Kholstomier/Chapitre9

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 189-191).
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IX

LA CINQUIÈME NUIT

Le temps commençait à changer. Il était sombre. Le matin il n’y avait pas de rosée, mais il faisait lourd et les moucherons s’accrochaient. Aussitôt que le troupeau fut arrivé, les chevaux se réunirent autour du cheval pie qui termina ainsi son histoire :

— Cette vie heureuse cessa bientôt. Je vécus ainsi seulement deux années. À la fin du deuxième hiver, il m’arriva l’événement le plus heureux pour moi et, après cela, mon plus grand malheur.

C’était pendant le carême, j’avais amené le prince aux courses. Atlasnï et Bitchok couraient. Je ne sais pas ce qu’ils faisaient là-bas dans le pavillon, mais je sais qu’il sortit et ordonna à Théophane de me mettre sur la piste. Je me rappelle qu’on me mit sur la piste, on me plaça et on plaça Atlasnï. Atlasnï était attelé au petit traîneau de course et moi au traîneau de ville. Au premier tour je le dépassai : cris et acclamations d’enthousiasme me saluèrent. Quand on me promena, la foule me suivit. Cinq personnes proposèrent au prince des milliers… Il se contenta de rire en montrant ses dents blanches.

— Non, dit-il, ce n’est pas un cheval, c’est un ami. Je ne le donnerais pas pour un monceau d’or. Au revoir, messieurs !

Il ouvrit le tablier et s’assit.

— À Ostojenka !

C’était la demeure de sa maîtresse, et nous volons… C’était notre dernier jour de bonheur. Nous arrivâmes chez elle. Il l’appelait la sienne, et elle en aimait un autre, elle était partie avec lui. Il apprit cela chez elle, dans son appartement. Il était cinq heures. Sans me dételer il partit la chercher. Ce qui n’était jamais arrivé, on me fouetta et l’on me lança au galop.

Pour la première fois je butai, et, honteux voulus me rattraper. Mais tout à coup j’entends le prince qui crie d’une voix changée : Frappe ! Et le fouet siffle et me cingle… Je galopais et frappais des pattes sur le devant du traîneau. Nous l’avons rejointe à vingt-cinq verstes. Je l’amenai, mais tremblai toute la nuit, et ne pus rien manger. Le matin on me donna de l’eau. Je bus, et pour toujours j’avais cessé d’être le cheval que j’étais, j’étais malade. On m’a tourmenté, estropié, soigné, comme disent les hommes. Mes sabots ont tombé, j’ai eu des tumeurs, mes jambes se sont courbées, mon poitrail s’est enfoncé, et tout mon corps est devenu mou et faible. On me vendit à un maquignon. Il me fit manger des carottes et encore quelque autre chose, il me fit méconnaissable afin de pouvoir tromper sur mon compte quelqu’un peu connaisseur. Je n’avais ni force, ni allure.

En outre, le maquignon me tourmentait ainsi : aussitôt que venaient des acheteurs, il entrait dans mon écurie et commençait à me frapper avec un grand fouet et à m’effrayer, si bien qu’il m’amenait jusqu’à la fureur. Ensuite, il effaçait les traces du fouet et me faisait sortir.

Une vieille femme m’acheta chez le maquignon. Elle allait toujours à l’église Saint-Nicolas et faisait fouetter son cocher. Le cocher pleurait dans ma stalle, et je reconnus que les larmes ont un goût agréable, salé. Puis la vieille mourut. Son gérant me prit à la campagne et me vendit à un marchand du village. Une fois, ayant mangé trop de froment, je tombai malade et devins pire. On me vendit à un paysan. Là, je labourais et mangeais à peine ; on me blessa la patte avec une faux. De nouveau, je tombai malade. Un bohémien m’échangea. Il me fit souffrir horriblement et enfin me vendit au gérant d’ici. Et maintenant je suis là… »

Tous se turent, la pluie commençait à tomber.