Kourroglou (1853)

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PRÉFACE.

Avez-vous lu Baruch ? Peut-être ! Mais vous n’avez pas lu Kourroglou. Lecteur, que lisez-vous donc ! Quoi, vous n’avez pas lu Kourroglou ! Kourroglou a été traduit du persan (car vous n’êtes pas obligé, ni moi non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que je ne m’en doutais la semaine dernière ? Ah ! si j’étais lecteur de mon état, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou ! En vain vous m’alléguerez que Kourroglou a été traduit du perso-turc en anglais, et que peut-être vous ne savez pas l’anglais : c’est une mauvaise défaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi ; mais je ne le sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends, assez pour essayer de vous faire connaître Kourroglou, et je commence, renvoyant ceux de vous qui lisent l’anglais couramment à la traduction première, qui est toujours la meilleure, ayant été faite par un homme versé dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman, perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi… de réputation.

Mais avant d’entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est bon que vous sachiez que le fond en est véritable, et que le célèbre Kourroglou, dont vous n’aviez jamais entendu parler, eut un personnage historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont pleins de sa gloire, et la récit de ses exploits est aussi populaire que celui de la guerre de Troie au temps d’Homère. Il est vrai qu’un Homère a manqué à notre héros jusqu’à ce jour, et qu’il a fallu la patience, la curiosité et le génie investigateur d’un Européen pour rassembler, résumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes orientaux débitent aux oreilles ravies et enflammées de leurs auditeurs. Honneur et grâces soient donc rendus à M. Alexandre Chodzko, l’Homère de Kourroglou. L’épopée de sa vie n’avait jamais été écrite, et il n’est pas bien prouvé que Kourroglou lui-même ait su écrire ; il avait tant d’autres choses à faire, le vaillant diable à quatre ! boire, battre, être un vert galant ; mais ce n’est pas tout. Il avait encore le talent de chanter en improvisant ; sa poésie et sa voix résonnaient de la Perse à la Turquie, de Khoï à Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant de miracles que son cimeterre.

Mais qu’était-ce donc que Kourroglou ? C’était bien plus qu’un poëte, bien plus qu’un barde, bien plus qu’un lettré, bien plus qu’un pontife, bien plus qu’un roi, bien plus qu’un philosophe. Il était ce qu’il y a de plus grand… en Perse : il était bandit. Quand vous aurez fait connaissance avec lui, vous verrez que ce n’est pas peu de chose ; mais vous conviendrez qu’à moins d’être Kourroglou, il ne faut pas s’en mêler.

Kourroglou était (c’est M. Alexandre Chodzko qui parle) « un Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vécu dans la seconde moitié du XVIIe siècle ; il a rendu son nom illustre en pillant les caravanes sur la grande route ; mais ses improvisations poétiques l’ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes transplantées à différentes époques du centre de l’Asie aux vastes pâturages qui s’étendent de l’Euphrate à la Méroë, ont religieusement conservé ses chants et la mémoire de ses actions. Il est leur guerrier modèle et leur barde national dans toute l’étendue du terme. On montre encore aujourd’hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, bâtie par Kourroglou dans la délicieuse vallée de Salmas, un district de la province d’Aderbaïdjan. Encore aujourd’hui on manque rarement de réciter dans une fête les chants d’amour de Kourroglou. Durant les querelles intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur indépendance, aux Persans, leurs maîtres, quand les deux armées ennemies sont au moment d’engager la bataille, ils s’animent les uns les autres, et défient l’ennemi : les Perses en chantant des passages du schah-nama de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur Kourroglou. Sous les fenêtres du palais du schah, lorsque les trompettes et les tambours du nekhara-khana (la garde d’honneur) saluent le soleil levant, les musiciens ont coutume du jouer l’air guerrier de Kourroglou, celui qui a servi de thème à ses poésies lyriques, et sur lequel il improvisait ordinairement. »

M. Chodzko établit un parallèle entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met point en balance la valeur littéraire de ces deux poëtes ; l’un écrivant une magnifique épopée en langue arabe, achevant son œuvre avec soin au milieu des délices d’une cour ; l’autre improvisant au milieu des déserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes énergiques, mais décousues et farouches comme sa vie, son caractère et ses compagnons d’armes. Cependant M. Chodzko s’étonne avec raison que le plus renommé et le plus populaire des deux (dans une plus vaste étendue de pays, ou du moins chez des admirateurs plus passionnés et plus nombreux), le bandit-ménestrel Kourroglou, soit resté jusqu’à ce jour inconnu aux Européens. C’est après un séjour de onze ans dans ces contrées, après avoir interrogé et écouté attentivement les rapsodes et les bardes qui passent leur vie à raconter et à chanter au peuple les exploits et les poésies de Kourroglou, qu’il est parvenu à écrire la vie épique, et à transcrire fidèlement les hymnes de ce héros barbare. Les versions les plus exactes, les récits les plus poétiques et les plus complets, il les a trouvés, dit-il, dans la dernière classe du peuple ; la où le souvenir fanatique et l’amour enthousiaste de cette nature de faits et de ce genre de poésie avaient dû nécessairement pénétrer et se graver davantage. La nouveauté d’un tel personnage, l’intérêt de ses aventures, et surtout la peinture énergique dos mœurs et du caractère des tribus nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un type idéal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour que le comité de l’Oriental translation fund de la Grande-Bretagne et de l’Irlande ait fait imprimer et publier, à ses frais, les aventures de Kourroglou. Cette épopée, jointe aux chants des peuples qui habitent les rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des Tatars d’Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des Highlanders Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau volume sous ce titre : Specimens of the popular poetry of Persia. « As found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit menestrel of northern Persia : and in the songs of the people inhabiting the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq. »

Cette publication n’est pas, en effet, importante au seul point de vue de l’amusement et de l’intérêt épique ; ce n’est pas seulement un héros de l’Arioste que la Perse nous révèle, c’est toute une histoire de mœurs, c’est tout un génie national que Kourroglou. C’est le nomade dans toute sa poésie plaisante et terrible, c’est le guerrier asiatique dans toute son exagération fanfaronne, c’est le brigand de la Perse dans toute sa ruse, dans toute sa férocité et dans toute son audace. Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin ; c’est le plus grand pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontré, même chez nous, où ces qualités sont si fort répandues par le temps qui court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colère. Il n’en est pas moins l’idole de ses compagnons et de leur nombreuse postérité. Ces peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles, et les enfants rêvent de lui, non comme d’un croquemitaine, mais comme d’un Tancrède ou d’un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est un vrai chevalier, fidèle à son prince ou prosterné devant son Dieu, Kourroglou ne connaît guère d’autre dieu que lui-même et n’est fidèle qu’à son propre serment. À cet égard, il affiche une loyauté et une générosité qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison déshonore sa vie ; mais il la pleure amèrement, et le remords lui inspire le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour pénètre jusqu’au fond de son âme, et fait de lui un être sympathique par quelque endroit, c’est sa tendresse exaltée pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin, le Renaud du poëme. Mais le véritable héros de la vie de Kourroglou, ce n’est point Kourroglou, ce n’est pas le bel Ayvaz, ce n’est pas même le spirituel marmiton Hamza-Beg ; ce n’est pas un homme, ce n’est pas une femme : c’est un cheval, c’est la divin Kyrat, près duquel les coursiers d’Achille et tous les palefrois renommés de la chevalerie ne sont que de pauvres poneys. Le poëme s’ouvre par la formation céleste de Kyrat, comme vous allez le voir, lecteur ; car j’entreprends de vous raconter tout le poëme. Mais comme M. Chodzko l’a oralement transcrit, je me permettrai d’abréger et de résumer la traduction de M. Chodzko. Quand je la citerai textuellement, j’aurai soin de l’indiquer.

Le poëme est divisé par chants, que M. Chodzko intitule : Entrevues ; meetings en anglais, mejjliss en perso-turk que nous traduirons par rencontres. Ce sont les rapsodies que l’haleine d’un Kourroglou-Khan peut fournir en une séance à l’attention d’un auditoire. Les Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les Koran-Khans du Prophète, des bardes de profession qui, en s’accompagnant de la guitare, récitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes, maximes et improvisations de leur héros. La mémoire de ces chanteurs, dit M. Chodzko, est vraiment incroyable ; à toute sommation, ils récitent d’une seule haleine, et durant des heures entières, sans la moindre hésitation, à partir du vers qui leur est désigné par les auditeurs.


PREMIÈRE RENCONTRE


Kourroglou était un Turkoman de la tribu de Tuka ; son véritable nom était Roushan, et celui de son père Mirza-Serraf. Ce dernier était au service du sultan Murad, gouverneur d’une des provinces du Turkestan, en qualité de chef des haras de ce prince.

Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s’étendent le long du Jaïhoun (l’Oxus), un étalon sortit de la surface des eaux, gagna la rive, courut vers la troupe des cavales, et après s’être accouplé à deux d’entre elles, il se replongea dans le fleuve, où il disparut pour jamais. Cette étrange nouvelle ne fut pas plus tôt rapportée à Mirza-Serraf, qu’il se rendit à la prairie, et ayant fait des marques distinctes aux deux juments désignées, il recommanda aux gardiens d’en avoir un soin particulier ; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses livres les détails de l’apparition de l’étalon, et enregistra la date précise de cet événement.

On sait qu’une jument donne toujours naissance à son poulain étant debout ; quand le terme fut arrivé, Mirza-Serraf, qui était présent à leur naissance, reçut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin qu’ils ne fussent point blessés par leur contact avec la terre.

Il dirigea lui-même avec le plus grand soin leur première éducation pendant les deux années suivantes, et surveilla les progrès de leur croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n’était pas propre à inspirer beaucoup d’espoir pour l’avenir. Ils paraissaient laids à la première vue, et leur robe épaisse semblait être de crin plus que de poil.

Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf était de visiter, à tour de rôle, tous les haras confiés à ses soins, afin de mettre à part les meilleurs poulains pour les écuries du prince. Dans cette occasion, les deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu’il choisit. Quand le prince vint en personne visiter ses écuries, il examina attentivement les chevaux amenés par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, à l’exception des deux poulains en question.

Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener en sa présence le chef de ses haras, et s’adressant à lui d’une voix courroucée : « Vassal, lui dit-il qu’est-ce que cela signifie ? me crois-tu donc dépourvu d’instruction ou d’intelligence, ou bien es-tu devenu si vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d’un mauvais ? Que prétends-tu en m’amenant ces deux misérables haquenées ? »

Alors, transporté de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eût les yeux crevés. Cette sentence fut immédiatement exécutée. Un fer rouge fut appliqué sur le globe des yeux de l’infortuné Mirza, qui fut ainsi privé pour jamais de la lumière. Aveugle et désolé, il fut reconduit dans sa maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, étudiait alors à l’une dés écoles de la ville. Aussitôt qu’il eut appris le châtiment infligé à son père, baigné de larmes, il accourut vers lui. « Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui était un des plus habiles astrologues de son siècle ; j’ai examiné ton horoscope, et ma science infaillible ma découvert que tu deviendrais un héros célèbre. Tu vengeras mes souffrances sur la personne de l’injuste tyran qui me les a infligées. Va à l’instant voir le prince, et parle-lui ainsi : « Seigneur, tu as fait crever les yeux de mon père à cause d’un poulain. Sois miséricordieux, et fais-lui présent de l’animal ; sans cela mon pauvre père, qui est vieux et aveugle, n’aura pas de cheval à monter pour se rendre à la distribution des aumônes qui se font dans ton palais. » Roushan fit ainsi qu’il lui avait été dit.

Le prince, dont la colère avait eu le temps de se calmer, accorda au jeune homme la permission d’entrer dans ses écuries et de prendre celui des deux poulains condamnés qui lui plairait le mieux.

Roushan choisit celui qui était gris, parce que son père lui avait dit que la jument qui l’avait porté était d’une plus noble race que l’autre. De retour à la maison avec le don du prince, Roushan reçut de son père l’ordre de creuser un souterrain. « Il nous servira d’écurie, lui dit celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras un réservoir pour l’eau. Par la combinaison d’un certain nombre de ressorts, dont je t’enseignerai l’usage, l’orge et la paille seront distribuées en temps convenable à notre poulain, qui mangera sa ration sans l’assistance d’un palefrenier. L’eau lui arrivera de la même manière en temps convenable. Tu maçonneras soigneusement la porte et jusqu’aux moindres fentes de l’écurie ; car il est indispensable que notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l’œil de l’homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa solitude. »

Les instructions du père furent exécutées par le fils avec la plus scrupuleuse fidélité. Le poulain fut introduit et enfermé dans sa nouvelle demeure. Il y avait déjà trente-huit jours qu’il y demeurait, caché à tous les regards, lorsqu’au trente-neuvième la patience de Roushan fut épuisée. Il s’approcha de l’écurie, et ayant fait un trou de la grandeur de l’œil, il commença à regarder dans l’intérieur.

Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant comme une lampe ; mais la lumière qui en jaillissait s’affaiblit instantanément, et puis s’éteignit comme par l’effet du simple regard de Roushan. Il eut peur, et, refermant précipitamment la petite ouverture, il retourna vers son père, auquel il ne dit rien de ce qui était arrivé. Le lendemain, juste à l’heure où venait d’expirer le quarantième jour de la claustration du poulain, Mirza dit à son fils : « Le temps est accompli, allons chercher notre cheval et commençons à le dresser. » Ils furent ensemble à l’écurie. L’aveugle commença à tâter la robe de l’animal : il promena sa main sur la tête et sur le cou, sur les jambes de devant et sur celles de derrière, comme s’il eût cherché quelque chose, et tout à coup il s’écria : « Qu’as-tu fait, malheureux enfant ? Il eût mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau ! Pas plus tard qu’hier tu as laissé la lumière tomber sur le poulain. — Tu as deviné juste, mon père ; mais comment as-tu fait pour découvrir cela ? — Comment j’ai fait ? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui ont été brisées par suite de ton imprudence. » À ces mois le cœur de Roushan fut rempli d’amertume, et il tomba dans une profonde tristesse. Mirza lui dit alors : « Ne perds pas courage ; nul cheval vivant ne pourra jama is approcher de la poussière que soulèveront les pieds de ce coursier. »

Ayant dit ainsi, l’aveugle enseigna à son fils à seller le poulain avec une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la manière suivante : « Tu le feras trotter pendant les quarante premières nuits sur les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante nuits suivantes dans l’eau et les marécages. » Quand ceci fut accompli, Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu’il soutint admirablement, soit en avant, soit a reculons. L’éducation du noble animal ayant été ainsi complétée, il commença à s’occuper de celle de son fils. « Monte ton cheval, lui dit-il, fais-moi place derrière toi, et traversons l’Oxus. » Pendant qu’ils s’amusaient ainsi, le vieillard expérimenté initiait son fils à tous les stratagèmes de l’art de l’équitation et du métier des armes.

« C’est bien, dit-il un jour à Roushan, je suis content de toi. Mais il nous reste encore une chose à faire. Notre prince vient quelquefois chasser sur les bords de l’Oxus ; c’est là que tu l’attendras. La première fois que tu le verras venir de ton côté, revêts toutes les pièces de ton armure, et, monté sur ton cheval, va hardiment à la rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots : « Prince injuste et cruel, contemple le cheval à cause duquel tu as fait crever les yeux de mon père, regarde bien ce qu’il est devenu, et meurs d’envie. »

Roushan obéit fidèlement à l’ordre de son père ; la première fois qu’il aperçut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de l’Oxus, il revêtit son armure et courut droit à lui. Le prince, émerveillé de la beauté peu commune du cheval, aussi bien que de la noble apparence du cavalier, dit à son vizir : « Quel est ce jeune homme ? » Roushan, invité à s’approcher du prince, ne manqua pas de lui répéter d’une voix ferme et menaçante le discours que son père lui avait enseigné, et il ajouta : « Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur de chevaux. Écoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes auxquels on reconnaît un cheval de noble race. » Cela dit, il improvisa le chant suivant :

Improvisation. — « Je viens, et je te dis : Écoute, ô prince ! et apprends à quoi se fait reconnaître un noble cheval. Actif et alerte, vois si ses naseaux s’enflent et se distendent alternativement ; si ses jambes, sèches et déliées, sont comme les jambes de la gazelle prête à commencer sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois ; sa bouche délicate cède à la plus légère pression de la bride, comme la bouche d’un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la meule d’un moulin en mouvement, et il l’avale comme un loup affamé. Son dos rappelle celui du lièvre ; sa crinière est douce et soyeuse ; son cou est élevé et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le monter est entre sa quatrième et sa cinquième année. Sa tête est fine et petite comme celle du grand serpent chahmaur ; ses yeux sont saillants comme deux pommes ; ses dents semblent autant de diamants. La forme de sa bouche doit approcher de celle du chameau mâle ; ses membres sont finement dessinés, et plutôt arrondis qu’allongés. Quand on le sort de l’écurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent à ceux de l’aigle, et il marche avec l’inquiète impatience d’un loup affamé. Son ventre et ses côtes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de bonne famille prête une oreille obéissante aux leçons de ses parents ; il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par cœur la généalogie et la pureté de son sang. Il essaie souvent la vigueur des articulations de son genou ; en un mot, il doit être ce qu’était Mirza-Serraf dans sa jeunesse. »

Dès que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa suite : « C’est là le fils de Mirza-Serraf ? Holà ! qu’il soit arrêté ! »

Roushan fut immédiatement entouré de tous côtés ; mais, sans paraître s’en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad :

Improvisation. — « Écoutez, mon prince ; il me revient en mémoire quelques stances de vers agréables ; permettez-moi de vous les réciter. » Le prince y consentit, et ordonna à ses gardes, de ne pas toucher à Roushan qu’il n’eût dit ses vers. Alors ce dernier commença l’improvisation suivante : « Mon prince a donné l’ordre de me punir ; mais, par Allah ! je sais comment me défendre ; je m’échapperai de ses mains. En vain m’offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la pâture à l’aigle vorace et affamé, je les rejetterais toutes. »

Le prince l’interrompit et lui dit : « Cesse tes vaines bravades ; viens, et sers-moi fidèlement, autrement je te ferai mourir. »

Roushan chanta alors ainsi :

Improvisation. — « Je suis appelé Dieu dans ma maison : oui, je suis un dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lâche comme toi. La cruche a porté l’eau assez longtemps pour toi ; mais, à la fin, la cruche s’est brisée. »

Le prince lui dit : « Ton père a été mon serviteur pendant cinquante ans. Dans un moment de colère, j’ai ordonné qu’on lui crevât les yeux. Mais qui déniera au maître le droit de punir son esclave, afin de pouvoir ensuite le combler de ses faveurs ? Viens avec moi, tu apprendras à m’être agréable, et je te récompenserai. » Roushan répliqua : « Tu as éteint les yeux de mon père, et, à ce prix, tu veux me faire riche. Si Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais écoute ! »

Improvisation. — « C’est toi-même qui as construit l’édifice de la ruine quand tu as prêté l’oreille à des calomniateurs. Je prendrai ta vie et je renverserai ton trône. »

Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement : « Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour détruire mes villes et pour renverser mon trône ? » Roushan improvisa le chant suivant :

« Assez de forfanteries. Que sont à mes yeux trente, soixante, ou même cent de tes guerriers ? Que sont vos rochers, vos précipices et vos déserts sous le sabot de mon coursier ? Je suis le léopard des montagnes et des vallées. »

Le prince reprit : « Viens plus près de moi, ne fuis pas. Je jure par la tête des quatre premiers califes que je te ferai sirdar (général commandant en chef) de mes troupes. » Et pendant qu’’il parlait ainsi, il admirait le courage du jeune homme. Roushan répliqua et dit : « Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l’aveugle dont tu as crevé les yeux.

Improvisation. — « Écoute les paroles de Kourroglou. La vie m’est un fardeau. De ce jour j’abandonne ma tête aux hasards de la fortune, comme la feuille d’automne s’abandonne à l’âpre souille des vents. Avec l’assistance de Dieu, j’irai en Perse pour y rétablir la religion d’Ali, qui est vénéré dans ce pays. »

Il finissait à peine ces mots, que, se précipitant au milieu de la suite du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, à la fin convaincu que toutes les armées de la terre ne pourraient venir à bout de le vaincre, ordonna à son vizir d’abandonner une poursuite dangereuse et inutile.

Roushan traversa l’Oxus à la nage et se hâta de rejoindre son père sur la rive opposée. « Tu m’as vengé, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu t’en récompense ! Quittons maintenant cette contrée : non loin d’Hérat, je connais une oasis où tu vas me conduire.

Roushan obéit, et quand ils eurent atteint l’oasis, Mirza-Serraf tira de dessous son bras un vieux livre d’astrologie qui ne le quittait jamais, et dit : « Ô mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite de l’apparition de deux étoiles, l’une à l’orient et l’autre à l’occident. — Père, je l’ai trouvé !

— Bien ! L’oasis où nous sommes contient une source d’eau ; quand la nuit qui précède le vendredi sera arrivée, tu veilleras avec ce livre dans la main, en répétant continuellement la prière qui se trouve a ce passage du livre ; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux étoiles jusqu’au moment où elles se rencontreront. Alors tu verras la surface de l’eau se couvrir d’une écume blanche. Prends ce vase que j’ai apporté tout exprès, tu y recueilleras soigneusement l’écume et me l’apporteras sans délai. »

Quand la nuit désignée fut venue, Roushan remplit toutes les instructions de Mirza-Serraf, et déjà il revenait avec le vase plein de l’écume mystérieuse ; mais elle était si blanche, si légère et si fraîche, que le jeune homme inexpérimenté ne put résister à la tentation : il avala l’écume. « J’ai accompli toutes tes prescriptions, dit-il à son père ; l’écume cependant ne s’est pas montrée sur l’eau de la source. » Mirza-Serraf répondit : « L’écume a paru sur l’eau de la source ; j’en suis certain. Confesse la vérité, qu’en as-tu fait ? »

Roushan était sincère ; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant son genou avec ses deux mains : « Qu’as-tu fait, malheureux ? s’écria-t-il. Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tête ! Tu m’as ravi le bonheur de te revoir. Cette écume était un remède précieux et unique, un collyre qui avait la puissance de guérir ma cécité. J’en aurais employé une portion pour moi, et je t’eusse laissé boire le reste. Mais les décrets du sort sont irrévocables ; tu deviendras un guerrier invincible et moi je mourrai aveugle. Tout est consommé, maintenant. » Le pauvre vieillard commença alors à dicter ses dernières volontés. « Mes jours sont comptés, dit-il, désormais tu prendras le nom de Kourroglou, le fils de l’aveugle. Tes vers et tes actions seront attachés pour toujours à ce surnom. Maintenant conduis-moi à Mushad, sur le dos de Kyrat, car c’est ainsi que tu devras nommer ton cheval. »

Kourroglou plaça son vieux père derrière lui, et marcha vers la ville sacrée de Mushad, où ils arrivèrent en peu de temps, grâce à la vigueur surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu’ils embrassèrent la foi d’Ali, et, d’impies sunnites qu’ils étaient, devinrent sheahs et vrais croyants. Ce fut là aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici quelles furent ses dernières paroles : « Aussitôt que je serai mort, rends-toi dans la province d’Aderbaïdjan, dont le schah de Perse est souverain. Il voudra t’attirer à sa cour, n’y va pas, mon fils ; mais ne te révolte pas non plus contre lui. »

Il dit et il expira.


DEUXIÈME RENCONTRE.

Nous avons traduit textuellement la première rencontre pour donner au lecteur une idée juste de la forme de ce récit. M. Chodzko déclare dans sa préface, en qualité d’étranger, qu’il n’a point prétendu faire de sa transcription une œuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne possédons pas assez cette langue pour adresser des critiques à M. Chodzko ; mais nous la lisons assez pour espérer n’avoir point fait de contre-sens, et pour nous être assuré que les rapsodies des Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous être transmises avec plus de concision, de franchise et de simplicité. Nous ne savons pas non plus si le style de M. Chodzko a la véritable couleur orientale ; mais on a pu voir par ce qui précède (rendu mot à mot autant que possible) que c’est une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune coquetterie déplacée pour chercher à flatter le goût européen. C’était, je crois, la vraie manière et la seule bonne.

La seconde rencontre est consacrée à faire rencontrer en effet, Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier prétend avoir le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitié en voyant un ennemi si jeune venir tout seul pour le défier, au milieu de quarante de ses meilleurs garnements. « Le monde entier retentit de ma gloire, s’écrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie.

« Et le pauvre diable ose me barrer le chemin ? — Misérable ! lui répond Kourroglou ; tu ne t’es jamais battu qu’avec des agneaux : tu ne sais pas encore ce que c’est qu’un bélier. »

Le bélier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage et de la force ; car Kourroglou, qui n’est pas modeste non plus, se compare de préférence à cet animal dans ses fréquentes vanteries, et quand il a dit : « Je suis Kourroglou le bélier, » il a tout dit.

Daly-Hassan ne se presse pas d’entamer le combat. Les bravades de son ennemi l’amusent, et il lui permet d’improviser et de chanter les stances qui lui viennent à l’esprit, comme dit Kourroglou en semblable occasion. Ces stances sont toujours belles d’énergie sauvage, et le refrain de celles-ci est un cri d’impatience, « Ne combattrons-nous donc pas aujourd’hui ? » En voici une qui ne manque pas de caractère :

« Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc ! Montre-moi un homme qui, comme un bélier, vienne frapper sa tête contre mon bouclier ! Je puis broyer l’acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh ! ne combattrons-nous donc pas aujourd’hui ? »

Pendant que Kourroglou chante ses trophées, Daly-Hassan examine Kyrat, l’incomparable Kyrat, le fils de l’étalon-spectre, le coursier fidèle, l’ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et il en devient épris. « Fais-moi présent de ton cheval, dit-il, et je m’abstiendrai de verser ton sang. » Kourroglou répond par de nouvelles provocations, et le combat s’engage. En un clin d’œil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont expédiés aux enfers, les vingt autres prennent la fuite à travers le désert. Daly-Hassan reste seul ; dévoré de rage, il se précipite sur son ennemi ; mais Kourroglou lui fait mordre la poussière, pousse un cri comme celui d’un aigle, descend de cheval, et s’asseyant sur sa poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tête. Daly-Hassan se prend à pleurer. « Misérable bâtard ! lui dit Kourroglou, es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l’effroi de ces contrées ? Tu n’es qu’une femme pusillanime. Lâche ! tu verses des larmes pour une cuillerée de sang ! »

« Guerrier invincible, lui répond Daly-Hassan, j’ai juré à Dieu et à moi-même de servir fidèlement l’homme qui pourrait me renverser sur le dos. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maître. »

Kourroglou est ému de pitié. Il se lève, rengaine son poignard, et suit Daly-Hassan dans une caverne où celui-ci le rend maître des richesses immenses qu’il a amassées durant les sept années de son brigandage. À partir de ce jour, il est le serviteur et l’ami de Kourroglou. Ils demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n’en sortent que pour augmenter leur trésor en détroussant les voyageurs, et pour enrôler des bandits sous leurs ordres.

Quand ils ont réussi à se composer une bande de 77 hommes, ils chargent leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur voyage vers la province d’Aberdaïdjan, ils atteignent bientôt les montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s’en vont tous deux à la découverte pour s’assurer d’une retraite sûre. Ils trouvent dans le district de Karadag une magnifique prairie où ils s’installent avec leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits répandent bientôt la terreur dans le pays, et tout homme courageux vient s’enrôler sous leur bannière.

« Il traitait ses gens comme un père, et la paie qu’il leur faisait était si libérale, qu’elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun d’eux. »

En peu de temps, Kourroglou se voit à la tête de 777 hommes, nombre sacré qu’il n’eût dépassé vraisemblablement que pour celui de 7777, s’il lui eût été possible dès lors d’y atteindre.

Cependant le gouverneur de la province commence à s’alarmer du voisinage de Kourroglou. Il lui dépêche un envoyé qui, sans fleur de rhétorique, lui parle ainsi :

« Qui es-tu ? Pourquoi es-tu venu ici ? Si tu désires parler au souverain d’Iran, va le trouver ; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as quelque chose à me dire, je t’écouterai afin de savoir ce que c’est. »

Kourroglou trouve le discours de l’ambassadeur un peu familier ; mais il se ressouvient de la défense que son père lui a faite, en mourant, de se révolter contre le schah de Perse. Il traite donc l’envoyé fort honnêtement, et lui promet d’évacuer le pays sous peu de jours.

Il rassemble ses hommes et leur chante ceci :

« L’heure du départ est arrivée. Que quiconque veut me suivre dans le Kurdistan se tienne prêt ! Qu’il me suive, celui dont les lèvres veulent boire dans la coupe de la valeur ! — Qu’il me suive, celui qui veut mettre en pièces le linceul de la mort ! »

Les 777 brigands répondirent : « Ô Kourroglou, nous ne craignons pas la mort ; là où tu iras, nous irons. » Ils partent ; ils arrivent dans la vallée de Gazly-Gull, située dans le voisinage de Khoï, et débutent par l’extermination et le pillage d’une caravane. Le gouverneur d’Erivan, Hussein-Ali-Khan, se met en route à la tête de quinze cents cavaliers pour aller réprimer ces brigandages. « Ne craignez rien, ô mes âmes ! ô mes fous (Dalcelar) ! » C’est le nom d’amitié que Kourroglou donne à ses compagnons, c’est le titre glorieux que le postérité leur conserve : « Ne craignez rien, je les disperserai en moins d’une heure. » Kourroglou dit, et revêtu de sa cotte de mailles, armé de toutes pièces, il attend, appuyé tranquillement sur sa lance, l’envoyé d’Hussein. Aux interrogations et aux menaces de l’envoyé, Kourroglou répond comme de coutume par une chanson : « Serdar, lui dit-il, j’ai l’habitude de chanter quelques vers avant de combattre. — Chante, si tu y es disposé, répond le serdar, amateur de poésie comme tous les Orientaux. » Kourroglou chante ici une fort belle strophe :

« Voici la vérité des vérités ! Écoute-la bien, mon serdar. Je suis l’ange de la mort. Regarde ; je suis Azraïl. Mes yeux aiment la couleur du sang. Oui, je suis venu pour arracher les âmes des corps ; je suis le véritable Azraïl. Nous verrons bientôt quelles entrailles, quels crânes seront fouillée les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour même, tu quitteras ce mondé ; me voici. Comme un véritable Azraïl, je viens arracher les âmes. »

……………………………………………

« Maintenant, j’enseignerai à rire à tes ennemis, et à tes amis à se lamenter. Contemple en moi Azraïl, l’exterminateur des âmes ». »

Kourroglou s’élance au plus épais de la mêlée. Il tue tout ce qui est digne d’être tué, il pille tout ce qui vaut la peine d’être pris.

« Kourroglou cependant ne resta pas davantage à Gazly-Gull, il vint se fixer définitivement à Chamly-Bill ; sa gloire se répandit bientôt dans les contrées environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l’or et des présents. »


TROISIÈME RENCONTRE.

Kourroglou se prit de goût pour Chamly-Bill, et y bâtit une forteresse. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et de sa libéralité, s’empressèrent de se joindre à sa bande. En peu de temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce fut là que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub, qu’il adopta, plus tard, pour son frère. Cet homme avait voyagé dans tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la description de ce qu’il avait vu.

Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour à la ville d’Orfah, vit une grande foule rassemblée sur la place du marché. Il s’avança et vit un jeune garçon, tel que le dépeint le poète :

« Mon cœur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqués. Sa ceinture est étroite ; ses lèvres ressemblent à un bouton, à une rose souriantes. Jeune homme, sacrifie ton âme à la beauté ! contemple en moi son esclave. Parcourez le monde entier : vous ne trouverez pas un enfant de plus belle espérance. Son nom est Ayvaz-Bally. C’est la prairie du huitième ciel ! Son père est boucher de son état ; le fils est une mine de pierres précieuses. »

Khoya-Yakub demanda : « De quel jardin est cette rose ? de quelle prairie est cette plante ? » Quelqu’un répondit : « Son père est boucher du pacha de cette ville ; Ayvaz-Bally est son nom. » Le marchand pensa lors en lui-même : « Kourroglou n’a pas d’enfants ; pourquoi n’adopterait-il pas un si beau garçon pour son fils ? Mais que dois-je faire ? Si, à mon retour à Chamly-Bill, j’essaie de lui dépeindre ce que j’ai vu, il ne me croira pas. » Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix pour faire le portrait d’Ayvaz.

Après un voyage de quelques jours, il revint à la forteresse de Chamly-Bill. Il fut dit à Kourroglou que son frère Khoya-Yakub était revenu. Il ordonna aussitôt à ses hommes d’aller à sa rencontre, et de l’amener dans la ville avec les honneurs qui lui étaient dus. Dès qu’il fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit asseoir à ses côtés, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains, comme à son supérieur. « Hourra ! mes enfants, du vin ! cria Kourroglou ; buvons en l’honneur de l’arrivée de notre frère. » Et ils s’assirent, et ils burent au point que Khoya-Yakub commença à devenir gris, et sentit sa tête s’allumer. Kourroglou lui demanda d’où il venait. Il répondit : « D’Orfah ! — Tu n’as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que mon Kyrat ? — Je n’en ai pas vu. — Dis, as-tu vu là, des hommes plus beaux et plus braves que mes compagnons ? — Je n’en ai pas vu. — As-tu vu, dis moi, une fête plus joyeuse que la mienne ? — Je n’en ai pas vu. — As-tu vu des échansons plus beaux et plus richement vêtus que les miens ? — Frère guerrier, j’ai vu là un jeune garçon que les mains de tous vos jeunes gens ne sont pas dignes de laver. Voilà que tu deviens vieux, et que tu n’as pas d’enfants : pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te servir et de te succéder lorsque tu seras mort, aussi bien qu’un appui et un fils tant que tu vivras ? » Il commença alors à vanter la beauté d’Ayvaz et sa mâle physionomie. Kourroglou dit : « Eh quoi ! marchand qui n’es bon à rien ! ne pouvais-tu dépenser quelques tumans pour payer un peintre et m’apporter sa ressemblance ? » Le marchand sortit une miniature de son habit et la tendit à Kourroglou. Kourroglou la prit ; et quand il l’eut examinée, les rênes de sa volonté échappèrent des mains de sa patience, et il s’écria : « Daly-Hassan, qu’on apprête une chaîne et des fers. » Le marchand, étonné, demanda ce que signifiait un ordre semblable. « Je vais te faire enchaîner, misérable ! » Pour quelle raison, et quel est mon crime ? Est-ce donc la récompense que tu me donnes pour t’avoir trouvé un fils ? — C’est pour le mensonge que tu as dit. Homme, écoute-moi ; je vais partir pour Orfah à l’instant même ; et tu attendras mon retour, enchaîné dans un cachot. Si le jeune garçon justifie réellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne couvre pas ta tête d’une pluie d’or et ne t’exalte pas au-dessus de la voûte des cieux. Mais malheur à toi, si Ayvaz est indigne de tes éloges ; car j’arracherai la racine de ton existence du sol de la vie ; et ton châtiment servira d’exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois pas mentir à tes supérieurs. »

Cela dit, il donna ordre d’enchaîner le marchand par le cou et par une jambe, et de le jeter ensuite en prison.

« Daly-Hassan ! que l’on selle Kyrat. » Daly-Hassan mit lui-même la selle et le coussin sur le cheval de son maître, et les attacha sept fois avec la sangle. « Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous ne se hasarde de boire de façon à s’enivrer jusqu’à ce que je sois de retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique ou du tambourin. Souvenez-vous de cette défense, ou je vous arracherai de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je mourrai ou je reviendrai avec lui. Écoutez ma chanson.

Improvisation. — « J’adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally. Attendez le jour d’adoption jusqu’à mon retour. Demandez-le en Turquie et en Syrie jusqu’à mon retour. Un homme brave monte l’arabe gris ou le bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux pieds légers. Tuez des veaux, égorgez des moutons, et nourrissez-vous de mes troupeaux jusqu’à mon retour. Kourroglou dit : le diable emporte l’ennemi ; les braves galopent sur des chevaux arabes : allez et buvez jusqu’à mon retour. »

Ayant dit cela, Kourroglou prit congé de ses frères, monta sur Kyrat et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville d’Orfah. Il n’en était plus qu’à un fersakh de distance, quand il se sentit une faim extrême ; et, voyant un berger qui gardait son troupeau sur la pente d’une colline, il se dit : « Le proverbe est bon : si tu as faim, va au berger ; si tu es las, au chamelier. Maintenant réfléchissons un peu de quelle façon j’attraperai à déjeuner. » Alors il s’approcha, et s’écria : « Que Dieu te bénisse, berger ! ne peux-tu me donner à déjeuner ? » Le berger leva la tête ; et, voyant un guerrier dont l’armure, à elle seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-même par-dessus le marché, il répondit : « Jeune homme, je n’ai point de mets digne de toi ; mais si tu peux t’accommoder de lait de brebis, je vais t’en chercher. » Kourroglou dit : « Dans ce désert une goutte de lait vaut le monde entier : vas-en chercher, et me l’apporte. » Le berger était d’une haute stature et taillé carrément ; il tenait dans sa main une énorme massue, dont la tête était armée de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux cassés et de tout ce qu’il avait pu se procurer de tranchant ; elle pesait un men et demi ; une courroie, passée dans un trou, la suspendait à son poignet. Le berger leva la massue : et, à ce signal, toutes les brebis se réunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui une écuelle de bois que les Kurdes appellent moudah et qui pouvait contenir trois mena de lait. L’ayant rempli jusqu’aux bords, il la mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour qu’il pût manger, Kourroglou en eut à peine bu quelques cuillerées qu’il se sentit très-faible, et dit : « Berger, n’as-tu pas une croûte de pain ? — J’en ai, dit le berger ; mais il n’est pas un fils d’homme qui puisse le manger. » Kourroglou reprit : « Il porte un nom mangeable ; et pour peu qu’il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi. » Le berger dit : « C’est du pain fait d’orge et de millet ; je l’ai pétri pour mes chiens. » Kourroglou dit : « N’importe, apporte-le tel qu’il est. » Le berger répliqua : « Le soleil l’a séché ; il est devenu tout à fait dur et moisi : tu te rompras les dents. » Kourroglou dit : « Ne, crains rien, mon garçon, et donne-le-moi promptement. » Un sac de peau était suspendu au dos du berger ; il l’en ôta, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier était si prodigieusement affamé, qu’il plongea ses deux mains dans le sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire ; et voyant que son hôte, qui avait déjà préparé de la nourriture pour quinze personnes n’interrompait pas sa besogne, il se dit à lui-même : « La faim l’a rendu fou ; car assurément nul fils d’Adam ne pourrait avaler tout cela ; quand il aura mangé cinq ou six cuillerées, il jettera le reste ; avec ce qu’il a apprêté pour lui, je pourrais nourrir une semaine entière, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau. » Pendant ce temps, Kourroglou émiettait le pain, et en remplissait l’écuelle. À la fin, enfonçant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui était debout, en contemplation devant lui. Il lui dit : « Assieds-toi, berger, et mangeons ensemble. » Le berger répliqua : « Beg, tu as préparé toi-même le repas, mange-le tout seul, car je ne puis t’aider. »

Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit à l’œuvre ; ses énormes et rudes moustaches gênaient le passage ; et le pain lui sortait de la bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en colère, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient par-delà ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable à l’entrée d’une caverne, et, prenant l’écuelle de ses deux mains, il avala le contenu jusqu’à la dernière goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si disait en lui-même : Par le saint nom d’Allah ! ce ne peut être là un homme, car aucun être humain ne pourrait avaler une telle quantité de nourriture. Encore une fois, je le répète, voyons, au nom d’Allah ! ce qui va arriver. S’il s’enfuit maintenant, ce sera la vampire du désert, ou Satan lui-même ; s’il reste, c’est un fils des hommes. On dit que la famine incarnée est arrivée sur la terre ; c’est là sûrement la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis ; mais au bout d’une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me dévorera moi-même. » Kourroglou pensait en lui-même : « Comment vais-je faire pour me rendre à Orfah et voir Ayvaz ? Si je me montre sous ce costume, et monté sur ce cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour que je ne sois pas découvert. Prenons plutôt les habits du berger, et entrons ainsi dans la ville. » Il dit donc au berger : « Viens là, et faisons l’échange de nos habits » Le berger se mit à rire et lui dit : « Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvreté ? Le châle seul qui est sur ta tête, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est passé dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang et mon troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi ? » Cela dit, il cracha dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d’une façon menaçante, il dit à Kourroglou : « Toi, si confiant dans la largeur de tes épaules, regarde aussi la largeur de mon cou. » Kourroglou sourit et lui dit « Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi ; il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans. Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il m’échappera. Je suis venu pour une raison importante ; faisons vite notre échange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les miens ; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar et le vendre. Son prix est de deux mille tumans ; profites-en, et ne m’oublie pas dans tes prières. Tu garderas aussi les autres choses qui m’appartiennent. » Le berger dit : « À coup sûr cet homme est fou ; je ne puis expliquer autrement tout ce que j’entends. Allons, Beg, déshabille-toi. » Kourroglou détacha sa ceinture et ôta tous ses habits. Le berger en lit autant de son côté, et mit les vêtements de Kourroglou, auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur ses épaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui dit : « Maintenant donne-moi ta massue ; » car il voyait qu’en cas de besoin elle pourrait lui être aussi utile qu’un sabre. La prenant à sa main, il dit : « Berger ! ton âme et l’âme de mon cheval. »

Le berger répondit : « Je jure par la foi de Dieu ! Que ton cœur soit en paix ; tu peux te fier à moi. » Et il disait en lui-même : « Dieu veuille que cet homme ne revienne jamais ; alors adieu la pauvreté ; le cheval et les vêtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai. »

Kourroglou prit congé du berger, et continua son voyage à pied ; le manteau du berger était sur ses épaules, la massue dans sa main, Il aperçut bientôt là ville d’Orfah, et marcha jusqu’aux portes. Ayant prononcé le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait avec amour, priant et soupirant en même temps. Kourroglou lui demanda en langue turque : « Quelle viande portes-tu là, que tu la convoites ainsi, et sembles soupirer après ? » Le Turc répondit : « Es-tu donc étranger, seigneur, ou viens-tu de quelque contrée éloignée ? » Kourroglou dit : « Oui, je viens de loin. » Le Turc lui dit alors : « Ne sais-tu pas que dans les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c’est la viande qui est chère ? J’ai une personne malade chez moi, à laquelle le médecin a prescrit la viande ; je vais chaque jour au bazar, mais je regarde en vain, je ne puis en trouver ; aujourd’hui, enfin, j’ai trouvé de la viande dans la boutique d’Ayvaz, fils d’Ibrahim le boucher ; j’ai été obligé de payer un okha deux piastres, et c’est là ce qui me fait soupirer. » Kourroglou demanda : « Se peut-il que la viande soit aussi chère ? — Oui, en vérité, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c’est énormément cher. » Kourroglou dit en lui-même : « Bonnes nouvelles pour mon berger ! Attends seulement un peu, maudit ; aujourd’hui même je vendrai tes moutons. » De là Kourroglou s’en fut vers la boutique d’Ayvaz, devant laquelle il aperçut une foule de gens, mêlés ensemble comme les plis d’un manteau froissé : les hommes venaient là pour acheter de la viande, les femmes pour admirer la beauté d’Ayvaz. Kourroglou désireux de le voir aussi, regardait par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant lui. Les Turcs, le jugeant d’après son costume, le prirent pour un berger et commencèrent à le frapper sur la tête. Alors Kourroglou se baissa dans l’intention de regarder à travers leurs jambes, mais il s’exposa ainsi à de plus graves insultes. « Je ne puis dompter ces Turcs grossiers, dit-il ; comment puis-je espérer d’enlever Ayvaz ? » Il se mit à coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa massue en l’air, dans l’intention de se frayer un passage, en poussant et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tête frappée eut le crâne brisé ; celui qui reçut le coup sur la jambe eut la jambe cassée ; celui qui le reçut sur les épaules resta sur la place.

De cette manière il chassa tout le monde de la boutique d’Ayvaz, quand il l’aperçut assis et tenant tristement sa tête dans sa main. Kourroglou dit dans son cœur : « Un vrai looty possède six tours ; cinq d’adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant. » Il s’approcha alors d’Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant : « Frère, pèse-moi un okha de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les rejoindre. » Ayvaz se dit : « Voilà une bonne pratique pour moi ; je vends un okha de viande deux francs, il ne m’en donne qu’un, et me demande son reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont partis. » Ayvaz était orgueilleux à cause de sa beauté, et il dit avec aigreur : « Viens ici, approche-toi plus près, maître niais ? Que veux-tu dire ? » Kourroglou s’approcha d’Ayvaz, et celui-ci ayant plié un de ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres. Kourroglou dit : « Jeune espiègle, pourquoi me frappes-tu ? » Mais il était joyeux dans son cœur, et il ne ressentait aucune colère de cette preuve de courage. Ayvaz repartit : « Drôle, tu veux déprécier ma marchandise ; en présence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux livres. » Kourroglou dit : « Tu es un enfant ; ce n’est pas pour acheter de la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici. — Que veux-tu dire, demanda Ayvaz ? — Sot que tu es, répliqua Kourroglou, j’ai neuf cents moutons à vendre, et je venais ici pour connaître le prix réel de la viande, savoir si elle est chère ou bon marché. » On dit, avec vérité, que la raison abandonne la tête d’un boucher quand il entend le bêlement d’un troupeau. Ayvaz n’eut pas plus tôt entendu parler de neuf cents moutons, qu’il dit : « Mon oncle, je ne savais pas que tu étais un maître berger ; j’ai été grossier dans mon langage ; tu es en droit de me couper la langue. Je t’ai frappé, coupe-moi la main, pardonne seulement ma faute. »

Kourroglou fit l’improvisation suivante :

Improvisation. — « Tu frapperas l’ennemi armé, fût-il enveloppé dans un feuillet du Coran ! Mon futur enfant ! lumière de mes yeux ! je ne me fâche pas de semblables bagatelles. » Ayvaz dit alors : — « Pour l’amour de Dieu ! mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amené neuf cents moutons. Notre ville a cinquante bouchers ; ils vont tous te persécuter, et tu seras obligé de diviser ton troupeau entre eux tous ; de sorte qu’il n’y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux d’attendre ici et de t’asseoir, tandis que je vais aller chercher mon père. Nous achèterons à nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls te donnerons l’argent. » Kourroglou répondit : « Va donc, je t’attendrai ici. — Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande ; s’il vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-même. » Kourroglou répliqua : « Va, et repose-toi sur moi ; j’ai été boucher dix-sept ans, et je connais mon état ; je vendrai bien à ta place. » Ayvaz laissa la boutique à la garde de Kourroglou, et courut chercher son père. Bientôt après, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit Kourroglou, et pensa en lui-même : « Comment acheter d’un pareil monstre ! Je suis vraiment effrayé de lui. » Ainsi ruminant, il allait de long en large.

Kourroglou le vit et lui dit : « Tu vas et viens comme si tu étais malade ; de quoi as-tu besoin ? » Le Turc prit une piastre dans sa poche, et demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l’argent sur l’étal et d’entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la meilleure viande : « Prends-la toute ! » lui dit-il. Le Turc, pensant qu’il y avait quelque tricherie là-dessous, ou bien qu’on voulait se moquer de lui, répondit : « Tout ce que j’ai à recevoir, c’est un demi-okha de mouton, et je n’en prendrai pas davantage. » Kourroglou leva sa massue sur lui, et s’écria : « Es-tu sourd ou stupide ? Je te dis de prendre tout. » Le Turc dit dans son âme : « Il faut toujours profiter de l’occasion ; je vais essayer de prendre tout. S’il ne me dit rien, il aura évidemment perdu le sens ; si c’est le contraire, je jetterai la viande par terre, et je me sauverai. » Il entra dans la boutique lentement, et avec timidité prit la viande, la mit sur son épaule, ayant, pendant tout ce temps les yeux fixés sur Kourroglou ; ensuite il quitta la boutique et commença à courir, et, tout en fuyant, il regardait souvent derrière lui ; mais personne ne le suivait. Il avait toujours quelque appréhension, et il courait aussi fort que la vitesse de ses jambes le lui permettait. Il n’était pas loin de sa maison quand il rencontra quelques amis, qui lui demandèrent la raison de cette hâte. « Oh ! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine ! Un fou est assis dans la boutique d’Ayvaz ; pour une piastre, il m’a donné toute une épaule de mouton ; quel beau trafic ! Il y a encore onze quartiers dans la boutique ; allez vite, et il vous les donnera sûrement. » Pendant que Kourroglou vendait ainsi toute la viande d’Ayvaz pour douze piastres, ce dernier arrivait à la maison de son père transporté de joie, et il dit : « Il est venu à notre boutique un berger qui a neuf cents moutons ; je l’ai retenu, et nous achèterons son troupeau. » Son père, Mir-Ibrahim, le boucher, se rendit promptement à la boutique, et dès qu’il vit Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l’accueillit avec de grands embrassements, l’appelant beg, et ami, et frère en même temps. Kourroglou pensa en son cœur : « Je t’entends, coquin, tu veux m’attraper. » Mir-Ibrahim dit : « Beg, votre nom a échappé de ma mémoire ; tout ce que je sais, c’est que vous aviez coutume de m’honorer de votre présence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ; mes yeux vous cherchaient et vous désiraient. » Kourroglou pensait dans son cœur : « Fripon ! tu achètes le pain du boulanger, et puis tu le lui revends ensuite. » Et alors il dit : « Mon nom est Roushan. » Il ne disait pas un mensonge, car tel était vraiment son nom. Le boucher sur cela commença à se plaindre : « Comment ! nous aviez-vous oublié ? et pourquoi être resté si longtemps sans voir votre ami et votre frère ? » Kourroglou répondit : « Les moutons que j’avais coutume d’amener ici venaient tous de la Perse ; maintenant Kourroglou demeure sur les frontières, à Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m’a retenu ; mais, grâce à Dieu ! Kourroglou étant mort, je te fournirai désormais autant de moutons que tu peux désirer. » Mir-Ibrahim, le boucher, demanda : « Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort ? — Mort et enterré ! J’ai moi-même assisté à ses funérailles. » Le boucher dit : « Dieu soit loué ! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de ce bandit, a défendu à mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que Kourroglou ne l’enlève et ne le couvre d’infamie. Depuis sept ans, Ayvaz n’est jamais sorti de la forteresse. » Kourroglou disait en lui-même : « Voyez cette sale tête ; il m’a enterré vivant, mais je l’aurai bientôt moi-même mis au tombeau ; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu’à la fin du monde. »

Ayvaz, voyant qu’il ne restait plus de viande dans la boutique, crut d’abord qu’elle avait été vendue ; mais quand il regarda dans la bourse, il n’y trouva que douze piastres, et dit : « Berger, puisse ta maison s’écrouler ! » et alors il se mit à pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la cause de ses larmes ; et lui dit : « Père, j’ai confié à Roushan douze quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la pièce. » Kourroglou répondit : « J’avais entendu dire que la corporation des bouchers était renommée pour son avarice sordide, je vois que cela est exact. À chacun des douze amis que j’ai dans la ville, j’ai envoyé un morceau de viande. Quoi qu’il en soit, vous ne perdrez rien. Douze quartiers font six moutons ; quand tu viendras acheter mon petit troupeau, tu pourras en prendre douze gratis. » Quand Mir-Ibrahim entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. « Retiens ta langue, imbécile, dit-il, et ne mange plus de bouc. Ton oncle Roushan sait ce que c’est que d’être un homme ; il nous donnera quatorze moutons. » Kourroglou vit qu’il avait perdu deux moutons de plus, et dit en lui-même : « Ta bouche est prête, ton gosier est ouvert, il ne manque que la poire pour jeter dedans ; mais la poire ? » Mir-Ibrahim dit : « Allons, Roushan Beg, levons-nous, et allons à la maison ; nous apprêterons l’argent, et réglerons nos comptes. » Ayvaz ferma la boutique, et ils s’en allèrent tous trois à la maison.

Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu’il irait chercher l’argent. Quand ils se trouvèrent seuls, Ayvaz s’assit sur un siège plus élevé que Kourroglou ; Ayvaz se leva et prit dans une niche une bouteille et un verre qu’il plaça devant lui, et alors, relevant ses manches jusqu’au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida. Kourroglou n’avait pas bu de vin depuis quelque temps ; son cœur battait avec violence ; il contemplait tendrement l’heureux buveur, et se léchait les lèvres. Ayvaz dit : « Roushan, mon oncle, pourquoi lèches-tu ainsi tes lèvres ? » Kourroglou répliqua : « Que je devienne ton esclave ! Ô phénix du paradis ! quelle est cette liqueur rouge que tu bois ? » Ayvaz dit : « N’en as-tu encore jamais vu, mon oncle ? Cela s’appelle du vin. » Kourroglou reprit : « Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et laisse-moi le boire. » Ayvaz dit alors : « Ce breuvage a cette mauvaise qualité, qu’il rend fous ceux qui en boivent. — Comment cela ? » Ayvaz répliqua : « Donnez-en seulement une once à un bouc, et aussitôt il aiguisera ses cornes et se battra contre un loup ; donnez-en à un poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois, tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as amené neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te les prendront de force. » Kourroglou dit : « Ayvaz, puisse-je devenir la victime de tes yeux ! J’avais coutume d’en boire beaucoup ; nous en récoltons en grande abondance. » Ayvaz lui dit : « Comment le fait-on dans votre pays ? — Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse jusqu’à ce que le jus en soit bien exprimé ; alors on en remplit un vase que l’on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu’à ce qu’il soit réduit d’un tiers, et que la quatrième partie demeure ; alors nous jetons dedans du pain coupé en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts. » Ayvaz dit : « Puisses-tu mourir, oncle, tu m’as compris merveilleusement ! la chose dont tu parles s’appelle Dushab. — Comment ? qu’est-ce donc, alors, que tu bois ainsi, mon enfant ? — C’est du vin. — Bien, bien, je le vois à présent ; nous en avons en abondance dans notre pays. — Comment le faites-vous dans vôtre pays, mon oncle ? — Nous prenons de la crème, que nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu’à ce que le beurre paraisse à la surface. On met le beurre dans le pilon, et l’on boit ce qui reste. — Puisses-tu mourir, oncle ! ceci est le abdough (lait de beurre). — S’il en est ainsi, pour l’amour de Dieu ! laisse-moi y goûter. — J’ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras bu. »

Kourroglou réitéra sa demande, jusqu’à ce qu’enfin Ayvaz, touché de pitié, consentit à lui en donner un verre. « Ô Dieu ! s’écria-t-il, maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m’a offert à boire de ses propres mains ! » Il vida le verre, et, comme il n’avait mouillé qu’une de ses moustaches, il dit : « Donne-m’en un autre verre, pour l’autre moustache. » Il continua ainsi de boire et eut bientôt vidé la bouteille jusqu’à la dernière goutte. Ayvaz dit alors d’une voix irritée : « N’oublie pas que ce n’est pas du lait de beurre : tu sentiras bientôt ta tête s’appesantir. » Kourroglou dit : « Mon petit oiseau de paradis ! tu ne penses à personne qu’à toi ! regarde-moi aussi. » Cela dit, il se leva, et, s’apercevant qu’il y avait encore six bouteilles d’eau-de-vie dans la niche, il les prit l’une après l’autre, et les vida jusqu’à la dernière goutte. Ayvaz s’écriait : « Ceci n’est pas du vin, mais de l’eau-de-vie, rustre ; pourquoi en as-tu bu plus d’une ! » Kourroglou dit : « Ô perroquet du paradis ! elles se mêleront dans mon ventre. » Ayvaz était fâché et se disait : « Il est ivre, il va bientôt tomber endormi ; alors, comment achèterons-nous ses moutons ? » Kourroglou prit un siége, et, regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et commençant à jouer, dit : « Ayvaz, que je sois ton esclave ! laisse-moi tirer quelques sons de la guitare ! — Quoi ! sais-tu donc en jouer, oncle ? » Kourroglou dit : « Quand j’étais un enfant, un simple petit berger, mon père fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cèdre ; il y mit des cordes faites avec les crins d’une queue de cheval, et j’ai appris dessus à jouer un peu. » Ayvaz lui donna la guitare : Kourroglou l’accorda, et elle résonnait sous ses doigts comme un rossignol. L’enfant émerveillé écoutait avec ravissement. À la fin, reprenant son sang-froid, il demanda : « Oncle, peux-tu chanter aussi bien que tu joues ? — Je vais l’essayer et chanter, si tu me le permets. Que pouvons-nous faire de mieux ?… Nous sommes tous deux gris ; si je ne chante pas ici, où chanterais-je donc ? » Cela dit, il chanta l’improvisation suivante :

Improvisation. — « Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du boucher ! Mais il ne faut pas répéter mes paroles. La rosée est descendue sur les joues de la rose. Tu as vidé la coupe, tu es gris, même ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd’hui fils du boucher, mais qui seras bientôt le mien. »

Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda :

« Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou ! »

Kourroglou fit l’improvisation suivante :

Improvisation. — Les roses du jardin sont en pleine floraison ; les rossignols amoureux chantent, les vallées de Chamly-Bill sont obscurcies par de nombreuses tentes. C’est là qu’est ma demeure. Ô fils du boucher !… »

Ici Kourroglou s’arrêta et se dit : « Si je terminais cette chanson par le nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore berger un peu de temps. » Il chanta l’improvisation suivante :

Improvisation. — « Dois-je le confesser ? Non, je suis berger. La vie des êtres créés doit avoir une fin. Quand je tire de l’arc, ma flèche traverse le roc, ô fils du boucher ! »

Comme il disait ces mots, le père d’Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la chambre avec l’argent destiné à l’achat des moutons et dit : « Lève-toi, Roushan-Beg, et allons où est le troupeau, afin de terminer notre marché. »

Kourroglou, voyant qu’Ayvaz ne bougeait pas, dit : « Mir-Ibrahim, l’enfant ne viendra-t-il pas avec nous ? — Il faut qu’il reste à la maison ; le pacha lui a défendu de quitter la ville ainsi que je te l’ai dit. — N’as-tu pas honte d’avoir peur du cadavre de Kourroglou ? Vous croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous pas ? Je te répète que Kourroglou est mort depuis plus d’un mois. Maintenant, sois franc ! ce n’est pas Kourroglou que tu crains ; mais tu as peur que je te force à être reconnaissant, quand j’aurai fait don à Ayvaz de trente moutons. »

Lorsque le boucher eut entendu qu’il s’agissait encore d’un présent de trente moutons, il perdit la tête. Il donna à Ayvaz un vigoureux soufflet sur la face, et s’écria : « Lève-toi, niais, et fais un grand salut à Roushan-Beg ! c’est un homme libéral, c’est un grand homme, et sa parole est une parole. » Ayvaz, qui était excité par le vin qu’il avait bu, non moins que tout ce qu’il venait de voir et d’entendre, sentit un frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son cœur : « Cet homme doit être Kourroglou lui-même ou quelqu’un de sa bande. » Il prit sa guitare et dit : « Père, laisse-moi chanter une chanson et je vous accompagnerai ensuite. »

Improvisation. — « Père, ne confonds pas mon entendement ! un homme comme lui ne peut être un berger. Tu n’as qu’un fils, songes-y ! Ne l’emmène pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-là. J’ai comparé ses paroles avec ses actions ; c’est un fou étrange. Son amitié et sa haine ne durent qu’un moment. Ce doit être Kourroglou lui-même ou Daly-Hassen : cet homme ne ressemble certainement pas à ton berger. »

Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa : « Cet enfant est pénétrant ; c’est le fils qu’il me fallait. » Ayvaz continuait ainsi :

Improvisation — Père, ses marchands trafiquent dans les quatre parties du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent à ses dépens. Il n’aime aucun compte, mais distribue libéralement ses dons par cinq et par quinze. Crois-moi, un berger n’a pas cet air-là. »

Mir-Ibrahim dit : « Que faut-il faire, mon fils ? Comment aurons-nous les neuf cents moutons ? » Ayvaz continua et chanta :

Improvisation. — « Renvoyez-le ; envoyez-le où nul œil ne pourra le voir. Que pas un hôte, pas un voisin ne s’aperçoive de sa venue. Qu’on ne le voie pas même dans le sommeil ! un homme de cette apparence ne peut être, croyez-moi, ne peut être un berger. Le nom d’Ayvaz est attaché à cette chanson. Un signe, en forme de croix, a déjà été brûlé sur ma poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tête.

« Père, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps ! »

Kourroglou, voyant qu’Ayvaz avait deviné ce qu’il était, se pencha doucement vers lui, et lui dit à l’oreille :

« Méchant enfant ! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le troupeau ? Je te montrerai quatre belles cages attachées au dos d’un jeune âne ; chacune d’elles contient quantité d’alouettes, de cailles, de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d’oiseaux chanteurs. Aussitôt que nous serons arrivés, je t’en ferai présent, ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, où ils chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu écouteras leur ramage, tu seras réjoui. »

Ayvaz alors pleura et dit : « Je ne puis m’en défendre, viens, père, allons. — Oui, allons, mon enfant, nôtre ami Roushan-Beg empêchera bien que tu sois arrêté aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un esclave avec nous. »

Ainsi, après avoir pris l’argent pour payer les moutons, Ayvaz, Kourroglou, Mir-Ibrahim et l’esclave se mirent en route. À un fersakh de distance d’Orfah, ils arrivèrent à la montagne dont il à été parlé, sur laquelle le berger faisait paître ses moutons. Quand le boucher aperçut de loin le troupeau, il fut réjoui dans son cœur et dit : « Est-ce là ton troupeau, Roushan-Beg ? — Ce l’est. — Commençons donc nôtre marché. Nous conviendrons d’abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y a de moutons gras et en bon état ; combien de maigres et d’estropiés. — Qu’il en soit ainsi ! Fais comme il te plaira. — Combien as-tu de moutons ? — Je t’ai dit ce matin que j’en avais neuf cents ! — Combien de maigres et combien de gras ? — Je n’ai jamais de bétail maigre, mâle ou femelle ; tous mes moutons sont gras et en bon état. Aucun d’eux n’a plus de deux ans, et les brebis n’ont pas encore agnelé. — Bien, as-tu acheté ces moutons ou les as-tu élevés ? — Un menteur est pire qu’un chien, et je te dirai la vérité : j’en ai acheté la moitié, et j’ai élevé moi-même l’autre moitié. — Combien veux-tu les vendre la pièce ? — Je veux les vendre en bloc. — À quel prix ? — Maudit soit celui qui ment. Je te dirai la simple vérité. Je les ai achetés cinq piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j’aie au moins une piastre de profit dans le marché. Je ne désire pas en avoir davantage avec toi. »

Pendant qu’ils marchandaient ainsi, l’oreille d’Ayvaz suivait chaque parole qu’ils prononçaient. Il dit tout bas, à son père : « Je lui ai fait boire du vin, il ne sait pas ce qu’il dit. On ne peut pas acheter un mouton moins de cinq tumans. Comptez l’argent sans délai, père, et lorsqu’il l’aura reçu, il ne pourra plus se rétracter, quand même il recouvrerait la raison. »

Mir-Ibrahim ouvrit le sac où était l’argent, qu’il compta et versa ensuite dans le pan de la robe de Kourroglou. Ce dernier, voyant que plus de la moitié était déjà payée et que le compte avançait rapidement, dit dans son cœur : « Comment me débarrasserai-je de ce fripon de Turc ? » Il possédait une force de poignet si extraordinaire, qu’il pouvait serrer entre ses doigts une pièce de monnaie assez fort pour en effacer l’empreinte. Ayant ainsi effacé une piastre, il la jeta avec colère devant le boucher et s’écria : « Ceci est de la fausse monnaie. » Mais la ruse n’avait pas échappé à l’œil perçant d’Ayvaz, qui dit : « Roushan-Beg, nous ne sommes pas riches ; nous avons emprunté la moitié de cet argent ; pourquoi l’altères-tu méchamment ? » Kourroglou répliqua : « Ayvaz, mon enfant ! je n’ai ni marteau ni enclume avec moi. Les coquins d’ouvriers de la monnaie ont oublié de frapper les chiffres du sultan sur la piastre ; et il faudra que je perde dessus. » En disant ces mots, il se leva, jeta tout l’argent parterre, et dit d’une voix irritée : « Il y a cent bouchers dans Orfah ; je leur vendrai une portion des moutons, et je vous vendrai l’autre. » Et il s’éloigna. Les prières du boucher furent inutiles, et Kourroglou était sur le point de partir, lorsque Mir-Ibrahim, au désespoir, dit à son fils : « Puisses-tu mourir jeune, Ayvaz ; va, cours après lui, et prie-le de venir terminer le marché ; peut-être t’écoutera-t-il. »

Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains, il le supplia, en disant : « Je t’en conjure, mon oncle, ne sois pas fâché, et reviens. » Kourroglou, faisant semblant de s’adoucir, revint, et s’assit à sa première place. Quand l’argent fut tout compté, on s’aperçut qu’il manquait encore trente tumans. Le boucher dit : « Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les conduirons à la ville, où je lui paierai le reste de la somme. Tu dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin. » Kourroglou répliqua : « Je n’irai pas à Orfah, car j’ai entendu dire que ceux qui y passent la nuit avec de l’argent sont assassinés. Il faut que tu me payes ici même. — Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg ; cependant je ferai comme tu l’ordonnes. Reste ici avec Ayvaz ; et toi, mon enfant, sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je courrai à la ville chercher le reste de l’argent. »

Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah.

Kourroglou, sous prétexte d’aller chercher les quatre cages qu’il avait promises à Ayvaz, laissa ce dernier avec l’esclave, tandis qu’il retournait vers le berger. Il reprit son armure, ainsi que ses dix-sept armes. Alors il demanda au berger : « Où est mon cheval ? — Oh ! puisse ta maison tomber en ruine ! Ton cheval est aussi fou que toi-même. Je l’ai attaché par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s’il est mort ou vivant. » Kourroglou lui dit : « Misérable ! je souillerai le tombeau de ton père ! Tu as fait du mal à mon cheval, fils de chien ! » Et il courut sans délai vers le ravin, où il vit son Kyrat attaché d’une telle façon, qu’il ne pouvait bouger. Il détacha les liens de son cheval, le sella, serra la sangle, puis, l’ayant embrassé sur les deux yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d’abord le sac de piastres, qu’il attacha derrière la selle avec des courroies. « Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et partons ! — Guerrier, tu te moques de moi ; mon oncle Roushan sera bientôt ici, et tu seras démonté par un seul coup de sa massue. — Frotte les yeux, Ayvaz, et regarde ; ne reconnais tu pas ton oncle ? » Ayvaz l’examina attentivement. « Oui, c’est lui, dit-il, c’est Roushan-Beg lui-même ; seulement son habit n’est pas le même. »

Il commença à pleurer, et s’écria : Ô ma mère ! ô mon père ! où êtes-vous ? » Ses larmes et ses prières lui servirent peu. Kourroglou l’enleva sur sa selle, le plaça derrière lui, et ayant lié un shawl autour de son corps et de celui d’Ayvaz, il assujettit ce dernier à sa ceinture. Ensuite il donna un coup d’éperon à son cheval, le fouetta, et emporta sa proie. Le crédule esclave du boucher pensait que tout cela n’était qu’un jeu. Cependant il courut après lui et cria : « Trêve à ce jeu, trêve à cette plaisanterie. » À la fin il se fâcha, sortit un poignard du fourreau, et l’élevant devant Kourroglou, il dit : « Laissez l’enfant, ou je vous passe ce fer à travers le corps. » Kourroglou dit : « Voyez ce reptile ! Il faut que je montre quelque merci envers lui. » Alors il lança sa massue après lui, et le crâne de l’esclave fut écrasé comme la tête d’un pavot.

Le berger, qui vit ce meurtre, devint soucieux ; et, tremblant de frayeur, il commença à réciter les prières des mourants. Kourroglou lui ordonna d’approcher et d’ouvrir ses oreilles. Alors il délia sa bourse, en fit tomber bon nombre de piastres, et lui demanda : « Berger, as-tu vu un chameau ? » Le berger répliqua : « Je n’ai pas même vu un mouton. » Kourroglou dit : « Berger, tu vas conduire à l’instant ce troupeau à la ville ; pendant ce temps j’enlèverai Ayvaz. » Ainsi le berger conduisit son troupeau à Orfah, tandis que Kourroglou emmenait Ayvaz à Chamly-Bill. L’enfant désolé criait douloureusement : « Malheur à moi ! je laisse ma tante derrière moi ; j’abandonne la femme de mon oncle ; malheur à eux, malheur à moi ! » Ses yeux étaient rouges et enflés comme des pommes. Kourroglou fit l’improvisation suivante :

Improvisation. — « Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne tourmente pas mon cœur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz ! »

Ce dernier, en réponse, fit l’improvisation suivante :

Improvisation — « Tu dis qu’il ne faut pas pleurer ! Comment puis-je retenir mes larmes, ô Kourroglou ? Tu me dis de ne pas te tourmenter de mes chagrins ; comment puis-je m’empêcher d’être triste ? »

Alors Kourroglou chanta :

Improvisation. — « Je revenais des champs, je revenais des déserts, et je demandais aux bergers s’ils ne t’avaient pas vu. Je t’ai séparé de ton vieux père ; Ayvaz, ne pleure pas. »

Ayvaz chanta ainsi :

Improvisation. — « Tu as rempli les sacs avec l’argent ; tu as déchiré le fond de mon cœur ; tu as courbé sous le chagrin le dos de mon père. Comment puis-je m’empêcher de pleurer, ô Kourroglou ?

Kourroglou chanta :

Improvisation. — « Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan ? Ne serai-je pas pour toi un père, un tendre parent ? Ne crie pas, ne pleure pas, Ayvaz. »

Ayvaz chanta alors :

Improvisation. — « Mes fleurs, je vous ai laissées dans le jardin ! J’ai laissé derrière moi des beautés dont la ceinture mérite d’être embrassée, j’ai laissé derrière moi mon nom et ma famille ! Comment puis-je retenir mes larmes, ô Kourroglou ? »

Kourroglou chanta :

Improvisation. — « Plus de larmes, je t’en conjure, ou tu me feras pleurer moi-même comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras un guerrier, tu seras la gloire et l’orgueil de Kourroglou. Ne pleure plus. »

Ayvaz dit : « J’ai ouï dire que tu étais un guerrier ; tu dois alors me traiter comme il convient à un guerrier. Je ne puis dire si tu es un homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m’empêcher de pleurer ? »

Kourroglou lui promit d’en faire son fils, de le faire vivre dans l’abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuèrent leur voyage à Chamly-Bill.

Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher l’argent, et dit à sa femme : « J’ai rencontré aujourd’hui un berger qui est un grand niais. J’étais à court de quelques tumans pour payer les moutons, et je lui ai laissé Ayvaz en otage. Va, et tâche de trouver l’argent promptement. » Sa femme court chez quelques parents et amis ; et, ayant obtenu la somme nécessaire, elle l’apporta au boucher. Celui-ci remonta à la hâte sur sa chétive rosse, et retourna vite au troupeau. Mais à peine avait-il passé la porte, qu’il vit le berger entrant dans la ville avec ce même troupeau. « Berger, tu es un fripon, un voleur ! De quel droit amènes-tu mes moutons à la ville ? Je les ai achetés, je les ai payés. » Le berger dit : « Je ne te comprends pas. » Mir-Ibrahim demanda : « Quoi ! n’es-tu pas le berger de Roushan-Beg ? — Tu rêves comme si tu avais la fièvre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est celui que tu nommes Roushan-Beg. — Misérable ! ne m’avez-vous pas vendu ces moutons, il n’y a qu’un instant ? n’avez-vous pas pris l’argent ? — Arrière, avec ton mensonge ! Les brebis sont la propriété de Reyhan l’Arabe, et je les amène en ville pour les traire. Les brebis que l’on trait dans la place du marché se vendent un meilleur prix. »

À ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir à la peau. Il descendit pour tâter les mamelles des brebis, et s’aperçut qu’elles avaient toutes du lait. Il dit : « Ce hâbleur, Roushan-Beg, me disait, en me vendant son troupeau, qu’il ne s’y trouvait que des mâles ou des brebis qui n’avaient jamais porté. Sans aucun doute, c’était Kourroglou, qui, après m’avoir trompé, doit avoir emmené Ayvaz avec lui. N’as-tu pas vu deux jeunes garçons sur la montagne ? » Le berger dit : « Oui, j’ai vu deux jeunes garçons jouant et luttant ensemble sur la montagne. »

Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hâte, et courut au galop. Il ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta clouée à son palais ; il commença à frapper ses tempes si violemment qu’il tomba de cheval. Dans son désespoir, il se jeta sur la terre ; et, répandant de la poussière sur sa tête, s’écria : « Malheur à moi ! il m’a enlevé mon fils. »

Mir-Ibrahim fut trouvé dans cet état déplorable par Reyhan l’Arabe. Ce dernier était un riche seigneur, qui se rendait au delà des montagnes pour chasser, accompagné de cent soixante cavaliers. Quand il se fut approché, et qu’il eut examiné les choses, il reconnut son beau-frère dans l’homme ainsi désolé : « Quoi ! est-ce vous, Mir-Ibrahim ? Pourquoi ces larmes, et que signifie ce désespoir ? » Le pauvre père, que la douleur privait de la parole, put seulement prononcer ces mots : « Il l’a emmené… il l’a emmené !… » Reyhan l’Arabe demanda en colère : « Fils d’un père brûlé, qui, et par qui enlevé ? » Une demi-heure se passa avant que Mir-Ibrahim eût recouvré ses sens, et il dit : « Je l’ai vendu à Kourroglou ; il l’a enlevé, il s’est enfui. — Parle clairement. Si tu lui as vendu quelque chose, il avait droit de prendre sa propriété. » Ce ne fut qu’après de nombreuses questions que Reyhan l’Arabe dit, dans son cœur : « Kourroglou, tu es un misérable, tu as passé ta main crasseuse sur ma tête, et enlevé le gibier de mes réserves. » Il appela ses cavaliers, et dit : « Enfants, je vais courir après lui ; suivez-moi. » Alors ils galopèrent à la poursuite de Kourroglou, guidés par les traces des pas de son cheval.

Reyhan l’Arabe était monté sur une jument. Kourroglou continuait de marcher, sans être averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses oreilles. C’était un signe certain de la présence de la jument, à environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son cœur : « Mon Kyrat doit sentir la jument de Reyhan l’Arabe. Celui-ci a sans doute tout appris, et me poursuit maintenant. » Il regarda le ciel, et vit quelques oies sauvages passer au-dessus de sa tête. Kourroglou pensa : « Je vais décocher une flèche au guide de la bande : si l’oiseau tombe, je serai vainqueur ; mais si la flèche revient seule, Ayvaz ne sera pas à moi. » Il prit une flèche de son carquois ; et, après l’avoir placée sur son arc, il l’envoya dans l’air. En très-peu de temps, l’oie descendit, et vint tomber aux pieds de son cheval.

Kourroglou se sentit très-heureux ; il arracha une couple des plus belles plumes de l’oie, et, ôtant le bonnet d’Ayvaz, les attacha, en guise de plumet, à sa calotte. Ayvaz dit : « Tu as fait des trous, avec ces plumes, dans ma calotte ; j’ai une belle nièce qui m’en fera une neuve. — Ô mon fils ! répliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma maison, tes habits seront d’or et de soie. » En entendant cela, Ayvaz pleura amèrement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson suivante :

Improvisation. — « Que ta tête semble belle avec cette plume ! c’est comme la tête d’une grue mâle. Je la garderai, je veillerai soigneusement sur elle. Je t’ai cherché dans le ciel, et je t’ai trouvé sur la terre. Ne pleure pas, ma jeune grue. La ligne arquée de tes sourcils a été dessinée par la plume du Tout-Puissant. Tu es juste en âge, tu as quinze ans, ô jeune garçon ! À tous ces ornements un seul manque encore : c’est celui des exploits chevaleresques. Tu seras le modèle d’un guerrier. Je couvrirai ta tête d’une calotte d’or. Ô ma jeune grue ! ne pleure plus. » Après une pause, Kourroglou chanta :

Improvisation. — « Je te vis, et mon cœur fut heureux. Tu trouveras en moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou le bélier. Je suis bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, à la tête de grue, ne pleure plus. »

Retournons maintenant à Reyhan l’Arabe. Il connaissait parfaitement tous les chemins et sentiers des environs d’Orfah ; il savait aussi que Kourroglou y venait pour la première fois, et par conséquent ne connaissait pas les localités. Il y avait une passe étroite au-dessus d’un précipice qu’il fallait traverser au moyen de quelque chose ressemblant à un pont jeté dessus. Avant que Kourroglou pût avoir passé ce pont, Reyhan l’Arabe y était arrivé en faisant un détour, et il se posta à l’entrée même. Kourroglou, voyant que sa route était interceptée, se détermina à gravir la montagne rapide qui surplombait le pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses éperons et le fouetta ; Kyrat grimpa comme une chèvre sauvage, et fut bientôt debout sur le sommet. Kourroglou, regardant alors de tous côtés, ne vit rien que les murs perpendiculaires des précipices horribles. On ne voyait aucun passage ; seulement, au pied d’un des flancs de la montagne, il y avait un ravin large de douze mètres et de cent mètres de long. Kourroglou demeura à méditer sur ce qu’il y avait à faire.

Reyhan l’Arabe alors dit à ses gens : « Mes enfants, mes âmes, pas un pas de plus. Restez où vous êtes : pas un de vous ne pourrait monter au lieu où est maintenant Kourroglou ; il faudra qu’il y meure ou qu’il descende. »

À tout événement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la montagne ; mais, ce qu’il eut de pire, c’est que Kyrat y tomba malade, Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria : « Ô Dieu ! si le jour de ma mort est arrivé, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites. » Il regarda alors Kyrat, et son cœur fut réjoui quand il vit que son cheval paissait et mangeait l’herbe avec appétit, signe évident que sa santé s’améliorait, grâce à l’intercession de la sainte âme d’Ali. Il alla examiner le ravin, large de douze mètres, et pensa : « Quel que puisse être le résultat, je veux l’essayer. Si Kyrat franchit le ravin, nous sommes sauvés ; s’il ne le peut, alors nous périrons tous trois misérablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brisés en mille pièces au fond du précipice. Je ne puis attendre plus longtemps. » Il sauta sur son cheval, lia Ayvaz à sa ceinture avec un châle, et improvisa à son cheval le chant suivant :

Improvisation. — « Ô mon coursier ! ton père était bedou, ta mère kholan. Sus ! sus ! mon digne Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill ! Ne me laisse pas ici, parmi les mécréants et les ennemis, au milieu du noir brouillard. Sus ! sus ! mon âme, Kyrat, emporte-moi à Chamly-Bill ! »

Aussitôt que Reyhan l’Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit à rire et cria d’en bas : « Bien, maudit ! tu as dit tes dernières paroles ; mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos mains. » Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat :

Improvisation. — « Hélas ! mon cheval, ne me laisse pas voir ta honte. Tu seras couvert de harnais de soie à ta droite et à ta gauche ; je ferai ferrer tes pieds de devant et tes pieds de derrière avec de l’or pur. Sus ! sus ! mon Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill ! Ton corps est aussi rond, aussi mince et aussi uni qu’un roseau. Montre ce que tu peux faire, mon cheval ; que l’ennemi te voie et devienne aveugle d’envie. N’es-tu pas de la race de kholan ? n’es-tu pas l’arrière-petit-fils de Duldul ? Ô Kyrat ! porte-moi à Chamly-Bill, vers mes braves. Je ferai tailler pour toi des housses de satin, et je les ferai broder exprès pour toi. Nous nous réjouirons, et le vin rouge coulera eu ruisseaux. Ô mon Kyrat ! toi que j’ai choisi entre cinq cents chevaux, sus ! sus ! porte-moi à Chamly-Bill. »

Ayant fini ce chant, Kourroglou commença à promener Kyrat. Reyhan l’Arabe le vit d’en bas, et, devinant que Kourroglou préparait son cheval à franchir le ravin, il dit à ses hommes : « Voulez-vous parier que Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce précipice ? Son grand courage me plaît. Je vous prends à témoin que s’il franchit le ravin, je me garderai de persécuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui laisserai emmener Ayvaz ; s’il succombe, je rassemblerai leurs membres dispersés et les ensevelirai avec honneur. » Il dit ces mots, et il regarda la montagne tout le temps à travers un télescope. Kourroglou continuait à promener Kyrat jusqu’à ce que l’écume parût dans ses naseaux. Enfin, il choisit une place où il avait assez d’espace pour sauter ; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.

Le brave Kyrat s’élança et s’arrêta sur le bord même du précipice ; ses quatre jambes étaient rassemblées entre elles comme les feuilles d’un bouton de rose. Il hésita un instant, prit de l’élan, et sauta de l’autre côté du ravin ; il retomba même deux métres plus loin qu’il n’était nécessaire.

Reyhan l’Arabe s’écria : « Bravo ! bénis soient la mère qui a sevré et le père qui a élevé un tel homme. »

Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tête ; il ne regarda pas même en arrière, comme s’il ne fût rien arrivé d’extraordinaire, et il s’en alla tranquillement avec Ayvaz.

Reyhan l’Arabe dit à ses hommes : « Mes amis, mes enfants ! un loup à qui l’on n’ôte pas sa première proie s’enhardit et revient plus rapace que jamais. Kourroglou a enlevé aujourd’hui le fils de mon beau-frère ; demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc. »

Sur cela, ils s’élancèrent à sa poursuite. Aussitôt que Reyhan l’Arabe aperçut Kourroglou, il cria : « Roi, parviendrais-tu à t’échapper jusqu’à Chamly-Bill, je t’y atteindrais encore. » Kourroglou pensa : « Ce brigand ne veut pas me laisser en paix. » Il fit descendre Ayvaz de cheval, examina la selle, les étriers, resserra la sangle, et retourna au-devant de Reyhan l’Arabe, auquel il demanda : « Que veux-tu de moi, mécréant ? — Écoutez cette belle question, ce que je veux ? Tu as passé ta main crasseuse sur ma tête. » Kourroglou demanda : « Veux-tu combattre avec moi comme un homme ou comme une femme ? — Qu’entends-tu par combattre comme un homme ou comme une femme ? — Si tu ordonnes à tes cavaliers de sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme ; si, au contraire, tu consens à te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il convient à des hommes.

— Soit, battons-nous donc comme des hommes. » Kourroglou, qui voyait que

les cavaliers de Reyhan l’Arabe attendaient tranquillement, rangés en ligne, dit dans son cœur : « Malgré ses promesses, je ne puis me fier à la parole des Sunnites ; commençons donc par éloigner d’ici au moins une partie de ses cavaliers. Écoutez-moi, Reyhan l’Arabe, j’ai coutume de chanter avant le combat. Voici mon chant :

Improvisation. — « Guerrier Reyhan ! tu es venu avec une armée contre moi seul. Où est ton honneur, où est ta valeur si vantée ? Pourquoi cherches-tu à détruire mon âme ? Guerrier Reyhan, tu es fou ! »

Le son de sa voix, aussi bien que le chant, étaient si terribles, que les cavalières de Reyhan furent frappés de peur. Kourroglou continua :

Improvisation. — « Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc. Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tête comme un bélier contre mon bouclier. Je puis broyer l’acier entre mes dents, et je le crache alors avec mépris contre le ciel. Oh ! pourquoi ne pas combattre aujourd’hui ? »

Les cavaliers de Reyhan l’Arabe, saisis d’horreur, murmurèrent l’un à l’autre : « Pour la gloire de la race d’Osman, pas un de nous n’échappera au tranchant du sabre de Kourroglou. » Plusieurs d’eux prirent la fuite. Kourroglou dit dans son cœur : « Est-ce ainsi ? Fuyez donc. » Et il improvisa.

Improvisation. — « Donne ordre à ton armée de se diviser par bataillons. Ah ! ont-ils tant de confiance dans leur nombre ? Je suis seul, que cinq cent, que six cents de vous s’avancent ! Reyhan est venu, il est fou, en vérité. »

Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.

Improvisation. — « Un guerrier ne chasse pas ses frères guerriers dans le couvert. Il menace avec son épée égyptienne bien affilée, élevée en l’air. Pense à toi, Reyhan, avant qu’il soit trop tard. Es-tu fou ? Tu n’as jamais éprouvé la force du bélier, le front de Kourroglou ; tu n’as jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu fou ? »

Reyhan l’Arabe était un seigneur d’un grand courage ; on parlait de sa gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s’écria : « Retourne dans ta maison, Reyhan ; regarde la fuite de tes cavaliers. » Sa réponse fut : « Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent résister à un hibou comme toi. » Cela dit, Reyhan lança sa jument arabe sur le railleur. Kourroglou, de son côté, donna de l’éperon à Kyrat. Le choc fut terrible.

Les dix-sept armes qu’il portait avec lui furent employées tour a tour, et cependant aucun avantage ne fut remporté de part et d’autre. Kourroglou vit que Reyhan l’Arabe était un homme d’un courage et d’une habileté supérieurs.

Ils s’approchèrent plusieurs fois à cheval poitrine contre poitrine et dos contre dos. Ils se prirent l’un l’autre par la ceinture. Reyhan tirait Kourroglou afin de le désa rçonner, et criait : « Tu n’emmèneras pas Ayvaz. » Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait : « J’emmènerai Ayvaz. »

Ils descendirent de cheval en même temps et commencèrent à lutter à pied, le cou enlacé avec le cou, le bras avec le bras, la jambe avec la jambe. On aurait dit deux chameaux mâles se battant ensemble. Le soleil commençait déjà à baisser. Kourroglou se sentait fatigué de la puissante résistance de son ennemi, et s’écria dans son cœur : « Ô Dieu ! préserve-moi de malheur, ô Ali ! » Cela dit, il éleva Reyhan l’Arabe en l’air et le rejeta par terre ; il s’assit sur sa poitrine, et, tirant son couteau, il se préparait à lui couper la tête ; mais il dit dans son cœur : « S’il demande merci, je le tuerai ; s’il ne le demande pas, ce serait pitié de tuer un si brave jeune homme. »

Il regarda son visage, mais il était rouge, tranquille, et ne laissait voir aucun changement. Alors il détacha la courroie qui était derrière sa selle, et s’en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan. Ce dernier dit : « Au moment où tu lançais ton cheval pour franchir le précipice, je te faisais présent d’Ayvaz. J’ai été infidèle à ma parole, et pour un péché si énorme, le malheur tombe sur ma tête coupable. » Kourroglou répliqua : « En vérité, nul autre homme que moi n’osera te poursuivre, J’ai pitié de toi, et n’ai pas envie de te tuer. J’ai seulement lié tes mains et tes jambes. Si une armée me poursuivait, elle ne serait pas assez hardie pour continuer après t’avoir vu ainsi garrotté. »

Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant remonté sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il plaça Ayvaz derrière lui, et ils arrivèrent ainsi à Chamly-Bill. Les sentinelles de Kourroglou le virent venir de loin et informèrent les bandits de l’arrivée de leur maître. Sept cent soixante-dix-sept hommes allèrent à sa rencontre. Kourroglou commanda qu’on fût chercher une robe d’honneur pour Ayvaz. Ayvaz la mit : Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout le temps de l’absence de Kourroglou, avait été enchaîné et confiné dans une sombre prison, fût amené devant lui. Il le reçut tendrement, lui ôta ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitôt que Khoya-Yakub fut revenu, il le revêtit d’un superbe habillement, et l’invita à s’asseoir près de lui, à la place d’honneur.

Les bandits s’enquirent avec empressement des détails de la capture d’Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement à la fin, n’épargnant pas les louanges à Reyhan sur sa force et son courage. Il dit son conte en vers et en prose, fidèle à sa coutume de dire la vérité à la face des gens, disant à un poltron qu’il était un poltron, à un brave qu’il était un brave. Voici une des improvisations faites en l’honneur de Reyhan :

Improvisation. — « Frères, Aghas ! un homme doit être un homme comme Reyhan. Il a arraché des larmes d’admiration de mes yeux. Son bouclier est d’argent ; il répand le sang de l’ennemi avec abondance. Il a uni mon âme à la sienne. Il a gravé à la fois dans mon cœur le respect et l’attachement. Un homme juste doit être comme Reyhan. Puisse chaque père avoir cinq fils comme lui ; puissions-nous avoir des guerriers comme lui pour compagnons ! Il mérite d’être le frère de Kourroglou. Un homme juste doit être un homme comme Reyhan. »

Kourroglou ordonna qu’on servit un repas. Ayvaz fut nommé chef des échansons ; le vin coula, les mets tombèrent comme la pluie, et toute la bande festoya ensemble.


QUATRIÈME RENCONTRE.

Le chapitre qui précède nous a paru si coloré et si original, que nous n’avons pas eu le courage de l’abréger beaucoup. Au ton héroïque se mêle dans le récit la gaieté rabelaisienne, et l’ensemble est, comme dans toutes les œuvres naïves, un composé de terrible et de bouffon. Le déjeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet, une scène de Grangousier ? N’y a-t-il pas aussi un peu du frère Jean des Entommeures et de Panurge en même temps, dans les niaiseries malicieuses qu’emploie Kourroglou pour obtenir d’Ayvaz la permission de boire de son vin ? Mais bientôt viennent les touchantes lamentations d’Ayvaz enlevé, et là, il y a la simplicité élevée de la forme biblique. Enfin, l’admiration de Reyhan l’Arabe pour Kourroglou franchissant le précipice finira dans la chevalerie merveilleuse de l’Arioste.

La rencontre suivante pénètre plus avant dans les mœurs et usages de l’Orient. La princesse Nighara est toute une révélation de l’idéal de la femme dans ces contrées. Idéal bizarre et qui, pour le coup, n’est pas le nôtre. L’examen en sera d’autant plus curieux ; et ce serait peut-être ici le lieu de donner comme préface à ce chapitre un travail que M. Chodzko nous a communiqué sur les pratiques, usages, superstitions, idées religieuses et sociales qui défraient la vie mystérieuse des harems. Mais nous craignons de nuire à l’intérêt que peut inspirer Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons à la fin de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent à l’appui.

La quatrième rencontre traite donc de la princesse Nighara ; mais comme elle en traite fort longuement, nous abrégerons le plus possible, ayant regret, toutefois, à tout ce que nous passerons sous silence.

Et d’abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant pas à l’action de cette aventure ; mais nous devons le retrouver dans la suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de le faire connaître au lecteur, d’autant plus qu’il y a là un trait d’affinité avec l’aventure de Guillaume Tell, et raffiné dans tous ses détails par l’ingénieuse exagération des Orientaux. On a dû remarquer aussi dans le chapitre précédent la supériorité de l’invention persane, à propos de Kourroglou effaçant, par la seule pression de ses doigts, l’effigie d’une monnaie d’or. Les héros de chez nous se contentent de briser la pièce en deux, et croient avoir fait l’impossible. Mais le véritable impossible ne se trouve que dans l’Orient.

Voilà donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du bandit. Mon cœur éclate ici faute d’action, dit Demurchi-Oglou, et le voilà parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d’abord : « Voilà un beau garçon ! » Demurchi lui présente sa requête. « Mon âme, lui répond le maître, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux lâches. — Amis, dit-il à ses chasseurs, j’ai trouvé ici mon gibier. » Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, à la manière des chameaux mâles, et lui fait ôter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu’il pose sur la tête de Demurchi, se place à distance, tend son arc, et fait passer les soixante flèches de son carquois à travers l’anneau.

Content de voir que Demurchi n’a pas sourcillé, il dit à ses compagnons : « Mes âmes, mes enfants, que celui qui m’aime contribue à équiper Demurchi-Oglou. » À l’instant même, nos bandits, sans aucune crainte de passer pour communistes, se dépouillent chacun de son habillement, de son armure ou du harnachement de son cheval, « et il lui fut donné tant de choses, qu’en un instant l’étranger se trouva riche. »

On l’emmène à Chamly-Bill, on fêta sa venue ; Kourroglou improvise pour lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit :

« Personne sur la terre ne connaîtrait mes hauts faits sans mes jolies chansons. Oui, tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour mes amis, et la passion d’un gain égoïste ne s’est jamais élevée dans mon âme. »

« Mais écoutez maintenant, s’écrie le rapsode, l’histoire de la princesse Nighara, fille du sultan de Constantinople. »

La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s’est éprise de lui sur sa brillante réputation. Un jour qu’elle était sortie pour se promener dans les bazars de la ville, et qu’au son des tambours, tous les promeneurs et tous les marchands s’enfuyaient pour ne pas payer de leur tête le bonheur de l’apercevoir, un certain Belly-Ahmed (c’est-à-dire le fameux Ahmed), qui se trouvait là, se dit en lui-même : « Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle princesse ? » Il la vit, en effet, et faillit le payer cher ; car la princesse, qui n’entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l’eût fait étrangler par ses eunuques, s’il n’eût eu l’heureuse inspiration de lui dire, tout en la suppliant, qu’il était natif d’Erzeroum. Aussitôt la princesse lui demande s’il n’a point vu dans ces contrées un certain Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n’est point sot, se hâte de se donner pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l’or à poignées, et lui remet, pour son maître, son propre portrait avec une lettre ainsi conçue :

« Ô toi qui es appelé Kourroglou ! la gloire de ton nom a jeté un charme sur nos contrées. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis, afin que tu l’apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j’éprouve un ardent désir de te voir. Si tu as du courage, viens à Istambul, et enlève-moi. »

Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se présente aux sentinelles qui s’emparent de lui et le conduisent à Kourroglou. Celui-ci lui trouve bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel échanson Ayvaz lui chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la forme de celui qu’on a vu au chapitre précédent, entre Kourroglou et Khoya-Yakub. « As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat ? — Je n’en ai pas vu. — As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz ? — Je n’en ai pas vu. — As-tu vu une plus belle fête, etc. — Mais, ô Kourroglou ! j’ai vu, à Istambul, la princesse Nighara ! » Kourroglou dresse l’oreille, lit le billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat ; et part en laissant Belly-Ahmed enchaîné dans un cachot, comme il avait fait pour Khoya-Yakub ; en pareille circonstance, c’est sa façon d’agir.

Ayant passé les portes de la ville (Constantinople), il descendit de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval (descendant à coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon), sachant bien qu’il pourrait éveiller, par sa beauté, la convoitise des étrangers, ou craignant qu’on ne jetât sur lui quelque charme, « avait l’esprit de laisser tomber ses oreilles comme un âne, de rebrousser son poil, d’emmêler sa crinière, enfin de se donner l’apparence et la démarche d’une rosse. »

Kourroglou vit une femme décrépite dont le dos avait la forme courbée de la nouvelle lune, et connut à son air que c’était une sorcière. Il lui demande l’hospitalité. Elle s’excuse sur sa pauvreté. Il lui donne de l’or, elle s’attendrit. Mais arrivés à la maison de la vieille, Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse, qu’il est obligé de partager la muraille en deux d’un coup de sabre. La dame pleure, le bandit l’apaise en lui promettant de lui faire rebâtir une belle grande porte. L’écurie était confortable ; mais il n’y avait dans les mangeoires qu’un peu de paille et de ronces sèches. Heureusement Kyrat n’était pas dégoûté, et, comme son maître, mangeait ce qui se trouvait, pourvu que ce fût un peu moins dur que la pierre.

Kourroglou trouva la maison propre et bien aérée, mais dépourvue de tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutôt que de tapis. Une chambre honorable doit en avoir un en laine étendu au milieu, deux étroits en drap feutré, placés de chaque côté du premier, dans le sens de la longueur, et un quatrième en pur feutre, appelé le serendaz, placé en travers sur le tout. C’est là qu’un gentleman persan boit, mange, cause, et digère convenablement. « Mère, dit Kourroglou à la vieille, va m’acheter au bazar un assortiment de tapis ; que le feutre soit de la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du Khorassan. Voici encore une poignée d’argent. »

Il s’installe bientôt sur ses beaux tapis, ôte son armure, dont la vieille suspend une à une les diverses pièces à la muraille, et lui donne encore une poignée d’argent pour qu’elle aille acheter une robe neuve ; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite Kourroglou ne peut la regarder. « Voici un vrai fils pour moi ! dit la sorcière. Puissé-je rencontrer une douzaine de tels enfants ! » Elle s’en va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d’un tailleur, et enveloppe sa bouche d’un mouchoir blanc pour cacher à son hôte délicat sa bouche édentée. Sous prétexte de l’arrivée prochaine de douze prétendus amis qu’il doit régaler, Kourroglou lui commande un énorme souper, riz, beurre, épices et viandes en abondance, le tout dans un grand bassin, que la vieille n’eut pas la force d’apporter quand il fut rempli et prêt à servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de laver Kyrat ; il s’était lavé aussi les pieds et les mains, avait récité dévotement son Namaz, ni plus ni moins qu’un bon père de famille, et se sentait grand appétit. Il alla chercher lui-même à la cuisine la montagne de riz et de viande, et après que son hôtesse eut étendu sur lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit sa main comme la patte d’un lion, et se mit à jeter des poignées de viande dans sa bouche comme dans une caverne.

Au milieu de ce repas pantagruélesque, dont le récit détaillé et répété doit, je m’imagine, faire une vive impression quand les rapsodes le déclament à un auditoire de pauvres diables maigres et affamés, Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agréablement. « Ma vieille, je veux dire ma jeune beauté (car la sorcière trouve la première épithète grossière et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur que le souffle de la destruction ne vienne à s’élever dans ton estomac, et que je n’aie à rendre compte de toi au jour du jugement. » La vieille se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour vivre une semaine et régaler encore ses voisines. Elle disait s’être rassasiée à la seule odeur des mets en les faisant cuire ; mais quand elle vit la dévastation que son hôte portait dans l’édifice, elle craignit d’aller se coucher à jeun, et plongea sa main décharnée dans le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un accès de toux durant lequel Kourroglou mit à sec le fond du plat ; et quand elle voulut ramasser ses nappes, elle s’aperçut avec effroi que la nappe de cuir avait disparu, « Qu’en as-tu fait, mon fils ? — Était-ce donc la nappe ? dit Kourroglou ; j’ai trouvé le dernier morceau un peu dur et amer. J’ai eu quelque peine à l’avaler. Pourquoi ne m’as pas tu averti ? — Hélas ! pensa la vieille, mon hôte n’est autre que la famine personnifiée. Si sa faim recommence, il avalera mon pauvre corps. »

Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya beaucoup la vieille. « De quoi t’inquiètes-tu ? lui dit-il ; si tu veux sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me marcher sur le corps ; je ne m’en apercevrai point. »

Couchée dans la même chambre, la vieille, pensant que son hôte avait de mauvais desseins, parce qu’il avait beaucoup mangé, ne put fermer l’œil. « Veilles-tu, mère ?

— Hélas ! oui ; je me demande si tu n’es pas Nazar-Djellaly.

— Non. — Tu es donc Guriz-Oglou — Erreur.

— En ce cas, tu es Reyhan l’Arabe ? — Encore moins.

— Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es Kourroglou ! — Tu l’as dit. Je viens ici pour enlever la princesse Nighara. »

La langue de la vieille se raidit dont sa bouche. « Allons, n’aie pas peur, vieille carcasse. — Comment serais-je rassurée ? Quand un enfant crie, sa mère lui dit pour le faire taire : « Tais-toi, ou le loup viendra te manger ; » et l’enfant crie encore. La mère dit : « Voici le léopard ; » l’enfant crie plus fort. La mère dit alors : « Voici Kourroglou qui va t’emporter ; » l’enfant se tait et cache sa figure dans l’oreiller.

Kourroglou jure par le plus pur esprit du Créateur du ciel et de la terre qu’il la traitera comme sa propre mère si elle ne le trahit pas ; mais que, dans le cas contraire, fût-elle assise dans le septième ciel, il lui jetterait un nœud coulant pour l’en arracher ; et quand même elle se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il l’en retirerait avec des pinces pour la mettre en pièces.

Dès le matin, Kourroglou va au bazar et y achète un habit blanc pareil à celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l’emplette d’une excellente guitare dont le manche se dévisse et se retire à volonté. Il met le cachet et l’instrument ainsi démonté dans sa poche, et, muni de ses moyens de séduction, il aborde un fakir et le prie de venir réciter à sa mère mourante quelques versets du Koran. Quand il l’a amené chez la vieille, il lui ordonne d’écrire sous sa dictée une lettre de passe moyennant laquelle il se présentera comme un mollah, un chavush, c’est-à-dire un pèlerin de la Mecque, un saint homme envoyé par le sultan à sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui croit Kourroglou incapable de lire l’écriture, le trompe, et écrit à la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand coquin de la terre, et qu’il lui recommande de lui faire donner le fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l’épaule du secrétaire infidèle, l’étrangle à demi, le réduit à l’obéissance, scelle la lettre avec le cachet contrefait du sultan, et pour mieux s’assurer de la discrétion du fakir, lui donne un tel coup sur la tête, qu’elle s’aplatit comme un livre qui se ferme. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre, donne un coup de pied au mur qui s’écroule et ensevelit le cadavre sous ses ruines. On ne peut pas mieux expédier une affaire ; mais le récit en est fort long et fort curieux, à cause des sentences et des formes du dialogue, mêlé toujours de plaisanteries et de férocité.

La vieille criait et se frappait la poitrine, « Jamais le sang innocent n’avait été répandu dans ma maison, et tu l’as souillée ! — Veux-tu donc que je te tue aussi, infidèle sunnite ? lui répond Kourroglou, et que je fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps flétri ? »

Kourroglou se revêt du costume blanc des mollahs, entoure sa tête de plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le bâton de voyage dans l’autre, il franchit, grâce à la feinte lettre et au sceau apocryphe du sultan, les portes sacrées du palais. « De cette manière, dit le rapsode avec un mélange de sympathie et d’indignation, il fut permis à ce larron des larrons d’entrer dans le harem… à cet homme capable de couper le sein d’une mère nourrissant son enfant ! »

Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d’eau courante et des fontaines qui s’élançaient en jets. Kourroglou plia son manteau en quatre, et s’assit dessus au bord d’une des pièces d’eau, le rosaire à la main, les yeux à demi fermés, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne l’empêchait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle Nighara buvant du vin avec plusieurs belles filles de sa suite.

Une d’elles vint au bord du bassin pour chercher de l’eau, quoiqu’il ne paraisse pas que Nighara ait eu l’habitude d’en mettre beaucoup dans son vin. « Homme, qui es-tu ? dit la suivante effrayée. — Homme ! s’écrie Kourroglou, quel nom est-ce là ? ne peux-tu, fille impure, me saluer du nom de Hadji ? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine de chausser sa pantoufle à demi pour venir au devant du royal chavush Roushan, envoyé ici de la Mecque par le sultan Murad ? »

Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit à une récompense immédiate. Un khan, en pareille circonstance, détache ordinairement sa riche ceinture, et la présente au messager. La suivante de Nighara court au kiosque, et commence par s’emparer du châle et des bijoux de la princesse qui étaient posés sur le tapis. « Es-tu ivre ? dit la princesse étonnée d’une semblable audace. — C’est toi-même qui es ivre, répond l’autre sans se déconcerter. Ce que je prends m’appartient ; j’apporte la nouvelle qu’un saint homme est arrivé de la Mecque avec un message pour toi. Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les rayons vers le soleil. »

« Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J’ai lu dans les traditions sacrées que ceux qui vont au devant d’un pèlerin de la Mecque sont préservés d’être br ûlés par la flamme de l’enfer, si la poussière des sabots de son cheval tombe seulement sur eux. »

Pendant ce temps, Kourroglou avait ôté sa robe et son turban de pèlerin ; il avait mis son bonnet sur l’oreille, à la façon des dandys kajjares, rajusté les plis de son bel habit vert-olive, et noué gracieusement le cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit le saint homme transformé en un superbe brigand à grandes moustaches, elle commença, non par s’enfuir, mais par faire attacher les pieds de la suivante qui s’était ainsi trompée, et sous prétexte qu’elle avait dû recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s’approchant de Kourroglou, qui essayait de justifier la suivante en se déclarant un amoureux sans argent, incapable de séduire personne par des présents, elle lui donna un grand coup de pied dans la poitrine. « Princesse, dirent les suivantes, c’est une pitié de te voir ainsi profaner ton joli pied contre la poitrine non lavée de ce misérable. — Taisez-vous, sottes filles, dit le bandit sans se déconcerter ; vous ne savez pas que mon sein est plus précieux que le talon de votre maîtresse. »

Alors il prit sa guitare et improvisa :

« Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette. Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une flèche au fond de mon cœur. »

Nighara était indignée. Kourroglou chanta encore :

« Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps ; tu es le coing embaumé et la grenade vermeille, etc. »

Au lieu de s’adoucir à de tels compliments, la farouche Nighara fait un signe à ses femmes, et aussitôt une grêle de coups tombe sur l’audacieux. « Dieu vous préserve, s’écrie en cet endroit le rapsode, de tomber sous les ongles d’une femme irritée ! »

En un instant les vêtements de Kourroglou volèrent en pièces : « Princesse, dit-il, si tu n’as pitié de moi, montre au moins quelque merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses à force de me battre. » La princesse dit à ses suivantes : « Allons prendre un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions battre encore cet imposteur. » Mais en retournant vers son kiosque, elle regarda en arrière, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva beau. Aussitôt il oublia la cuisson des coups d’ongles et des coups de verges, reprit sa guitare et chanta :

« Ô Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre ? Tu m’as renversé sur le visage. Puissent tes yeux être remplis de larmes ! »

Nighara, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce mâle visage, se fait apporter du vin.

« Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le, » lui chante encore Kourroglou.

En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n’en avait pas goûté depuis son départ de Chamly-Bill, oubliait toutefois son désespoir amoureux « pour se lécher les lèvres. » Nighara, émue de pitié, lui fit apporter un bassin de baume mumiah, en disant : « Je ne désire pas ta mort ; bois et va-t’en. »

Kourroglou goûta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. « Ah ! saint homme, tu bois la liqueur défendue par le Prophète, dit la princesse irritée de nouveau. Eh bien, nous t’en donnerons ; mais tu danseras pour nous divertir ; après quoi nous te battrons encore et te jetterons dehors. » Nighara disparaît, et revient avec ses femmes, qui apportent des tapis, des vins et des mets divers. On étend les tapis sur le gazon, on sert le festin au bord de la fontaine. La démarche de la princesse était pleine d’agréments et de grâces, et, malgré sa fureur, elle avait arrangé ou plutôt dérangé sa toilette pour être plus séduisante. Kourroglou chanta :

« Ô aghas, mes frères ! Nighara est venue ! Des larmes de joie coulent de mes yeux. L’Arménien aime sa croix, bien que son prophète ait souffert sur la croix ! Voyez comme elle a orné ses cheveux noirs, auxquels elle a permis de tomber sur son cou délicat ! Elle est venue ! »

« Elle est venue pour m’apprendre la beauté. Nighara est venue pour tuer Kourroglou ; elle est venue ! »

La princesse le regardait toujours ; mais, comme les femmes de chez nous, elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage ; seulement, ses façons d’agir étaient un peu plus énergiques. Elle le fit battre de nouveau, et cette fois si sérieusement, que Kourroglou, vaincu par la souffrance, se roulait par terre. Ne faut-il pas s’étonner ici de voir ce héros, dont la force fabuleuse détruisait des légions et se frayait un passage au milieu des armées, pousser la douceur et la soumission envers le beau sexe jusqu’à se laisser mettre en lambeaux, ni plus ni moins que n’eût fait Don Quichotte, le modèle de la chevalerie ? Cet ensemble de force et de tendresse caractérise Kourroglou d’un bout à l’autre du poème. Enfin, n’en pouvant plus supporter davantage, mais ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pièce d’eau, la traverse à la nage, en élevant sa guitare au-dessus de sa tête, et gagnant le milieu, où l’eau jaillissait d’un pilier de marbre, il s’assit en cet endroit.

Les femmes commencèrent à lui jeter des pierres, « Ô Belli-Ahmed ! tu m’as trompé, pensait Kourroglou. Elle ne m’a jamais aimé. »

Alors il se mit à chanter, et là, vraiment, il lui dit de si belles choses, que son sein commence à palpiter, et qu’elle l’écoute « avec un plaisir toujours croissant.

« Le soleil est levé sur la colline de l’Orient. Elle est le jardin des fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi n’ose regarder dans le jardin de l’amant !… Ô Nighara ! celui qui touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel. »


CINQUIÈME RENCONTRE.

Le soir approchait. La fraîcheur de l’eau calmait les souffrances de Kourroglou. La princesse se dit : « Il répète sans cesse le nom de Kourroglou. Ah ! si c’était lui-même ! Parle, avoue la vérité, lui dit-elle, es-tu Kourroglou ? » Et comme il l’assurait, elle reprit : « Kourroglou est, dit-on, de la même taille que mon père le sultan. Je vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi, je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de paille pour te grossir. »

Kourroglou dit : « Tu me punis selon le code d’Abou-Horeyra. N’importe, j’essaierai la robe. »

Il sortit de l’eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe. Elle semblait avoir été faite pour lui. Alors ils jetèrent leur main autour du cou l’un de l’autre, et entrèrent dans le pavillon, où, suivant la coutume turque, ils burent dans la même coupe. Alors la princesse dit : « As-tu amené ici ton fameux cheval Kyrat ? — Oui, je l’ai amené. — Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon que Kyrat. »

Kourroglou voyant les progrès qu’il faisait dans le cœur de la princesse se mit à chanter :

« Humide, humide est la neige que l’on voit au sommet des grandes montagnes ! Tes yeux brillants soufflent la fraîcheur sur mon cœur embrasé ! Mon cher amour est couvert d’habits couleur de rose ; elle est tout entière d’une teinte rose. L’eau qu’elle boit est aussi pure que l’azur du ciel. Ses yeux sont enivrés d’amour et de vin.

« Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces bosquets ? Je ne puis marcher en liberté dans le monde, car le monde est trop étroit pour moi. »

Kourroglou ayant combiné son plan avec la princesse, reprit ses habits de mollah et sortit du harem comme il y était entré. Il fut arrêté à la porte par les gardes, qui lui dirent : « Saint homme, puisque tu as accès auprès de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire toucher notre paie ; car, depuis le départ du sultan son père, nous n’avons pas reçu une obole.

— Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en attendant, pour lui marquer votre mécontentement, vous devez abandonner vos postes, et vous refuser à escorter la princesse. »

Ayant donné cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille hôtesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le ramène à l’étable, prépare lui-même la selle, et, au lever du soleil, en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui conseille de se cacher afin de n’être point persécutée à cause de lui, et monté sur Kyrat, suivi par le poulain attaché à son étrier, il s’en va sur la route attendre Nighara, qui bientôt arrive dans son chariot. Il l’enlève des bras de ses femmes, la met en croupe et s’enfuit avec elle dans le désert. Là, tombant de fatigue, il s’étend sur le gazon et cède au sommeil. La princesse lui demande s’il compte dormir longtemps. « Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois journées, le plus long est de sept journées. Mais écoute, ma bien-aimée. Kyrat a le don de pressentir l’approche de mes ennemis. Quand l’ennemi se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit ; quand l’ennemi est à moitié chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines ; quand l’ennemi est tout près de se montrer, Kyrat gratte la terre et l’écume lui vient à la bouche. » La princesse se plaint vainement du long somme dont son amant la menace en plein désert et au milieu des dangers. Il faut que Kourroglou dorme ou qu’il périsse ; à cette robuste organisation il faut un repos semblable à celui de la mort. Elle examine Kyrat avec inquiétude, et quand elle a vu signaler le départ et la marche de l’ennemi, quand elle a remarqué ses sabots grattant la terre et sa bouche couverte d’écume, elle éveille Kourroglou, ainsi qu’elle a été avertie par lui de le faire. Aussitôt il se lève, rattache les sangles de son coursier, fait monter Nighara sur l’autre, et attend de pied ferme le jeune sultan Burji, qui accourt à la délivrance de sa sœur Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l’épouvante dans le cœur des guerriers du prince, et bientôt, s’élançant au milieu d’eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan, résolu à reconquérir sa sœur, s’élance seul contre lui. « Que faire ? dit Kourroglou dans son cœur ; si je tue le frère de ma bien-aimée, elle ne me le pardonnera jamais et remplira ma vie d’amertume. » Nighara se prend à pleurer. « Ô Kourroglou ! je n’ai qu’un frère, ne le tue pas. — Mon amie, ne crains rien, » dit Kourroglou. Et, s’adressant au prince : « Le chef de tes écuries ne gagne pas le pain qu’il mange ; il n’a pas seulement serré les sangles de ton cheval. Je t’avertis que tu roules sur ta selle. Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi. »

Le Turc crédule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps, Kourroglou s’approche avec précaution, le renverse, s’assied sur lui et feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente : « Le sultan mon père n’avait qu’une fille et un fils ; tu enlèves l’une, tu vas tuer l’autre. Toute la famille va être éteinte. — Je t’accorde la vie à condition que tu me donnes ta sœur en mariage. Je suis aussi savant qu’un mollah ; j’ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le Koran ; je sais par cœur toutes les formules usitées dans les mariages. » Le prince prononce avec lui la prière nuptiale consacrée par le Koran, et lui accorde sa sœur. Kourroglou le relève, l’embrasse au front, et lui dit : « Désormais, au nom et par l’autorité du sultan Murad ton père, je gouverne et règne à Chamly-Bill. Où aurait-il trouvé un meilleur parti pour sa fille ? »

En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara traversent encore quelques aventures. Ils pénètrent dans le camp d’un jeune Européen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l’enlever à son époux. Kourroglou est forcé de détruire sa suite et de piller ses trésors ; il est même au moment de le tuer pour lui apprendre à vivre, lorsque Nighara, touchée de l’amour de ce jeune homme, le fait sauver, et menace Kourroglou d’avaler un poison mortel caché dans l’anneau qu’elle porte au doigt s’il n’abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait à cheval aussi bien que lui-même, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une riche redevance, et là, encore, Nighara obtint grâce de la vie pour le marchand.

Elle blâmait beaucoup son époux de commettre toutes ces violences. Il lui répondit avec la franchise d’un honnête Turcoman : Je ne laboure ni ne trafique ; il faut donc que je vole. L’argument était sans réplique. Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent à leur rencontre avec des acclamations, des chants et des décharges de mousqueterie. « Guerrier, dit la princesse à Kourroglou, lequel d’entre eux est Ayvaz ? Montre-le-moi.

Improvisation de Kourroglou :

« Regarde ici, mon cher amour : ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et préserve mon âme du lit de feu de la jalousie. Regarde, voilà Ayvaz ; mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main étincelle un bouclier hezzare. Le miel de l’éloquence est sur sa langue ; et la ligne du pinceau de la main du Tout-Puissant est sur l’arc de ses sourcils. Regarde ; mais n’en tombe pas amoureuse. Ce n’est qu’un garçon de quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tête. Ce cavalier est Ayvaz, oui, Ayvaz lui-même. »

Il présenta alors son épouse à ses compagnons en leur disant : « Nous devons tous l’honorer, elle est la fille du sultan de Turquie ; » et Nighara s’étant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacrée de Kourroglou se prosternèrent devant elle, « Ô Dieu ! s’écria Kourroglou, sois béni et ton nom glorifié ! Je dois à ta seule bonté d’avoir réalisé mes plus chères espérances ! » Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi :

« Les nuages de l’adversité ont été dissipés par la foi de Kourroglou. Ils se sont évanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz. »

Nighara fit son entrée couchée sur les riches coussins d’un palanquin d’honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou vinrent à sa rencontre, et l’introduisirent respectueusement dans le harem. Belly-Ahmed fut tiré de sa prison et récompensé par un des premiers grades dans la troupe. Ce même jour, on célébra le mariage de Kourroglou et celui d’Ayvaz, auquel le maître donna une femme. Les musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par torrents, et il coule encore à cette heure, dit ordinairement le khan pour clore cette rapsodie.


SIXIÈME RENCONTRE.

Dans un des districts de l’Anatolie vit une grande tribu de nomades connus sous le nom de Haniss. Elle est composée de trente mille familles qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de ces chefs consacre sa vie à quelque objet favori. L’un aime les beaux vêlements, un autre préfère les femmes, et un troisième est passionné pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha, aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d’un beau cheval, il n’épargnait ni argent ni peine pour se le procurer.

Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses écuries, et, après avoir examiné plusieurs de ses chevaux, il dit à son vizir : « Certainement, aucun roi, dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d’avoir une écurie comme celle-ci. » Le vizir répliqua : « Aucun roi, il est vrai, n’a d’écurie comme celle-ci ; mais Kourroglou a un cheval à Chamly-Bill, du nom de Kyrat, et Keyvan lui-même, celui qui gouverne les sept cieux, ne possède pas son pareil. — Ô mon vizir ! je suis prêt à donner tout ce que j’ai pour acquérir ce joyau. — Pacha, ce n’est pas chose facile. Kourroglou ne manque pas d’argent, et il n’y a aucune possibilité de lui prendre son cheval de force. — Vizir, à l’homme qui m’amènera ce cheval j e donnerai la moitié de mon pouvoir ; s’il dit : « Ce n’est pas assez, » je lui donnerai la moitié de mes richesses ; et si cela même ne le contente pas, j’ai sept filles, il aura la liberté de choisir la plus belle pour sa femme. Va, et fais proclamer à son de trompe, dans la direction des quatre vents, à tous les camps de notre tribu, l’ordre suivant : « Qu’il soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui m’amènera Kyrat. »

Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nommé Hamza, dont la tête et les sourcils étaient chauves, et qui était marqué de petite vérole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut auprès du vizir nu-pieds et à peine vêtu. « Que proclame-t-on ainsi, vizir ? — Qu’est-ce que cela te fait, à toi, vilaine tête chauve ? — Je demande seulement de quoi il s’agit ? » Le vizir le mit au fait, et ajouta : « L’homme qui réussira sera riche. — Qu’ai-je besoin d’argent ? dit Hamza ; douze livres d’écorce de melon d’eau que l’on me donne à manger chaque jour dans les cuisines suffisent à mon appétit. » Le pacha promet de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l’une de ses sept filles pour femme à celui qui lui amènera Kyrat. Aussitôt Hamza dressa les oreilles. « Vizir, j’ai vu les sept filles du pacha ; mais s’il consentait à me donner la plus jeune… — Celui qui amènera le cheval aura le droit de choisir. » Hamza se frappa la poitrine avec ses deux mains, et dit : « Regarde-moi, regarde-moi ; je suis l’homme qui choisira. — En vérité ? dis-moi comment, par exemple. — Le pacha aura Kyrat ; mais il faut que tu me conduises d’abord en sa présence. » Le vizir pensa : depuis tant de jours que nous faisons publier cette proclamation, il ne s’est encore trouvé personne qui voulût en profiter. Voici le premier et le dernier ; il faut le faire voir au pacha.

Hamza fut introduit devant le pacha. « Est-ce toi, pauvre tête fêlée, qui as promis de m’amener Kyrat ? — Moi-même ; mais que me donneras-tu pour cela, pacha ? — Je te donnerai la moitié de mes richesses. — Je n’ai pas besoin de richesses, — Je te donnerai la moitié de mon pouvoir. — Je n’ai pas besoin de ton pouvoir ; qu’en ferais-je ? — Tu choisiras celle de mes filles que tu voudras. — Pacha, je ne puis croire à tes paroles. — Que puis-je faire de plus pour te convaincre ? — Jure, en baisant le Koran, que, dans le cas où tu violerais ta parole, tu divorceras d’avec chacune de tes sept femmes. » Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit : « Je suis depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles ; si je perds la vie dans cette expédition, je n’en aurai nul regret ; si, au contraire, je ramène le cheval, j’aurai ta fille. » Le pacha dit : « Tu l’auras ; » et il baisa le Koran.

Hamza partit en hâte pour Chamly-Bill, où l’arrivée d’un pauvre diable comme lui fut à peine remarquée. Après un mois de séjour dans ce lieu, il pensa dans son cœur : « Tâchons de pêcher Daly-Ahmed avec l’hameçon de l’amitié. Je trouverai peut-être ainsi moyen de m’introduire dans l’écurie. » Il entra alors dans la cour de l’écurie avec circonspection et à pas lents. Après avoir déchiré sa chemise sur sa poitrine, il ramassa un tas de fumier ; et, se jetant dessus, il se mit à pleurer et à gémir à haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d’un nuage. Daly-Mehter, écuyer de Kourroglou, passait justement de ce côté ; il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier. Son cœur fut ému de pitié. Tout le monde sait que les fous sont très-portés à la pitié : « Pourquoi cries-tu ainsi, tête chauve ? » Hamza répondit : « Puisse-je devenir ton esclave ! Je suis orphelin et étranger ; grâce à la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre à son service. Je désirerais pourtant trouver un maître qui put me donner un morceau de pain. » Daly-Mehter pensa : « Tout le monde vit du pain de Kourroglou ; je prendrai cet homme à l’écurie, et je le nourrirai. » Pour commencer, il releva ses manches jusqu’au coude ; et remplissant un vase d’eau chaude, il lava la tête d’Hamza, et, l’ayant nettoyé entièrement, il lui donna ses vieux habits pour se vêtir. Hamza le chauve montra tant de zèle et d’habileté dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui échappait d’étonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette écurie était Kyrat, qui était attaché, par une jambe, à une chaîne dont Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L’autre, monté habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval était aussi attaché séparément, et la clef de son cadenas était dans la poche de Daly-Mehter.

Toutes ces circonstances furent bientôt connues de Hamza, qui commença à désespérer de pouvoir jamais s’emparer de Kyrat. Kourroglou vint un jour à l’écurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un misérable en guenilles et à tête pelée, qui étrillait Kyrat avec une brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s’étaient jamais vus auparavant. Kyrat était tendu comme un arc, sous la pression de la puissante main de Hamza ; et sa robe était toute luisante, par le fait de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et pensa dans son cœur : « L’homme sous le bras duquel Kyrat est plié ainsi ne peut pas être un homme ordinaire. » Il cria : « Chien pelé, tu vas emporter la peau du cheval : est-ce là la manière de l’étriller ? » Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur Kourroglou, il cria : « Que viens-tu faire dans cette écurie ? Va-t’en, vagabond. » Car, il lui avait été enjoint par Daly-Mehter de ne permettre à personne d’entrer dans l’écurie. Kourroglou dit : « Fou, comment oses-tu lever ta main sur moi ? » Daly-Mehter fut tiré de son sommeil par ce bruit. Il se releva, et salua son maître : « Quel est cet homme que tu as engagé à mon service ? — Puissé-je devenir ta victime ! Des milliers de gens vivent de ton pain. Cette tête chauve est très-habile et très-adroite, et peut, aussi bien que tant d’autres, profiter de tes largesses. — Je ne refuse mon pain à personne ; qu’il en mange autant qu’il voudra ; mais, à juger de ses jambes et de toute son allure, je n’attends rien de bon de lui ; il a l’air d’un voleur de chevaux. — Oh ! non, seigneur ; s’il était de fer, on ne pourrait faire plus de cinq aiguilles de ce pauvre diable ! »

Hamza comprit alors que c’était là Kourroglou, il jeta son marteau à terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d’une mule. Kourroglou, avant de quitter l’écurie, dit à Daly-Mehter : « Attache toujours un œil vigilant sur mon cheval ; ne donne ta confiance à personne. » Il ne poussa pas plus loin cette enquête.

Plus Hamza restait attaché à l’écurie, plus il reconnaissait l’impossibilité de voler Kyrat. Il dit donc dans son cœur : « Si ce n’est Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est père du second, et sa mère était une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l’un ni l’autre : il me croira, il me donnera sa fille ; et s’il arrive jamais à connaître la vérité, il ne me l’ôtera pas, après que je l’aurai épousée. »

Pendant la nuit il apprêta la selle de Durrat et tous les harnais qui en dépendaient. Daly-Mehter était ivre quand il revint du palais de Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amèrement, le visage appuyé sur ses mains, comme s’il était devenu veuf, il demanda : « Qu’as-tu, Hamza ? — Seigneur, comment puis-je m’empêcher de pleurer ? Chaque nuit tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t’es jamais dit : Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Hélas ! qu’est-ce que cela, du vin ? je n’en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide ? »

Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l’écurie, et s’en fut au cellier de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant Hamza et lui dit : « Bois, tête chauve. » Hamza remplit un vase jusqu’au bord, et le tendit à Daly-Mehter. « Seigneur, essaie le premier ; que je voie comment tu bois. » Daly-Mehter vida le vase jusqu’à la dernière goutte, et dit : « Voici la manière de boire. » Hamza remplit le vase à son tour, et l’ayant approché de ses lèvres, il donna une secousse si adroite, qu’il répandit tout le breuvage par-dessus son épaule, sans que Daly-Mehter s’en aperçût. De cette manière, il grisa si bien l’écuyer, que ce dernier à la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans son cœur : « Il n’est pas convenable que je me montre sous ces haillons. » Il ôta donc ses vieux habits, et ayant dépouillé Daly-Mehter, il changea de vêtements avec lui. Il trouva dans la poche de l’ivrogne la clé de la chaîne de Durrat, conduisit le cheval hors de l’écurie, lui mit la selle sur le dos, et s’en fut comme une étoile Filante sur la route qui conduisait au camp de la tribu de Haniss.

Kourroglou vint de bonne heure à l’écurie ; il n’avait point de ceinture, car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat à sa place ordinaire, mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tête chauve l’avait volé. Il appela l’écuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les yeux, et salua. « Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur toi ? Quel est ce tour de jongleur ? »

Le pauvre écuyer regardait ses habits, et n’en pouvait croire ses yeux. « Où est Durrat ? — Seigneur, Hamza doit l’avoir emmené pour le promener ou le faire boire. — Ne le disais-je pas, que c’était un voleur de chevaux ? Vite, que l’on selle Kyrat ! »

Kourroglou, armé, monta au sommet de la plus proche montagne, sur laquelle ses sentinelles avancées étaient postées ; il examina le pays, à l’aide d’un télescope, jusqu’à ce qu’il découvrit enfin le fuyard. Il le vit volant comme une flèche vers ses tentes.

Il fut transporté de rage et rugit sur la montagne : « Misérable voleur, où fuis-tu, où fuis-tu ? Tu peux aller aussi loin que Istambul ; je t’y suivrai, et je m’emparerai de toi. »

La voix de Kourroglou, quand il était en colère, pouvait s’entendre à un mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit : « Ô père céleste, la vie est douce : Malheur, malheur à moi ! » Il regarda devant lui, et vit un village à peu de distance. Il dit dans son cœur : « Si je pouvais gagner ce village, mon âme pourrait encore être sauvée. » On voyait un profond ravin à l’entrée du village. « Qui peut dire, pensa Hamza, si, avant que j’aie atteint ce village, Kourroglou n’aura pas brûlé mon père ! »

Au fond du ravin se trouvait un moulin ; le meunier était absent, et les roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat à la porte, et entra dans le bâtiment désert. Là, il trouva la robe du meunier qu’il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tête aux pieds.

On sait que lorsqu’un homme a fait une course rapide, ses yeux sont comme couverts d’un brouillard, et que sa vue n’est pas très-claire pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda : « Meunier, où est le cavalier qui monte le cheval attaché à ta porte ?

— Ô mon agha ! le cavalier s’est précipité ici, saisi d’une telle crainte, qu’il a couru sa cacher sous la roue. »

Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval : « Tiens mon cheval. » Il tira alors son poignard, et courut à la recherche du voleur. Kyrat avait cette qualité, qu’il obéissait en toute chose à quiconque le recevait en dépôt de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un enfant. Hamza, qui n’était pas sot, jeta la robe de meunier à bas, et sauta sur Kyrat. Il essaya d’un temps de galop, et revint attendre tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourné sens dessus dessous tout ce qu’il y avait dans le moulin, et n’y trouvant pas une âme, sortit et vit Durrat à la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par terre ; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre forme, monté sur Kyrat. Il pensa dans son cœur : « J’ai fait là un marché capital ! plaise à Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop tard ! » Et il s’écria : « Hamza-Beg ! — Quel est ton plaisir, noble guerrier ? — Nous allons revenir à la maison, mais nous irons au pas, les chevaux sont fatigués. — Où dis-tu que tu veux aller ? — À Chamly-Bill. Tu m’as offensé sans raison ; et je suis venu le chercher en personne. — Ne plaisante pas davantage, Kourroglou. J’ai cherché le cheval dans le ciel, mais, Dieu soit loué, je l’ai trouvé sur la terre. Tu as daigné me faire présent de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d’une vie et d’un bonheur sans fin ! Seulement ne me demande pas de te suivre. — Je t’en conjure, je l’en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave ! Dis, sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites ? Guerrier, je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix ; tout ce que je possède t’appartient. — Je ne serai pas la dupe de ta ruse. Ce que je désire ne t’appartient pas : je te ferai connaître la vérité. J’aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la donner pour femme, en échange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je languissais de désespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j’emmène Kyrat, et tu es toi-même la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre heureux et longtemps ! Je m’en vais prendre femme. — Hamza-Beg ! rends-moi seulement le cheval, et je t’apporterai sur mon sabre la tête de Hassan-Pacha. — Ce serait une conduite basse de ma part ; quelle preuve de courage montrerais-je aux yeux de ma fiancée ? »

Les prières et les promesses de Kourroglou ne servirent à rien. Hamza jura par la plus pure essence de Dieu qu’il ne rendrait pas le cheval. Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit : « Hamza-Beg ! permets-moi de chanter un air qui me vient à la mémoire. »

Improvisation. — « Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu’un fardeau pour moi. Pauvre Kourroglou ! maintenant que Kyrat a quitté tes mains, tu dois te frapper la tête de douleur, Kourroglou ! »

Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter ainsi :

Improvisation. — « Tu as dû demander Kyrat à Dieu même. La queue de Kyrat était un bouquet de fleurs. Monter sur lui c’était monter le bonheur en personne. Ô Kourroglou ! que Dieu le le rende ! Je me noie dans une mer profonde ; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une pierre sur mon âme, et m’entraîne dans l’abîme. Je suis un paysan, un meunier, loin de moi cette épée, Kourroglou, tu devras maintenant crier « du blé, du blé ! »

Kourroglou avait l’air d’un fou, il disait : « Sans Kyrat je ne mérite pas d’être un guerrier. »

Hamza dit : « Ô Kourroglou ! tes paroles ont brûlé mon foie. Va à Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. À la fin de ce temps, tu peux prendre l’habit d’un Aushik, et venir au camp de la tribu de Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j’épouserai la fille du pacha ; mais je te jure que de même que j’ai reçu Kyrat de tes propres mains, de même je te rendrai de mes propres mains les rênes et le cheval. — Comment puis-je savoir, ô Hamza-Beg, si tu es sincère ou non dans tes paroles ? — Je jure par le plus pur être de Dieu. J’ai l’âme noble, et je te le répète encore, je conduirai moi-même Kyrat par la bride, et je te le rendrai. »

Cela dit, il tourna la tête de Kyrat, et s’en fut vers le camp de la tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aimé cheval jusqu’à ce qu’il eût disparu dans l’éloignement. Triste, et les yeux baissés, il retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits étaient sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramené par Kourroglou ; mais quand ils virent leur chef seul et monté sur Durrat, ils se dirent entre eux : « Kourroglou aura été attrapé par cette adroite tête pelée. » Ils eurent peur de la colère de Kourroglou, et se dispersèrent dans toutes les directions. Chacun d’eux comme un rat, se cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et dit : « Agha, tu as fait un bon marché ; Durrat pour Kyrat ! As-tu pris le voleur ? — Va-t’en, sot enfant ! » Le jeune homme effrayé s’éloigna.

Kourroglou s’en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce temps, il dit : « Nighara, Hamza m’a fait une promesse : il faut que j’aille là-bas et que j’y meure ou que je revienne avec Kyrat. »

Il se leva, revêtit l’habit d’un Aushik, et, après avoir pris congé de sa femme, il partit.

En s’approchant du camp des Haniss, il se préparait à pa sser une large rivière, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d’un cheval qui l’avait franchie en un saut, d’une rive à l’autre. Il dit dans son cœur : « Nul cheval au monde, excepté mon Kyrat, ne pourrait accomplir une chose semblable. Hamza a dû venir ici avec lui. »

Étant entré dans le camp, il mit un temps considérable à faire le tour des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les limites. Fidèle à son rôle, il chantait tout le temps de sa plus belle voix, charmant et égayant tous ceux qu’il rencontrait ; et toutes ses chansons étaient à l’éloge du cheval.

Cette nouvelle parvint bientôt aux oreilles du pacha ; ce seigneur était de mauvaise humeur, parce que depuis le jour où Kyrat lui avait été amené par Hamza, il n’avait pu encore monter ce cheval, qui était attaché dans l’écurie et ne souffrait que personne s’approchât de lui, si ce n’est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fût amené en sa présence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s’asseoir dans sa tente. « On dit que tu es habile dans l’art de louer les chevaux : tu arrives justement dans un lieu où tu peux voir une écurie qui n’a pas sa pareille dans tout l’univers. » Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne le trahit ; il regarda, et, voyant que ce dernier était absent, il chanta l’éloge suivant :

Improvisation. — « Laissez-moi chanter l’éloge d’un cheval arabe. Sa crinière doit être comme si elle était de fils de soie ; ses pieds ne doivent pas être charnus. Ils sont exactement entourés de peau ; ses sabots ont l’air d’avoir été tournés ; ses fers ne doivent pas peser plus d’un okha d’argent ; il doit être robuste et d’une taille moyenne ; son cou doit être long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de l’écurie, il bondit et se joue de mille manières. » — Bravo, Aushik ! cria le pacha, je n’ai jamais entendu louer le cheval avec tant de méthode. Le célèbre Kyrat qu’Hamza-Beg m’a amené possède toutes les qualités que tu as énumérées ; mais de quel usage est-il pour moi ? Il est si méchant et si fou, que je ne puis pas le monter.

Kourroglou dit : « Longue vie au pacha ! un cheval fou est le meilleur à monter. — Pour quelle raison ? »

Kourroglou chanta ainsi :

Improvisation. — « Un noble cheval marche hardiment, comme s’il cherchait à renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si fort les rênes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun repos à ses mains. Le cheval d’un guerrier-bélier doit être fou comme son maître. »

Le pacha appela ses serviteurs : « Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je désire qu’il écoute ces belles louanges du cheval. »

Hamza-Beg avait épousé la plus jeune fille du pacha, et il avait été élevé au rang de grand vizir.

Il vint, vêtu d’un riche habit de fourrure ; son turban était du plus beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.

Il entra, et, saluant à peine de la tête le pacha, il s’assit sans qu’on le lui dit et s’étendit sur son siége.

Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de gravité dans un homme qui, six mois auparavant, n’était qu’un marmiton. Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il plaça la main sur son cœur. Ce geste signifiait : Hamza-Beg ! sois miséricordieux et ne me trahis pas ! Hamza-Beg, en réponse, plaça la main sur ses yeux, ce qui voulait dire : « Ne crains rien et prends patience ! »

Le pacha dit : « Nul doute que l’Aushik ne soit lui-même un bon cavalier. » Il se tourna vers Kourroglou et dit : « Aushik, serais-tu dans le cas de monter mon cheval ? » Kourroglou se mit à pleurer et à se plaindre de ce qu’on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit : « N’aie pas peur. Tu auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l’argent serait remis à ta veuve et à tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l’argent comme récompense. » Kourroglou dit : « Puisse le pacha nager dans le bonheur, et puisse son règne être long ! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu vivre de longs jours, seigneur ! » Le pacha donna ordre au vizir d’aller chercher Kyrat.

Le rusé Hamza-Beg pourvut à tout : voyant que Kourroglou n’avait point d’armes avec lui, il réussit, en sellant Kyrat, à cacher une massue sous les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient à peine pour conduire Kyrat hors de l’écurie, tant il était devenu gras et sauvage, après six mois de repos. L’écume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou vit tout et chanta :

Improvisation. — « Ô toi que j’ai eu pour la première fois entre mes mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie ! Tu es tombé entre les mains d’un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chère de toutes les choses de ma vie, viens ! J’ai pour toi un mors fait avec quinze livres de fer. Quand tu es courroucé, tu ne touches pas à ta nourriture de trois jours ; tu ne bronches pas dans une course de quarante milles. Ô Kyrat, toi, la plus chère des choses de ma vie, viens ! »

Le pacha dit : « Aushik, ma patience est épuisée ; je t’ordonne de monter ce cheval à l’instant même. »

Kourroglou dit : « Je suis sûr que le cheval me tuera. Béni soit le sel que tu m’as donné ; sois le protecteur de mes pauvres orphelins !… — Tu peux te tranquilliser ; il ne te tuera pas. Je te recommande à la protection des quatre premiers khalifes. » En disant ces mots, le pacha mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents tumans. Ce dernier dit : « Longue vie au pacha ! » et il alla vers Kyrat. Hamza-Beg lui tendit les rênes de ses propres mains, et lui dit tout bas : « Guerrier, la parole d’un guerrier est une parole. La promesse que je t’ai faite il y a six mois est remplie. » Kourroglou lui dit à l’oreille : « Pour cette conduite généreuse, je te jure, aussi longtemps que j’aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi. » Hamza-Beg dit : « Prends le sabre suspendu à la selle, attache-le à ta ceinture, tu trouveras aussi une massue sous les housses. » Kourroglou monta sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner au-dessus de sa tête. Hamza-Beg recula, comme s’il était effrayé, et se cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint si joyeux, qu’il perdit toute sa raison et sa présence d’esprit. Il faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le rappela : « Aushik, donne-moi le cheval ; il me paraît très-doux, ce matin : laisse-moi essayer de le monter. » Kourroglou dit dans son cœur : « Je te laisserais plutôt monter sur mon propre cou ; » et il ajouta tout haut : « Pacha, permets-moi de te chanter un air, d’abord ; ensuite, je descendrai. ».

Improvisation. — « Ce cheval peut courir, en un jour, d’Ardibil à Kashan. Qu’importe le sultan, qu’importent tous les pachas à celui qui est monté sur ce cheval ? Ce cheval ne s’arrête que tous les trente fersakh. Ô toi, bonheur de ma vie, tu es encore à moi.

« Il a franchi une grande rivière ; j’ai reco nnu l’empreinte de ses pas. Oh ! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux brûlants. Je remercie Dieu de te revoir, ô mon Kyrat, bonheur de ma vie ; tu es encore à moi. »

Le pacha dit : « Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde comme un habile cavalier. » Kourroglou passa deux fois au galop près de l’endroit où était le pacha. « Bien, maintenant donne-le-moi, je veux l’essayer moi-même. — Pacha, tu ne le monteras pas. »

Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit : « Ce fou ne veut pas me rendre le cheval. Si c’était Kourroglou lui-même ? » Hamza-Beg répondit : « Comment puis-je le dire ? — N’as-tu donc pas vu le bandit durant ton séjour à Chamly-Bill ? — Je ne l’ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont été occupés tout le temps à trouver quelque moyen de dérober Kyrat. Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui ; qui pourrait jamais tous les connaître ? » Le pacha, tournant son visage vers Kourroglou, dit : « Allons, amène ici le cheval, je veux le monter maintenant. » Kourroglou dit : « Santé au pacha ! un air me vient dans la tête ; écoute-moi :

Improvisation. — « Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur. Le cœur du cavalier met en lui ses délices. Ses genoux sont noirs, son cou vous rappelle le cou du chameau bagyar. Le cœur met en lui ses délices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau kosahk ; quand il est en bon état, son dos doit être aussi large que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derrière est telle qu’un archer peut s’asseoir entre pour tendre son arc. Le cœur met ses délices en lui. »

Le pacha dit : « Tu deviens trop familier, Aushik. Je t’ai déjà dit que nous en avions assez ; descends. Je désire monter Kyrat moi-même. » Kourroglou sourit avec mépris, et dit :

« Pacha sans cervelle ! je couvrirai ton turban de boue ! Comment peux-tu penser à monter ce coursier ? il a plus d’esprit que toi. » Le pacha dit : « Hamza-Beg, dis-lui de descendre. — Je le lui ai dit, mais il refuse d’obéir. J’ai peur, en vérité, que cet homme ne soit Kourroglou. Pourquoi lui as-tu donné le cheval ? » Le pacha dit : « Allons, vite, descends, Aushik, es-tu sourd ? » Kourroglou dit : « Pacha, je me rappelle un air ; écoute-moi :

Improvisation. — « Le cheval est à moi. Je ferai couvrir son précieux dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une rivière de vin rouge. C’est l’élu de Kourroglou, l’élu entre cinq cents chevaux. Le cœur met en lui ses délices. Quand le chef des palefreniers, Daly-Mehter, s’approche de lui, il se lève sur ses jambes de derrière, et le palefrenier, pour le panser, est obligé de le frapper sur la bouche avec un bâton. »

« Alors tu es Kourroglou, s’écria le pacha ; j’en remercie Dieu ! Je t’ai cherché dans le ciel, et je t’ai trouvé sur la terre. Je vais te faire mettre en pièces ici, de telle sorte qu’il ne reste pas de traces de toi sur la terre. »

Hamza-Beg, voyant que la querelle s’échauffait et que les choses, selon toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir à quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria : « Hamza-Beg, viens là, voici Kourroglou ! » Hamza-Beg répliqua : « Oui, tu l’as dit ; mais que puis-je faire contre lui ? Ne t’ai-je pas conseillé de ne pas lui mettre le cheval entre les mains ? » Le pacha fut épouvanté, mais il continua d’appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou chanta ainsi :

Improvisation. — « Hassan-Pacha, ne te fie pas trop à ton pouvoir. J’ai plus d’un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes et des rochers ? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur mes chemins. Aghas, sultans ! regardez le vaste désert. J’aurai vos corps enveloppés de la tête aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds djezzairs sur leurs épaules. Montrez-moi le héros qui puisse tendre mon arc. Avancez, héroïques béliers ! voyons si vous pouvez frapper un bouclier avec vos têtes. Je puis mâcher le fer et le cracher ensuite vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes couvertes sur leurs crêtes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille hommes de chaque tribu sous ma bannière. Je puis seul montrer cent mille ingénieuses devises. »

Le pacha commanda alors à ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur cela, s’écria : « Ô Ali ! » Et tirant l’épée du fourreau, il fondit sur les nomades, comme un loup affamé sur un troupeau. Des monceaux de cadavres s’élevèrent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit dans son cœur : « Hamza-Beg m’a rendu de tels services qu’il faut que je lui montre ma gratitude d’une manière sensible. Je tuerai son beau-père, afin qu’il règne désormais sur la tribu de Haniss. » Alors, donnant de l’éperon à Kyrat, il atteignit le pacha, et d’un coup de son sabre il lui aplatit le crâne comme la tête d’un pavot. Hamza-Beg vit le sort de son maître, et, ôtant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat, ce qui signifiait : Nous nous rendons ; nous sommes tes prisonniers. Kourroglou dit : « Hamza-Beg, si j’ai tué le pacha, c’était seulement pour faire de toi son successeur. Si dans ton cœur tu as quelque autre désir, dis-le-moi, que je puisse l’accomplir. »

Kourroglou, ayant établi solidement l’autorité de son ami sur les tribus de Haniss, le quitta pour retourner à Chamly-Bill. En passant à travers les camps les plus éloignés, il jeta un regard dans l’intérieur de quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitôt, et lui reprochèrent la hardiesse avec laquelle il se permettait d’examiner l’intérieur des tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la femme de Hamza-Beg était là. « Elle y est, » fut la réponse. « Combien de filles avait Hassan-Pacha ? — Sept ; l’une d’elles est mariée à Hamza ; les six autres ne sont pas mariées. — Amenez-les ici, et faites-les placer en rang ; je désire les voir. » Quand ses ordres eurent été exécutés, il dit : « Celle-là seule peut partir ; c’est la femme d’Hamza-Beg, et elle est pour moi une fille, une sœur. »

Il fit choix de la plus jolie des sept sœurs, et la plaça derrière lui sur sa selle. Il dit à l’eunuque : « Si Hamza-Beg demande ce qu’est devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l’a emmenée à Chamly-Bill pour son ancien maître, Daly-Mehter. »

Et il s’en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu’à ce qu’il fût arrivé chez lui. Tous les bandits vinrent à sa rencontre. Kourroglou dit à Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d’envoyer la fille du pacha dans son propre harem. Aussitôt que Daly-Mehter parut, Kourroglou dit : « Écoute-moi, écuyer, j’ai été irrité contre toi à cause de Kyrat. Faisons la paix. J’ai amené la fille de Hassan-Pacha pour toi. » Alors, se tournant vers Ayvaz, il dit : « Qu’aucune dépense ne soit épargnée. Il faut que tu prépares des noces splendides ; car c’est la fille d’un homme d’un rang élevé ; elle doit être honorée. »

Les cérémonies et les illuminations durèrent pendant sept jours à Chamly-Bill. À la fin du septième jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter fut conduite dans sa demeure.


SEPTIÈME RENCONTRE.

L’histoire d’Hamza-Beg a été un peu longue ; mais il nous semble que si la sultane Scheherazade l’eût racontée au sultan Schaariar, il ne s’en serait pas plaint plus que des autres, et n’eût pas fait couper la tête féconde de la belle rapsode, avant d’avoir vu au moins ce qui était advenu de la tête chauve d’Hamza. Maintenant Kourroglou arrive à un épisode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brièveté et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce héros, et à partir de ce moment on voit le signe de la colère divine se lever à son horizon et envahir peu à peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n’en fait pas la remarque, il ne dogmatise pas ; on voit même qu’il raconte sans figure et sans complaisantes métaphores, comme à regret et pénétré d’effroi, le crime de son héros. Mais l’admirable instinct philosophique qui est dans la conscience des poëtes populaires se révèle dans l’enchaînement des aventures de Kourroglou. Qu’on ne croie donc pas que ce sont des épisodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie errante. Non ; la mémoire populaire est un artiste ingénieux, un poëte qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d’œil, nous avions pensé que la vie de Kourroglou n’était qu’un conte héroïque et comique ; mais arrivés à là septième rencontre, et voyant ensuite se dérouler la suite de ses derniers succès, puis de ses imprudences, puis de ses revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu’à sa mort déplorable, nous avons reconnu que c’était là un véritable poëme, avec son sens philosophique, sa moralité et sa personnification de l’être humain (d’une race peut-être en particulier), dans un individu poétique. Nul doute que Kourroglou a existé, et que le fond de son histoire est authentique : c’est le Napoléon de la race nomade ; et s’il est déjà devenu fabuleux, c’est que, pour les esprits illettrés, deux siècles équivalent peut-être à deux mille ans. Mais la tradition fait l’histoire d’après les mêmes règles morales qu’observent les hommes de génie pour l’écrire. Elle comprend qu’un héros n’est qu’une incarnation plus riche de l’esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera donc ni vertus, ni vices, ni facultés qui ne soient en rapport avec ceux de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les précipices et les fleuves à la course de son cheval, massacrant à lui seul une armée, mangeant et buvant comme les héros de Rabelais, est au fond de ce milieu fantastique un homme très-réel, un caractère très-sainement développé. C’est ainsi qu’a procédé Hoffmann dans ses bons jours ; c’est pour cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a créé plusieurs chefs-d’œuvre.

Kourroglou était marqué en naissant d’un signe de grandeur. Il avait de grandes choses à faire, pour lui-même et pour sa race : venger le supplice de son père et affranchir les vaillants hommes de son temps du joug des sunnites impies. Mais comme les vaillants hommes de son temps, il est né téméraire et orgueilleux. Une ardente curiosité, une vanité secrète l’ont déjà privé d’une partie des avantages que son père le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce père, ce magicien (qui, entre nous, me paraît être une personnification du Destin, tout puissant et aveugle comme lui), lui avait préparé, par ses savantes incantations, un cheval qui l’eût porté jusqu’au ciel ; car il avait des ailes, et c’est un regard d’irrésistible curiosité de Kourroglou qui les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier cheval du monde, a dit le père ; mais ce ne sera plus Pégase, et ses pieds rapides sont pour jamais enchaînés à la terre.

Une seconde imprudence de Kourroglou cause l’éternelle douleur et la mort de son père. On se rappelle qu’il devait lui rapporter dans un vase l’écume d’une source mystérieuse ; mais l’écume le tente, il la boit, et le père ne reverra plus la lumière des cieux. « À partir de ce jour, tu n’es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de l’aveugle, » c’est-à-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et ta condamnation. Tu as vengé ton père, mais tu l’as laissé périr ; tu seras le plus grand guerrier de ton siècle, mais tu seras maudit ; tu porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prospérités, et, comme ton père, tu finiras misérablement.

Jusqu’ici nous avons vu réussir, comme par miracle, toutes les audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemblé mille hommes de chaque tribu, il s’est bâti une forteresse que nul souverain n’ose plus attaquer. Il a enlevé Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse ; mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaître la joie et l’orgueil de la paternité. Chacune de ses entreprises sera couronnée de succès en apparence, et sera expiée dans l’ensemble mystérieux de sa vie par de poignantes douleurs. On verra bientôt (et on l’a vu déjà par ce cri de l’âme qui lui échappe au milieu de ses plus menaçantes improvisations : la vie est un fardeau pour moi !), qu’il pressent la fatalité attachée à tous ses pas. L’orgueil est son mauvais ange, l’orgueil doit le perdre, l’orgueil le rend criminel ; cet orgueil sera châtié. Ses grandes facultés, je ne sais pas s’il ne faut pas dire pour entrer dans l’esprit de la race qui le chante, ses grandes vertus, l’ambition, la cupidité, la ruse, la volupté, l’intempérance, la soif du sang, tout ce qui l’a fait grand et heureux parmi les héros de sa race, va l’abandonner peu à peu, parce qu’il a abusé de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode turcoman, faites-moi le plaisir de m’écouter en bons Turcomans ; oui, c’étaient là des dons du ciel ! Il était le plus grand des fourbes. Honte à lui ! il va devenir confiant et sincère, parce qu’une fois il a fait un mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embûches, et l’ennemi ne manquait jamais d’y tomber : gloire à lui ! mais une fois il a tendu le piége à celui qu’il devait respecter, et désormais il sera pris dans ses propres filets : malheur à lui ! Il était bandit et meurtrier, rien de mieux ! Une fois il est devenu assassin : désormais le poignard sera toujours levé sur lui. Malheur au fils de l’aveugle !

Voilà, je crois, le raisonnement qu’il faut mettre dans la bouche du rapsode, pour comprendre la septième rencontre et la suite des jours de Kourroglou. Appelons maintenant l’exemple à notre aide.

Kourroglou avait, comme on sait, l’innocente habitude de détrousser les marchands qui poussaient la folie ou l’insolence jusqu’à lui refuser un modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il n’avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant appris à le connaître, allaient désormais au-devant de ses désirs, et ne se faisaient plus tirer l’oreille pour s’exécuter. Kourroglou était si sûr de son fait, qu’il s’en allait tout seul, déguisé, le plus souvent en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane ; et quand il s’était un peu diverti aux dépens de ses hôtes, quand il leur avait bien fait peur de l’ogre Kourroglou ; quand il leur avait dit : « Seigneurs, prenez garde ! Kourroglou est toujours là où on l’attend le moins ; peut-être est-il déjà parmi vous ; mais, pour sûr, il y sera bientôt. » Alors le sycophante, en les voyant pâlir, renfonçait sa guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor : « Voilà Kourroglou ! » Aussitôt les marchands de se prosterner, de se frapper la poitrine, de s’arracher la barbe et de crier merci ! « Guerrier, disaient-ils, nous savons que tu as porté le tribut à cinq cents tumans ; mais si tu exiges le double, nous te le donnerons à condition que nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan. » On se rappelle que ce Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par Kourroglou, s’est attaché à lui par reconnaissance, a grossi son armée par de nombreux enrôlements, et qu’il se distingue dans toutes les entreprises. Mais il paraît que sa cruauté est excessive. Lorsque Kourroglou, toujours fidèle aux lois qu’il a instituées, a répondu aux marchands : « Oh non ! c’est bien assez ! » il revient vers ses compagnons, et Daly-Hassan, qui l’attend au pied de la montagne en léchant ses moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission d’essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur arracher quelques barils de vin par-dessus le marché. Mais Kourroglou lui répond : « Vous connaissez le proverbe arabe : la justice constitue la moitié de la religion ! » Et il rentre à Chamly-Bill les poches pleines d’or et le cœur de bons sentiments.

Mais, hélas ! il est arrivé ce jour néfaste où le héros doit être mis à la plus rude épreuve, et où sa vanité doit déchaîner les malédictions suspendues sur sa tête. Il faut suivre ce récit dans l’original.

« Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurèrent à Chamly-Bill, buvant et festoyant, jusqu’à ce que les celliers et les cuisines de Kourroglou fussent complètement vides. Le sommelier et le cuisinier vinrent ensemble l’annoncer à Kourroglou, et dirent : « Tes hôtes ont mangé et bu tout ce qu’il y avait ici ; ils n’ont pas même laissé les croûtes ou la lie. »

Kourroglou envoya ses gardes rôder dans le voisinage, et bientôt après, on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat ; et, armé de pied en cap, il se dirigea vers la prairie.

Il regarda et vit une immense caravane campée sur ses pâturages. Tout annonçait que le marchand était un homme puissamment riche. Et dans une tente dressée pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant au trictrac. Kourroglou arriva jusqu’à eux, et dit : « Salam ! » Un des Turcs l’aperçut, et dit : « Homme, descends de cheval ! — Non, je ne veux pas descendre. — D’où viens-tu ? — Eh quoi ! n’avez-vous pu déjà reconnaître Kourroglou ? — Bien, cela est tout à fait différent. Kourroglou est un grand homme ; nous lui paierons un tribut pour le séjour que nous avons fait sur ses terres. » Kourroglou crut que le marchand voulait se débarrasser de lui par une plaisanterie ; car il ne s’était pas levé pour lui témoigner son respect quand le nom de Kourroglou était sorti de ses lèvres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors froidement : « Retiens ton bras, Kourroglou. » La pointe de la lance avait déjà effleuré la poitrine du Turc ; mais Kourroglou retint son cheval et s’arrêta. Le Turc dit : « Tu devrais jeter un voile de femme sur ton visage. Il ne convient pas à des hommes d’agir ainsi. J’ai entendu raconter beaucoup de choses de toi ; mais je t’ai vu maintenant, et tu ne mérites pas ta renommée. Un homme brave donne à son ennemi le temps de se mettre en garde. C’est le rôle d’une femme de combattre sans avertir et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval. Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je délivre le collier du monde de tes étreintes rapaces, des prières seront dites pour ton âme. Si, au contraire, tu réussis à me tuer, tu prendras toutes les richesses et les marchandises rassemblées en ce lieu. »

Kourroglou écouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il attendit donc qu’il plût au marchand de s’armer et de monter à cheval. Quand cela fut fait, le Turc dit : « Kourroglou, tu dois commencer ; tu es libre de m’attaquer de telle manière et avec telle arme qu’il te plaira. »

Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d’attaques différentes ; mais elles furent toutes parées ou repoussées.

Le Turc s’écria : « Viens plus près, prends-moi par la ceinture, et vois si tu peux me faire descendre de cheval. J’aimerais à éprouver ta force. » Kourroglou saisit le marchand à la ceinture et tâcha de le désarçonner ; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s’il y eût été cousu.

Le Turc dit : « C’est maintenant à mon tour ; laisse-moi te faire éprouver ma force. » Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d’une telle façon, que ce dernier fut sur le point de tomber ; et même un de ses pieds avait déjà perdu l’étrier.

Le Turc, comme s’il dédaignait de profiter de sa victoire, lâcha la ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il invita Kourroglou à entrer sous sa tente et à devenir son hôte.

Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans la tente comme un rat, et prit humblement un siége. Il se sentait si honteux, qu’il osait à peine respirer. Le Turc baissa la tête comme auparavant, et se remit à jouer au trictrac avec son compagnon. Kourroglou vit que le Turc était un homme plein de courage et de noblesse. Fidèle à son habitude de dire en face à l’homme brave qu’il était brave, et au poltron qu’il était poltron, il accorda sa guitare, et chanta au marchand l’air suivant :

Improvisation. — « J’ai demandé à ses esclaves et à ses serviteurs qui il était. Ils ont tous répondu : C’est le seigneur des seigneurs, un marchand guerrier. Il possède plus d’or qu’on n’en peut trouver dans Alep ou dans Damas. C’est le lion du désert. Son coursier est couvert de la dépouille du léopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi ou sur un ami. J’ai lancé mon cheval contre lui, j’ai levé ma massue au-dessus de sa tête. Le marchand alors a poussé un cri, et s’est élancé de sa place. »

Le Turc sourit, et regarda l’autre joueur d’une manière significative (car il était évident que le chanteur mentait par habitude de se vanter). Kourroglou dit dans son cœur : « Le maudit se raille de moi. » Il reprit ainsi :

Improvisation. — « Ô mon Dieu, tu l’as créé sans défaut. Il n’est le serviteur que de toi seul ; mais envers tout le reste du monde, il est impérieux et superbe. Il a amassé des montagnes de marchandises, et il s’est reposé. Il a jeté un regard à son compagnon, et il a souri. Il a baissé la tête, et il a joué au trictrac. »

Le Turc dit : « Guerrier Kourroglou, pour ta poésie, je te paierai un tribut de cinq cents tumans. » Kourroglou pensait qu’il n’aurait rien de cet homme qui l’avait vaincu. Aussitôt qu’il entendit parler de cinq cents tumans, son cerveau recouvra la santé ; il fut transporté de joie, et improvisa ainsi :

Improvisation. — « Il a mis sur ses oreilles le bonnet d’un derviche, sur ses épaules est un manteau d’hermine. Je lui ai chanté un air. Le marchand m’a donné cinq cents tumans pour récompense. »

Le Turc ayant versé l’argent devant le chanteur, il dit : « Voici mon tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes d’aliments préparés. Si tu ne veux pas venir, et que tu préfères t’en aller, tu es le maître. » Kourroglou dit : « J’aimerais mieux partir, si tu daignais me le permettre. »

Kourroglou, ayant mis l’argent dans sa poche, prit congé de son hôte, et retourna à Chamly-Bill. Quand les bandits virent l’argent, ils le félicitèrent de sa victoire. Kourroglou dit : « Ne m’insultez pas, chiens que vous êtes ! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de mon propre sang. Cet homme m’a vaincu ; mais il n’a pas voulu me tuer, et, de plus, il m’a payé mon sang avec cet argent. »

Il ordonna à ses gardes de veiller le moment du départ du marchand et de le lui annoncer.

À partir de ce moment, Kourroglou sent décroître la conscience de sa force ; il n’ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire : « Ne veux-tu pas faire une sortie, seigneur ? Nous sommes à la fin de l’automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient interceptées, et nous ne trouverions plus de voyageurs à rançonner. Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J’aperçois une caravane : allons ! » Kourroglou répond : « Retire-toi ! le premier marchand était un homme sage, et il n’a pas voulu me tuer ; mais un autre peut être fou. »

Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu’il était continuellement tourmenté par l’idée de la supériorité du Turc qui l’avait vaincu. Il résolut de voir encore une fois son heureux adversaire. Après bien des perquisitions, il sut le jour où le marchand devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe de montagnes, de l’autre côté du la ville où passait la route. Le Turc était seul, à cheval, ayant laissé sa caravane derrière lui, à quelque distance. Kourroglou se sentit transporté de fureur ; il poussa son cheval sur le marchand, le jeta à bas de sa selle, et coupa la tête de l’homme renversé. Il sentit bientôt sa rage se calmer, et, fâché de ce qu’il avait fait, il chanta ainsi :

Improvisation. — « Begs, écoutez-moi ! Sur le chemin d’Alep, je rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affamé. Je soufflais comme la brise du matin. Je me suis placé en embuscade sur sa route, non loin d’Erzeroum ; j’ai coupé sa tête à Erzengan. J’ai rencontré un marchand. »

L’ayant dépouillé de ses vêtements, Kourroglou vit que ce n’était pas un Turc, mais un Arménien, et il chanta :

Improvisation. — « Sa mort m’a délivré de mille maux. Je l’ai acceptée avec délices, comme un bouquet de roses. J’ai dépouillé le corps, et j’ai vu que c’était un Arménien. Oh ! que les montagnes se couvrent de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets[1] ! Kourroglou, que ton bras soit desséché ! J’ai rencontré un marchand. »

Cette dernière strophe, si courte et si bizarre, nous paraît la plus belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la concision mystérieuse du style biblique. L’âme coupable s’y dévoile en voulant cacher sa honte et son effroi sous des métaphores. L’orgueil blessé, la colère, la vengeance toujours vivantes dans le cœur du meurtrier, entonnent le chant du triomphe ; les méchantes passions acceptent la mort de l’homme juste et généreux comme un bouquet de roses. Puis aussitôt le désespoir du maudit étouffe l’hymne impie. Oh ! que tes montagnes se couvrent de brouillards ! la nuit descend sur les yeux de Caïn. Kourroglou, que ton bras soit desséché ! Et le bon refrain si bête et si sombre : « J’ai rencontré un marchand ! » en dit plus qu’il n’est gros. Nous connaissons certains refrains romantiques des ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naïf, à l’imitation de ces formes populaires. Aucun ne m’a fait l’impression de ce : j’ai rencontré un marchand, qui vient si à point, qui résume si bien le souvenir d’une action qu’on ne veut pas s’avouer à soi-même, et qui, ne cherchant ni le naïf, ni le terrible, rencontre l’un et l’autre à la grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait être un grand poëte. Il ne pensait qu’à la rime et trouvait l’effet. M’est avis qu’aujourd’hui nous faisons le contraire.


À partir de ce moment, la fatalité s’appesantit sur Kourroglou. Après quelques exploits où ses imprudences le mettent à deux doigts de sa perte et où il succomberait sans l’héroïque secours d’Ayvaz et de ses compagnons, il est fait prisonnier, traîné à la queue d’un cheval, nourri des os qu’on lui jette comme à un chien, enfin attaché à un poteau pour mourir sous le fouet et le bâton. Il échappe pourtant à cette épreuve terrible, mais c’est pour retrouver Chamly-Bill en révolution ; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs amis le trahissent et l’abandonnent. Le combat qu’il est forcé de leur livrer est d’une haute poésie épique ; sa douleur, son amour pour Ayvaz, son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu vieux, s’éprend encore d’une princesse étrangère et veut l’enlever. Surpris et jeté dans un puits, il y devient si gras, ce qui, pour un homme tel que lui, est le comble de l’abjection et de la honte, qu’il est retiré de l’abîme et délivré à grand’ peine. Mais l’esprit du grand homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle comme Samson, après avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et dès lors la mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d’agonie ont encore de la grandeur et le montrent puissant et résigné. Il y a de l’analogie entre la fin de ce poëme et celle de la légende des quatre fils Aymon.

Nous n’avons traduit qu’une faible partie de cette curieuse épopée de Kourroglou. La fin est surtout frappante ; mais nous ne voulons pas priver l’amie qui nous a aidé à traduire du plaisir de la donner elle-même au lecteur dans une publication complète.


FIN DE KOURROGLOU.
  1. Pour laver le déshonneur d’avoir traîtreusement attaqué l’homme sans défense. Les Persans haïssent, à cause de quelques différences de religieon, les Turcs sunnites, plus encore que les chrétiens, s’il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une consolation dans la pensée qu’il a trouvé que son supérieur à tous égards n’était pas un sunnite, mais un Arménien (Note de M. Chodako.)
    Cet Arménien est évidemment le plus grand personnage du roman de Kourroglou : et nbest-il pas remarquable que ce héros, si supérieur à Kourroglou lui-même par son sang-froid, son courage, sa force et sa générosité, soit resté chrétien dans l’imagination des rapsodes ? Est-ce seulement par excès de haine contre les sunnites qu’on lui attribue un si grand rôle ? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara s’attendrir très-particulièrement, jusqu’à vouloir se donner la mort, pou un voyageur européen que Kourroglou menaçait de sa fureur. Il faut bien que dans ces têtes poétiques de l’Orient le chrétien soit un être supérieur, en dépit de la répulsion fanatique.