Légendes chrétiennes/Sainte Déodié

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IX


sainte déodié[1]



Il y avait une fois un seigneur et une dame riches et qui n’avaient pas d’enfants, bien qu’ils fussent mariés depuis plusieurs années. Ils en étaient fort affligés, et ils eussent donné beaucoup d’argent pour avoir un enfant, garçon ou fille, si cela pouvait s’obtenir pour de l’argent. Ils avaient été en pèlerinage à nombre de places saintes ; ils avaient bu de l’eau de mainte fontaine sacrée, mais toujours en vain.

Comme ils se rendaient tous les deux à Sainte-Anne d’Auray, pour implorer la mère de la Mère de Dieu, la dame tomba subitement malade. Elle s’arrêta dans une maison, au bord de la route, chez des fermiers aisés. Cependant, son mari, voyant qu’elle n’était pas dangereusement malade, continua son chemin vers Sainte-Anne, y arriva sans encombre, fit ses dévotions et s’en retourna ensuite.

Grand fut son étonnement, à son retour auprès de sa femme, d’apprendre qu’elle venait d’accoucher d’une petite fille belle comme le jour. Il en remercia Dieu du fond du cœur, et l’enfant fut baptisée dans l’église la plus voisine et reçut le nom de Déodié, comme sa mère. On la mit en nourrice dans une ferme des environs.

Cependant, la mère était bien malade. Ce fut en vain qu’on appela des médecins de la ville ; son état allait s’aggravant chaque jour.

Se sentant près de sa fin, elle donna à son mari un petit livre scellé, en lui recommandant de le remettre à sa fille quand elle saurait lire, mais pas avant.

Elle mourut, et son mari la fit enterrer dans le cimetière de la paroisse où elle était morte, et s’en retourna ensuite à son château, après avoir bien recommandé d’avoir soin de son enfant et laissé pour cela de l’argent à la nourrice. Il promit de venir la voir souvent.

Et il vint assez fréquemment, en effet, pendant quelque temps, puis moins souvent. Comme l’enfant était bien chez sa nourrice, qui la soignait et l’aimait comme si elle eût été sa propre fille, il l’y laissa et, vers l’âge de sept ou huit ans, elle fut envoyée à l’école. Elle apprit vite à lire, et on lui remit alors le petit livre de sa mère, dont le sceau n’avait pas été rompu. Personne ne sait bien ce qu’elle y lut ; mais, à partir de ce moment, elle devint triste et pensive.

Son père venait la voir assez rarement à présent. Une lettre arriva de lui, un jour, pour dire qu’il allait se remarier et pour prier la nourrice et son mari d’accompagner Déodié à la noce. Mais Déodié, au lieu de recevoir la nouvelle du mariage de son père avec joie et plaisir, comme l’eût fait tout autre enfant de son âge, en devint, au contraire, toute triste et, le jour fixé venu, elle refusa même d’aller à la noce de son père. Les instances de sa nourrice et de son père nourricier pour la décider à les accompagner furent inutiles, ce que voyant, ils partirent sans elle.

Pendant leur absence, Déodié quitta secrètement leur maison, n’emportant que le petit livre de sa mère, et résolue à se placer en condition dans quelque ferme du pays, afin de pouvoir vivre de son travail. Elle partit de bon matin, et, après avoir marché toute la journée, elle arriva, tôt après le coucher du soleil, à une maison d’assez bonne apparence où elle demanda l’hospitalité pour la nuit, ce qui lui fut facilement accordé, sur sa bonne mine. Le maître et la maîtresse de la maison l’interrogèrent avec intérêt et lui demandèrent comment elle se trouvait ainsi seule par les chemins, jeune et jolie comme elle était, et paraissant si bien élevée.

Elle répondit qu’elle n’avait plus ni père ni mère, et qu’elle cherchait condition dans quelque honnête maison, afin de pouvoir vivre de son travail.

On lui proposa de rester dans cette maison, et elle s’empressa d’accepter, ne demandant pour tous gages qu’une chambre pour elle seule, et une chandelle et un fagot, tous les soirs, pour s’y rendre. De pareilles conditions parurent étranges et étonnèrent un peu, mais on les accepta néanmoins.

Déodié était douce de caractère, soumise, bonne travailleuse, adroite et intelligente, et ses maîtres et tous ceux de la maison l’estimaient et l’aimaient. Mais une chose les intriguait beaucoup : c’était de la voir, tous les soirs, quand l’heure était venue d’aller se coucher, prendre sa chandelle et son fagot, et se retirer dans sa chambre, qu’elle fermait toujours soigneusement à clé. « Que signifie cela, se demandait-on, et que peut-elle faire de ce fagot ? Si encore il faisait froid ; mais au mois d’août !... »

Quelque soir, malgré la défense des maîtres de l’épier ou de l’inquiéter à ce sujet, une servante plus curieuse que les autres, pendant que tout le monde dormait dans la maison, se rendit tout doucement, sur la pointe du pied, jusqu’à la porte de sa chambre, et, regardant par le trou de la serrure, elle fut bien étonnée de ce qu’elle vit. Le fagot brûlait dans le foyer, et Déodié était assise dessus, tout environnée de flammes, sans paraître en souffrir, et tenant à la main son petit livre où elle semblait lire, et elle disait à haute voix :

— Déodié, ma mère chérie, je voudrais vous revoir avant de mourir !

Et elle resta dans le feu, jusqu’à ce que le fagot fût entièrement consumé.

La curieuse, qui voyait et entendait tout cela par le trou de la serrure, n’en revenait pas de son étonnement ; elle n’en dit pourtant rien à personne. Mais, la nuit suivante, elle alla encore regarder par le trou de la serrure de la chambre de Déodié, puis une troisième fois, et, à chaque fois, elle vit et entendit la même chose, si bien qu’elle finit par dire à sa maîtresse :

— Vous avez une sainte dans votre maison.

— Une sainte... et qui donc ?

— C’est Déodié.

Et elle raconta ce qu’elle avait vu et entendu, par trois fois. La maîtresse n’en crut rien. Pourtant, désirant s’en assurer par elle-même, elle alla aussi, la nuit suivante, regarder par le trou de la serrure de la chambre de Déodié, et reconnut la vérité de ce que lui avait dit sa servante, car elle vit et entendit elle-même tout ce que celle-ci lui dit avoir vu et entendu.

Cependant, Déodié s’aperçut qu’on la surveillait, et elle témoigna le désir de quitter cette maison ; mais les maîtres, convaincus qu’ils avaient une sainte chez eux, firent tant d’instances auprès d’elle, lui promettant qu’elle ne serait ni surveillée ni inquiétée en rien, qu’elle céda et consentit à rester.

Son père, à qui appartenait cette ferme, sans qu’elle le sût, vint la visiter, à quelque temps de là. Quand il avait appris la disparition de sa fille de chez sa nourrice, il l’avait fait rechercher, mais en vain, et il en fut très-peiné, et songea souvent à elle et à sa mère, car il n’était pas heureux avec sa seconde femme. Il remarqua Déodié pendant la visite à la ferme, et fut si frappé de sa beauté et de son bon air surtout, qu’il demanda qui elle était et d’où elle venait.

— Nous ignorons qui elle est et d’où elle vient, lui répondit-on. Tout ce que nous savons d’elle, c’est qu’elle s’appelle Déodié et qu’elle se dit orpheline. Elle est arrivée ici, un soir, demandant l’hospitalité pour la nuit, comme les mendiants errants qui courent le pays, et nous avons été si touchés de sa situation, la voyant si jolie, si jeune et si douce, que nous l’avons gardée comme servante. Et certes, nous ne le regrettons pas, car jamais nous n’avons connu de fille aussi, laborieuse, aussi affectueuse et surtout aussi pieuse : c’est une vraie sainte.

Puis on lui raconta le miracle qui se passait, chaque nuit, dans la chambre de Déodié, lorsqu’elle se mettait dans le feu, sans en éprouver aucun mal.

À ce récit, le seigneur fut ému et touché, et une voix lui disait au fond du cœur : « C’est ta fille ! »

Il fit venir Déodié en sa présence, et reconnaissant en elle le véritable portrait de sa mère, il s’écria :

— C’est ma fille Déodié !

Et il la pressa sur son cœur en pleurant de joie et de bonheur. Puis il l’emmena avec lui à son château. La marâtre, qui avait aussi une fille d’un premier mariage, feignit d’être heureuse de son arrivée ; mais, au fond du cœur, elle la détestait. Nuit et jour elle cherchait le moyen de se débarrasser d’elle. Son mari s’étant trouvé dans la nécessité de s’absenter pour un voyage assez lointain, elle saisit cette occasion pour mettre à exécution son exécrable projet. Elle alla trouver une sorcière de ses amies, qui habitait dans un bois voisin, et la pria de lui rendre le service de lui indiquer un moyen de se débarrasser de la fille de son mari, qu’elle soupçonnait d’être sorcière elle-même, puisqu’elle se mettait impunément dans le feu.

— Elle est sans doute protégée par quelque autre fille de Lucifer, dit la sorcière ; mais, soyez tranquille, j’en sais plus long qu’elles toutes, et je vous rendrai le service que vous désirez.

Et, remettant à la marâtre une chemise enduite de résine, elle lui dit :

— Prenez cette chemise ; faites-la revêtir à la jeune fille, puis allumez un bûcher dans la cour du château, et jetez-la dans le feu, et vous verrez si elle en sortira sans mal.

La marâtre revint, toute joyeuse, emportant la chemise enduite de résine. Dès en arrivant au château, et sans perdre de temps, elle fit construire un bûcher dans la cour ; puis, quand il fut prêt et qu’on y eut mis le feu, elle fit revêtir à Déodié la chemise donnée par la sorcière et ordonna alors à ses valets de jeter la jeune fille dans le bûcher ardent. Ce qui fut fait. Mais la sainte fille ne s’en effraya pas, et on la voyait au milieu des flammes, tranquille et souriante, et lisant le petit livre rouge de sa mère ; et quand le bûcher fut entièrement consumé, elle en sortit comme elle y était entrée. La chemise enduite de résine n’avait même pas été entamée par le feu. Quand la marâtre vit cela, elle courut, furieuse, jusqu’à son amie la sorcière et lui raconta comment les choses s’étaient passées, et lui dit de trouver autre chose qui réussît mieux.

— C’est bien étrange, dit la sorcière ; mais voici ce qu’il vous faut faire à présent, et nous verrons bien si elle se retirera de là. Faites-lui attacher les quatre membres à quatre chevaux, puis que quatre homme cinglent les chevaux à coups de fouet, et vous verrez ce qu’il adviendra alors de cette belle.

La marâtre revint à la maison et se mit en devoir de faire exécuter sur le champ le conseil de la sorcière. La pauvre Déodié fut attachée par les pieds et les mains à quatre chevaux vigoureux. Mais on eut beau cingler les chevaux à grands coups de fouet, ils restaient sur place et, à force de ruer, ils finirent même par tuer les hommes qui les frappaient.

La marâtre, furieuse, courut de nouveau vers son amie la sorcière. Celle-ci était fort étonnée et aussi fort embarrassée, et commençait à comprendre que Déodié était protégée par une puissance supérieure à toute sa science. Elle dit encore pourtant :

— Je ne vois plus qu’une chose à faire. Il y a, non loin d’ici, un vieux chêne dont le tronc creux est rempli de vipères et de reptiles venimeux de toute sorte : qu’on la mette dans le tronc de ce chêne, et qu’on l’y laisse sans nourriture.

Deux valets furent chargés par la marâtre de mettre Déodié dans le tronc du vieux chêne. Un petit chien, qui la suivait partout, l’accompagna dans cette horrible prison.

— Mon pauvre petit chien, lui disait Déodié, je te plains. Pour n’avoir pas voulu abandonner ta maîtresse, il te faudra aussi mourir de faim, comme elle ! Et pourtant, tu n’as jamais fait de mal à personne, toi, et ton seul crime, aux yeux de cette femme sans entrailles, est de m’aimer !...

Le petit chien prit alors la parole et dit à sa maîtresse :

— Vous ne mourrez pas de faim ici, ma bonne maîtresse, et pendant qu’il y aura à manger dans la maison de votre père, vous en aurez votre part, malgré votre marâtre.

Le petit chien fit tant des pattes qu’il creusa sous les racines de l’arbre un chemin souterrain par où il put sortir et rentrer à volonté. Et il allait, tous les jours, au château et dérobait ce qu’il pouvait à la cuisine, tantôt du pain, tantôt de la viande, et l’apportait en toute hâte à sa maîtresse, et ils vécurent ainsi pendant plusieurs mois. Quant aux serpents venimeux dont avait parlé la sorcière, ils avaient complètement disparu.


Le seigneur revint de voyage, et quand il demanda des nouvelles de Déodié, sa femme lui dit :

— Ah ! oui, quelque chose de bien que votre fille ! Elle est partie, et personne ne sait où elle est allée. Elle aura sans doute suivi quelque galant. D’ailleurs, je n’ai jamais eu bonne opinion de cette fille-là.

Le pauvre père éprouva une grande douleur de cette nouvelle, et il en devint tout triste.

Cependant, le petit chien continuait de venir dérober des vivres au château. Les cuisiniers et les valets l’avaient remarqué plus d’une fois emportant dans sa bouche du pain ou de la viande, et se dirigeant en toute hâte vers le bois, et ils l’avaient bien reconnu pour être le chien de Déodié. Ils en informèrent le seigneur. Celui-ci en éprouva une grande joie et se dit :

— Ma fille ne doit pas être loin, puisque son petit chien, qui ne la quittait jamais, est dans le pays. Il résolut donc de guetter le chien, et le lendemain, de bonne heure, il alla se cacher derrière un buisson, sur la lisière du bois, à l’endroit par où on le voyait passer ordinairement. Il ne tarda pas à le voir venir, se dirigeant vers le château ; puis, au bout de quelque temps, il s’en retourna, emportant dans sa bouche un poulet cuit. Il le suivit à distance et le vit entrer dans un trou qui pénétrait sous les racines d’un vieux chêne. Il s’approcha de l’arbre et entendit une voix de femme qui disait :

— Ah ! mon pauvre ami, que je t’ai de reconnaissance ! Sans toi, je serais morte de faim depuis longtemps. Ah ! si mon père pouvait savoir dans quel état je suis ici ! Heureusement que j’ai encore le petit livre de ma mère, pour me consoler et me préserver des reptiles venimeux qui avaient établi ici leur séjour et que sa présence a suffi pour chasser.

Le seigneur, ayant entendu ces paroles, courut au château et en revint aussitôt, accompagné de valets armés de cognées. Il leur donna l’ordre d’ouvrir le tronc de l’arbre, avec toutes les précautions possibles, ce qu’ils firent, et le père retrouva sa fille chérie Déodié ; mais dans quel état, bon Dieu ! Elle n’avait pour tout vêtement que ses cheveux, qui étaient fort longs. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait vu la lumière du jour, qu’elle ne pouvait tenir les yeux ouverts, quand on la retira de sa prison.

Son père la ramena au château et la présenta dans cet état à sa marâtre, en lui demandant :

— Quel supplice demandez-vous pour votre marâtre et son amie la sorcière ?

— Je ne leur veux pas de mal, répondit-elle, et je leur pardonne, au nom de Dieu.

Mais son père ne fut pas de cet avis, et il les fit jeter toutes les deux dans une fournaise ardente.

Peu après, Déodié tomba gravement malade. Pendant sa maladie, elle lisait souvent le petit livre de sa mère et s’écriait :

— Ô Déodié, ma mère chérie, je voudrais vous revoir, avant de mourir !

Un jour, sa mère lui apparut enfin, belle et resplendissante de lumière, comme le soleil, et lui parla de la sorte :

— Oui, ma fille-bien aimée, tu as assez souffert sur la terre, et le moment est venu où tu dois en être récompensée. Viens avec moi.

Et sa mère se pencha sur elle, la prit dans ses bras et l’emporta au ciel.

(Conté par Anna Levren, servante, de Prat, Côtes-du-Nord, 1873.)


Il y a ici évidemment mélange d’une fable païenne avec une légende chrétienne.

L’épisode de Déodié reléguée dans un bois et que son petit chien, qui l’a suivie, empêche de mourir de faim, en lui apportant du pain et d’autres provisions, qu’il dérobe dans le château et sa marâtre, se retrouve dans plusieurs autres légendes, et particulièrement dans la Bonne Femme et la Méchante Femme, que l’on lira plus loin.




  1. Ce nom me paraît altéré, sans que je puisse dire quelle doit en être la véritable orthographe. Je le reproduis tel qu’il m’a été donné par ma conteuse.