Légendes canadiennes (Rouleau)/Tome II/09

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Granger frères & Maison Alfred Mame & fils (2p. 95-107).

LES DEUX PRISONNIERS



« Quelle soirée ravissante, père Godin ! »

Telle fut l’exclamation que poussa notre ami L… en arrivant au rendez-vous fixé la veille.

« Je craignais de ne pas vous rencontrer sur le rocher, car…

— Arrête, mon Louison, parole donnée, parole sacrée, c’est ma devise.

— Je le sais ; mais vos nombreuses occupations auraient bien pu me priver du plaisir de vous entendre raconter une autre belle légende, comme celle du moulin du Diable.

— Tu n’as pas oublié, je pense bien, que c’est demain vendredi et qu’il faut deux ou trois dorés pour la cuisine de ma bonne Madeleine. Cette fois-ci, je vais lui en emporter une brochetée. Regarde. »

Et il lui exhibe une brochetée de douze dorés.

« C’est une pêche miraculeuse à cette saison, reprend Louison, et je vous en félicite.

— Merci du compliment, et je sais qu’il est sincère. J’ai assez péché et assez fumé, — ce soir, je n’ai pas oublié mon batte-feu, — et je vais te raconter immédiatement l’histoire que je t’ai promise ; car, encore une fois, parole donnée, parole sacrée. »

Le père Jean Godin commença son récit sans autre préambule :

« La légende du moulin le met sans doute sous l’impression que je puis être classé parmi nos hommes forts. C’est peut-être vrai jusqu’à un certain point, car je charge facilement sur mon épaule droite un quart de lard de trois cents livres ; mais, mon cher petit, je ne suis qu’un nain auprès de mon grand-père Jean Godin et de son ami Pierre Léveillé : le premier, sergent, et le second, caporal dans le détachement de troupes françaises en garnison au fort Jacques-Cartier en 1759. Écoute un épisode de leur vie. J’abrégerai mon histoire autant que possible, afin de retourner au logis avant la noirceur.

« Après la défaite de Montcalm sur les Plaines d’Abraham, le 13 septembre 1759, la vaillante petite armée française se retira à la rivière Jacques-Cartier, où le chevalier de Lévis vint en prendre le commandement le 17 septembre. Deux jours après, c’est-à-dire le 19, le chevalier de Lévis, voulant empêcher la ville de Québec de tomber au pouvoir de l’ennemi, arriva avec son armée à Saint-Augustin ; mais là il eut la douleur d’apprendre que M. de Ramezay avait capitulé la veille. L’armée française se replia, une seconde fois, sur la rivière Jacques-Cartier. En opérant sa retraite, le chevalier de Lévis quitta 400 hommes à la Pointe-aux-Trembles pour surveiller les mouvements de l’ennemi, et le soir il vint camper à Jacques-Cartier. Au mois de novembre, il partit pour Montréal, en laissant 1 000 hommes au fort, dont tu vois encore les ruines sur la rive opposée, et en confia le commandement au marquis d’Albergotti.

« Le fort Jacques-Cartier n’était rien autre chose qu’une caserne, construite en bois carré de sapin et d’épinette et lambrissée en planches. Le tout était entouré d’un mur de pierre de cinq pieds de hauteur. Du côté du fleuve s’élevait une plate-forme, sur laquelle on avait placé quatre canons pour recevoir MM. les Anglais. Le drapeau français flottait au haut d’un mât qui surmontait la caserne.

« Au mois de janvier 1760, le marquis d’Albergotti, désirant avoir des nouvelles du camp du capitaine Dumas à la Pointe-aux-Trembles et de la garnison de Québec, chargea de cette mission mon grand-père Jean Godin et Pierre Léveillé. Ces deux hommes étaient d’une taille gigantesque et d’une force herculéenne. Ils prirent des provisions pour huit jours, et, habillés en paysans, ils partaient le 15 janvier, entre 9 heures et 10 heures du matin, pour se rendre à la cité de Champlain.

« À 1 heure de l’après-midi, les deux envoyés extraordinaires arrivèrent à la Pointe-aux-Trembles, où le capitaine Dumas leur fit un excellent accueil et leur suggéra le moyen de s’introduire dans la ville sans se faire reconnaître. Ils couchèrent au camp de Dumas, et, le lendemain matin, ils se mirent en route pour Québec. Rendus sur le chemin de Sainte-Foye, ils entrèrent dans une maison abandonnée, mangèrent et fumèrent comme des bienheureux, en attendant le moment favorable pour pénétrer dans la ville.

« À 8 heures du soir, ils faisaient leur entrée, nous ne dirons pas triomphale, mais furtive dans le faubourg Saint-Jean. La lune brillait alors de son plus vif éclat. Pour ne pas être remarqués, ils avaient la précaution de marcher le long et à l’ombre des quelques maisons qui bordaient alors la rue Saint-Jean. La chance les favorisa, car ils ne rencontrèrent que deux ou trois piétons, qui venaient de faire la partie de cartes chez le voisin. Comme ils avaient déjà été en garnison à Québec, ils n’eurent pas de peine à se rendre à la demeure d’un vieux citadin, nommé Gaufflé, où le marquis d’Albergotti leur avait conseillé d’aller séjourner.

« Le père Gaufflé, comme on le désignait ordinairement, avait soixante à soixante-cinq ans. C’était un homme gros et court ; il portait une barbe grisâtre, qui Lui descendait jusqu’à la ceinture. Il était célibataire, exerçait le métier de forgeron et vivait seul dans une vieille maison, située où se trouve aujourd’hui le cimetière de l’église Saint-Mathieu.

« Mon grand-père et son ami furent très bien reçus par le forgeron. Celui-ci leur fit sans doute bon accueil, parce qu’il s’aperçut qu’il ne donnait pas l’hospitalité à des enfants.

« Le lendemain matin, Léveillé, un peu fatigué du voyage, resta à la maison, non pas tant pour se reposer que pour surveiller les allées et venues du bonhomme Gaufflé, car leur hôte avait l’air suspect, il sortait et entrait très souvent. Nos deux amis redoutaient une trahison, et ils n’avaient pas tort, comme tu vas le voir.

« Mon grand-père Jean Godin alla donc seul faire une promenade en ville, dans le but de glaner quelques renseignements sur les prochains mouvements de l’armée du général Murray. Sa mission fut couronnée du plus grand succès, car il revenait, trois ou quatre heures plus tard, avec des nouvelles de la plus haute importance ; il s’était procuré des journaux français, arrivés par le dernier courrier de l’Europe et, ce qui plus est, le plan de campagne que les Anglais devaient mettre à exécution le printemps suivant. Pour s’emparer de ces précieux documents, mon grand-père avait joué la même comédie que Félix Poutré dans la prison de Montréal. En arrivant auprès de la sentinelle qui se tenait à la porte Saint-Jean, mon grand-père se mit à chanceler comme un homme ivre et à insulter le factionnaire, en se servant de la langue anglaise, qu’il maniait assez facilement.

« La sentinelle ne se laissa pas injurier bien longtemps ; elle cria aussitôt Guard turn out, et la garde conduisit mon grand-père au violon.

« Le prisonnier ne fit aucune résistance et, rendu au corps de garde, il se coucha et feignit de dormir.

« Tout à coup il se leva, vociféra, hurla, cassa tout dans le corps de garde et demanda de la jamaïque à boire. Les soldats anglais, le prenant pour un fou ou pour un homme en délire, le saisirent, le transportèrent dans une chambre en arrière, fermèrent la porte au verrou et le laissèrent seul.

« Mon grand-père continua de crier encore quelque temps, puis il finit par s’apaiser et se taire. Son premier soin fut de visiter sa prison, qui se composait de trois chambres, dont l’une servait de bureau privé aux officiers du génie. C’est là qu’il empocha les journaux français et le plan de campagne dont je t’ai parlé plus haut. Après avoir trouvé ce trésor inestimable, il recommença son tapage infernal, renversa les tables, cassa les chaises et donna dans la porte de formidables coups de pieds qui ébranlèrent tout le corps de garde.

« L’officier qui commandait la garde dit alors à ses hommes :

— Ouvrez la porte et rendez-lui la liberté. On le pincera bien quand il sera à jeun. Aujourd’hui, pour le calmer, il faudrait le tuer, et c’est contre nos ordres. »

« Mon grand-père s’empressa de venir rejoindre son ami Léveillé pour lui faire connaître le résultat de ses démarches ou plutôt de son ivresse simulée et pour se préparer à retourner au fort Jacques-Cartier, où le marquis Albergotti ne manquerait pas de le nommer maréchal ou colonel, en récompense de sa bravoure et de son dévouement à la cause de la colonie. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en arrivant à la maison du père Gaufflé il trouva Léveillé garrotté, attaché à une patte du poêle et gardé par une vingtaine de soldats anglais commandés par un capitaine. C’est maître Gaufflé qui avait fait comme Judas ; il les avait trahis pour quelques louis d’or.

« Léveillé se conduisit en brave, comme toujours du reste, car mon grand-père aperçut cinq ou six soldats qui se lavaient le visage dans une cuvette dont l’eau était toute rouge de sang.

« En entrant dans la maison, mon grand-père se trouva face à face avec ces vingt habits rouges armés, qui se précipitèrent sur lui pour le faire prisonnier à son tour ; mais, avant d’être enchaîné, il eut le temps d’assommer quatre soldats et d’administrer un coup de poing au bonhomme Gaufflé, qui roula sous la table sans connaissance. Le traître mourut le lendemain. Une patrouille arriva au même instant sur les lieux et amena mon grand-père et Léveillé à la citadelle, où on les enferma dans un cachot, sans s’occuper d’eux jusqu’au lendemain matin.

« Le lendemain, on les fouilla ; mais on ne trouva rien, pour la bonne raison que, pendant la nuit, mon grand-père avait soulevé une énorme pierre du plancher de sa cellule et caché au-dessous les documents qu’il portait sur lui au moment de son arrestation.

« C’est ce qui sauva la vie aux deux envoyés du marquis d’Albergotti. Pourtant je me trompe, les soldats trouvèrent sur chacun d’eux une vieille pipe de plâtre, toute noire, et une boîte de cuivre à moitié remplie de tabac canadien.

« Après l’examen des prisonniers, on procéda à l’interrogatoire. L’officier chargé de cette besogne commença par grand-père Jean.

« — Qu’êtes-vous venu faire à Québec ?

« — Je suis venu faire mes affaires.

« — Mais en quoi consistaient ces affaires ?

« — Eh bien, mon ami et moi nous désirions rendre visite à un vieux luron, que nous n’avions pas vu depuis longtemps.

« — Quel était ce luron ?

« — Le maudit Gaufflé, dont j’ai écrapouti la carcasse, il n’y a pas longtemps. Je voulais lui donner une leçon, et il l’a eue meilleure que je ne le pensais ; car je n’avais point du tout l’intention de l’envoyer dans l’autre monde. »

« L’officier continua d’interroger mon grand-père pendant quelques minutes, mais il n’en put tirer rien de bon.

« Pierre Léveillé fut soumis au même interrogatoire ; mais l’officier ne fut pas plus heureux qu’avec mon grand-père. Léveillé resta muet comme la tombe.

« Les deux prisonniers furent ensuite reconduits à leur cachot, où ils passèrent tout l’hiver de 1759-60.

« Je n’entreprendrai pas de te décrire toutes les souffrances et les privations qu’ils eurent à endurer pendant leur captivité. Ce ne fut ni plus ni moins qu’un martyre continuel : une nourriture insuffisante ou immangeable, des insultes grossières de la part des soldats, pas de nouvelles de leurs parents ni de leurs amis, pas de pipe, pas de tabac, toujours enchaînés entre quatre murs, etc.

« La nouvelle de leur captivité parvint bientôt au fort Jacques-Cartier et plongea dans le plus profond chagrin la garnison et la population des Écureuils et du Cap-Santé, où ils étaient universellement estimés et respectés. Mais la plupart des miliciens du fort ne s’inquiétèrent pas trop de leur sort ; car ils savaient que c’étaient deux lions et qu’ils finiraient bien par échapper à la surveillance de leurs gardes.

« Plus d’un mois s’était écoulé, et les parents des deux prisonniers n’en avaient reçu aucune nouvelle. Un jeune frère de Léveillé, âgé de quinze ans seulement, mais d’une forte stature, conçut alors le projet de descendre à Québec pour voir les prisonniers eux-mêmes. Pour cette famille de braves, entre une proposition et sa réalisation il n’y a pas loin. Le 10 de mars, le jeune Léveillé partit donc pour la capitale. En arrivant, il s’engagea comme garçon d’écurie chez un laitier irlandais, qui était, cet hiver-là, chargé par le général Murray de fournir tout le lait nécessaire à la citadelle. Un jour, le laitier, n’ayant pas assez de domestiques pour faire son service ordinaire, envoya le jeune Léveillé distribuer le lait à la citadelle. Le jeune homme partit le cœur gros de joie. Ayant été en garnison à Québec quelques mois auparavant, il connaissait tous les cachots de la forteresse. Aussi il n’eut pas de peine à découvrir la prison où étaient enfermés nos deux amis. L’entrevue entre les deux frères et mon grand-père fut touchante, mais courte.

« Mon grand-père remit au jeune homme les papiers qu’il avait volés aux Anglais, en lui disant :

« — Pars immédiatement pour Jacques-Cartier avec ces documents, qui seront très précieux pour l’armée française. Tu salueras les parents et les amis et tu leur diras qu’au printemps Jean Godin et Pierre Léveillé seront au milieu d’eux. S’il en arrive autrement, c’est qu’il ne restera pas un seul Anglais sur la citadelle pour nous ouvrir la porte de notre cellule. Bon voyage et au revoir. »

« Je n’ai pas besoin d’ajouter que le jeune Léveillé, au lieu de prendre le chemin qui conduisait à l’habitation du laitier, s’engagea dans celui de Sainte-Foye pour se rendre plus vite au fort Jacques-Cartier, où son arrivée fut saluée avec les plus vifs transports d’allégresse par toute la population des Écureuils.

« Son premier soin fut de remettre au marquis d’Albergotti les documents que Jean Godin lui avait confiés et qui aidèrent le chevalier de Lévis à remporter, l’été suivant, la dernière victoire française dans la Nouvelle-France.

« Comme il se fait tard, mon cher Louison, je vais suspendre mon récit à cet endroit pour ne le reprendre que jeudi prochain, car jusque-là j’aurai beaucoup de foin à engranger.

— C’est très bien, père Godin, j’éprouve un sensible plaisir en vous entendant raconter une aussi jolie histoire ; mais le devoir avant tout.

— Jeudi soir, après avoir pris une autre douzaine de dorés, je terminerai le récit des aventures de mon grand-père Jean Godin et de son ami Pierre Léveillé. »

Les deux amis se donnent une bonne poignée de main et ils retournent chacun à leur demeure.