Légendes pour les enfants/Robert le Diable

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, illustr.
Hachette (p. 141-200).


NOTICE.[modifier]

Ce n’est pas non plus une histoire inventée à plaisir et imaginée par passe-temps que celle du terrible Robert le Diable, qui, après avoir fait tant de mal, fit pénitence et fut homme de bien.

Guillaume le Conquérant, celui-là même qui, étant duc de Normandie, conquit l’Angleterre et s’y établit avec ses barons, avait un fils nommé Robert Courte-Heuse qui fut un bien mauvais sujet, fit mille tours méchants et finit par rester vingt-sept ans dans les prisons de l’Angleterre. Peu importe que ce Robert Courte-Heuse n’ait pas exactement vécu comme nous allons voir que s’est conduit Robert le Diable ; ce qui est certain, c’est que le peuple, en France et en Angleterre, a gardé le souvenir d’un Robert de Normandie qui s’était rendu redoutable aux gens de son époque. On prononce encore son nom en certains lieux, et ce ne sont pas seulement des historiens comme Guillaume de Jumiéges et Orderic Vital qui en parlent.

Du reste, la légende de Robert le Diable est extrêmement vieille. Il y a à la Bibliothèque impériale[1] deux manuscrits d’un roman en vers du treizième siècle qui a été imprimé en 1837 sous ce titre : Le Roman de Robert le Diable, en vers du treizième siècle, pour la première fois, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du roi, par G.S. Trébutien. Paris, Silvestre, in-4° (en caractères gothiques).

Rien n’empêche de penser qu’il y a eu une légende antérieure à ce roman en vers du treizième siècle.

En tout cas, du treizième siècle au temps où vivait Robert GourteHeuse, la distance n’est pas très-grande. Après le roman vient un poëme dramatique, ou mystère qui a été trouvé parmi les Mystères de Nostre-Dame sous ce titre : Cy commence un miracle de N.D. de Robert le Dyable, fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses meffaiz qu’il feist le fol sans parler ; et depuis ot noitre sire mercy de li et espousa la fille de l’empereur. On l’a publié en 1836.

Mais à quoi bon les renseignements d’érudition ? Contentons-nous de savoir qu’au treizième siècle, sous saint Louis probablement, en tête des Chroniques de Normandie[2], a été écrit en prose le récit des aventures de Robert le Diable.

Une fois écrite, l’histoire s’est vite répandue. En 1496, paraît la Vie du terrible Robert le Diable, lequel après fut nommé l’homme Dieu. (Lyon, P. Mareschal, in-4°.) C’est là le livre qui a servi de modèle au narrateur dont la Bibliothèque bleue a imprimé l’œuvre. Nous avons eu fort peu de chose à faire pour que le style ancien, qui a amusé et instruit nos pères, pût instruire aujourd’hui et amuser encore leurs enfants, sans qu’il y eût rien d’obscur ou d’inusité dans les formes du langage.

Ce n’est pas précisément la vieille légende telle qu’elle était il y a trois ou quatre cents ans ; mais ce n’est pas un récit qui en diffère beaucoup.

Quel qu’il soit, l’auteur de cette Vie du terrible Robert le Diable était un habile homme qui entendait l’art de

composer une histoire. LE DIABLE.

I.
Commencement de l’histoire de Robert le Diable.
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Dans la ville de Rouen, au pays de Normandie, naquit un enfant qui fut nommé Robert le Diable, ce qui est un nom fort épouvantable ; et la cause pour laquelle il fut ainsi nommé, je vais vous la faire connaître.

En ce temps il y avait un duc en Normandie, vaillant et valeureux, doux et courtois, lequel craignait Dieu et faisait faire bonne justice à chacun ; pieux, plaisant à Dieu et au monde : on l’appelait Hubert. Il fut fait mention de ses exploits et de sa vaillance en plusieurs chroniques anciennes, et il y avait en lui tant de bonnes qualités et de vertus que ce serait quasi chose impossible à raconter. Or il advint un jour de Noël que le duc tint sa cour à Vernon-sur-Seine[3], où se rendirent tous les barons et chevaliers de Normandie. Comme il n’était pas encore marié, les barons le prièrent de prendre femme afin d’augmenter sa lignée et d’avoir des successeurs.

Le duc voulut obtempérer à la prière de ses barons, et il leur répondit qu’il ferait volontiers ce qui leur plaisait, mais qu’il ne pouvait trouver une femme qui lui convînt « Il ne m’appartient pas, disait-il, de prendre femme de plus haut lieu que je ne suis, et je ne dois pas non plus m’abaisser, car je ferais déshonneur à ma famille. C’est pourquoi il me semble qu’il vaut mieux rester ce que je suis que de faire une chose qui ne convient pas et de laquelle je pourrais me repentir. »

Lorsqu’ il eut prononcé ces paroles, le plus sage et le plus ancien de la compagnie se leva et dit : « Seigneur duc, vous avez parlé sagement ; mais, si vous voulez me croire, je vous dirai une chose dont vous serez joyeux. Le duc de Bourgogne a une belle fille, sage et honnête, qui vous convient à merveille. En l’épousant, vous pourrez accroître votre honneur, votre puissance et vos alliances ; et, si votre plaisir était de la faire demander, je suis certain qu’on ne vous la refuserait point. »

Alors le duc répondit que cela lui plaisait et que c’était sagement parler. Il ne tarda donc pas à demander la demoiselle, qui lui fut accordée, et on fit des noces magnifiques.

II.
Comment, après que le duc de Normandie eut épousé la fille du duc de Bourgogne, il retourna à Rouen.
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Le duc, ayant épousé ladite demoiselle, l’emmena en très-grande pompe en la cité de Rouen, accompagné de plusieurs barons, chevaliers, dames et demoiselles, tant du pays de Bourgogne que d’ailleurs ; il fut reçu avec magnificence, et il y eut de grandes réjouissances entre les Bourguignons et les Normands qui se trouvaient rassemblés là.

Le duc et la duchesse vécurent ensemble sans avoir d’enfant jusqu’à l’âge de quarante ans. Ils étaient gens de bien, craignant et aimant Dieu, se confessant souvent de leurs péchés, faisant aumônes et oraisons, se montrant doux et humains à chacun, de sorte que tous biens et toutes vertus abondaient en eux. Le duc adressait ses prières à Dieu pour avoir des enfants par lesquels il pût être servi et honoré ; mais, quelques prières qu’il fît, il n’en pouvait obtenir. Et il s’en plaignait souvent devant la duchesse, qui lui répondait : « Sire, il faut nous y résigner, puisque cela plaît à Dieu, et avoir patience en toutes choses. »


III. Comment naquit Robert et comment sa mère le donna au diable dès le commencement.[modifier]

Peu de temps après, le duc alla à la chasse fort courroucé. Troublé en soi-même, il se plaignait et disait : « Je vois de nobles dames mères de plusieurs enfants qui font leur joie ; je reconnais bien maintenant que Dieu me hait. »

Alors le diable, qui est toujours prêt à décevoir le genre humain, tenta le duc et lui troubla si fort l’entendement que, quand il fut rentré en son palais, il alla trouver la duchesse, et pria Dieu de lui donner lignée. La duchesse, qui était en colère, dit follement : « S’il me vient un enfant, au diable soit-il donné ! Oui, dès à présent, je le lui donne de bonne volonté ! »

Justement ce jour-là Dieu leur accorda un enfant qui devait faire bien du mal dans sa vie, comme vous verrez ci-après ; car, naturellement, il était enclin à tous les vices et à toutes les fautes ; toutefois, à la fin il se corrigea et se convertit si bien qu’il paya à Dieu une amende salutaire de ses forfaits ; et il fut sauvé, comme le témoigne assez amplement l’histoire particulière de sa vie.


IV.
Des terribles signes qui furent vus à la naissance de Robert le Diable.
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La duchesse mit son enfant au jour avec grande peine et douleur.

Peu après que l’enfant fut né, il se montra une nuée si obscure qu’il semblait que la nuit était proche ; et il commença à tonner si merveilleusement et il y eut tant d’éclairs qu’on eût cru le ciel ouvert et la maison enflammée.

Les quatre vents furent aussi émus de telle manière que la maison tremblait ; il en tomba une grande partie sur le sol. Les seigneurs et les dames qui étaient là croyaient qu’ils allaient mourir, vu les terribles tempêtes qui couraient dans le ciel ; mais à la fin Dieu voulut que le temps s’apaisât, et le calme reparut.

On porta l’enfant vers les fonts baptismaux[4], il fut nommé Robert, et tous ceux qui le voyaient s’é merveillaient de ce qu’il était si grand : car on eût dit qu’il avait déjà un an. Du temps qu’on le portait à l’église et qu’on le ramenait au logis, il ne cessa de pleurer et de gémir. Incontinent les dents lui vinrent, et il s’en servit pour mordre les nourrices qui l’allaitaient, tellement que nulle femme ne le pouvait plus allaiter ; et force fut qu’on lui donnât à boire dans un cornet qu’on lui mettait en la bouche. Avant qu’il eût un an, il parlait aussi bien que parlent les autres enfants à cinq. Plus il croissait, plus il prenait plaisir à mal faire ; car, depuis qu’il pouvait aller tout seul, il n’était ni homme ni femme qui le pussent tenir ; et, quand il trouvait les autres petits enfants, il les battait, leur jetait des pierres et les frappait de gros bâtons. En quelque lieu que ce fût ; il ne cessait de mal faire. Il commença bien jeune à mener une mauvaise vie ; il rompait les bras à l’un et les jambes à l’autre.

Les barons qui le voyaient disaient que c’était jeunesse et prenaient plaisir à ce que faisait l’enfant. Plus tard ils s’en repentirent.


V.
Comment tous les enfants, d’un commun accord, le nommèrent Robert le Diable.
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Bientôt après l’enfant grandit, non en bon cœur, mais seulement de corps : ne dit-on pas communément que la mauvaise herbe croit vite ? Il allait par les rues, frappant et heurtant ce qu’il rencontrait, comme s’il eût été enragé ; et nul n’osait se trouver devant lui.

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Quelquefois les enfants s’assemblaient contre lui et le battaient, et, quand ils le voyaient, la plupart disaient : « Voici le Diable ! » et ils s’enfuyaient devant lui comme les brebis devant le loup. Cette méchanceté fit qu’ils le nommèrent tous Robert le Diable. Cela fut connu bientôt dans le pays, de sorte que le nom lui resta ; et il lui restera tant que durera le monde.

Quand l’enfant eut sept ans, le duc, voyant ses mauvaises manières, le fit venir pour lui faire des remontrances et lui dit : « Mon fils, il est temps que vous ayez un maître pour qu’il vous instruise et vous mène à l’école ; car vous êtes assez grand pour apprendre ce qu’il faut apprendre, comme à lire et à écrire[5], et aussi pour vivre en bonnes mœurs. » Et il lui donna un maître pour l’instruire et le gouverner.


VI.
Comment Robert le Diable tua le maître d’école d’un coup de couteau.
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Ainsi qu’on le sait, le maître voulant un jour corriger Robert de plusieurs fautes qu’il avait commises, Robert tira son couteau et l’en frappa tellement qu’il en mourut. Puis Robert dit à son maître en lui jetant son livre par dépit : « Maître, voilà votre science ; jamais prêtre ni clerc[6] ne sera mon maître ; je vous l’ai assez fait connaître. »

Et depuis, il n’y eut maître si hardi qui osât entreprendre de l’instruire et châtier en quelque manière que ce fût ; force fut donc au duc de le laisser vivre à sa fantaisie.

Il ne se plaisait qu’à mal faire ; il n’avait aucun respect pour Dieu et l’Église, et ne gardait en rien ni raison ni mesure. Il était enclin à tous les vices. Quand il allait à l’église et qu’il voyait que les prêtres et les clercs voulaient chanter, il avait des poudres et autres ordures qu’il jetait par grande dérision. S’il voyait des gens prier Dieu, il les frappait par derrière. Chacun le maudissait donc pour le mal qu’il faisait ; et le duc, voyant son fils si méchant et si mal morigéné, en était assez peiné pour désirer sa mort. La duchesse en était si inquiète que c’était merveille. Un jour elle dit au duc : « L’enfant a beaucoup d’âge et est assez grand ; il me semble qu’il serait bon de le faire chevalier ; il changera peut-être de vie. » Le duc approuva ces paroles de la duchesse. Robert n’avait que dix-sept ans.

VII.
Comment Robert fut fait chevalier.
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Quelques jours avant la Pentecôte, le duc ordonna par tout son pays que les principaux de ses barons s’assemblassent. En leur présence, il appela Robert et lui dit (après avoir eu l’avis de tous les assistants) : « Mon fils, entendez ce que je veux dire par le conseil de nos barons. Vous serez chevalier, afin que vous puissiez hanter les autres chevaliers et prud’hommes[7], et changiez vos habitudes ; et ayez de meilleures manières de vivre, car les vôtres sont déplaisantes ; soyez donc courtois, humble et bon, ainsi que sont les autres chevaliers, car les honneurs changent les mœurs. »

Alors Robert répondit à son père : « Je serai donc chevalier ; mais il ne m’importe que je sois en haut ou en bas ; je suis décidé à faire entièrement ce qu’en mon cœur je pense, et à agir ainsi que mon esprit me conduira, d’où il suit que je n’ai pas à changer mes manières de vivre. »

La veille[8] de la Pentecôte fut bien veillée ; mais, en cette nuit, qui eût dû être toute de recueillement, Robert ne cessa de frapper l’un et de heurter l’autre, ne se souciant guère de prier Dieu. Le lendemain, jour de la Pentecôte, Robert fut fait chevalier. Le duc fit crier une joute à laquelle fut Robert, qui ne craignait nul homme, tant hardi fût-il. Il attaquait quiconque se trouvait là. Les joutes commencèrent, et, si vous vous y étiez trouvé, vous auriez vu beau carnage : car Robert, qui était tout plein de cruauté, n’épargnait personne ; tous ceux qui étaient devant lui, il les faisait tomber de cheval à terre ; à l’un il rompait le col, à l’autre la cuisse. Il attendait tout homme qui venait jouter contre lui ; mais nul n’échappait de ses mains sans en porter la marque ou aux reins ou aux cuisses ; tous étaient marqués quelque part. Il gâta dix chevaux en ces joutes. Les nouvelles en furent portées au duc, qui en fut bien fâché ; il y alla et voulut faire cesser les engagements ; mais Robert, qui semblait enragé et hors de sens, ne voulut pas obéir au duc son père ; il commença à frapper de côté et d’autre et à abattre chevaux et chevaliers, tellement qu’en ce jour-là il tua trois des plus vaillants chevaliers. Tous ceux qui étaient à lui demandèrent quartier ; mais c’était en vain, et nul n’osait se trouver devant lui, tant il était fort, et parce qu’il était si inhumain que chacun le haïssait. On lui disait : « Pour la grâce de Dieu, Robert, laissez la joute ; car monseigneur votre père a fait dire que chacun cesse, et il est courroucé de ce que plusieurs personnes de qualité ont perdu la vie. » Mais Robert, qui était échauffé et quasi hors de sens, ne tenait aucun compte des choses qu’on lui disait ; il faisait de pis en pis, tuant tous ceux qu’il rencontrait. Robert fit tant que le peuple s’émut et vint vers le duc, disant : « Seigneur duc, c’est grande folie de souffrir que votre fils Robert fasse ce qu’il fait ; pour Dieu, veuillez y porter remède. »


VIII.
Comment Robert allait par le pays de Normandie, désolant et prenant tout, et blessant chacun.
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Quand Robert vit qu’il n’y avait plus personne aux joutes, il s’en fut par le pays, où il fit des maux bien plus grands que ceux qu’il avait faits jusqu’alors. Il tua tant de gens que ce fut pitié. Et il n’y avait nul homme en Normandie qui ne fût outragé par lui ; mêmement il pillait les églises et leur faisait guère incessamment. Il n’y avait abbaye qu’il ne fît dépouiller et détruire.

Tous ceux qu’il avait battus, blessés et volés, venaient se plaindre au duc et lui racontaient le désordre que faisait Robert par tout le pays de Normandie. L’un disait : « Monseigneur, votre fils m’a pris ma femme ; » l’autre disait : « Il a enlevé ma fille ; » l’autre disait : « Il m’a volé ; » l’autre disait : « Il m’a battu et blessé. »

Le duc, qui entendait dire ces choses de son fils, se prit à pleurer et dit : « J’ai eu une grande joie en voyant qu’il me naissait un fils ; mais j’en ai un qui me fait tant de peine que je ne sais ce que je dois faire. »


IX.
Comment le duc de Normandie envoya des gens pour prendre son fils Robert qui leur creva les yeux.
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Un chevalier qui était là, voyant le duc en cette grande douleur, lui dit : « Monseigneur, je vous conseille de mander Robert et de le faire venir devant vous, en la présence de toute votre cour. Vous lui défendrez de faire dorénavant le moindre mal, lui disant que, s’il désobéit, vous le ferez emprisonner et ordonnerez justice. »

Le duc écouta volontiers ce conseil et dit que le chevalier avait parlé sagement. Il envoya aussitôt des gens par le pays pour chercher Robert, et leur commanda de l’amener devant lui.

Robert, qui était dans les champs, apprit que le peuple s’était plaint à son père et que le duc avait commandé qu’il fût pris et mené devant lui. Sa colère fut grande ; et à tous ceux qu’il rencontrait, même aux messagers de son père, il creva les yeux. Quand il les eut ainsi aveuglés, il leur dit par moquerie : « Mes amis, vous en dormirez mieux ; allez dire à mon père que je ne fais guère attention à ses ordres, puisque, en dépit de lui et de ce qu’il me mande, je vous ai crevé les yeux, comme vous devez le savoir. »

Les messagers qui avaient été envoyés pour amener Robert retournèrent en pleurant vers le duc et lui dirent : « Voyez, seigneur, comme votre fils nous a aveuglés et mal accommodés. » Le duc fut fort fâché des nouvelles qu’il avait apprises, et il commença à songer à ce qu’il devait faire pour venir à bout de son fils.


X.
Comment le duc de Normandie fit faire commandement par tout son pays que Robert fût pris et mené en prison, lui et ses compagnons.
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Il réunit son conseil et dit : « Seigneurs, ne pensez plus à cela ; car je vous certifie, vu la grande rébellion de Robert et ce qu’il a fait aux messagers, que jamais il ne reviendra vers nous ; mais il est nécessaire de punir les maux qu’il a faits, comme le veulent la raison, les lois et la justice. »

Ayant ainsi parlé, il envoya incontinent, par toutes les villes du duché, crier, publier et commander, de par lui, à tous les sergents, justiciers et officiers, qu’ils fissent diligence pour prendre Robert et l’enfermer, et avec lui tous ceux qui étaient de sa bande et qui l’aidaient à mal faire. Cet édit fait et publié par le duc vint à la connaissance de Robert le Diable, et peu s’en fallut qu’il ne perdît la raison. Il grinçait des dents et jurait qu’il ferait la guerre au duc son père, et qu’il le mettrait à mal : en quoi le diable le conseillait.


XI.
Comment Robert le Diable établit une maison dans un bois ténébreux et obscur, et là, fit des maux sans nombre.
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Robert fit faire une maison forte dans un grand bois, en un lieu obscur et ténébreux, où il alla établir sa résidence. Or ce lieu était presque inhabitable et plus périlleux qu’on ne saurait dire. Robert fit assembler avec lui tous les mauvais garçons du pays et les retint pour le servir ; car il y en avait de mauvais et de diverses sortes, comme larrons, meurtriers, gens pervers et mauvais, épieurs de chemins, brigands de bois, et gens bannis, gens excommuniés, désireux de mal faire, gens gloutons et orgueilleux, et les plus terribles de ceux qui vivaient alors sous les cieux ; Robert en fit une grande troupe, dont il était capitaine.

En ce bois, Robert et ses compagnons faisaient des maux innombrables et sans honte aucune. Ils coupaient la gorge des voyageurs et détruisaient les marchands ; nul n’osait aller dans les champs à cause de la crainte qu’on avait d’eux ; chacun tremblait de peur ; tout le pays était pillé par Robert et ses compagnons ; nul n’osait sortir de son logis : car aussitôt on était pris et enlevé par eux, et les pauvres pèlerins qui passaient par le pays étaient saisis et mis à mort.

Tout le peuple les craignait donc et les redoutait, comme les brebis craignent les loups ; car, à la vérité, ils étaient tous des loups, ravissant et dévorant ce qu’ils pouvaient rencontrer. Robert le Diable mena en ce lieu une très-mauvaise vie avec ses compagnons ; à toute heure il voulait manger et gourmander, et jamais il ne jeûna, que ce fût grande vigile, carême ou quatre-temps. Tous les jours il mangeait de la chair, le vendredi comme le dimanche. Mais après que lui et tous ses gens eurent commis une foule de crimes, il eut lui-même à souffrir beaucoup, comme vous verrez ci-après.

XII.
Comment Robert le Diable tua sept ermites en un bois.
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Or, durant le temps où Robert le Diable était en ce bois avec ses meurtriers et pilleurs d’églises, pires que dragons, loups et larrons, il n’avait pas son pareil au monde pour le mal, car il ne craignait ni Dieu ni diable. Un jour qu’il avait grande volonté de mal faire, il s’en alla hors de sa maison pour chercher quelque mauvaise aventure ou quelqu’un qu’il pût tourmenter, comme il avait accoutumé ; quand il fut dans le bois, il rencontra sept ermites et les tua avec son épée. Ils ne lui voulurent opposer aucune résistance ; mais ils souffrirent et endurèrent pour l’amour de Dieu tout ce qu’il leur voulut faire ; puis, quand il eut tout tué, il dit en se riant d’eux : « J’ai trouvé une belle nichée. »

Ainsi Robert le Diable commit un grand meurtre en dépit de Dieu et de la sainte Église. Il voulait mettre tout le monde en sa sujétion. Après qu’il eut fait cette méchanceté, il sortit de la forêt comme un diable forcené et pire qu’un enragé ; et ses vêtements étaient tout rouges et teints du sang de ceux qu’il avait tués.

XIII.
Comment Robert s’en alla au château d’Arques vers sa mère, qui y était venue dîner.
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Une fois Robert arriva dans le voisinage du château d’Arques[9] ; en chemin il tua un pauvre petit berger qui lui avait dit que la duchesse sa mère devait venir dans le château. Quand il fut tout à fait près de la porte, les hommes, les femmes et les petits enfants s’enfuyaient devant lui ; les uns s’enfermaient dans leurs maisons et les autres se retiraient dans l’église. Alors Robert, voyant que chacun fuyait devant lui, commença à penser en lui-même, et dit en pleurant : « Mon Dieu, d’où vient donc que chacun s’enfuit devant moi ? je suis bien malheureux et le plus infortuné homme de ce monde ; il semble que je sois un loup. Hélas ! je conçois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les hommes. Je dois maudire ma vie, car je crois que je suis haï de Dieu et du monde. »

Dans ces sentiments, Robert vint jusqu’à la porte du château et descendit de son cheval ; mais personne n’osait approcher de lui pour le prendre, et il n’avait point de page pour le servir. Il laissa le cheval à la porte du château, et s’en alla à la salle où était sa mère ; et, quand elle vit son fils, duquel elle savait la cruauté, elle fut tout épouvantée et voulait s’enfuir. Alors lui, qui avait vu que les gens s’étaient enfuis devant lui et qui en avait grande douleur, s’écria : « Madame, n’ayez pas peur de moi et ne bougez jusqu’à ce que je vous aie parlé. » Il s’approcha d’elle et lui parla en cette manière : « Madame, je vous supplie qu’il vous plaise de me dire d’où vient que je suis si terrible et si cruel ; car il faut que cela procède de vous ou de mon père : ainsi je vous prie de me dire la vérité. »

La duchesse fut étonnée d’ouïr ainsi parler Robert, et, reconnaissant son fils, se jeta à ses pieds et lui dit en pleurant : « Mon fils, je veux que vous me coupiez la tête. » Car elle savait bien que c’était par elle que Robert était si méchant, à cause des paroles qu’elle avait dites autrefois.

Robert lui répondit : « Hélas ! madame, pourquoi vous ferais-je mourir, moi qui ai tant fait de maux ? Je serais pire que jamais, et je ne ferai cela pour rien au monde. »

Alors la duchesse lui raconta comment elle l’avait donné au diable ; elle se croyait la plus malheureuse femme qui fut jamais, et peu s’en fallait qu’elle ne se désespérât. Quand Robert entendit ce que sa mère lui disait, il tomba évanoui de la douleur qu’il eut au cœur, puis il revint à lui, pleura amèrement, et dit : « Les diables ont grande envie d’avoir mon corps et mon âme ; mais dorénavant je veux cesser de mal faire, renonçant à toutes les œuvres du démon. »

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Puis il dit à sa mère : « Ma très-honorée dame et mère, je vous supplie humblement que ce soit votre bon plaisir de me recommander à mon père, car je veux aller à Rome, où présentement est le pape avec l’empereur[10], pour me confesser des péchés que j’ai faits, ne pouvant plus dormir en repos jusqu’à ce que j’aie été vers le pape, qui absout les pécheurs. Mon père m’a fait bannir de son pays et toujours m’a fait grande guerre ; mais de tout cela je ne me soucie. Je n’ai jamais voulu amasser de richesses ; je suis décidé tout à fait à travailler au salut de mon âme, et dorénavant j’y emploierai tout mon temps et mon entendement. »


XIV.
Comment Robert quitta sa mère, qui en eut grande douleur.
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Robert monta à cheval et retourna vers ses gens, qu’il avait laissés dans la forêt, et la duchesse demeura en son hôtel, s’affligeant et se tourmentant pour l’amour de son fils qui avait pris congé d’elle. Souvent elle s’écriait à haute voix : « Hélas ! que j’ai de douleur ! Que ferai-je ? mon fils Robert n’a pas tort s’il n’accuse que moi ; car il me hait ; et je me veux du mal, moi qui suis cause de tant de maux qu’il a faits. »

Tandis que la duchesse se désolait ainsi, le duc arriva, et, quand il fut auprès d’elle, elle lui répéta tristement ce que Robert avait dit ; le duc lui demanda si son fils se repentait du mal qu’il avait fait. « Ce que Robert veut entreprendre ne saurait jamais réparer les grands dommages qu’il a faits par le pays ; et toutefois je prie Dieu de le vouloir conduire de telle façon qu’il arrive à bonne fin : car je ne crois pas que jamais il puisse revenir, s’il ne se met en chemin pour aller à Rome, et il mourra si Dieu n’a pitié de lui. »

Lorsque Robert fut parti d’Arques, il chemina si longtemps qu’il arriva dans le bois où il avait laissé ses compagnons, qui étaient à table et dînaient. Quand ils virent Robert, ils se levèrent tous pour lui faire honneur ; mais Robert commença à leur remontrer leur vie perverse et mauvaise, en les voulant corriger, et il leur dit : « Pour l’honneur de Dieu, compagnons, entendez bien ce que je veux vous dire : vous savez et connaissez la détestable vie que nous avons menée le temps passé, très-dangereuse pour nos corps et nos âmes ; vous savez combien d’églises nous avons détruites et ruinées, combien de marchands nous avons volés et tués. On aurait peine à compter les gens d’Église et les vaillants hommes qui ont été mis à mort par nous : aussi sommes-nous tous en danger d’être damnés, si Dieu n’a pitié de nous. Je vous supplie, pour l’amour de Dieu, de renoncer à cette dangereuse vie, et de faire avec moi pénitence des péchés que nous avons commis. Quant à moi, je suis décidé à me rendre à Rome, où présentement est le pape avec l’empereur, pour confesser mes péchés, espérant obtenir mon pardon ; et je ferai pénitence de tous les crimes que j’ai commis. »

Alors un des larrons se leva comme un fou et dit à ses compagnons : « Avisez le renard ; il deviendra ermite. Robert se moque bien de nous ; il est notre capitaine et notre maître ; c’est lui qui fait la pire besogne de nous tous et qui nous montre le chemin. Que vous semble de ceci ? durera-t-il en cette résolution ?

— Seigneurs, dit Robert, je vous supplie de bon cœur, ne dites pas ces choses ; mais pensez au salut de vos âmes et de vos corps ; demandez pardon à Dieu tout-puissant ; il aura pitié de vous. Ce serait une grande erreur que de demeurer en cet état. Employez vos œuvres à honorer et à servir Dieu. »

Quand Robert eut dit cela, un des larrons lui dit : « Notre maître, laissez ces choses, car vous parlez pour rien : quoi que vous puissiez dire ou faire, nous ne vivrons jamais autrement, et soyez assuré que telle est notre intention. A cela nous sommes obstinés ; nous ne demeurerons jamais en paix ni ne cesserons de mal faire ; car nous ne changerons jamais. »

Tous les autres qui étaient là dirent d’un commun accord : « Il est vrai ; car ni pour vie ni pour mort, nous ne changerons point ; nous l’avons ainsi conclu entre nous : c’est notre volonté. »


XV.
Comment Robert le Diable assomma ses compagnons.
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Robert, ayant entendu ce que les larrons disaient, en fut courroucé et dit : « Si ces ribauds demeuraient dans cette opinion, ils feraient encore beaucoup de mal. » Il se retira vers la porte de la maison, la ferma, prit une grosse massue et en frappa un des vagabonds de telle sorte qu’il tomba mort, et travailla tellement sur les larrons que l’un après l’autre il les assomma tous.

Quand Robert eut ainsi assommé ses gens, il dit en lui-même : « Mes braves amis, je vous ai bien récompensés, parce que vous m’avez bien servi ; qui bon maître sert, bon loyer[11] en attend. » Robert songea à mettre le feu à la maison, et, si ce n’eût été qu’il y avait beaucoup de biens qui se fussent gâtés par le feu et n’eussent jamais profité à personne, il n’aurait pas hésité. Il ferma donc la porte et emporta la clef avec lui.


XVI.
Comment Robert s’en alla à Rome, où était le pape, pour avoir pardon de ses péchés.
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Robert s’en alla à Rome pour parvenir à ce qu’il désirait ; il chemina avec diligence et y arriva le jeudi saint, ce qui était un bon jour pour se confesser et se mettre en bon état. En route, son cœur s’était bien changé.


XVII.
Comment Robert arriva à Rome.
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Quand Robert arriva à Rome, le pape était en l’église de Saint-Pierre[12] et faisait le service divin, comme il a coutume de le faire en ce jour ; Robert s’efforça d’approcher près de lui. Les ministres et autres gens du pape étaient tous courroucés de ce que Robert voulait arriver jusqu’à leur seigneur, et plusieurs de ceux qui le voyaient le frappaient. Mais, plus ils frappaient, plus il avançait ; il fit tant qu’il arriva là où était le pape, il se jeta à genoux à ses pieds en criant à haute voix : « Saint-père, ayez pitié de moi, » ce qu’il dit à plusieurs reprises ; et ceux qui étaient auprès du pape étaient fort mécontents de ce qu’il faisait un pareil bruit et le voulaient chasser ; mais le saint-père, voyant son ardent désir, en eut pitié et dit à ses gens : « Laissez-le entrer ; car, à ce que je vois, il a grande dévotion. » Et il commanda qu’on fît silence, afin qu’il pût mieux entendre ce que Robert voulait dire.

Alors Robert parla au pape et lui dit : « Saint-père, je suis le plus grand pécheur du monde. »

Le pape le prit par la main et le fit lever ; puis il lui demanda : « Que voulez-vous ? pourquoi parlez-vous ainsi ?

— Ah ! saint-père, dit Robert, je vous prie qu’il vous plaise de m’ouïr en confession : car, si je n’ai pas absolution de vous pour tous les péchés que j’ai faits, je suis éternellement damné, ainsi que l’on m’en a averti ; et j’ai grand’peur en moi que le diable ne m’emporte, vu les terribles et énormes péchés dont je suis rempli, plus que nul homme au monde. Et, parce que vous êtes celui qui a la puissance de donner aide et consolation à ceux qui en ont besoin, je vous supplie très-humblement, en l’honneur de la sainte passion de Dieu, qu’il vous plaise me purger et nettoyer de mes maux et des péchés que ma conscience me reproche, par lesquels je suis vil et abominable plus que n’est un diable. »

Quand le pape l’ouit ainsi parler, il se douta que c’était Robert le Diable, et lui dit : « Beau fils, ne t’appelles-tu pas Robert, duquel j’ai tant ouï parler ?

— Oui, » dit Robert.

Alors le pape dit : « Tu auras l’absolution ; mais, je te conjure par le Dieu vivant, ne fais mal ni dommage à personne. »

Et le pape et ceux qui étaient là furent épouvantés de le voir. Robert s’agenouilla devant le pape, en grande humilité, contrition et repentir de ses péchés, et dit : « A Dieu ne plaise que je fasse mal à personne qui soit ici ni ailleurs, tant que je pourrai m’en empêcher ! »

Le pape se retira à part, fit venir Robert devant lui, lequel se confessa humblement et lui déclara comment, avant sa naissance, sa mère s’était courroucée et l’avait donné au diable, disant que de cela il avait grande douleur et crainte.

XVIII.
Comment le pape envoya Robert à trois lieues de Rome, vers un saint ermite, pour avoir pénitence de ses péchés.
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Quand le pape l’entendit ainsi parler, il s’en émerveilla et fit le signe de croix sur lui, puis il dit : « Il faut que tu t’en ailles à trois lieues d’ici ; tu trouveras un prêtre qui est confesseur ; tu te confesseras à lui de tous les péchés que tu as faits, et tu lui diras qu’il te donne pénitence, selon que tu as péché. Celui que je t’indique est le plus sage et le plus saint qui soit aujourd’hui sur terre. Je suis certain que par lui tu seras confessé et absous. »

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Robert répondit au pape : « Je le ferai volontiers ; » puis il prit congé de lui en disant : « Que Dieu veuille que je puisse faire le salut de mon âme ! » Ce jour se passa et Robert demeura à Rome, parce qu’il était nuit.

Le lendemain, au matin, il se leva et se mit en route pour aller vers l’ermite auquel le pape l’envoyait pour se confesser.

Alors l’ermite lui dit : « Soyez le bienvenu. » Et quand ils eurent passé un peu de temps ensemble, Robert commença à lui raconter sa vie et lui déclara ses péchés. Premièrement il lui conta comment, par courroux, sa mère l’avait donné au diable, ce dont il avait grande peur, et comment, lorsqu’il était devenu un peu grand, il battait les enfants ; comment il cassait la tête à l’un, les bras ou les jambes à l’autre ; comment il avait tué son maître d’école, parce qu’il le voulait corriger et châtier ; comment, grâce à sa malice, il ne s’était plus trouvé depuis de maître si hardi qui l’osât prendre à son école, ce qui chargeait fort sa conscience, parce qu’il avait ainsi mal employé son temps sans rien apprendre ; et comment, après que son père l’avait fait chevalier, il avait tué tant de vaillants chevaliers en la joute par sa grande cruauté ; après cela, comment il s’en était allé par le pays, détruisant les églises, enlevant les femmes mariées et les jeunes filles ; comment il avait tué sept ermites ; et, pour abréger, il conta toute sa vie à l’ermite, depuis le jour où il prit naissance jusqu’à l’heure de sa confession. L’ermite en fut saisi ; néanmoins il était joyeux de la grande contrition que Robert sentait en lui à cause de ses péchés. Et quand ils eurent longtemps parlé ensemble, l’ermite dit à Robert : « Mon fils, demeurez aujourd’hui ici avec moi, et demain matin, au plaisir de Dieu, je vous conseillerai ce que vous avez à faire. »

Robert, qui avait été le plus terrible homme qui fut jamais, plus fier et plus orgueilleux qu’un lion, était alors bien doux et bien débonnaire ; il avait aussi bonne contenance que jamais eut prince de la terre. Il était si las et si abattu de la peine et de la fatigue qu’il avait endurées qu’il ne pouvait ni boire ni manger. Il se mit à genoux pour faire son oraison et commença à prier Dieu dévotement pour que, par sa grande miséricorde, il le voulût garder de l’ennemi de l’enfer et pour qu’il lui plût de lui donner la victoire sur le diable. Quand il fut nuit, l’ermite fit coucher Robert en une petite chapelle près de l’ermitage, et ne cessa toute la nuit de prier Dieu pour lui, à cause de sa grande repentance. Et l’ermite fut si long en son oraison qu’il s’endormit.

XIX.
Comment l’ange de Dieu annonça à l’ermite la pénitence qu’il devait donner à Robert le Diable.
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Tout aussitôt qu’il fut endormi par la volonté de Dieu, il songea, et il crut entendre un ange qui était envoyé de Dieu et lui disait : « Homme, Dieu te demande par moi si Robert veut avoir et obtenir pardon de ses péchés. S’il le veut, il faut qu’il contrefasse le fou et le muet et qu’il ne mange que ce qu’il pourra ôter aux chiens ; il faut qu’il reste en cet état, sans parler ni manger, tant qu’il plaira à Dieu de l’y maintenir, et jusqu’à ce qu’il ait fait pénitence de ses péchés. »

Alors l’ermite s’éveilla tout effrayé et pensa longuement sur son songe. Quand il eut beaucoup pensé, il commença à louer et à remercier Dieu de ce qu’il avait pris pitié de son pécheur, puis il se mit en oraison en attendant le jour. Et quand le jour fut venu, il fut ému d’ardent amour envers Robert, l’appela et lui dit : « Mon ami, venez vers moi. » Et incontinent Robert s’approcha du saint ermite en grande contrition et avec repentir de tous ses péchés ; il les confessa encore et l’ermite lui dit : « Mon fils, j’ai pensé à la pénitence qu’il vous convient de faire et d’accomplir, afin que vous puissiez obtenir grâce et pardon de tous les péchés que vous avez faits. Vous contreferez le fou et ne mangerez rien, sinon ce que vous pourrez ôter aux chiens quand on leur aura donné à manger. Et vous vous garderez de parler et resterez muet. Ainsi a été ordonnée à moi par Dieu votre pénitence. Vous ne ferez nul mal à personne qui soit au monde ; et vous resterez en cet état jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de vous faire savoir que vous avez fait assez pénitence. Et je vous recommande et vous enjoins de faire et d’accomplir expressément ces choses ; car, quand vous aurez fait votre pénitence, il vous sera mandé de par Dieu que vous cessiez. »

Quand Robert eut entendu ces mots, il fut fort joyeux et remercia Dieu de ce qu’il était quitte et absous pour si peu. Alors il prit congé de l’ermite et s’en alla en grande humilité et dévotion, commençant son âpre punition. Il lui semblait qu’elle était trop petite et de peu d’importance, vu les grands péchés qu’il avait commis du temps de sa jeunesse. Dieu montra alors un beau miracle et sa grande bonté, quand, par sa grande miséricorde, un homme plus orgueilleux qu’un paon, plus félon qu’un tigre, plus rempli de tous maux et péchés que nul homme ne fut jamais, devint innocent, humble, gracieux, doux et bénin comme un agneau. Tout s’était changé de mal en bien.

XX.
Comment Robert prit congé de l’ermite et s’en retourna à Rome faire sa pénitence.
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Robert quitta donc l’ermite. Il arriva à Rome, et, étant arrivé, il se prit à cheminer par la ville, contrefaisant le fou ; mais il ne chemina guère sans attirer à lui plusieurs petits enfants qui croyaient qu’il était fou, et tous ensemble allaient courant après lui avec des cris moqueurs et lui jetant de vieux souliers. Les gens de Rome qui le voyaient le raillaient et criaient comme les enfants.

Quand il eut un peu demeuré dans la cité de Rome, il arriva un jour qu’il se trouva près de la maison de l’empereur. La porte s’étant ouverte, il entra et se promena par la salle ; tantôt il allait fort, tantôt il allait doucement ; puis il courait et ensuite s’arrêtait tout coi : car il ne demeurait guère en un lieu. L’empereur, qui était là, y prit garde, et dit à un de ses écuyers, en parlant de Robert : « Voyez le plus bel écuyer que j’aie jamais vu ; car il a beau corps et de bonne forme ; faites-lui donner à manger ; appelez-le et faites-le bien servir. »


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L’empereur l’appela ; mais Robert ne répondit mot : on le fit asseoir à la table ; il ne voulut ni boire ni manger, quoiqu’on lui présentât de grands plats. Tous ceux qui étaient présents s’émerveillaient de ce qu’il faisait si mauvaise chère et ne voulait rien manger à si bonne table. L’empereur avisa un chien qui était sous la table et lui jeta un os, que celui-ci se prit à ronger aussitôt. Quand Robert vit le chien tenir l’os, incontinent il sortit de la place à laquelle il était assis, et, courant après lui, fit tant qu’il le lui ôta. Le chien voulut se revancher. Là vous eussiez eu beaucoup de plaisir ; car Robert et le chien tiraient chacun par un côté, et Robert était couché par terre, mangeant à un bout, et le chien à l’autre.

Il ne faut pas demander si l’empereur et tous ceux qui étaient là présents étaient aises de voir la conduite de Robert envers le chien. Toutefois Robert fit tant qu’il lui ôta l’os et commença à manger, car il avait grand’faim, étant à jeun depuis longtemps. L’empereur, qui regardait toutes ces choses, jeta à un autre chien un pain entier ; mais aussitôt Robert le lui ôta, le rompit, en donna au chien, comme cela était juste, et mangea. L’empereur commença à rire quand il vit cela, puis il dit à ses gens : « Nous avons ici le fou le plus singulier et le plus vaillant que j’aie vu de ma vie. Je crois qu’il ne prend ni ne mange rien que par le moyen des chiens. »

Et afin que Robert pût manger son soûl, tous ceux de la maison de l’empereur donnaient à manger en grande abondance aux chiens. Quand Robert eut bien mangé, il commença à se promener par la salle, tenant son bâton en sa main, et frappant contre les bancs et les murailles comme s’il eût été fou. Et en se promenant par la salle, il trouva une porte qui donnait sur un beau verger, où il y avait une fontaine. Robert, qui avait très-grande soif, y but tant qu’il fut rassasié.

Quand la nuit s’approcha, Robert se tint auprès d’un chien, et il le suivait, quelque part qu’il allât. Le chien, qui avait coutume de coucher sous un degré, y retourna coucher. Robert, qui ne savait où il devait reposer, s’en fut coucher auprès du chien pour dormir cette nuit. L’empereur, qui regardait tout, eut pitié de Robert et commanda de lui apporter un lit et qu’il fût couché bien droit. Alors deux serviteurs apportèrent un lit ; mais Robert ne voulut pas que le lit demeurât ; il fit signe qu’on le remportât, aimant mieux coucher sur la terre que sur le lit qui était mou. Et il fit signe à ceux qui étaient là de s’en retourner. L’empereur s’en étonna grandement, et derechef commanda qu’on apportât du foin à grande foison pour mettre sous Robert qui, étant las et rompu, se coucha pour dormir et se reposer.

Pensez et considérez quelle vertu de patience il y avait en Robert : car celui qui auparavant avait accoutumé de coucher en un lit mol, bien encourtiné de belles toiles fines, dans une chambre bien parée et tapissée, de boire d’excellents vins et des breuvages délicats, mangeant viande exquise, comme il appartenait à sa condition, était si changé de manières qu’il lui fallait boire et manger, se coucher et se lever avec les chiens. Chacun avait l’habitude de l’appeler Monseigneur et de lui faire honneur comme à l’homme le plus craint qui fût sur la terre. Maintenant chacun l’appelle fou et se moque de lui et le méprise. Hélas ! quelle douleur pouvait avoir Robert quand il était contraint de souffrir et d’endurer de telles choses. Mais un homme patient peut supporter tout sans injure ni honte : car qui est rempli de vertu ne peut être déçu. C’est un mérite à l’homme de prendre en patience les injustices et les outrages dont on l’accable à tort en ce monde ; car en l’autre il obtient la grâce et l’amour de Dieu, et bien souvent par là croissent en lui vertus, honneurs et richesses.

Robert vécut longtemps en cet état ; et le chien, qui connaissait que pour l’amour de Robert on lui donnait à manger plus que de coutume, se prit à l’aimer très-fort, et à toute heure du jour lui faisait fête et caresse.


XXI.
Comment le sénéchal de l’empereur assembla grand nombre de Sarrasins pour faire la guerre à l’empereur, parce qu’il ne voulait pas lui donner sa fille en mariage
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Le temps de la pénitence de Robert dura sept années environ, durant lesquelles il contrefit le fou et le muet en la maison de l’empereur. Celui-ci avait une fille qui était muette et jamais n’avait parlé. Nonobstant cela, le sénéchal de l’empereur, qui était un puissant seigneur, l’avait fait demander et la voulait avoir pour femme. Mais l’empereur, sentant que c’eût été ternir l’honneur de sa race, n’y voulut point consentir. Le sénéchal en fut mécontent contre l’empereur et en eut grand chagrin, songeant en lui-même qu’il lui ferait la guerre. Il commença donc à assembler une grande armée pour faire la guerre à l’empereur ; car il lui semblait bien que par la force il aurait bientôt conquis tout l’empire ; il fit grand amas de Sarrasins, et, avec toute sa compagnie, il vint auprès de la ville de Rome et voulut l’assiéger. L’empereur appela tous ses barons et toute sa chevalerie, et tint conseil avec eux, disant : « Seigneurs, avisons à ce que nous pouvons faire contre ces misérables Sarrasins qui nous viennent assiéger et faire outrage, ce dont j’ai grande douleur ; car ils tiennent déjà tout le pays en leur sujétion, et nous tueront tous, si Dieu ne nous aide par sa grâce et sa miséricorde. Aussi je vous prie de trouver moyen de les détruire, afin qu’avec une puissante armée nous les allions assaillir, et que nous les empêchions de séjourner plus longuement. »

Alors les barons et les chevaliers, qui étaient tous de même opinion, dirent : « Sire, vous avez sagement parlé ; nous sommes tous d’accord et prêts à défendre tous vos droits ; et nous ferons tant qu’avec le plaisir de Dieu nous les ferons tous mourir de male mort [13] ; et ils maudiront l’heure où ils entrèrent en cette vie d’ici-bas. »

L’empereur fut joyeux de la réponse des barons ; et aussitôt il fit crier par la cité de Rome que tous les hommes qui pourraient porter les armes eussent à se tenir prêts, afin d’assaillir les musulmans et de les faire tous mourir. Incontinent chacun se rendit vers l’empereur pour l’accompagner. Ils allèrent ensemble, en belle ordonnance, assaillir les Sarrasins ; l’empereur y était en personne. Mais, quoique la puissance des Romains fût grande, ils eussent été défaits si Dieu ne leur eût envoyé Robert pour les secourir.


XXII.
Comment Dieu envoya par un ange un cheval et des armes blanches à Robert pour aller secourir les Romains.
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Quand le jour fut venu où l’empereur et les Romains devaient avoir maille à partir [14] avec les Sarrasins, gens du sénéchal, Robert était allé à la fontaine où il était accoutumé de boire. Il vint une voix du ciel qui parlait doucement, disant : « Robert, Dieu te mande que sur-le-champ tu t’armes de ces armes blanches, que tu montes sur ce cheval que je t’amène et que tu ailles secourir l’empereur. »

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Robert ne put songer à désobéir au commandement que l’ange lui fit ; il s’arma aussitôt des armes blanches que l’ange avait apportées, puis monta sur son cheval. La fille de l’empereur était aux fenêtres, par lesquelles on pouvait voir dans le jardin où est la fontaine. Elle vit comment Robert s’était armé. Si elle eût pu parler, elle n’eût pas manqué de le révéler ; mais elle était muette.

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Robert, ainsi armé et monté, s’en fut vers l’armée de l’empereur, que les Sarrasins serraient de bien près ; car, si Dieu et Robert n’y eussent travaillé, l’empereur aurait été défait et tous ses gens eussent été mis à mort. Mais, dès que Robert fut arrivé, il se mit en la plus grande mêlée des Sarrasins et commença à frapper à droite et à gauche sur les ennemis. Là vous l’eussiez vu trancher têtes, couper bras et faire tomber gens et chevaux par terre. Il ne frappa pas un coup qu’il ne mît à mort quelqu’un de ces Sarrasins. Ainsi Robert tellement travailla, que le champ de bataille demeura à l’empereur.


XXIII.
Comment, après que Robert eut défait les Sarrasins, il retourna à la fontaine.
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Lorsque le champ et l’honneur de la bataille furent ainsi demeurés à l’empereur aidé de Robert, celui-ci retourna tout armé sur son cheval à la fontaine et se désarma ; puis il mit ses armes sur le cheval, qui aussitôt s’évanouit. La fille de l’empereur, qui voyait cela, en était fort étonnée ; elle l’eût volontiers dit ; mais, vous le savez, elle ne pouvait prononcer mot, et jamais n’avait parlé.

Robert avait le visage tout égratigné des coups qu’il avait reçus en la bataille ; mais il n’en avait pas rapporté d’autre mal.

L’empereur, tout joyeux, remercia Dieu de ce qu’il lui avait donné la victoire et retourna en son palais. Quand ce fut l’heure de souper, Robert se présenta à l’empereur, ainsi qu’il en avait l’habitude, contrefaisant le fou et le muet. L’empereur, qui regardait volontiers Robert, vit qu’il était blessé et crut que c’était là l’ouvrage de ses serviteurs. Aussi, dit-il en colère : « Il y a ici de mauvaises gens ; car, tandis que nous étions à la guerre, on a battu ce pauvre homme, et c’est un grand péché, puisqu’il ne fait de mal à personne et ne dit du mal de personne, étant aussi débonnaire et d’aussi bon commerce que cela se peut. »

Un chevalier répondit : « Oui, seigneur, tandis que nous étions à la bataille, les gens qui sont restés ici lui ont fait ces blessures. » L’empereur défendit à tous ses gens de le toucher.

Après quoi il interrogea tous ses chevaliers pour savoir s’ils connaissaient celui par lequel ils avaient été secourus, et sans lequel ils étaient perdus. « Je ne sais, dirent-ils, qui il peut être, mais sans lui nous étions tous déshonorés. C’est le plus vaillant et hardi chevalier que jamais on ait vu. Quel qu’il soit, il y a en lui grande vaillance. »

En entendant ce langage, la fille de l’empereur s’approcha de son père et lui fit des signes pour expliquer que c’était par Robert qu’ils avaient eu la victoire. L’empereur n’entendait pas le langage de sa fille. Il fit venir sa maîtresse devant lui, pour savoir ce qu’elle voulait dire. La maîtresse entendit ce que la princesse disait et le fit comprendre à l’empereur en cette sorte : « Votre fille veut dire que ce fou a tant fait, que sans lui vous eussiez été vaincu et eussiez perdu la bataille ; que c’est par lui que vous avez eu gain de cause contre vos ennemis, et qu’il a combattu de façon à gagner la victoire. »

L’empereur se prit à rire et se moqua de ce que la maîtresse disait ; et de cela il se courrouça et lui dit : « Vous devriez bien lui enseigner à se bien conduire ; vous me la gâtez, et il vous en cuira si vous n’y prenez garde. Ce serait grand abus de penser que ce fou, qui est un vrai innocent [15], se fût comporté ainsi en homme de cœur et de sens, vu qu’il n’a ni force ni pouvoir. »

Quand la jeune fille eut ainsi entendu parler son père, elle se retira, quoiqu’elle sût bien comment la chose était arrivée. La maîtresse la suivit, à cause de la grande peur que les paroles de l’empereur lui causaient. Rien ne fut donc connu jusqu’à ce que le sénéchal, ayant rassemblé des forces plus considérables, vint derechef assiéger Rome. Et, de fait, il eût écrasé les Romains sans le chevalier qui les avait secourus autrefois, et qui vint encore les secourir par le commandement de l’ange. Il se comporta si vaillamment qu’il battit tous les Sarrasins. Il n’y avait homme si hardi qui osât l’attendre. Tous ses ennemis, il les menait devant lui comme un loup fait un troupeau de brebis. Tout le monde en était ébahi, car il frappait sur cette canaille comme le boucher sur la chair de boucherie, et nul n’échappait. Chacun des gens de l’empereur prenait garde à ce chevalier ; mais, quand la bataille fut finie, nul ne put dire ce que ce chevalier devint, hormis la fille de l’empereur, qui vit Robert s’armer et se désarmer comme la première fois ; mais elle garda le secret.


XXIV.
Comment Robert gagna la troisième bataille, où tous les Sarrasins furent tués.
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Peu de temps après l’armée des Sarrasins revint, avec une plus grande puissance, devant la cité de Rome. Mal leur en prit, car ils y demeurèrent tous, grâce à Robert.

Avant que l’empereur allât les combattre, il manda ses chevaliers et leur ordonna, si le chevalier blanc revenait, de faire tout leur possible pour le prendre, afin qu’il sût de quelle nation il était. Les chevaliers répondirent qu’ils le feraient.

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Quand la journée fut venue, grand nombre des meilleurs chevaliers de l’empereur s’en allèrent en un bois, en embuscade, pour essayer de prendre le chevalier blanc ; mais ils perdirent leur peine, car ils ne purent savoir d’où il venait. Quand ils le virent batailler, ils sortirent tous du bois ; là vous eussiez vu de grands coups se donner, harnais reluire, trompettes et clairons sonner pour épouvanter les Sarrasins, et lances se rompre, et gens et chevaux tomber ; c’était plaisir à voir cette fête. Robert, qui était venu sur son cheval blanc et avec ses blanches armes, se mit au plus fort de la mêlée, et nul, si hardi qu’il fût, n’osait l’attendre, à cause des grands coups qu’il donnait, car il frappait d’estoc et de taille [16], et ne perdait pas un coup. A l’un il rompait la tête, à l’autre les reins : tous demeurèrent morts.

Les Romains se ralliaient autour de lui et prenaient courage. De la grande joie qu’ils avaient de voir Robert ainsi besogner contre cette canaille, la force leur croissait tellement, qu’avec son aide tous les Sarrasins furent occis : de quoi on eut grande joie en la cité de Rome.


XXV.
Comment un des chevaliers de l’empereur mit un fer de lance dans la cuisse de Robert.
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Quand la journée fut passée et la bataille gagnée, chacun s’en retourna à son hôtel, et Robert voulut aller vers la fontaine du verger pour quitter ses armes, comme il avait déjà fait deux fois ; mais les chevaliers qui s’étaient remis en embuscade dans le bois sortirent tous ensemble, disant : « Seigneur chevalier, parlez-nous, s’il vous plaît. Qui êtes-vous ? et de quel pays, de quelle contrée ? »

Quand Robert les ouit parler, il fut tout ébahi, et se mit à piquer son cheval, à courir et à fuir, afin de n’être pas connu ; et il fit tant qu’il échappa à ces chevaliers, et que nul ne put savoir ce qu’il devint, hors un, lequel le suivit de fort près, tenant une grande lance en main, de laquelle il le frappa à la cuisse ; et le fer y resta. Toutefois Robert disparut, et, arrivé à la fontaine, quitta ses armes et les mit sur son cheval. Tout disparut, et il ne sut ce qu’était devenu le cheval avec les armes ; mais il demeura blessé de la lance, dont il sentait grande douleur. Il tira lui-même le fer de la cuisse et le cacha entre deux pierres de la fontaine. Il ne savait où aller pour panser sa plaie, de peur d’être reconnu ; il la pansa lui-même, prenant de l’herbe et la plaçant dessus, après quoi il ramassa de la mousse et en fit un bandage, afin que l’air n’entrât point dans la plaie. La fille de l’empereur, qui était à la fenêtre, voyant tout cela, n’eut garde de n’y pas faire attention, et elle commença aussi à aimer Robert.

Cependant personne ne savait qui était le chevalier aux armes blanches.

Quand Robert eut pansé sa plaie, il vint à la cour pour avoir à souper ; mais il clochait fort pour le coup qu’il avait reçu, et cela paraissait, quelque soin qu’il eût de clocher le moins possible. Bientôt après arriva le chevalier qui avait blessé Robert, lequel raconta à l’empereur comment le chevalier lui avait échappé et comment il l’avait blessé. Il dit : « Je crois que ce n’est qu’un esprit et qu’il n’a pas de corps, car il n’a dit mot et ne m’a pas voulu répondre. En tout cas, je prie Dieu qu’il se rétablisse, car il était fort blessé. Mais, sire, voici ce que vous ferez si vous me voulez croire, et si vous voulez savoir qui est le chevalier aux armes blanches : c’est que vous fassiez crier par toutes les villes, cités et châteaux, que, s’il y a un chevalier qui ait armes blanches et cheval blanc, ce chevalier doit venir vers vous et apporter le fer de la lance dont il a été blessé à la cuisse et montrer sa plaie. Promettez-lui votre fille pour femme, et, après vous, la moitié de votre empire. »

Quand l’empereur entendit ainsi parler le chevalier, il fut joyeux et dit qu’il avait sagement parlé ; et aussitôt il fit publier par tout son empire ce que ce chevalier avait conseillé.

XXVI.
Comment le sénéchal se mit un fer dans la cuisse pour avoir la fille de l’empereur.
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Les criées faites et publiées vinrent à la connaissance du traître sénéchal, qui aimait tant la fille de l’empereur, et qui ne pouvait l’avoir, à cause de sa trop grande outrecuidance. Après qu’il eut ainsi entendu les criées, il s’avisa d’une fort grande malice qui lui tourna depuis à déshonneur. Il fit chercher un cheval blanc, une lance et des armes blanches, et se mit un fer de lance dans la cuisse avec grande douleur et angoisse. Mais pour parvenir à être empereur il endura patiemment ce mal, et aussi pour avoir celle qu’il aimait. Hélas, c’est mal fait à ceux qui veulent maintenir pendant toute leur vie leurs folles amours ! car, à la fin, douleur et honte en viennent.

Après cela, le sénéchal fit armer tous ses gens pour l’accompagner, et il arriva à Rome en grand triomphe. Il était bel homme, grand et puissant ; mais il était si fier et si orgueilleux, qu’il n’avait pas son pareil au monde.

Aussitôt entré dans Rome, il se montra à l’empereur, en lui disant : « Je suis celui qui vous a si vaillamment trois fois secouru et qui a fait mourir tant de gens pour l’amour de vous. »

L’empereur, qui ne pensait pas à la trahison, répondit : « Vous êtes un bon et hardi chevalier ; mais j’eusse bien parié le contraire, car on vous tient pour un couard. »

Le sénéchal dit avec colère : « Sire, ne vous en étonnez pas, car je n’ai pas le cœur si lâche qu’on croit. »

Et, disant ces mots, il tenait un fer de lance qu’il montra à l’empereur, puis il découvrit sa plaie à la cuisse. Le chevalier qui avait blessé Robert était là présent ; quand il vit le fer du sénéchal, il se mit à sourire, car il voyait bien que ce n’était pas le fer de sa lance. Toutefois, de peur d’engager une querelle, il ne dit mot.


XXVII.
Comment la fille de l’empereur commença à parler.
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Et quand l’empereur et ses nobles barons qui étaient assemblés furent à l’église, où le sénéchal devait épouser la fille de l’empereur qui n’avait jamais parlé, Dieu fit un beau miracle pour soutenir le sage Robert, duquel on ne tenait compte. Alors que le prêtre voulait commencer le service pour marier la jeune fille au sénéchal, celle-ci, par la grâce de Dieu, parla tout à coup et dit à son père : « Vous êtes bien simple de croire cet orgueilleux, car tout ce qu’il dit n’est que mensonge. Il y a ici un homme saint et digne ; c’est pour que je rende hommage à son mérite que Dieu m’a rendu la parole ; je lui en aurai reconnaissance. Aussi bien, il y a longtemps que je connais les grandes qualités qui sont en lui ; et toutefois jamais on n’en a voulu croire les signes que j’ai faits. »

Quand l’empereur ouït ainsi parler sa fille, qui n’avait jamais parlé, il fut ravi et reconnut bien vite la trahison du sénéchal, qui s’enfuit tout honteux.

Le pape, qui était là, demanda à la fille de l’empereur qui était celui duquel elle parlait. Alors elle mena le pape et l’empereur son père à la fontaine ; elle chercha et trouva les deux pierres sous lesquelles Robert avait caché le fer de la lance. Puis elle dit au pape : « Encore il y a autre chose ; par trois fois, ici, a été armé celui qui trois fois nous a secourus et délivrés de nos ennemis ; j’ai vu trois fois son cheval et ses armes ; trois fois je l’ai vu s’armer et se désarmer ; mais je ne saurais dire où le chevalier allait, ni d’où il venait, ni qui lui donnait un harnais et des armes. Tout ce que je dis là est la vérité pure, et c’était cela que j’indiquais par mes signes. »

Puis se retournant vers l’empereur : « C’est lui qui a bien gardé et vaillamment défendu votre honneur : il est donc juste que vous le récompensiez, et, s’il vous plaît, nous irons lui parler. »

Alors le pape, l’empereur et sa fille avec les barons allèrent vers Robert, qu’ils trouvèrent couché au lit des chiens. Tous ensemble le saluèrent. Robert ne répondit rien.


XXVIII.
Comment l’ermite trouva Robert, auquel il commanda de parler et dit que sa pénitence était accomplie.
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L’empereur lui dit : « Viens : mon ami, montre-moi ta cuisse ; je veux la voir. »

Robert comprit, mais il faisait semblant de n’entendre point ; il prit une paille et commença à la rompre entre ses mains, comme par moquerie, en pleurant. Et il fit maintes folies pour faire rire le pape et l’empereur, et aussi maints ébattements pour les faire parler et leur faire dire quelque chose nouvelle. L’empereur insistant lui dit : « Je te commande, je te conjure, si tu as puissance de parler, de nous répondre. »

Mais Robert se leva en contrefaisant le fou, et, en faisant cela, il regarda derrière lui à cause d’un bruit qu’il entendait. C’était l’ermite auquel il s’était confessé. L’ermite lui dit : « Mon ami, entendez-moi ; je sais bien que vous êtes Robert, lequel se nommait le Diable ; vous êtes maintenant agréable à Dieu. C’est par vous que cette contrée a été délivrée des Sarrasins ; aussi, de la part de Dieu, je vous ordonne de parler et de ne plus faire le fou ; c’est ainsi le plaisir de Dieu. Il vous a pardonné et remis tous vos péchés après pénitence suffisante. »

Aussitôt Robert se mit humblement à genoux et leva les mains au ciel, en disant : « Souverain roi des cieux, puisqu’il vous a plu de me pardonner mes offenses, soyez loué, honoré et béni. »

Quand la fille de l’empereur et tous ceux qui étaient là présents entendirent le beau langage de Robert, ils furent tous émerveillés. Il leur sembla si beau, si doux et si gracieux d’esprit et de corps, que c’était chose merveilleuse. L’empereur, sur-le-champ, voulut lui donner sa fille ; mais l’ermite n’y voulut pas consentir, et force fut que chacun se retirât chez soi.


XXIX.
Comment Robert revint à Rome pour épouser la fille de l’empereur.
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Après que Robert eut obtenu le pardon de ses péchés et qu’il s’en fut allé hors de Rome, Dieu lui fit annoncer par trois fois par son ange qu’il eût à y rentrer, afin d’épouser la fille de l’empereur.

Robert obéit, rentra dans Rome et épousa la fille de l’empereur en grand triomphe. Il y eut honorable et belle assemblée ; tous témoignaient une grande joie à la fête ; nul ne pouvait se rassasier de regarder Robert ; ils disaient : « Par lui nous sommes hors des mains de nos ennemis. » La fête dura quinze grands jours ; après qu’elle fut passée, Robert voulut retourner en Normandie pour visiter son père et sa mère ; il demanda congé à l’empereur, lequel lui donna des gens pour l’accompagner et de beaux et riches dons en or, argent et pierres précieuses.

Robert et sa femme arrivèrent à Rouen, où ils furent reçus avec une joie bien vive : car les Normands étaient en grand découragement de ce que le duc, père de Robert, était mort, et de ce qu’ils étaient ainsi restés sans seigneur. Robert conta à sa mère toutes ses aventures, et la duchesse pleurait des peines et des tourments que son enfant avait soufferts.

XXX.
Comment un messager arriva devant le duc Robert et lui dit que l’empereur lui mandait de venir le secourir contre le sénéchal.
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Cependant il arriva un messager que l’empereur envoyait à Robert. Le messager vint saluer le duc et lui dit : « Seigneur, l’empereur m’a envoyé, et vous prie de le venir secourir contre le sénéchal, qui s’est révolté. »

Robert fut affligé de cette nouvelle. Il assembla les plus vaillants chevaliers de Normandie et se mit en chemin. Lorsqu’il arriva, le sénéchal tenait déjà le trône en sa puissance. « Traître, dit Robert, tu n’échapperas pas. Défends ta vie, puisque tu as mis à mort l’empereur ton maître. » Et, disant ces mots, il serra les dents et vint courant contre le sénéchal. Il lui donna un si grand coup sur son casque qu’il le rompit et lui fendit la tête jusqu’aux mâchoires. Le traître sénéchal tomba mort sur la place. Robert le fit jeter à la rivière.


XXXI.
Comment, après que le duc Robert eut mis à mort le sénéchal, il s’en retourna en Normandie.
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Quand Robert eut fait jeter à l’eau le sénéchal et mis en paix les Romains, il s’en retourna à Rouen avec sa compagnie ; il y trouva sa mère et sa femme, qui éprouva une grande douleur quand elle sut que l’empereur était mort ainsi par le fait du traître sénéchal. La duchesse, mère de Robert, la consolait et cherchait à lui donner toutes les distractions qu’elle pouvait imaginer.

Pour mettre fin à cette histoire, nous laisserons le deuil de la jeune duchesse et parlerons encore un peu de Robert, lequel, en sa jeunesse, fut si pervers, si mauvais et si enclin à tous les vices, que c’était un prodige de malice. Depuis il fut comme un homme sauvage, sans parler, comme une bête ; ensuite, reprenant son rang et comblé d’honneurs, il vécut longuement et saintement avec sa femme et en bonne renommée. Il eut d’elle un beau fils nommé Richard [17], qui fit avec l’empereur Charlemagne plusieurs grandes prouesses, et aida à accroître et exalter la foi chrétienne.

Cette histoire apprend qu’il ne faut
Désespérer jamais de faire pénitence ;
Il n’est défaut,
Il n’est offense,
Il n’est crime cruel qu’on ne puisse oublier :
Le tout est de s’humilier.

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  1. Note 22 : Fonds la Vallière.
  2. Note 23 : Première édition en 1487, gothique.
  3. Note 24 : Dans le département de l’Eure.
  4. Note 25 : Fonts baptismaux, fontaines baptismales, sources d’eau qui servent au baptême.
  5. Note 26 : En ce temps-là les plus savants ne savaient guère autre chose.
  6. Note 27 : Homme de science.
  7. Note 28 : Hommes sages.
  8. Note 29 : Veille, ici, ne veut pas dire le jour qui précède, mais le temps où l’on veille.
  9. Note 30 : Sur la rivière d’Arques, près de Dieppe (Seine-Inférieure). Henri IV y a gagné une bataille contre les Espagnols et les Ligueurs.
  10. Note 31 : L’empereur d’Allemagne, successeur de Charlemagne et roi d’Italie.
  11. Note 32 : Bon salaire.
  12. Note 33 : L’ancienne basilique sur l’emplacement de laquelle fut plus tard bâtie l’église dont Michel-Ange a élevé le dôme.
  13. Note 34 : De mauvaise mort, de mort cruelle.
  14. Note 35 : Maille à partir, maille à partager. La maille était une pièce de monnaie de valeur extrêmement petite, de sorte qu’il était impossible de partager réellement cette valeur en deux et que cela devenait forcément une occasion de querelle.
  15. Note 36 : Une âme simple.
  16. Note 37 : De la pointe et du tranchant.
  17. Note 38 : Richard est le héros du conte qui a pour titre : Richard sans Peur.