Légendes chrétiennes/Le soldat qui délivra une princesse de l’enfer

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XV


le soldat qui délivra une princesse de l’enfer.



Il y avait une fois un vieux seigneur qui n’avait qu’un fils, nommé Goulven. Il avait aussi une jolie servante, nommée Lévénès, une honnête fille, et Goulven était amoureux d’elle. Lorsque Goulven eut vingt ans, son père lui dit un jour :

— Il est temps que tu songes à te marier, mon garçon ; je deviens vieux, et je voudrais, avant de mourir, te voir épouser une bonne et honnête fille.

— J’y songe tous les jours, mon père, et mon choix est déjà fait, répondit-il.

— Vraiment, mon fils ? Dis-moi donc son nom.

— Vous la voyez tous les jours, mon père.

— Je la vois tous les jours ?... Je ne sais vraiment ce que tu veux dire ; parle plus clairement : dis-moi son nom.

— C’est Lévénès.

— Lévénès ! la servante de ta mère ?

— Oui, mon père ; n’est-ce pas une honnête fille ?

— Mais, malheureux ! c’est une servante, et tu es de famille noble et ancienne ; je n’y consentirai jamais !

— Alors, mon père, je ne me marierai point.

La mère de Goulven aimait beaucoup sa servante, à qui elle reconnaissait toutes sortes de bonnes qualités, et elle insista tant auprès du vieux seigneur, qu’il finit par consentir à la laisser épouser à son fils ; mais il y mit néanmoins pour condition qu’ils quitteraient son château aussitôt après leur mariage, et n’y remettraient pas les pieds pendant qu’il serait en vie.

Le mariage se fit, et le vieux seigneur, pour ne pas y assister, partit en voyage.

Quand il revint, tout était terminé, et les deux jeunes mariés étaient allés habiter la ville de Tréguier.

Au bout d’un an environ, Goulven retourna un jour à la maison, malgré la défense expresse de son père, espérant rentrer en grâce auprès de lui. Dès que l’irascible vieillard l’aperçut, il ne put se contenir :

— Malheureux ! s’écria-t-il, je t’avais bien recommandé de ne plus jamais reparaître devant mes yeux ! Malheur à toi !...

Et, saisissant son fusil, il en fit feu sur son fils ; mais l’arme éclata entre ses mains et le tua lui-même.

Comme Goulven était fils unique, le voilà à présent très-riche. Il fit enterrer son père avec toute la pompe et la solennité que demandait son rang, puis il alla chercher sa femme à Tréguier, pour la ramener au château. Mais, hélas ! il était loin de prévoir ce qui l’attendait à Tréguier : Lévénès était partie avec un beau capitaine, emportant tout ce qu’il y avait d’argent dans la maison. Ils étaient allés à Rennes, où le capitaine avait son régiment. Goulven en éprouva une très grande douleur, car il aimait sa femme. Après l’avoir vainement cherchée dans tous les pays, de désespoir il résolut de se faire soldat, et il alla à Rennes pour s’enrôler. Sans le savoir, il entra comme simple soldat (il ne voulait d’aucun grade) dans le régiment du capitaine qui avait enlevé sa femme. Il s’y lia avec un vieux grognard qu’on appelait Ancien-la-Chique, et qui était un honnête homme et un soldat exemplaire. Comme Goulven avait de l’instruction et du savoir-vivre, le capitaine le prit pour secrétaire ; il demanda que son ami Ancien-la-Chique devînt aussi domestique du capitaine, ce qui lui fut accordé.

Dès que Lévénès vit son mari, elle le reconnut, et elle dit, tout effrayée, au capitaine :

— Nous sommes perdus ! Savez-vous qui est votre secrétaire ?

— Non, vraiment, Qui donc peut-il être, pour vous effrayer de la sorte ?

— C’est mon mari !…

— Votre mari !... Ce n’est pas possible !...

— C’est lui, vous dis-je, et il faut nous débarrasser de lui sur le champ. Voici comment il faudra s’y prendre. Vous inviterez vos amis à dîner demain, et vous inviterez aussi votre secrétaire. Ma femme de chambre lui glissera adroitement un couvert d’argent dans sa poche, pendant le repas, et il sera arrêté comme voleur et condamné à être fusillé.

Le capitaine approuva ce plan. Il fit les invitations sur le champ, et le secrétaire écrivit les lettres. Quand il les eut terminées, le capitaine, pour lui témoigner sa satisfaction, l’invita aussi verbalement. Il s’excusa d’abord, disant qu’il ne lui convenait pas, à lui simple soldat, de manger avec ses chefs. Mais, cédant enfin aux instances du capitaine, il accepta, à la condition que son ami Ancien-la-Chique serait aussi du repas, ce qui lui fut accordé.

Quand Goulven reconnut sa femme, assise à table à côté de son capitaine, le sang lui monta à la tête, et il faillit éclater ; mais il se contint, remettant sa vengeance à un moment plus opportun.

Vers la fin du repas, la femme de chambre entra, tout effarée, dans la salle à manger, en criant :

— Madame, madame ! il manque un couvert d’argent, le vôtre, le plus beau !

— Personne ne sortira que le couvert n’ait été retrouvé ! dit alors le capitaine ; et comme je ne vois ici que deux personnes capables de commettre une pareille indélicatesse, je puis dire, à coup sûr, où l’on retrouvera le couvert.

Et montrant du doigt Goulven et Ancien-la-Chique :

— C’est sur un de ces deux hommes. Qu’on les fouille à l’instant !

La femme de chambre plongea la main dans la poche de Goulven, et en retira le couvert qu’elle y avait introduit elle-même.

— Qu’on mène cet homme au cachot, pour être fusillé demain ! cria alors le capitaine.

Et le pauvre Goulven fut conduit au cachot, malgré ses protestations.

Ancien-la-Chique, dans la nuit, se rendit auprès du geôlier et le pria d’avoir pitié de son ami, qui était innocent de ce qu’on lui reprochait. Il le supplia en pleurant, et lui offrit une grosse somme d’argent, s’il voulait le mettre en liberté ; mais le geôlier fut insensible à ses prières, à ses larmes et à ses offres d’argent. Alors le vieux soldat résolut de passer la nuit au pied de la tour.

Comme il était là à pleurer et à se désoler, il vit venir à lui une petite vieille, appuyée sur un bâton, qui lui demanda :

— Qu’avez-vous à pleurer de la sorte, mon pauvre homme ?

Ancien-la-Chique lui conta tout, et elle lui dit :

— Eh bien ! si ce n’est que cela, consolez-vous, et faites comme je vous dirai, et vôtre ami vous sera encore rendu. Demain matin, il sera fusillé, comme on vous l’a dit, puis on l’enterrera. Quand la nuit sera venue, vous vous rendrez dans le porche de l’église, et vous trouverez là, dans un coin, une herbe que j’y aurai déposée. Vous prendrez cette herbe et irez alors déterrer le corps de votre ami. Quand vous l’aurez retiré de la terre, vous lui mettrez cette herbe sous le nez, et, au bout de quelques instants, il étenuera et reviendra à la vie. Vous vous enfuirez alors en Angleterre, sans perdre de temps.

Ancien-la-Chique remercia la vieille, qui se retira au même moment.

Le lendemain matin, Goulven fut retiré du cachot, pour être fusillé. Ancien-la-Chique le suivit en pleurant. Il reçut trois balles dans le cœur et fut enterré sur le lieu même. Vers minuit, son vieux camarade se leva, sans faire de bruit, prit une bêche et alla le déterrer, muni de l’herbe qu’il trouva dans le porche de l’église, comme le lui avait dit la vieille femme. Quand il eut retiré le corps de la terre, le voyant roide et glacé, il douta de la possibilité d’y ramener la vie. Il lui passa cependant l’herbe sous le nez, et il remua ; la seconde fois, il éternua, et la troisième il ouvrit les yeux et dit :

— Comme j’ai bien dormi !

— As-tu souffert ? lui demanda son vieux camarade.

— Souffert? Non, vraiment ; j’ai fait le plus beau rêve du monde, et je me trouvais on ne peut plus heureux où j’étais.

Il ne se rappelait rien de ce qui s’était passé : Ancien-la-Chique lui raconta tout, et alors, sans perdre un moment, ils se dirigèrent vers la mer, s’embarquèrent et passèrent en Angleterre. Arrivés là, Goulven s’engagea dans l’armée du roi des Anglais, et Ancien-la-Chique retourna en France, à son régiment.

Goulven était un soldat exemplaire, et son capitaine anglais l’aimait beaucoup. Cela excita la jalousie des autres soldats, et ils cherchèrent les moyens de le perdre. Il y avait dans la ville de Londres, non loin du palais du roi, une vieille église où l’on mettait un factionnaire toutes les nuits ; et tous les matins, quand on venait pour le relever, on le trouvait mort. On s’entendit pour demander au capitaine que Goulven y fût aussi envoyé à son tour, comme les autres. Le capitaine fut obligé de céder, bien qu’à regret, et Goulven fut désigné pour aller monter la garde dans la vieille église. Il se munit d’un flacon d’eau-de-vie et partit, quand l’heure fut venue. Il se mit à se promener d’un bout à l’autre bout de l’église, l’oreille au guet, les yeux bien ouverts et l’arme au bras. Il faisait clair de lune. Tout d’un coup, il vit apparaître à côté de lui, sans qu’il sût d’où elle était venue, une petite vieille, appuyée sur un bâton (c’était la même qui avait procuré l’herbe merveilleuse à Ancien-la-Chique).

— Eh bien ! mon pauvre garçon, dit-elle, te voilà bien embarrassé et bien inquiet !

— Oui, en vérité, grand’mère, bien que je ne sois pas un poltron, répondit Goulven.

— Rassure-toi, mon fils ; je viens à ton secours.

— Prenez une goutte de cette liqueur, grand’mère, pour vous réchauffer le sang.

Et Goulven versa plein le verre d’eau-de-vie ; mais, comme il n’y avait qu’un verre, la vieille lui dit :

— Je veux trinquer avec toi, mon fils, et tu n’as qu’un verre.

— Je n’en ai qu’un, en effet, répondit Goulven ; mais buvez d’abord, et puis je boirai après vous.

Mais la vieille alla à l’autel, y prit le calice et dit à Goulven :

— Verse-m’en là-dedans.

Goulven remplit le calice d’eau-de-vie ; ils trinquèrent, et la vieille avala tout d’un trait. Se sentant alors ragaillardie, elle parla de la sorte :

— Écoute-moi, mon fils ; aie confiance en moi ; fais bien exactement ce que je vais te dire, et il ne t’arrivera pas de mal. Un peu avant le premier coup de minuit, tu te retireras dans ce confessionnal que voilà, et tu t’y tiendras bien caché, et sans faire le moindre bruit. Ne t’effraie pas de ce que tu verras ou entendras, et garde le plus profond silence, ou tu es perdu. La fille ainée du roi d’Angleterre a été emportée toute vivante par le diable, à cause d’un grand crime qu’elle a commis, et, toutes les nuits, elle revient ici et met en pièces le factionnaire qu’elle y trouve. Pour la sauver de l’enfer, il faut faire en sorte de lui échapper pendant trois nuits consécutives, et lui enlever avec la main, la troisième nuit, une de ses pantoufles de fer rouge. À celui qui réussira dans cette entreprise, le roi donnera sa couronne, avec la main de sa fille. Je viendrai chaque nuit te voir ici et te dire ce que tu auras à faire. Prends donc courage ; ne t’effraie de rien, et tu réussiras. Chaque épreuve ne durera, du reste, que le temps que mettront à sonner les douze coups de minuit.

La vieille disparut alors. Onze heures et demie sonnèrent un instant après. Goulven finit de vider le flacon d’eau-de-vie, pour se donner du courage, puis il se retira dans le confessionnal et attendit.

Au premier coup de minuit, il entendit sous terre un bruit effrayant, puis une dalle de pierre se souleva, et il sortit de dessous un grand jet de flamme, et au milieu du feu une jeune fille aux yeux enflammés, avec des serpents enlacés autour de son corps, et poussant des cris et des rugissements effrayants. Elle fit le tour de l’église, cherchant et furetant partout, en criant :

— Où donc est-il ? où est-il ? malédiction !...

Le douzième coup de minuit sonna, et elle disparut dans le gouffre, au milieu des flammes, en hurlant, et la dalle de pierre retomba bruyamment sur elle ; puis tout rentra dans le silence.

Goulven était près de mourir de frayeur dans son confessionnal. Il en sortit quand il vit qu’il n’y avait plus de danger, et se mit tranquillement à fumer sa pipe, pour attendre le jour. À cinq heures, le sacristain vint sonner l’Angelus, et il fut bien étonné de le trouver en vie, car, depuis longtemps, on ne retrouvait, chaque matin, qu’un cadavre horriblement mutilé.

Quand le roi apprit que le factionnaire de la dernière nuit était revenu sans mal, il le fit appe1er, pour l’interroger. Goulven lui raconta tout ce qu’il avait vu et entendu, promit de tenter l’aventure une seconde fois, puis une troisième s’il en revenait la seconde, ainsi qu’il l’espérait bien, et le roi fut si content de lui, qu’il l’invita à dîner à sa table.

La nuit suivante, Goulven se rendit encore à l’église, avec un flacon d’eau-de-vie, comme la veille. Il attendait la vieille et commençait à s’impatienter, la croyant en retard, lorsque tout d’un coup elle parut encore à côté de lui. Ils trinquèrent encore ensemble, puis la vieille lui parla de la sorte :

— Tu as eu bien peur la nuit dernière, n’est-ce pas ? Eh bien ! cette nuit, tu en auras encore davantage. Voici ce qu’il te faudra faire. Au premier coup de minuit, la princesse viendra, mais plus furieuse et plus terrible qu’hier. Elle mettra en mille morceaux le confessionnal où tu t’étais caché ; mais, cette fois, tu te retireras dans l’escalier de la tour, et t’arrêteras sur la sixième marche. Quand elle aura fait le tour de l’église et mis le confessionnal en morceaux, en poussant des cris affreux, elle entrera dans l’escalier de la tour et commencera de monter les marches. Ne t’effraie pas pour l’entendre près de toi, car, au moment où elle posera le pied sur la cinquième marche, le douzième coup de minuit sonnera, et il lui faudra retomber dans l’abîme.

La vieille disparut alors, et Goulven alla se placer debout sur la sixième marche de l’escalier de la tour. Au premier coup de minuit, la dalle se souleva encore, et la princesse s’élança du gouffre, au milieu des flammes. Elle fit le tour de l’église, en criant et en hurlant, comme une bête féroce, puis, se jetant sur le confessionnal, elle le réduisit en poussière. Elle se précipita alors dans l’escalier de la tour, qu’elle remplit de feu. Goulven faillit s’évanouir et tomber de frayeur. Heureusement que le douzième coup de minuit sonna au moment où la princesse portait le pied sur la cinquième marche, et il lui fallut retourner aussitôt à l’abîme et s’y engloutir, en maudissant et en blasphémant Dieu.

Quand tout fut rentré dans le silence, Goulven redescendit de l’escalier, plus mort que vif ; il but un verre d’eau-de-vie, pour se réchauffer le sang, glacé par la frayeur, puis il se mit à fumer sa pipe, pour attendre le jour.

Il dîna encore avec le roi qui le combla d’éloges et de félicitations, et l’exhorta à monter là garde dans l’église pour la troisième fois.

— C’est bien mon intention, répondit Goulven, car je veux vous rendre votre fille, que vous avez perdue ; et si je ne le fais pas, nul autre ne le fera.

Goulven se rendit donc, pour la troisième fois, à l’église, quand l’heure fut venue. La vieille femme vint encore, comme les deux nuits précédentes, et lui parla de la sorte :

— Voici la dernière nuit, la dernière épreuve, et si tu en sors encore victorieux, comme je l’espère, tu épouseras la princesse que tu auras retirée de l’enfer, et tu seras roi d’Angleterre. Voici ce qu’il te faudra faire, cette fois : un peu avant le premier coup de minuit, tu te coucheras à plat ventre, au coté gauche de la dalle qui recouvre le gouffre, puis, quand la dalle se soulèvera et que la princesse paraîtra au milieu des flammes, tu saisiras lestement, de la main droite, la pantoufle de son pied gauche, et la jetteras dans l’abîme. Si tu y réussis, les feux s’éteindront à l’instant, et la princesse sera sauvée ; si, au contraire, tu ne réussis pas, la princesse t’entraînera avec elle dans l’abîme, et vous serez damnés tous les deux à jamais ! Te sens-tu le courage de tenter l’épreuve ?

— Je veux aller jusqu’au bout, répondit Goulven.

Ils trinquèrent encore, puis la vieille lui fit ses adieux et partit, en lui disant qu’il ne la reverrait plus.

Quand l’heure de minuit approcha, Goulven se coucha à plat ventre, au côté gauche de la dalle, et attendit. Au premier coup de minuit, il entendit un bruit épouvantable sous terre, puis la dalle se souleva et la princesse parut au milieu des flammes, comme à l’ordinaire. Goulven saisit lestement sa pantoufle de fer rouge, qui lui brûla la main, et la précipita dans l’abîme. Aussitôt les feux s’éteignirent, le gouffre se referma et la princesse cessa de souffrir et s’élança au cou de son sauveur, en s’écriant :

— Ah ! que Dieu te bénisse, car tu m’as sauvée du feu et des tourments de l’enfer ! Je suis la fille du roi d’Angleterre. Viens avec moi trouver mon père, pour qu’il me donne à toi pour épouse et te mette sur la tête sa propre couronne, la couronne d’Angleterre !

Et ils se rendirent ensemble auprès du vieux roi, qui fut si heureux de revoir sa fille, qu’il croyait perdue pour jamais, qu’il en pleura de joie. Il mit la main de la princesse dans celle de son sauveur, posa sa couronne royale sur la tête de celui-ci, et donna l’ordre de sonner toutes les cloches de la ville, en signe de réjouissance, et de faire immédiatement les préparatifs de la noce. Il y eut des festins, des fêtes et des réjouissances publiques, dans tout le royaume, pendant un mois entier.

Au bout de quelque temps, Goulven, que nous nommerons à présent le roi d’Angleterre, désira venir en France, avec sa femme pour faire visite au roi. Ils partirent avec une nombreuse suite. Le roi de France les reçut avec pompe et solennité, et ordonna une revue générale. Le roi d’Angleterre, en passant dans les rangs, reconnut son vieux camarade Ancien-la-Chique. Il s’arrêta devant lui et dit à son capitaine (qui était le même, celui qui lui avait enlevé sa première femme) :

— Comment, capitaine, pourquoi ce vieux serviteur-là n’est-il pas décoré ? Je suis sûr qu’il l’a mérité plus d’une fois.

Et détachant sa propre croix, il la donna au vieux grognard en lui disant :

— Prenez, mon brave ; je veux vous décorer de ma propre main...

Voilà tout le monde étonné, et Ancien-la-Chique lui-même, car il ne reconnaissait pas son ancien camarade.

Avant de quitter la France, le roi d’Angleterre voulut offrir un repas à tous les officiers de l’armée, depuis le grade de capitaine. Ceux qui étaient mariés étaient priés d’amener aussi leurs femmes. Ancien-la-Chique fut également invité, comme nouveau décoré. Le festin fut magnifique.

Au dessert, le roi de France dit :

— Qui nous contera quelque plaisante histoire, avant de nous lever de table ?

— Moi, dit le roi d’Angleterre. Je veux vous conter un rêve que j’ai fait, la nuit dernière, un singulier rêve, comme vous allez voir. J’ai donc rêvé que j’étais natif de la petite ville de Tréguier, en Basse-Bretagne, et que je m’étais marié à une servante, contre le gré de mon père. Cette femme, dont je croyais avoir fait le bonheur partit un jour pour Rennes, avec un capitaine. Comme je l’aimais, je partis à sa recherche et, arrivé à Rennes, je m’engageai comme simple soldat dans le régiment de ce beau capitaine. Ma charmante femme me reconnut et chercha le moyen de se débarrasser de moi. Elle donna un jour un dîner à quelques officiers et amis de son mari, et m’y fit inviter aussi. Pendant le dîner, une servante, qui avait reçu des ordres en conséquence, introduisit adroitement et sans que je m’en aperçusse un couvert d’argent dans la poche de mon habit, puis elle s’en alla et revint tôt après dans la salle en criant : « Madame, il y a des voleurs chez vous ! On vient de dérober votre couvert d’argent !… » Le beau capitaine se leva alors et dit : « Il faut que le couvert se retrouve avant que personne sorte ; d’ailleurs, je ne vois ici qu’un homme qui soit capable d’une pareille indélicatesse... » Et on me fouilla, et on trouva le couvert dans ma poche. Je fus immédiatement jeté dans un cachot puis condamné à mort et fusillé...

Tout le monde écoutait avec la plus grande attention ; mais le capitaine et sa femme pâlissaient à vue d’œil et ne paraissaient pas être à leur aise. Le roi d’Angleterre, qui les regardait de temps en temps, s’en aperçut et dit :

— Tout ceci, comme je vous l’ai dit en commençant, n’est qu’un rêve, et personne ne doit s’en inquiéter, ni y attacher plus d’importance qu’on n’en donne ordinairement aux rêves. Je continue donc. Je fus condamné à être fusillé et exécuté. Mais, un vieux soldat, un brave camarade que j’avais, et que je voudrais bien retrouver quelque jour, me déterra pendant la nuit et me rappela à la vie, avec je ne sais quelle drogue...

— C’est vrai ! Il me semble connaître cette histoire-là ! ne put s’empêcher de s’écrier Ancien- la-Chique.

Le capitaine et sa femme se levèrent pour sortir, prétextant une indisposition.

— Je désire que personne ne sorte avant que j’aie terminé mon histoire ; j’ai du reste bientôt fini, dit le roi d’Angleterre.

Et il continua ainsi :

— Je passai alors en Angleterre, et je m’y engageai dans l’armée. J’eus le bonheur de rendre service à la princesse fille du roi des Anglais, que voici, — et il montrait sa femme, — et son père, pour m’en récompenser, m’accorda la main et me posa lui-même sa couronne sur la tête. Puisque Dieu, de si bas, m’a élevé si haut, mon devoir est de punir, à présent, les méchants comme ils le méritent, et de récompenser les bons.

Le capitaine et sa femme tombèrent à genoux en criant :

— Grâce ! grâce ! Au nom de Dieu, laissez-nous la vie !...

— Ah ! mon beau capitaine, ah ! ma charmante et fidèle épouse, vous ne vous attendiez pas à me revoir, n’est-ce pas ? après m’avoir fait fusiller et enterrer ! Mais Dieu, qui veut que chacun soit payé selon ses œuvres, m’a conduit ici pour vous juger et vous récompenser comme vous le méritez.

Et les montrant du doigt aux valets, qui écoutaient en silence et saisis d’étonnement, comme tout le monde :

— Faites chauffer un four à blanc, et qu’on y jette ces deux criminels !...

Ce qui fut fait.

Se jetant alors au cou d’Ancien-la-Chique :

— Et toi, mon vieux camarade, mon fidèle ami, tu viendras avec moi en Angleterre, et tu seras général en chef de mes armées.

Alors ils prirent congé du roi de France et de sa cour et retournèrent en Angleterre, et depuis, je n’ai pas eu de leurs nouvelles.


(Conté par Hervé Colcanab, maçon à Plouaret,
janvier 1869.)




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