Kholstomier/Chapitre8

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 183-188).
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VIII

LA QUATRIÈME NUIT

Le soir quand les portes furent fermées, que tout devint calme, le cheval pie continua ainsi :

— En passant ainsi de mains en mains, j’ai réussi à beaucoup observer les hommes et les chevaux. Où je restai le plus longtemps, ce fut chez deux maîtres : un prince, officier des hussards, ensuite une vieille femme qui habitait près de l’église de Saint-Nicolas. — Chez l’officier de hussards je passai le meilleur temps de ma vie.

Bien qu’il fut la cause de ma perte, bien qu’il n’aimât jamais rien ni personne, je l’aimais, et je l’aimais précisément pour cela.

Ce qui me plaisait en lui c’est qu’il était beau, heureux, riche, et n’aimait personne. Vous comprenez, c’est notre sentiment élevé de cheval ! Sa froideur, ma dépendance de lui, donnaient une force particulière à mon amour pour lui : « Tue-moi, — pensais-je dans nos beaux jours — j’en serai heureux ! »

Il m’acheta chez le maquignon à qui le palefrenier m’avait vendu huit cents roubles. Il m’acheta parce qu’il n’avait pas de pie. Ce fut mon meilleur temps. Il avait une maîtresse. Je le savais parce que chaque jour je le menais chez elle et que, parfois, je les promenais ensemble.

Sa maîtresse était une beauté ; lui aussi était beau, et son cocher aussi, et à cause de cela je les aimais tous, j’étais enchanté de la vie. Ma vie se passait ainsi : le matin, l’aide-palefrenier venait me nettoyer, pas le palefrenier lui-même, mais son aide, c’était un jeune garçon pris parmi les paysans. Il ouvrait la porte, faisait sortir la vapeur, ôtait le fumier, la couverture, et commençait à me gratter le corps avec une brosse, et avec une étrille, il marquait des taches blanches sur les poutres du parquet creusées par des crampons. En plaisantant, je mordais ses manches et frappais du pied. Ensuite on nous amenait l’un après l’autre vers un baquet d’eau froide, et le garçon admirait les taches pies, lissées, résultat de son travail, la jambe droite comme une flèche avec un large sabot, et la croupe luisante et le dos large au point de s’y coucher. Derrière le haut râtelier, on mettait du foin, et dans l’auge de chêne, l’avoine. Théophane arrivait, puis le palefrenier en chef.

Le maître et le cocher se ressemblaient. Tous les deux n’avaient peur de rien et n’aimaient personne, sauf eux-mêmes, et pour cela tous les aimaient. Théophane était vêtu d’une blouse rouge, d’un pantalon de coton et d’une poddiovka [1]. Je l’aimais quand, aux jours de fêtes, pommadé, en poddiovka, il entrait dans l’écurie et criait :

— « Eh bien, animal, as-tu oublié ! » Et il me poussait la jambe avec le manche de la fourche. Il ne poussait jamais fort, mais pour plaisanter. Moi, je comprenais aussitôt la plaisanterie et, en couchant l’oreille, je claquais des dents.

Chez nous, il y avait un trotteur noir ; la nuit on m’attelait avec lui. Ce Polkane ne comprenait pas la plaisanterie ; il était tout simplement méchant comme un diable Je me trouvais à côté de lui, dans l’écurie, et il lui arrivait de me mordre pour tout de bon. Théophane n’avait pas peur de lui. Il lui arrivait de s’approcher et de pousser un cri ; on aurait dit qu’il voulait le tuer. Non, rien, et Théophane lui mettait le licou.

Une fois, étant attelé avec lui, nous nous sommes emballés au Pont-des-Maréchaux. Ni le maître, ni le cocher n’étaient effrayés. Ils riaient, criaient après les gens, se retournaient en se retenant, et comme ça, personne n’était écrasé. À leur service j’ai perdu mes meilleures qualités et la moitié de ma vie. C’est là qu’on m’a gavé de breuvage et abîmé les jambes…

Mais, malgré tout, c’était le meilleur temps de ma vie ! À midi on venait, on attelait, graissait les sabots, mouillait le toupet et la crinière et l’on me poussait entre les brancards.

Les traîneaux étaient en roseaux tressés recouverts de velours ; les harnais avaient de petits anneaux d’argent ; les guides étaient en soie, et, pendant un temps, j’avais un filet. L’attelage était tel que, quand toutes les courroies étaient bouclées et arrangées, on ne pouvait distinguer où se terminait l’attelage et où commençait le cheval. On attelait toujours dans le hangar. Il arrivait que Théophane, le derrière plus large que les épaules, une ceinture rouge sous les aisselles, inspectait l’attelage, s’asseyait, réparait son cafetan, mettait ses pieds sur l’étrier, plaisantait, mettait en travers, comme toujours, le fouet avec lequel il ne me touchait presque jamais et qu’il portait seulement comme ça, par convenance, et disait : « Va ! » Et en jouant à chaque pas je sortais de la porte cochère. Une cuisinière qui était entrée pour jeter les ordures, s’arrêtait au seuil ; un paysan qui apportait du bois s’arrêtait aussi et regardait, les yeux grands ouverts. Il sortait, faisait quelques pas et s’arrêtait ; les valets sortaient, les cochers arrivaient ; les conversations commençaient. On attend, toujours. Parfois nous restions trois heures près du perron.

Nous tournions de temps en temps, puis nous nous arrêtions de nouveau.

Enfin, on entendait du bruit dans le vestibule. En habit, paraissait le gris Tikhone, avec son gros ventre. « Approche ! » On n’avait pas encore cette sotte habitude de dire : « En avant ! » comme si je ne savais pas qu’on ne va pas en arrière mais en avant !… Théophane claquait des lèvres, s’approchait et le prince sortait rapidement, négligemment comme s’il n’y avait rien que de très naturel à ses traîneaux, à son cheval, même à Théophane qui voûtait son dos et tendait les bras d’une telle façon, qu’il semblait qu’on ne put les tenir longtemps ainsi. Le prince sortait en manteau à col de loutre argentée qui cachait son visage beau et rouge, aux sourcils noirs, qu’il n’eût jamais fallu cacher. Il sortait en faisant du bruit avec son sabre, ses éperons, avec les quartiers de cuivre de ses galoches. En passant sur le tapis, comme s’il se hâtait, il ne faisait aucune attention ni à moi, ni à Théophane, mais à ce fait que tout le monde, sauf lui-même, le regardait et l’admirait.

Théophane claquait des lèvres, moi je m’habituais aux guides, et, honnêtement, nous allions au pas et nous arrêtions. Je regarde le prince de côté, hoche ma belle tête et mon fin toupet… Le prince est de bonne humeur, parfois il plaisante avec Théophane. Théophane, sa belle tête tournée à peine, répond et, sans bouger les mains, fait un mouvement des guides à peine visible, mais que je comprends. Une, deux, trois… mon allure est de plus en plus large ; en tressaillant de chaque muscle, je jette la neige avec la boue sur le devant du traîneau. Dans ce temps, on n’avait pas aussi la sotte habitude d’aujourd’hui de crier : « Oh ! » comme si le cocher se trouvait mal, mais le compréhensible : « Va ! prends garde ! va ! »

— Va, prends garde ! crie Théophane, et les gens s’écartent et s’arrêtent et tournent la tête pour admirer le beau hongre, le beau cocher et le beau maître…

J’aimais surtout à dépasser un trotteur. Quand de loin, avec Théophane, nous apercevions un attelage digne de nos efforts, en courant comme le vent, nous l’approchions de plus en plus. Lançant déjà la boue derrière le traîneau je rejoignais le voyageur. Je m’ébrouais au dessus de sa tête. J’étais au même rang que l’autre, qui disparaissait à ma vue et, derrière, je n’entendais plus que des sons de plus en plus lointains. Et le prince, Théophane et moi, nous nous taisions et avions l’air d’aller tout simplement à notre affaire sans remarquer les chevaux lambins que nous rencontrions en chemin. J’aimais dépasser un beau trotteur, mais j’aimais aussi me rencontrer avec lui. Une minute, un son, un regard, nous sommes déjà séparés, et, de nouveau, isolés chacun de notre côté…

Les portes grincèrent ; les voix de Nester et de Vaska se firent entendre.

  1. Vêtement long sans manches qu’on met en dessous du caftan.