Légendes canadiennes (Rouleau)/Tome II/06

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Granger frères & Maison Alfred Mame & fils (2p. 57-67).

une
VEILLÉE CHEZ MA GRAND’MÈRE



« Au temps de ma plus tendre jeunesse, me disait un jour un de mes bons amis de collège, ma grand’mère Josephte me raconta trois histoires effrayantes, que je n’oublierai jamais de ma vie. Veux-tu que je te les raconte à mon tour ?

— Certainement ; il n’y a rien que j’aime autant que ces contes du temps de mes aïeux.

— Ce ne sont pas des contes comme ceux que tu lis dans les Mille et une Nuits, mais des histoires vraies, comme le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet. Écoute-moi, et tu verras que je dis la vérité.

— Tu as la parole.

— Comme toute vieille paroisse du nord du fleuve Saint-Laurent, celle de X… a ses légendes de couleur sombre et d’odeur diabolique.

« À l’époque où le vieux rhum de la Jamaïque coulait à flots, trois jeunes gens du village avaient passé la veillée au moulin seigneurial, rendez-vous des amateurs de gigues, de reels, de plongeuses, de danses rondes, d’ailes de pigeons. Sur le minuit, ils reprenaient le chemin du village tout à fait gaillards, riant des prouesses et des gaucheries dont ils venaient d’être témoins. Comme ils passaient devant le calvaire, qui s’élevait alors à un mille à l’est du moulin, aucun d’eux n’ôta son chapeau ni ne fit le signe de la croix. Cette irrévérence leur porta malchance.

« — Mes fistons, dit l’un des trois, ne trouvez-vous pas comme moi que c’est éreintant de s’en aller comme cela à pied dans le chemin du Roi, après avoir eu autant de plaisir et brûlé le plancher du moulin pendant quatre heures consécutives ?

« — Oui, reprend un autre, c’est fâcheux de n’avoir pas un ami assez généreux pour nous prêter sa cavale, qui nous aurait transportés chez nous dans le temps de le dire. Il n’y a pas un seul de nos danseurs qui pense à nous après la veillée. Il faut se morfondre pour faire plaisir à ces gens-là et eux…

« — Écoute, dit le premier, n’entends-tu pas venir un cheval au galop ? Oui, c’en est un, et il se démène tout aussi fièrement que vous autres tantôt. »

« Et de fait, arrive à eux, au grand galop, un splendide cheval, dont le poil noir reluit aux rayons de la lune. Il n’a ni selle, ni bride, ni licou. Il s’arrête tout net auprès d’eux, il fait trois ou quatre tours gracieux et se fouette les flancs de sa longue queue. Il semble offrir ses services.

« — Tiens, Quénon, dirent ses deux compagnons de route, voilà une excellente chance pour toi, prends-la. Comme tu restes plus loin que nous, saute sur cette bête et va te coucher.

« — Oui, mes amis, je suis votre conseil. Quand bien même ça serait le diable métamorphosé en cheval, je vais lui en donner un air d’aller, et tu vas suer, mon beau, dit-il en lui caressant le cou. Regardez-moi faire. »

« Aussitôt dit, aussitôt fait. Quénon saisit la crinière d’une main vigoureuse et, d’un élan, le voilà sur le dos du plus magnifique coursier qu’il ait enfourché de sa vie.

« Mais à peine Quénon est-il à cheval, que la bête part comme un éclair. Du premier bond, elle franchit une distance de deux milles ; du deuxième, elle tombe sur le bord d’une rivière ; et, au moment où elle s’élance pour la troisième fois, Quénon, tout navré et perdant haleine, se jette par terre au risque de se casser les os, et il la voit continuer ses bonds effrayants. La voilà dans le fleuve ; ses pattes touchent aussi légèrement l’eau que tantôt la terre. Rendu au milieu du Saint-Laurent, large de cinq lieues en cet endroit, le beau cheval noir fait entendre un rire sardonique, dont les échos se répercutent au loin, et disparaît au milieu d’un nuage de feu et de fumée.

« Au petit jour seulement, Quénon, épuisé de fatigue et de peur, arrivait chez son père. Après avoir changé de toilette, il courut à l’église faire l’aveu de ses péchés à son curé et demander pardon à Dieu de ses égarements passés. Sa conversion fut sincère, car on ne le vit plus aux veillées du moulin.

« Ses deux amis, témoins de cette terrible aventure, crurent que Quénon avait été entraîné dans le fleuve et qu’il s’était noyé. Le malheur arrivé à leur compagnon de plaisir les avait profondément touchés, et ils promirent aussitôt de changer de vie. Le lendemain matin, ils prirent, eux aussi, le chemin du confessionnal, où ils furent agréablement surpris de rencontrer Quénon, qu’ils croyaient mort.

« Ces trois jeunes gens devinrent ensuite des modèles de vertu dans leur paroisse et renoncèrent pour toujours à la danse et à la boisson.

« Comment trouves-tu mon histoire ? me demanda le narrateur.

— Je te l’avoue en toute sincérité, j’y crois fermement, parce que le diable a joué le même tour à deux individus dans une paroisse du comté de Port-Neuf. »

« Voici la deuxième histoire de ma grand’mère. Permets-moi de taire le nom de la paroisse où se passèrent les événements que je vais relater, parce que les enfants des acteurs de la scène vivent encore.

« Deux familles faisaient la frayeur du deuxième rang de cette paroisse. Voisines et proches parentes, elles n’avaient d’énergie que pour l’ivrognerie et le blasphème. Quand la cruche de boissons arrivait bien pleine, les deux ménages, hommes vieux et jeunes, femmes et enfants, emplissaient à tour de rôle tasses et plats de fer-blanc. Une fois que la boisson avait produit son effet, c’était une bataille en règle qui commençait, accompagnée de hurlements affreux et de malédictions contre Dieu et les choses saintes. Tous les habitants du voisinage fermaient la porte de leurs maisons à clefs, éteignaient la chandelle ou la lampe de fer suspendue à la crémaillère et défendaient à leurs enfants d’écouter ce qu’on entendait au dehors ou de regarder ce qui se passait chez leurs infortunés voisins. On disait dans toute la paroisse qu’un grand châtiment allait frapper bientôt ces coupables, qui depuis longtemps ne fréquentaient ni église ni sacrements. Personne du rang ne voulait même porter leurs enfants au baptême.

« Un soir, les deux familles avaient bu outre mesure. Le souper à peine terminé, tous ces ivrognes se mirent à parcourir la voie publique en hurlant et en blasphémant ; les enfants frappaient leurs parents et les donnaient au diable, et les parents leur rendaient la pareille. Bien qu’ivres, ils s’aperçurent néanmoins qu’il y avait au milieu d’eux plusieurs hommes au visage noir qui riaient, blasphémaient et les excitaient à se battre. Enfin, à bout de force, une famille entra au logis.

« La famille voisine n’avait pas encore la mesure tout à fait pleine : de nouvelles rasades achevèrent l’œuvre diabolique, et tous ces ivrognes se mirent à pousser des beuglements et des jurements qui faisaient dresser les cheveux à tous les habitants des environs.

« Dans la maison, dont la porte était toute grande ouverte, il n’y avait aucune lumière, bien que la nuit fût venue depuis longtemps.

« Cependant, tout à coup un enfant s’écrie :

« — Maman, regarde donc ce qu’il y a dans la maison ; ça éclaire. »

« Le père de dire :

« — Si c’est quelque maudit qui veut nous faire peur, je lui casse la tête. Venez avec moi. »

« Et tout le monde entre en titubant.

« Dans l’obscurité se promenait un monstre de la taille d’un gros chien, les yeux et la langue en feu. Après avoir fait quelques tours au milieu des spectateurs, l’animal va se coucher sous une table, tout en les fixant de ses yeux étincelants.

« — Disons le chapelet, c’est le mauvais esprit, » s’écria la mère.

« Et aussitôt tous tombent à genoux, bien dégrisés, et demandent à Dieu miséricorde et pardon.

« Le chapelet terminé, le monstre avait disparu. Mais personne ne voulut se mettre au lit. « Au lever du jour, toute la famille se rendit à l’église, pria le curé de dire une messe pour elle et promit de se corriger.

« Ces malheureuses victimes de l’intempérance changèrent de conduite et firent élever, quelques semaines plus tard, une croix ou plutôt un calvaire en face de leur demeure, sur le chemin du Roi.

« Les descendants de cette famille sont aujourd’hui de bons chrétiens. »

« Je vais remettre ma troisième histoire à un autre jour, car je crains de t’ennuyer.

— Non, continue ; toutes ces histoires du temps passé m’intéressent au suprême degré.

— Je me rends à ton désir, en laissant parler ma grand’mère. C’est un fait historique qu’elle va te remettre en mémoire.

« En 1853 et en 1854, un amusement venu on ne sait d’où s’introduisit dans la paroisse de Sainte-Anne de la Pocatière : faire tourner les tables et les faire parler. C’était devenu presque tous les soirs un passe-temps général ; vieux et jeunes, tous y prenaient part et croyaient au langage des tables tournantes. Cependant personne ne pensait que le diable fût au fond du sac. Si l’on constatait que la table avait dit la vérité, on y ajoutait foi. Il est tout probable que la table mentait très souvent, mais alors on ne le remarquait pas. Si l’on mettait un objet béni sur la table en mouvement, elle s’arrêtait tout net jusqu’à ce qu’on l’eût enlevé. On s’amusait, mais on ne réfléchissait pas.

« La même chose se passait dans les paroisses voisines et même dans la bonne ville de Québec. Mais c’est à Saint-Anne de la Pocatière que se produisit le fait décisif qui engagea l’autorité diocésaine à défendre le jeu des tables tournantes, et voici dans quelle circonstance.

« Un paroissien, chrétien exemplaire, mourut muni de tous les secours de la religion. Pendant qu’on faisait la veillée au corps et qu’on priait pour le repos de son âme, quelques jeunes gens se réunissaient dans une maison voisine pour faire la causette avec les trois filles de ce brave habitant. La conversation roula sur différents sujets et tomba finalement sur les tables tournantes. L’un des cavaliers dit alors :

« — Faisons donc tourner la table pour savoir où est l’âme du défunt. »

« Aussitôt on forme la chaîne des doigts autour de la table, et l’un d’eux demande :

« — Si l’âme du défunt est au ciel, frappe un coup ; si elle est dans le purgatoire, frappe deux coups ; si elle est en enfer, frappe trois coups. »

« La table se soulève alors lentement et frappe trois coups.

« — C’est à croire, se dirent les jeunes gens surpris ; un bon chrétien comme lui, qui meurt administré, il ne peut pas être damné ! »

« Et on laisse là la table pour jaser de choses et d’autres, ne donnant aucune croyance à ses réponses.

« Mais quelques jours après, l’épouse du défunt apprit ce qui s’était passé, et comme elle était très nerveuse, la folie s’empara d’elle. La voilà furieuse, et on fut obligé de la conduire à l’asile de Beauport. Le curé crut de son devoir d’avertir son évêque, et peu après était publié le mandement qui défendait de faire tourner les tables.

« Ce fut le coup de mort des tables tournantes, et le diable, furieux, dut retourner dans son antre ténébreux pour réfléchir sur les nouveaux stratagèmes auxquels il aurait recours pour perdre le monde. »