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Katia/V

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Traduction par Auguste-Henri Blanc de La Nautte.
Didier (p. 123-144).
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V


Il n’y avait aucun motif de différer notre noce, et ni lui ni moi ne le désirions. À la vérité, Macha aurait voulu aller à Moscou pour acheter et commander le trousseau, et la mère de Serge demandait à son fils qu’avant de se marier, il achetât une nouvelle voiture et des meubles, et fit tapisser la maison de tentures fraîches ; mais nous insistâmes tous les deux pour que cela se fit plus tard, et que notre mariage eût lieu deux semaines après l’anniversaire de ma naissance, sans bruit, ni trousseau, ni hôtes, ni garçons de noce, ni souper, ni champagne et sans aucun des attributs traditionnels d’un mariage. Il me raconta combien sa mère était mécontente que la noce dut ainsi se passer sans musique et sans une avalanche de caisses, et sans que toute la maison se trouvât remise à neuf, comme lors de ses propres noces, qui avaient coûté trente mille roubles ; combien, à son insu, elle avait fouillé de coffres dans les garde-meubles, et combien elle avait tenu de sérieux conseils avec Mariouchka la ménagère, au sujet de certains tapis, rideaux, plateaux indispensables à notre bonheur. De notre côté, Macha en faisait autant avec ma bonne Kouzminichna. Et là-dessus elle n’entendait pas raillerie ; elle était fermement persuadée que quand Serge et moi parlions ensemble de notre avenir, nous ne faisions pas autre chose que nous dire des douceurs, comme il convenait dans notre position mutuelle ; mais que la substance même de notre bonheur futur dépendait uniquement de la bonne coupe et des broderies de mes vêtements, ainsi que de l’ourlet régulier des nappes et des serviettes. Entre Pokrovski et Nikolski, chaque jour et plusieurs fois par jour, on se communiquait mystérieusement des informations sur la manière dont les choses se préparaient, et bien qu’entre Macha et la mère de Serge il y eût tous les dehors des plus tendres rapports, on sentait cependant percer de l’une à l’autre une certaine diplomatie hostile et raffinée.

Tatiana Semenovna, sa mère, avec qui maintenant j’avais fait plus ample connaissance, était une femme de l’ancien régime, guindée et maîtresse de maison sévère. Serge l’aimait non-seulement par devoir comme un fils, mais aussi par sentiment, comme un homme qui voyait en elle la meilleure, la plus intelligente, la plus tendre et la plus aimable femme du monde. Tatiana Semenovna avait toujours été bonne pour nous et pour moi en particulier, et se montrait joyeuse que son fils se mariât ; mais quand je devins la fiancée de ce fils, il me sembla qu’elle voulait me faire sentir qu’il aurait pu trouver un meilleur parti et que je ne devais pas manquer de m’en souvenir toujours. Je l’avais parfaitement comprise et j’étais tout à fait de son avis.

Pendant ces deux dernières semaines, nous nous vîmes chaque jour ; il venait dîner et restait jusqu’à minuit ; mais quoiqu’il me dît souvent, et je savais qu’il disait vrai, qu’il ne pourrait vivre sans moi, jamais il ne passait auprès de moi la journée entière, et il faisait en sorte de poursuivre le soin de ses affaires. Nos relations demeurèrent au dehors, jusqu’à la noce, ce qu’elles avaient été auparavant ; nous continuâmes à employer le vous l’un à l’égard de l’autre ; il ne me baisait même pas la main, et non-seulement il ne cherchait pas, mais il évitait les occasions de se trouver tête à tête avec moi, comme s’il eût craint de trop se livrer à la grande et dangereuse tendresse qu’il portait en lui.

Tous ces jours-là le temps fut mauvais, et nous en passions la plus grande partie dans la chambre ; nos entretiens avaient lieu dans l’angle qui sépare le piano et la fenêtre.

— Savez-vous qu’il y a une chose dont je veux vous parler depuis longtemps, me dit-il un jour que nous étions assis assez tard et en tête-à-tête dans ce même coin. Pendant que vous étiez au piano, je n’ai pas cessé d’y penser.

— Ne me dites rien, je sais tout, répondis-je.

— En effet, n’en parlons pas.

— Non, au fait, parlez ; qu’est-ce que c’est ? demandai-je.

— Voilà ce que c’est. Vous vous souvenez, quand je vous ai raconté l’histoire de A et de B ?

— Comment ne pas me rappeler cette sotte histoire. C’est encore heureux qu’elle se soit terminée ainsi…

— Un peu plus, et j’aurais détruit mon bonheur de mes propres mains ; vous m’avez sauvé ; mais le plus fort, c’est que je mentais alors ; j’en ai conscience et je veux aujourd’hui tout vous dire.

— Ah ! de grâce, ne le faites pas.

— Ne craignez rien, dit-il en souriant, il me faut seulement me justifier. Quand je commençai à vous parler, je voulais discuter.

— Pourquoi discuter ? dis-je, c’est ce qu’il ne faut jamais.

Il se tut en me regardant, puis il reprit :

— Au bout du compte, ce n’était pourtant pas une absurdité que je disais alors ; évidemment il y avait de quoi craindre et j’en avais le droit. Tout recevoir de vous et vous donner si peu ! Vous êtes encore une enfant, vous êtes le bouton qui n’est pas épanoui. vous aimez pour la première fois, tandis que moi…

— Oh ! oui, dites-moi la vérité, m’écriai-je ; mais tout à coup j’eus peur de sa réponse. Non, ne me dites rien, ajoutai-je.

— Si j’ai aimé auparavant ? est-ce cela ? dit-il, devinant instantanément ma pensée. Cela, je puis vous le dire. Non, je n’ai pas aimé. Jamais rien de pareil à ce sentiment… Aussi, ne voyez-vous pas qu’il me fallait bien réfléchir avant de vous dire que je vous aimais ? Qu’est-ce que je vous donne ? L’amour, c’est vrai.

— Est-ce si peu ? dis-je en le regardant en face.

— Oui, c’est peu, mon amie, peu pour vous. Vous avez la beauté et la jeunesse. Souvent, la nuit, le bonheur m’empêche de dormir ; je pense sans cesse comment nous allons vivre ensemble. J’ai déjà beaucoup vécu, et cependant il me semble que je viens seulement de rencontrer ce qui fait le bonheur. Une douce vie, tranquille, dans notre coin retiré, avec la possibilité de faire du bien à ceux à qui il est si facile d’en faire et qui pourtant y sont si peu habitués ; puis le travail, le travail d’où, on le sait, ressort toujours quelque profit ; puis ensuite le délassement, la nature, les livres, la musique, l’affection de quelque personne intime : voilà mon bonheur, un bonheur plus élevé que je n’en ai jamais rêvé. Et au-dessus de tout cela, une amie telle que vous, peut-être une famille, en un mot tout ce qu’un homme peut désirer en ce monde !

— Oui, dis-je. — Pour moi qui ai dépassé la jeunesse, oui ; mais pour vous, reprit-il. Vous n’avez pas encore vécu ; dans autre chose peut-être vous eussiez voulu poursuivre le bonheur, et dans cette autre chose peut-être vous l’eussiez trouvé. Il vous semble à présent que tout cela, c’est en effet le bonheur, parce que vous m’aimez…

— Non, je n’ai jamais désiré ni aimé autre chose que cette douce vie de famille. Et vous venez de dire précisément ce que je pense moi-même.

Il sourit.

— Il vous semble ainsi, mon amie. Mais c’est peu pour vous. Vous avez la beauté et la jeunesse, répéta-t-il pensivement.

Cependant, je commençais à m’irriter de voir qu’il ne voulût pas me croire et qu’il eût en quelque sorte l’air de me reprocher ma beauté et ma jeunesse.

— Allons, pourquoi m’aimez-vous ? dis-je avec quelque colère : pour ma jeunesse ou pour moi-même ?

— Je ne sais, mais j’aime, répondit-il en attachant sur moi un regard observateur et plein de séduction.

Je ne répondis rien et, involontairement, je le regardai dans les yeux. Tout à coup, il m’arriva quelque chose d’étrange. Je cessai de voir ce qui m’entourait, son visage lui-même disparut de devant moi, et je ne distinguai plus que le feu de ses yeux droit en face des miens ; puis il me sembla que ces mêmes yeux pénétraient en moi, puis tout devint confus, je ne vis plus rien du tout et je fus obligée de fermer à demi les paupières pour m’arracher à ce sentiment mêlé de jouissance et d’effroi que ce regard avait produit en moi.

La veille du jour fixé pour le mariage, vers le soir, le temps s’éclaircit. Et après ces pluies, par où avait commencé l’été, se leva la première soirée brillante de l’automne. Le ciel était pur, rigide et pâle. J’allai me coucher, heureuse de la pensée qu’il ferait beau le lendemain pour notre jour de noce. Ce matin-là, je me réveillai en face du soleil et avec le sentiment que c’était déjà pour aujourd’hui… comme si cela m’eût effrayée et étonnée. J’allai au jardin. Le soleil venait seulement de se lever et brillait à travers les tilleuls de l’allée, dont les rameaux jaunis s’effeuillaient et jonchaient le sentier. Sur le ciel froid et serein, on n’aurait pu découvrir un seul nuage. Est-il bien possible que ce soit aujourd’hui ? me demandai-je, n’osant croire à mon propre bonheur. Est-il possible que demain je ne me réveillerai point ici, que je me réveillerai dans cette maison de Nikolski, avec ses colonnes, qui m’est à présent étrangère ! Est-il possible que désormais je ne l’attendrai plus, je n’irai point à sa rencontre, je ne parlerai plus de lui le soir avoir Macha ? Je ne m’assiérai plus au piano près de lui dans notre salle de Pokrovski ? Je ne le reconduirai plus, en tremblant de peur derrière lui, par la nuit obscure ? Pourtant, je me rappelais que la veille il m’avait dit que c’était pour la dernière fois qu’il venait, et d’un autre côté, que Macha m’avait engagée à essayer ma robe de noces. De sorte que, par moments, je croyais, puis que, de nouveau, je doutais. Était-ce bien vrai ce même jour, j’allais commencer à vivre avec une belle-mère, sans Nadine, sans le vieux Grégoire, sans Macha ? Que le soir, je n’embrasserais plus ma bonne et ne l’entendrais plus me dire, en faisant le signe de la croix, suivant la vieille coutume : « Bonne nuit, mademoiselle. » Je n’allais plus donner à Sonia des leçons et jouer avec elle ? Heurter le matin à travers la muraille et entendre son rire sonore ? Était-il possible que ce fût bien aujourd’hui que je devinsse en quelque sorte étrangère à moi-même, et qu’une vie nouvelle, réalisant mes espérances et mes vœux, s’ouvrît à moi ? Et était-il possible que cette vie nouvelle commençât pour toujours ? J’attendais Serge avec impatience, tant il m’était difficile de rester seule avec ces pensées. Il arriva de bonne heure, et c’est seulement quand il fut là que je demeurai pleinement convaincue que j’allais aujourd’hui même être sa femme, et cette idée n’avait plus rien qui m’effrayât.

Avant le dîner, nous nous rendîmes à notre église pour y entendre les prières des morts à l’intention de mon père.

Que n’est-il encore de ce monde ! pensai-je quand nous revînmes à la maison et que je me tenais appuyée en silence sur le bras de l’homme qui avait été le meilleur ami de celui auquel je pensais. Pendant le temps où l’on récitait les prières, la tête prosternée contre la dalle froide du pavé de la chapelle, je m’étais si vivement représenté mon père que j’avais cru, en vérité, que son âme me comprenait et bénissait mon choix, et je m’étais figuré qu’à ce moment-là même cette âme planait au-dessus de nous, et que sa bénédiction reposait sur moi. Et ces souvenirs, ces espérances, le bonheur et la tristesse se confondaient pour moi en un seul sentiment solennel et doux à la fois, avec lequel cadraient cet air vif et immobile, ce calme, cette nudité des champs, ce ciel pâle, dont les rayons brillants, mais affaiblis, essayaient en vain de brûler mes joues. Je me persuadai que celui qui m’accompagnait comprenait, lui aussi, mes sentiments et les partageait. Il marchait à pas lents et en silence, et sur son visage, que je regardais de temps en temps, se peignait cet état intense de l’âme qui n’est ni la tristesse ni la joie et qui était en harmonie avec la nature et avec mon cœur.

Tout à coup, il se tourna vers moi, et je vis qu’il avait quelque chose à me dire. Eh quoi ! s’il allait ne pas me parler de ce qui occupait ma pensée ? Mais précisément il me parla de mon père, et, sans même le nommer, il ajouta :

— Il lui arriva un jour de me dire en plaisantant : « Tu épouseras ma petite Katia ! »

— Qu’il eût été heureux aujourd’hui, repartis-je en me serrant plus fortement encore contre son bras, qui soutenait le mien.

— Oui, vous étiez encore une enfant, poursuivit-il en plongeant son regard jusqu’au fond de mes yeux ; je baisais alors ces yeux-la et je les aimais uniquement parce qu’ils étaient semblables aux siens, et j’étais loin de penser qu’un jour ils me seraient si chers par eux-mêmes.

Nous continuions à marcher doucement sur ce sentier champêtre, à peine frayé, à travers le chaume tout piétiné et tout couché, et nous n’entendions d’autre bruit que celui de nos pas et de nos voix. Le soleil répandait des flots d’une lumière dépourvue de chaleur. Quand nous parlions, nos voix résonnaient et demeuraient comme en suspens au-dessus de nos têtes au sein de cette atmosphère immobile : on eût dit que nous étions seuls au sein du monde entier, seuls sous cette voûte azurée où se jouaient les étincelantes vibrations de ce soleil sans ardeur.

Quand nous rentrâmes à la maison, sa mère était déjà arrivée, ainsi que les hôtes que nous n’avions pu nous dispenser d’inviter, et je ne me retrouvai plus seule avec lui jusqu’au moment où, sortant de l’église, nous montâmes en voiture pour aller à Nikolski.

L’église était presque vide, et, d’un coup d’œil, j’aperçus sa mère qui se tenait debout sur un tapis, près du chœur, Macha, coiffée de son bonnet à rubans lilas et les joues couvertes de larmes, et deux ou trois droroviés qui me regardaient avec curiosité. J’écoutais les prières, je les répétais, mais sans qu’elles retentissent dans mon âme. Je ne pouvais prier moi-même et je regardais stupidement les images, les cierges, la croix brodée sur la chasuble dont le prêtre était revêtu, l’iconostase, les fenêtres de l’église, et à tout cela je ne comprenais rien. Je sentais seulement qu’il s’accomplissait à mon égard quelque chose d’extraordinaire. Quand le prêtre se retourna vers nous avec la croix, qu’il nous félicita et dit qu’il m’avait baptisée et que Dieu lui avait permis aussi de me marier ; quand Macha et la mère de Serge nous eurent embrassés ; quand j’entendis la voix de Grégoire appelant la voiture, je m’étonnai et m’effrayai de la pensée que tout était fini, sans que rien d’extraordinaire ni de correspondant au sacrement qui venait de s’accomplir sur moi ne se fît jour à travers mon âme. Nous nous embrassâmes tous deux, et ce baiser me parut si bizarre, si étranger à notre sentiment intime, que je ne pus m’empêcher de penser : « Ce n’est que cela ? » Nous nous rendîmes sur le parvis, le bruit des roues retentit fortement sous la voûte de l’église ; un air frais embauma mon visage, tandis que lui, le chapeau sous le bras, m’aidait à m’asseoir dans la voiture. Par les glaces, j’aperçus la lune rayonnant dans son orbite des soirées glaciales. Il s’assit auprès de moi et referma sur lui la portière. Quelque chose en ce moment me perça le cœur, comme si l’assurance avec laquelle il le faisait m’eût blessée. Les roues heurtèrent une pierre, puis elles s’engagèrent sur un chemin plus mou, et nous partîmes. Pelotonnée dans un coin de la voiture, je contemplais au loin par la portière les champs inondés de lumière et la route qui semblait fuir. Et sans le regarder, je sentais néanmoins qu’il était là tout contre moi. « Voilà donc tout ce que n’apporte cette première minute dont j’attendais tant de choses ? pensai-je, et j’éprouvai tout à la fois une humiliation et une offense de me trouver assise ainsi seule avec lui et si près de lui. Je me retournai de son côté avec l’intention de lui dire n’importe quoi. Mais aucune parole ne sortit de mes lèvres ; on eût dit qu’il n’y avait plus en moi trace de mon ancienne tendresse et que cette impression d’offense et d’effroi l’avait toute remplacée.

— Jusqu’à cet instant je n’osais toujours pas croire que cela pouvait être, répondit-il doucement à mon regard.

— Et moi, j’ai peur, je ne sais pourquoi.

— Peur de moi, Katia ? me dit-il en prenant ma main et en inclinant sa tête sur elle.

Ma main reposait sans vie sur la sienne et mon cœur glacé cessait douloureusement de battre.

— Oui, murmurai-je.

Mais, à ce moment même, mon cœur, tout à coup, se mit abattre plus fort, ma main trembla et saisit la sienne, la chaleur me revint ; mes regards, dans la demi-obscurité, cherchèrent ses regards, et je sentis soudain que je n’avais plus peur de lui ; que cet effroi, ç’avait été de l’amour tout nouveau, encore plus tendre et plus puissant qui auparavant. Je sentis que j’étais tout entière à lui et que j’étais heureuse d’être en sa puissance.