Lâche

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Le Fer rouge  : nouveaux châtiments
[Poulet-Malassis] (p. 17-19).


 
On ne le croyait pas si lâche, en vérité !
On le savait menteur, voleur, fourbe, effronté,
Assassin. On n’avait pas oublié ses crimes.
On le savait expert en ces louches escrimes
Des trahisons par qui l’on se sent enlacé.
Bien que, Morny défunt, il eût parfois baissé,
Et bien qu’il se montrât un peu moins fataliste,
N’étant plus soutenu par ce vaudevilliste,
Il donnait sa parole assez impudemment,
Il ne reculait pas devant le faux serment,

Et les jours où Ricord lui disait : « Le mercure,
Sire, accélérera promptement votre cure, »
Il disait assez bien, de l’ordre : « J’en réponds ! »
Et Rouher, Ollivier, tout le clan de fripons,
Se sentaient plus d’aplomb devant son assurance.
Ils le flairaient. L’odeur n’en semblait pas trop rance.
On pouvait supposer encor dans ce vieux cœur
Un restant d’énergie, un soupçon de vigueur.
On a vu des brigands courageux, et Cartouche
Se défendait avec une âpreté farouche ;
Mandrin faisait payer cher sa peau ; les bandits
De Corse sont des gueux atroces mais hardis,
Qui crèvent dans les trous des rochers mais les armes
À la main, et faisant reculer les gendarmes.
Eh bien ! On se trompait : il est lâche. Il se rend
Sans avoir combattu, furtif, honteux, foirant
Dans son habit doré d’écuyer quadrumane.
C’est un lâche. Voilà ce qu’il est. Il émane
Des miasmes de lui trahissant le poltron.
C’est un lâche. Son air, sa face de citron
Le disaient. Il n’avait que cela de sincère,
Mais il est lâche plus qu’il n’était nécessaire.
Ceux que son nom dupait encor sont confondus.
Les aigles du premier Bonaparte, éperdus,
Désertent la colonne et cherchent une mare.
Napoléon, ce bruit d’airain, ce tintamarre,
Ce fracas, aujourd’hui, répond à lâcheté !
Les châtiments, ce livre où le vers irrité
Devient un justicier, et prend cet affreux drôle,

Et le cingle au visage, et le marque à l’épaule,
Les châtiments se sont trompés. Non, ce n’est pas
La nuit où, retiré brusquement du trépas,
L’empereur contempla l’ignoble mascarade
Dans laquelle il faisait lui-même la parade,
Que l’expiation commença. Ce n’était
Pas suffisant encor, pas complet. Il restait
Une coupe à vider, plus lourde et plus amère,
Pour expier le crime immense de brumaire.
Il fallait que ton nom, ô vainqueur d’Iéna !
Ton nom sanglant mais fier, ton nom qui rayonna
Avec l’éclat d’un astre effrayant sur le monde,
Roulât jusqu’au dernier échelon de l’immonde ;
Il fallait que ce nom aux échos triomphants,
Fît rire de pitié les tout petits enfants.
C’est fait ! Napoléon, cela veut dire lâche !
Ces combats, ces travaux accomplis sans relâche,
Cette gloire aboutit aux hontes de Sedan !
Lâche ! Ce mot t’étreint, implacable carcan ;
Le gueux qui sur ton nom indigné caracole,
Est un lâche, entends-tu, fauve soldat d’Arcole ?
Il se rend, il se vend, il vend la France, il vend
Ta défroque d’honneur et la disperse au vent.
C’est un lâche. Il pouvait mourir, mais c’est un lâche !
Pourvu qu’il vive et soit riche, rien ne le fâche.
Et pendant qu’arrachant la croix de ton plastron,
Tu pleures d’avoir pu connaître ce poltron,
Lui, gai, frottant ses yeux fatigués de ribotes,
Sourit à son vainqueur, et lui cire ses bottes !


14 septembre