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Légendes pour les enfants/Jean de Paris

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, illustr.
Hachette (p. 203-270).


Notice.[modifier]

La première édition du joli roman de Jehan de Paris paraît être celle qui fut publiée par Chaussard, in-4° Gothique, en 1554.

Il y avait sept ans que le roi François Ier était mort, et l’histoire romanesque de Jean de Paris, roi de France « lequel fict de grandes prouesses, » n’était rien autre chose qu’une allusion enjouée, piquante et assez fière, aux luttes incessantes que le vainqueur de Marignan, le vaincu de Pavie, avait eu à soutenir contre les divers princes de l’Europe et particulièrement contre le roi d’Angleterre Henri VIII et contre Charles Quint, empereur d’Allemagne et roi d’Espagne, comte de Flandre, duc de Milan, souverain de Naples et des Indes.

On aurait tort de croire que la suprématie des monarques français sur les autres rois d’Europe date seulement de Louis XIV. Dès Philippe Auguste, dès saint Louis, et même auparavant, les chefs de la nation française étaient ceux sur lesquels l’Europe attachait le plus respectueusement ses regards, et les empereurs d’Allemagne, les princes de Castille ou les souverains de l’Angleterre étaient loin, même aux plus mauvais temps de l’histoire de France, d’exercer sur l’imagination des peuples une influence semblable à celle de nos rois. Particulièrement au seizième siècle, et en dépit des grands progrès accomplis par la monarchie espagnole, on regardait le roi de France comme le roi par excellence. C’était Charles VII, qui avait reconquis son royaume aidé d’un ange ; c’était Louis XI, qui avait si opiniâtrement défendu son autorité royale et qui avait vu périr Charles le Téméraire ; c’était encore Charles VIII, le conquérant de Naples ; c’était surtout le roi chevaleresque, le roi des fêtes, l’ami des draps riches, des pierreries, des ciselures, des tableaux, des statues, des châteaux élégants et des grands parcs, le pompeux François Ier, ce magnifique et voluptueux seigneur, dont les gens d’alors ne voyaient que les qualités, et auquel ils pardonnaient ses défauts en pitié de ses infortunes.

Il n’y a pas dans toute la Bibliothèque bleue une œuvre plus française. Le sentiment national y éclate à chaque page. Voilà le héros qui, en luttant corps à corps, renversa sur le sol le gros Henri VIII, dans les jours de fête du Camp du drap d’or ; voilà celui qui fit plus d’une fois peur à Charles-Quint et qui, en dépit de ses défaites, ne cessa de lui résister.

On ignore le nom de l’écrivain qui a rédigé cette gracieuse et spirituelle légende. Ce Jean de Paris est un personnage bien aimable, en qui se confondent Philippe le Hardi, Jean, le père de Charles V, et François Ier. C’est le portrait du roi de France tel que la France aimait que fût son roi. Nous n’avons pas eu beaucoup de retouches à y faire.


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JEAN DE PARIS.


I.
Comment le roi d’Espagne se vint jeter aux pieds du roi de France pour lui demander secours.
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Il y eut jadis un roi de France sage et vaillant qui avait un fils âgé de trois ans, nommé Jean ; ce roi était à Paris avec sa noblesse, car en ce temps-là on ne parlait point de guerre en France. Un jour qu’il se trouvait dans son palais, le roi d’Espagne vint se prosterner à ses pieds en versant des pleurs et poussant des gémissements. Ce que voyant, le roi de France lui dit : « Beau frère et ami, modérez votre douleur jusqu’à ce que nous en sachions la cause ; car nous vous aiderons, si nous la connaissons, de tout notre pouvoir.

— Sire, dit le roi d’Espagne, je vous remercie humblement de l’offre qu’il vous plaît de me faire, parce que, vous et vos prédécesseurs, vous êtes les défenseurs de toute royauté, de toute noblesse et de toute justice. Je suis venu à vous pour vous dire mon infortune. Sachez, sire, qu’à tort et sans raison, à cause d’un nouveau tribut que j’avais mis en mon royaume pour éviter la dangereuse entreprise que le roi de Grenade, infidèle à notre sainte loi, avait faite contre mon trône, on a excité le peuple contre moi, si bien qu’ils m’ont voulu faire mourir, et il m’a fallu m’en tirer du mieux que j’ai pu. Ils tiennent la reine ma femme, et une petite fille de trois ans, assiégées dans une de nos villes nommée Ségovie[1] ; et ils ont décidé de les faire mourir pour avoir mon royaume. »

En disant cela, il se pâmait aux pieds du roi de France, lequel le fit bientôt relever et lui parla en cette manière : « Frère, ne veuillez pas affliger votre cœur, mais prenez courage comme il convient ; car je vous promets que demain matin j’enverrai des lettres aux barons et au peuple de votre royaume ; et, s’ils ne veulent m’obéir, j’irai moi-même et je les mettrai à la raison. »

Quand le roi d’Espagne entendit cette promesse, il fut bien joyeux, et il dit au roi qu’il le remerciait d’un secours si généreusement offert. Et de cette offre, j’en réponds, furent bien joyeux aussi les barons de France ; car ils avaient beau désir de se distinguer par des faits d’armes, vu qu’il y avait longtemps qu’on n’avait vu de guerre en France. Tout ce jour, le roi d’Espagne fut bien fêté ; il ne fut parlé que de faire bonne chère, et les barons et gentilshommes français se mirent à faire des joutes pour réjouir l’hôte de leur roi.

II.
Comment le roi de France écrivit aux barons d’Espagne qu’ils eussent à réparer le tort qu’ils avaient fait à leur roi.
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Le lendemain matin, le roi fit écrire une lettre comme il suit ; et en la marge était écrit : DE PAR LE ROI, et le contenu de la lettre était tel : « Très-chers et bien-aimés barons, nous avons reçu la plainte de notre frère le roi d’Espagne, votre naturel seigneur, comme quoi vous l’avez à tort chassé de son royaume ; et, qui plus est, comme quoi vous tenez assiégée notre sœur, sa femme, et vous vous êtes rendus coupables d’autres méchancetés envers votre roi, ce qui est de mauvais exemple. A cause de cela, nous voulons savoir la vérité, afin de donner satisfaction en bonne justice ; car nous avons mis votre roi en bonne sauvegarde, lui, sa famille et tous ses biens : vous mandant que sans délai vous leviez le siège de Ségovie et laissiez la reine, votre honorée dame, et lui soyez obéissants comme vous l’étiez ; et envoyiez quarante des principaux d’entre vous, avec la compagnie qu’il vous semblera bon de choisir, pour me dire les causes qui vous ont déterminés à agir ainsi et m’en donner raison comme il appartiendra ; vous notifiant, nous, que si vous y manquez, nous irons en personne et en tirerons punition telle qu’il en sera toujours gardé mémoire. Fait à Paris, le premier jour de mars. » Et au-dessus desdites lettres était écrit : Aux barons et au peuple d’Espagne.

Aussitôt le roi fit partir un messager auquel furent données les lettres, et il lui commanda de faire diligence.

III.
Comment le héraut de France apporta la réponse que lui avaient faite les barons d’Espagne.
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Quand le héraut fut de retour à Paris, il s’en alla descendre au palais, puis il entra dans la chambre où était le roi, auquel il dit : « Sire, qu’il vous plaise savoir que je viens de Ségovie, où j’ai trouvé le peuple qui tient la reine assiégée. J’ai présenté vos lettres aux barons et aux capitaines de l’armée, qui se sont assemblés et les ont fait lire par un de leurs officiers ; après quoi, ils m’envoyèrent quérir, me firent réponse de bouche, disant qu’ils s’étonnaient de ce que vous preniez souci d’une chose qui en rien ne vous touche, et que vous ne vous mettiez pas en peine de les venir chercher : car, malgré vos lettres et toutes vos menaces, ils ne laisseront pas de mettre fin à leur entreprise, vu qu’ils n’ont rien à faire avec vous. Je les requis de me donner réponse écrite ; mais ils me répondirent que je n’en recevrais point, et que j’eusse à quitter le pays en six heures. Quand je vis que je ne pouvais faire autre chose, je partis promptement. Il me semble, au surplus, que la ville est assez forte pour tenir longtemps, et même elle est bien pourvue de vivres. »

Quand le roi entendit la réponse, il fut bien mécontent, et non sans cause ; mais les barons de France en étaient fort joyeux, car ils désiraient que le roi y allât en armes, comme il fit. Il manda ses barons, capitaines et chefs de guerre, et, à la fin de mai, les rois de France et d’Espagne partirent de Paris avec quarante mille combattants, et vinrent passer à Bordeaux, d’où ils allèrent à Bayonne[2].


IV.
Comment le roi de France arriva en Espagne et ne trouva personne sur son chemin, si ce n’est le gouverneur, lequel s’enfuit aussitôt.
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Quand le roi fut près de l’Espagne, il fit mettre ses gens en ordre et donna la conduite de l’armée au roi d’Espagne ; ils entrèrent dans le pays toujours serrés et rangés en bon ordre, et ils ne trouvèrent aucune aventure digne de mémoire, avant d’avoir cheminé jusqu’au cœur du pays d’Espagne, où ils rencontrèrent le gouverneur avec cinquante mille combattants assez mal accoutrés. Quand ils virent les Français si bien rangés, le gouverneur et ses gens reculèrent un peu, et un peu plus encore, et à la fin ne furent plus aperçus. Les Français n’en tinrent pas grand compte et marchèrent pour faire lever le siége de Ségovie, s’il n’était déjà levé. Burgos[3], chemin faisant, leur fut ouverte ; c’est une des bonnes cités du pays. Le roi la reçut à merci, parce qu’elle avait obéi vite.


V.
Comment les ambassadeurs des barons d’Espagne vinrent vers le roi de France.
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Quand le roi de France et celui d’Espagne eurent séjourné huit jours en la ville de Burgos, ils se remirent en route. Une partie des villes qui étaient en rébellion ouverte furent prises ensuite et remises en obéissance par le roi de France, qui les punissait, et même faisait périr les rebelles, et pardonnait aux autres, tellement que bientôt, de toutes les villes, on apporta les clefs au roi très-humblement. Huit jours après ils arrivaient devant Ségovie ; en chemin, ils trouvèrent les messagers des barons d’Espagne, qui venaient vers le roi pour traiter de la paix, tout en se plaignant du roi d’Espagne. Mais, en fin de compte, le roi de France, qui était sage, vit leur malice et leur dit qu’ils eussent à se mettre, s’ils le voulaient, en état de défense ; car jamais il ne les recevrait à merci, jusqu’à ce qu’il eût vu les nobles se venir mettre à genoux devant le roi et lui demander pardon, et le peuple en chemise ; et encore il dit qu’il voulait avoir cinquante des plus coupables pour les punir à son gré.

VI.
Comment les ambassadeurs des barons d’Espagne rapportèrent la réponse du roi de France et comment le peuple vint vers lui en chemise, criant merci.
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Ceux qui étaient venus en ambassade furent consternés, et non pas sans raison ; voyant qu’ils ne pouvaient résister à la puissance de France, et que déjà les deux tiers du pays étaient en la main du roi, ils firent tant qu’ils obtinrent dix jours de répit pour aller annoncer ces nouvelles à ceux qui les avaient envoyés ; et, quand ils furent allés vers eux et eurent fait leur rapport, les barons furent si étonnés et tous si abattus, que le plus hardi ne savait que dire.

Il faut savoir que le peuple n’était pas d’accord avec les grands ; ceux-ci, voyant qu’ils ne pouvaient résister, vinrent se mettre à la merci du roi, comme les ambassadeurs le leur avaient conseillé. Le roi les reçut, s’informa des principaux perturbateurs, et trouva que quatre des plus grands personnages de l’Espagne avaient tout machiné pour parvenir à gouverner à leur volonté. Ces gens furent pris, et aussi cinquante complices, que le roi fit mener devant la reine, laquelle vint au-devant du roi et de son mari. Quand elle fut arrivée, elle se mit à genoux et ne voulut point se relever jusqu’à ce que le roi descendît de cheval ; il la releva alors en l’embrassant avec tendresse.

Et la reine, qui était une sage princesse, dit : « Très-haut et très-puissant roi, puisque vous avez délivré votre pauvre captive avec tant de générosité, je prie Dieu qu’il me fasse la faveur de vous être reconnaissante.

— Belle sœur, dit le roi de France, ne parlons plus de rien et réjouissons-nous seulement ; allez voir votre mari qui est ici près.

— Sire, dit-elle, quand je vous vois, je vois tout, et je ne veux pas vous quitter jusqu’à la ville. »

Quand le roi vit la grande humilité de cette dame, il la fit monter à cheval et la mena avec lui vers le roi son mari, qui fit fête à sa venue. Puis ils s’en allèrent en parlant de plusieurs choses jusqu’à Ségovie, qui fut toute tendue de tapisseries ; et le roi de France fut reçu avec grand honneur et en triomphe, ce dont lui et ses barons et tous ses soldats se trouvèrent charmés. Jamais ils n’avaient vu telle gloire.

VII.
Comment le noble et puissant roi de France entra en la ville de Ségovie avec le roi et la reine d’Espagne, et avec plusieurs prisonniers qu’il menait à sa suite pour en faire telle punition qu’il appartiendrait.
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Cette fête dura quinze jours. Cependant le roi de France ne laissa pas de faire justice de ceux qui avaient commencé la sédition : il fit dresser un échafaud au milieu de la ville, et fit décapiter devant tout le peuple les quatre principaux coupables. Puis il envoya en chacune des autres villes, pour leur ordonner d’obéir à leur roi mieux qu’elles n’avaient fait. Ainsi il remit le roi d’Espagne sur son trône, et ce roi fut obéi et plus craint que jamais. Puis le roi de France s’en retourna en son pays.

VIII.
Comment le roi d’Espagne et la reine sa femme, voyant que le roi de France s’en voulait retourner, vinrent s’agenouiller devant lui, le remerciant du service qu’il leur avait rendu et lui recommandant leur fille.
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Quand le roi et la reine d’Espagne virent que le roi s’en retournait, ils ne surent en quelle manière le remercier du bien et de l’honneur qu’il leur avait faits, et ils se jetèrent à ses pieds, disant : « Très-puissant roi, nous savons bien que vous ne pouvez longuement demeurer ici, à cause des affaires de votre royaume, et il ne nous est pas possible de vous récompenser. Toutefois, sire, nous ferons ce qui sera en notre pouvoir, vous priant que vous mettiez sur nous et sur nos successeurs tel tribut qu’il vous plaira de mettre ; car nous voulons dorénavant tenir notre royaume de vous, comme de bons et loyaux sujets. »

Quand le roi entendit ces paroles, il eut pitié d’eux et leur dit en les relevant : « Amis, croyez que ce n’est pas l’envie d’acquérir des terres qui m’a fait venir en votre royaume, mais seulement la ferme volonté de conserver la justice et de sauver l’honneur des princes ; ainsi, je vous prie qu’il ne soit plus parlé de ces choses, et ne pensez qu’à maintenir vos sujets dans le devoir et dans la crainte de Dieu. Par ce moyen, et non autrement, vous vivrez en prospérité, et si quelque chose de mal vous arrive, faites-le moi savoir, et sans faute je vous secourrai. »

Quand ils virent le bel amour que le roi de France avait pour eux, la reine prit sa fille, qui avait un peu plus de trois ans, entre ses bras : « Sire, dit-elle, puisque aussi bien nous avons mis toute notre espérance en vous, nous désirons que cette pauvre fille que vous voyez entre mes bras vous soit recommandée ; car nous sommes hors d’espé rance d’avoir d’autres enfants. Si Dieu lui fait la grâce de vivre jusqu’à ce qu’elle soit en âge d’être mariée, vous aurez pour agréable de la pourvoir comme il vous plaira, et, après nous, vous lui donnerez le gouvernement de ce pays, que vous protégerez et gouvernerez pour elle. »

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Quand le roi de France vit cette grande humilité, il sentit son cœur attendri, et ayant des larmes dans les yeux, il répondit en cette manière : « Amis, je vous remercie de la grande affection que vous avez pour moi ; sachez que votre fille n’est pas une filleule à refuser. Si Dieu donne à mon fils d’arriver en âge d’homme, je serai fort joyeux qu’ils soient unis, et si je vis jusque-là, je vous promets bien que mon fils n’aura point une autre femme.

— Sire, ne pensez pas, dit-elle, que monseigneur mon mari et moi nous soyons assez présomptueux pour avoir songé qu’elle pourrait être un jour l’épouse de votre fils ; seulement donnez-la à quelqu’un de vos barons, car ce serait trop d’honneur pour nous que de la marier à votre fils, et nous ne l’avons pas mérité.

— Certes, dit le roi, ce qui est dit est dit, et, s’il plaît à Dieu que nous vivions, il en sera parlé plus amplement. Maintenant, nous ne pouvons faire autre chose que prendre congé de vous.

— Vraiment, si vous le voulez bien, dit-elle alors, mon mari et moi, avec tous nos barons, nous vous conduirons jusqu’à Paris ; car j’ai très-grand désir de voir la reine de France. »

Le roi reprit : « Mes amis, vous ne pouvez venir ; car votre peuple, qui vient à peine de rentrer dans le devoir, pourrait profiter de votre absence pour se révolter de nouveau ; tous les coupables ne sont pas morts, et ceux qui restent pourraient entreprendre contre vous quelque mauvaise conspiration. Pour cette raison je vous conseille de demeurer ici et de les tenir en bonne paix, tout en étant sur vos gardes. Et craignez Dieu, amis, et servez-le avant tout ; vous vous en trouverez bien, car sans sa grâce vous ne pouvez rien avoir d’assuré. Je vous recommande aussi l’état de notre mère la sainte Église, et les pauvres, qui sont les membres de Jésus-Christ ; et aussi gardez bien qu’ils ne soient opprimés ni foulés ; Dieu vous aidera. »

Après ces remontrances que le roi leur fit en présence de plusieurs seigneurs, barons et chevaliers, tant de Ségovie que du reste de l’Espagne, ils prirent congé les uns des autres avec beaucoup de chagrin.

IX.
Comment le roi de France, après qu’il eut pris congé du roi d’Espagne et de la reine, revint en son royaume.
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Et enfin, pour abréger, le roi partit d’Espagne ; ceux du pays l’accompagnèrent quelque temps, et le roi d’Espagne fit de riches dons au roi et aux barons de France, tellement qu’il n’y en eut pas un de l’armée qui n’en fût content, comme s’il était revenu d’une conquête. Ils retournèrent vite à Paris, où ils furent honorablement reçus ; la fête du retour dura dix grandes journées, puis chacun s’en alla revoir sa maison.

X.
Comment le roi de France mourut, quelques années après son retour d’Espagne.
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Au bout de quatre ou cinq ans, le roi de France devint malade, et à la fin mourut ; ce qui causa un grand deuil par tout le pays, et affligea particulièrement la reine. On porta le corps du roi à Saint-Denis[4], où étaient aussi ceux des autres rois de France. Les obsèques faites, la reine prit le gouvernement du royaume et le maintint en paix.


XI.
Comment le roi d’Espagne eut des nouvelles certaines que le roi de France était mort et ordonna un grand deuil.
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Les nouvelles arrivèrent bientôt en Espagne que le roi de France était mort ; ce dont le roi et la reine et les barons menèrent grand deuil. Il n’y eut couvent ou église où on ne fit des obsèques, et le roi et la reine se vêtirent de noir pour un an. Néanmoins il n’y a deuil (et Dieu a fait cela pour le bien) qui au bout de quelque temps ne se passe, quand les gens sont loin les uns des autres.

Le roi et la reine d’Espagne firent élever leur fille honnêtement, lui faisant donner des leçons par les meilleurs maîtres et l’ayant instruite à parler toutes les langues, si bien qu’on n’aurait pu trouver dans tout le royaume une fille plus belle, plus sage et plus gracieuse. Le père et la mère devinrent vieux et leur fille gagna ses quinze ans. Alors ils pensèrent entre eux qu’il était temps de la marier à quelqu’un qui, après eux, conduisît le royaume. Ils faisaient donc demander par tout pays s’il était un mari convenable pour leur fille, ayant de tout point oublié la promesse qu’ils avaient faite au roi de France, si bien que les nouvelles des recherches qu’ils faisaient vinrent au roi d’Angleterre, qui pour lors était veuf. Il songea à envoyer un ambassadeur en Espagne.

XII.
Comment le roi d’Angleterre prit pour fiancée la fille du roi d’Espagne, appelée Louise-Herminie, par procureur.
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Quand le roi d’Angleterre eut ouï parler de cette fille qui était si belle et si bien élevée, il se décida tout de suite à la faire demander. Il envoya donc une compagnie de chevaliers en ambassade pour demander la princesse en mariage et lui faire de riches présents. Le roi et la reine d’Espagne furent joyeusement surpris et donnèrent bonne réponse à la demande. Ensuite les fiançailles furent faites par procureur, et Louise-Herminie fut épousée, au nom du roi, par le comte de Lancastre[5]. Huit jours après les fiançailles, les envoyés retournèrent vers leur maître.


XIII.
Comment les ambassadeurs portèrent à leur maître la nouvelle de ce qu’ils avaient fait avec le roi d’Espagne.
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Les ambassadeurs furent reçus avec honneur par le roi d’Angleterre, qui les interrogea sur le mariage. Le comte de Lancastre raconta ce qu’ils avaient fait après leur arrivée en Espagne, comment ils avaient parlé au roi et à la reine, qui étaient bien aises de cette union, et comment lui-même, après avoir épousé la princesse comme procureur, avait fixé à quatre mois de là l’époque de la noce. Le roi en fut si joyeux qu’il fit crier par tout Londres qu’on eût à faire fête l’espace de huit jours et qu’on se régalât de bonne chère, de bière d’É cosse et de jambons fumés. Cependant le roi fit faire de grands préparatifs pour épouser celle qui avait son cœur. Ne trouvant pas assez de drap d’or en son pays, il résolut de passer à Paris pour s’en fournir abondamment. Il partit donc et alla à Paris en fort bonne compagnie ; car en ce temps-là on ne parlait pas de guerre entre l’Angleterre et la France. Il vint d’abord descendre en Normandie avec quatre cents chevaux harnachés à la mode du pays anglais ; et cette bande fit si bien qu’on arriva à Paris, où était le jeune roi de France, âgé de dix-neuf à vingt ans, avec sa mère qui tenait le royaume en bonne paix.

XIV.
Comment la reine de France envoya au-devant du roi d’Angleterre les plus grands de ses barons et les principaux des bourgeois de la ville de Paris.
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Quand la reine de France apprit la venue du roi d’Angleterre, elle envoya vers lui les barons et les bourgeois de la ville de Paris en bonne ordonnance. Le jeune roi de France n’était pas alors à Paris ; la reine s’y trouva donc seule à l’arrivée de la cour anglaise, et, pendant le souper de bienvenue, le roi d’Angleterre déclara la cause de son voyage et ne parla que de la beauté de sa future femme.

Après souper, les joueurs d’instruments vinrent et commencèrent à danser. Le roi anglais désirait bien voir le jeune roi de France ; néanmoins, après avoir joyeusement passé le temps, il se retira, et ses gens furent charmés de l’honneur que la reine leur avait fait.

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Lorsque le jeune roi revint, il commença à louer grandement la reine du bon traitement qu’elle leur avait fait ; mais, quant à la reine, il lui était revenu le souvenir des paroles que le feu roi son mari avait dites quand il revint d’Espagne, et comme quoi il avait accepté pour son fils la fille du roi d’Espagne. Elle lui en parla donc. Il fut ému, et prenant sur-le-champ résolution de l’avoir pour femme, il dit : « Pour que le roi d’Angleterre ne sache pas notre dessein, qui est juste, et pour qu’il ne me prévienne pas, je le suivrai et changerai mon nom ; et je ferai aussi aller une armée à moi par une autre route, lui donnant, sans qu’il y paraisse, des ordres et des nouvelles. Quand je serai par delà les monts, je verrai ce qu’il y aura à faire et le ferai. Et ainsi, ma mère, je vous prie de me donner votre avis, car je ne suis pas si arrêté en mon opinion que je ne veuille user de votre bon conseil. »

Quand la reine ouït si sagement parler son fils, elle en fut joyeuse, et aussi ceux du conseil le furent, et elle dit : « Mon fils, il me semble que vous avez sagement pris votre décision. Je veux pourtant que vous fassiez ce voyage en aussi haut rang que faire se pourra, car votre père en revint avec grand honneur et en triomphe. »

Pour abréger, les conseillers furent de même opinion, et, quand tout fut bien conclu, on ordonna que le roi ne verrait point le roi d’Angleterre, sinon secrètement et sans en être vu, afin qu’il ne fût pas connu de lui, et que les plus belles bagues, chaînes, colliers et autres choses nécessaires pour les cadeaux de noces, seraient portés en Espagne ; qu’on en laisserait toutefois une partie pour aider l’Anglais à se fournir, et enfin que la reine retiendrait celui-ci sept ou huit jours en fêtes, jusqu’à ce que son fils fût prêt à partir.

Le duc d’Orléans eut charge de faire préparer tout ce qui était nécessaire. On prit les plus honnêtes barons de la maison du roi, tous de son âge, et encore cent jeunes gens fort beaux, qui se firent tous habiller du mieux qu’ils purent. Et le roi retourna au bois de Vincennes, priant le duc d’Orléans de faire diligence, et qu’aussitôt que les barons et les pages seraient prêts, on les amenât au bois. Cependant les ducs d’Orléans et de Bourbon firent apprêter deux mille hommes des principaux du royaume et quatre mille archers, avec tous les ustensiles de cuisine et autres choses nécessaires, même plusieurs gardes pour conduire le grand nombre de chariots ou de bahuts qu’ils menaient, et dans lesquels étaient des draps d’or et de soie, avec d’autres richesses sans nombre ; d’habiles tailleurs suivaient ces chariots. Durant ce temps, la reine entretint le roi anglais de son mieux, en attendant que son fils fût prêt.

Le roi d’Angleterre faisait, de son côté, chercher des draps de soie et d’or ; mais il en trouva peu, et les plus beaux étaient pris. Néanmoins il ne s’aperçut de rien, à cause du soin qu’on eut de cacher les mouvements de l’entreprise du jeune roi de France.

XV.
Comment les cent pages et les cent barons, tous montés et habillés de même, arrivèrent devant le roi de France au bois de Vincennes.
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A la fin, les cent barons et les cent pages vinrent bien équipés et habillés. Ils étaient tous vêtus d’un velours brodé de fin or ; leurs pourpoints étaient de satin cramoisi, magnifiques et bien en point ; mais le roi était le plus beau de tous.

Il défendit à ses gens de dire qui il était, sinon qu’il avait nom Jean de Paris, et qu’il était fils d’un riche bourgeois qui avait laissé de grandes richesses après son décès.

Quand il sut que le roi d’Angleterre voulait partir de Paris, il se mit en route et tira son chemin par la Beauce[6], car il savait que le roi d’Angleterre voulait se diriger sur Bordeaux. Pour cela il prit les devants jusqu’à Etampes, en pleins blés, et là, étant averti que le roi d’Angleterre venait, il choisit les chemins écartés et chevaucha doucement avec deux cents chevaux grisons. Pour son armée, elle s’en allait par une route bien autre, afin que l’Anglais ne l’aperçût pas, et elle conduisait les chariots et les richesses de Jean de Paris. Quand le roi anglais arriva à Étampes[7], ses gens lui dirent que devant lui il y avait une compagnie de gens fort bien accoutrés, et qu’il serait bon d’y envoyer pour en avoir des nouvelles.


XVI.
Comment le roi d’Angleterre envoya un héraut pour savoir ce que c’était.
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Quand le roi d’Angleterre entendit cela, il fit venir un héraut, lui ordonna d’aller voir cette compagnie, et lui enjoignit de s’enquérir qui était le seigneur et de le saluer de sa part. Incontinent le héraut partit et arriva près des Français. Il les vit chevaucher en belle ordonnance, et tous les chevaux pareils.

Enfin il prit courage, se mit en la garde de Dieu et vint jusqu’auprès des derniers, disant : « Dieu vous garde, messeigneurs. Le roi d’Angleterre, mon maître, qui vient après moi, m’envoie vers vous pour savoir qui est le capitaine de toute cette compagnie.

— Ami, dit l’un d’eux, c’est Jean de Paris, notre seigneur.

— Est-il ici ? dit le héraut.

— Oui, dirent les Français ; il chevauche un peu en avant de sa bande.

— Vous semble-t-il que je lui puisse parler ?

— Vous pouvez lui parler si vous chevauchez légèrement.

— Comment le connaîtrai-je ?

— Vous le connaîtrez à une petite baguette blanche qu’il tient à la main. »

Le héraut chevaucha au travers de la presse des cavaliers, tout ébahi de voir un tel triomphe ; il se hâta, et, ayant aperçu celui qu’il demandait, il le salua en disant :

« Très-haut et puissant seigneur, je ne sais pas les titres par lesquels je vous peux honorer ; aussi excusez-moi. Qu’il vous plaise du moins, mon très-redouté seigneur, d’apprendre que le roi d’Angleterre, mon maître, m’envoie à vous pour savoir quelles gens vous êtes ; car il est bien près d’ici, en arrière, et désire aller en votre compagnie. »

Jean de Paris répondit :

« Mon ami, vous direz à votre maître que je suis son serviteur, et que s’il veut chevaucher légèrement, il pourra nous atteindre, car nous n’allons pas bien fort.

— Qui dirai-je que vous êtes ?

— Mon ami, dites-lui que je m’appelle Jean de Paris. »

Le héraut ne l’osa plus interroger, craignant de lui déplaire, et il retourna vers son maître, tout étonné de ce qu’il avait vu. Il lui dit qu’ils étaient environ deux cents chevaliers et cent pages, tous d’un même habit et de même âge. « J’ai tant fait, ajouta-t-il, que j’ai parlé à leur maître et l’ai salué de votre part. Il m’a dit que son nom est Jean de Paris, et je n’ai pas osé l’interroger davantage. Sachez aussi qu’il n’y a pas de différence entre eux, sinon qu’il porte une baguette blanche en sa main et qu’il est merveilleusement beau par-dessus tous les autres. »

XVII.
Comment le roi d’Angleterre commanda à ses barons qu’ils chevauchassent fort, quand il eut ces nouvelles de Jean de Paris.
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« Or chevauchons, » dit le roi anglais ; et il commanda à ses principaux barons qu’ils chevauchassent en belle ordonnance. Quand il eut atteint les derniers, il les salua et ils lui rendirent son salut. Puis il leur dit : « Je voudrais que vous m’eussiez montré Jean de Paris, qui est le seigneur de cette compagnie.

— Sire, dirent-ils, nous sommes ses serviteurs, et vous le trouverez un peu en avant de la bande. Il porte une baguette blanche en sa main. »

Alors le roi d’Angleterre chevaucha jusqu’à Jean de Paris et le salua.

XVIII.
Comment le roi d’Angleterre arriva auprès de Jean de Paris et le salua fort doucement, après quoi Jean de Paris lui rendit son salut.
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« Au nom de Dieu vous soit honneur, Jean de Paris, et ne vous déplaise, dit-il, si j’ignore votre seigneurie.

— Sire, dit Jean de Paris, vous savez bien que je suis Jean de Paris ; et moi je désire savoir votre nom.

— Je suis le roi anglais, et je vais me marier en Espagne avec la fille du roi.

— A la bonne heure ; et moi je m’en vais passer le temps par le pays ; et j’ai dans l’idée d’aller jusqu’à Bordeaux et plus loin, si c’est ma fantaisie.

— Dites-moi, dit l’Anglais, de quel état vous êtes, vous qui menez une telle compagnie.

— Je suis, répondit Jean, le fils d’un riche bourgeois de Paris, qui vais dépenser une partie de ce que mon père m’a laissé.

— Vous serez bientôt à bout.

— Ne vous souciez pas de si peu, car j’ai autre chose d’ailleurs ; mais chevauchons plus fort, afin de coucher aujourd’hui près d’Orléans, à six lieues du moins. »

Ils allèrent plus fort, et le roi des Anglais dit à ses barons qui l’avaient joint : « Cet homme est fou, de dépenser son bien en courant le pays.

— Sire, dirent ses gens, il a bonne contenance ; s’il n’était pas bien sage, il n’eût pu rassembler une telle compagnie.

— Il est vrai, dit le roi anglais ; aussi ne sais-je que penser ; mais il est impossible de croire que le fils d’un bourgeois puisse maintenir un tel état. »

Et puis il piquait son cheval et venait parler à Jean de Paris, qui ne tenait compte de lui qu’avec dignité et en fière manière. Il gardait une belle gravité et avait bonne contenance. Quand ils furent près d’un lieu nommé Amenais, Jean de Paris dit au roi anglais qui le regardait fort : « Si c’est votre plaisir de prendre la peine de venir souper avec moi, nous ferons bonne chère.

— Je vous remercie, dit le roi ; mais c’est moi qui vous prie de venir avec moi. Nous deviserons des choses que nous avons vues.

— Non, dit Jean de Paris, je ne laisserai pour rien mes gens. »

Et, en parlant de beaucoup de choses, ils arrivèrent au lieu où on allait loger pour la nuit. Jean de Paris y trouva ses fourriers, qui avaient accommodé ses logis somptueusement ; le cuisinier et le maître d’hôtel avaient pris les devants, afin que tout fût prêt quand il arriverait, et de tous côtés on avait fait chercher d’avance et prendre les provisions. Quand ils furent arrivés, chacun se retira avec sa compagnie.


XIX.
Comment le roi d’Angleterre s’en fut à son logis, et comment Jean de Paris lui envoya à souper.
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Quand Jean de Paris fut entré dans son logis, il fut fort joyeux. Le souper était prêt, et il y avait quantité de venaison et de volailles de toutes sortes ; car il y avait sur la route des gens qui ne faisaient autre chose que d’aller par le pays et d’acheter ce qui était nécessaire. Les gens du roi anglais firent tuer bœufs, moutons et volailles telles qu’ils les purent trouver.

Quand il fut temps de souper, Jean de Paris fit porter au roi d’Angleterre, dans des plats d’or et d’argent, des viandes de toutes sortes et du vin à foison, ce dont le roi et tous ses gens furent fort ébahis.

Le roi remercia les envoyés et s’assit à la table pour souper tandis que cette viande était chaude, car son souper n’était pas prêt. On s’entretint longuement de Jean de Paris, et le roi anglais disait : « Vraiment, c’est là une chose bien difficile à croire pour qui ne la verrait ; toutefois c’est un beau passe-temps que sa compagnie. Plût à Dieu qu’il voulût suivre notre chemin !

— Ainsi fait-il jusqu’à Bordeaux, » dit un Anglais.

Le roi reprit : « J’en suis fort joyeux, mais nous ne sommes pas en état de le récompenser ; je veux du moins que vous soyez six pour le remercier des présents qu’il nous a envoyés, et vous lui demanderez s’il veut venir coucher en notre logis. Je crois que nous avons le meilleur quartier.

— Volontiers, répondirent-ils, et nous saurons vous en rapporter des nouvelles, s’il leur plaît de nous laisser entrer. Nous aurons grand soin, selon vos ordres, de saluer Jean de votre part. »


XX.
Comment le roi d’Angleterre envoya ses barons à Jean de Paris pour le remercier et le prier de venir coucher en son logis.
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Aussitôt que les barons du roi anglais furent arrivés au quartier de Jean de Paris, ils furent ébahis de voir tant de gardes à la porte. Ces gardes leur demandèrent qui ils étaient. « Nous sommes, dirent-ils, au roi d’Angleterre, qui nous a envoyés vers Jean de Paris pour le remercier : faites-nous parler à sa seigneurie.

— Volontiers, car il nous a recommandé de ne rien refuser aux Anglais. »

Les barons furent étonnés de ce qu’ils voyaient. Quand ils furent devant le logis de Jean de Paris, ils trouvèrent d’autres gardes auxquels ils dirent la cause de leur venue. Alors le capitaine de cette garde alla pour voir s’il les devait laisser entrer. Étant revenu il dit aux barons : « Messieurs, notre maître est assis à table ; néanmoins il veut bien que vous entriez ; venez avec moi. »

Quand le capitaine entra dans la salle, il se jeta à genoux et les Anglais en firent autant, très-émerveillés, vu que Jean de Paris était seul à table, et ses gens autour de lui rangés humblement ; ceux à qui il parlait mettaient le genou en terre. Jean de Paris devisa longuement avec les Anglais. Puis, quand il eut soupé et rendu grâces à Dieu, les instruments de toutes sortes commencèrent à jouer mélodieusement, et on mena les Anglais souper avec les nobles barons de France.

Ils furent surpris en voyant la grande quantité de vaisselle d’or et d’argent qu’il y avait. Après souper, les Anglais prirent congé et retournèrent vers leur maître, auquel ils contèrent ce qu’ils avaient vu. Le lendemain Jean alla à l’église, où on lui avait tendu un riche pavillon ; puis la messe fut commencée avec les musiciens qu’il menait avec lui. Il y eut des Anglais qui virent cela et allè rent chercher le roi d’Angleterre. Lorsqu’il fut arrivé, Jean le pria de venir à son pavillon pour y être plus à l’aise.

« J’irai volontiers, » dit le roi anglais.

Quand il entra dans le pavillon, il salua Jean, qui lui rendit son salut et lui fit place auprès de lui. Il faisait beau voir le pavillon et ceux qui étaient alentour. Quand la messe fut dite, chacun prit son congé, et ils allèrent en leur logis pour dîner.

Jean de Paris envoya au roi anglais de la viande toute chaude, comme il avait fait la veille au soir ; puis ils montèrent à cheval pour aller jusqu’à Bordeaux ; et toujours Jean avait ses logis faits et garnis de tout ce qui était nécessaire. Et à chaque repas sans faute il envoyait de la viande chaude.


XXI.
Comment le roi d’Angleterre et Jean de Paris chevauchèrent en devisant par le chemin.
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Le roi d’Angleterre, chevauchant par delà Bordeaux avec Jean de Paris, lui demanda s’il irait avec lui jusqu’à Bayonne, et Jean répondit : « Oui.

— Plût à Dieu que votre voyage vous conduisît jusqu’en Espagne !

— Peut-être, dit Jean de Paris, je ferai bien route jusque-là ; car, Dieu le permettant, je n’agis qu’à ma volonté et suivant mon caprice.

— C’est bien, dit le roi anglais. Mais si vous vivez longtemps, il faudra bien changer de propos.

— Je ne crains pas de me ruiner, dit Jean ; car j’ai plus de bien que je n’en puis dépenser de mon vivant. »

Alors le roi regarda ses gens et se dit que cet homme n’était pas en son bon sens ; mais tant il y a que Jean de Paris tenait le roi d’Angleterre plus joyeux qu’il ne l’avait été de sa vie.

XXII.
Comment Jean de Paris et ses gens, voyant la pluie venir, mirent leurs manteaux et chaperons à gorge.
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Il advint un jour qu’il commença à pleuvoir. Quand Jean de Paris et ses gens virent venir la pluie, ils prirent leurs manteaux et leurs chaperons à gorge et vinrent ainsi accommodés jusqu’auprès du roi anglais, qui les regarda et dit à Jean : « Vous et vos gens vous avez trouvé de bons habillements contre la pluie et le mauvais temps. »

Or, il n’avait nul manteau, et les Anglais ne connaissaient pas encore cet habit, portant tous robes de noces pour la fête, les unes longues, les autres courtes et fourrées. Et ils n’avaient rien pour se changer. Cependant la pluie gâtait beaucoup les étoffes et les fourrures.

Alors Jean dit au roi : « Sire, vous êtes un grand seigneur ; vous devriez faire porter à vos gens des maisons pour les couvrir en temps de pluie. »

Le roi se prit à rire et répondit : « Il faudrait avoir un bon nombre d’éléphants pour porter tant de maisons. » Puis il se retira vers ses barons en riant et leur dit : « N’avez-vous pas ouï ce que ce galant a dit ? Ne montre-t-il pas qu’il est fou ? Il croit qu’avec le trésor qu’il a, quoiqu’il ne l’ait pas acquis de lui-même, rien ne lui est impossible. »

Les barons lui dirent : « Sire, c’est toutefois un beau passe-temps que d’être en sa compagnie ; il rend la vie joyeuse. Plût à Dieu qu’il voulût venir aux noces avec vous !

— Je le voudrais ; mais ce nous serait une honte véritable : à côté de ce compagnon, les dames feraient peu de cas de nous. »

Ils cessèrent bientôt de parler, car la pluie tombait avec une telle force qu’il n’y avait personne qui ne désirât être au logis. Quand ils furent arrivés à la ville, chacun s’en alla s’abriter, et Jean de Paris envoya aussitôt de bons vins et de bons rôtis aux Anglais. Le lendemain ils allèrent jusqu’à Bayonne et, en route, ils trouvèrent une rivière qui était mauvaise et où se noyèrent plusieurs Anglais.

XXIII.
Comment, en passant une rivière, beaucoup des gens du roi d’Angleterre se noyèrent, tandis que Jean de Paris et les siens passèrent hardiment et sans nul dommage.
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Quand les Anglais furent près de la rivière, ils commencèrent à passer le gué ; mais il y en eut plus de soixante de noyés à cause qu’ils étaient mal montés. Le roi en fut triste. Jean venait tout doucement après lui, et ne s’effrayait point de cette rivière, car lui et tous les siens avaient de bonnes montures.

Quand ils furent à la rivière, ils la passèrent à la volonté de Dieu, quoiqu’elle fût enflée et qu’il y eût du péril. Le roi anglais, qui était au bord de la rivière, se lamentait sur la mort de ses barons et voyait avec envie comment Jean de Paris passait sans dommage. Quand ils furent tous sur la même rive, le roi dit à Jean : « Vous avez eu meilleure fortune que moi ; car j’ai perdu beaucoup de mes gens. »

L’autre sourit et dit : « Je m’étonne de ce que vous ne faites pas porter avec vous un pont pour le passage de vos gens quand on arrive aux rivières. »

Le roi rit aussi, malgré sa perte et dit : « Chevauchons un peu, car je suis trempé et voudrais bien être au logis. »

Mais Jean, qui feignit de ne pas l’avoir entendu :

« Sire, dit-il, chassons un peu par ce bois.

— Je n’ai pas envie de rire, » dit l’Anglais.

Et ils chevauchèrent tant qu’ils arrivèrent chacun en leur logis, où les Anglais commencèrent à gémir sur leurs parents qui s’étaient noyés ; mais on allait à la noce, et la mélancolie ne dura pas.

Un autre jour, aux champs, le roi anglais, qui avait oublié sa peine, dit à Jean de Paris en chevauchant : « Mon ami, dites-nous, je vous en prie, pour quelle raison vous venez en Espagne.

— Sire, dit Jean, je vous le dirai volontiers. Et voici pourquoi. Il y a environ quinze ans de cela, feu mon père, à qui Dieu fasse grâce de tous ses péchés, vint chasser en ce pays, et, quand il partit, tendit un lacet à une perdrix ; je viens joyeusement voir si la perdrix est prise.

— Vraiment ! dit en riant le roi d’Angleterre ; vous êtes un maître chasseur qui venez si loin chasser une perdrix. Si elle a été prise, elle doit être depuis longtemps gâtée et mangée aux vers.

— Vous ne savez pas, dit Jean, que les perdrix de ce pays ne ressemblent pas aux autres ; celles d’ici se conservent mieux. »

Les Anglais, qui n’entendaient pas à quelle fin il disait ces propos, se mirent à rire. Les uns pensaient qu’il était fou, et les autres, plus sages, pensaient qu’il cachait sa malice.

En arrivant près de la cité de Burgos, où était le roi d’Espagne, et où les noces devaient se faire, le roi anglais dit à Jean : « Monseigneur, si vous voulez venir avec moi jusqu’à Burgos et vous dire attaché à moi, je vous donnerai de l’or et de l’argent en abondance, et vous verrez une belle assemblée de dames et de seigneurs.

— Sire, dit Jean, je ne sais si je dois y aller ; mais, quant à me dire attaché à vous, je ne le puis, et pour tout votre royaume je ne le ferais pas, vu que je suis bien plus riche que vous. »

Quand le roi d’Angleterre entendit ce refus, il fut mécontent, et il eût bien voulu que Jean ne fût pas venu en Espagne, craignant, s’il allait à Burgos, qu’il n’éclipsât toute la magnificence des Anglais ; mais il n’osa plus lui en parler, et seulement il lui dit : « Pensez-vous y venir, au moins ?

— Peut-être irai-je, peut-être n’irai-je pas ; mon bon plaisir en décidera. »

Le roi anglais vit qu’il viendrait, et ne comprit rien de plus.

Le lendemain, Jean de Paris dit au roi d’Angleterre de ne pas l’attendre, car il ne voulait bouger de tout le jour. Alors le roi, très-joyeux de ce qu’il restait en arrière, partit seul, et, chevauchant avec hâte, il arriva le jour même, lui et ses barons, à Burgos, où il fut reçu avec grand honneur et en triomphe, et tous ses chevaliers de même.


XXIV.
Comment le roi d’Angleterre arriva à Burgos, où il fut honorablement reçu.
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C’est environ vers trois ou quatre heures du soir que le roi d’Angleterre arriva à Burgos, où il fut honorablement reçu, comme nous l’avons dit, car il y avait belle et somptueuse compagnie : le roi d’Espagne, le roi de Portugal, le roi et la reine de Navarre, le roi d’Écosse, le roi de Pologne, et plusieurs autres princes, barons, dames et demoiselles qui étaient en grand nombre ; et tous firent un grand honneur au roi d’Angleterre et à ses barons aussi. Mais quand la fille du roi d’Espagne l’eut bien considéré et eut vu qu’il était par delà la cinquantaine, elle ne fut pas très-joyeuse, et elle pensa en elle-même que ce n’était pas son fait. Toutefois, la chose était si avancée qu’il n’y avait aucun remède.

Mais retournons vers Jean de Paris, qui, ayant fait un détour pour attendre et joindre son armée, et ayant fait avancer son train en bel ordre, chevaucha tout le dimanche et vint loger dans une petite ville distante de deux lieues de Burgos ; de là il envoya au roi d’Espagne deux hérauts accompagnés de cinq cents chevaliers, lesquels devaient demander logis pour Jean de Paris.

XXV.
Comment les deux hérauts de Jean, étant près de la porte, y laissèrent les cinq cents chevaliers qui étaient venus avec eux et n’entrèrent en la ville qu’avec deux serviteurs.
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Les hérauts étaient vêtus d’un riche drap d’or ; ils montaient deux haquenées[8] richement accoutrées ; et quand ils furent près de la cité, ils firent arrêter leurs gens jusqu’à ce qu’ils fussent de retour, et n’emmenèrent pour chacun d’eux qu’un page habillé de fin velours violet. Les chevaux étaient caparaçonnés et vêtus de même étoffe. Ils entrèrent dans la ville et demandèrent où était le roi d’Espagne, disant qu’ils étaient des hérauts de Jean de Paris et voulaient dire au roi quelque chose de sa part. On alla annoncer au roi d’Espagne qu’il y avait des hérauts, les mieux vêtus qu’on eût jamais vus, et se disant serviteurs d’un nommé Jean de Paris : « Que vous plaît-il qu’on fasse ? »

Le roi d’Espagne répondit : « Entretenez-les jusqu’à ce qu’on ait soupe. »

XXVI.
Comment le roi d’Angleterre commença à raconter les faits de Jean de Paris, dont on rit pendant tout le souper.
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Le roi anglais, voyant que Jean de Paris voulait venir à la fête, commença à dire : « Sire, je vous prie de donner bonne réponse aux hérauts, car vous verrez merveilles.

— Et qui est ce Jean de Paris ? demanda le roi d’Aragon.

— Sire, c’est le fils d’un riche bourgeois parisien, qui mène le plus beau train qu’on puisse voir.

— Combien a-t-il de gens ?

— Deux ou trois cents chevaux bien accoutrés.

— C’est une terrible chose, dit le roi d’Espagne, qu’un simple bourgeois de Paris puisse maintenir un tel état si longtemps et arriver jusqu’ici.

— Comment ! reprit le roi d’Angleterre ; et de vaisselle d’or et de vaisselle d’argent, il faut voir s’il en manque ! Sachez qu’il est capable de vous acheter votre royaume, et sa richesse semble mieux un rêve qu’autre chose : je vous dirai même qu’il n’estime pas beaucoup notre état de rois à côté du sien. Du reste, il est fort doux et fort communicatif ; mais, je le répète, on croirait qu’il vient de la lune, car il dit des mots qui n’ont ni tête ni queue, ce qui empêche de le prendre pour un homme ordinaire.

— Mais encore que dit-il ?

— Je vais vous l’apprendre. Un jour qu’il chevauchait avec moi par une forte pluie, ses gens prirent certains vêtements qu’ils faisaient porter par des chevaux, pour les préserver en pareil cas. Je lui dis qu’il était bien préparé pour recevoir la pluie ; il me répondit que moi, qui étais roi d’Angleterre, je devrais faire porter à mes gens des maisons pour les protéger contre le mauvais temps ! »

Et tout le monde de rire.

« Écoutez, messieurs, dit le roi de Portugal, il ne faut pas se moquer d’un homme en son absence ; il faut qu’il soit sage au fond pour mener avec lui si belle compagnie, et ce n’est pas, à ce qu’il me semble, sans grand sens et grand entendement qu’il se conduit. »

Les paroles du roi de Portugal firent impression sur les dames et les seigneurs, car il était de bon conseil ; mais le roi anglais reprit :

« Vous n’avez encore rien ouï. Je vous dirai autre chose. Un jour, au passage d’une rivière, plusieurs de mes gens furent noyés dans l’eau, qui coulait très-roide ; et, comme je regardais l’eau tristement, il vint vers moi pour me consoler, et me dit : « Vous qui êtes un puissant roi, vous devriez faire porter avec vous un pont pour faire passer la rivière à vos gens, afin qu’ils ne se noient pas. »

Quand le roi eut parlé, on se mit à rire fort.

Mais la fille du roi d’Espagne, qui écoutait, lui dit : « Monseigneur, dites-nous encore une autre folie.

— Volontiers. L’autre jour, pendant que nous marchions ensemble, je lui demandai pourquoi il venait en ce pays. Il dit que son père, y étant allé, à son retour avait tendu un lacs à une perdrix, et qu’il venait voir (or il y a quinze ans de cela) si ladite perdrix était prise. »

Quand on eut entendu ces paroles, le roi d’Espagne rit plus fort que devant, et le roi anglais récita longuement tout ce qu’il savait du voyage de Jean son compagnon. Ainsi s’acheva le souper. Quand les nappes furent enlevées, le roi envoya quérir les hérauts, qui étaient richement accoutrés, et qui, étant venus devant la compagnie, saluèrent le roi.

XXVII.
Comment les hérauts de Jean de Paris entrèrent en la ville où était le roi d’Espagne avec plusieurs rois, barons, dames, chevaliers, pour demander logis au nom de leur maître.
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« Sire, dirent-ils, Jean de Paris, notre maître, vous salue et vous prie de lui donner logis en un quartier de la ville pour lui et ses gens.

— Mes amis, dit le roi, pour les logis, vous n’en manquerez pas, car je veux qu’on vous en donne de bons et de larges. »

Alors il envoya un maître d’hôtel avec eux, et dit : « Allez, mes amis ; si vous avez besoin de quelque chose, je vous le ferai donner. »

Ils s’en allèrent alors en la cité, et on leur assigna des logis pour trois cents chevaux, mais ils n’en tinrent compte. Amenés devant le roi, lorsqu’il leur eut demandé s’ils avaient assez de logements, ils dirent : « Non, car il nous en faut dix fois autant.

— Comment ! dit le roi d’Espagne, avez-vous à loger plus de trois cents chevaux ?

— Oui, sire, plus de deux mille même, et il nous faut bien toutes les maisons, depuis l’église jusqu’à la porte.

— Vous aurez cela demain matin, dit le roi d’Espagne, car je désire vraiment voir votre maître. Je ferai tantôt déloger ceux qui sont en ces maisons, et demain tout sera prêt. »

Alors ils prirent congé de lui, disant : « Nous enverrons nos fourriers.

— Envoyez-les, dit le roi, et je me recommande à votre Jean. »

On pense que de grands discours furent tenus sur Jean de Paris, et qu’il tardait à tous que le lendemain fût venu.

XXVIII.
Comment les hérauts allèrent vers Jean pour lui dire la réponse que le roi d’Espagne avait faite.
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Les hérauts marchèrent toute la nuit pour aller donner à Jean de Paris des nouvelles de ce qu’ils avaient fait avec le roi d’Espagne. Ils arrivèrent près de lui et lui parlèrent surtout de la beauté de la jeune fille. Il les renvoya avec les cinq cents premiers chevaux pour préparer les logements, puis il appela les princes et les barons, les priant d’observer les instructions qu’il leur avait données pour toute la marche.

Quand arriva le matin, les seigneurs et les dames d’Espagne, qui étaient venus de toutes parts pour les noces, se levèrent en hâte, de peur de manquer l’arrivée de Jean de Paris. Pendant qu’ils en parlaient, les deux hérauts et les deux pages arrivèrent, suivis des cinq cents chevaliers. On alla dire au palais que Jean de Paris venait ; et, quand les fourriers le surent, ils s’approchèrent du palais du roi pour savoir si Jean de Paris y était, et s’avancèrent afin de lui parler.

XXIX.
Comment les fourriers de Jean de Paris passèrent devant le palais du roi d’Espagne, lequel leur dit qu’ils étaient les bienvenus.
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Ainsi les fourriers allèrent vers le palais du roi d’Espagne, et le roi les reçut fort honorablement. Il dit à un des fourriers : « Dites-nous où est Jean de Paris, afin qu’on le voie. »

Le fourrier répondit : « Il n’est pas en cette compagnie.

— Qui êtes-vous donc ?

— Nous sommes les fourriers qui venons lui préparer ses logements. »

Quand le roi entendit cette réponse, il fut ébahi, et dit au roi d’Angleterre : « Vous disiez qu’il n’y avait que trois cents chevaux, et en voilà plus de cinq cents qui sont passés.

— Voilà des gens richement accoutrés, dit la fille du roi d’Espagne ; vous devez bien traiter leur maître, qui vient nous faire tant d’honneur.

— Vraiment, ma fille, vous avez raison, je vais envoyer ces gens qui sont venus pour le faire fournir de linge, de vaisselle et de tapisserie. »

Il appela son maître d’hôtel et lui dit : « Allez au quartier que vous avez donné à ces gens, et faites-leur donner ce qu’il faudra. »

Le maître d’hôtel y fut et les trouva en besogne : les uns élevaient des barrières ; les autres rompaient les maisons pour qu’on pût passer de l’une à l’autre ; d’autres tendaient des tapisseries ; et il semblait que ce fût un monde. Quand le maître d’hôtel vit cela, il fut bien étonné, et dit : « Je viens ici, pour savoir ce qu’il vous faut, soit vaisselle, soit tapisserie ; s’il vous en faut, je vous en ferai délivrer.

— Dites au roi que nous le remercions ; car bientôt arriveront les chariots, qui portent tous nos ustensiles. Si le roi a besoin de tapisserie ou vaisselle d’or ou d’argent, nous en avons assez pour lui en donner ; venez nous le dire, et nous en enverrons douze chariots chargés. »

Le maître d’hôtel s’en alla tout émerveillé le dire au roi devant toute la baronnie et devant les dames, qui écoutaient le rapport qu’il faisait : on ne parlait que de Jean de Paris, dont l’arrivée tardait tant. Le roi fit cependant célébrer la messe : tous les princes et tous les seigneurs allèrent l’ouïr ; et quand arriva la fin, on vit venir un écuyer qui dit : « Venez voir arriver Jean de Paris, et hâtez-vous. »

Alors les rois prirent les dames par la main et s’en allèrent se placer aux fenêtres du palais ; les autres sortirent dans la rue afin de voir le cortége de plus près.

XXX.
Comment les conducteurs des chariots vinrent en belle ordonnance, et après eux les chariots de la tapisserie.
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Peu après arrivèrent deux cents hommes d’armes bien vêtus. Devant eux marchaient deux trompettes, deux tambours de Suisse et un fifre, et ils étaient montés sur de bons chevaux qu’ils faisaient sauter de mille manières. C’était une joie de les voir. Cette cavalerie venait deux à deux en belle ordonnance. Le roi d’Espagne demandait au roi anglais qui étaient ces gens-là. « Je n’en sais rien, car je ne les ai point vus en notre voyage. »

Alors le roi de Navarre, qui tenait la jeune princesse par la main, demanda : « Qui êtes-vous, messieurs ?

— Nous sommes les conducteurs des chariots de Jean de Paris, qui viennent peu après nous. »

La princesse dit : « Voici un état bien triomphant pour le fils d’un bourgeois. »

Après arrivèrent les chariots de la tapisserie, à chacun desquels il y avait huit coursiers richement harnachés, et on voyait cinq chariots couverts de velours. « Hélas ! dit la jeune fille, nous ne le verrons point, il sera dedans ces riches chariots. »

Alors le roi de Navarre courut après ceux qui les conduisaient, car à chacun il y avait deux hommes pour mener les chevaux. « Dites, mes amis, qui est-ce qui est dans ces beaux chariots ? » Ils répondirent que c’étaient les tapisseries de Jean de Paris.

Quand il en fut passé dix ou douze, il dit à un autre : « Dites-moi, mon ami, qui est dans ces chariots ?

— Monseigneur, répondit-il, tous ceux qui sont couverts de vert sont les chariots de la tapisserie et du linge.

— Ah ! mon ami, dit la fille du roi d’Espagne au roi anglais, vous ne nous aviez pas dit ce que vous saviez de Jean de Paris.

— Ma mie, répondit le roi anglais, je n’en avais vu que ce que j’en ai dit ; et je suis bien surpris, ne sachant pas plus que vous ce que ce peut être. »

Et comme ils parlaient, les chariots achevèrent de passer.

XXXI.
Comment entrèrent vingt-cinq autres chariots qui portaient les ustensiles de la cuisine.
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Aussitôt que les premiers chariots furent passés, il en vint vingt-cinq autres qui étaient tous couverts de cuir rouge. Bientôt après le roi de Portugal demanda : « Messieurs, quels chariots sont ceux-ci ?

— Ce sont les chariots des ustensiles de cuisine de Jean de Paris.

— Je me tiendrais bien heureux, dit le roi de Portugal, d’en avoir une demi-douzaine de pareils. Qui est celui qui peut mener et entretenir un tel train ? Ne le verrons-nous pas ? »

Et comme ils disaient cela, on vint dire que le dîner était prêt.

« Hélas ! s’écrièrent les dames, ne parlez point de cela, car n’est-ce pas un plaisir que de voir tant de richesses ? »

Quand les premiers chariots furent passés, il en arriva vingt-cinq autres couverts de damas bleu, et les coursiers étaient harnachés de même, comme nous verrons ci-après.


XXXII.
Comment il entra dans la ville vingt-cinq autres chariots couverts de damas bleu, qui portaient la garde-robe de Jean de Paris.
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« Regardez, dit la princesse, voici venir d’autres chariots plus riches que les premiers. »

Quand ils furent près, on demanda à ceux qui les menaient à qui étaient ces chariots. « Ce sont, répondirent-ils, les chariots de la garde-robe de Jean de Paris.

— Quels habillements peut-il avoir là dedans ? » dit-elle. Puis elle cria par la fenêtre : « Dites-moi, mon ami, combien y en a-t-il ? »

Ils répondirent : « Vingt-cinq.

— Voilà assez de richesses, dit le roi, pour acheter tous nos royaumes. »

Grand bruit était par toute la cité, spécialement au palais, de la venue de cet homme extraordinaire. Et surtout le roi d’Angleterre était tout étonné de voir et d’entendre tout ce qu’il entendait, car de lui on ne faisait plus d’estime ; mêmement il n’avait loisir de parler ni de rire avec sa fiancée comme il désirait le faire, et il en devenait tout triste. Enfin, les vingt-cinq chariots passés, il en défila vingt-cinq autres couverts de fin velours cramoisi et brodé d’or avec des franges fort riches. Quand on les vit approcher, chacun s’avança pour les regarder de près.

XXXIII.
Comment les chariots de la vaisselle de Jean de Paris entrèrent.
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« Certes, dit la jeune fille, je crois que Dieu doit à cette heure arriver de son paradis. Est-il homme qui puisse assembler une telle noblesse ?

— Si l’on m’eût dit que c’est le roi de France, dit le roi de Navarre, je n’en serais point étonné, car c’est un beau royaume que la France ; mais ce bourgeois-là fait que je ne sais où j’en suis.

— Comment ! dit la jeune princesse, vous semble-t-il que le roi mon père n’en pourrait faire autant ?

— Je ne sais, en vérité. »

Et, pendant qu’ils parlaient, vingt-cinq chariots, excepté un, passèrent, et à ce dernier le roi demanda : « Amis, qu’y a-t-il en ces chariots couverts de cramoisi ?

— Sire, c’est la vaisselle de Jean de Paris. »

Incontinent après, arrivèrent deux cents hommes d’armes bien en point, comme pour combattre ; et ils venaient quatre à quatre, en bel ordre et sans bruit. Le roi d’Espagne appela le premier, qui portait un pain au bout de sa lance, et lui dit : « Jean de Paris est-il en cette belle compagnie ?

— Non, sire, dit l’homme. Jean, mon maître, et sa compagnie dînent aux champs. »

Quand les chariots et les deux cents hommes d’armes furent passés, le roi d’Espagne dit qu’on allât dîner ; cependant les dames demandèrent qu’il laissât bonne garde à la porte, pour que Jean ne passât pas sans être vu. « Ne craignez rien, dit le roi, j’en serais plus mécontent que vous. »

On dîna donc en ne parlant que des merveilles qu’on avait vues, et le roi d’Angleterre n’était pas content. Après dîner ils commencèrent à deviser ; mais il vint deux écuyers qui dirent : « Venez voir la plus belle compagnie du monde. »

Alors les rois sortirent avec les dames et les chevaliers, tenant chacun une demoiselle par la main, et vinrent aux fenêtres ; les autres descendirent dans la rue, qui était toute pleine de peuple.

XXXIV.
Comment les archers de la garde de Jean de Paris entrèrent en grand triomphe.
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Bientôt arrivèrent six clairons superbement équipés, qui sonnèrent si mélodieusement que c’était merveille ; puis vint un grand coursier sautant, qui portait une enseigne ; et après lui deux mille archers bien équipés ; et il y avait beaucoup d’orfévrerie qui reluisait au soleil. Le roi d’Espagne demanda à celui qui portait l’enseigne si Jean de Paris était là ; il répondit que non, que c’étaient les archers de sa garde. « Comment ! dit le roi d’Espagne, appelez-vous archers ces gens qui semblent être des seigneurs ?

— Vous en verrez bien d’autres. »

Et l’enseigne passa outre, menant ses gens en bonne ordonnance.

Et il arriva un des hérauts de Jean pour demander la clef de l’église afin d’avoir vêpres. Le roi lui dit : « Mon ami, vous aurez tout ce que vous demanderez ; mais je vous prie, restez pour nous montrer Jean de Paris.

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— Je vous laisserai mon page, qui vous le montrera ; mais il n’est pas encore ici. Il y a bien des gens qui passeront avant qu’il vienne. »

Et il laissa son page. La princesse lui demanda son nom, et le page dit qu’il se nommait Gabriel. « Gabriel dit-elle, je vous supplie de ne me pas quitter ; et tenez, voici un anneau. » Et elle le lui donna, disant : « Mais, quand viendra Jean de Paris ?

— Mademoiselle, ses gens d’armes viendront d’abord.

— Comment ! ne sont-ce pas eux qui passent ?

— Non, ce sont les archers de l’avant-garde, qui sont deux mille, et il y en a autant à l’arrière-garde. »

Le roi d’Aragon dit : « Comment cela ? Mais va-t-il donc à la guerre contre quelque prince, qu’il mène tant de gens d’armes ?

— Non, dit le page, c’est son train ordinaire.

— Je crois que ces gens-là sortent par une porte et rentrent par l’autre, dit le roi anglais.

— Ce serait fait finement, » dit le roi de Portugal.


XXXV.
Comment le maître d’hôtel de Jean de Paris entra avec les cent pages d’honneur.
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Après que les archers furent passés, il arriva un bel homme qui était vêtu de drap d’or, un bâton à la main, sur une haquenée. Après lui venaient les cent pages d’honneur de Jean de Paris, vêtus de cramoisi ; leur pourpoint de satin était brodé d’or, et ils étaient richement montés sur des chevaux grisons harnachés de velours cramoisi, comme les robes des pages. Ils venaient leur petit train, bien arrangés deux à deux, et il faisait beau les voir, car on les avait choisis soigneusement. Or, la princesse croyait que celui qui était en avant était Jean de Paris, et elle se leva pour le saluer, ainsi que plusieurs barons et plusieurs dames ; mais le page s’en aperçut et dit : « Mademoiselle, ne bougez jusqu’à ce que je vous avertisse ; celui qui est là n’est que le maître d’hôtel ; il est d’office cette semaine, car ils sont quatre qui servent par quartier ; et après lui viennent les pages d’honneur, qui voient comment les logis sont préparés. »

Le page montrait ainsi aux rois toute l’ordonnance, et ils disaient qu’il y en avait de quoi subjuguer le monde.

XXXVI.
Comment un chevalier qui portait une épée dont le fourreau était couvert d’orfévrerie et de pierres précieuses entra en grand triomphe.
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Quand les hommes d’armes furent passés, arriva un chevalier revêtu de drap d’or, monté sur un coursier qui était couvert du même velours, et dont la housse était violette. Ce chevalier portait en sa main une épée dont le fourreau était semé de riches pierreries. Le page cria aux seigneurs et aux dames, et dit : « Mademoiselle, voici celui qui porte l’épée de Jean de Paris ; il sera bientôt ici.

— Hélas ! mon ami, regardez bien, afin de me le montrer de bonne heure.

— Ainsi ferai-je, » dit le page.

Puis venaient six cents hommes montés sur des grisons bien accommodés, avec des harnais tout semés d’orfévrerie, et par-dessus les croupes des chevaux il y avait de fort belles chaînes d’argent toutes dorées, et les cavaliers qui étaient montés dessus étaient habillés de velours cramoisi comme les pages.


XXXVII.
Comment Jean de Paris entra en la cité royale de Burgos.
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Le page, voyant venir Jean de Paris, appela la princesse et lui dit : « Madame, je vais m’acquitter envers vous et vous montrer le plus noble chrétien qu’il y ait, et c’est Jean de Paris. Regardez celui qui porte une baguette blanche à la main et un collier d’or au cou, voyez comme il est beau et gracieux : l’or de son collier ne change point la couleur de ses cheveux. »

La princesse d’Espagne fut joyeuse. Et, en effet, Jean de Paris arrivait, richement habillé, et autour de lui six beaux pages, trois en avant, trois en arrière. Quand elle le vit, elle devint si rouge, qu’il semblait que le feu lui sortait du visage. Le roi de Navarre lui serra la main, s’en étant bien aperçu. Lorsque Jean de Paris passa, elle le salua doucement. Il la vit, et aussitôt l’aima de vraie amitié, faisant la révérence et remerciant du salut ; après quoi il poursuivit son chemin.

XXXVIII.
Comment cinq cents hommes d’armes de l’arrière-garde entrèrent en belle ordonnance.
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Jean de Paris étant entré, arrivèrent les cinq cents hommes d’armes de l’arrière-garde qui le suivaient. Les seigneurs et dames furent ébahis en voyant tant de gens, et la princesse dit : « Hé ! Gabriel, y a-t-il encore des gens d’armes ?

— Madame, dit le page, c’est l’arrière-garde de mon maître ; ils sont cinq cents semblables à ceux qui sont passés les premiers.

— Il serait peu prudent de chercher noise à un tel homme, dit le roi de Navarre ; je ne crois pas qu’il y ait plus de richesses au monde. »

Et les dames allèrent vers le roi d’Espagne, le priant d’envoyer quérir Jean de Paris, ce qu’il promit de faire en hâte.


XXXIX.
Comment le comte Guérin Le Breton de Baëza et ses compagnons allèrent vers Jean de Paris.
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Le roi d’Espagne dit aussitôt au comte Guérin Le Breton de Baëza et à trois de ses barons : « Dites à Jean de Paris que nous le prions de venir en ce palais pour commencer la fête. »

Quand ils arrivèrent au quartier de Jean de Paris, ils trouvèrent les rues fortifiées, avec bonne garde, et on leur demanda qui ils étaient. « Nous sommes, dit le comte, envoyés du roi d’Espagne, et cherchons Jean de Paris.

— Entrez avec les vôtres. »

Ils entrèrent et virent les rues tendues de riches tapisseries. Étant devant le logis, ils trouvèrent grande compagnie des gens d’armes avec leur capitaine, auquel le comte s’adressa pour parler à Jean.

« Qui êtes-vous ? dit le capitaine.

— Je suis le comte Guérin Le Breton de Baëza, que le roi d’Espagne a chargé de venir parler à Jean de Paris.

— Suivez-moi. »

Ils furent conduits en la première salle, qui était tapissée d’un drap d’or à haute lisse, et le regardèrent soigneusement. Le capitaine leur dit : « Attendez un peu encore, parce qu’on tient conseil, et que je n’ose heurter à la porte. »

Ils attendirent donc un peu ; puis on ouvrit. Le capitaine rentra avec un chambellan, et dit que le comte Guérin Le Breton de Baëza voulait parler à Jean de Paris. « Je vais appeler le chancelier, qui lui parlera, » dit-on de l’intérieur.

Le chancelier arriva, qui demanda ce qu’ils voulaient. « Nous voulons, dirent les envoyés, parler à Jean de Paris de la part du roi d’Espagne.

— Eh quoi ! est-il si malade qu’il ne puisse venir ici ? Vous ne pouvez, vous, lui parler. »

Le comte, entendant la réponse, fut ébahi, et retourna dire toute la chose au roi d’Espagne. Les dames furent fâchées, croyant qu’il ne viendrait pas.

Mais le roi d’Espagne et les rois se mirent en route pour savoir des nouvelles de celui qui était si haut personnage.

Le chancelier de Jean, les entendant venir, sortit de la chambre avec cinquante hommes et les reçut avec honneur, eux et leur compagnie ; puis il dit au roi d’Espagne : « Sire, que venez-vous faire ici ? Soyez le bienvenu.

— Je ne me pourrais tenir, dit le roi d’Espagne, de venir voir Jean de Paris, et je le prie de se rendre, s’il le veut bien, en mon palais, parce que nos dames le désirent voir : aussi je vous prie de me faire parler à lui.

— Venez donc, je vous montrerai le chemin. »

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Il le mena en la chambre du conseil, qui était tendue de satin rouge broché de feuillages d’or, avec un ciel bleu à étoiles de fins diamants, puis ils entrèrent en un appartement tendu de velours vert, sur lequel était brodée en or, et avec des perles, l’Histoire de l’Ancien Testament. Au coin de cette salle il y avait un riche siége à trois degrés, couvert d’un poêle d’or, et par-dessus était un pavillon à franges de diamants, rubis, émeraudes, saphirs, améthystes, grenats, topazes, opales, et autres pierres précieuses qui étincelaient merveilleusement. Jean de Paris et ses gentilshommes parurent alors, vêtus de satin blanc à crevés de soie cerise. Le seul Jean avait un collier de pierreries.

« Voici le roi d’Espagne qui vient voir Jean de Paris, » dit le chancelier aux barons ; et il s’avança vers Jean, qui était assis sur le siége.

XL.
Comment le roi d’Espagne entra avec plusieurs barons dans la chambre verte.
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Le chevalier se mit à genoux devant Jean de Paris, disant : « Sire, voici le roi d’Espagne qui vous vient saluer. » Et il s’inclina.

Jean se leva de son siége et alla donner l’accolade à son hôte, disant : « Sire, roi d’Espagne, Dieu vous garde, vous et toute votre compagnie.

— Soyez le bienvenu en ce pays, dit le roi d’Espagne. Je vous prie de venir en mon palais voir les dames qui ont un grand désir de vous voir, et aussi plusieurs rois, princes et seigneurs qui vous recevront avec joie. »

Aussitôt toutes sortes de confitures furent mises dans de grandes coupes d’or, avec des vins de plusieurs sortes. Quand ils eurent fait collation, Jean de Paris dit au roi d’Espagne : « Allons voir les dames. »


XLI.
Comment Jean de Paris s’assit au plus haut de la salle avec la fille du roi.
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Jean de Paris étant arrivé en la salle avec le roi d’Espagne, les grands seigneurs et les dames vinrent au-devant d’eux. Et Jean salua les rois d’Angleterre, d’Aragon, de Navarre, et aussi ceux d’Écosse et de Pologne ; puis il ôta son chapeau et salua les reines en les embrassant. Ensuite il prit la fille du roi, Louise-Herminie, par la main en lui disant : « Je vous remercie, ma sœur, de votre bon accueil. »

Elle rougit et s’inclina ; et Jean de Paris dit à ses barons : « Saluez les dames, après quoi nous irons nous reposer. »

Puis, prenant les reines par les mains, il alla s’asseoir au plus haut lieu de la salle et dit : « Messeigneurs, prenez places, car nous avons pris la nôtre. »

Et il commença à deviser avec les reines, et, en parlant, la princesse lui dit : « Seigneur, vous avez amené une belle armée.

— Madame, je l’ai fait pour l’amour de vous.

— Comment, dit-elle en rougissant, pour l’amour de moi ?

— Oui, » dit Jean de Paris.

Alors le roi de Navarre dit au roi d’Espagne : « Mon cousin, votre beau-fils blâmait cet homme en racontant que parfois ses discours sentaient la folie ; je crois qu’il n’est pas si légère personne ; seulement il parle à mots couverts, et on a peine à les entendre : je voudrais que nous pussions les lui faire expliquer.

— Je le veux bien, dit le roi d’Espagne, mais j’ai peur de lui déplaire. »


XLII.
Comment le roi d’Espagne fit apporter la collation pour Jean de Paris.
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Le roi fit apporter la collation, et le maître d’hôtel demanda à un des barons de Jean de Paris comment il le ferait boire. « Attendez, dit le baron, je vais chercher celui qui le sert. » Et il alla dire au duc de Normandie qu’on voulait servir du vin.

Le duc appela son écuyer et lui dit d’aller prendre les coupes pour servir ; puis il commanda aux autres écuyers de le suivre, et ils vinrent se présenter dans cet ordre à Jean de Paris, lequel prit sa coupe, fit donner les autres aux rois en disant : « Buvons en hâte, » et but sans attendre personne. Lorsqu’il eut bu, il donna sa coupe à la princesse et lui dit : « Chère amie, j’ai bu à vous ; ainsi n’ayez crainte de moi.

— Seigneur, dit-elle, je n’ai pas de raisons pour vous craindre, et je vous remercie. »

Les rois, seigneurs et dames burent, fort étonnés de ce que Jean de Paris prenait ainsi le pas sur tous les rois, qui étaient plus vieux de lui. Quand la collation fut faite, les rois, reines, princes, seigneurs et dames s’approchèrent de Jean de Paris pour lui parler.

XLIII.
Comment le roi d’Espagne demanda à Jean de Paris l’explication des mots qu’il avait dits au roi d’Angleterre.
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Pour lors le roi d’Espagne dit à Jean de Paris : « Si je n’avais peur de vous déplaire, je vous demanderais l’explication de quelques mots que vous avez dits en chemin.

— Demandez-moi ce qu’il vous plaira de savoir, reprit Jean, et je ne serai pas long à vous répondre.

— Selon vous, dit le roi espagnol, mon beau-fils, le roi d’Angleterre, devrait faire porter à ses gens des maisons pour les garder de la pluie ; je ne puis interpréter cela. »

Jean de Paris se prit à rire et dit : « Tout ici est aisé. Mes gens et moi, nous avions des manteaux et des chaperons à gorges pour la pluie ; quand il faisait sec, nous les mettions dans nos valises. Les valises sont les maisons que je conseillais à votre beau-fils de porter.

— Je vous demanderai encore une autre chose : un jour vous avez dit qu’il faudrait qu’il fît porter par ses gens un pont pour passer la rivière.

— Il est vrai que près de Bayonne nous trouvâmes une petite rivière bien creuse. Le roi d’Angleterre et ses gens étaient mal montés, et il se noya du monde. Ce que j’ai dit signifie qu’il faut avoir de bons chevaux pour passer les rivières.

— Pourquoi aussi avez-vous dit que votre père était venu en ce pays il y a douze ans et avait tendu un lacs à une perdrix, et que vous veniez voir si la bête était prise ?

— Ah ! pour cela je ne blâme pas le roi d’Angleterre s’il n’y a pas vu clair. Il y a environ douze ans (et vous le savez, sire), mon père vint en ce pays rétablir un ami à lui qui était en querelle avec ses sujets ; quand il eut fait toute chose pour le bien, l’ami et sa femme lui donnèrent leur fille pour la marier, et il dit que ce serait pour son fils, qui est moi. Voilà quelle est la perdrix que je suis venu prendre. Il faut vous dire, messieurs, que mon père était et que je suis le roi de France. »

Je vous laisse à imaginer quelle fut, à ces mots, la stupéfaction de toute l’assemblée.

XLIV.
Comment le roi de France épousa la fille du roi d’Espagne.
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Le roi Jean épousa la fille du roi d’Espagne dans la ville de Burgos, et de grandes réjouissances furent faites par tout le royaume.

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Tandis que la fille du roi d’Espagne, gaie, heureuse, contente, avait en les yeux mille rayons de joie claire, le roi anglais, sur ses tristes vaisseaux, reprenait piteusement le chemin de Londres.

Les Parisiens chantaient sur le Pont-Nouveau du Palais[9] et sur la place Maubert :


C’est un roi bien bon et sage

Qui la France mènera :
Reine prise en mariage
A qui doute le dira.

Et ils faisaient mille feux de joie à en incendier les carrefours.


   On ne voit pas dans l’histoire
   Un plus triomphant pays,

   Princes de plus grande gloire
   Que ville et roi de Paris.
   Le destin veut que la France
De l’univers entier soit la règle et l’orgueil.
Lorsque Jean, notre ami, dans sa fière vaillance,
   De l’Espagne franchit le seuil,
Il fait voir qu’il n’est pas de contrée où ne puisse,

   Si le bon droit est violé,
D’un monarque français pénétrer la justice,
Et, dès qu’il est vainqueur, il est plein de pitié.
Même avant que de vaincre il est d’humeur joyeuse :
   Ainsi va l’esprit des Français.
   Dame Fortune est trop heureuse
   De travailler à leurs succès.

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  1. Note 39 : Ville de la Vieille-Castille où il y avait de nombreuses fabriques de drap, célèbres au moyen âge, et qui était presque toujours le centre des mouvements populaires.
  2. Note 40 : Bordeaux, chef-lieu du département de la Gironde, grand port marchand. — Bayonne, sous-préfecture du département des Basses-Pyrénées, port de mer.
  3. Note 41 : Ville considérable de la Vieille-Castille, entre Ségovie et les Pyrénées.
  4. Note 42 :< Saint-Denis près Paris. Il y a une église fameuse qui a dû à Dagobert sa première illustration, et qui depuis a été adoptée pour le lieu de sépulture des rois de France.
  5. Note 43 : La famille de Lancastre a joué un grand rôle dans l’histoire d’Angleterre. Le comté de Lancastre est un des comtés du nord, du côté de la mer d’Irlande.
  6. Note 44 : Plaine fertile en blé qui s’étend du côté d’Orléans et de Chartres, entre la Seine et la Loire.
  7. Note 45 : A mi-chemin entre Orléans et Paris.
  8. Note 46 : La haquenée est un cheval de dame qui va doucement le pas de l’amble.
  9. Note 47 : Le pont au Change.