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Katia/IV

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Traduction par Auguste-Henri Blanc de La Nautte.
Didier (p. 95-121).
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IV


Nous étions au carême de l’Assomption[1], et par conséquent personne dans la maison ne fut surpris de mon projet de faire alors mes dévotions.

Pendant toute cette semaine il ne vint pas nous voir une seule fois, et loin d’être ni surprise, ni alarmée, ou fâchée contre lui, j’étais contente qu’il ne fût pas venu, et ne l’attendais que pour le jour de ma naissance.

Dans le courant de cette même semaine, je me levai chaque jour de bonne heure, et tandis qu’on attelait, seule et me promenant à travers le jardin, je songeais au passé en méditant sur ce qu’il me fallait faire pour me trouver le soir contente de ma journée et fière de n’avoir point commis de fautes.

Quand les chevaux étaient avancés, accompagnée de Macha ou d’une femme de chambre je montais en droschki et nous partions pour l’église, à trois verstes environ. En entrant dans l’église, je me souvenais chaque fois qu’on y prie pour tous ceux « qui y entrent avec la crainte de Dieu, » et je m’efforçais de m’élever jusqu’à cette pensée, surtout au moment où je gravissais les deux marches du parvis que les herbes envahissaient. Il n’y avait d’ordinaire à cette heure-là dans l’église guère plus d’une dizaine de personnes, paysans et droroviés, se préparant à faire leurs dévotions ; je m’appliquais à répondre avec une humilité empressée à leurs saluts, et j’approchais moi-même, ce que je regardais comme un exploit, du tiroir des cierges pour en prendre quelques-uns des mains du vieux soldat qui faisait fonction de staroste[2], puis j’allais les placer devant les images. Au travers de la porte du sanctuaire j’apercevais la nappe d’autel que maman avait brodée, et au-dessus de l’iconostase deux anges parsemés d’étoiles, que je trouvais bien grands alors que j’étais petite fille, et une colombe entourée d’une auréole dorée qui, à cette même époque, absorbait souvent mon attention. Derrière le chœur j’entrevoyais les fonts baptismaux tout bosselés sur lesquels j’avais tant de fois tenu les enfants de nos droroviés, et où moi-même j’avais été baptisée. Le vieux prêtre paraissait, portant une chasuble taillée dans le drap du cercueil de mon père, et il entonnait l’office de cette même voix qui, aussi loin que je me souvenais de moi-même, avait chanté dans notre maison les offices de l’église, et au baptême de Sonia, et au service funèbre de mon père, et aux funérailles de ma mère. Puis j’entendais retentir dans le chœur cette autre voix fêlée du chantre, pour moi aussi familière ; je voyais, comme je l’avais toujours vue, une certaine vieille courbée en deux qui, à tous les offices, adossée contre la muraille et serrant entre ses mains jointes un mouchoir tout déteint, contemplait avec des yeux pleins de larmes une des images du chœur et marmottait je ne sais quelles prières de sa bouche édentée. Et tous ces objets, tous ces êtres, ce n’était plus la simple curiosité ou les seules réminiscences qui les rapprochaient de moi : tous se montraient à mes yeux grands et saints, tous remplis d’un sens profond.

Je prêtais une oreille attentive à chacune des paroles de la prière dont j’écoutais la lecture, je cherchais à mettre mon sentiment d’accord avec elles, et si je ne les comprenais pas, je demandais mentalement à Dieu de m’éclairer, ou bien je substituais ma propre prière à celle que je n’avais pas bien entendue. Quand on lisait les prières de la pénitence, je me rappelais mon passé, et ce passé de mon innocente enfance me semblait si noir, en regard de l’état de sérénité où mon âme était en ce moment, qu’épouvantée, je pleurais sur moi-même ; mais je sentais en même temps que tout m’était pardonné, et qu’alors même que j’aurais eu beaucoup plus de fautes encore à me reprocher, le repentir en aurait été d’autant plus doux.

À la fin de l’office, au moment où le prêtre prononçait ces paroles : « Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous, » je croyais éprouver instantanément en moi et se communiquer à toute ma personne un sentiment de bien-être même physique, comme si un courant de lumière et de chaleur m’eût tout à coup pénétrée jusqu’au cœur.

L’office terminé, si le prêtre venait à moi et me demandait s’il ne devrait pas venir célébrer les vêpres chez nous, et quand il le faudrait, je le remerciais avec émotion de ce qu’il voulait faire à mon intention, et je lui disais que je viendrais moi-même, à pied ou en voiture.

— Ainsi vous voulez vous-même en prendre la peine ? me répondait-il.

Je ne savais que répondre, de peur de pécher par orgueil.

De l’église, je renvoyais toujours la voiture, si je n’étais pas avec Macha, et je revenais seule à pied, saluant profondément et humblement tous ceux que je rencontrais, cherchant les occasions de les secourir, de leur donner des conseils, de me sacrifier pour eux en quelque façon, aidant à relever une voiture, berçant un enfant, entrant dans la boue pour livrer le passage.

Un soir j’entendis dire à l’intendant, qui en faisait le rapport à Macha, qu’un paysan, Simon, était venu demander une volige pour le cercueil de sa fille, et en argent un rouble pour son office mortuaire, et qu’il le lui avait donné.

— Est-ce qu’ils sont si pauvres ? demandai-je.

— Très-pauvres, mademoiselle, ils vivent sans sel[3], répondit l’intendant.

J’eus le cœur serré, et en même temps je me réjouis, en quelque sorte, de l’avoir appris. Faisant croire à Macha que j’allais me promener, je courus en haut, je pris tout ce que j’avais d’argent (il y en avait très-peu, mais c’était tout ce que je possédais), puis, ayant fait le signe de la croix, je partis seule, à travers la terrasse et le jardin, vers le village, pour gagner la chaumière de Simon. Elle était tout à l’extrémité, et, n’ayant été vue de personne, je m’approchai de la fenêtre, sur cette fenêtre je déposai l’argent et j’y heurtai. Alors la porte grinça, quelqu’un sortit de la chaumière et m’appela ; mais moi, toute glacée et tremblante de peur, comme une criminelle, je m’enfuis à la maison. Macha me demanda d’où je venais, ce que j’avais ? Mais je ne compris même pas ce qu’elle disait et je ne lui répondis point. Tout, en ce moment, me paraissait si peu de chose et de si peu de conséquence ! Je m’enfermai dans ma chambre et j’y marchai longtemps, seule, en long et en large, ne me sentant dans la disposition de rien faire, de rien penser, et incapable de me rendre aucun compte de mes propres sentiments. Je me représentais la joie de toute une famille, les paroles échappées de leur bouche à l’adresse de celui qui avait déposé l’argent, et cela me faisait de la peine maintenant de ne le leur avoir point donné moi-même. Je me demandais ce qu’aurait dit Serge Mikaïlovitch, s’il avait appris cette démarche, et je me réjouissais de ce qu’il ne la connaîtrait jamais. Et j’étais saisie d’une telle joie, si pénétrée de l’imperfection de tous et de moi-même, je considérais moi et tous les autres avec tant de douceur, que la pensée de la mort s’offrait à moi comme une vision de bonheur. Je souriais, je priais, je pleurais, et dans cet instant j’aimai tout à coup tous les êtres qui sont au monde, et je m’aimai moi-même d’une étrange ardeur. En cherchant dans les offices, je lus beaucoup de passages de l’Évangile, et tout ce que je lisais de ce livre me devenait de plus en plus intelligible ; plus touchante et plus simple me paraissait l’histoire de cette vie divine, plus terribles et plus impénétrables ces profondeurs de sentiments et de pensées que je découvrais au travers de cette lecture. Mais aussi, combien tout me parut clair et facile quand, en quittant le livre, j’envisageai de nouveau la vie où j’étais jetée et que je méditai sur elle. Il me sembla impossible de ne point bien vivre, et très-simple d’aimer tout le monde comme d’être aimée de chacun. Tout le monde d’ailleurs était bon et doux avec moi, même Sonia, dont je continuais les leçons, et qui était devenue tout autre, qui s’efforçait de tout comprendre, de me satisfaire et de ne pas me chagriner. Ce que je cherchais à être pour les autres, les autres l’étaient pour moi.

Passant ensuite à mes ennemis, de qui je devais obtenir le pardon avant le grand jour, je me souvins seulement d’une demoiselle du voisinage dont, il y avait un an de cela, je m’étais moquée devant des visiteurs et qui avait cessé de venir nous voir. Je lui écrivis une lettre où je reconnaissais ma faute et où je lui demandais son pardon. Elle me répondit en sollicitant le mien, elle aussi, et en me pardonnant elle-même. Je versai des larmes de plaisir en lisant ces simples lignes, qui me parurent alors remplies d’un sentiment si profond et si touchant. Ma bonne pleura quand je lui demandai également pardon. Pourquoi tous étaient-ils si bons pour moi ! Comment avais-je mérite tant d’affection ? me demandai-je.

Je me souvins alors involontairement de Serge Mikaïlovitch et je pensai à lui. Je ne pouvais faire autrement, et je ne comptai même point du tout cette distraction pour une légèreté. Il est vrai, je ne pensai aucunement à lui de la façon dont je l’avais fait cette nuit où, pour la première fois, je découvris que je l’aimais ; je pensais à lui tout comme à moi-même, l’associant, malgré moi, à chacune des préoccupations de mon avenir. L’influence dominante que sa présence avait exercée sur moi s’effaçait complètement dans mon imagination. Je me sentais aujourd’hui son égale, et, du sommet de l’édifice idéal où je planais, j’avais de lui une pleine compréhension. Tout ce qui, chez lui, m’avait auparavant paru étrange, me devenait intelligible. Je savais apprécier aujourd’hui seulement cette pensée qu’il m’avait exprimée, que le bonheur ne consiste qu’à vivre pour les autres, et aujourd’hui j’en tombais parfaitement d’accord avec lui. Il me semblait qu’à nous deux nous jouirions d’un bonheur calme et illimité. Et je ne me représentais ni départ pour l’étranger, ni monde, ni éclat, mais toute une existence paisible, vie de famille à la campagne, abnégation perpétuelle de la volonté propre, amour perpétuel l’un de l’autre, reconnaissance perpétuelle et absolue » de la douce et secourable Providence.

Je fis mes dévotions, ainsi que je me l’étais proposé, le jour anniversaire de ma naissance. Mon cœur débordait tellement de bonheur quand, ce jour-là, je revins de l’église, qu’il en résultait pour moi toutes sortes de craintes, crainte de la vie, crainte de chaque sensation, crainte de tout ce qui pouvait troubler ce bonheur. Mais à peine étions-nous descendues du droschki sur le perron, que j’entendis retentir sur le pont le bruit si connu du cabriolet de Serge Mikaïlovitch et que je l’aperçus lui-même. Il m’adressa ses félicitations et nous entrâmes ensemble au salon. Jamais, depuis que je le connaissais, je ne m’étais trouvée si tranquille auprès de lui, ni si indépendante que ce matin-là. Je sentais que je portais en moi un monde tout entier, tout nouveau, qu’il ne comprenait pas et qui lui était supérieur. Je ne sentais pas auprès de lui la moindre agitation. Peut-être comprit-il pourtant ce qui se passait en moi, car il me montra une douceur d’une délicatesse particulière et comme une religieuse déférence. Je m’étais approchée du piano, mais il le ferma et en mit la clef dans sa poche en disant :

— Ne gâtez point l’état d’esprit ou je vous vois ; il se joue en vous, à l’heure qu’il est, au fond de votre âme, une musique dont n’approche aucune autre harmonie de ce monde !

Je lui fus reconnaissante de cette pensée, et, en même temps, il me fut un peu désagréable qu’il comprit ainsi et trop facilement, trop clairement, tout ce qui, dans le domaine de mon âme, devait rester secret pour tous.

Après le dîner, il dit qu’il était venu me féliciter et aussi me faire ses adieux, parce que le lendemain il partait pour Moscou. En prononçant ces mots il regarda Macha, et ensuite il me jeta rapidement un coup d’œil, comme s’il craignait de remarquer quelque émotion sur mon visage. Mais je ne parus ni étonnée, ni troublée, et je ne lui demandai même pas si son absence serait longue. Je savais qu’il tiendrait ce langage et je savais qu’il ne partirait pas. Comment le savais-je ? Je ne peux maintenant l’expliquer en aucune façon ; mais dans ce jour mémorable il me semblait que je savais tout ce qui avait été et tout ce qui serait. J’étais comme dans un de ces rêves heureux où l’on a une sorte de vision lumineuse de l’avenir comme du passé.

Il voulait partir aussitôt après le dîner ; mais Macha, en sortant de table, alla faire sa sieste, et il dut attendre qu’elle se réveillât, afin de lui dire adieu.

Le soleil donnait en plein dans le salon, nous nous rendîmes sur la terrasse. À peine étions-nous assis que j’entamai, avec un calme parfait, la conversation qui allait décider du sort de mon amour. Je commençai donc à parler, ni plus tôt ni plus tard, mais à la minute même où nous nous trouvâmes en face l’un de l’autre, et il ne fut rien dit de plus ; il ne se glissa dans le ton et le caractère général de l’entretien rien qui pût entraver ce que j’avais voulu dire. Je ne puis moi-même comprendre d’où me vinrent ce calme, cette résolution et cette précision dans mes paroles. On eût dit que ce n’était pas moi qui parlais et que je ne sais quoi d’indépendant de ma propre volonté me faisait parler. Il était assis en face de moi, et, ayant tiré à lui une branche de lilas, il l’arracha avec ses feuilles. Quand j’ouvris la bouche, il laissa échapper cette branche et se couvrit le visage avec la main. Cette pose pouvait être celle d’un homme parfaitement calme, aussi bien que celle d’un homme livré à une grande agitation.

— Pourquoi partez-vous ? commençai-je d’un ton résolu ; et je m’arrêtai en le regardant droit dans les yeux.

Il ne répondit pas tout de suite.

— Une affaire ! articula-t-il en baissant les yeux.

Je compris qu’il lui semblait difficile de feindre devant une question faite par moi aussi franchement.

— Écoutez, dis-je, vous savez ce qu’est pour moi le jour où nous sommes. Sous beaucoup de rapports, c’est un grand jour. Si je vous interroge, ce n’est pas seulement pour vous témoigner de l’intérêt (vous savez que je suis habituée à vous et que je vous aime), je vous interroge parce qu’il me faut savoir. Pourquoi partez-vous ?

— Il m’est excessivement difficile de vous dire la vérité, de vous dire pourquoi je pars. Pendant cette semaine j’ai beaucoup pensé à vous et à moi-même, et j’ai décidé qu’il me fallait partir. Vous comprenez… pourquoi ? et si vous m’aimez, ne m’interrogez pas.

Il s’essuya le front avec la main, et, de cette même main, se couvrit les yeux, en ajoutant :

— Cela m’est pénible… Mais vous comprenez, Katia.

Le cœur commençait à battre fortement dans ma poitrine.

— Je ne puis comprendre, dis-je, je ne le puis ; mais vous, parlez-moi, au nom de Dieu, au nom de ce jour où nous sommes, parlez-moi, je pourrai tout entendre avec calme.

Il changea d’attitude, me regarda et releva la branche de lilas.

— Du reste, reprit-il après un instant de silence et d’une voix qui voulait en vain paraître ferme, bien que ce soit absurde et presque impossible à traduire en paroles, bien qu’il m’en coûte, j’essayerai de vous donner des explications ; — et en achevant ces mots, il fronça le sourcil, comme s’il eût ressenti quelque douleur physique.

— Allons ! dis-je.

— Figurez-vous qu’il y avait un monsieur, mettons qu’il s’appelait A, vieux et fatigué de la vie, et une madame B, jeune, heureuse et ne connaissant encore ni le monde ni la vie. Par suite de diverses relations de famille, il l’aimait comme une fille et ne redoutait pas d’en venir à l’aimer autrement.

Il se tut et je ne l’interrompis pas.

— Mais, poursuivit-il tout à coup d’une voix brave et résolue et sans me regarder, il avait oublié que B était jeune, que la vie n’était encore pour elle qu’un jeu, qu’il pouvait arriver facilement qu’il l’aimât, et que B pouvait s’en amuser. Il s’était trompé, et un beau jour il s’aperçut qu’un autre sentiment, pesant à porter comme un remords, s’était glissé dans son âme, et il s’en effraya. Il craignit de voir leurs anciennes relations de bonne amitié ainsi compromises, et il se décida à s’éloigner avant qu’elles eussent eu le temps de changer de nature.

En disant ces mots, il passa de nouveau la main sur ses yeux, avec une négligence apparente, et les en couvrit.

— Et pourquoi craignait-il d’aimer autrement ? dis-je aussitôt en contenant mon émotion, et d’une voix ferme, mais sans doute lui sembla-t-elle badine, car il me répondit de l’air d’un homme blessé :

— Vous êtes jeune, moi je ne le suis plus. Il peut vous plaire de jouer ; pour moi, il me faut autre chose. Seulement, ne vous jouez pas de moi, car je vous assure que, pour moi, ce ne serait pas bon, et que, pour vous, il y aurait conscience à le faire. Voilà ce que dit A., ajouta-t-il, mais tout cela est une absurdité ; vous comprenez maintenant pourquoi je pars ; n’en parlons plus, je vous en prie…

— Si, si, parlons-en ! dis-je, et les larmes me faisaient trembler la voix. L’aimait-elle ou non ?

Il ne répondit pas.

— Et s’il ne l’aimait pas, repris-je, pourquoi jouait-il avec elle comme avec une enfant ?

— Oui, oui, A avait été coupable, répondit-il en m’interrompant ; mais tout cela est fini, et ils se sont quittés… bons amis.

— Mais c’est affreux ! et il n’y a pas une autre fin ? demandai-je, effrayée de ce que je disais.

— Si, il y en a une. Et il découvrit son visage troublé et en me regardant en face : Il y a même deux fins différentes. Seulement, pour l’amour de Dieu, ne m’interrompez plus et écoutez-moi tranquillement. Les uns disent, recommença-t-il en se levant et en souriant d’un sourire douloureux et pénible ; les uns disent que A est devenu fou, qu’il aime B d’un amour insensé et qu’il le lui a dit… Mais elle s’est contentée d’en rire. Pour elle, ce n’avait été que badinage ; pour lui, l’affaire entière de sa vie.

Je frissonnai et voulus l’interrompre, dire qu’il ne devait point oser parler pour moi ; mais il me retint, et posant sa main sur la mienne :

— Attendez, acheva-t-il d’une voix tremblante : d’autres disent qu’elle a eu pitié de lui, qu’elle s’imagina, la malheureuse qui ne connaissait pas le monde, pouvoir effectivement l’aimer et qu’elle consentit à être sa femme. Et lui, comme un insensé, il crut, il crut que toute sa vie commençait à nouveau ; mais elle-même s’aperçut qu’elle le trompait et qu’il la trompait… Ne parlons pas de cela plus longtemps, conclut-il, évidemment hors d’état de parler en effet davantage ; et il vint en silence se replacer en face de moi.

Il disait : « N’en parlons plus », et il était manifeste que, de toutes les forces de son âme, il attendait un mot de moi. Je voulais effectivement parler et je ne le pouvais pas ; quelque chose me comprimait la poitrine. Je le regardai, il était pâle et sa lèvre inférieure tremblait. Il me faisait une peine extrême. Je fis un nouvel effort, et tout à coup, réussissant à rompre le silence qui me paralysait, je dis d’une voix lente, concentrée, que je craignais à chaque instant de voir se briser.

― Il y a une troisième fin à l’histoire (je m’arrêtai, mais il resta muet), et cette troisième fin, c’est qu’il n’aimait pas, qu’il lui fit mal, grand mal, qu’il croyait en avoir le droit, qu’il partit, et bien mieux, qu’il s’en montra fier. Ce n’est pas de mon côté, mais du vôtre qu’il y a eu badinage ; du premier jour je vous aimai ; je vous aimai, répétai-je, et sur ce mot « j’aimai » ma voix passa involontairement de son expression lente et concentrée à une sorte de cri sauvage qui m’effraya moi-même.

Il se tenait pâle et debout devant moi, sa lèvre tremblait de plus en plus fort, et deux larmes jaillirent le long de ses joues.

— C’est mal ! eus-je peine à m’écrier, me sentant étouffer de courroux et de pleurs inassouvis. Et pourquoi ?… continuai-je en me levant pour m’éloigner.

Mais il se précipita vers moi. Bientôt sa tête reposait sur mes genoux, ses lèvres baisaient et rebaisaient mes mains tremblantes, et il les baignait de ses larmes.

— Mon Dieu, si j’avais su ! murmurait-il.

— Pourquoi ? pourquoi ? répétais-je machinalement, et mon âme était remplie d’un de ces bonheurs qui ensuite s’évanouissent pour jamais, d’un de ces bonheurs qui ne reviennent plus.

Au bout de cinq minutes, Sonia courait en haut auprès de Macha et par toute la maison, criant que Katia allait épouser Serge Mikaïlovitch.



  1. Cette expression, consacrée en Russie, correspond à ce qu’on appelle dans les pays catholiques faire une retraite préparatoire.
  2. On appelle staroste, dans les églises orthodoxes, celui qui, dans nos campagnes, remplit l’office de marguillier, fait la quête, etc.
  3. Locution russe énergique pour exprimer une grande misère.