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Légendes chrétiennes/Porpant

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François-Marie Luzel
Légendes chrétiennes
Le Bon Dieu, Jésus-Christ et les Apôtres voyageant en Basse-Bretagne.




VIII


porpant.


Il y avait une fois (c’était du temps que notre Sauveur Jésus-Christ voyageait en Basse-Bretagne, accompagné de saint Pierre et de saint Jean) un homme riche qui n’aimait que l’argent, et cette passion avait endurci son cœur et en avait fait une pierre, pour ainsi dire. Son nom était Porpant.

Notre Sauveur allait par le pays, prêchant partout la charité. Or, Porpant l’ayant entendu dire, dans un de ses sermons, que celui qui donnerait au pauvre en serait un jour récompensé et recevrait trois fois ce qu’il aurait donné, il prêta l’oreille et se dit en lui-même :

— Voilà mon affaire ! J’ai à la maison, dans un coin de mon armoire, soixante écus dont je ne fais rien, et j’aimerais bien à en avoir trois fois autant : cent quatre-vingts écus, c’est une jolie somme cela ! Je vais donc distribuer mes soixante écus aux pauvres, puisque ce prophète, de l’avis de tout le monde, ne dit jamais que la vérité et fait tous les jours des miracles.

Et il fit publier par le pays que tous les pauvres étaient invités à se rendre chez lui, le lendemain, pour qu’il leur distribuât une somme de soixante écus. Tout le monde fut bien étonné.

Comme bien vous pensez, les pauvres ne manquèrent pas de venir. Il en vint de tous les côtés, de tout âge et de toute misère. Et Porpant leur distribua ses soixante écus, jusqu’au dernier liard. Puis il attendit, plein de confiance.

Le lendemain matin, en se levant, il courut à son armoire, pour voir si l’argent promis était arrivé.

Mais rien n’était encore venu.

— Ce sera sans doute pour demain, se dit-il.

Mais le lendemain, rien encore, et le troisième jour pas davantage. Si bien que Porpant était déjà fort inquiet, et il se demandait :

— Est-ce que cet homme m’aurait trompé ? Oui, sans doute. Ah ! je suis ruiné, alors ; je suis le plus malheureux des hommes ! Mais il faut que je le retrouve, ce faux prophète !

Et il se mit à la recherche du prédicateur étranger. Il le rencontra qui se rendait à un bourg, dans les montagnes, avec ses deux compagnons. Un agneau dont on leur avait fait cadeau, dans un village voisin, les suivait.

Porpant alla droit à notre Sauveur, et, l’apostrophant d’un ton brusque :

— Vous avez dit, dans votre sermon de dimanche dernier, que celui qui donnerait aux pauvres recevrait trois fois ce qu’il aurait donné. J’avais à la maison soixante écus, dans le coin de mon armoire ; je les ai distribués aux pauvres, et je n’ai encore rien reçu. Et pourtant, voici le quatrième jour que j’ai donné mon argent. Est-ce que vous vous seriez moqué du monde ?

— Non, Porpant, lui répondit Jésus avec douceur ; mais, patientez un peu, et vous verrez qu’il en arrivera comme j’ai dit. N’ayez donc pas d’inquiétude à ce sujet ; votre argent se retrouvera. Emmenez, en attendant, cet agneau ; faites-le cuire, et nous irons le manger, ce soir, dans votre maison.

— À la bonne heure ! répondit Porpant.

Et il retourna chez lui, rassuré et emmenant l’agneau, pendant que les trois autres allaient prêcher la parole de Dieu, dans un bourg voisin.

Porpant, de retour à la maison, tua l’agneau, l’écorcha, puis il le mit à la broche devant un bon feu. Il était tendre et appétissant.

— Cet agneau doit être bien bon ! se disait-il, en le regardant cuire ; j’en aurai aussi ma part, sans doute.

Quand il le crut cuit à point, il le retira du feu, le débrocha et le déposa sur un plat. Et il se léchait les doigts, et l’eau lui en venait à la bouche en le regardant.

— Et quand j’en mangerais un morceau, pour voir s’il est cuit à point ? se disait-il. Je m’y prendrai, du reste, de telle façon qu’ils n’en sauront rien. Tiens ! voici précisément un morceau qu’on peut détacher sans qu’il y paraisse et qui doit être excellent.

Et il le détacha et le mangea. C’était le cœur.

Peu de temps après, les trois étrangers arrivèrent. L’appétit était bon, car ils avaient marché beaucoup. Aussi, se mit-on tout de suite à table. Porpant fut aussi invité à partager leur repas. Chacun taillait et découpait où il lui plaisait, et l’on faisait honneur à la cuisine de Porpant. Notre Sauveur, seul, paraissait triste et ne mangeait pas.

— Eh bien ! vous ne mangez donc pas, vous ? lui dit Porpant brusquement.

— Si... si, je vais manger aussi.

Et il cherchait quelque chose dans le plat et semblait contrarié de ne pas trouver ce qu’il cherchait.

— Que cherchez-vous donc ? lui demanda Porpant.

— Le cœur ; j’aime beaucoup le cœur, moi.

— Le cœur ? Je n’ai pas vu de cœur. Il n’avait pas de cœur, cet agneau-là !

— Excusez-moi, Porpant ; il devait avoir un cœur, comme tous les autres agneaux, car Dieu n’a créé ni homme ni animal sans un cœur.

— Je vous assure, moi, qu’il n’avait pas de cœur ! reprit Porpant avec vivacité.


Pendant qu’ils étaient encore à table, arriva la dame d’un château voisin, qui était riche, mais qui avait perdu la vue. Elle avait consulté des médecins et des savants renommés, et nul ne pouvait la guérir. Elle se jeta, en pleurant, aux pieds de notre Sauveur et lui promit une somme d’argent considérable, s’il lui rendait la vue. Sa douleur était grande et sa foi aussi. Notre Sauveur en fut touché. Il la prit par la main et la releva. Puis, mettant sa main droite sous la semelle de sa chaussure, il la retira aussitôt, la passa ensuite légèrement sur les yeux de la dame, et la vue lui fut rendue.

Dans sa joie et son bonheur de revoir la lumière du soleil béni, elle voulait donner toute sa fortune à celui qui l’avait guérie. Notre Sauveur lui prit cent écus seulement. Porpant, en voyant cela, ne put s’empêcher de dire :

— Cette dame est très-riche. Que ne lui demandez-vous cinq ou six mille écus ! Elle vous les donnerait aussi bien.

— Bah ! Porpant, c’est assez pour la peine que j’ai eue ; vous avez vu comme cela m’a été facile.

Quand la dame fut partie, notre Sauveur dit :

— Je vais, à présent, partager cet argent entre nous quatre.

Il en fit cinq parts et mit vingt écus dans chacune. Porpant, voyant cela, dit :

— Ce n’est pas bien partagé ainsi. Nous ne sommes que quatre ; pourquoi faire cinq parts alors ?

— Celui qui a mangé le cœur de l’agneau aura deux parts, répondit notre Sauveur.

— C’est moi ! c’est moi ! s’écria aussitôt Porpant.

— Comment, Porpant, vous m’aviez assuré que vous ne l’aviez pas mangé et que l’agneau n’avait pas de cœur !

— Si ! si ! je l’ai mangé ; c’est bien moi.

— Alors, prenez deux parts.

Et Porpant prit deux parts et les mit dans sa poche. Puis les trois étrangers se remirent en route.

Porpant avait observé, avec beaucoup d’attention, comment notre Sauveur s’y était pris pour rendre la vue à la dame aveugle, et il se disait :

— N’est-ce que cela ? ce n’est pas difficile. Je suis sûr, à présent, de gagner beaucoup d’argent, et cela sans mal. Je vais me mettre à voyager pour rendre la vue aux riches marchands, aux nobles, aux princes et aux rois qui en sont privés, et en peu de temps je deviendrai très-riche.

Et il se rendit tout droit à Paris. Dès le lendemain de son arrivée, il fit publier par toute la ville qu’un médecin étranger venait d’arriver qui rendait la vue à tous ceux qui en étaient privés, que ce fût de naissance ou par accident, et cela sans leur causer la moindre douleur.

Il se trouvait que la fille unique du roi avait les yeux malades depuis quelque temps, et elle était menacée de perdre la vue complètement. Tous les médecins et les chirurgiens du royaume l’avaient visitée, sans pouvoir lui apporter aucun soulagement. On fit venir aussi Porpant, et on lui promit de l’or et de l’argent autant qu’il en pourrait porter, s’il guérissait la princesse.

— Cela commence bien ! se disait Porpant en lui-même, tant il se croyait sûr du succès.

Il examina les yeux de la princesse, comme s’il s’y connaissait, et dit ensuite avec une grande assurance :

— Ce n’est que cela ? et vos médecins et vos chirurgiens ne peuvent pas guérir un mal si léger ? Ah ! vraiment, ce sont des ânes ! Vous allez voir comme c’est facile.

Et il passa sa main droite sous sa chaussure, comme il l’avait vu faire à notre Sauveur, puis il en frotta les yeux de la princesse.

— Vous devez voir à présent ? lui dit-il alors.

— Non, je ne vois pas mieux, répondit-elle.

Et il passa de nouveau la main sous sa chaussure et frotta plus fortement les yeux de la princesse.

— Et à présent ? lui demanda-t-il encore.

— Hélas ! je ne vois pas mieux.

Et le voilà de repasser la main sous sa chaussure et de frotter encore les yeux de la princesse, et si rudement que, n’y pouvant tenir, elle criait :

— Assez ! cessez, je vous en prie ! vous me rendrez tout à fait aveugle !

C’est ce qu’il fit, en effet, et si la princesse voyait peu auparavant, à présent elle ne voyait plus du tout. Jugez de la colère du roi ! Porpant fut jeté dans une basse-fosse, en attendant qu’on le fît mourir, le lendemain.

Un peu avant l’heure fixée pour son supplice, le prédicateur étranger (notre Sauveur) arriva au palais avec ses deux compagnons, et il parla ainsi au roi :

— Mettez en liberté l’homme que vous avez fait jeter en prison hier, et je rendrai la vue à la princesse.

Le roi répondit :

— Commencez par rendre la vue à ma fille, car je n’ai plus aucune confiance en la science des médecins.

Notre Sauveur se contenta de toucher du bout des doigts les yeux de la princesse et de lui dire :

— Regardez ; ne voyez-vous pas ?

— Oui, je vois ! je vois !.... s’écria-t-elle en levant ses mains et ses yeux vers le ciel.

Et aussitôt la joie succéda à la tristesse dans tout le palais.

Porpant fut alors remis en liberté, et notre Sauveur lui dit :

— Retournez chez vous, Porpant ; soyez charitable envers les pauvres, et n’essayez plus jamais de faire ce que nul autre que Dieu ne peut faire.

— Et mes soixante écus triplés ? demanda-t-il encore.

— Contentez-vous, quant à présent, de les avoir doublés, puisque vous avez eu deux parts dans le partage des trois cents écus de la dame aveugle à qui j’ai rendu la vue ; plus tard, ils pourront être triplés dans le ciel.

Porpant retourna à la maison, un peu confus, et il reconnut alors seulement que le prédicateur étranger n’était autre que le bon Dieu lui-même[1].

(Conté par Marguerite Philippe, de Pluzunet, Côtes-du-Nord.)


L’épisode du cœur mangé se retrouve aussi presque mot pour mot dans le Sac de la Ramée conte de Deulin. C’est le cœur d’un lièvre, au lieu de celui d’un agneau.

Il en est de même de l’épisode final ; seulement, au lieu de la guérison d’une fille malade de la vue, c’est un mort que saint Pierre ressuscite. La Ramée veut ressusciter le fils du duc de Brabant, qui est mort ; mais il oublie les paroles sacramentelles, et il va être pendu, quand saint Pierre arrive aussi à son secours.



  1. On peut rapprocher l’épisode de l’agneau sans cœur de Porpant d’une légende analogue que l’on trouve dans le Gesta Romanorum, ch. lxxxi, de l’édition Jannet, 1863. En voici un résumé :
    Le jardinier d’un roi surprit, une nuit, un sanglier qui ravageait son jardin, et il lui coupa l’oreille gauche et le laissa aller. L’animal revint pourtant à la charge la nuit suivante, et le jardinier lui coupa l’oreille droite et le laissa encore partir en liberté. Il revint une troisième fois, et le jardinier lui coupa la queue, « par quoy le porcel saillit et cria fort. » Il se fit pourtant prendre une quatrième fois dans le même jardin, et le jardinier le perça d’une lance, « puis le bailla au cuysinier pour habiller pour la bouche du roy. Le roy aimoit fort le cueur des bestes. Entre toutes choses, le cuysinier voyant le cueur du sanglier gras et en point, le mangea. Quand le roy fut du sanglier servi, il demanda le cueur. Les serviteurs furent au cuysinier pour avoir le cueur, mais le cuysinier dit : — Dictes au roy que le sanglier n’en avoit point, et je le prouverai par bonnes raisons. — Le roy sceut sa responce, puis le fist venir pour ouyr ses raisons. Disoit le roy : — Je ne sache beste qui n’ait cueur. Dist le cuysinier : — Sire, vous me devez ouyr : toute cogitation procède du cueur, pourquoy bien s’ensuyt que s’il n’y a point de cogitation en aucune créature, qu’il n’y a point de cueur. Ce sanglier est entré par quatre fois au veiner, et chacune fois je luy ay osté ung de ses membres. S’il eust eu un cueur, à chacusne fois n’eût-il pas cogité et pensé que s’il retournoit qu’il seroit toujours pugny ? Quand je luy couppay l’aureille premièrement, devoit-il pas penser à ne retourner plus ? Il ne l’a pas fait. Et quand je le trouvay, la seconde fois, devait-il pas penser à son aureille perdue, semblablement toutes les autres fois ? Et ainsi cecy considère que le sanglier a esté sans cogitation de ses membres perdus. Je dys, pour ma conclusion, qu’il n’a point de cueur.
    « Le roy approuva bonnes ses raisons, et évada subtillement le cuysinier. ».