Légendes chrétiennes/La femme qui ne voulait pas avoir d’enfants

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V


la femme qui ne voulait pas avoir d’enfants.



Il y avait une fois une femme riche et nouvellement mariée, et qui ne voulait pas avoir d’enfants. Elle alla trouver un docteur et le pria de lui donner un remède pour cela.

Le docteur lui donna le remède qu’elle désirait, et elle en usa.

Mais, presque aussitôt, elle pensa qu’elle avait commis un grand péché, et elle en eut du repentir, et alla trouver son confesseur et lui avoua tout.

— Vous vous êtes rendue coupable d’un grand péché, lui dit le prêtre, et si vous ne faites dure pénitence, vous serez damnée éternellement.

Ces paroles effrayèrent la pauvre femme.

— Indiquez-moi, dit-elle, une pénitence, et, quelque dure qu’elle puisse être, je l’accomplirai.

— Voici ce qu’il vous faudra faire ; à minuit, vous vous rendrez, seule, sur le bord de la rivière voisine. Arrivée là, vous vous déshabillerez, puis vous entrerez, toute nue, dans l’eau jusqu’au cou, tenant des deux mains une branche de chêne. Quoi qu’il arrive, ne vous désaisissez pas de cette branche de chêne ; autrement, vous êtes perdue à tout jamais. Il vous faudra rester ainsi dans l’eau jusqu’à ce que vous voyiez l’aube commencer de poindre, et renouveler l’épreuve pendant trois nuits consécutives. Vous sentez-vous assez de courage pour cela ?

— Oui, avec l’aide de Dieu.

La jeune femme se rend à la rivière, la première nuit. Dès qu’elle entend sonner minuit au clocher du village, elle se déshabille et entre dans l’eau jusqu’au cou, tenant des deux mains une branche de chêne garnie de ses feuilles. Aussitôt elle sent elle ne sait quoi, comme des poissons ou des lutins qui jouent et qui frétillent autour de son corps et essaient de lui enlever sa branche de chêne ; mais elle tient bon, et dès qu’elle vit le jour commencer de poindre à l’horizon, elle sortit de l’eau. Sa branche de chêne était effeuillée et un peu entamée. Elle se hâta de s’habiller et retourna chez elle. Sur son chemin, elle rencontra un moine qu’elle ne connaissait pas et qui la salua pourtant.

La nuit suivante, elle alla encore à la rivière. Au coup de minuit, elle entra, toute nue, dans l’eau, comme la nuit précédente, et tenant encore à deux mains sa branche de chêne. Cette fois, elle eut plus de peine à défendre la branche, et quand elle sortit de l’eau, au point du jour, elle était considérablement diminuée. En revenant chez elle, elle rencontra un prêtre qu’elle ne connaissait pas, et qui la salua, comme le moine de la veille.

Enfin, la troisième nuit, elle alla encore à la rivière, et, cette fois, elle eut beaucoup plus de peine que les deux nuits précédentes. Peu s’en fallut qu’elle ne se laissât arracher sa branche de chêne, et quand elle sortit de l’eau, au point du jour, il ne lui en restait plus qu’un tronçon, et elle était tout épuisée par la lutte qu’elle avait soutenue. Sur son chemin, en retournant chez elle, elle rencontra une religieuse, qu’elle ne connaissait pas, et qui la salua, comme le moine et le prêtre des deux nuits précédentes.

Le lendemain matin, elle se rendit auprès de son confesseur, qui lui dit :

— Eh bien ! ma pauvre femme, avez-vous réussi ?

— Oui, grâce à Dieu ! Mais ce n’est pas sans peine.

— Dites-moi, qu’avez-vous vu sur votre route, chaque nuit, en revenant de la rivière ?

— La première nuit, j’ai rencontré un moine, la seconde nuit un prêtre, et la troisième nuit une religieuse, et ils m’ont saluée tous les trois, bien que je ne les connaisse pas.

— Eh bien ! ce sont là les trois enfants que vous auriez mis au monde, si vous aviez fait votre devoir en bonne chrétienne, et que vous n’eussiez pas bu la potion que vous a donnée le docteur. Ils vous ont pardonné, puisqu’ils vous ont saluée, parce que, par la pénitence que vous avez faite, vous vous êtes rachetée des feux de l’enfer et êtes rentrée en grâce auprès de Dieu.

La pauvre femme avait tant souffert, qu’elle mourut quelques jours après, et alla droit au paradis.


(Conté par Marguerite Philippe, de Pluzunet, Côtes-du-Nord.)






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