Laon

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Le Fer rouge : nouveaux châtiments[Poulet-Malassis] (p. 20-24).


 
Il est des villes qui sont fières
De se changer en cimetières
Plutôt que de voir outrager
Leurs foyers, leurs maisons, leurs rues,
Et leurs morts, ombres apparues
Terribles devant l’étranger !

Elles n’ont qu’un mot : résistance !
Elles donnent leur existence
Stoïquement et gravement ;
La grande âme de la patrie
Vit dans leur enceinte inflétrie,
Et chante sur le sol fumant.


C’est Strasbourg calme sous les bombes
Qui chaque jour ouvrant des tombes,
Passent foudroyantes dans l’air ;
Noble cité qui se résigne
À la mort, et veut rester digne
De ses fils, Ulrich et Kléber !

C’est Toul, c’est Phalsbourg et Mézières
Qu’entourent de rouges lisières
Faites de mitraille et d’obus ;
C’est Montmédy, c’est Metz qui raille,
Du haut de sa forte muraille,
Les prussiens déjà fourbus.

Elles veulent bien disparaître,
Mais non pas laisser un nom traître.
Elles sont hautaines. Leur front
Indomptable auquel l’atmosphère
Fait une couronne, préfère
Les cicatrices à l’affront.

Elles sont l’honneur et l’exemple
De l’univers qui les contemple.
Leur sang, qu’il est pur et vermeil !
Coule par de noires blessures,
Mais leur joue est sans flétrissures,
Mais leurs yeux sont pleins de soleil.

Elles protégent, ces pucelles,
La terre sacrée, entre celles

Dont le nom veut dire grandeur.
Aux loups du nord, pleins de cyniques
Appétits, leurs blanches tuniques
Imposent encor la pudeur.

O villes saintes, ô martyres !
Vous dont les suaves sourires
Font baisser les yeux aux bourreaux,
Oh ! Quel pieux pèlerinage
Le monde fera, d’âge en âge,
Chez vous, nourrices de héros !

Mais à côté de ces guerrières,
Il est d’autres villes moins fières,
Bourgeoises dont l’unique plan
Est de vivre en paix dans la honte,
Et de lécher la main qui dompte :
N’est-ce pas, ô cité de Laon ?

Bah ! Que t’importe l’infamie,
Pourvu qu’on te laisse endormie
Dans ton égoïsme ouaté !
La gloire, quelquefois, ça coûte,
Et c’est du sang qu’il en dégoutte ;
C’est pénible, la liberté.

Pourquoi ne pas vivre à son aise,
Loin du bruit et de la fournaise ?
À quoi bon se brûler au feu ?

L’ennemi n’est pas si farouche ;
Il veut s’étendre dans ta couche,
Pourquoi l’en empêcher, bon dieu !

Laon est une fille publique
Qui veut bien rire, et ne s’explique
Nul de ces refus violents
Que d’autres villes font entendre.
Enfin, puisqu’elle veut bien tendre
Sa lèvre aux baisers des uhlans !

Ça l’irrite qu’on la défende,
Cette catin ; elle appréhende
Les gros mots de son prussien.
Il pourrait la battre. Eh ! Qu’a-t-elle
Donc à risquer ? Sa fange est telle,
Qu’elle n’a plus d’honneur ancien.

Ville prudente, ville infâme,
Ah ! Ville sans cœur et sans âme !
J’espère qu’on va te rayer
Du nombre des cités de France ;
Puisque tu mens à l’espérance,
Que tu ne sais que t’effrayer,

Que ta citadelle écroulée
Atteste, sombre et désolée,
Qu’au moins un français était là,
Qui n’acceptant point ta défaite,

Se fit de la mort une fête,
Le jour où Laon capitula ;

Et que désormais, sur ta joie,
Sur ta paix hideuse, l’on voie,
Terrible, la foudre à la main,
Crachant sur ta lâcheté blême
Un flot de cendre et d’anathême,
Le froid justicier Thérémin…


15 septembre

Ce général n’a pas fait sauter la citadelle de Laon ; nul ne l’ignore ajourd’hui. On aurait voulu croire à un acte d’héroisme ; ce n’a été peut-être qu’un accideent. Les dates de composition des pièces du livre expliquent assez quelques erreur ou illusions de ce genre.