Légendes chrétiennes/L’ermite Jean Guérin

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l’ermite jean guérin[1]



Chrétiens dévots à la sainte Vierge, notre bonne patronne, venez écouter une histoire touchante et vraie. Vous avez sans doute entendu parler de la montagne de Montserrat. C’est un lieu saint, fréquenté par des pèlerins venus de toutes les parties du monde.

C’est un lieu plein de sainteté, s’il en est aucun au monde, consacré à la sainte Vierge, reine dans le ciel et sur la terre.

Il y a quatre lieues bien comptées pour faire le tour de la montagne ; elle est faite d’une seule pierre et porte jusqu’aux nues son sommet.

Pour vous la faire bien connaître : elle est située à sept lieues de Barcelone, et je crois que sur toute la terre on ne trouverait pas sa pareille.

Remarquez que sur cette pierre croissent toutes les herbes imaginables : fleurs de lis, roses, toutes sortes de plantes fleurissant l’hiver comme l’été.

C’est là, nous dit l’Écriture, que vivait jadis un saint ermite ; son nom était Jean Guérin, un homme vertueux et divin.

Là était son ermitage, une caverne sauvage ; sa nourriture se composait d’herbes et de racines, et il n’avait d’autre couche que la terre nue et froide.

Continuellement en prière, jeûnant et méditant toujours, le saint homme ne commettait jamais aucun péché mortel.

Mais le diable cherche toujours à tenter et à perdre les chrétiens ; il usa de ruse et de finesse contre le saint ermite.

Il construisit une misérable hutte auprès de l’ermitage de Jean Guérin, et prit le costume d’ermite, avec un air décent et austère.

Il alla lui faire visite et le complimenter sur l’austérité de ses mœurs et la sainteté de sa vie.

— « Je vous salue, saint homme, mon frère en Dieu ; nous sommes proches voisins, et pourtant nous ne nous étions pas encore vus ;

« Mais maintenant, j’en suis certain, nous trouverons grand plaisir à nous revoir souvent et à nous entretenir ensemble. »

Le seigneur comte de Barcelone avait une jeune fille d’une grande beauté, et qui, vers le même temps, était possédée du démon.

On fit pour elle le pèlerinage de Monserrat ; des hommes savants la visitèrent, et conjurèrent le démon de sortir de son corps et de la quitter.

Tout fut inutile, et prières, oraisons, offrandes, exorcismes ne seraient jamais venus à bout de délivrer la pauvre jeune fille.

Cependant l’esprit malin parla par la bouche de la jeune fille, publiquement, devant tout le monde, et dans les tenues suivants :

— « L’ermite Jean Guérin, qui habite sur la montagne de Montserrat, est un saint homme aimé de Dieu, parce qu’il le sert fidèlement. »

« Conduisez-lui votre fille ; laissez-la-lui pendant neuf jours, et, par ses prières et ses oraisons, il forcera le démon de la quitter et de la laisser en paix.

« Mais, si elle n’achève la neuvaine auprès de lui, je vous le promets et le jure, je reprendrai possession d’elle et la tourmenterai de nouveau. »

Le comte, dès qu’il eut entendu ces paroles, partit incontinent pour conduire sa fille à Montserrat et la présenter au saint homme.

Après l’avoir salué, après lui avoir présenté sa fille, le comte le supplia humblement de commander au démon de la quitter.

Aussitôt frère Jean Guérin se jeta à genoux pour prier avec ferveur et implorer l’assistance de Dieu.

Et ayant commandé au démon de quitter le corps de la jeune fille, il le vit en sortir et s’en aller, plein de honte et de confusion.

Le comte et Jean Guérin en rendirent grâce à Dieu et à la Reine des anges.

Puis, le comte supplia avec instance l’ermite de garder sa fille auprès de lui une neuvaine, afin d’en éloigner toute mauvaise influence.

Le saint homme s’excusa et répondit au comte que son habitation était trop étroite et trop pauvre pour loger si noble compagnie.

— « Non pas, répondit le comte ; elle seule restera avec vous ; moi, je descendrai au bas de la montagne, pour attendre que la neuvaine soit accomplie. »

L’ermite commença par instruire la jeune fille dans des pratiques de dévotion et de sainteté ; mais sa beauté et ses bonnes manières allumèrent dans son cœur un feu terrible.

Le feu de la concupiscence le consume et ne lui laisse aucun repos. Il veut fuir ; mais il rencontre le faux ermite.

Il lui conte sa peine et son tourment ; il lui dit comment il s’éloignait, dans la crainte de succomber à la tentation.

— « Non pas, lui dit le faux ermite, il ne faut pas fuir ainsi sans combattre ; retournez sur vos pas, mon frère ; combattez, et vous triompherez des ruses de Satan.

« Saint Antoine, comme vous le savez, était un saint homme, un bon ermite ; or, il a été tenté souvent, et toujours il a résisté.

« Dans l’Écriture même il est dit que, si nous voulons être couronnés, il faut toujours combattre, quand l’esprit du mal vient nous tenter. »

Jean Guérin se laissa convaincre et retourna à son ermitage ; mais les regards de la jeune fille rallument en lui de nouveaux feux.

Une nuit, la tentation fut si forte qu’il ne put y résister ; il fut vaincu, et, malgré toute sa sainteté, il commit un grand péché.

Quand le péché fut consommé et sa passion assouvie, le repentir ne tarda pas à venir, et le remords tourmenta son cœur.

Il alla trouver le faux ermite et lui fit part de sa faiblesse et de sa chute, et des remords qui le tourmentaient. Il le pria de l’aider de ses conseils.

— « Malheureux ! lui dit le méchant ; si le comte apprend ceci, ta mort est certaine, et il te faudra quitter la terre.

« Écoute donc, et surtout obéis : tue bien vite la jeune fille, et puis sauve-toi, après avoir caché son corps dans quelque endroit retiré où personne ne pourra jamais le découvrir. »

Il obéit aveuglement, le malheureux ! Il plonge son couteau dans le sein de la jeune fille, puis il cache son corps dans un endroit où il croyait qu’on ne le retrouverai jamais.

Aussitôt le faux moine s’empressa de divulguer le crime, puis il disparut, en se moquant de la crédulité de Jean Guérin.

Le pauvre homme fut amèrement désolé en voyant comme il avait été trompé, et en reconnaissant que le faux ermite n’était autre chose que Satan lui-même.

Le cœur navré de douleur, les yeux noyés de larmes, il prend aussitôt la route de Rome, pour confesser son crime au pape.

En arrivant dans la ville de Rome, il demande le pape. On le conduit près du Saint-Père, sans difficulté ni retard aucun.

Il se jette aux pieds du Saint-Père et demande à se confesser à lui : il avoue son crime, et le pape l’absout.

Mais il lui impose une pénitence bien dure et bien pénible ; écoutez tous, je vous prie, car jamais vous n’avez rien entendu de semblable.

Le pape lui commande de retourner à la montagne de Montserrat, d’y retourner sur ses pieds et ses mains, comme un véritable animal.

Il doit rester ainsi courbé vers la terre, pendant sept ans, sans jamais relever la tête pour regarder le ciel, jusqu’au jour où un enfant viendra lui dire de se redresser sur ses pieds.

Jean Guérin accepta la pénitence avec joie et résignation ; sur ses deux pieds et sur ses deux, mains, il reprit la route de Montserrat.

Je vous laisse à penser, chrétiens, que de fatigues et de peines dut éprouver le pauvre homme en faisant de cette manière un si long voyage !

De retour à Montserrat, après des peines inouïes, il continua sa pénitence ; mais, hélas ! ses habits s’usèrent avec le temps, et bientôt il se trouva tout nu.

Alors le corps du saint homme se couvrit de crins et de poils ; on aurait dit un ours ou un sanglier, et tous ceux qui le voyaient en étaient effrayés.

Le comte de Barcelone, comme par une inspiration de Dieu, voulut un jour faire une grande chasse sur la montagne de Montserrat.

Ses lévriers et ses chiens de courre arrivent à l’ermitage de Jean Guérin et se mettent à aboyer tous à la fois, sans oser avancer, en voyant un animal si étrange.

Les chasseurs accoururent à ce vacarme et furent saisis d’épouvante. Un d’eux, tout effaré, alla en instruire le comte.

Le comte répondit que, s’il y avait moyen de prendre l’animal, sans lui faire aucun mal, il fallait s’en rendre maître.

On le prit, sans qu’il opposât aucune résistance, et on le conduisit devant la noblesse, dans la maison du comte, à Barcelone, afin que les dames pussent le voir.

On le mit dans l’écurie du château ; on l’y attacha avec une corde, et on lui jeta du pain noir, comme on l’aurait fait à un chien.

Un jour, un grand banquet fut préparé chez le comte, et on y convia toute la noblesse du pays, afin de se réjouir.

Quand tous les convives furent assis à table et qu’on commença à être échauffé par le vin, on donna l’ordre d’amener l’animal sauvage dans la salle du festin, afin qu’on pût l’examiner de près.

Une nourrice qui se trouvait dans le château, avec un enfant de deux ou trois mois, entra aussi par curiosité dans la salle, avec son enfant sur le bras.

L’enfant considéra bien attentivement le monstre et lui dit très-distinctement :

— « Relève-toi, Jean Guérin ; ta paix est faite avec Dieu ! »

Aussitôt le bon ermite se leva sur ses deux pieds, et les assistants, saisis de trouble, le regardèrent avec étonnement.

Le bon ermite se jeta alors à genoux aux pieds du comte et lui parla de la sorte :

— « Je suis Jean Guérin, le méchant, pire que ne fut jamais barbare ni tyran ; j’ai déshonoré votre fille chérie, et ensuite je l’ai tuée.

« J’ai caché son corps sous une pierre, afin que personne ne pût le retrouver. Disposez de moi comme il vous plaira ; je suis prêt à souffrir tous les tourments. »

Le comte répondit sans arrogance et avec douceur :

— « Puisque Dieu t’a pardonné, ami, moi je te pardonne aussi. »

Alors le bon comte fit apporter des habits et le traita comme un homme rentré en grâce, après avoir fait longue et dure pénitence.

Deux ou trois ans plus tard, le comte, inspiré de Dieu, désira aller visiter la montagne de Montserrat.

Et il pria Jean Guérin de l’accompagner, afin qu’il lui indiquât l’endroit où il avait caché le corps de sa fille.

Jean Guérin accompagna le comte avec plaisir et le conduisit à l’endroit où il avait enterré le corps de sa fille, après lui avoir ôté la vie.

À peine eurent-ils commencé de fouir la terre, qu’ils trouvèrent la jeune fille, pleine de vie et de santé, et rouge comme un bouton de rose.

On remarquait à son cou charmant, à l’endroit par où avait pénétré le couteau fatal, une petite marque comme un fil de soie rouge.

Le comte demanda à sa fille chérie comment il se faisait qu’elle était encore en vie, et quelles peines elle avait ressenties.

— « Mon père, répondit-elle, quand on m’égorgea, j’avais toujours eu une dévotion toute particulière à la sainte Vierge, ma patronne.

« C’est la sainte Vierge qui m’a ainsi conservée, sans que j’aie éprouvé aucune souffrance. Je n’ai eu à souffrir ni de la faim, ni de la soif.

— « Venez avec moi, lui dit son père ; venez, ma fille, et je vous marierai ; je vous rendrai heureuse en vous unissant à un homme prudent et sage.

— « Excusez-moi, mon père ; mais je désire, si cela ne vous déplaît pas, qu’on bâtisse ici même un couvent en l’honneur de la Reine des saints.

« Je veux rester ici, toute ma vie, à prier et à louer Dieu, pour remercier le Seigneur et son auguste Mère des grâces qu’ils m’ont accordées. »

Le comte y consentit, et, pour donner satisfaction à sa fille, il fit bâtir à ses frais, à l’endroit même, un magnifique couvent.

Bientôt on y vit accourir de tous côtés des filles pieuses et saintes, pour tenir compagnie à la fille du comte, et toutes elles firent vœu de chasteté.

Pareillement Jean Guérin dit qu’il était tout disposé à passer avec elles le reste de sa vie et à devenir leur directeur.

Dans ce nouveau couvent, ils ont mené une vie sainte et austère, et, après leur vie mortelle, ils sont allés participer aux joies éternelles.

Mes frères et mes sœurs chrétiens, de tout mon cœur je vous prie d’être dévots à la sainte Vierge, reine sur la terre et dans le ciel.

Vous avez entendu le récit d’un grand miracle opéré par son pouvoir en faveur d’une pauvre jeune fille qui lui avait été toujours fidèle.


Cette légende, imprimée sur ce gros papier roussâtre que l’on appelle vulgairement papier à chandelle, était très-répandue dans nos campagnes de Léon et de Lannion, il y a une cinquantaine d’années ; aujourd’hui, on ne la réimprime plus.




  1. Cette pièce est traduite littéralement d’un ancien imprimé breton, sur feuille volante, devenu rare. Il se compose dans l’original de quatre-vingt-dix couplets de quatre vers octosyllabiques chacun. — Lédan, imprimeur à Morlaix.