans ton entreprise !…

À part.

— Sûrement, ce garçon m’a entendu…

Haut, à Lucius.

Brutus a une supplique — que César ne veut pas accorder.

À part.

Oh ! je me sens défaillir.

Haut.

— Cours, Lucius, et recommande-moi à monseigneur ; — dis-lui que je suis gaie, et reviens — me rapporter ce qu’il t’aura dit.

Ils se séparent.



Scène VIII.


[Le Capitole.]


Le sénat est en séance. La rue qui mène au Capitole est encombrée par la foule au milieu de laquelle on remarque Artémidore et le devin.
Fanfares. Entrent dans cette rue César, Brutus, Cassius, Casca, Décius, Métellus, Trébonius, Cinna, Antoine, Lépide, Popilius, Publius, et autres (39).


CÉSAR.

— Les Ides de Mars sont arrivées.


LE DEVIN.

Oui, César, mais non passées.


ARTÉMIDORE, présentant un papier à César.

— Salut, César ! lis cette cédule.


DÉCIUS, présentant un papier à César.

— Trébonius vous demande de parcourir — à loisir son humble requête que voici.


ARTÉMIDORE.

— Ô César, lis d’abord la mienne ; car ma requête est celle — qui touche César de plus près. Lis-la, grand César.


CÉSAR.

— Ce qui nous touche ne viendra qu’en dernier.


ARTÉMIDORE.

— Ne diffère pas, César : lis immédiatement.


CÉSAR.

— Eh ! ce compagnon est-il fou ?


PUBLIUS.

Drôle, fais place.


CASSIUS.

— Quoi ! vous présentez vos pétitions dans la rue ! — Venez au Capitole.


César entre dans le Capitole, suivi de son cortège. Tous les sénateurs se lèvent.

POPILIUS, à Cassius.

— Je souhaite qu’aujourd’hui votre entreprise puisse réussir.


CASSIUS.

— Quelle entreprise, Popilius ?


POPILIUS.

Salut !

Il quitte Cassius et s’approche de César.

BRUTUS, à Cassius.

— Que dit Popilius Léna ?


CASSIUS.

Il a souhaité qu’aujourd’hui notre entreprise pût réussir. — Je crains que notre projet ne soit découvert.


BRUTUS.

— Voyez comment il aborde César ; observez-le.


CASSIUS.

— Casca, hâte-toi, car nous craignons d’être prévenus. — Brutus, que faire ? Pour peu que la chose soit connue, — c’en est fait de Cassius, sinon de César ; — car je me tuerai.


BRUTUS.

Du calme, Cassius ! — Popilius Léna ne parle pas de nos projets ; — car, voyez, il sourit, et César ne change pas.


CASSIUS.

— Trébonius connaît son heure ; car voyez, Brutus, — il écarte Marc-Antoine.

Antoine sort avec Trébonius. César et les sénateurs prennent leur siège.

DÉCIUS.

— Où est Métellus Cimber ? Qu’il aille — à l’instant présenter sa requête à César.


BRUTUS.

— Il est en mesure : approchons-nous tous pour le seconder.


CINNA.

— Casca, c’est vous qui le premier devez lever le bras.


CÉSAR.

— Sommes nous tous prêts ? Maintenant, quels sont les abus — que César et son sénat doivent redresser ?


MÉTELLUS.

— Très-haut, très-grand et très-puissant César, — Métellus incline devant ton tribunal — son humble cœur…

Il s’agenouille.

CÉSAR.

Je dois te prévenir, Cimber. — Ces prosternements, ces basses salutations — peuvent échauffer le sang des hommes vulgaires, — et changer leurs décisions préconçues, leurs résolutions premières — en décrets d’enfants. Ne te leurre pas — de cette idée que César a dans les veines un sang rebelle, — qui puisse être altéré et mis en fusion — par ce qui dégèle les imbéciles, je veux dire par de douces paroles, — par de rampantes révérences, par de viles cajoleries d’épagneul. — Ton frère est banni par décret. — Si tu te confonds pour lui en génuflexions, en prières et en cajoleries, — je te repousse de mon chemin comme un chien. — Sache que César n’a jamais tort et que sans raison — il ne se laisse pas fléchir.


MÉTELLUS.

N’y a-t-il pas une voix plus digne que la mienne — pour résonner plus doucement à l’oreille du grand César, — en faveur de mon frère banni ?


BRUTUS, s’avançant.

Je baise ta main, mais sans flatterie, César, — en te demandant que Publius Cimber soit — immédiatement autorisé à revenir.


CÉSAR.

— Quoi, Brutus !


CASSIUS, s’avançant.

Pardon, César ! César, pardon ! — Cassius tombe jusqu’à tes pieds — pour implorer la délivrance de Publius Cimber.


CÉSAR.

— Je pourrais être ému, si j’étais comme vous. — Si j’étais capable de prier pour émouvoir, je serais ému par des prières. — Mais je suis constant comme l’étoile polaire — qui pour la fixité et l’immobilité — n’a pas de pareille dans le firmament. — Les cieux sont enluminés d’innombrables étincelles ; — toutes sont de flammes et toutes brillent ; — mais il n’y en a qu’une seule qui garde sa place. — Ainsi du monde : il est peuplé d’hommes, — et ces hommes sont tous de chair et de sang, tous intelligents ; — mais, dans le nombre, je n’en connais qu’un seul — qui demeure à son rang, inaccessible — et inébranlable ; et cet homme, c’est moi. — J’en donnerai une légère preuve — en ceci même : — inflexible pour envoyer Cimber en exil, — je suis inflexible pour l’y maintenir.


CINNA, s’avançant.

— Ô César !


CÉSAR.

Arrière ! Veux-tu soulever l’Olympe ?


DÉCIUS, s’avançant.

— Grand César !


CÉSAR.

Brutus ne s’est-il pas agenouillé en vain ?


CASCA, s’avançant, le poignard à la main.

— Bras, parlez pour moi !


Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras ; il est poignardé par plusieurs conjurés, et enfin par Marcus Brutus.

CÉSAR.

— Toi aussi, Brutus !… Tombe donc, César !

Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en désordre.

CINNA.

— Liberté ! indépendance ! La tyrannie est morte ! — Courez le proclamer, le crier dans les rues.


CASSIUS.

— Qu’on aille aux tribunes publiques crier : — Liberté, indépendance, affranchissement !


BRUTUS.

— Peuple et sénateurs ! ne vous effrayez pas : — ne fuyez pas, restez calmes. L’ambition a payé sa dette.


CASCA.

— Montez à la tribune, Brutus.


DÉCIUS.

Et Cassius aussi.


BRUTUS.

— Où est Publius ?


CINNA.

— Ici, tout confondu de cette insurrection.


MÉTELLUS.

— Serrons nos rangs, de peur que quelque ami de César — ne parvienne…


BRUTUS.

— Que parlez-vous de serrer nos rangs ?… Publius, rassurez-vous ; — on n’en veut ni à votre personne, — ni à aucun autre Romain : dites-le à tous, Publius.


CASSIUS.

— Et quittez-nous, Publius, de peur que le peuple, — se ruant sur nous, ne fasse quelque violence à votre vieillesse.


BRUTUS

— Oui, partez ; et que nul ne réponde de cet acte — que nous, les auteurs.


Rentre Trébonius.

CASSIUS.

Où est Antoine ?


TRÉBONIUS.

— Il s’est réfugié chez lui, effaré : — hommes, femmes, enfants courent, les yeux hagards, criant, — comme au jour du jugement.


BRUTUS.

Destins ! nous connaîtrons votre bon plaisir. — Nous savons que nous mourrons ; ce n’est que l’époque — et le nombre des jours qui tiennent les hommes en suspens.


CASSIUS.

— Aussi, celui qui soustrait vingt ans à la vie, — soustrait autant d’années à la crainte de la mort.


BRUTUS.

— Reconnaissez cela, et la mort est un bienfait. — Ainsi nous sommes les amis de César, nous qui avons abrégé — son temps de craindre la mort. Penchez-vous, Romains, penchez-vous, — baignons nos bras jusqu’au coude — dans le sang de César, et teignons-en nos épées ; puis marchons jusqu’à la place du marché, — et, brandissant nos glaives rouges au-dessus de nos têtes, — crions tous : Paix ! Indépendance ! Liberté !


CASSIUS.

— Penchons-nous donc et trempons-nous… Combien de siècles lointains — verront représenter cette grande scène, notre œuvre, — dans des États à naître, et dans des accents encore inconnus !


BRUTUS.

— Que de fois on verra le simulacre sanglant de ce César — que voilà gisant sur le piédestal de Pompée, — au niveau de la poussière !


CASSIUS.

Chaque fois que cela se verra, — on dira de notre groupe : — Voilà les hommes qui donnèrent la liberté à leur pays !


DÉCIUS.

— Eh bien, sortirons-nous ?


CASSIUS.

Oui, tous. — Que Brutus ouvre la marche, et nous lui donnerons pour escorte d’honneur — les cœurs les plus intrépides et les meilleurs de Rome.


Entre un Serviteur.

BRUTUS.

— Doucement ! qui vient ici ?… Un partisan d’Antoine !


LE SERVITEUR, pliant le genou.

— Ainsi, Brutus, mon maître m’a commandé de m’agenouiller ; — ainsi Marc-Antoine m’a commandé de tomber à vos pieds, — et, m’étant prosterné, de vous parler ainsi : — « Brutus est noble, sage, vaillant ; — César était puissant, hardi, royal et aimable. — Dis que j’aime Brutus et que je l’honore. — Dis que je craignais César, l’honorais et l’aimais. — Si Brutus daigne permettre qu’Antoine — arrive sain et sauf jusqu’à lui et apprenne — comment César a mérité de mourir, — Marc-Antoine n’aimera pas César mort — autant que Brutus vivant ; mais il suivra la fortune et les intérêts du noble Brutus, — à travers les hasards de ce régime inexploré, — avec un entier dévouement ». Ainsi parle mon maître Antoine.


BRUTUS.

— Ton maître est un sage et vaillant Romain ; je ne l’ai jamais jugé pire. — Dis-lui que, s’il lui plaît de venir en ce lieu, — il sera éclairé, et que, sur mon honneur, — il partira sans qu’on le touche.


LE SERVITEUR.

Je vais le chercher immédiatement.

Il sort.

BRUTUS.

— Je sais que nous l’aurons facilement pour ami.


CASSIUS.

— Je le souhaite ; mais cependant j’ai un pressentiment — qui me le fait redouter ; et toujours mes justes appréhensions — tombent d’accord avec l’événement.


Rentre Antoine.

BRUTUS.

— Mais voici venir Antoine… Soyez le bienvenu, Marc-Antoine.


ANTOINE, se penchant sur le corps de César.

— Ô puissant César ! Es-tu donc tombé si bas ! — Toutes tes conquêtes, tes gloires, tes triomphes, tes trophées — se sont rétrécis à ce petit espace !… Adieu !

Il se retourne vers les conjurés.

— Je ne sais, messieurs, ce que vous projetez, — quel autre ici doit perdre du sang, quel autre a la pléthore. — Si c’est moi, je ne connais pas d’heure aussi opportune — que l’heure où César est mort, ni d’instruments — aussi dignes que ces épées, enrichies — du plus noble sang de l’univers. — Je vous en conjure, si je vous suis à charge, — maintenant que vos mains empourprées sont encore fumantes et moites, — satisfaites votre volonté ! Quand je vivrais mille ans, — jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. — Aucun lieu, aucun genre de mort ne me plaira, — comme d’être frappé ici, près de César, par vous, — l’élite des grands esprits de cet âge.


BRUTUS.

— Ô Antoine ! ne nous demandez pas votre mort. — Certes nous devons vous paraître bien sanguinaires et bien cruels, — avec de pareilles mains, après une telle action ; — mais vous ne voyez que nos mains, et leur œuvre encore saignante : — vous ne voyez pas nos cœurs : ils sont pleins de pitié ! — C’est la pitié pour les douleurs publiques de Rome — (la pitié chasse la pitié, comme la flamme chasse la flamme) — qui a commis cet attentat sur César. Mais pour vous, — Marc-Antoine, pour vous nos glaives ont des pointes de plomb. — Nos bras, forts pour l’amitié comme pour la haine, nos cœurs — frères par l’affection, vous accueillent — avec l’empressement de la sympathie, de l’estime et de la déférence.


CASSIUS.

— Nulle voix ne sera plus puissante que la vôtre — dans la distribution des nouvelles dignités.


BRUTUS.

— Prenez seulement patience jusqu’à ce que nous ayons apaisé — la multitude que la frayeur a mise hors d’elle-même, — et alors nous vous expliquerons — pourquoi moi, qui aimais César, je me suis décidé ainsi — à le frapper.


ANTOINE.

Je ne doute pas de votre sagesse. — Que chacun me tende sa main sanglante ! — Je veux serrer la vôtre d’abord, Marcus Brutus, — puis je prends la vôtre, Caïus Cassius… — Maintenant, Décius Brutus, la vôtre ; maintenant la vôtre, Métellus ; — la vôtre, Cinna ; la vôtre aussi, mon vaillant Casca ; — enfin, la dernière, mais non la moindre en sympathie, la vôtre, bon Trébonius. — Messieurs, hélas ! que puis-je dire ? — Ma réputation est maintenant sur un terrain si glissant — que, dilemme fatal, je dois passer à vos yeux — pour un lâche ou pour un flatteur… — Que je t’aimais César, oh ! c’est la vérité. — Si ton esprit nous aperçoit maintenant, — n’est-ce pas pour toi une souffrance, plus cruelle que n’a été ta mort, — de voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, — ô grand homme ! en présence de ton cadavre ? — Si j’avais autant d’yeux que tu as de blessures, — tous versant autant de larmes qu’elles dégorgent de sang, — cela me siérait mieux que de conclure — un pacte avec tes ennemis. — Pardonne-nous, Jules !… Ici tu as été cerné, héroïque élan ; — ici tu es tombé, et ici se tiennent tes chasseurs, — teints de ta dépouille et tout cramoisis de ta mort. — Ô monde ! tu étais la forêt de cet élan, — et c’est bien lui, ô monde, qui te donnait l’élan ! — Comme le cerf, frappé par plusieurs princes, — te voilà donc abattu !


CASSIUS.

— Marc-Antoine !


ANTOINE.

Pardonnez-moi, Caïus Cassius. — Les ennemis de César diraient cela ; — ce n’est donc de la part d’un ami qu’une froide modération.


CASSIUS.

— Je ne vous blâme pas de louer César ainsi ; — mais quelle convention entendez-vous faire avec nous ? — Voulez-vous être inscrit au nombre de nos amis, — ou bien procéderons-nous sans compter sur vous ?


ANTOINE.

— C’est avec intention que j’ai serré vos mains ; mais j’ai été, en effet, — distrait de la question, en baissant les yeux sur César. — Je suis votre ami à tous, et je vous aime tous, — espérant que vous m’expliquerez — comment et en quoi César était dangereux.


BRUTUS.

— Autrement, ceci serait un spectacle sauvage. — Nos raisons sont si pleines de justesse — que, fussiez-vous le fils de César, — elles vous satisferaient.


ANTOINE.

C’est tout ce que je souhaite. — Je demanderai en outre qu’il me soit permis — d’exposer son corps sur la place publique, — et de parler à la tribune, comme il sied à un ami, — dans la cérémonie de ses funérailles.


BRUTUS.

— Vous le pourrez, Marc-Antoine.


CASSIUS.

Brutus, un mot !

À part.

— Vous ne savez pas ce que vous faites là. Ne consentez pas — à ce qu’Antoine parle aux funérailles. — Savez-vous à quel point le peuple peut être ému — de ce qu’il débitera ?


BRUTUS, à part.

Pardon ! — Je monterai le premier à la tribune ; et j’exposerai les motifs de la mort de notre César. — Je déclarerai que tout ce qu’Antoine a à dire, — il le dit de notre aveu, avec notre permission ; — et que, par notre consentement formel, tous les rites réguliers, — tous les usages consacrés doivent être observés pour César. — Loin de nous nuire, cela nous servira.


CASSIUS, à part.

— Je ne sais pas ce qui peut en advenir : je n’aime pas cela.


BRUTUS.

— Marc-Antoine, faites : prenez le corps de César. — Dans votre discours funèbre vous ne nous blâmerez pas, — mais vous direz de César tout le bien que vous pouvez penser, — en déclarant que vous le faites par notre permission : — sans quoi vous ne prendrez aucune part — à ses funérailles. Et vous parlerez — à la même tribune que moi, — après mon discours terminé.


ANTOINE.

Soit, — je ne demande rien de plus.


BRUTUS.

— Préparez-donc le corps et suivez-nous.

Tous sortent, excepté Antoine.

ANTOINE, seul, penché sur le cadavre.

— Oh ! pardonne-moi, morceau de terre sanglante, — si je suis humble et doux avec ces bouchers ! — Tu es la ruine de l’homme le plus noble — qui jamais ait vécu dans le cours des âges. — Malheur à la main qui a versé ce sang précieux ! — Ici, sur tes plaies — qui, comme autant de bouches muettes, entr’ouvrent leurs lèvres de rubis — pour invoquer l’accent et le cri de ma voix, voici ce que je prophétise. — La malédiction va s’abattre sur la tête des hommes : — la furie domestique et l’atroce guerre civile — bouleverseront toutes les parties de l’Italie. — Le sang et la destruction seront choses si banales, — et les objets d’horreur si familiers — que les mères ne feront que sourire en voyant — leurs enfants écartelés par les mains de la guerre ! — Toute pitié sera étouffée par l’habitude des actions féroces ! — Et l’esprit de César, acharné à la vengeance, — ayant près de lui Até accourue toute brûlante de l’enfer, — ira dans ces contrées criant d’une voix souveraine : Pas de quartier ! et déchaînera les chiens de la guerre, — de telle sorte qu’enfin cet acte hideux exhalera partout, au-dessus de la terre, l’odeur — des cadavres, implorant la sépulture !


Entre un serviteur.

— Vous servez Octave César, n’est-ce pas ?


LE SERVITEUR.

— Oui, Marc-Antoine.


ANTOINE.

— César lui a écrit de venir à Rome.


LE SERVITEUR.

— Il a reçu la lettre, et il arrive ; — et il m’a chargé de vous dire de vive voix…

Apercevant le cadavre.

Oh ! César !


ANTOINE.

— Ton cœur est gros : retire-toi à l’écart et pleure. — L’émotion, je le vois, est contagieuse ! car mes yeux, — en voyant la douleur perler dans les tiens, — commencent à se mouiller. Est-ce que ton maître arrive ?


LE SERVITEUR.

— Il couche cette nuit à sept lieues de Rome.


ANTOINE.

— Retourne en hâte lui dire ce qui est arrivé. — Il y a ici une Rome en deuil, une Rome dangereuse, — une Rome qui pour Octave n’est pas encore sûre. — Cours, et dis-le-lui… Non pourtant, attends un peu. — Tu ne t’en retourneras pas que je n’aie porté ce cadavre — sur la place publique. Là je verrai, — par l’effet de mon discours, comment le peuple prend — le cruel succès de ces hommes sanguinaires ; — et, selon l’événement, tu exposeras — au jeune Octave l’état des choses… — Prête-moi main-forte.

Ils sortent, emportant le corps de César.

Scène IX.


[Le Forum.]


Entrent Brutus et Cassius, accompagnés d’une foule de citoyens (40).

LES CITOYENS.

— Nous voulons une explication. Qu’on s’explique !


BRUTUS.

— Suivez-moi donc, et donnez-moi audience, amis. — Vous, Cassius, allez dans la rue voisine, — et partageons-nous la foule. — Que ceux qui veulent m’entendre, restent ici : — que ceux qui veulent suivre Cassius, aillent avec lui ; — et il sera rendu un compte public — de la mort de César.


PREMIER CITOYEN.

Je veux entendre parler Brutus.


DEUXIÈME CITOYEN.

— Je veux entendre Cassius, afin de comparer leurs raisons, — quand nous les aurons entendus séparément.

Cassius sort avec une partie des citoyens. Brutus monte aux Rostres.

TROISIÈME CITOYEN.

Le noble Brutus est monté. Silence !


BRUTUS.

Soyez patients jusqu’au bout… Romains, compatriotes et amis, entendez-moi dans ma cause, et faites silence afin de pouvoir m’entendre. Croyez-moi pour mon honneur, et ayez foi en mon honneur, afin de pouvoir me croire. Censurez-moi dans votre sagesse, et faites appel à votre raison, afin de pouvoir mieux me juger. S’il est dans cette assemblée quelque ami cher de César, à lui je dirai que Brutus n’avait pas pour César moins d’amour que lui. Si alors cet ami demande pourquoi Brutus s’est levé contre César, voici ma réponse : Ce n’est pas que j’aimasse moins César, mais j’aimais Rome davantage. Eussiez-vous préféré voir César vivant et mourir tous esclaves, plutôt que de voir César mort et de vivre tous libres ? César m’aimait, et je le pleure ; il fut fortuné, et je m’en réjouis ; il fut vaillant, et je l’en admire ; mais il fut ambitieux, et je l’ai tué ! Ainsi, pour son amitié, des larmes ; pour sa fortune, de la joie ; pour sa vaillance, de l’admiration ; et pour son ambition, la mort ! Quel est ici l’homme assez bas pour vouloir être esclave ! S’il en est un, qu’il parle, car c’est lui que j’ai offensé. Quel est ici l’homme assez grossier pour ne vouloir pas être Romain ? S’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Quel est l’homme assez vil pour ne pas vouloir aimer sa patrie ? S’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé… J’attends une réponse.


TOUS LES CITOYENS.

Personne, Brutus, personne.


BRUTUS.

Ainsi je n’ai offensé personne. Je n’ai fait à César que ce que vous feriez à Brutus. Les registres du Capitole exposent les motifs de sa mort, sans atténuer les exploits par lesquels il fut glorieux, ni aggraver les offenses pour lesquelles il subit la mort.

Entrent Antoine et d’autres citoyens portant le corps de César.

Voici venir son corps, mené en deuil par Marc-Antoine, Marc-Antoine qui, sans avoir eu part à la mort de César, recueillera les bénéfices de cette mort, une place dans la république. Et qui de vous n’en recueillera pas ? Un dernier mot et je me retire : comme j’ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome, je garde le même poignard pour moi-même, alors qu’il plaira à mon pays de réclamer ma mort.


LES CITOYENS.

Vive Brutus ! vive, vive Brutus !


PREMIER CITOYEN.

— Ramenons-le chez lui en triomphe !


DEUXIÈME CITOYEN.

— Donnons-lui une statue au milieu de ses ancêtres.


TROISIÈME CITOYEN.

— Qu’il soit César !


QUATRIÈME CITOYEN.

Le meilleur de César — sera couronné dans Brutus.


PREMIER CITOYEN.

— Ramenons-le jusqu’à sa maison avec des acclamations et des vivats.


BRUTUS.

— Mes compatriotes…


DEUXIÈME CITOYEN.

Paix ! silence ! Brutus parle.


PREMIER CITOYEN.

— Paix, holà !


BRUTUS.

Mes bons compatriotes, laissez-moi partir seul, — et, à ma considération, restez ici avec Marc-Antoine. — Faites honneur au corps de César et faites honneur à la harangue — que, pour la gloire de César, Marc-Antoine — est autorisé à prononcer par notre permission. — Je vous en prie, que personne ne parte — que moi, avant que Marc-Antoine ait parlé.


PREMIER CITOYEN.

Holà, restez ! écoutons Marc-Antoine.


TROISIÈME CITOYEN.

— Qu’il monte à la chaire publique ! — Nous l’écouterons. Noble Antoine, montez.

Antoine monte à la tribune.

ANTOINE.

— Au nom de Brutus, je vous suis obligé.


QUATRIÈME CITOYEN.

— Que dit-il de Brutus ?


TROISIÈME CITOYEN.

Il dit qu’au nom de Brutus — il se reconnaît comme notre obligé à tous.


QUATRIÈME CITOYEN.

— Il fera bien de ne pas dire de mal de Brutus ici.


PREMIER CITOYEN.

— Ce César était un tyran.


TROISIÈME CITOYEN.

Oui, ça, c’est certain. — Nous sommes bien heureux que Rome soit débarrassée de lui.


DEUXIÈME CITOYEN.

— Silence. Écoutons ce qu’Antoine pourra dire.


ANTOINE.

— Généreux Romains…


LES CITOYENS.

Paix ! holà ! écoutons-le.


ANTOINE.

— Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. — Je viens pour ensevelir César, non pour le louer. — Le mal que font les hommes vit après eux ; — le bien est souvent enterré avec leurs os : — qu’il en soit ainsi de César. Le noble Brutus — vous a dit que César était ambitieux : si cela était, c’était un tort grave, — et César l’a gravement expié. — Ici, avec la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un homme honorable, — et ils sont tous des hommes honorables), je suis venu pour parler aux funérailles de César. — Il était mon ami fidèle et juste ; — mais Brutus dit qu’il était ambitieux, — et Brutus est un homme honorable. — Il a ramené à Rome nombre de captifs, — dont les rançons ont rempli les coffres publics : — est-ce là ce qui a paru ambitieux dans César ? — Quand le pauvre a gémi, César a pleuré : — l’ambition devrait être de plus rude étoffe. — Pourtant Brutus dit qu’il était ambitieux ; et Brutus est un homme honorable. — Vous avez tous vu qu’aux Lupercales — je lui ai trois fois présenté une couronne royale, — qu’il a refusée trois fois : était-ce là de l’ambition ? — Pourtant Brutus dit qu’il était ambitieux ; — et assurément c’est un homme honorable. — Je ne parle pas pour contester ce qu’a déclaré Brutus, — mais je suis ici pour dire ce que je sais. — Vous l’avez tous aimé naguère, et non sans motif ; — quel motif vous empêche donc de le pleurer ? — Ô jugement, tu as fui chez les bêtes brutes, — et les hommes ont perdu leur raison !… Excusez-moi : — mon cœur est dans le cercueil, là, avec César, — et je dois m’interrompre jusqu’à ce qu’il me soit revenu.


PREMIER CITOYEN.

— Il me semble qu’il y a beaucoup de raison dans ce qu’il dit.


DEUXIÈME CITOYEN.

— Si tu considères bien la chose, — César a été traité fort injustement.


TROISIÈME CITOYEN.

N’est-ce pas, mes maîtres ? — Je crains qu’il n’en vienne un pire à sa place.


QUATRIÈME CITOYEN.

— Avez-vous remarqué ses paroles ? il n’a pas voulu prendre la couronne : — donc, il est certain qu’il n’était pas ambitieux !


PREMIER CITOYEN.

— Si cela est prouvé, quelques-uns le paieront cher.


DEUXIÈME CITOYEN, désignant Antoine.

— Pauvre âme ! ses yeux sont rouges comme du feu à force de pleurer.


TROISIÈME CITOYEN.

— Il n’y a pas dans Rome un homme plus noble qu’Antoine.


QUATRIÈME CITOYEN.

— Maintenant, attention ! il recommence à parler.


ANTOINE.

— Hier encore, la parole de César aurait pu — prévaloir contre l’univers : maintenant le voilà gisant, — et il n’est pas un misérable qui daigne lui faire honneur ! — Ô mes maîtres ! si j’étais disposé à exciter — vos cœurs et vos esprits à la révolte et à la fureur, — je ferais tort à Brutus et tort à Cassius, — qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. — Je ne veux pas leur faire tort ; j’aime mieux — faire tort au mort, faire tort à vous-mêmes et à moi, — que de faire tort à des hommes si honorables. — Mais, voici un parchemin avec le sceau de César : — je l’ai trouvé dans son cabinet ; ce sont ses volontés dernières. — Si seulement le peuple entendait ce testament — (pardon ! je n’ai pas l’intention de le lire), — tous accourraient pour baiser les plaies de César mort, — pour tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré, — pour implorer même, en souvenir de lui, un de ses cheveux — qu’ils mentionneraient en mourant dans leurs testaments — et transmettraient, comme un précieux legs, — à leur postérité !


QUATRIÈME CITOYEN.

— Nous voulons entendre le testament : lisez-le, Marc-Antoine.


LES CITOYENS.

— Le testament ! le testament ! Nous voulons entendre le testament de César.


ANTOINE.

— Ayez patience, chers amis. Je ne dois pas le lire : — il ne convient pas que vous sachiez combien César vous aimait. — Vous n’êtes pas de bois ni de pierre, vous êtes hommes ; — et, étant hommes, pour peu que vous entendiez le testament de César, — vous vous enflammerez, vous deviendrez furieux. — Il n’est pas bon que vous sachiez que vous êtes ses héritiers : — car, si vous le saviez, oh ! qu’en arriverait-il !


QUATRIÈME CITOYEN.

— Lisez le testament : nous voulons l’entendre, Antoine. — Vous nous lirez le testament : le testament de César !


ANTOINE.

— Voulez-vous patienter ? Voulez-vous attendre un peu ? — Je me suis laissé aller trop loin en vous parlant. — Je crains de faire tort aux hommes honorables — dont les poignards ont frappé César ; je le crains.


QUATRIÈME CITOYEN.

— C’étaient des traîtres ; eux, des hommes honorables !


LES CITOYENS.

— Le testament ! le testament !


DEUXIÈME CITOYEN.

— C’étaient des scélérats, des meurtriers. Le testament ! lisez le testament !


ANTOINE.

— Vous voulez donc me forcer à lire le testament ! — Alors faites cercle autour du cadavre de César, — et laissez-moi vous montrer celui qui fit ce testament. — Descendrai-je ? me le permettez-vous ?


LES CITOYENS.

Venez, venez.


DEUXIÈME CITOYEN.

Descendez.

Antoine descend de la tribune.

TROISIÈME CITOYEN.

Libre à vous !


QUATRIÈME CITOYEN.

En cercle ! plaçons-nous en rond.


PREMIER CITOYEN.

— Écartons-nous de la bière, écartons-nous du corps.


DEUXIÈME CITOYEN.

— Place pour Antoine ! le très-noble Antoine !


ANTOINE.

— Ah ! ne vous pressez pas ainsi sur moi ; tenez-vous plus loin !


LES CITOYENS.

— En arrière ! place ! reculons !


ANTOINE.

— Si vous avez des larmes, préparez-vous à les verser à présent. — Vous connaissez tous ce manteau. Je me rappelle — la première fois que César le mit ; — c’était un soir d’été, dans sa tente ; — ce jour-là il vainquit les Nerviens. — Regardez ! À cette place a pénétré le poignard de Cassius ; — voyez quelle déchirure a faite l’envieux Casca ; c’est par là que le bien-aimé Brutus a frappé, — et quand il a arraché la lame maudite, — voyez comme le sang de César l’a suivie ! — On eût dit que ce sang se ruait au dehors pour s’assurer — si c’était bien Brutus qui avait porté ce coup cruel. — Car Brutus, vous le savez, était l’ange de César ! — Ô vous, dieux, jugez avec quelle tendresse César l’aimait ! — Cette blessure fut pour lui la plus cruelle de toutes. — Car, dès que le noble César le vit frapper, l’ingratitude, plus forte que le bras des traîtres, — l’abattit ; alors se brisa son cœur puissant ; — et enveloppant sa face dans son manteau, — au pied même de la statue de Pompée, — qui ruisselait de sang, le grand César tombe ! — Oh ! quelle chute ce fut, mes concitoyens ! — Alors vous et moi, nous tous, nous tombâmes, — tandis que la trahison sanglante s’ébattait au-dessus de nous. — Oh ! vous pleurez, à présent ; et je vois que vous ressentez — l’atteinte de la pitié ; ce sont de gracieuses larmes. — Bonnes âmes, quoi ! vous pleurez, quand vous n’apercevez encore — que la robe blessée de notre César ! Regardez donc, — le voici lui-même mutilé, comme vous voyez, par des traîtres.


PREMIER CITOYEN.

Ô lamentable spectacle !


DEUXIÈME CITOYEN.

Ô noble César !


TROISIÈME CITOYEN.

Ô jour funeste !


QUATRIÈME CITOYEN.

Ô traîtres ! scélérats !


PREMIER CITOYEN.

Ô sanglant, sanglant spectacle !


DEUXIÈME CITOYEN.

Nous serons vengés. Vengeance ! Marchons ! cherchons, brûlons, incendions, tuons, égorgeons  ! que pas un traître ne vive !


ANTOINE.

Arrêtez, concitoyens !


PREMIER CITOYEN.

Paix, là. Écoutons le noble Antoine.


DEUXIÈME CITOYEN.

Nous l’écouterons, nous le suivrons, nous mourrons avec lui.


ANTOINE.

— Bons amis, doux amis, que ce ne soit pas moi qui vous provoque — à ce soudain débordement de révolte. — Ceux qui ont commis cette action sont honorables ; — je ne sais pas, hélas ! quels griefs personnels — les ont fait agir : ils sont sages et honorables, — et ils vous répondront, sans doute, par des raisons. — Je ne viens pas, amis, pour enlever vos cœurs ; — je ne suis pas orateur, comme l’est Brutus, — mais, comme vous le savez tous, un homme simple et franc, — qui aime son ami ; et c’est ce que savent fort bien — ceux qui m’ont donné permission de parler de lui publiquement. — Car je n’ai ni l’esprit, ni le mot, ni le mérite, — ni le geste, ni l’expression, ni la puissance de parole, — pour agiter le sang des hommes. Je ne fais que parler net : — je vous dis ce que vous savez vous-mêmes : — je vous montre les blessures du doux César, pauvres, pauvres bouches muettes, — et je les charge de parler pour moi. Mais si j’étais Brutus — et que Brutus fût Antoine, il y aurait un Antoine — qui remuerait vos esprits et donnerait — à chaque plaie de César une voix capable — de soulever les pierres de Rome et de les jeter dans la révolte.


LES CITOYENS.

— Nous nous révolterons.


PREMIER CITOYEN.

Nous brûlerons la maison de Brutus.


TROISIÈME CITOYEN.

— En marche donc ! Allons, cherchons les conspirateurs.


ANTOINE.

— Mais écoutez-moi, concitoyens, mais écoutez ce que j’ai à dire.


LES CITOYENS.

— Holà ! silence ! Écoutons Antoine, le très-noble Antoine.


ANTOINE.

— Eh ! amis, vous ne savez pas ce que vous allez faire. — En quoi César a-t-il ainsi mérité votre amour ? — Hélas ! vous ne le savez pas : il faut donc que je vous le dise. — Vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.


LES CITOYENS.

— Très-vrai !… Le testament ! arrêtons, et écoutons le testament !


ANTOINE.

— Voici le testament, revêtu du sceau de César. — Il donne à chaque citoyen romain, — à chaque homme séparément, soixante-quinze drachmes.


DEUXIÈME CITOYEN.

— Très-noble César !… Nous vengerons sa mort.


TROISIÈME CITOYEN.

— Ô royal César !


ANTOINE.

Écoutez-moi avec patience.


LES CITOYENS.

Paix ! holà !


ANTOINE.

— En outre, il vous a légué tous ses jardins, — ses bosquets réservés, ses vergers récemment plantés — en deçà du Tibre ; il vous les a légués, à vous, — et à vos héritiers, pour toujours, comme lieux d’agrément public, — destinés à vos promenades et à vos divertissements. — C’était là un César ! Quand en viendra-t-il un pareil ?


PREMIER CITOYEN.

— Jamais ! jamais. Allons, en marche, en marche ! — Nous allons brûler son corps à la place consacrée, — et avec les tisons incendier les maisons des traîtres ! Enlevons le corps.


DEUXIÈME CITOYEN.

Allons chercher du feu.


TROISIÈME CITOYEN.

— Jetons bas les bancs.


QUATRIÈME CITOYEN.

— Jetons bas les sièges, les fenêtres, tout !

Sortent les citoyens, emportant le corps.

ANTOINE.

— Maintenant laissons faire. Mal, te voilà déchaîné, — suis le cours qu’il te plaira.

Entre un serviteur.

Qu’y a-t-il, camarade ?


LE SERVITEUR.

— Monsieur, Octave est déjà arrivé à Rome.


ANTOINE.

Où est-il ?


LE SERVITEUR.

— Lui et Lépide sont dans la maison de César.


ANTOINE.

— Et je vais l’y visiter de ce pas : il arrive à souhait. La fortune est en gaieté, — et dans cette humeur elle nous accordera tout.


LE SERVITEUR.

— J’ai ouï dire à Octave que Brutus et Cassius, — comme éperdus, se sont enfuis au galop par les portes de Rome.


ANTOINE.

— Sans doute, ils ont eu des renseignements sur le peuple — et sur la manière dont je l’ai soulevé… Conduis-moi près d’Octave.

Ils sortent.

Scène X.


[Une rue.]


Entre Cinna le poëte (41).

CINNA

— J’ai rêvé cette nuit que je banquetais avec César, — et des idées sinistres obsèdent mon imagination. — Je n’ai aucune envie d’errer dehors ; — pourtant quelque chose m’entraîne.


Entrent des citoyens.

PREMIER CITOYEN, à Cinna.

Quel est votre nom ?


DEUXIÈME CITOYEN.

Où allez-vous ?


TROISIÈME CITOYEN.

Où demeurez-vous ?


QUATRIÈME CITOYEN.

Êtes vous marié ou garçon ?


DEUXIÈME CITOYEN.

Répondez à chacun directement.


PREMIER CITOYEN.

Oui, et brièvement.


QUATRIÈME CITOYEN.

Oui, et sensément.


TROISIÈME CITOYEN.

Oui, et franchement… Vous ferez bien.


CINNA.

Quel est mon nom ? où je vais ? où je demeure ? si je suis marié ou garçon ? Et répondre à chacun directement, et brièvement, et sensément, et franchement. Je dis sensément que je suis garçon.


DEUXIÈME CITOYEN.

Autant dire que ceux qui se marient sont des idiots. Ce mot-là vous vaudra quelque horion, j’en ai peur… Poursuivez ; directement !


CINNA.

Directement, je vais aux funérailles de César.


PREMIER CITOYEN.

Comme ami ou comme ennemi ?


CINNA.

Comme ami.


DEUXIÈME CITOYEN.

Voilà qui est répondu directement.


QUATRIÈME CITOYEN.

Votre demeure ! brièvement !


CINNA.

Brièvement, je demeure près du Capitole.


TROISIÈME CITOYEN.

Votre nom, messire ! franchement.


CINNA.

Franchement, mon nom est Cinna.


PREMIER CITOYEN.

Mettons-le en pièces : c’est un conspirateur.


CINNA.

Je suis Cinna le poëte ! je suis Cinna le poëte.


QUATRIÈME CITOYEN.

Mettons-le en pièces pour ses mauvais vers, mettons-le en pièces pour ses mauvais vers.


CINNA.

Je ne suis pas Cinna le conspirateur.


DEUXIÈME CITOYEN.

N’importe, il a nom Cinna, arrachons-lui seulement son nom du cœur, et chassons-le ensuite.


TROISIÈME CITOYEN.

Mettons-le en pièces ! mettons-le en pièces ! Holà ! des brandons ! des brandons enflammés ! Chez Brutus, chez Cassius ! Brûlons tout ! Les uns chez Décius, d’autres chez Casca, d’autres chez Ligarius. En marche ! partons !

Ils sortent.

Scène XI.


[Chez Antoine.]


Antoine, Octave et Lépide, assis autour d’une table (42).

ANTOINE.

— Ainsi tous ces hommes mourront ; leurs noms sont marqués.


OCTAVE.

— Votre frère aussi doit mourir ; y consentez-vous, Lépide ?


LÉPIDE.

— J’y consens.


OCTAVE.

Marquez-le, Antoine.


LÉPIDE.

— À condition que Publius cessera de vivre, — Publius, le fils de votre sœur, Marc-Antoine.


ANTOINE.

— Il cessera de vivre : voyez, d’un trait il est damné. — Mais, Lépide, allez à la maison de César ; — vous y prendrez le testament de César, et nous verrons — à en retrancher quelques legs onéreux.


LÉPIDE.

Ça, vous retrouverai-je ici ?


OCTAVE.

Ou ici ou au Capitole.

Sort Lépide.

ANTOINE.

— C’est un homme nul et incapable, — bon à faire des commissions. Convient-il, — quand le monde est divisé en trois, qu’il soit — un des trois partageants ?


OCTAVE.

Vous en avez jugé ainsi, — et vous avez pris son conseil pour décider qui serait voué à la mort, — dans notre noir décret de proscription.


ANTOINE.

— Octave, j’ai vu plus de jours que vous. — Nous n’accumulons les honneurs sur cet homme, — que pour nous décharger sur lui d’un certain odieux ; — il ne les portera que comme l’âne porte l’or, — gémissant et suant sous le faix, — conduit ou chassé dans la voie indiquée par nous ; — et, quand il aura porté notre trésor où nous voulons, — alors nous lui retirerons sa charge, et nous le renverrons, — comme l’âne débâté, secouer ses oreilles — et paître aux communaux.


OCTAVE.

Faites à votre volonté ; — mais c’est un soldat éprouvé et vaillant.


ANTOINE.

— Mon cheval l’est aussi, Octave ; et c’est pour cela — que je lui assigne sa ration de fourrage. — C’est une bête que j’instruis à combattre, — à caracoler, à s’arrêter court, à courir en avant ; — le mouvement de son corps est gouverné par mon esprit. — Et, jusqu’à un certain point, Lépide est ainsi ; — il veut être instruit, dressé et lancé. C’est un esprit stérile qui vit — d’abjection, de bribes et d’assimilations, — et adopte pour mode ce qui a été usé et épuisé par les autres hommes. Ne parlez de lui — que comme d’un instrument. Et maintenant, Octave, — écoutez de grandes choses… Brutus et Cassius — lèvent des troupes ; il faut que nous leur tenions tête au plus vite. — Combinons donc notre alliance, — rassemblons nos meilleurs amis, et déployons nos meilleures ressources. — Allons à l’instant tenir conseil — pour visiter aux plus sûrs moyens de découvrir les trames secrètes — et de faire face aux périls évidents.


OCTAVE.

— Oui, agissons ! car nous sommes attachés au poteau — et harcelés par une meute d’ennemis ; — et plusieurs qui nous sourient recèlent, je le crains, dans leurs cœurs — des millions de perfidies.

Ils sortent.

Scène XII.


[Le camp près de Sardes. Devant la tente de Brutus.]


Tambour. Entrent Brutus, Lucilius, Lucius et des soldats ; Titinius et Pindarus les rencontrent.

BRUTUS.

Halte-là.


LUCILIUS.

Le mot d’ordre ! holà ! halte !


BRUTUS.

— Eh bien, Lucilius, Cassius est-il proche ?


LUCILIUS.

— Il est tout près d’ici ; et Pindarus est venu — pour vous saluer de la part de son maître.

Pindarus remet une lettre à Brutus.

BRUTUS, après avoir lu la lettre.

— Il me complimente gracieusement… Votre maître, Pindarus, — soit par son propre changement, — soit par la faute de ses officiers, — m’a donné des motifs sérieux de déplorer — certains actes : mais, s’il est près d’ici, — je vais recevoir ses explications.


PINDARUS.

Je ne doute pas — que mon noble maître n’apparaisse — tel qu’il est, plein de sagesse et d’honneur.


BRUTUS.

— Personne n’en doute… Un mot, Lucilius : — que je sache comment il vous a reçu.


LUCILIUS.

— Avec courtoisie et avec assez d’égards, — mais non avec ces façons familières, — avec cette expansion franche et amicale — qui lui étaient habituelles jadis.


BRUTUS.

Tu as décrit là — le refroidissement d’un ami chaleureux. Remarque toujours, Lucilius, — que, quand l’affection commence à languir et à décliner, — elle affecte force cérémonies. — La foi naïve et simple est sans artifice, — mais les hommes creux sont comme certains chevaux fougueux au premier abord ; — ils promettent par leur allure vaillante la plus belle ardeur ; mais, dès qu’il leur faut endurer l’éperon sanglant, — ils laissent tomber leur crinière, et, ainsi que des haridelles trompeuses, — succombent à l’épreuve. Ses troupes arrivent-elles ?


LUCILIUS.

— Elles comptent établir leurs quartiers à Sardes, cette nuit ; — le gros de l’armée, la cavalerie en masse, — arrivent avec Cassius.

Marche militaire derrière le théâtre.

BRUTUS.

Écoutez, il est arrivé. — Marchons tranquillement à sa rencontre.


Entrent Cassius et des soldats.

CASSIUS.

Halte-là !


BRUTUS.

Halte-là ! faites circuler le commandement.


VOIX DIVERSES, derrière le théâtre.

Halte !… Halte !… Halte !


CASSIUS, à Brutus.

— Très-noble frère, vous m’avez fait tort.


BRUTUS.

— Ô vous, dieux, jugez-moi ! Ai-je jamais eu des torts envers mes ennemis ? — Si cela ne m’est pas arrivé, comment puis-je avoir fait tort à un frère ?


CASSIUS.

Brutus, cette attitude sévère que vous prenez dissimule des torts, — et, quand vous en avez…


BRUTUS.

Cassius, modérez-vous ; — exposez avec calme vos griefs… Je vous connais bien. — Sous les yeux de nos deux armées, — qui ne devraient voir entre nous qu’une tendre affection, — ne nous disputons pas. Commandez-leur de se retirer. — Puis, dans ma tente, Cassius, vous expliquerez vos griefs, — et je vous donnerai audience.


CASSIUS.

Pindarus, — dites à nos commandants de replier leurs troupes — à quelque distance de ce terrain.


BRUTUS.

— Lucilius, faites de même ; et que nul — n’approche de notre tente, avant que notre conférence soit terminée. — Que Lucius et Titinius gardent notre porte.

Ils se retirent.

Scène XIII.


[Dans la tente de Brutus.]


Lucius et Titinius en faction à l’entrée de la tente. Paraissent Brutus et Cassius (43).

CASSIUS.

— Que vous m’avez fait tort, voici qui le prouve. — Vous avez condamné et flétri Lucius Pella, — pour s’être laissé corrompre ici par les Sardiens ; — et cela, au mépris de la lettre par laquelle j’intercédais pour cet homme — qui m’était connu.


BRUTUS.

— Vous vous êtes fait tort à vous-même, en écrivant dans un cas pareil.


CASSIUS.

— Dans un temps comme le nôtre, il ne convient pas — que la plus légère transgression porte ainsi son commentaire.


BRUTUS.

— Permettez-moi de vous le dire, Cassius, à vous-même — on vous reproche d’avoir des démangeaisons aux mains, — de trafiquer de vos offices et de les vendre pour de l’or — à des indignes.


CASSIUS.

Moi, des démangeaisons aux mains ! — En parlant ainsi, vous savez bien que vous êtes Brutus ; — sans quoi ce serait, par les dieux, votre dernière parole.


BRUTUS.

— Le nom de Cassius pare cette corruption, — et voilà pourquoi le châtiment se voile la face.


CASSIUS.

— Le châtiment !


BRUTUS.

— Souvenez-vous de Mars, souvenez-vous des Ides de Mars ! — N’est-ce pas au nom de la justice qu’a coulé le sang du grand Jules ? — Entre ceux qui l’ont poignardé, quel est le scélérat qui a attenté à sa personne — autrement que pour la justice ? Quoi ! nous — qui avons frappé le premier homme de l’univers — pour avoir seulement protégé des brigands, nous irons — maintenant souiller nos doigts de concussions infâmes, — et vendre le champ superbe de notre immense gloire — pour tout le clinquant qui peut tenir dans cette main crispée ! — J’aimerais mieux être un chien, et aboyer à la lune — que d’être un pareil Romain.


CASSIUS.

Brutus, ne me harcelez point ; — je ne l’endurerai pas. Vous vous oubliez, — en prétendant ainsi me contenir. Je suis un soldat, moi, — plus ancien que vous au service, plus capable que vous — de faire des choix.


BRUTUS.

Allons donc, vous ne l’êtes point, Cassius.


CASSIUS.

— Je le suis.


BRUTUS.

Je dis que vous ne l’êtes point.


CASSIUS.

— Ne me poussez pas davantage ; je m’oublierais. — Songez à votre salut : ne me provoquez pas plus longtemps.


BRUTUS.

Arrière, homme de rien !


CASSIUS.

— Est-il possible !


BRUTUS.

Ecoutez-moi, car je veux parler. — Est-ce à moi de céder la place à votre colère étourdie ? — Est-ce que je vais m’effrayer des grands yeux d’un forcené ?


CASSIUS.

— Ô dieux ! ô dieux ! faut-il que j’endure tout ceci !


BRUTUS.

— Tout ceci ! oui, et plus encore. Enragez jusqu’à ce qu’éclate votre cœur superbe ; — allez montrer à vos esclaves combien vous êtes colère, — et faites trembler vos subalternes ! Est-ce à moi de me déranger, — et de vous observer ? Est-ce à moi de me tenir prosterné — devant votre mauvaise humeur ? Par les dieux, — vous digérerez le venin de votre bile, dussiez-vous en crever ; car, de ce jour, — je veux m’amuser, je veux rire de vous, — chaque fois que vous vous emporterez.


CASSIUS.

En est-ce donc venu là ?


BRUTUS.

— Vous vous dites meilleur soldat que moi ; — prouvez-le, justifiez votre prétention, — et cela me fera grand plaisir. Pour ma part, — je prendrai volontiers leçon d’un vaillant homme.


CASSIUS.

— Vous me faites tort, vous me faites tort en tout, Brutus. — J’ai dit plus ancien soldat, et non meilleur. — Ai-je dit meilleur ?


BRUTUS.

Si vous l’avez dit, peu m’importe.


CASSIUS.

— Quand César vivait, il n’aurait pas osé me traiter ainsi.


BRUTUS.

— Paix ! paix ! vous n’auriez pas osé le provoquer ainsi.


CASSIUS.

— Je n’aurais pas osé !


BRUTUS.

Non.


CASSIUS.

— Quoi ! pas osé le provoquer !


BRUTUS.

Sur votre vie, vous ne l’auriez pas osé.


CASSIUS.

— Ne présumez pas trop de mon affection ; — je pourrais faire ce que je serais fâché d’avoir fait.


BRUTUS.

Vous avez fait ce que vous devriez être fâché d’avoir fait. — Vos menaces ne me terrifient point, Cassius ; — car je suis si fortement armé d’honnêteté, — qu’elles passent près de moi, comme un vain souffle — que je ne remarque pas. Je vous ai envoyé demander — certaines sommes d’or que vous m’avez refusées ; — car moi, je ne sais pas me procurer d’argent par de vils moyens. — Par le ciel, j’aimerais mieux monnayer mon cœur — et couler mon sang en drachmes que d’extorquer — de la main durcie des paysans leur misérable obole par des voies iniques. Je vous ai envoyé — demander de l’or pour payer mes légions, — et vous me l’avez refusé : était-ce un acte digne de Cassius ? Aurais-je ainsi répondu à Caïus Cassius ? — Lorsque Marcus Brutus deviendra assez sordide — pour refuser à ses amis ces vils jetons, — dieux, soyez prêts à le broyer — de tous vos foudres !


CASSIUS.

Je ne vous ai pas refusé.


BRUTUS.

— Si fait.


CASSIUS.

Non. Il n’était qu’un imbécile, — celui qui a rapporté ma réponse… Brutus m’a brisé le cœur. — Un ami devrait supporter les faiblesses de son ami ; — mais Brutus fait les miennes plus grandes qu’elles ne sont.


BRUTUS.

— Je ne les dénonce que quand vous m’en rendez victime.


CASSIUS.

— Vous ne m’aimez pas.


BRUTUS.

Je n’estime pas vos fautes.


CASSIUS.

— Les yeux d’un ami ne devraient pas voir ces fautes-là.


BRUTUS.

— Les yeux d’un flatteur ne les verraient pas, parussent-elles — aussi énormes que le haut Olympe.


CASSIUS.

— Viens, Antoine, et toi, jeune Octave, viens. — Seuls vengez-vous sur Cassius ; — car Cassius est las du monde, — haï de celui qu’il aime, bravé par son frère, — repris comme un esclave, toutes ces fautes observées, — enregistrées, apprises et retenues par cœur — pour lui être jetées à la face ! Oh ! je pourrais pleurer — de mes yeux toute mon âme !… Voici mon poignard, et voici ma poitrine nue, et dedans un cœur — plus précieux que les mines de Plutus, plus riche que l’or ! Si — tu es un Romain, prends-le ; — moi, qui t’ai refusé de l’or, je te donne mon cœur. — Frappe, comme tu frappas César ; car, je le sais, — au moment même où tu le haïssais le plus, tu l’aimais mieux — que tu n’as jamais aimé Cassius.


BRUTUS.

Rengainez votre poignard. — Emportez-vous tant que vous voudrez, vous avez liberté entière ; — faites ce que vous voudrez, le déshonneur même ne sera qu’une plaisanterie. — Ô Cassius, vous avez pour camarade un agneau : — la colère est en lui comme le feu dans le caillou, — qui, sous un effort violent, jette une étincelle hâtive, — et se refroidit aussitôt.


CASSIUS.

Cassius n’a-t-il vécu — que pour amuser et faire rire son Brutus, — chaque fois qu’un ennui ou une mauvaise humeur le tourmente !


BRUTUS.

— Quand j’ai dit cela, j’étais de mauvaise humeur moi-même.


CASSIUS.

— Vous le confessez. Donnez-moi votre main.


BRUTUS.

— Et mon cœur aussi.


CASSIUS.

Ô Brutus !


BRUTUS.

Que voulez-vous dire ?


CASSIUS.

— Est-ce que vous ne m’aimez pas assez pour m’excuser, — quand cette nature vive que je tiens de ma mère — fait que je m’oublie ?


BRUTUS.

Oui, Cassius, et désormais, — quand vous vous emporterez contre votre Brutus, — il s’imaginera que c’est votre mère qui gronde, et vous laissera faire.

Bruit derrière le théâtre.

LE POÈTE, derrière le théâtre.

— Laissez-moi entrer pour voir les généraux ! — Il y a désaccord entre eux : il n’est pas bon — qu’ils soient seuls.


LUCIUS, derrière le théâtre.

Vous ne pénétrerez pas jusqu’à eux.


LE POÈTE, derrière le théâtre.

— Il n’y a que la mort qui puisse m’arrêter.


Entre le poète.

CASSIUS.

— Eh bien, qu’y a-t-il ?


LE POÈTE.

— Honte à vous, généraux ! Fi ! que prétendez-vous ? — Soyez amis, ainsi qu’il sied à deux tels hommes ; — car j’ai vu, j’en suis sûr, bien plus de jours que vous.


CASSIUS.

— Ah ! ah ! que ce cynique rime misérablement !


BRUTUS.

— Sortez d’ici, drôle ; impertinent, hors d’ici.


CASSIUS.

— Excusez-le, Brutus, c’est sa manière.


BRUTUS.

— Je prendrai mieux son humeur quand il prendra mieux son moment. — Qu’est-il besoin à l’armée de ces baladins stupides ! — Compagnon, hors d’ici !


CASSIUS.

Arrière, arrière ! allez-vous-en.

Le poète sort.


Entrent Lucilius et Titinius.

BRUTUS.

— Lucilius et Titinius, dites aux commandants — de préparer le logement de leurs compagnies pour cette nuit.


CASSIUS.

— Et puis revenez tous deux, et amenez-nous Messala immédiatement.

Sortent Lucilius et Titinius.

BRUTUS.

Lucius, un bol de vin !


CASSIUS.

— Je n’aurais pas cru que vous pussiez vous irriter ainsi.


BRUTUS.

— Ô Cassius, je souffre de tant de douleurs !


CASSIUS.

— Vous ne faites pas usage de votre philosophie, — si vous êtes accessible aux maux accidentels.


BRUTUS.

— Nul ne supporte mieux le chagrin : Portia est morte.


CASSIUS.

Ha ! Portia !


BRUTUS.

— Elle est morte.


CASSIUS.

— Comment ne m’avez-vous pas tué, quand je vous contrariais ainsi ! — Ô perte insupportable et accablante !… — De quelle maladie ?


BRUTUS.

Du désespoir causé par mon absence, — et de la douleur de voir le jeune Octave et Marc Antoine — grossir ainsi leurs forces : car j’ai appris cela — en même temps que sa mort. Elle en a perdu la raison, — et, en l’absence de ses familiers, elle a avalé de la braise.


CASSIUS.

— Et elle est morte ainsi !


BRUTUS.

Oui, ainsi.


CASSIUS.

Ô dieux immortels !


Entre Lucius, avec du vin et des flambeaux.

BRUTUS.

— Ne parlez plus d’elle… Donne-moi un bol de vin… — En ceci j’ensevelis tout ressentiment, Cassius.

Il boit.

CASSIUS.

— Mon cœur est altéré de ce noble toast. — Remplis, Lucius, jusqu’à ce que le vin déborde de la coupe. — Je ne puis trop boire de l’amitié de Brutus.

Il boit.


Rentre Titinius avec Messala.

BRUTUS.

— Entrez, Titinius ; bien venu, bon Messala ! — Maintenant asseyons-nous autour de ce flambeau, — et délibérons sur les nécessités du moment.


CASSIUS.

— Portia, tu as donc disparu !


BRUTUS.

Assez, je vous prie. — Messala, des lettres m’apprennent — que le jeune Octave et Marc Antoine — descendent sur nous avec des forces considérables, — dirigeant leur marche vers Philippes.


MESSALA.

— J’ai moi-même des lettres de la même teneur.


BRUTUS.

— Qu’ajoutent-elles ?


MESSALA.

— Que, par décrets de proscription et de mise hors la loi, — Octave, Antoine et Lépide — ont mis à mort cent sénateurs.


BRUTUS.

— En cela nos lettres ne s’accordent pas bien : — les miennes parlent de soixante-dix sénateurs qui ont péri — par leurs proscriptions ; Cicéron est l’un d’eux !


CASSIUS.

— Cicéron, l’un d’eux !


MESSALA.

Oui, Cicéron est mort, — frappé par ce décret de proscription. — Avez-vous eu des lettres de votre femme, monseigneur ?


BRUTUS.

— Non, Messala.


MESSALA.

Et dans vos lettres est-ce qu’on ne vous dit rien d’elle ?


BRUTUS.

— Rien, Messala.


MESSALA.

C’est étrange, il me semble.


BRUTUS.

— Pourquoi cette question ? Vous parle-t-on d’elle dans vos lettres ?


MESSALA.

— Non, monseigneur.


BRUTUS.

— Dites-moi la vérité, en Romain que vous êtes.


MESSALA.

— Supportez donc en Romain la vérité que je vais dire. — Car il est certain qu’elle est morte, et d’une étrange manière.


BRUTUS.

— Eh bien, adieu, Portia… Nous devons tous mourir, Messala : — c’est en songeant qu’elle devait mourir un jour, — que j’ai acquis la patience de supporter sa mort aujourd’hui.


MESSALA.

— Voilà comme les grands hommes doivent supporter les grandes pertes.


CASSIUS.

— Je suis là-dessus aussi fort que vous en théorie, — mais ma nature ne serait pas capable d’une telle résignation.


BRUTUS.

— Allons, animons-nous à notre œuvre !… Que pensez-vous — d’une marche immédiate sur Philippes ?


CASSIUS.

— Je ne l’approuve pas.


BRUTUS.

Votre raison ?


CASSIUS.

La voici : — il vaut mieux que l’ennemi nous cherche ; — il épuisera ainsi ses ressources, fatiguera ses soldats — et se fera tort à lui-même, tandis que nous, restés sur place, — nous serons parfaitement reposés, fermes et alertes.


BRUTUS.

— De bonnes raisons doivent forcément céder à de meilleures. — Les populations, entre Philippes et ce territoire, — ne nous sont attachées que par une affection forcée, — car elles ne nous ont fourni contribution qu’avec peine : — l’ennemi, en s’avançant au milieu d’elles, — se grossira d’auxiliaires, et arrivera rafraîchi, recruté et encouragé : — avantages que nous lui retranchons, — si nous allons lui faire face à Philippes, laissant ces peuples en arrière.


CASSIUS.

Écoutez-moi, mon bon frère…


BRUTUS.

— Pardon !… Vous devez noter, en outre, — que nous avons tiré de nos amis tout le secours possible, — que nos légions sont au complet, que notre cause est mûre. — L’ennemi se renforce de jour en jour ; — nous, parvenus au comble, nous sommes près de décliner. — Il y a dans les affaires humaines une marée montante ; — qu’on la saisisse au passage, elle mène à la fortune ; — qu’on la manque, tout le voyage de la vie — s’épuise dans les bas-fonds et dans les détresses. — Telle est la pleine mer sur laquelle nous flottons en ce moment ; — et il nous faut suivre le courant tandis qu’il nous sert, — ou ruiner notre expédition !


CASSIUS.

Eh bien, puisque vous le voulez, en avant ! — Nous marcherons ensemble et nous les rencontrerons à Philippes.


BRUTUS.

— L’ombre de la nuit a grandi sur notre entretien, — et la nature doit obéir à la nécessité : — faisons-lui donc l’aumône d’un léger repos. — Il ne reste plus rien à dire ?


CASSIUS.

Plus rien. Bonne nuit. — Demain de bonne heure nous nous lèverons, et en route !


BRUTUS.

Lucius, ma robe de chambre !

Lucius sort.

Adieu, bon Messala ; — bonne nuit, Titinius… Noble, noble Cassius, — bonne nuit et bon repos !


CASSIUS.

Ô mon cher frère, — cette nuit avait bien mal commencé. — Que jamais pareille division ne s’élève entre nos âmes ! — Non, jamais, Brutus.


BRUTUS.

Tout est bien.


CASSIUS.

— Bonne nuit, monseigneur.


BRUTUS.

Bonne nuit, mon bon frère.


TITINIUS et MESSALA.

— Bonne nuit, seigneur Brutus.


BRUTUS.

Adieu, tous !

Sortent Cassius, Titinius et Messala.


Lucius rentre, tenant une robe de chambre.

— Donne-moi la robe. Où est ton instrument ?


LUCIUS.

— Ici, dans la tente.


BRUTUS.

Eh ! tu parles d’une voix assoupie ! — Pauvre garçon, je ne te blâme pas ; tu as trop veillé. — Appelle Claudius et quelques autres de mes hommes ; — je les ferai dormir sur des coussins dans ma tente.


LUCIUS, appelant.

Varron ! Claudius !


Entrent Varron et Claudius.

VARRON.

Monseigneur appelle ?


BRUTUS.

— Je vous en prie, amis, couchez-vous et dormez dans ma tente ; — il se peut que je vous éveille bientôt — pour vous envoyer à mon frère Cassius.


VARRON.

— Permettez-nous d’attendre, en veillant, vos ordres.


BRUTUS.

— Non, je ne le veux pas. Couchez-vous, mes bons amis ; — il se peut que je change d’idée. — Tiens, Lucius, voici le livre que j’ai tant cherché ; — je l’avais mis dans la poche de ma robe.

Les serviteurs se couchent.

LUCIUS.

— J’étais bien sûr que votre seigneurie ne me l’avait pas donné.


BRUTUS.

— Excuse-moi, cher enfant, je suis si oublieux. — Peux-tu tenir ouverts un instant tes yeux appesantis, — et toucher un accord ou deux de ton instrument ?


LUCIUS.

— Oui, monseigneur, si cela vous fait plaisir.


BRUTUS.

Cela m’en fait, mon enfant ; — je te donne trop de peine, mais tu as bon vouloir.


LUCIUS.

C’est mon devoir, monseigneur.


BRUTUS.

— Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà de tes forces, — je sais que les jeunes têtes doivent avoir leur temps de sommeil.


LUCIUS.

— J’ai déjà dormi, monseigneur.


BRUTUS.

— Tant mieux ; tu dormiras encore ; — je ne te tiendrai pas longtemps ; si je vis, — je veux être bon pour toi.

Lucius chante et s’endort peu à peu.

— C’est un air somnolent… Ô assoupissement meurtrier ! — tu poses ta masse de plomb sur cet enfant — qui te joue de la musique !… Doux être, bonne nuit ! — Je ne serai pas assez cruel pour t’éveiller. — Pour peu que tu inclines la tête, tu vas briser ton instrument ; — je vais te l’ôter, et bonne nuit, mon bon garçon !

Prenant son livre.

— Voyons, voyons… N’ai-je pas plié le feuillet — où j’ai interrompu ma lecture ? C’est ici, je crois.

Il s’assied.
Le Spectre de César apparaît (44).

— Comme ce flambeau brûle mal !… Ah ! qui vient ici ? — C’est, je crois, l’affaiblissement de mes yeux — qui donne forme à cette monstrueuse apparition. — Elle vient sur moi. Es-tu quelque chose ? Es-tu un dieu, un ange ou un démon, — toi qui glaces mon sang et fais dresser mes cheveux ? — Dis-moi qui tu es.


LE SPECTRE.

— Ton mauvais génie, Brutus.


BRUTUS.

Pourquoi viens-tu ?


LE SPECTRE.

— Pour te dire que tu me verras à Philippes.


BRUTUS.

— Eh bien, je te reverrai donc ?


LE SPECTRE.

Oui, à Philippes.

Le spectre s’évanouit.

BRUTUS.

— Eh bien ! je te verrai à Philippes. — Maintenant que j’ai repris courage, tu t’évanouis ; — mauvais génie, je voudrais m’entretenir encore avec toi… — Enfant ! Lucius !… Varron ! Claudius, mes maîtres, éveillez-vous ! — Claudius !


LUCIUS.

— Les cordes sont fausses, monseigneur.


BRUTUS.

— Il croit être encore à son instrument… — Lucius, éveille-toi.


LUCIUS.

— Monseigneur ?


BRUTUS.

Est-ce que tu rêvais, Lucius, que tu as crié ainsi ?


LUCIUS.

— Monseigneur, je ne sais pas si j’ai crié.


BRUTUS.

— Oui, tu as crié… As-tu vu quelque chose ?


LUCIUS.

Rien, monseigneur.


BRUTUS.

— Rendors-toi, Lucius… Allons, Claudius ! — Et toi, camarade, éveille-toi !


VARRON.

Monseigneur ?


CLAUDIUS.

Monseigneur ?


BRUTUS.

— Pourquoi donc, mes amis, avez-vous crié ainsi dans votre sommeil ?


VARRON ET CLAUDIUS.

— Avons-nous crié, monseigneur ?


BRUTUS.

Oui ; avez-vous vu quelque chose ?


VARRON.

— Non, monseigneur, je n’ai rien vu.


CLAUDIUS.

Ni moi, monseigneur.


BRUTUS.

— Allez me recommander à mon frère Cassius : — dites-lui de porter ses forces de bonne heure à l’avant-garde : nous le suivrons.


VARRON ET CLAUDIUS.

Ce sera fait, monseigneur.

Ils sortent.



Scène XIV.


[Les plaines de Philippes.]


Entrent Octave, Antoine et leurs amis.

OCTAVE.

— Eh bien, Antoine, nos espérances sont justifiées. — Vous disiez que l’ennemi ne descendrait pas, — mais qu’il tiendrait les collines et les régions supérieures. — Ce n’est pas ce qui arrive : voici leurs forces en vue. — Ils prétendent nous braver ici, à Philippes, — répondant à l’appel avant que nous le leur adressions.


ANTOINE.

— Bah ! je suis dans leur pensée, et je sais — pourquoi ils font cela. Ils seraient bien aises — de gagner d’autres parages, et ils descendent sur nous — avec la bravoure de la peur, croyant, par cette fanfaronnade, — nous inculquer l’idée qu’ils ont du courage ; — mais ils n’en ont pas.


Entre un Messager.

LE MESSAGER.

Préparez-vous, généraux ; — l’ennemi arrive en masses martiales, — arborant l’enseigne sanglante du combat, — et il faut agir immédiatement.


ANTOINE.

— Octave, portez lentement vos troupes — sur le côté gauche de la plaine.


OCTAVE.

— C’est moi qui prendrai la droite ; prenez la gauche, vous.


ANTOINE.

— Pourquoi me contrecarrer en cet instant critique ?


OCTAVE.

— Je ne vous contrecarre pas ; mais je le veux ainsi.

Marche militaire.


Tambours. Entrent Brutus, Cassius, et leurs troupes ; puis Lucilius, Titinius, Messala et autres.

BRUTUS.

— Ils s’arrêtent pour parlementer.


CASSIUS.

— Faites halte, Titinius, nous allons avancer et conférer avec eux.


OCTAVE.

— Marc Antoine, donnerons-nous le signal de la bataille ?


ANTOINE.

— Non, César, nous répondrons à leur attaque.

Montrant Cassius et Brutus qui s’avancent.

— Sortons des rangs, les généraux voudraient nous dire quelques mots.


OCTAVE, à ses troupes.

Ne bougez pas avant le signal.


BRUTUS.

— Les paroles avant les coups, n’est-ce pas, compatriotes ?


OCTAVE.

— Soit, mais nous n’avons pas, comme vous, de préférence pour les paroles.


BRUTUS.

— De bonnes paroles valent mieux que de mauvais coups, Octave.


ANTOINE.

— Avec vos mauvais coups, Brutus, vous donnez de bonnes paroles : — témoin le trou que vous fîtes dans le cœur de César, — en criant : Salut et longue vie à César !


CASSIUS.

Antoine, — la portée de vos coups est encore inconnue ; — mais quant à vos paroles, elles volent les abeilles de l’Hybla, — et leur dérobent leur miel.


ANTOINE.

Mais non leur dard.


BRUTUS.

— Oh ! oui, et leur voix aussi ; — car vous leur avez pris leur bourdonnement, Antoine, — et très-prudemment vous menacez avant de piquer.


ANTOINE.

— Misérables, vous n’avez pas fait de même, quand vos vils poignards — se sont ébréchés dans les flancs de César : — vous montriez vos dents comme des singes, vous rampiez comme des lévriers, — et vous vous prosterniez comme des esclaves, baisant les pieds de César, — tandis que Casca, ce damné limier, — frappait César au cou par derrière ! Ô flatteurs !


CASSIUS.

— Flatteurs !… C’est vous, Brutus, que vous devez remercier : — cette langue ne nous offenserait pas ainsi aujourd’hui, — si Cassius avait trouvé crédit.


OCTAVE.

— Allons, allons, la conclusion ! Si l’argumentation nous met en sueur, — la preuve exige une transpiration plus rouge.

Dégainant.

— Voyez, je tire l’épée contre les conspirateurs : — quand croyez-vous que cette épée rentrera au fourreau ? — Pas avant que les vingt-trois blessures de César — ne soient bien vengées ou qu’un autre César — n’ait fourni un meurtre de plus à l’épée des traîtres !


BRUTUS.

— César, tu ne saurais mourir de la main des traîtres, — à moins que tu ne les amènes avec toi.


OCTAVE.

Je l’espère bien ; — je ne suis pas né pour mourir par l’épée de Brutus.


BRUTUS.

— Oh ! quand tu serais le plus noble de ta race, — jeune homme, tu ne saurais mourir d’une plus honorable mort.


CASSIUS.

— Il est indigne d’un tel honneur, cet écolier mutin, — l’associé d’un farceur et d’un libertin.


ANTOINE.

— Toujours le vieux Cassius !


OCTAVE.

Allons, Antoine, retirons-nous… — Traîtres, nous vous lançons à la gorge notre défi ; — si vous osez combattre aujourd’hui, venez dans la plaine ; — sinon, quand vous serez en goût.

Sortent Octave, Antoine et leurs armées.

CASSIUS.

— Allons, vents, soufflez ; houle, soulève-toi, et vogue la barque ! — La tempête est déchaînée, et tout est remis au hasard.


BRUTUS.

— Holà ! Lucilius, écoutez ! un mot.


LUCILIUS.

Monseigneur ?

Brutus et Lucilius conversent à part.

CASSIUS.

— Messala !


MESSALA.

Que dit mon général ?


CASSIUS.

Messala, — c’est aujourd’hui l’anniversaire de ma naissance ; à pareil jour — Cassius est né. Donne-moi ta main, Messala. — Sois-moi témoin que contre mon vouloir, — ainsi que Pompée, j’ai été contraint d’aventurer au hasard d’une bataille toutes nos libertés (45). - Tu sais combien j’étais fermement attaché à Épicure — et à sa doctrine ; maintenant je change de sentiment, — et j’incline à croire aux présages. — Quand nous venions de Sardes, sur notre première enseigne — deux aigles se sont abattus, ils s’y sont perchés, — et, prenant leur pâture des mains de nos soldats, — ils nous ont escortés jusqu’ici à Philippes. — Ce matin, ils se sont envolés et ont disparu : — et à leur place des corbeaux, des corneilles et des milans — planent au dessus de nos têtes, abaissant leurs regards sur nous, — comme sur des victimes agonisantes. Leur ombre semble — un dais fatal sous lequel — s’étend notre armée, prête à rendre l’âme.


MESSALA.

— Ne croyez pas à tout cela.


CASSIUS.

Je n’y crois qu’en partie ; — car je suis dans toute la fraîcheur du courage, et résolu — à affronter très-fermement tous les périls.


BRUTUS.

— C’est cela, Lucilius.


CASSIUS.

Maintenant, très-noble Brutus, — veuillent les dieux, en nous favorisant aujourd’hui, permettre — que dans la paix de l’amitié nous menions nos jours jusqu’à la vieillesse ! — Mais, puisque les affaires humaines doivent rester incertaines, — raisonnons en vue du pire qui puisse arriver. — Si nous perdons la bataille, c’est — la dernière fois que nous nous parlons : — qu’êtes-vous déterminé à faire en ce cas ?


BRUTUS.

— À prendre pour règle cette philosophie — qui me fît blâmer Caton de s’être donné — la mort. Je ne sais comment, — mais je trouve lâche et vil — de devancer, par crainte de ce qui peut arriver, — le terme de l’existence. Je m’armerai de patience, — en attendant l’arrêt providentiel des puissances suprêmes — qui nous gouvernent ici-bas.


CASSIUS.

Ainsi, si nous perdons cette bataille, — vous consentirez être mené en triomphe — à travers les rues de Rome !


BRUTUS.

— Non, Cassius, non ; ne crois pas, toi, noble Romain, — que jamais Brutus ira à Rome enchaîné : — il porte une âme trop grande. Mais ce jour — doit achever l’œuvre que les Ides de Mars ont commencée, — et je ne sais si nous nous reverrons. — Disons-nous donc un éternel adieu. — Pour toujours, pour toujours, adieu, Cassius ! — Si nous nous revoyons, eh bien, nous sourirons ; — sinon, nous aurons bien fait de prendre congé l’un de l’autre.


CASSIUS.

— Pour toujours, pour toujours, adieu, Brutus. — Si nous nous retrouvons, oui, nous sourirons ; — sinon, c’est vrai, nous aurons bien fait de prendre congé l’un de l’autre !


BRUTUS.

— En marche donc !… Oh ! si l’homme pouvait savoir — d’avance la fin de cette journée ! — Mais il suffit qu’il sache que la journée doit finir, — et alors il sait la fin… Allons !… holà ! En marche !

Ils sortent.

Scène XV.


[Le champ de bataille.]


Alarme. Entrent Brutus et Messala.

BRUTUS.

— À cheval, à cheval, Messala ! à cheval, et remets ces bulletins — aux légions de l’autre aile.

Bruyante alarme.

— Qu’elles s’élancent immédiatement, car je n’aperçois plus — qu’une molle résistance dans l’aile d’Octave, — et un choc soudain va la culbuter. — À cheval, à cheval, Messala ! qu’elles se précipitent toutes ensemble !

Ils sortent.

Scène XVI.


[Une autre partie du champ de bataille.]


Alarme. Entrent Cassius et Titinius (46).

CASSIUS.

— Oh ! regarde, Titinius, regarde, les misérables fuient ! — moi-même je suis devenu un ennemi pour les miens. — Cet enseigne que voilà tournait le dos ; — j’ai tué le lâche, et lui ai repris son drapeau.


TITINIUS.

— Ô Cassius, Brutus a donné trop tôt le signal. — Ayant l’avantage sur Octave, — il l’a poursuivi avec trop d’ardeur ; ses soldats se sont mis à piller, — tandis que nous étions tous enveloppés par Antoine.


Entre Pindarus.

PINDARUS.

— Fuyez plus loin, monseigneur, fuyez plus loin : — Marc Antoine est dans vos tentes, monseigneur ! Fuyez donc, noble Cassius, fuyez plus loin.


CASSIUS.

— Cette colline est assez loin. Regarde, regarde, Titinius, — sont-ce mes tentes que je vois en flammes ?


TITINIUS.

— Ce sont elles, monseigneur.


CASSIUS.

Titinius, si tu m’aimes, — monte mon cheval, et troue-le de tes éperons, — jusqu’à ce qu’il t’ait transporté à ces troupes là-bas — et ramené ici ; que je sache avec certitude — si ce sont des troupes amies ou ennemies.


TITINIUS.

— Je reviens ici aussi vite que la pensée.

Il sort.

CASSIUS.

— Toi, Pindarus, monte plus haut sur cette colline ; — ma vue a toujours été trouble ; regarde Titinius, — et dis-moi ce que tu remarques dans la plaine.

Pindarus sort.

— Ce jour fut le premier où je respirai. Le temps a achevé sa révolution ; — et je finirai là même où j’ai commencé ; — ma vie a parcouru son cercle… L’ami, quelles nouvelles ?


PINDARUS, de la hauteur.

— Oh ! monseigneur !


CASSIUS.

Quelles nouvelles ?


PINDARUS.

Titinius est enveloppé — par des cavaliers qui le poursuivent à toute bride ; — cependant il pique des deux encore ! Maintenant, ils sont presque sur lui ; — maintenant, Titinius !… Maintenant plusieurs mettent pied à terre… ; oh ! il met pied à terre aussi… — Il est pris ! et, écoutez ! — ils poussent des cris de joie.

Acclamations lointaines.

CASSIUS.

Descends ! ne regarde pas davantage… — Oh ! lâche que je suis de vivre si longtemps, — pour voir mon meilleur ami pris sous mes yeux !

Entre Pindarus.
À Pindarus.

— Viens ici, l’ami : — je t’ai fait prisonnier chez les Parthes ; — et je t’ai fait jurer, en te conservant la vie, — que tout ce que je te commanderais, — tu l’exécuterais. Eh bien, voici le moment de tenir ton serment ! — Désormais sois libre ; et, avec cette bonne lame — qui traversa les entrailles de César, fouille cette poitrine. — Ne t’arrête point à répliquer. Tiens, prends cette poignée, — et, dès que mon visage sera couvert (il l’est déjà), — dirige la lame… César, tu es vengé — avec le même glaive qui t’a tué.

Il meurt.

PINDARUS.

— Ainsi, je suis libre ; mais je ne le serais pas ainsi devenu, — si j’avais osé faire ma volonté. Ô Cassius ! — Pindarus va s’enfuir de ce pays vers des parages lointains — où jamais Romain ne le reconnaîtra.

Il sort.


Titinius, couronné de laurier, rentre, avec Messala.

MESSALA.

— Ce n’est qu’un revers pour un revers, Titinius ; car Octave — est culbuté par les forces du noble Brutus, — comme les légions de Cassius le sont par Antoine.


TITINIUS.

— Ces nouvelles vont bien rassurer Cassius.


MESSALA.

— Où l’avez-vous laissé ?


TITINIUS.

Tout désolé, — avec Pindarus, son esclave, sur cette hauteur.


MESSALA.

— N’est-ce pas lui que voilà couché à terre ?


TITINIUS.

— Il n’est pas couché comme un vivant… Ô mon cœur !


MESSALA.

— N’est-ce pas lui ?


TITINIUS.

Non, ce fut lui, Messala, — mais Cassius n’est plus. Ô soleil couchant, — comme tu descends vers la nuit dans tes rouges rayons, — ainsi dans son sang rouge le jour de Cassius s’est éteint. — Le soleil de Rome est couché ! Notre jour est fini ! — Viennent les nuages, les brumes et les dangers ! Notre œuvre est accomplie. — La crainte de mon insuccès a accompli cette œuvre !


MESSALA.

— La crainte d’un insuccès a accompli cette œuvre. — Ô exécrable erreur, fille de la mélancolie, — pourquoi montres-tu à la crédule imagination des hommes — des choses qui ne sont pas ! Ô erreur si vite conçue, — jamais tu ne viens au jour heureusement, — mais tu donnes la mort à la mère qui t’engendra.


TITINIUS.

— Holà, Pindarus ! où es-tu, Pindarus ?


MESSALA.

— Cherchez-le, Titinius ; tandis que je vais rejoindre — le noble Brutus, pour frapper son oreille — de ce récit : je puis bien dire frapper ; — car l’acier perçant et la flèche empoisonnée — seraient aussi bienvenus à l’oreille de Brutus — que l’annonce de ce spectacle.


TITINIUS.

Hâtez-vous, Messala, — pendant que je vais chercher Pindarus.

Sort Messala.

— Pourquoi m’avais-tu envoyé, brave Cassius ? — Est-ce que je n’ai pas rencontré tes amis ? Est-ce qu’ils n’ont pas — déposé sur mon front cette couronne de triomphe, — en me disant de te la donner ? Est-ce que tu n’as pas entendu leurs acclamations ? — Hélas ! tu as mal interprété toutes choses. — Mais tiens, reçois cette guirlande sur ton front ; — ton Brutus m’a ordonné de te la remettre, et je — veux exécuter son ordre.

Il détache sa couronne et la pose sur le front du cadavre.

Brutus, accours vite — et vois combien j’honorais Caïus Cassius…

Il ramasse l’épée de Cassius.

— Avec votre permission, dieux !… Tel est le devoir d’un Romain. — Viens, glaive de Cassius, et trouve le cœur de Titinius !

Il se frappe et meurt.


Alarme. Messala revient, avec Brutus, le jeune Caton, Straton, Volumnius et Lucilius.

BRUTUS.

— Où, Messala ? où est son corps ?


MESSALA.

— Là-bas ; et voyez Titinius qui le pleure !


BRUTUS.

— La face de Titinius est tournée vers le ciel.


CATON.

Il est tué.


BRUTUS.

— Ô Jules César, tu es encore puissant ! — Ton esprit erre par le monde et tourne nos épées — contre nos propres entrailles.

Alarme au loin.

CATON.

— Brave Titinius ! Voyez, n’a-t-il pas couronné Cassius mort !


BRUTUS.

— Existe-t-il encore deux Romains tels que ceux-ci ? — Ô toi, le dernier des Romains, adieu ! — Il est impossible que jamais Rome — enfante ton égal. Amis, je dois plus de larmes — à ce mort que vous ne m’en verrez verser… — Je trouverai le moment, Cassius, je trouverai le moment… — Venez donc, et faites porter son corps à Thassos : — ses funérailles n’auront pas lieu dans notre camp ; cela nous découragerait… Lucilius, venez ; — venez aussi, jeune Caton ; au champ de bataille ! — Labéon, Flavius, portez nos troupes en avant. — Il est trois heures ; et, avant la nuit, Romains, — il faut que nous tentions la fortune dans un second combat.

Ils sortent.

Scène XVII.


[Le champ de bataille.]


Alarme. Entrent en combattant des soldats des deux armées ; puis Brutus, Caton, Lucilius et autres (47).

BRUTUS.

— Encore, compatriotes ! encore ! oh ! revenez à la charge.


CATON.

— Quel bâtard reculerait ? Qui veut marcher avec moi ? — Je veux proclamer mon nom dans la plaine : — je suis le fils de Marcus Caton, holà ! — un ennemi des tyrans, l’ami de ma patrie ! — Je suis le fils de Marcus Caton, holà !

Il charge l’ennemi.

BRUTUS.

— Et moi, je suis Brutus, Marcus Brutus, moi ! — Brutus, l’ami de ma patrie : reconnaissez— moi pour Brutus !

Il sort, chargeant l’ennemi. Caton est accablé par le nombre et tombe.

LUCILIUS.

— Ô jeune et noble Caton, te voilà donc à bas ! — Ah ! tu meurs aussi vaillamment que Titinius, — et tu peux être honoré comme le fils de Caton !


PREMIER SOLDAT, à Lucilius.

— Rends-toi, ou tu meurs.


LUCILIUS.

Je ne me rends que pour mourir.

Offrant de l’argent au soldat.

— Voici qui te décidera à me tuer sur-le-champ : — tue Brutus, et sois honoré par sa mort.


PREMIER SOLDAT.

— Ne le tuons pas… C’est un noble prisonnier !


DEUXIÈME SOLDAT.

— Place, holà ! Dites à Antoine que Brutus est pris.


PREMIER SOLDAT.

— Je dirai la nouvelle… Voici le général qui vient.


Entre Antoine.

PREMIER SOLDAT.

— Brutus est pris, Brutus est pris, monseigneur !


ANTOINE.

Où est-il ?


LUCILIUS.

— En sûreté, Antoine ; Brutus est bien en sûreté. — J’ose assurer que nul ennemi — ne prendra vif le noble Brutus : — les dieux le préservent d’une si grande honte ! — Quelque part que vous le trouviez, soit vivant, soit mort, — vous le trouverez toujours Brutus, toujours lui-même.


ANTOINE.

—— Ami, ce n’est pas Brutus ; mais je veux que vous le sachiez, — c’est une prise qui n’a pas moins de valeur. J’aimerais mieux avoir — de tels hommes pour amis que pour ennemis. Allez, — et voyez si Brutus est vivant ou mort ; — et revenez à la tente d’Octave nous dire — tout ce qui se passe.

Ils sortent.

Scène XVIII.


[Un roc aux abords du champ de bataille.]


Entrent Brutus, Dardanius, Clitus, Straton et Volumnius (48). Straton s’affaisse à terre et s’endort.

BRUTUS.

— Venez, pauvres amis qui me restez, reposons-nous sur ce rocher.


CLITUS.

— Statilius a montré sa torche ; mais, monseigneur, — il n’est pas revenu : il est pris ou tué.


BRUTUS.

— Assieds-toi, Clitus : tuer est le mot d’ordre ; — c’est chose à la mode aujourd’hui… Écoute, Clitus…

Il lui parle bas.

CLITUS.

— Quoi ! moi, monseigneur ! Non, pas pour le monde entier.


BRUTUS.

— Silence, donc ! Plus un mot.


CLITUS.

Je me tuerai plutôt moi-même.


BRUTUS.

— Écoute, Dardanius…

Il lui parle bas.

DARDANIUS.

Moi, faire une pareille action !


CLITUS.

Oh ! Dardanius !


DARDANIUS.

Oh ! Clitus !


CLITUS.

— Quelle sinistre demande Brutus t’a-t-il faite ?


DARDANIUS.

— Il m’a demandé de le tuer, Clitus ! Vois, il médite.


CLITUS.

— La douleur emplit ce noble vase — au point qu’elle déborde de ses yeux mêmes.


BRUTUS.

— Viens ici, bon Volumnius : écoute, un mot !


VOLUMNIUS.

— Que dit monseigneur ?


BRUTUS.

Ceci, Volumnius. — Le spectre de César m’est apparu — nuitamment deux fois : à Sardes, d’abord, — et, la nuit dernière, ici, dans les champs de Philippes. — Je sais que mon heure est venue.


VOLUMNIUS.

Non, monseigneur.


BRUTUS.

— Si fait, j’en suis sûr, Volumnius. — Tu vois comment va le monde, Volumnius ; — nos ennemis nous ont acculés à l’abîme : — il y a plus de dignité à nous y élancer — qu’à attendre qu’ils nous y poussent. Bon Volumnius, — tu sais que nous allions tous deux ensemble à l’école ; — au nom de notre vieille affection, je t’en prie, — tiens la poignée de mon épée, tandis que je me jetterai sur la lame.


VOLUMNIUS.

— Ce n’est pas l’office d’un ami, monseigneur.

Alarme.

CLITUS.

— Fuyez, fuyez, monseigneur ; il n’y a plus à rester ici.


BRUTUS.

— Adieu à vous ; et à vous ; et à vous, Volumnius. — Straton, tu es resté endormi tout ce temps ; — adieu à toi aussi, Straton… Compatriotes, — j’ai la joie au cœur en songeant que, dans toute ma vie, — je n’ai pas trouvé un homme qui ne me fût fidèle. — Je gagnerai à cette désastreuse journée plus de gloire — qu’Octave et Marc Antoine — n’en obtiendront par cet infâme triomphe. — Sur ce, adieu à tous ! car la bouche de Brutus — a presque achevé le récit de sa vie. — La nuit pèse sur mes yeux ; mes os veulent reposer, — n’ayant travaillé que pour atteindre cette heure-là.

Alarme.

CRIS, derrière le théâtre.

Fuyez, fuyez, fuyez !

Straton s’éveille et se relève.

CLITUS.

— Fuyez, monseigneur, fuyez.


BRUTUS.

Pars ; je te suis.

Sortent Clitus, Dardanius et Volumnius.

— Straton, reste auprès de ton seigneur, je te prie ; — tu es un digne compagnon ; — un reflet d’honneur est sur ta vie : — tiens donc mon épée, et détourne la face, — tandis que je me jetterai dessus. Veux-tu, Straton ?


STRATON.

— Donnez-moi d’abord votre main. Adieu, monseigneur.


BRUTUS.

— Adieu, bon Straton… César, sois tranquille maintenant ! — certes, je ne t’ai pas tué avec autant d’ardeur.

Straton tend l’épée, Brutus se jette sur la pointe et meurt.


Alarme. Retraite. Entrent Octave, Antoine ; Messala, Lucilius, prisonniers ; puis l’armée victorieuse.

OCTAVE, montrant Straton.

— Quel est cet homme ?


MESSALA.

L’homme de mon général. Straton, où est ton maître ?


STRATON.

— Il est délivré de la servitude où vous êtes, Messala. — Les vainqueurs ne peuvent faire de lui que des cendres. — Car Brutus n’a été vaincu que par lui-même, — et nul autre n’a eu la gloire de sa mort.


LUCILIUS.

— C’est ainsi que devait finir Brutus !… Je te remercie, Brutus, — d’avoir justifié les paroles de Lucilius.


OCTAVE.

— Tous ceux qui servirent Brutus, je les recueille.

À Straton.

— L’ami, veux-tu employer ton temps près de moi ?


STRATON.

— Oui, si Messala veut me présenter à vous.


OCTAVE.

— Faites-le, bon Messala.


MESSALA.

Comment est mort mon maître, Straton ?


STRATON.

— J’ai tenu le glaive, et il s’est jeté dessus.


MESSALA.

— Octave, prends donc à ta suite l’homme — qui a rendu le dernier service à mon maître.


ANTOINE.

— De tous les Romains, ce fut là le plus noble. — Tous les conspirateurs, excepté lui, — n’agirent que par envie contre le grand César : — lui seul pensait loyalement à l’intérêt général — et au bien public, en se joignant à eux. — Sa vie était paisible ; et les éléments — si bien combinés en lui, que la nature pouvait se lever — et dire au monde entier : c’était un homme !


OCTAVE.

— Rendons-lui, avec tout le respect — que mérite sa vertu, les devoirs funèbres. — Ses os seront déposés cette nuit sous ma tente, — dans l’honorable appareil qui sied à un soldat. — Sur ce, appelez les combattants au repos ; et nous, retirons-nous, — pour partager les gloires de cette heureuse journée.

Ils sortent.




FIN DE JULES CÉSAR.