L'Enéide/Livre I

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Traduction par Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètesFirmin Didot (p. 229-245).


LIVRE I.


(1, 1) Moi qui jadis essayai quelques airs sur mes pipeaux légers, qui depuis désertai les forêts pour les champs voisins, et dans mes vers, agréables aux laboureurs, forçai la terre à se soumettre à leurs mains avides, aujourd’hui je chante les horribles combats de Mars, (1, 1) et ce héros qui, banni par le destin des bords troyens, vint le premier en Italie et sur les rivages de Lavinium : longtemps le jouet misérable de la puissance des dieux, l’infatigable haine de Junon le poursuivit sur la terre et sur les mers ; longtemps il eut à souffrir les maux de la guerre, jusqu’à ce qu’il eût fondé une ville et transporté ses dieux dans le Latium. C’est de lui que sortirent et la race des Latins, et les sénateurs albains, et ceux par qui s’élevèrent les murs de la superbe Rome.

Muse, dis-moi les causes de ces grands événements, quelle offense à la majesté de Junon, quel ressentiment animait la reine des dieux (1, 10) contre cet homme d’une piété insigne, pour qu’elle le jetât au milieu de si rudes travaux, et tourmentât ainsi sa destinée. Tant de colère entre-t-il dans les âmes des dieux !

En face de l’Italie, et vis-à-vis l’embouchure du Tibre, s’élevait par delà les mers une ville antique, colonie de Tyr ; c’était Carthage, cité opulente, et que possédait l’âpre génie de la guerre. On dit que Junon, la préférant même à Samos, l’aimait par-dessus toutes les terres : là étaient ses armes, là était son char : déjà même la déesse, si les destins le permettent, travaille à donner l’empire du monde à Carthage, et en nourrit l’espérance dans son cœur. Mais elle avait appris qu’une nation issue du sang troyen (1, 20) devait un jour renverser les tours de la cité tyrienne, et que de cette race sortirait un peuple belliqueux, dominateur superbe de l’univers, et suscité pour la ruine de la Libye : ainsi les Parques filaient la trame des destinées. Alarmée pour Carthage, la fille de Saturne se souvenait encore de l’ancienne guerre qu’elle avait la première soutenue sous les remparts d’Ilion pour ses chers Argiens ; et les causes humiliantes de sa colère et de son furieux ressentiment ne s’étaient pas encore effacées de sa mémoire : tous ces souvenirs irritants vivent au fond de son cœur, et le jugement de Pâris, et l’injure faite à sa beauté méprisée, et l’odieux sang de Dardanus, et l’enlèvement de Ganymède, et ses honneurs usurpés. Enflammée par tant d’outrages, elle écartait loin du Latium (1, 30) les Troyens, restes échappés aux fureurs des Grecs et de l’impitoyable Achille, jouets misérables des flots, et qui depuis longtemps erraient, poussés par les destins, de mers en mers. Tant était laborieux l’enfantement de la puissance romaine ! Les Troyens, encore en vue des rivages de la Sicile, avaient à peine mis à la voile, et joyeux labouraient de leurs proues les ondes écumantes, que Junon, nourrissant l’immortelle blessure de son cœur ulcéré, se dit à elle-même : « Quoi ! je renoncerais à mon entreprise et m’avouerais vaincue ! Je ne pourrai pas écarter de l’Italie le roi des Troyens, et cela parce que le destin m’en empêche ? Pallas aura donc pu brûler la flotte (1, 40) des Grecs et les submerger eux-mêmes, et pourquoi ? pour punir la faute d’un seul, les fureurs d’Ajax ! Elle-même, lançant du milieu des nuées la foudre rapide de Jupiter, dispersa leurs vaisseaux, déchaîna les vents, bouleversa les mers, saisit dans un tourbillon le fils d’Oïlée, qui vomissait de ses flancs sillonnés les feux du tonnerre, et le jeta palpitant sur la pointe des rochers. Et moi qui marche l’égale du souverain des dieux, moi sa sœur et son épouse, je fais depuis tant d’années la guerre à une seule nation ! Et qui voudra désormais adorer Junon, et venir en suppliant charger mes autels de vains honneurs ? »

(1, 50) La déesse, roulant ces pensées dans son cœur que la haine enflamme, vole vers les îles Éoliennes, dans la patrie des orages, dans ces lieux que remplissent tous les souffles furieux de l’air. Là, dans une vaste caverne règne, Éole : il tient sous son empire et enchaîne dans leur prison les vents mutinés et les tempêtes sifflantes. Ceux-ci, s’indignant du frein qui les maîtrise, frémissent autour de leurs barrières avec un immense murmure de la montagne : Éole, du haut de son rocher et le sceptre en main, apaise leurs esprits fougueux et tempère leur rage. S’il ne les retenait, terre, mer et cieux profonds, ils emporteraient tout dans leurs rapides élans, et le balayeraient à travers l’espace. (1, 60) Mais le puissant Jupiter, redoutant pour le monde leur souffle destructeur, les a emprisonnés dans de noires cavernes, a entassé sur eux la masse formidable des plus hautes montagnes, et leur a donné un roi qui sût, par son ordre, tantôt mesurer et contenir leur haleine, tantôt lâcher les rênes à leur furie. Ce fut à lui que Junon s’adressa d’une voix suppliante : « Éole, lui dit-elle, vous à qui le père des dieux et le maître des humains a donné le pouvoir de calmer les flots et de soulever les vents, un peuple qui m’est odieux vogue sur la mer Tyrrhénienne, emportant Ilion en Italie, et ses pénates vaincus. Déchaînez vos vents, submergez, abîmez les vaisseaux ; (1, 70) ou dispersez-les, et couvrez la mer des corps naufragés de ces Troyens. J’ai quatorze nymphes d’une beauté parfaite ; Déiopée, la plus belle d’entre elles, sera unie à vous par les nœuds éternels de l’hymen ; et je vous la donnerai pour épouse, afin qu’en retour d’un si grand service, elle soit à jamais à vous, et qu’elle vous rende père d’enfants aussi beaux qu’elle. »

« Reine, lui répondit Éole, c’est à vous de désirer et de commander, et à moi d’obéir : ce royaume que je gouverne, le sceptre et la faveur de Jupiter, je les tiens de votre bonté ; c’est par vous que je suis assis à la table des dieux ; (1, 80) c’est par vous que je commande en maître aux vents et aux tempêtes. »

Il dit, et du revers de sa lance il frappe les flancs caverneux de la montagne : ils s’ouvrent, et soudain la cohorte serrée des vents s’élance, et se répand sur la terre en tourbillons sifflants. L’Eurus, le Notus, l’Africus fécond en tempêtes, s’abattent tous ensemble sur la mer, la bouleversent dans ses profonds abîmes, et roulent vers le rivage ses vastes flots. En même temps éclatent les cris des matelots, mêlés au sifflement des cordages. Les nuées dérobent tout à coup le jour aux yeux des Troyens ; le ciel disparaît, et une nuit noire s’abaisse sur les eaux. (1, 90) Le tonnerre gronde ; de fréquents éclairs illuminent la nue : tout présente aux matelots la menaçante image de la mort. Énée alors sent le frisson de l’épouvante se glisser dans ses veines ; il gémit, et, tendant ses mains vers le ciel, il s’écrie : « Ô trois et quatre fois heureux ceux à qui il a été donné de mourir à la face de leurs parents et sous les hauts remparts d’Ilion ! Ô le plus brave des Grecs, fils de Tydée, que n’ai-je pu succomber dans les champs de Troie, et rendre sous les coups de ton bras cette vie trop prolongée, là ou le terrible Hector, percé par les traits d’Achille, mord la poussière ; où le grand (1, 100) Sarpédon est couché, où le Simoïs entraîne dans ses ondes et roule avec elles les boucliers, les casques et les généreux corps de tant de héros ! »

Tandis qu’il exhale ces plaintes, voici que la tempête, portée sur l’aile sifflante de l’Aquilon, vient frapper de front la voile, et élève les vagues jusqu’aux nues. Les rames sont brisées ; la proue dévie, et présente le flanc aux ondes : l’eau bondit, amoncelée en montagne écumante. Les uns demeurent suspendus sur la cime des vagues ; les autres, précipités au fond de l’abime entr’ouvert, voient la terre à travers les flots ; l’onde et le sable bouillonnent confondus. Le Notus emporte dans ses tourbillons trois navires, et les jette (1, 109) sur ces grands rochers cachés sous les eaux, et qui étendent à la surface des mers leurs cimes en forme de dos immenses : les Italiens les appellent Autels. Trois autres (ô spectacle pitoyable !), poussés par l’Eurus de la haute mer contre les bas-fonds, et engagés dans les syrtes, vont s’y briser ; et de tous côtés les cernent des monceaux de sable. Le vaisseau qui portait le fidèle Oronte et ses Lyciens est frappé dans la poupe par une lame immense qui fond des cimes écumeuses. Arraché du gouvernail, le pilote roule tête baissée dans la mer ; trois fois le navire tournoie sur lui-même, entraîné par la vague tourbillonnante : enfin le gouffre rapide le dévore. Alors apparaissent, nageant çà et là dans le vaste abîme, quelques malheureux : les armes des guerriers, les débris des navires, les trésors d’Ilion, flottent épars sur les eaux. (1, 120) Déjà le solide vaisseau d’Ilionée, celui du vaillant Achate, celui qui porte Abas et le vieil Aléthès, succombent, vaincus par la tempête : tous reçoivent dans leurs flancs désunis l’onde ennemie, et s’affaissent en éclatant.

Cependant Neptune entend les murmures tumultueux de la mer, les bruits de la tempête déchaînée, et sent son empire bouleversé jusqu’en ses profonds abîmes. Troublé par ce désordre, il lève au-dessus des flots sa tête majestueuse, et porte au loin ses regards : il voit la flotte d’Énée dispersée sur toute la mer, les Troyens écrasés par les vagues, et le ciel qui s’écroule sur eux. (1, 130) Le frère de Junon a bientôt reconnu les ruses et la colère de la déesse. Il appelle à lui Eurus et Zéphyre, et leur parle ainsi : « Êtes-vous donc si fiers de votre origine, que vous en ayez tant d’audace ? Quoi ! sans mon ordre vous osez, Vents téméraires, troubler le ciel et la terre, et soulever d’aussi grandes tempêtes ? Je devrais.... Mais d’abord il faut que je calme les flots émus. Désormais un pareil attentat serait suivi d’un autre châtiment. Hâtez-vous de fuir, et dites à votre roi que ce n’est pas à lui, mais à moi, que le sort a donné l’empire de la mer et le redoutable trident : à lui ses rochers, (1, 140) vos demeures profondes ; à lui cette cour ; qu’il y triomphe, et qu’il règne sur vos prisons fermées. » Il parlait encore, que le sein gonflé des mers tombait à sa voix : le dieu dissipe les nuages amoncelés, et ramène le soleil. Cymothoé et Triton, rassemblant leurs efforts, dégagent les vaisseaux suspendus aux pointes des écueils ; Neptune lui-même les soulève avec son trident, leur ouvre un passage à travers les vastes syrtes, apaise la mer, et sur son char léger rase la surface des eaux. Ainsi, quand au sein d’une grande cité éclate une sédition, l’ignoble populace déchaîne ses turbulentes fureurs : (1, 150) déjà volent dans l’air les pierres et les torches ; la rage arme les bras. Mais qu’un homme imposant par sa piété et par ses vertus vienne tout à coup à paraître, on se tait, on prête l’oreille, on écoute. Celui-ci par ses discours subjugue les esprits et adoucit les cœurs. Ainsi tomba tout le fracas de la mer, après que le père des ondes, promenant ses regards sur son empire, et emporté par ses coursiers sous un ciel pur, les eut guidés de sa main, et laissé le char et les rênes voler sur les eaux tranquilles.

Les Troyens, fatigués par la tempête, s’efforcent à l’envi de gagner le plus prochain rivage, et tournent leurs proues vers les terres de !a Libye. Là, dans un golfe enfoncé, est une île qui forme un port (1, 160) par le prolongement de ses côtés ; les eaux venant de la haute mer s’y brisent, et, refoulées sur elles-mêmes, se partagent après de longs détours. À droite et à gauche sont de vastes rochers, dont deux menacent le ciel : à l’ombre de leurs sommets les flots dorment au loin, tranquilles et silencieux ; au-dessus s’élèvent en amphithéâtre des arbres où se joue la lumière, et la forêt abaisse sur les eaux la noire épaisseur de ses ombres. En face et sous des roches pendantes est un antre où coulent des eaux douces, où la nature a taillé des sièges dans la pierre vive : c’est la retraite des nymphes. Là point de câbles qui retiennent les vaisseaux fatigués ; point d’ancre à la dent mordante qui les enchaîne. (1, 170) Énée, avec sept navires qu’il a recueillis, restes de toute sa flotte, aborde dans cette anse ; les Troyens, dans leur impatiente ardeur de toucher la terre, s’élancent des vaisseaux, prennent possession de la rive tant désirée, et étendent sur la grève leurs membres, flétris par le sel piquant des mers. Aussitôt Achate fait jaillir l’étincelle des veines d’un caillou, la recueille dans des feuilles, amasse autour des matières arides, et saisit dans son foyer la flamme pétillante. Tous alors tirent des vaisseaux, ressource dernière dans leur détresse, le froment à demi-corrompu par l’onde amère et les instruments de Cérès ; le feu va rôtir et la pierre broyer ces grains sauvés du naufrage.

(1, 180) Cependant Énée monte sur un rocher, et jette la vue sur la mer immense, pour découvrir, s’il peut, quelque galère phrygienne, ou celle d’Anthée. ou celle de Capys, ou le pavillon de Caïcus flottant au haut de la poupe. Rien ne paraît ; pas une voile : mais il aperçoit trois cerfs errant sur le rivage ; ils sont suivis par le troupeau tout entier, qui paît en longue file au milieu de la vallée. Énée s’arrête, saisit son arc et ses flèches rapides, que portait le fidèle Achate ; les chefs du troupeau, à la tête altière, (1, 190) à la haute ramure, tombent abattus : ensuite il poursuit de ses traits à travers les bois touffus la troupe dispersée, et ne la quitte pas qu’il n’ait en vainqueur renversé sur la poussière sept grands cerfs, et égalé leur nombre au nombre de ses vaisseaux. De là il retourne au port, et partage entre ses compagnons sa proie sanglante. Les vins dont le bon roi Aceste avait chargé ses vaisseaux sur le rivage de Sicile, et qu’il avait donnés aux Troyens partant de son royaume, leur sont distribués. Alors Énée console par ses discours leurs cœurs affligés. « Compagnons, leur dit-il, ce n’est pas d’aujourd’hui que nous connaissons les maux ; nous en avons supporté de plus rudes : un dieu mettra de même une fin à ceux-ci. (1, 200) Vous avez affronté la rage de Scylla et ses gouffres retentissants ; vous avez visité les terribles rochers des Cyclopes. Rappelez vos courages, et bannissez la tristesse et la crainte : un jour peut-être ces souvenirs vous seront doux. À travers tant d’épreuves, à travers tant de vicissitudes nous courons au Latium, où les destins nous montrent des demeures paisibles ; c’est là qu’il nous sera permis de voir se relever l’empire de Troie. Endurcissez donc vos cœurs à la peine, et conservez-vous pour des jours meilleurs. »

Il dit, et, cachant sous un air d’espérance les grands soucis qui l’oppressent, il renferme dans son sein sa profonde douleur. (1, 210) Cependant les Troyens se livrent aux apprêts de leur sauvage festin. Ils dépouillent les cerfs, et mettent à nu leurs entrailles. Les uns les coupent par morceaux, et enfoncent un bois aigu dans leurs membres palpitants ; les autres placent sur le rivage des vases d’airain, qu’embrase la flamme attisée. Alors ils réparent leurs forces par une ample nourriture, et, couchés sur l’herbe, ils se rassasient de chair sauvage qu’ils arrosent d’un vieux Bacchus. Leur faim satisfaite, et les tables enlevées, ils redemandent par de longs discours leurs compagnons perdus. Suspendus entre l’espérance et la crainte, tantôt ils croient qu’ils vivent encore, tantôt qu’ils ont souffert les dernières extrémités, et qu’ils n’entendent plus leurs compagnons qui les appellent. (1, 220) Le pieux Énée surtout s’attendrit sur le sort cruel et du bouillant Oronte, et d’Amycus. et de Lycus : il pleure et le brave Gyas et le brave Cloanthe.

Enfin Jupiter, laissant tomber du haut des cieux ses regards sur la mer, sur la terre au loin étendue, sur les rivages et sur les peuples épars dans l’univers, s’arrêta au sommet de l’Empyrée, et fixa ses yeux sur les royaumes de la Libye. Il agitait dans son esprit les destinées des mortels, quand Vénus, désolée et inondant de pleurs ses beaux yeux, lui parla ainsi : « Ô vous qui gouvernez par des décrets éternels les dieux et les hommes, et dont la foudre les épouvante, (1, 231) qu’a donc fait contre vous mon Énée, qu’ont fait les Troyens de si criminel, pour que, épuisés par tant de funestes désastres, ils se voient fermer par tout l’univers les chemins de l’Italie ? Un jour, disiez-vous, après des siècles révolus, les Romains, le sang ranimé de Teucer, sortiront de là pour marcher à la tête des nations ; la mer, la terre entière seront soumises à leur empire. Vous me l’aviez promis ; qui a pu, mon père, vous faire changer de résolution ? Hélas ! cette espérance me consolait de la chute de Troie et de ses tristes ruines ; de meilleurs destins compensaient pour moi les destins contraires d’Ilion. (1, 240) Mais voici que la même fortune, s’acharnant à des hommes tant agités, les poursuit encore : puissant maître des dieux, quand mettrez-vous un terme à nos douleurs ? Anténor, échappé aux armes des Grecs, a bien pu pénétrer dans le golfe d’Illyrie, s’avancer en sûreté jusqu’au fond du royaume des Liburniens, et franchir la source du Timave, qui, tombant des montagnes avec un immense murmure, s’élance par sept bouches, et, mer impétueuse, va couvrir les campagnes de ses vagues retentissantes. Là lui-même a bâti la ville de Padoue, établi les Troyens dans des demeures assurées, donné son nom à son nouveau peuple, et fixé les armes errantes d’Ilion : tranquille aujourd’hui, il règne dans une paix profonde. (1, 250) Et nous, vos enfants, nous à qui vous promettez les splendeurs de l’Olympe, nous perdons nos vaisseaux ; nous sommes livrés à la colère d’une seule déesse ; nous sommes poussés bien loin des rivages de l’Italie. Est-ce là le prix de notre piété ? Est-ce ainsi que vous nous rétablissez dans notre empire ? »

Le père des dieux et des hommes, souriant à Vénus de ce radieux sourire qui calme la tempête et qui répand la sérénité dans les airs, effleura de ses lèvres le front de sa fille, et lui répondit : « Cesse de t’alarmer, déesse de Cythère ; les destins demeureront les mêmes pour tes chers Troyens : tu verras la ville de Lavinium et ces remparts qui te sont promis ; et par toi le magnanime Énée sera élevé jusqu’aux demeures éthérées. (1, 261) Mais, pour mieux calmer les tourments de ton cœur, je te dirai les secrets de l’avenir, et je déroulerai devant toi la longue trame des destinées. Ton fils soutiendra en Italie une grande guerre ; il y domptera des peuples féroces ; il leur donnera et des villes et des mœurs : trois étés le verront régner sur le Latium, et trois hivers s’écouleront, après qu’il aura soumis les Rutules. Le jeune Ascagne, qui porte aujourd’hui le nom d’Iüle (il s’appelait Ilus tant que subsista l’empire d’Ilion), (1, 269) verra, sur le trône de son père, l’année parcourir trente fois le long cercle des jours, et transportera le siège de l’empire de Lavinium à Albe la Longue, dont il jettera à grand’peine les fondements. Là régnera durant trois cents ans la race d’Hector : enfin une fille des rois albains, une vestale, Ilie, mêlant au sang de Mars le sang des rois, mettra au monde deux jumeaux. Bientôt Romulus, le fier nourrisson de la louve, et paré de sa dépouille fauve, héritera du royaume d’Albe, fondera la cité de Mars, et appellera les Romains de son nom. Ceux-ci ne connaîtront de bornes ni à la grandeur ni à la durée de leur puissance ; je leur ai donné un empire infini comme les temps. Junon elle-même, l’implacable Junon, (1, 280) qui fatigue aujourd’hui de ses craintes haineuses et la mer, et la terre, et les cieux, inclinera à des sentiments meilleurs, et protégera avec moi les Romains, maîtres du monde, et la nation qui portera la toge. Telle est ma volonté. Bien des lustres s’écouleront encore jusqu’à ce qu’il vienne un temps où la maison d’Assaracus asservira Phthie, la superbe Mycènes, et dominera sur Argos vaincue. De la belle race troyenne naîtra Jules César, qui prendra son nom du grand Iüle ; César, qui portera son empire jusqu’aux rivages de l’Océan, la gloire de son nom jusqu’aux astres. (1, 289) Toi-même un jour, libre d’inquiétudes, tu le recevras, tout chargé des dépouilles de l’Orient, dans le séjour des dieux, et les mortels l’invoqueront dans leurs prières. Alors cesseront les guerres ; alors s’adoucira la férocité des temps ; alors l’antique honneur, et Vesta, et Romulus avec Rémus son frère, dicteront des lois aux peuples ; les redoutables portes du temple de la guerre seront fermées par d’étroites barrières de fer ; au dedans, la Discorde impie, assise sur de cruelles armes, les mains liées derrière le dos par cent nœuds d’airain, frémira, la bouche sanglante, dans sa hideuse rage. »

Il dit, et du haut de l’Olympe il envoie le fils de Maïa sur la terre libyenne, afin qu’il dispose la nouvelle cité de Carthage à ouvrir aux Troyens son enceinte hospitalière, et qu’il empêche Didon, qui ignore leur destinée, (1, 300) de les repousser de ses frontières. Mercure, porté sur ses ailes rapides, fend les vagues des airs, s’arrête sur le rivage libyen, et exécute les ordres de Jupiter. Dociles à la volonté du dieu, les Tyriens dépouillent leur humeur farouche ; leur reine la première ouvre déjà son cœur à des sentiments de paix et de bienveillance pour les Troyens.

Cependant le pieux Énée s’agitait dans les inquiétudes d’une nuit sans sommeil. Dès que reparut la douce lumière du jour, il résolut d’aller lui-même reconnaître ces contrées nouvelles : il veut savoir sur quel rivage les vents l’ont poussé, si ces déserts sont habités par des hommes ou abandonnés aux bêtes sauvages, et raconter ses découvertes à ses compagnons. (1, 310) Il laisse sa flotte à l’ancre dans l’enfoncement des bois, à l’abri d’une roche spacieuse, que les arbres enveloppent de tous côtés de leurs noirs ombrages. Il s’avance, accompagné du seul Achate, et brandissant deux javelots armés d’un large fer. Voici qu’au milieu de la forêt sa mère se présente à lui : son air, sa démarche, ses armes, tout en elle est d’une vierge de Sparte ; on dirait encore Harpalyce de Thrace fatiguant ses coursiers effrénés, et devançant dans sa fuite le rapide Eurus. La déesse avait suspendu à ses épaules l’arc léger des forêts ; ses cheveux abandonnés s’épanchaient au gré des vents ; (1, 320) nue jusqu’aux genoux, elle avait rassemblé par un nœud les plis de sa tunique flottante. La première elle élève la voix : « Holà, jeunes guerriers ! dit-elle ; n’avez-vous point par hasard aperçu quelqu’une de mes compagnes errante en ces lieux, couverte de la peau tachetée d’un lynx, et portant un carquois, ou pressant de ses cris la fuite d’un sanglier écumant ? » Ainsi parla Vénus, et son fils de lui répondre : « Aucune de vos compagnes n’a été ni vue, ni entendue par nous. Mais de quel nom vous appellerai-je, ô vierge divine ? car ce visage, cette voix ne sont pas d’une mortelle, mais d’une déesse. Êtes-vous la sœur de Phébus, une des nymphes de ces bois ? (1, 330) Soyez-nous propice, qui que vous soyez, et venez en aide à des malheureux : apprenez-nous enfin sous quel ciel, dans quelle contrée de l’univers le sort nous a jetés : ignorant et les lieux où nous sommes, et les peuples qui les habitent, nous errons, poussés sur ces bords par les vents et par les vastes flots. De nombreuses victimes tomberont devant vos autels, sous nos mains reconnaissantes. »

Alors Vénus : « Ces honneurs ne sont pas faits pour moi. C’est la coutume des vierges tyriennes de porter un carquois, et de chausser le haut cothurne de pourpre. Vous êtes dans le royaume de Carthage, chez les Tyriens, et près de la ville d’Agénor. Ces frontières sont celles des Libyens, nation indomptable à la guerre : (1, 340) cet empire obéit à Didon, qui, pour fuir la barbarie d’un frère, s’est exilée de Tyr. L’histoire de ses malheurs est longue, et long en est l’enchaînement : je veux n’en tracer à vos yeux qu’une rapide peinture. Didon avait pour époux Sichée, le plus riche des Phéniciens par les champs qu’il labourait, et pour lequel elle brûlait du plus violent amour. Le roi son père la lui avait donnée vierge encore, et l’avait unie à lui sous les premiers auspices de l’hymen. Mais le frère de Didon, Pygmalion, venait de monter sur le trône de Tyr ; Pygmalion, le plus abominable des scélérats. Soudain éclatent entre les frères de furieuses inimitiés : le tyran, aveuglé par la passion de l’or, surprend Sichée au pied des autels, (1, 350) et d’un bras impie l’assassine en secret, sans s’inquiéter d’une sœur qu’il frappe dans ses amours. Longtemps il cacha son crime, et, inventant mille fables odieuses, il amusa par de vaines espérances la douleur d’une amante infortunée. Mais l’ombre de Sichée privé de sépulture apparut en songe à Didon, et devant elle le spectre se dressa pâle d’une pâleur effrayante : il lui montra l’autel homicide où il était tombé, sa poitrine percée d’un fer sanglant, et lui dévoila tout le ténébreux mystère de ce crime domestique. Alors il lui conseille de se hâter de fuir, et de s’éloigner de sa patrie ; et, pour l’aider dans sa fuite, il lui découvre sous la terre d’anciens trésors enfouis, des monceaux d’or et d’argent. (1, 360) Agitée par ces visions, Didon se préparait à fuir, et déjà pressait ses compagnons d’exil. Aussitôt se rassemblent autour d’elle tous ceux que rallie ou la haine mortelle qu’ils portent au tyran, ou la peur violente de la tyrannie. Des vaisseaux étaient prêts dans le port ; ils s’en saisissent : on emporte sur les ondes les trésors ravis aux mains avides de Pygmalion : une femme a tout conduit. Les exilés de Tyr abordèrent aux lieux où vous allez voir de hautes murailles qui déjà s’élèvent, et la citadelle de la nouvelle Tyr, de Carthage. Ils achetèrent autant d’espace que peut en embrasser ia peau d’un taureau : de là le nom de Byrsa qu’ils donnèrent à la citadelle. Mais vous, ô étrangers, qui êtes-vous ? de quels bords venez-vous ? (1, 370) où dirigez-vous votre course ? » Elle dit, et le héros, tirant de sa poitrine un profond soupir, lui répond par ces mots :

« Ô déesse, si, rappelant les années écoulées, je vous racontais nos malheurs dès leur origine, et si vous aviez le loisir d’en écouter la déplorable histoire, Vesper ensevelirait le jour dans les ténèbres de l’Olympe assoupi. Échappés de l’antique Troie (peut-être ce nom fameux est-il venu jusqu’à vos oreilles), et portés de mers en mers, un caprice imprévu de la tempête nous a jetés sur les côtes de la Libye. Je suis Énée, ce mortel pieux qui emporte avec lui sur ses vaisseaux ses dieux pénates, arrachés aux mains des ennemis ; Énée, dont le nom a volé jusqu’aux astres. (1, 380) Je vais chercher une patrie en Italie ; là aussi j’eus des ancêtres issus du grand Jupiter. Je me suis embarqué sur la mer de Phrygie avec vingt vaisseaux : la déesse ma mère me montrait la route ; je suivais les destins qui m’étaient marqués. De mes navires sept à peine, écrasés par les vagues et par les vents, me restent de ma flotte entière. Moi-même, inconnu, misérable, je parcours les déserts de la Libye, chassé de l’Europe et de l’Asie. » Vénus ne le laissa pas poursuivre son déplorable récit, et l’interrompit ainsi au milieu de sa douleur :

« Non, qui que vous soyez, je ne crois pas que, haï des dieux, vous goûtiez la lumière du ciel, vous qui êtes arrivé près de la cité tyrienne. Poursuivez votre route, et portez vos pas jusqu’au palais de la reine. (1, 390) Vos compagnons vous sont rendus, votre flotte vous est ramenée, et le souffle changé des vents l’a poussée dans de sûrs parages : c’est moi qui vous l’annonce, à moins que mes parents ne m’aient trompée en m’apprenant l’art menteur des augures. Voyez voler en troupe et s’ébattre joyeux dans les airs ces douze cygnes : tout à l’heure l’oiseau de Jupiter, fondant sur eux du haut des nues, les dispersait au milieu d’un ciel serein : les voilà maintenant qui s’abattent en longue file, ou qui vont, tête baissée, s’abattre sur la terre. Rassemblés de nouveau, comme ils agitent en se jouant leurs ailes bruyantes, comme ils se déploient en cercle, comme ils chantent dans l’azur des cieux ! Ainsi vos navires dispersés et vos compagnons (1, 400) ou sont entrés dans le port, ou y voguent à pleines voiles. Allez donc, et dirigez vos pas jusqu’où vous mène cette route. »

Elle dit, et, détournant sa face de rose, elle parut éblouissante ; ses cheveux divins exhalèrent une odeur d’ambroisie ; sa robe tomba en plis flottants jusqu’à ses pieds : elle marcha, et son port trahit une déesse. Enée reconnaît sa mère : et, tandis qu’elle fuit, il la poursuit de ces paroles : « Pourquoi, mère cruelle, vous aussi, tromper tant de fois votre fils par de vaines images ? Pourquoi ne m’est-il pas permis de toucher votre main de la mienne, d’entendre votre voix et d’y répondre ? » (1, 410) En exhalant ces plaintes, il s’avance à grands pas vers Carthage. Cependant Vénus l’avait environné lui et Achate d’une obscure vapeur, et les avait enveloppés comme d’un voile d’une nuée épaisse, afin que nul ne pût les voir, ni s’approcher d’eux, ni retarder leur marche, ni les interroger sur les causes de leur arrivée. La déesse revole vers Paphos, et joyeuse va revoir ces lieux qu’elle aime. Là est son temple ; là l’encens de Saba fume sur cent autels, que des fleurs toujours nouvelles embaument du parfum de leurs guirlandes.

Cependant Énée et Achate s’engagent dans le sentier ouvert devant eux. Déjà ils gravissaient la colline qui domine au loin la ville, (1, 420) et d’où ses hautes murailles se découvrent aux yeux. Énée étonné contemple ces immenses ouvrages, autrefois des cabanes ; il admire ces portes, ces mille voies aplanies de la bruyante cité. Partout les Tyriens se portent d’une commune ardeur aux travaux : ceux-ci élèvent les murs de la citadelle, les flanquent de tours, et roulent à force de bras d’énormes pierres ; ceux-là choisissent un terrain pour s’y bâtir une demeure, et y tracer un fossé d’enceinte. Ici on élit des juges, des magistrats, et le corps sacré du sénat ; là on creuse un port ; ailleurs on pose les assises profondes d’un théâtre ; et d’immenses colonnes sont taillées dans le roc, hautes décorations des scènes futures. (1, 430) Ainsi les abeilles, quand l’été renaît avec ses chauds soleils, s’exercent au travail à travers les campagnes fleuries, et font sortir de la ruche les jeunes essaims, l’espoir de la nation : les unes pétrissent le miel liquide, et remplissent du doux nectar les alvéoles gonflés ; les autres reçoivent les fardeaux de celles qui arrivent, ou, se rassemblant en cohortes serrées, elles écartent des ruches la troupe paresseuse des frelons. Tout agit, tout s’échauffe ; l’air est embaumé des suaves odeurs du thym et du miel. Heureux, s’écria Énée, heureux ceux qui voient s’élever leurs murailles ! Et en même temps il regardait le faîte des toits grandissants de Carthage. À la faveur du nuage qui l’environne, il se porte (ô prodige !) (1, 440) au milieu des Tyriens, se mêle à la foule, est partout présent et invisible. Il y avait au milieu de la ville un bois plein de délicieux ombrages ; c’était là que les Phéniciens, ballottés par les ondes et les tempêtes, avaient pris terre : en fouillant le sol, ils avaient découvert la tête d’un coursier ardent que Junon elle-même leur avait montrée ; signe manifeste qui promettait à la nouvelle nation la gloire des armes et les faciles ressources d’une abondance éternelle. Là Didon faisait bâtir et consacrait à Junon un temple magnifique, plein des dons les plus riches et de la majesté de la déesse. On voyait s’élever son vestibule d’airain, où l’on montait par des degrés ; l’airain liait entre elles les poutres de l’édifice ; les portes gémissaient sous des gonds d’airain. (1, 450) Là s’offrit pour la première fois aux regards d’Énée un spectacle nouveau qui calma ses douleurs ; là pour la première fois il osa espérer des jours meilleurs, et prendre confiance en sa fortune moins déplorable. Tandis qu’en attendant la reine il parcourt des yeux toutes les magnificences du temple ; tandis qu’il admire la fortune étonnante de la nouvelle cité, et ces merveilleux ouvrages de tant de mains industrieuses, il voit représentés sur la toile la longue série des combats d’Ilion, et les guerres que la renommée a déjà publiées par toute la terre ; il voit le fils d’Atrée, Priam, et Achille si terrible à l’un et à l’autre. Énée à cette vue s’arrête, et s’écrie en pleurant : « Quel lieu, ô Achate, (1, 460) quelle contrée de la terre n’est pas déjà pleine de nos malheurs ? Voici Priam : ici donc la gloire a aussi sa récompense : ici il y a des larmes pour les maux, et les choses humaines touchent les cœurs mortels. Rassurons-nous ; cette renommée d’Ilion sera notre salut en ces lieux. » Il dit, et repaît ses yeux et son âme de ces vaines images, gémissant de douleur, et inondant son visage d’un torrent de larmes. Là il voyait se combattre autour de Pergame les Grecs et les Troyens, d’un côté les Grecs fuir, de l’autre les presser les guerriers d’Ilion : ailleurs les Phrygiens fuyaient devant le char et l’aigrette menaçante d’Achille. (1, 469) Non loin de là, il reconnaît en pleurant les blancs pavillons de Rhésus, et ce camp des Thraces que le fils de Tydée, après l’avoir lâchement surpris vers la première heure du sommeil, ravageait et remplissait de carnage : Diomède emmène dans son camp les coursiers ardents de Rhésus, avant qu’ils aient goûté des pâturages de Troie, et bu des eaux du Xanthe. Près de là fuit désarmé Troïle, malheureux enfant qui osa provoquer Achille à une lutte inégale : emporté par ses coursiers, il reste renversé sur son char vide, et tenant encore les rênes ; sa tête et ses cheveux sont traînés sur l’arène, et la lance qui l’a percé marque la poussière d’un sillon sanglant. (1, 479) Voilà que les Troyennes, les cheveux épars, allaient au temple de Pallas irritée ; tristes et suppliantes, elles portaient en offrande à la déesse un voile sacré, et se meurtrissaient le sein. Pallas, les yeux immobiles et baissés vers la terre, détournait la tête. Trois fois Achille avait traîné Hector autour des murs d’Ilion, et il vendait pour de l’or ses restes inanimés. Alors Énée laisse échapper de son sein un profond soupir, quand il voit ce char, ces dépouilles, ce corps sanglant de son ami ; quand il voit Priam tendant au vainqueur des mains désarmées. Lui aussi il se retrouve au fort de la mêlée avec les chefs des Grecs ; il reconnaît les phalanges venues des contrées de l’aurore, et les armes du noir Memnon. (1, 490) Il voit l’ardente Penthésilée mener au combat les cohortes de ses Amazones ; il voit briller leurs boucliers en forme de croissant : terrible entre mille et mille combattants, et nouant un baudrier sur son sein découvert, la vierge guerrière ose se mesurer avec des guerriers.

Tandis qu’Énée, admirant ces peintures, y attachait ses yeux ravis, et s’oubliait dans un muet enchantement de la reine de Carthage, la belle Didon s’avançait vers le temple, escortée d’une nombreuse jeunesse. Telle sur les rives de l’Eurotas, ou sur les hauteurs du Cynthe, (1, 499) Diane mène les chœurs de ses nymphes : autour d’elle se pressent en foule mille et mille Oréades, ses compagnes ; la déesse porte un carquois sur l’épaule ; elle marche, et dépasse de sa tête divine toutes ces immortelles ; le cœur de Latone en est pénétré d’une secrète joie : telle paraissait Didon, telle elle s’avançait joyeuse au milieu de ses peuples, animant leurs travaux, et pressant la future grandeur de son empire. Alors, sous le vestibule de la déesse et à l’entrée même du sanctuaire, elle s’assied, entourée de guerriers, sur un trône élevé. Là, tandis qu’elle dictait ses jugements, proclamait ses lois, et mesurait à ses peuples ou faisait tirer au sort les travaux de la cité nouvelle, tout à coup Énée voit s’avancer au milieu d’une foule immense (1, 510) Anthée, Sergeste, le brave Cloanthe, et les autres Troyens que la noire tempête avait dispersés sur la mer, et jetés à des distances infinies sur des bords étrangers. À cette vue, saisis d’étonnement, de joie et de crainte, Achate et le héros brûlent de toucher la main de leurs compagnons. Mais tout en ces lieux leur est inconnu et trouble leurs esprits. Ils dissimulent, et du sein de la nuée qui les enveloppe ils observent et écoutent, impatients de savoir quel destin a sauvé leurs compagnons, sur quel rivage ils ont laissé la flotte, ce qui les amène en ces lieux : car ils voyaient les chefs de leurs vaisseaux s’avancer en implorant la pitié des Tyriens, et gagner le temple en poussant des cris suppliants. (1, 520) Après qu’ils eurent été introduits devant la reine, et qu’elle leur eut accordé la permission de parler, le plus âgé d’entre eux, Ilionée, s’exprima ainsi d’un ton plein d’assurance : « Grande reine, à qui Jupiter a donné de fonder une ville nouvelle, et de soumettre au frein de vos lois équitables des nations farouches, nous, malheureux Troyens, portés par les vents sur toutes les mers, nous venons vous supplier. Écartez de nos vaisseaux des flammes barbares ; épargnez une race pieuse, et daignez connaître mieux notre triste fortune. Nous ne sommes pas venus dévaster, le fer à la main, le pays des Libyens, ni, ravisseurs de leurs biens, emporter vers le rivage un butin infâme : tant de violence, hélas ! et tant d’orgueil siéraient mal à des vaincus. (1, 530) Il est un lieu (les Grecs le nomment Hespérie), terre antique, au sein fécond, et puissante par les armes. Jadis les Œnotriens l’habitèrent ; et l’on dit qu’après eux de nouveaux peuples l’appelèrent Italie, du nom de leur chef. Là se dirigeait notre course, lorsque, soulevant tout à coup les flots, l’orageux Orion nous poussa sur des écueils cachés ; les vents déchaînèrent leur haleine pétulante ; la mer nous écrasa, et nous fûmes dispersés sur les ondes, jetés contre des rochers inaccessibles. Un petit nombre des nôtres a pu aborder jusqu’à vos rivages. (1, 539) Mais quelle race inhumaine les habite donc ? Quelle est donc cette terre barbare qui souffre une telle coutume ? Quoi ! nous sommes repoussés de la rive hospitalière ! on s’agite en armes, on nous défend de mettre le pied sur la première terre offerte aux naufragés ! Libyens, si vous méprisez les hommes et leurs armes mortelles, songez du moins qu’il est des dieux qui se souviennent du juste et de l’injuste. Nous avions pour roi Énée, le plus juste, le plus pieux des mortels, le plus vaillant et le plus redoutable des guerriers. Si les destins nous conservent ce héros, s’il goûte encore la lumière éthérée, et s’il n’est pas encore plongé dans les cruelles ombres de la mort, ne craignez pas, grande reine, de jamais vous repentir de l’avoir prévenu par vos bienfaits. Nous avons encore pour nous les villes de la Sicile, (1, 550) les armes de ses peuples, et leur roi, l’illustre Aceste, issu du sang troyen. Souffrez que nous tirions à terre nos vaisseaux fracassés par les vents, et que nous réparions avec le bois de vos forêts nos carênes et nos rames brisées. S’il nous est encore réservé de pousser notre course vers l’Italie, après avoir retrouvé nos compagnons et notre roi, nous voguerons joyeux vers l’Italie et vers le Latium. Mais si tout espoir de salut est perdu pour nous, si la mer de Libye te roule dans ses abîmes, ô toi le père des Troyens, le meilleur des rois, s’il nous faut même désespérer d’Iule, qu’au moins nous regagnions la terre de Sicile, et ces demeures toutes préparées qui nous y attendent, et d’où nous venons ; que nous puissions revoir le bon roi Aceste. » (1, 559) Ainsi parla Ilionée, et tous les Troyens d’applaudir par un murmure flatteur.

Alors Didon, les yeux baissés, répondit en peu de mots : « Troyens, rassurez-vous, et bannissez toute inquiétude vaine. Les durs commencements de mon nouvel empire me forcent à ces rigueurs, et veulent que j’étende au loin ma surveillance sur mes frontières. Qui ne connaît pas les Troyens et leur ville fameuse ? Qui n’a pas entendu parler de vos guerriers, de leurs exploits, de l’incendie d’une si grande guerre ? Nos Tyriens n’ont pas l’esprit si grossier, et le Soleil n’attelle pas ses coursiers si loin de Carthage. Soit donc que vous ayez dessein de vous rendre dans la grande Hespérie et dans les champs de Saturne ; (1, 570) soit que vous vouliez retourner en Sicile, dans le royaume d’Aceste, j’assurerai votre libre retraite, et je vous aiderai de mes secours. Aimez-vous mieux vous fixer ici avec moi dans le même royaume ? la ville que je bâtis est la vôtre ; amenez vos vaisseaux sur ce rivage ; Troyens et Tyriens seront égaux pour moi. Plût au ciel que, poussé sur nos bords par les mêmes vents, votre roi lui-même, Énée, fût au milieu de nous ! Je vais envoyer le long de ces rivages, et faire chercher jusqu’aux confins de la Libye la trace de ses pas : peut-être que, rejeté par les flots, il erre dans les forêts ou dans les villes africaines. »

Relevés par ces paroles, le brave Achate (1, 580) et Énée brûlaient depuis longtemps d’impatience de percer le nuage qui les environnait. Achate le premier s’adressant à Énée : « Fils de Vénus, lui dit-il, quelle pensée s’élève maintenant dans votre esprit ? Vous voyez : tout est en sûreté ; notre flotte, nos compagnons nous sont rendus : un seul nous manque, celui que la mer engloutit à nos yeux dans ses abîmes. Jusqu’ici tout répond aux prédictions de votre mère. » À peine avait-il parlé, que le nuage répandu autour d’eux s’entr’ouvre, et se dissipant fait place à l’air transparent des cieux. Énée paraît, et resplendit d’une lumière éblouissante ; (1, 589) sa figure, ses épaules sont d’un dieu. Sa mère elle-même avait embelli sa chevelure, et d’un souffle de sa bouche répandu sur le front et versé dans les yeux de son fils le vif éclat de la jeunesse, et les grâces heureuses des immortels. Ainsi la main de l’ouvrier donne à l’ivoire un lustre nouveau ; ainsi reluit enchâssée dans l’or et l’argent la pierre de Paros. Alors Énée, apparaissant tout à coup aux regards surpris de l’assemblée, adresse ces paroles à la reine : « Le voici, cet Énée que vous cherchez, et que les dieux ont arraché aux flots libyens. Ô vous qui seule avez eu pitié des immenses malheurs de Troie, vous qui nous avez recueillis, nous les déplorables restes de la fureur des Grecs, nous épuisés par tous les désastres de la terre et de la mer, et dépourvus de tout, (1, 600) et qui nous faites partager votre ville et ces demeures, vous témoigner notre juste reconnaissance, généreuse Didon, n’est pas en notre pouvoir ; et tout ce qu’il y a de malheureux Troyens dispersés dans le vaste univers ne pourra jamais s’acquitter envers vous. Puissent les dieux (s’il en est qui prennent soin des mortels pieux, si la justice n’est pas un vain nom), puissent votre cœur, et la douce conscience d’avoir bien fait, vous récompenser dignement ! Quel siècle heureux que celui qui vous a vue naître ! quelle gloire pour ceux qui ont donné le jour à une si grande reine ! Oui, tant que les fleuves se précipiteront dans la mer ; tant que les ombres, descendant des montagnes, s’étendront sur les vallées ; tant que le ciel nourrira les astres de ses feux, vos dons, votre nom et vos louanges vivront dans la mémoire d’Énée, (1, 610) en quelque lieu que les destins l’appellent. » Il dit, et sa main amie cherchait tour à tour celles d’Ilionée, de Séreste, du vaillant Gyas, du brave Cloanthe, et des autres Troyens.

Cette soudaine apparition d’Énée avait frappé Didon de stupeur : son âme n’était occupée que des infortunes du héros. Enfin elle lui répond : « Fils d’une déesse, quel malheur vous poursuit, et vous jette au milieu de si grands périls ? Quel destin vous a fait échouer sur un rivage barbare ? Êtes-vous donc cet Énée, fils du Troyen Anchise et de la belle Vénus, qui vous a donné la naissance sur les bords du Simoïs ? Je me souviens que Teucer vint autrefois à Tyr : (1, 620) chassé de sa patrie, et cherchant une contrée où fonder un nouveau royaume, il implora le secours de Bélus, mon père. Alors Bélus ravageait les grasses campagnes de Cypre et y dominait en vainqueur. Dès ce temps-là je connus et la catastrophe d’Ilion, et votre nom, et ceux des capitaines de la Grèce. Teucer, quoique votre ennemi, exaltait la valeur des Troyens, et même prétendait être issu de l’antique race de vos rois. Entrez donc, ô étrangers, entrez dans nos demeures. Et moi aussi, la même fortune a voulu que, battue par les tempêtes de l’exil, je vinsse enfin me reposer dans cette terre : (1, 630) malheureuse, j’appris à secourir les malheureux. » À ces mots, elle conduit Énée dans son palais : en même temps elle ordonne que cette heureuse journée soit célébrée dans les temples des dieux. Ensuite elle envoie aux compagnons d’Énée, qui étaient restés le long du rivage, vingt taureaux, cent porcs énormes aux dos hérissés, cent agneaux gras avec leurs mères ; elle y joint les dons de Bacchus, la joie des cœurs.

Cependant l’intérieur du palais, tout resplendissant d’un luxe royal, est paré pour une fête ; et au milieu sont étalés les apprêts d’un festin. Ce ne sont que tentures travaillées avec art ; ce n’est que pourpre éblouissante. (1, 640) L’argent couvre les tables ; et l’on voit gravées sur l’or les grandes actions des ancêtres de la reine, et la longue série des faits mémorables de leurs règnes, transmise de héros en héros dès l’origine de l’antique nation tyrienne.

Énée, à qui la tendresse paternelle ne laisse pas l’esprit en repos, envoie en toute hâte Achate vers la flotte. II veut qu’il aille informer Ascagne de ces heureux événements, et qu’il amène son fils à Carthage. Ascagne est l’unique objet où se fixe la sollicitude de ce tendre père. Il ordonne en même temps que des présents, débris précieux arrachés aux flammes d’Ilion, soient apportés : c’étaient un manteau chamarré d’or et d’un dessin splendide, un voile où l’acanthe serpentait en flexibles rameaux : (1, 650) parure de l’Argienne Hélène, admirables présents de Léda sa mère, et qu’elle avait apportés de Mycènes, alors qu’elle allait chercher à Pergame un hymen illégitime. C’étaient un sceptre qu’avait jadis porté Ilione, l’aînée des filles de Priam ; un collier de perles, une couronne d’or avec un double rang de pierres précieuses. Achate, impatient d’exécuter les ordres d’Énée, précipitait ses pas vers la flotte.

Cependant la déesse de Cythère roulait dans son esprit de nouveaux artifices et de nouveaux projets. Elle veut que Cupidon, prenant la figure et les traits du tendre Ascagne, vienne à Carthage sous la forme du fils d’Énée, qu’il embrase Didon enivrée par les présents du héros, et qu’il lui souffle dans les veines ses feux tout-puissants. (1, 661) Elle redoute pour Énée l’hospitalité douteuse de la reine, et ses Tyriens sans foi. Junon surtout et ses haines atroces entretiennent dans le cœur de Vénus de brûlants souvenirs, qui viennent encore troubler la paix de ses nuits. Elle s’adresse donc au dieu ailé, et lui dit : « Mon fils, toi ma force, toi ma seule et grande puissance, toi qui méprises les traits du père des dieux, ces traits qui ont abattu Typhée, j’ai recours à toi, et j’implore en suppliante ton invincible pouvoir. Tu sais que ton frère Énée est jeté par les flots sur tous les rivages, éternel jouet des haines de Junon ; tu le sais, et souvent tu as ressenti pour lui mes douleurs maternelles. (1, 670) Aujourd’hui la Phénicienne Didon le retient dans son palais, et sous le charme de ses caressantes paroles. Je crains pour mes Troyens les murs hospitaliers de Junon : l’implacable déesse ne s’endormira pas dans cette vive conjoncture. J’ai donc songé, mon fils, à prévenir la reine par mes ruses, et à enlacer son cœur dans tes pièges brûlants, si bien qu’aucune divinité ne puisse le changer. Je veux qu’elle brûle pour Énée de tout l’amour que je lui inspirerai. Voilà mon projet, voici ce que tu dois faire pour le seconder. L’enfant royal, Iule, si cher à mon amour, appelé par son père, va se rendre à Carthage, où il doit porter à Didon les présents qu’Énée lui destine, débris sauvés des naufrages et de l’incendie d’Ilion. (1, 680) Moi je transporterai Ascagne endormi sur les monts de Cythère ou d’Idalie, et l’y déposerai dans mes bocages sacrés, de peur qu’il ne vienne à savoir ma ruse et ne traverse mes desseins. Toi, mon fils, prends pour une nuit seulement la figure d’un faux Ascagne : enfant, emprunte-lui ses traits enfantins ; et quand Didon, au milieu des joies du festin et des vapeurs enivrantes de Bacchus, t’attirera sur son sein, et, te serrant entre ses bras, imprimera de doux baisers sur ton front, souffle un feu secret dans ses veines, et fais couler un doux poison dans son cœur abusé. »

L’Amour obéit à la voix de sa mère chérie ; (1, 690) il se dépouille de ses ailes, et, s’applaudissant, marche du pas d’Iule. Cependant Vénus verse dans les membres d’Ascagne un paisible sommeil, l’enlève endormi sur son sein, et le porte sur les hauteurs d’Idalie, dans ces bois sacrés où la douce marjolaine le couvre de ses fleurs, et, le caressant de son haleine embaumée, l’environne de suaves ombrages.

Déjà Cupidon, docile aux leçons maternelles, marchait heureux d’être conduit par Achate, et portait aux Tyriens les présents royaux offerts par Énée. Lorsqu’il arriva dans le palais, la belle Didon prenait place sous un dais magnifique, et, appuyée sur des coussins dorés, s’y reposait majestueusement. Déjà Énée et ses Troyens (1, 700) se sont rassemblés ; tous se couchent sur des lits de pourpre. Des serviteurs empressés versent l’eau sur les mains des convives, et déploient les plus fins tissus de la laine ; les dons de Cérès sont tirés des corbeilles. Au dedans du palais, cinquante femmes surveillent l’immense ordonnance du festin, et font brûler des parfums en l’honneur des dieux pénates. Cent jeunes filles et autant de jeunes garçons chargent les tables de mets, et placent les coupes. Les Tyriens aussi se rassemblent en foule sous les joyeux portiques du palais : conviés par la reine, ils se répandent autour des tables sur les lits aux mille couleurs. On admire les présents d’Énée ; on admire le faux Ascagne, (1, 710) ses yeux où pétille un feu divin, et la douceur feinte de ses paroles. Didon surtout, la malheureuse Didon, dévouée au mal qui va la dévorer, ne peut assez repaître ses yeux et son cœur de la vue de l’enfant et des présents, et s’enflamme à les regarder tour à tour. Après que l’enfant se fut suspendu au cou d’Énée et à ses baisers, et qu’il eut rassasié l’immense tendresse d’un père qu’abusait l’image d’Iule, il va vers la reine. Celle-ci attache sur lui ses regards et son âme enchantée ; de temps en temps elle le presse sur son sein, et ne sait pas, la malheureuse, quel dieu redoutable se joue entre ses bras. Mais lui, qui n’a pas oublié (1, 720) de quelle mère il est fils, efface peu à peu de cette âme fidèle l’image de Sichée, et s’essaye à réchauffer par une vive flamme ce cœur dès longtemps refroidi, et désaccoutumé de l’amour.

Le repas achevé et les tables enlevées, on apporte les vastes cratères, et le vin en couronne les bords écumeux. Alors les bruits joyeux redoublent, et les cris roulent en longs éclats sous les lambris des vastes galeries : de leurs plafonds dorés pendent des candélabres enflammés, et les feux qu’ils jettent au loin triomphent de la nuit. La reine demande une coupe chargée d’or et de pierreries, et la remplit de vin : Bélus et tous (1, 730) ses descendants avaient coutume de la vider en l’honneur des dieux. On se tait ; alors la reine : « Grand Jupiter, toi qui protèges la sainte hospitalité, fais que ce jour soit également heureux pour les Tyriens et pour les exilés de Troie, et que nos derniers neveux en conservent la mémoire. Bacchus, père de la gaieté, et toi, Junon protectrice, soyez-nous favorables : et vous, Tyriens, célébrez avec moi ce fortuné banquet. » Elle dit, répand sur la table le vin des libations, et effleure de ses lèvres les bords de la coupe, qu’aussitôt elle donne à Bitias en l’excitant : celui-ci avale intrépidement la liqueur écumante, et s’abreuve à longs traits dans l’or. (1, 740) La coupe circule de mains en mains. Alors Iopas à la longue chevelure chante sur sa lyre d’or les sublimes leçons du grand Atlas. Il dit la course vagabonde de la lune et les feux éclipsés du soleil, l’origine des hommes et des animaux, la cause des pluies et des éclairs : il dit l’Arcture, les Hyades pluvieuses, et les deux Ourses ; pourquoi les soleils d’hiver se plongent si vite dans l’Océan teint de leurs feux ; pourquoi les nuits d’été sont si tardives. Tyriens et Troyens applaudissent de concert. Cependant la malheureuse Didon prolongeait dans la nuit ses entretiens avec Énée, et buvait à longs traits le poison de l’amour. (1, 750) Elle l’interroge sans fin et sur Priam et sur Hector. Elle lui demande avec quelles armes le fils de l’Aurore était venu à Troie, quels étaient les coursiers de Diomède, quel était le grand Achille. « Mais, dit-elle au héros, racontez-moi dès le commencement les pièges des Grecs, les malheurs des vôtres, et vos longs errements : car voici le septième été qui vous voit porter votre fortune fatiguée de mer en mer et de rivage en rivage. »


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