100%.png

Légendes slaves du moyen âge (1169–1237)/Préface

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Légendes slaves du moyen âge (1169–1237) (Житїѐ Свѧты́хъ Се́рбскихъ Просвѣти́телей Сѷмеѡ́на и̑ Са́ввы, 1794)
Traduction par A. Chodźko.
chez l’auteur (p. i-iii).


PRÉFACE DU TRADUCTEUR





Le souvenir des saints personnages dont on lira ici les biographies est encore très-populaire au delà du Danube, bien qu’ils appartiennent à l’époque des croisades et de la dissolution de l’empire d’Orient. Un publiciste de Belgrad remarque que « la Serbie naquit dans le berceau d’Étienne Némania (saint Syméon). » En effet, ce fut lui qui, en 1159, la proclama royaume indépendant, et, après lui avoir annexé la Bosnie, l’Herzégovine et le Monténégro, en forma un État puissant et autonome. Parvenu au faîte des grandeurs humaines, Némania eut le courage d’y renoncer volontairement : le 25 mars 1195, il transmit les rênes du gouvernement à l’aîné de ses fils, Étienne II, et alla s’enfermer dans un couvent, où il vécut sous l’humble nom de Syméon-le-Moine, et mourut le 13 février 1200.

Le fils cadet de Némania, Rastko, mieux connu sous le nom de saint Sabba, couronna l’œuvre si glorieusement inaugurée des libertés politiques et religieuses de Serbie, en l’affranchissant de la suprématie du patriarcat de Byzance. Saint Sabba naquit en 1169. Il quitta la maison paternelle l’an 1186, pour le mont Athos, où il reçut la tonsure, et d’où il ne revint en Serbie que vingt-deux années plus tard, avec les dépouilles mortelles de son père. Depuis 1208 jusqu’à 1215, saint Sabba resta en Serbie comme prieur (égoumène) du monastère de Stoudénitza, s’occupant principalement de l’organisation définitive du clergé national. Se trouvant à Constantinople en 1221, il y fut sacré archevêque de Serbie. Dans le courant de l’année 1231, il quitta l’Europe pour aller visiter les lieux saints, et les églises asiatiques et africaines, de Jérusalem, du mont Sinaï, de l’Égypte, de Babylone et de l’Arménie. Il mourut le 14 décembre 1237 dans la ville de Ternov, alors chef-lieu de la Bulgarie. L’église de Rome le reçut au nombre des saints, et, environ trois siècles plus tard, en 1595, les Turcs firent brûler ses reliques à Belgrad.

Toutes ces dates manquent au texte de notre traduction. Le doyen des slavistes modernes, M. Safarik, dans son précieux recueil des Monuments de l’ancienne littérature des Slaves méridionaux[1], publia deux biographies de saint Syméon, écrites par ses deux fils, saint Sabba et le roi Étienne II. Une copie de cette dernière fait partie des manuscrits slaves de la Bibliothèque impériale de Paris, manuscrits dont un excellent compte rendu vient d’être publié par le savant Père Martinov, avec une traduction de l’œuvre d’Étienne.

Quant à la vie de saint Sabba, écrite par son disciple Dométian (célèbre en 1264), elle ne fut éditée, que je sache, qu’une seule fois, par l’évêque orthodoxe Givkovich, à Vienne, 1794. Malheureusement l’éditeur cherche à satisfaire ses rancunes religieuses plutôt qu’à nous donner la reproduction fidèle du texte, qu’il avoue lui-même avoir abrégé et épuré. Les philologues slaves qui jouissent de l’avantage de pouvoir consulter le manuscrit de Dométian, n’ont pas rempli ces lacunes. L’intolérance orthodoxe de l’évêque lui aura conseillé de supprimer les passages qui constatent l’action que l’Église latine exerçait alors dans les pays professant aujourd’hui le rite gréco-slave. Ainsi, par exemple, M. Safarik et l’auteur d’une esquisse biographique sur saint Sabba (publiée dans le VIIIe cahier de la Revue serbe Glasnik, 1856 à Belgrad), citent un passage de Dométian, d’après lequel Étienne II, le jour de son sacre, en 1222, porta une couronne envoyée, sur sa demande, par le pape Honorius III. Le texte de l’édition de Givkovich n’en dit rien, mais en revanche il conserve les passages relatifs à la conversion du roi catholique de Hongrie au schisme grec. Nous n’avons pas à nous prononcer pour ni contre aucun des partis hostiles, mais il nous semble que ces contradictions, loin d’invalider l’exactitude de la narration de Dométian, prouvent au contraire l’impartialité avec laquelle il consignait les faits contemporains. Les croisés, alors maîtres de Jérusalem, étaient tout-puissants en Orient et les princes de la dynastie de Némania, préoccupés du soin de consolider les intérêts matériels de leur royaume naissant, cherchaient un appui tantôt à Rome, tantôt à la cour des empereurs grecs.

Comme style, la biographie de saint Sabba par Dométian est contemporaine de celles que nous venons de désigner dans le recueil de M. Safarik, et, par conséquent, elle compte au nombre des chefs-d’œuvre de l’âge d’or de la littérature sacrée chez les Slaves méridionaux. Elle appartient à, ce que les slavistes appellent, la catégorie de la rédaction serbe : ce n’est pas précisément la langue des premières versions des Écritures Saintes, mais elle sert de chaînon pour les rattacher aux dialectes modernes, et en même temps facilite l’étude des unes et des autres. J’ignore si je dois avertir les lecteurs français, que ma traduction, obligée de suivre servilement le texte en regard, prend souvent des allures embarrassées et sacrifie l’élégance à l’exactitude. Il y a beaucoup de redites et parfois des locutions qui ne sont plus du goût de notre siècle, mais où se reflètent mieux la pensée et l’expression indigènes ; aussi ai-je cru devoir les conserver.


Paris, 15 décembre 1858.




  1. Památky dřevního písemnictví Jihoslovanův, 1851, Prague. On y trouve aussi les titres des ouvrages rédigés par saint Sabba.