Légendes chrétiennes/L’oiseau bleu

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XIV


l’oiseau bleu



Il y avait une fois un roi qui était veuf. Il n’avait qu’un enfant, une fille, qui était la plus belle princesse qu’il fût possible de voir sous l’œil du soleil.

Dans un royaume voisin, il y avait une reine, veuve aussi, et qui n’avait également qu’un enfant, une fille, mais laide et disgracieuse au possible. On l’appelait la princesse de Saint-Turuban.

Le favori du roi dit un jour à son maître qu’il devrait se remarier.

— Non, répondit-il ; c’est bien assez d’une fois.

— Je connais pourtant une personne qui vous conviendrait parfaitement, reprit le favori.

— Vraiment ? Qui donc ? demanda le roi, intrigué.

— La princesse de Saint-Turuban.

— Je n’en ai jamais entendu parler. Où demeure-t-elle, cette princesse-là ?

— Dans un royaume qui touche au vôtre, du côté du levant.

— Non, je ne veux pas me remarier.

Pourtant, le roi rêva plus d’une fois de la princesse de Saint-Turuban, et, à quelques jours de là, il dit à son favori :

— J’ai pensé à ce que vous m’avez dit l’autre jour, et je ne serais pas fâché de voir la princesse de Saint-Turuban.

— Je vous conduirai, quand vous voudrez, jusqu’à elle, sire.

— Eh bien ! nous partirons demain matin.

Le lendemain matin, de bonne heure, ils se mirent donc en route, montés sur deux superbes chevaux, et, après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent devant le palais de la princesse de Saint-Turuban. Quelle merveille que ce palais ! Le roi n’avait jamais rien vu qui pût lui être comparé. La princesse les accueillit on ne peut mieux, et ils passèrent plusieurs jours avec elle. La princesse était fort belle, et le roi en devint amoureux fou dès qu’il la vit. Il lui fit sa déclaration et ne fut pas repoussé. Bref, on prit jour pour célébrer le mariage, à un mois de là.

Les deux filles des nouveaux époux, celle du roi, qui était si belle et qui s’appelait Marie, et celle de la princesse de Saint-Turuban, qui n’était pas belle et qui se nommait Jeanne, étaient aussi de la noce, comme de juste. Après le repas, il y eut des danses, et tous les jeunes et beaux cavaliers s’empressaient autour de Marie, et voulaient danser avec elle. Jeanne, au contraire, bien que couverte d’or et de diamants, était délaissée, et personne ne se souciait d’elle, ce qui faisait qu’elle était fort dépitée et de mauvaise humeur. Voyant cela, un jeune page alla l’inviter à danser avec lui, par pure politesse.

— Moi danser avec vous, un page, un domestique !... lui dit-elle d’un ton de dédain et de mépris.

Après cela, personne ne s’adressa plus à elle, et elle resta seule, dans un coin, pleurant de colère et méditant de se venger.

Les noces terminées, le roi revint dans son royaume avec la princesse de Saint-Turuban, et il fut convenu que les deux princesses seraient traitées en tout absolument de la même manière. Le roi trouva bon qu’on leur confiât à tour de rôle l’administration de la dépense de la table, et qu’elles apprissent même à faire la cuisine, cela pouvant leur être utile plus tard. Ce fut Marie qui commença, pendant un mois. Comme elle était douce et polie, et bien élevée, elle était obéie et aimée de tout le monde. Elle recevait avec plaisir et reconnaissance les avis et les conseils de la cuisinière, qui lui apprit le secret de ses meilleures sauces et le reste, et jamais le roi et la reine n’avaient été plus contents de la manière dont leur table était servie et la dépense du palais administrée.

Quand le mois fut écoulé, ce fut le tour de Jeanne de descendre à la cuisine. Tout changea alors. Elle repoussait et insultait la cuisinière, ainsi que tout autre qui voulait lui donner quelque bon conseil, et n’en faisait jamais qu’à sa tête. Aussi, tout allait-il on ne peut plus mal.

Jamais les repas n’étaient prêts à l’heure ; les rôts étaient le plus souvent brûlés, les sauces ou trop épicées, ou trop douces, et les dépenses avaient doublé. Le roi était mécontent.

Voyant cela, la reine songea aux moyens de se débarrasser de Marie et de la perdre. Elle dit un. jour au roi :

— Puisque votre fille est si bonne ménagère et si habile à administrer une maison, il faut l’envoyer quelque temps administrer mon palais et mes gens, puis ma fille ira aussi, à son tour.

Le roi, qui ne songeait pas à mal, approuva fort cette idée, et Marie fut envoyée administrer le palais de sa marâtre. Mais celle-ci avait écrit d’avance à une amie sorcière qu’elle y avait laisséee et lui avait recommandé de faire usage de son art pour rendre la jeune fille aussi laide et maussade qu’elle était jolie et gracieuse. Marie était si jolie, si douce et si affable, qu’elle gagna et séduisit sans peine tout le monde, et la sorcière elle-même ne put résister au charme. En effet, quand elle pénétra, la nuit, dans sa chambre, tenant d’une main une lumière et de l’autre un liquide qu’elle avait préparé pour mettre à exécution l’ordre de la reine, elle fut si frappée de la beauté, de la douceur et de la bonté répandues sur tous les traits de la jeune fille, qui dormait d’un sommeil si paisible, qu’au lieu de lui faire du mal, comme c’était d’abord son intention, c’est le contraire qu’elle fit. Après l’avoir admirée quelque temps, en silence, elle dit :

— Elle est bien belle ! Eh bien ! je veux qu’elle soit beaucoup plus belle encore, et qu’à chaque parole qu’elle prononcera, un diamant lui tombe de la bouche.

Puis elle s’en alla.

Quand Marie se leva, le lendemain matin, chacun qui la voyait restait en admiration devant elle, tant elle était belle. De plus, elle parfumait l’air partout où elle passait, et à chaque parole qu’elle prononçait, un diamant lui tombait de la bouche. Elle enrichit ainsi tous ceux qui l’approchaient, et tous l’adoraient.

Quand elle eut été quelque temps ainsi dans ce palais, sa marâtre la fit revenir chez son père. Mais quel ne fut pas son désappointement, lorsqu’au lieu du monstre de laideur qu’elle s’attendait à recevoir des mains de son amie la sorcière, elle vit une merveille de beauté, qui éclairait comme le soleil, et dont la vue seule réjouissait les cœurs attristés et rendait la santé aux malades !

Furieuse, elle écrivit de nouveau à la sorcière, pour lui reprocher de n’avoir pas obéi à son ordre. Elle lui recommanda en même temps d’employer toute sa science pour rendre beaucoup plus belle que Marie sa fille Jeanne, qu’elle chargeait de lui porter sa lettre.

Jeanne partit, en effet, pour administrer, à son tour, le palais de sa mère. Elle remit la lettre à la sorcière et lui dit, d’un ton insolent, qu’elle se gardât bien de manquer de faire ce qui y était marqué. Puis elle rassembla dans la grande salle tout le personnel du palais, leur parla avec hauteur et mépris, et les menaça du bâton à la moindre faute, ou s’ils trouvaient à redire à ce qu’elle ferait ou dirait.

On avait bien envie de rire en l’entendant parler de la sorte, et à voir les airs qu’elle prenait ; mais on n’osait pas.

— Nous sommes loin d’avoir gagné au change ! se disait-on ; nous serons bien malheureux, si elle nous reste longtemps.

Elle ne trouva rien de bien dans tout le palais ; elle ne fit que gronder, grogner et injurier tout le monde. Elle voulait tout bouleverser.

La nuit venue, la sorcière pénétra doucement dans sa chambre, et, en voyant sa tête sur un oreiller blanc et garni de dentelles, toute bouffie, rouge et la bouche grande ouverte, elle crut voir un énorme crapaud, et ne put s’empêcher de rire.

— Elle est bien laide ! se dit-elle. Eh bien ! qu’elle soit beaucoup plus laide encore ; que son haleine soit puante à tuer les mouches à dix pas, et qu’à chaque parole qu’elle prononcera, un crapaud lui tombe de la bouche !...

Puis elle s’en alla.

Le lendemain matin, quand la Jeanne descendit, ceux qui la voyaient se cachaient la face d’horreur et s’enfuyaient. Elle se mit alors à injurier et à maudire, et, à chaque mot, un crapaud lui tombait de la bouche, si bien qu’il y en eut bientôt partout dans le palais.

Personne ne pouvait supporter son haleine. Il lui fallut retourner auprès de sa mère. Quand celle-ci, qui s’attendait à revoir sa fille belle comme le jour, vit le monstre qui lui revenait, elle entra dans une telle fureur, qu’elle faillit en mourir. Elle enferma Jeanne dans une chambre, et ne la fit voir à personne.

À quelque temps de là, le roi partit pour un voyage assez lointain. La reine crut l’occasion favorable pour en finir avec Marie, qui lui était devenue plus odieuse encore depuis la dernière mésaventure de sa fille. À peine le roi fut-il sorti du palais, qu’elle chargea deux valets d’emmener avec eux Marie dans un bois voisin, de l’y mettre à mort et de lui apporter son cœur, pour qu’elle fût sûre que son ordre avait été mis à exécution. Elle paya ces deux hommes pour lui garder le secret.

Les deux valets arrachèrent la pauvre fille de son lit, au milieu de la nuit, et la traînèrent dans le bois. Mais ils furent si touchés de sa beauté, de sa douceur et de ses plaintes, qu’ils n’eurent pas le cœur de la mettre à mort. Ils la laissèrent aller en liberté, et tuèrent un lièvre, dont ils présentèrent le cœur à la reine, comme étant celui de la fille de son mari.

Cependant, la pauvre Marie, abandonnée dans le bois, y passa la nuit, pleine de crainte et d’inquiétude, car elle entendait les loups hurler de tous côtés. Au point du jour, elle se mit en route, pour s’éloigner de sa marâtre. Après avoir marché plusieurs jours, au hasard, elle arriva à un couvent de religieuses, et y demanda l’hospitalité pour la nuit. Les religieuses, lui voyant si bonne mine, eurent pitié d’elle et l’accueillirent avec bonté, et comme elle savait faire la cuisine, elles la gardèrent comme cuisinière.

Ce couvent-là appartenait à un riche seigneur, qui venait le visiter de temps en temps. Dans une de ses visites, il remarqua Marie, et il fut si frappé de sa beauté et de son bon air, qu’il demanda qui elle était, et d’où elle venait. On lui répondit que c’était une pauvre fille abandonnée, et qu’on l’avait prise par charité dans le couvent.

De retour chez lui, le seigneur ne faisait que rêver de la jeune fille, et il retourna au couvent, quelques jours après, afin d’avoir de plus amples renseignements à son sujet. Les religieuses ne purent lui en dire autre chose, sinon qu’elle était arrivée, un soir, à la porte du couvent, exténuée de fatigue et de faim, et que, la voyant si jeune et si jolie, on l’avait prise, par pitié, afin qu’elle ne fût pas seule et sans protection par le monde, exposée à toutes sortes de dangers. Du reste, on était très-content d’elle ; elle était laborieuse, pieuse, et pleine de douceur et de soumission.

Le seigneur, de plus en plus intrigué, demanda qu’on la fît venir en sa présence. On la lui amena, toute timide et rougissante, et il lui demanda :

— Qui êtes-vous, mon enfant, et de quel pays ?

— Je suis la fille d’un roi, répondit-elle en baissant les yeux.

— La fille d’un roi !... Mais de quel roi donc ? Et pourquoi, alors, avez-vous quitté la maison de votre père ?

Elle tint ses yeux fixés à terre et ne répondit pas.

Le seigneur fut si charmé de sa beauté et de son maintien, qu’il devint amoureux fou d’elle et voulut l’épouser sur le champ. Bref, on fixa le jour du mariage, et des invitations furent envoyées de tous les côtés. On invita tout d’abord le roi et la reine, car ce seigneur était un des plus riches et des plus puissants du royaume. Ils vinrent au jour convenu, comme tout le monde, et en grand équipage.

Lorsque le père de Marie fut de retour du voyage dont il a été parlé plus haut, la reine lui avait fait croire que sa fille s’était échappée, une nuit, de sa chambre, sans doute pour suivre quelque galant, et que personne ne savait ce qu’elle était devenue. Comme il aimait sa fille, et qu’il était loin de soupçonner tant de méchanceté chez la reine, il la pleura beaucoup, et il pensait souvent à elle. Quand on lui présenta la fiancée, à la noce, il la reconnut tout de suite et s’écria :

— Ma fille Marie !

Et il se jeta dans ses bras, l’embrassa tendrement et pleura de joie. La reine, dissimulant son dépit et sa colère, l’embrassa aussi et feignit d’être heureuse de la retrouver ; mais, au fond, elle était bien contrariée. Les noces furent alors célébrées avec pompe et solennité, et les festins, les jeux et les réjouissances de toute sorte durèrent quinze jours, et tout le monde était heureux, si ce n’est pourtant la reine et sa fille.

Au bout de neuf mois ou environ, Marie donna le jour à un fils, un enfant superbe. Le roi devait en être le parrain, et il se rendit au château de son gendre, et la reine l’y accompagna aussi. Mais celle-ci, avant de partir, avait été consulter une autre sorcière, et l’avait bien payée pour lui indiquer un moyen de se défaire sûrement de la fille de son mari. La sorcière consulta ses livres, puis elle lui présenta un bonnet et une grande épingle noire, en lui disant :

— Voici un bonnet trempé dans une eau de ma composition et une épingle qui feront votre affaire. Vous lui mettrez vous-même le bonnet sur la tête, puis, sous prétexte de le bien attacher, vous lui enfoncerez profondément cette épingle dans la tempe gauche, et aussitôt vous la verrez se changer en petit oiseau et s’envoler par la fenêtre, pour aller au bois.

La méchante se rendit alors, avec le roi et sa fille Jeanne, chez la jeune mère, toute heureuse de tenir sa vengeance. Elle emportait aussi une belle robe de satin bleu, pour en faire cadeau à Marie. On attendit, pour baptiser l’enfant, que la mère pût venir elle-même à l’église et assister au baptême. Enfin, le jour venu, la reine voulut habiller elle-même Marie. Elle lui fit revêtir d’abord la belle robe de satin bleu, puis elle lui posa sur la tête le bonnet donné par la sorcière, et, sous prétexte de le bien attacher, lui enfonça l’épingle noire dans la tempe gauche. Aussitôt voilà la pauvre Marie changée en un petit oiseau bleu, qui voltige par la chambre, effleure de ses ailes les joues de l’enfant, qui dormait dans son berceau, puis s’envole par la fenêtre, en faisant grik ! grik ! grik ! et gagne le bois voisin.

Alors la méchante met sa fille Jeanne dans le lit de Marie, ferme les rideaux sur elle et lui dit de faire la malade, de gémir, de se plaindre et de ne rien répondre aux questions qu’on lui adressera.

Le père et le grand-père viennent, au bout de quelque temps, demander si la mère et l’enfant ne sont pas encore prêts pour aller à l’église.

— Hélas ! leur répondit la reine, la pauvre mère a été frappée subitement de grandes douleurs, sans doute pour s’être levée trop tôt, et le baptême ne pourra se faire aujourd’hui.

Ils s’approchent du lit et veulent entr’ouvrir les rideaux ; mais elle s’y oppose en disant :

— N’ouvrez pas les rideaux, je vous en supplie ; elle ne peut supporter la lumière du jour.

Et elle les éloigna du lit.

— Comme cela sent mauvais ici ! dit le roi.

— Ne voyez-vous donc pas que c’est sa maladie ?... Allez-vous-en, et laissez-moi seule avec elle, dit la méchante.

Et elle les renvoya.

L’époux de Marie couchait dans une chambre voisine, séparée de celle de sa femme par une cloison seulement. Quand il vint prendre des nouvelles de la malade, avant de se coucher, la marâtre lui dit qu’elle allait un peu mieux, mais qu’il ne pouvait encore lui parler. Puis elle lui versa un verre de vin, et l’invita à trinquer avec elle, et le congédia aussitôt qu’il eut bu. Ce vin était un soporifique puissant, qui le fit dormir ccmme un rocher toute la nuit.

Mais son valet de chambre, qui couchait dans un cabinet à côté de lui, ne dormait pas d’un sommeil aussi profond. Vers minuit, il fut réveillé par des plaintes et des gémissements. Il crût d’abord qu’ils provenaient de la malade ; mais, en prêtant bien l’oreille, il entendit ces paroles :

— Ah ! mon pauvre enfant, que ta mère est malheureuse, et que tu es à plaindre toi-même ! Ma marâtre m’a enfoncé dans la tête une épingle noire, qui lui a été donnée par une sorcière, et, par la vertu de cette épingle maudite, je suis devenue un petit oiseau bleu. Et je resterai sous cette forme jusqu’à ce que l’épingle m’ait été retirée de la tête. Mais qui s’avisera jamais de cela ? Si du moins mon mari pouvait m’entendre ! Mais on lui a fait boire un soporifique, et il dort, à présent, comme un rocher. Bien plus, après m’avoir ainsi métamorphosée, la méchante a couché sa fille à ma place, dans mon lit, puis elle a dit que j’étais bien malade, et son intention est de me substituer sa fille, en faisant croire à mon mari que c’est la maladie qui m’a ainsi changée... Ah ! que je suis malheureuse ! Je viendrai encore te visiter les deux nuits qui suivront celle-ci, mon pauvre enfant, après quoi, si personne ne me délivre en me retirant l’épingle de la tête, je resterai pour toujours oiseau bleu, dans le bois !.. »

Et des cris et des gémissements à fendre l’âme, après quoi l’oiseau s’envola par la fenêtre.

C’était la pauvre Marie, qui venait ainsi visiter son enfant dans sa chambre. La marâtre et sa fille dormaient, et n’entendirent rien, pas plus que le malheureux père ; mais le valet avait tout entendu, et il était bien étonné, et se demandait ce que signifiait tout cela. Il n’osa en rien dire à son maître pour cette fois, de peur d’être traité de rêveur. Mais, la nuit suivante, la même scène se renouvela, et les plaintes et les gémissements de l’infortunée mère furent plus déchirants que la première nuit. Alors il se décida à tout raconter à son maître.

— Puisqu’elle doit encore revenir la nuit prochaine, tout n’est pas perdu, dit celui-ci, et j’entendrai moi-même ce qui se passera, car je me garderai bien de boire, cette fois, le vin que me présentera la diablesse.

La nuit venue, avant de se coucher, il alla, comme à l’ordinaire, demander des nouvelles de sa femme.

— Elle va mieux, lui répondit la marâtre ; mais vous ne pouvez encore la voir. J’espère, pourtant que pour demain tout danger sera passé, et que vous pourrez lui parler. Prenez un verre de cet excellent vin, et puis allez vous coucher tranquillement, et ne vous inquiétez de rien ; tout va bien, vous dis-je.

Et elle lui versa encore du soporifique. Mais il trouva moyen de le répandre par terre, sans qu’elle s’en aperçût, puis il lui souhaita le bonsoir et se retira dans sa chambre. Il ne se coucha pas ; il se tint sur pied, plein d’impatience et bien éveillé, cette fois. À minuit, l’oiseau bleu entra, comme les deux nuits précédentes, dans la chambre où se trouvait l’enfant dans son berceau, avec la marâtre et sa fille, qui dormaient profondément toutes les deux dans le même lit. Il recommença ses plaintes et ses lamentations de plus belle. Dès les premiers mots, l’époux de Marie reconnut la voix de sa femme, et, forçant la porte, il prit l’oiseau, lui retira l’épingle de la tête, et aussitôt sa femme se retrouva auprès de lui, sous sa forme naturelle, et aussi belle et aussi bien portante que jamais.

Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et pleurèrent de joie et de bonheur. Puis la mère couvrit aussi son enfant de larmes et de tendres baisers.

Cependant la marâtre et sa fille ronflaient toujours l’une à côté de l’autre ; mais un terrible réveil les attendait.

On envoya d’abord chercher la sorcière dans le bois qu’elle habitait, puis, quand elle eut été amenée, on fit chauffer un four à blanc, et la marâtre, sa fille et leur amie la sorcière y furent jetées, toutes vives, malgré leurs cris, leurs supplications et leurs menaces.

Marie et son époux vécurent ensuite heureux ensemble, et exempts de soucis et d’inquiétude, et le vieux roi étant venu à mourir peu après, son gendre lui succéda sur le trône[1].


(Conté par J.-M. Ollivier, charpentier, Touquédec, 1873.)





  1. On voit clairement que ce conte est d’origine païenne, et probablement orientale, et que des éléments chrétiens y ont été mêlés par les conteurs modernes.
    L’épisode final, celui de la métamorphose de la princesse en oiseau, se retrouve dans un autre conte breton de ma collection, avec cette différence que la métamorphose se fait sous forme de cane et qu’elle est due à des nains ou danseurs de nuit (danserrienn noz), mais toujours au moyen d’une épingle enfoncée dans la tête.
    Les marâtres qui veulent substituer leurs filles, laides et méchantes, à une princesse plus heureusement douée par la nature sont communes mes dans les traditions populaires, qui d’ordinaire ne sont pas tendres pour elles.
    Ce conte peut aussi être rapproché de l’Oiseau Bleu de Mme d’Aulnoy.


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