Kazan/4

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Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 26-28).

IV

LIBRE DU SERVAGE

Le vent gémissait plaintivement sur le faîte des sapins et, durant une partie de la nuit, Kazan erra dans le mystère de la forêt.

Puis il se rapprocha à nouveau du campement et, sans s’avancer hors de la protection des arbres, il se coucha, tout grelottant, dans la neige épaisse, en fixant la tente où la chose terrible s’était accomplie.

Il flairait la mort dans l’air, la mort qui par lui était venue. Et les trois quarts de chien qu’il y avait en lui pleurnichaient douloureusement, tandis que le quart de loup se hérissait encore, le regard hostile, les crocs découverts et prêts à mordre.

Par trois fois, il vit Thorpe, chancelant et le front bandé, sortir de la tente, et qui criait fortement :

— Kazan ! Kazan ! Kazan !

Isabelle était, les trois fois, aux côtés de Thorpe. À la lueur du foyer, Kazan pouvait l’apercevoir, telle qu’elle était lorsqu’il avait bondi vers elle pour la défendre et avait tué l’homme. Elle était pâle encore, pâle comme la neige, du péril couru, et la terreur ne s’était pas complètement enfuie de ses yeux bleus. Elle aussi appelait :

— Kazan ! Kazan ! Kazan !

Alors le chien semblait l’emporter sur le loup et, avec un frisson heureux, il rampait un peu de l’avant, décidé presque à recevoir les coups qui, pensait-il l’attendaient. Mais la crainte du gourdin finissait par être la plus forte et il reculait derechef dans la nuit. Découragés, Thorpe et Isabelle rentrèrent dans la tente, et le silence retomba.

Ne voyant plus personne, et comme la flamme vacillante du foyer se mourait, Kazan se décida à avancer vers le traîneau et jusqu’aux bûches consumées. Un peu plus loin, recouvert d’une couverture, gisait le corps de l’homme qu’il avait tué. Thorpe l’avait traîné là, sous l’abri d’un buisson.

Afin de se réchauffer, Kazan se coucha près des braises rouges, le nez sur ses pattes, les yeux épiant vers la tente, et prêt à fuir dans la forêt au premier mouvement suspect. Mais, en dépit de ses efforts pour demeurer éveillé, il ne put résister à la bienfaisante tiédeur qui rayonnait vers lui des braises et des cendres chaudes. À plusieurs reprises, ses yeux se fermèrent. Il les rouvrit, puis les referma, et il s’endormit lourdement.

Après avoir rêvé, tantôt de la douceur de la main d’Isabelle, et tantôt de bataille où ses mâchoires claquaient comme des castagnettes d’acier, il se réveilla en sursaut, juste à temps pour voir s’agiter la toile de la tente. Il se sauva vers les sapins.

Le jour se levait. Thorpe apparut, qui tenait dans une de ses mains la main de sa jeune femme et avait à l’autre un fusil. Ils regardèrent tous deux vers le corps qui était sous la couverture. Puis Thorpe, rejetant sa tête en arrière, appela :

— Ho, o, o, o…, Kazan ! Kazan ! Kazan !

À travers les branches basses des sapins, Kazan regarda vers Thorpe et vers le fusil, et se prit à trembler de tous ses membres. Le maître, sans aucun doute, essayait de l’amadouer et de l’attirer vers la chose qui tuait. — Kazaa ! Kazan ! Ka, a, a, a, zan ! cria Thorpe encore.

Kazan savait que la distance n’est rien pour la chose froide et meurtrière que tenait Thorpe. Demeurer plus longtemps était périlleux. Une dernière fois, il tourna vers Isabelle ses yeux emplis d’un ineffable désir d’affection et d’amour. L’heure décisive de l’adieu avait sonné. Une envie lui prit de clamer son désespoir et sa solitude au ciel grisâtre. Mais, pour n’être point découvert, il se tut.

— Il est parti ! dit Isabelle avec émotion.

— Oui, parti ! répondit Thorpe, d’une voix mal assurée. J’ai été injuste envers lui. Il savait et j’ignorais. Combien je regrette de l’avoir sottement battu, comme je l’ai fait ! Il est trop tard maintenant… Il est parti et ne reviendra plus.

— Si, si ! Il reviendra… répliqua vivement la jeune femme. Il ne m’abandonnera pas. Il m’aimait. Il était sauvage et terrible. Et il sait combien je l’aimais. Il reviendra ! Écoute…

Des profondeurs de la forêt, arrivait jusqu’au camp un long hurlement plaintif.

C’était l’adieu de Kazan.