Kholstomier/Chapitre12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 202-207).
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XII

— Oui, tu disais que tu l’as acheté chez Voieikov, — commença Serpoukhovskoï feignant la négligence.

— Oui, je lui ai acheté Atlasnï. Je voulais acheter des juments chez Doubovitzkï, mais il ne restait que des rebuts.

— Il est fichu — dit Serpoukhovskoï, et, s’arrêtant soudain, il regarda autour de lui. Il se rappelait qu’il devait vingt mille roubles à ce même « fichu », et que si l’on pouvait qualifier ainsi quelqu’un c’était évidemment lui ; et il rit.

De nouveau tous deux se turent assez longtemps ; le maître cherchait par quoi se vanter devant son hôte. Serpoukhovskoï cherchait par quoi démontrer qu’il ne se jugeait pas fichu. Mais chez tous deux les pensées marchaient mal, bien qu’ils s’efforçassent de les stimuler par des cigares.

— « Quand faut-il boire ? » — pensait Serpoukovskoï. — « Il faut absolument boire, autrement il y a de quoi mourir d’ennui », pensait le maître.

— Eh bien ! Tu es ici pour longtemps ? — demanda Serpoukhovskoï.

— Oui, encore un mois. Quoi, allons-nous souper ? Hein ? Fritz, est-ce prêt ?

Ils passèrent dans la salle à manger.

Dans la salle à manger les choses les plus extraordinaires étaient dressées sur la table éclairée. Il y avait des siphons, des petites poupées surmontant les bouchons, des vins rares dans les carafes, des hors-d’œuvre extraordinaires, de l’eau-de-vie. Ils burent. Ils mangèrent. Ils burent et mangèrent encore et la conversation commença. Serpoukhovskoï devenait rouge et commençait à parler sans timidité.

Ils causèrent des femmes. Qui avait telle et telle : une tzigane, une danseuse, une Française ?

— Alors tu as quitté la Matthieu ? demanda le maître.

C’était la femme qui avait ruiné Serpoukhovskoï.

— Ce n’est pas moi, c’est elle qui m’a quitté. Ah, mon cher ! quand on se rappelle ce qu’on a dépensé dans sa vie ! Maintenant je suis heureux quand par hasard j’ai mille roubles. Vraiment je serai heureux quand je vous quitterai tous. À Moscou je ne puis pas… Bah ! que dire !

Le maître était ennuyé d’écouter Serpoukhovskoï. Il voulait parler de soi, se vanter, et Serpoukhovskoï voulait aussi parler de soi, de son passé brillant. Le maître lui versa du vin en attendant qu’il eût fini pour raconter ses propres affaires : pour parler de son haras, installé comme on n’avait jamais vu, pour dire que sa maîtresse l’aimait non pour l’argent, mais par le cœur.

— J’ai voulu te dire qu’à mon haras, — commença-t-il… mais Serpoukhovskoï l’interrompit.

— Je puis dire qu’il y avait un temps où j’aimais et savais vivre. Tu parles de courses. Eh bien, dis lequel de tes chevaux est le plus vif ?

Le maître, content de l’occasion de parler de son haras, commença. Mais Serpoukhovskoï l’interrompit de nouveau.

— Oui, oui, chez vous, propriétaires de haras, il n’y a que l’ambition, ce n’est pas pour le plaisir, pour la vie… Chez moi ce n’était pas cela… Ainsi je t’ai dit aujourd’hui que j’avais un cheval pie, taché comme celui que montait ton palefrenier. C’était un cheval ! Tu ne peux le savoir, c’était en 1842. Je venais d’arriver à Moscou, je me rendis chez le maquignon et vis ce hongre pie. Il me plut. Combien ? Mille roubles. Il me plaisait, je le pris et je me mis à sortir avec lui. Ni toi ni moi n’avons eu et n’aurons un pareil cheval ; je n’ai pas connu de cheval meilleur ni par l’allure, ni par la force, ni par la beauté. Tu étais alors un gamin, tu n’as pu le connaître, mais je pense que tu en as entendu parler. Tout Moscou le connaissait.

— Oui, j’en ai entendu parler, dit nonchalamment le maître ; mais je voulais te parler des miens…

— Alors tu en as entendu parler. Je l’avais acheté, au hasard sans connaître l’origine, sans certificat. C’est seulement après que je l’ai apprise : moi et Voieikov avons trouvé : c’était le fils de Lubiesné Ier, Kholstomier — mesure de toile. — Au haras de Khrienovo on l’avait donné au palefrenier parce qu’il était pie et l’autre l’a châtré et vendu au maquignon. Il n’y a plus de pareils chevaux mon ami. Et il cita une chanson tzigane : « Ah, c’était le bon temps ! Ah, la jeunesse ! » — Il commençait à être ivre. C’était le beau temps ! J’avais vingt-cinq ans, quatre-vingt mille roubles de rente, pas un seul cheveu gris, des dents comme des perles… Quoiqu’on entreprenne tout réussit et tout est fini !

— Il n’y avait pas alors cette vivacité, dit le maître en profitant de l’arrêt. Je te dirai que mes chevaux sont les premiers qui aient marché sans…

— Tes chevaux ! Mais alors on était plus vif…

— Comment plus vif ?

— Plus vif. Je me rappelle comme si c’était aujourd’hui, qu’une fois je suis parti aux courses, à Moscou, avec lui. Je n’avais pas de chevaux là-bas. Je n’aimais pas les chevaux de courses ; j’avais des chevaux de race : Général Cholet, Mahomet, le cheval pie était pour l’attelage. Mon cocher était un brave garçon ; je l’aimais. Il est devenu ivrogne fieffé. J’arrive : — Serpoukovsko, dit-on, quand donc auras-tu des chevaux de courses ? Mais que le diable emporte vos rosses. J’ai un cheval pie pour l’attelage, qui dépassera tous les vôtres. — Il ne les dépassera pas. — Je parie mille roubles. — Ça va. — Les chevaux courent. Il a dépassé de 5’’ ; j’ai gagné les mille roubles. Mais la belle affaire ! Moi avec mes chevaux attelés à la troïka, je fis cent verstes en trois heures. Tout Moscou le sait.

Et Serpoukhovskoï se mit à mentir si bien et sans cesse que le maître ne pouvait placer un seul mot, et, l’air navré, il restait assis en face de lui. Seulement pour se distraire, il emplissait de vin son verre et celui de son hôte.

L’aube pointait déjà et ils étaient toujours assis. Le maître était horriblement ennuyé. Il se leva.

— Dormir, c’est bien. Allons, — dit Serpoukhovskoï. Il se leva en chancelant et, tout essoufflé, se rendit dans la chambre mise à sa disposition. Le jeune homme était couché avec sa maîtresse.

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— Non, il est assommant. Il s’enivre et il ment sans cesse.

— Et il me fait la cour.

— J’ai peur qu’il ne me demande de l’argent.

Serpoukhovskoï était allongé sur son lit tout habillé, il était essoufflé.

« Il me semble que j’ai beaucoup menti. Bah ! qu’importe ! Son vin est bon, mais lui est un grand cochon. Il y a quelque chose d’un marchand en lui. Et moi aussi je suis un grand cochon », se dit-il, et il éclata de rire. « Tantôt j’ai entretenu autrui, tantôt autrui m’entretient. Oui, madame, Vineler m’entretient, je lui emprunte de l’argent. C’est ça. Cependant il faut se déshabiller. C’est difficile d’ôter ses bottes. »

« — Eh ! Eh ! cria-t-il. » Mais le valet mis à son service, depuis longtemps, était allé dormir. Il s’assit, ôta à grand peine son veston, son gilet et son pantalon ; mais de longtemps il ne put retirer ses bottes, son gros ventre l’en empêchait. Avec beaucoup d’efforts il en tira une ; avec l’autre il lutta, lutta, essoufflé de fatigue. Enfin, un pied encore chaussé, il se mit au lit. Toute la chambre était remplie de son ronflement, de l’odeur de tabac, de vin et de vieillesse malpropre.