Légendes populaires/2

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 359-363).


LE PÉCHEUR REPENTANT


« Puis il disait à Jésus : Seigneur ! souviens-toi de moi quand tu seras entré dans ton règne. »

« Et Jésus lui dit : « Je te dis en vérité, que tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis ».

(Luc, xxiii, 42, 43.)


Il y avait sur la terre un homme de soixante-dix ans, qui, toute sa vie, avait vécu dans le péché.

Cet homme tomba malade, mais ne se repentit point. Quand sa fin fut proche, pendant sa dernière heure, il se mit à pleurer :

« Seigneur, pardonne-moi comme tu pardonnas aux larrons sur la croix. » À peine eut-il prononcé ces mots qu’il trépassa. Son âme aima Dieu, eut foi en sa miséricorde, et vola à la porte du paradis. Là le pécheur se mit à frapper, suppliant qu’on le laissât entrer dans le royaume du ciel.

Et il entendit derrière la porte une voix qui disait : « Quel est cet homme qui frappe à la porte du paradis ? Quels actes a-t-il accomplis durant sa vie ? » Alors la voix de l’accusateur répondit, énumérant tous les péchés que cet homme avait commis ; et il ne cita pas une seule bonne action.

Et la voix reprit, derrière la porte : « Les pécheurs n’entrent pas dans le royaume de Dieu. Va-t-en d’ici ! »

L’homme dit alors : « Seigneur, j’entends ta voix, mais je ne vois pas ta face et ne sais pas ton nom. »

Et la voix répondit : « Je suis l’apôtre Pierre. »

Et le pécheur dit : «Aie pitié de moi, apôtre Pierre. Rappelle-toi la faiblesse de l’homme et la bonté de Dieu. C’est bien toi qui fus le disciple du Christ, qui recueillis sa doctrine de sa propre bouche ? Tu as eu l’exemple de sa vie. Rappelle-toi ! Il avait l’âme torturée, et par trois fois il te demanda de ne pas dormir, de prier ; cependant tu t’endormis, car tes paupières tombaient de sommeil, et par trois fois il te surprit dormant ; j’ai fait de même.

« Et rappelle-toi encore : tu lui avais promis, jusqu’à la mort, de ne point le renier, et par trois fois tu le renias, lorsqu’on le mena devant Caïphe. J’ai fait de même.

« Et rappelle-toi encore : quand le coq chanta, et que tu sortis en versant des larmes amères. J’ai fait de même. Tu ne peux pas me refuser d’entrer. »

Derrière la porte du paradis la voix se tut.

Au bout d’un instant le pécheur se remit à frapper, suppliant qu’on le laissât entrer dans le royaume du ciel.

Et il entendit, derrière la porte, une autre voix qui disait : « Quel est cet homme, et quels actes a-t-il accomplis sur la terre ? »

Et de nouveau, la voix de l’accusateur répondit, énumérant tous les péchés que l’homme avait commis ; et il ne cita pas une seule bonne action.

Et la voix reprit, derrière la porte : « Un si grand pécheur ne peut vivre avec nous en Paradis ; va-t-en. »

L’homme dit alors : « Seigneur, j’entends ta voix, mais je ne vois pas ta face et ne sais point ton nom ! »

Et la voix répondit : « Je suis le roi prophète David. »

Le pécheur ne se désespéra point. Il resta à la porte du paradis, et dit :

« Aie pitié de moi, roi David ! Rappelle-toi la faiblesse de l’homme et la bonté de Dieu. Dieu t’aimait ; il t’avait placé au-dessus de tous les autres hommes. Royaume, gloire, or, femmes, enfants, tu avais tout. Mais une fois, du haut de la terrasse, tu aperçus la femme d’un pauvre homme, tu te laissas séduire par le péché, tu pris la femme d’Uri, et le livras lui-même au glaive des Ammonites. Toi, le riche, tu pris au pauvre sa dernière brebis, et tu le fis périr lui-même.

« Je fis de même. Rappelle-toi encore comment tu te repentis, disant : « Je reconnais ma faute et me repens de mon péché. » J’ai fait de même. Tu ne peux pas me refuser d’entrer. »

Derrière la porte du paradis, la voix se tut.

Au bout d’un instant, le pécheur se remit à frapper, suppliant qu’on le laissât entrer dans le royaume du ciel.

Derrière la porte se fit entendre une troisième voix qui disait :

« Quel est cet homme ? Et quels actes a-t-il accomplis durant sa vie ? »

Et pour la troisième fois la voix de l’accusateur énuméra tous les péchés que cet homme avait commis ; et il ne cita pas une seule bonne action.

Et la voix reprit, derrière la porte : « Les pécheurs n’entrent pas dans le royaume du ciel ! Va-t-en. »

L’homme dit alors : « Seigneur, j’entends ta voix mais je ne vois pas ta face et je ne sais point ton nom. »

La voix répondit : « Je suis Jean l’Évangéliste, le disciple préféré du Christ. »

Le pécheur s’en réjouit et dit : « Maintenant on ne me refusera pas d’entrer. Pierre et David ne me laisseront pas à la porte parce qu’ils connaissent la faiblesse de l’homme et la bonté de Dieu. Et toi tu ne me repousseras pas parce que tu es pénétré d’amour. N’est-ce pas toi, Jean l’Évangéliste, qui as écrit : « Dieu est amour, et qui n’aime pas ne connaît pas Dieu ? » N’est-ce pas toi qui, dans ta vieillesse, aimais à répéter : « Frères, aimons-nous les uns les autres ! » Comment me mépriserais-tu, comment me rejetterais-tu maintenant ? Ou renie tes propres paroles ou aime-moi et ouvre-moi le royaume du Ciel ! »

Et la porte du paradis s’ouvrit toute grande, et Jean l’Évangéliste serra dans ses bras le pécheur repenti et le laissa entrer au royaume du ciel.