Légendes chrétiennes/La bonne petite servante

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VII


la bonne petite servante.



Il y avait une fois une petite fille pauvre, âgée d’environ dix ans, dont le père et la mère étaient morts, et qui n’avait pas d’autres parents ni soutiens, si bien qu’elle était réduite à mendier son pain, de porte en porte. Une dame riche eut pitié d’elle et la prit dans sa maison, comme petite servante. Son nom était Mettic [1]. Comme c’était une enfant affectueuse, obéissante et laborieuse, son maître et sa maîtresse l’aimaient beaucoup. Quand elle eut atteint l’âge de seize ou dix-sept ans, c’était une belle jeune fille, jolie et sage, et elle accompagnait partout sa maîtresse. Mais il y avait aussi dans la maison une jeune couturière qui était jalouse d’elle et qui cherchait continuellement les moyens de lui nuire. Cette fille dit un jour en confidence à sa maîtresse que son mari la trompait avec Mettic. La maîtresse répondit d’abord qu’elle ne le croyait pas.

— Eh bien ! répondit la couturière, je vous ferai voir quelque chose, un de ces jours, et alors peut-être vous croirez.

Un jour que le maître se promenait seul dans le jardin, la cuisinière, sur le conseil de la couturière, dit à Mettic :

— Je suis en retard avec mon ouvrage, et vous me feriez plaisir, gentille Mettic, si vous vouliez bien aller me chercher des choux et des oignons dans le jardin, pour mettre dans la soupe ?

Mettic était loin de songer à aucun mal, et elle courut au jardin. Son maître l’aida à couper des choux et à choisir des oignons. Comme ils étaient tous les deux l’un près de l’autre, derrière les buissons de groseilliers, la méchante couturière dit à sa maîtresse :

— Tenez, madame, mettez-vous à la fenêtre, et VOUS verrez Mettic et votre mari qui s’embrassent dans le jardin.

La dame courut au jardin, furieuse, et elle souffleta Mettic, et lui ordonna de quitter sa maison et de partir sur le champ. Elle lui donna six réaux (trente sous), et rien de plus.

La pauvre enfant partit en pleurant, et le cœur gros de douleur. Elle était bien embarrassée de savoir où aller. Elle entra dans l’église du village, et y pleura et pria longtemps. Puis elle entra dans un confessionnal, se confessa et offrit ses trente sous au prêtre, pour dire une messe pour l’âme du purgatoire à qui il ne manquerait plus qu’une seule messe pour être délivrée. Le prêtre prit son argent et dit la messe commandée, le lendemain matin. Mettic y assista pieusement, et tout le temps que le prêtre fut à l’autel, elle vit à genoux sur les marches un jeune homme, ou plutôt l’ombre d’un jeune homme qu’elle ne connaissait point, qu’elle n’avait jamais vu auparavant, et qui la regardait avec tendresse. Quand la messe fut terminée, le jeune homme lui sourit, comme pour la remercier, puis il disparut, elle ne sut comment.

Le prêtre plaça la jeune fille dans la maison d’une veuve riche, qui avait perdu, il y avait vingt-cinq ans, un fils unique qu’elle avait. Le lendemain, quand elle était à faire la chambre de cette dame, elle y remarqua un portrait de jeune homme, et resta quelque temps à le contempler, toute rêveuse, puis elle dit à sa maîtresse :

— Je connais ce jeune seigneur !

— C’est mon fils, répondit la dame, et il y a vingt-cinq ans qu’il est mort ; par conséquent, vous ne l’avez jamais vu, puisque vous n’avez pas encore vingt ans.

— Excusez-moi, madame, je l’ai vu.

Le portrait, par un miracle de Dieu, prit alors la parole et dit :

— Oui, ma mère, cette jeune fille a raison : elle m’a déjà vu. C’est elle qui m’a tiré du feu du purgatoire, par une simple messe de trente sous qu’elle a fait dire pour moi. Vous avez fait dire bien des messes pour moi, ma pauvre mère, depuis que je suis mort ; mais aucune d’elles, quoique payées bien cher, ne valait la simple messe de trente sous commandée et payée par cette jeune fille ! C’est elle qui m’a délivré des peines du purgatoire, où j’étais retenu depuis l’heure de ma mort, et je désire qu’elle hérite de tous mes biens sur la terre, et la bénédiction de Dieu soit avec elle !

Il fut fait ainsi, et Mettic resta alors avec la mère du jeune seigneur, qui l’adopta comme sa fille, et elle se trouva, de la sorte, être la plus riche héritière du pays. Elle fit un bon mariage, et tous les pauvres eurent leur part de ses biens.


(Conté par Marguerite Philippe, de Pluzunet, Côtes-du-Nord.)





  1. Diminutif de Guillemettic, petite Guillemette.


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